La Presse Anarchiste

Cuba : qui a peur de la littérature ?

Un apol­o­giste étranger du sys­tème cubain racon­ta, sans vouloir intro­duire de dou­ble sens dans son his­toire, que lorsqu’il se ren­dit au bureau de Nico­las Guillen (prési­dent de l’UNEAC, Union nationale des écrivains et artistes cubains) pour un entre­tien, celui-ci fut fier de lui mon­tr­er un tank sovié­tique T‑54 doré, en minia­ture, dont Raul Cas­tro, (frère de Fidel, chef de l’ar­mée et per­son­nage si red­outable que l’on dit que Fidel n’a rien à crain­dre tant que Raul reste en vie) lui avait fait cadeau à l’oc­ca­sion de son 70e anniver­saire (en 72, une année après le Ier Con­grès d’É­d­u­ca­tion et Cul­ture, qui a clos le « cas Padil­la »). Sur le petit tank fig­u­rait l’in­scrip­tion : « Toi et moi, nous sommes déjà la même chose. » Et il faut dire que Nico­las Guillen et son état-major se sont bien débrouil­lés dans l’«état de guerre » dont le prési­dent aimait rap­pel­er l’ex­is­tence. L’his­toire de Reinal­do Are­nas le mon­tre bien.

Lorsque Reinal­do Are­nas arri­va à La Havane, en 1961, (i] avait 18 ans), ce ne furent pas les lumières de ses nuits qui le séduisirent, comme Cabr­era Infante. Dans un de ses romans, écrit en cachette dix ans plus tard, Are­nas racon­te ain­si l’ar­rivée à La Havane, qui aurait pu être la sienne, de l’un de ses per­son­nages : «[…] oui, il y avait encore des cabarets, des cafétérias, quelques fêtes, il y eut même un car­naval, mais Arturo remar­quait que presque tout le monde par­lait au passé et ce qui le sur­pre­nait peut-être le plus (et même le fasci­nait) dans ce tour­bil­lon d’aven­tures inachevées, de con­ver­sa­tions, de ren­con­tres et de rap­ports inachevés, c’é­tait de voir la vitesse à laque­lle tout, y com­pris les rues, y com­pris les vis­ages, et même le temps, tout se détéri­o­rait, se fendait, se bri­sait, s’éro­dait de jour en jour et de plus en plus ; une semaine, c’é­tait un ciné­ma qui fer­mait, la semaine suiv­ante, un nou­veau pro­duit rationné, la suiv­ante, un local fer­mé, en une seule journée, tous les arbres de la rue abat­tus sans expli­ca­tion, sans deman­der l’avis de per­son­ne, et la clarté qui descendait sur la ville au fur et à mesure que l’eau venait à man­quer, et la clarté qui deve­nait plus clarté chaque jour. » Mais le fait d’être arrivé à La Havane seule­ment après la révo­lu­tion et à un si jeune âge, auquel s’a­joutait le fait cap­i­tal d’être le fils d’une famille de paysans, fai­sait de lui le pur pro­duit de la lit­téra­ture cubaine d’après la révo­lu­tion, l’«espoir rouge » de l’UNEAC. Mais cette étoile avait une par­tic­u­lar­ité agaçante : il était homo­sex­uel «[…] et dans une forme trop voy­ante, presque comme une folle du vieux port de La Havane », comme racon­te Cabr­era Infante. Mais cette « folle » avait un grand tal­ent lit­téraire (autre par­tic­u­lar­ité agaçante, peut-être) qui lui a valu le sec­ond prix lit­téraire de l’UNEAC en 1967 pour son pre­mier roman, le Puits, dont on a dit qu’il était « un mael­ström de mots » (il est révéla­teur que ce roman, qui racon­te une enfance à la cam­pagne avant la révo­lu­tion, par­le d’un enfant un peu fou qui écrit partout, sur n’im­porte quelle sur­face — notam­ment sur les branch­es blanch­es des arbres — et est tou­jours per­sé­cuté par son grand-père qui, une hache à la main, abolit tout ce que l’en­fant écrit ; c’est peut-être à cause de cette his­toire ou bien à cause de sa trop grande lib­erté d’écri­t­ure que le roman a été pub­lié seule­ment à deux mille exem­plaires bien qu’il ait gag­né le sec­ond prix) et surtout la recon­nais­sance de Leza­ma Lima, l’un des plus grands poètes en langue espag­nole de ce siè­cle, le seul grand à rester à La Havane après la révo­lu­tion : il y vécut avec une grande dis­cré­tion dou­blée d’un grand courage. Mais Reinal­do Are­nas avait aus­si ses idées sur les révo­lu­tions et les révo­lu­tion­naires et il en fera part dans son deux­ième roman, le Monde hal­lu­ci­nant.

Le Monde hallucinant

Ce roman est basé sur la vie d’un révo­lu­tion­naire mex­i­cain, moine domini­cain, appelé Ser­van­do Tere­sa de Mier, ayant vécu à la fin du XIXe et au début du XXe siè­cle. Are­nas a pris comme point de départ l’au­to­bi­ogra­phie de Ser­van­do, sur laque­lle il a tra­vail­lé avec une grande lib­erté, en en faisant une espèce de patch­work qu’il rem­plit de ratures, de flèch­es, de tach­es, d’indi­ca­tions ; cer­tains pas­sages sont racon­tés comme des ban­des dess­inées, d’autres rap­pel­lent les tableaux de Bosch, d’autres encore la lit­téra­ture picaresque espag­nole. Il y tra­vaille avec une encre phos­pho­res­cente, pleine d’hu­mour et de ten­dresse. Le texte ini­tial a dis­paru, mais le réc­it essen­tiel de la vie de Ser­van­do a été con­servé. Dans la dédi­cace du livre, il y a une phrase reten­tis­sante. S’adres­sant à Ser­van­do, Are­nas écrit : « Toi et moi, nous sommes la même per­son­ne. » (Cha­cun choisit son camp, je pense à la phrase du petit T‑34.)

Tout — dans la vie poli­tique de Ser­van­do, pas dans le roman — com­mença le jour de la fête de la Vierge de Guadalupe, lorsqu’en qual­ité de meilleur prédi­ca­teur du pays, Ser­van­do affir­ma dans son tem­ple que la vierge n’é­tait qu’un masque de Quet­zal­coatl, dieu aztèque, qui à son tour est une divinité essen­tielle­ment chré­ti­enne. Le chris­tian­isme préex­is­tait donc à l’ar­rivée des Espag­nols. Ceci enl­e­vait toute légitim­ité à la présence des Espag­nols en Amérique. (A leurs yeux, les Espag­nols étaient là pour évangélis­er les Indi­ens.) La renom­mée de Ser­van­do comme prédi­ca­teur le sau­va du bûch­er : il fut con­duit dans les pris­ons d’Es­pagne. Il s’é­va­da pour arriv­er à Paris juste après la révo­lu­tion. Il devint l’a­mi de Chateaubriand, de l’ab­bé Gré­goire, mais surtout de Ben­jamin Con­stant, de Hum­boldt, de Simon Rodriguez — juif d’Amérique, père spir­ituel de toute une généra­tion de révo­lu­tion­naires, dont Simon Boli­var — de Simon Boli­var et de Madame de Staël. (Un jour celle-ci, dans l’in­tim­ité, fumant un cig­a­re, allongée sur sa chaise-longue, lui tînt ses pro­pos : « Nous avons man­qué la grande occa­sion. Peut-être la seule. Une révo­lu­tion ne se fait pas en dix ans ni en un siè­cle. C’est l’ac­cu­mu­la­tion des épo­ques et des hommes qui la pro­duisent. Et puis le point cul­mi­nant arrive enfin. Et alors nous l’abî­mons, nous la salis­sons, nous la défor­mons, ce qui est man­quer de respect à l’hu­man­ité toute entière. […] mais alors je me dis : si nous avions respec­té nos posi­tions […] si tout s’é­tait passé comme cela aurait dû se pass­er, est-ce qu’on aurait donc con­quis le bon­heur ? ») Il quit­ta Paris, fuyant Napoléon, le « voleur de peu­ples », selon l’ex­pres­sion du « vrai » Ser­van­do. Après avoir passé par Rome (« La cità è sanc­ta ma il popo­lo cor­ru­to »), par l’Es­pagne (où il fut à nou­veau empris­on­né) et par Lis­bonne (« Il n’y a que silence dans toute cette ville. Silence et famine »), il arri­va finale­ment à Lon­dres (« le ren­dez-vous de tous les con­spir­a­teurs révo­lu­tion­naires de l’Eu­rope »). Il y ren­con­tra José Maria Blan­co et Fran­cis­co Javier Mina, deux révo­lu­tion­naires espag­nols fan­tas­tiques. Il organ­isa avec eux une inva­sion du Mex­ique (en 1810 : la révo­lu­tion venait de com­mencer). Ils débar­quèrent dans un port du nord du Mex­ique. Après quelques batailles, ils furent vain­cus par l’ar­mée roy­al­iste. Ser­van­do, fait pris­on­nier, s’échap­pa à nou­veau alors qu’il était déjà sur la route des pris­ons d’Espagne.

Il va vivre aux États-Unis. La révo­lu­tion tri­om­phe au Mex­ique. Il s’empresse tant d’y ren­tr­er qu’il tombe à nou­veau aux mains des roy­al­istes. En prison, il étudie la nou­velle con­sti­tu­tion du Mex­ique et se rend compte qu’elle n’est qu’«un long pané­gyrique de l’in­tri­g­ant Itur­bide » (Itur­bide a été le prin­ci­pal leader poli­tique de la dernière étape de la révo­lu­tion de 1810, qui finit en 1821), qui ne tarde pas à se proclamer empereur. Ser­van­do rédi­ge sa Let­tre d’adieu aux Mex­i­cains. La Let­tre ayant été inter­cep­tée, il est libéré par la couronne espag­nole qui ne savait pas pour qui il était plus dan­gereux, pour elle ou pour Iturbide.

Après un entre­tien irrévérant avec l’«empereur », il est empris­on­né par le régime issu de la révo­lu­tion. En prison, « à la lueur d’une bougie qui filait, je me suis mis à écrire con­tre lui et à pré­par­er la vraie révo­lu­tion. » La foule ent­hou­si­aste qui ren­ver­sa Itur­bide et instau­ra la République libéra Ser­van­do. Il relança sur le champ le débat poli­tique, en s’op­posant au fédéral­isme exces­sif qui risquait de men­er la République à la ruine devant les risques de guerre immi­nente. Ser­van­do déclara : « Je ne suis pas un franc-maçon, parce que la franc-maçon­ner­ie est un par­ti et je déteste ce genre de regroupe­ments. » Guadalupe Vic­to­ria, le prési­dent de la République, l’a­me­na dans son palais prési­den­tiel, où Ser­van­do désespérait.

Il écrit sur ce ton à José Maria de Héré­dia, jeune poète cubain alors exilé au Mex­ique : « Que sommes-nous d’autre dans ce palais que des objets inutiles, des reliques pour musées, des pros­ti­tuées réha­bil­itées. Ce que nous avons fait ne sert à rien si nous ne dan­sons pas sur le dernier air de clar­inette. Ça ne nous sert à rien. Et si tu pré­tends rec­ti­fi­er des erreurs, tu n’es qu’un traître, et si tu pré­tends chang­er quelque chose à la plus énorme bêtise, tu n’es qu’un cynique révi­sion­niste, et si tu luttes pour la vraie lib­erté, tu es tou­jours au bord de la mort, […] et il paraît que c’est cela la vraie lib­erté, […] de servir cette racaille bru­tale qui sché­ma­tise tout, ces gens qui con­fondent la démoc­ra­tie avec l’ab­sence d’é­d­u­ca­tion, qui croient que la démoc­ra­tie, c’est de se promen­er à moitié nu en mon­trant tous ses attrib­uts à la foule idol­âtre qui est capa­ble de les bais­er. Est-ce cela tout ? Cette hypocrisie con­stante avec laque­lle on n’ar­rête pas de répéter que nous sommes au par­adis […] et sincère­ment […] un tel par­adis existe-t-il ? Et s’il n’ex­iste pas, pourquoi essay­er de l’in­ven­ter ? Pourquoi nous leur­rer ? » Ser­van­do meurt dans ce palais. Il paraît que, dans l’his­toire « vraie », lorsque le par­ti libéral tri­om­pha au Mex­ique et que les églis­es furent fer­mées, beau­coup de gens ouvrirent les tombeaux des moines dans l’e­spoir de trou­ver des tré­sors. La momie de Ser­van­do aurait ain­si été volée et ven­due à un cirque ital­ien qui l’emporta en Argen­tine, puis en Europe. Ser­van­do aurait ain­si été exhibé en Bel­gique vers le troisième quart du XIXe siè­cle en tant que « vic­time de l’Inquisition ».

Le roman est plein de mou­ve­ment (un peu comme des châteaux pyrotech­niques dans la nuit) de part l’ac­tion qu’il racon­te et surtout de part les mou­ve­ments de l’écri­t­ure. Are­nas dit de ses romans qu’ils sont « plutôt comme des esquiss­es d’autres romans ». Il dit aus­si que sa façon de nar­rer « est basée sur le fait d’amen­er une sit­u­a­tion don­née à son car­ac­tère extrême, jusqu’au point où cet extrême-là devient presqu’une libéra­tion ». Ailleurs, il dit que ses romans « ne suiv­ent en aucun moment la tra­di­tion du roman au sens que le dix-neu­vième siè­cle a don­né à ce mot. Il n’y a pas de nœud, il n’y a pas d’ar­gu­ment, il n’y a pas de dénoue­ment, je dirai même qu’il a pas de devenir dans le temps. Il y a des éclats, sans cesse, comme des moments d’une explo­sion à car­ac­tère poé­tique, à car­ac­tère vio­lent. » De ce roman, qu’il a pub­lié à 26 ans, on a dit qu’il était une sorte de « cat­a­clysme lit­téraire », « un vaste exer­ci­ce d’a­n­ar­chie pure ». Le roman a été immé­di­ate­ment mis sur le même plan que Trois Tristes Tigres de Cabr­era Infante, Par­adiso de Leza­ma Lima, le Siè­cle des Lumières de Car­pen­tier et De donde son los can­tantes de Severo Sar­duy. Il a été traduit, dans les années qui suivirent sa pre­mière pub­li­ca­tion en espag­nol (1969), en anglais, français, alle­mand, hol­landais, ital­ien et en d’autres langues encore, mais il n’a pas encore été pub­lié à Cuba. Publique­ment, on a dit que le Monde hal­lu­ci­nant avait été inter­dit à cause de cer­tains pas­sages éro­tiques, mais il est évi­dent que ce sont les idées que ce livre exprime sur les révo­lu­tions — et la fig­ure exem­plaire du révo­lu­tion­naire qu’il présente — qui ont dérangé le plus les guérilleros du pou­voir. Et bien sûr, le régime de Cas­tro n’a pas vu d’un bon œil que ce roman, inter­dit à Cuba, ait été pub­lié à l’é­tranger : Reinal­do Are­nas n’a plus pub­lié dans l’île et il fut l’ob­jet d’une stricte vig­i­lance de la part des gar­di­ens de la Révo­lu­tion. Mais il a con­tin­ué à écrire. Le Monde hal­lu­ci­nant est en fait un roman excen­trique par rap­port au plan général de son œuvre, qui est celui d’un Bil­dungsro­man — un « roman d’ap­pren­tis­sage » — en plusieurs vol­umes qui racon­te la for­ma­tion et la défor­ma­tion du poète.

Are­nas vécut dix ans d’«exil intérieur » à Cuba. Ce qu’il pub­lia (même à l’é­tranger) n’est qu’une par­tie de ce qu’il a écrit. Il est remar­quable, le silence que l’on a gardé pen­dant ces dix années au sujet de la sit­u­a­tion d’Are­nas (et de la lit­téra­ture en général) à Cuba. Même lors de la paru­tion de ses œuvres en France, par exem­ple, c’est à peine si l’on men­tion­nait qu’elles n’avaient pas été pub­liées dans l’île. Extrême­ment rares sont ceux qui ont par­lé des per­sé­cu­tions dont l’écrivain fai­sait l’ob­jet dans son pays.

Qui va payer Shakespeare ?

Lorsque les Espag­nols débar­quèrent en Amérique, ils se demandèrent avec éton­nement ce que pou­vaient bien être les sociétés qui se trou­vaient là, qui étaient ces hommes et com­ment se définir par rap­port à eux. Pour trou­ver une réponse, ils reprirent les idées de Saint-Thomas (qui, à son tour, repre­nait, d’une façon très par­ti­c­ulière, les idées d’Aris­tote sur la ver­tu). Ils en firent une énorme con­struc­tion con­ceptuelle hiérar­chisée. Tout en haut, se trou­vait l’idée de la ver­tu la plus pure et tout en bas, le monde des pas­sions : l’ensem­ble s’in­té­grait dans une pyra­mide rigoureuse. Or, à chaque étage de cette pyra­mide, devait cor­re­spon­dre, point par point, une fig­ure sociale de l’empire colo­nial ; tout en haut, la fig­ure du mis­sion­naire catholique qui aban­donne son siè­cle pour aller prôn­er la parole de Dieu dans des con­trées incon­nues ; tout en bas, les Indi­ens de ces con­trées incon­nues, dont les âmes seraient dom­inées par les pas­sions. Ce genre de pen­sée a été la légiti­ma­tion de l’empire colo­nial espag­nol (ressem­blant à une église baroque) pen­dant trois siè­cles. On dirait que Fidel a repro­duit le même bâti­ment con­ceptuel en sub­sti­tu­ant tout sim­ple­ment à la ver­tu chré­ti­enne la ver­tu révo­lu­tion­naire et en plaçant tout en haut de la con­struc­tion non pas le mis­sion­naire mais le guérillero marx­iste-lénin­iste qui donne sa vie à la révo­lu­tion. Tout en bas se trou­veraient toutes les pas­sions qui sépar­ent l’in­di­vidu de l’É­tat. Aux attaques idéologiques s’a­joutent des réformes d’or­dre matériel qui ten­dent à ren­dre impos­si­ble l’ex­is­tence de l’écrivain : les droits d’au­teur ont été abo­lis à Cuba ; ces droits sont perçus par l’É­tat, par l’in­ter­mé­di­aire de son agence CENDA ; il n’y a pas de copy­right (Fidel : « Qui va pay­er à Cer­van­tès ses droits de pro­priété intel­lectuelle ? Qui va pay­er Shake­speare ? Qui va pay­er ceux qui ont inven­té l’al­pha­bet ? » L’In­sti­tut cubain du Livre cen­tralise tous les fac­teurs qui inter­vi­en­nent dans la pro­duc­tion d’un livre à Cuba (bien qu’il reste encore formelle­ment quelques maisons « autonomes » comme… l’UNEAC ou la Mai­son des Amériques!)

On est ain­si arrivé à une sit­u­a­tion qu’un apol­o­giste du cas­trisme décrit tri­om­phale­ment de la façon suiv­ante : « A Cuba, il n’y a pas d’écrivains qui se dédi­ent “seule­ment” à la lit­téra­ture. Ils tra­vail­lent tous dans les organ­ismes du gou­verne­ment ; et l’É­tat, quand il le croit utile et con­ven­able, sub­ven­tionne la pub­li­ca­tion de leurs livres. Cette sit­u­a­tion s’est con­solidée prin­ci­pale­ment à par­tir du Con­grès cul­turel. » Ce Con­grès est celui de 1971, l’apol­o­giste, Fer­nan­do Mar­tinez Lainez. C’é­tait le rêve de Cas­tro : la lit­téra­ture, ce sont les mass­es qui la font. L’un des résul­tats les plus vis­i­bles de cette réori­en­ta­tion de la poli­tique cul­turelle est la qua­si-dis­pari­tion de la lit­téra­ture cubaine : entre 1966 et 1970 ont été pub­liés plus de trente romans expéri­men­taux cubains ; en 1972 et 1973, il n’y a eu aucun roman (tout court); pour les prix UNEAC 1972 et 1973, per­son­ne ne s’est présen­té, de même que pour celui de la Mai­son des Amériques pour 1973 ; à par­tir de 1971, aucun écrivain cubain n’a reçu ce dernier prix. Cette crise a été si grave que pour l’an­née 1975 la Mai­son des Amériques a décidé de regrouper les gen­res lit­téraires sus­cep­ti­bles de par­ticiper au prix en trois caté­gories : dans une seule caté­gorie ils regroupèrent le roman, les nou­velles, la poésie et le théâtre (les prix étant décernés indis­tincte­ment), tan­dis que les deux autres caté­gories regroupaient l’une les essais et les témoignages, l’autre la lit­téra­ture enfan­tine (ce qui pou­vait inclure les livres didac­tiques). On pub­lie à Cuba davan­tage de témoignages que d’œu­vres de créa­tion pro­pre­ment dites. Actuelle­ment, tout le sou­tien de l’É­tat à la lit­téra­ture va au roman polici­er (ce qu’on nomme à Cuba « petits romans »).

Au milieu de ce cat­a­clysme non lit­téraire, Reinal­do Are­nas con­tin­ua à écrire son Bil­dungsro­man sur la for­ma­tion du poète. A la suite de la pub­li­ca­tion du Monde hal­lu­ci­nant à l’é­tranger, il avait per­du son emploi à la Bib­lio­thèque nationale et il avait été empêché de recevoir les vis­ites de l’é­tranger. A la fin de 1974, il fut arrêté pour « délit de mœurs » (homo­sex­u­al­ité); on l’ac­cu­sait d’avoir « cor­rompu » un mineur (il paraît que le « mineur » en ques­tion était un gros gars de 35 ans avec une barbe impor­tante et, qui plus est, Are­nas a été sur­pris en décou­vrant au tri­bunal l’ex­tra­or­di­naire ressem­blance de ce garçon, qu’il n’avait jamais vu aupar­a­vant, avec Fidel Cas­tro). Il fut con­damné à qua­tre ans de prison. En jan­vi­er 1975, il fut interné dans un camp de tra­vail. En août 1975, on ne savait pas encore où il était. On dit qu’il était autorisé à ren­tr­er chez lui « tous les week-ends ». De sa peine, finale­ment, il n’ac­com­plît qu’une année. Peu de temps après être sor­ti de prison, un ami de Paris lui envoya par l’in­ter­mé­di­aire d’un diplo­mate un bateau gon­flable pour qu’il puisse quit­ter l’île. Un soir, il s’aven­tu­ra dans les eaux du Golfe du Mex­ique, espérant trou­ver un peu plus de lib­erté ailleurs, mais le caoutchouc du bateau, des­tiné aux calmes ondes méditer­ranéennes, ne tînt pas dans le Gulf Stream. Are­nas fut ain­si obligé de ren­tr­er à la nage. Un autre jour (ou un autre soir?) il essaya de franchir le bras de mer qui sépare le ter­ri­toire cubain de la base mil­i­taire améri­caine de Guan­tanamo (c’est comme si on essayait de franchir la bande de terre qui longe le mur de Berlin). Il échoua encore, mais ne perdit pas la vie dans ce nid de mitrailleuses automa­tiques, de mines et autres engins. Il eut peur de ren­tr­er directe­ment chez lui et se cacha pen­dant des semaines dans un bois près de la ville de La Havane (qui s’ap­pelle Par­que Lenin).

Arturo, l’étoile la plus brillante

Are­nas et les per­son­nages de ses romans, obsédés par l’écri­t­ure, avec un besoin presque bes­tial de la lit­téra­ture, vivent cette sit­u­a­tion comme une nuit sans issue. On les imag­ine comme les moines après la chute de l’Em­pire romain, qui, dans des abbayes per­dues au milieu de forêts som­bres, essayaient de préserv­er et de sauver la civil­i­sa­tion. Ils sou­ti­en­nent de leurs épaules une tra­di­tion sécu­laire. Mais ce qu’une telle image ne peut ren­dre, c’est la révolte d’Are­nas et de ses per­son­nages con­tre la bar­barie imposée d’en haut. Le texte où ces ten­sions s’ex­pri­ment avec peut-être le plus de den­sité, c’est son Arturo, l’é­toile la plus bril­lante. Ce livre est une seule phrase de 80 pages. Il par­le d’un écrivain dans un camp de con­cen­tra­tion pour homo­sex­uels. Il s’at­tarde moins sur les gar­di­ens (bru­taux) que sur la soumis­sion des autres détenus et leur totale iden­ti­fi­ca­tion au rôle de « folles » qui leur est attribué.

Ce livre a été écrit entre 1970 et 1971, à La Havane. Il a été écrit à la mémoire de Nel­son Rodriguez, jeune écrivain cubain qui, au milieu des années soix­ante, fut interné dans un camp de con­cen­tra­tion pour homo­sex­uels. En 1971, il essaya de détourn­er un avion de la ligne cubaine d’avi­a­tion vers la Floride. Il avait une grenade à la main. Il fut maîtrisé et l’avion atter­rît à La Havane. Il fut fusil­lé. Rodriguez Ley­va avait écrit un livre de réc­its sur son expéri­ence du camp de con­cen­tra­tion. Le livre fut saisi par la police. Dans Arturo, l’é­toile la plus bril­lante, ce n’est pas la dénon­ci­a­tion qui compte ; il y a même très peu de descrip­tions de ce que peut être la vie dans un tel camp. C’est plutôt le réc­it de la ten­ta­tive de libéra­tion d’Ar­turo par la lit­téra­ture. Les mots peu­vent sauver, mais il y a tou­jours le doute.

Arturo se dit (ou « devine »): « Le réel n’est pas dans la ter­reur dont on souf­fre, mais dans les inven­tions qui l’ef­facent. » Il se met à écrire énor­mé­ment, sur des bouts de papi­er, tou­jours dans la clan­des­tinité ; il feint même de se soumet­tre afin de mieux préserv­er son œuvre. Il est le démi­urge d’un autre monde. Il se dit : « créer un nou­veau présent, ça ne peut pas se faire avec des réc­its, avec des inven­taires, ni en analysant minu­tieuse­ment ou bril­lam­ment ce qui s’est passé et ce qui arrive, toutes ces choses, en fait, n’ont d’autre effet que d’af­fer­mir, de situer, de jus­ti­fi­er, de met­tre en évi­dence, enfin, de don­ner plus de réal­ité à la réal­ité subie, ce ne sont que des vari­a­tions sur la même ter­reur et toute vari­a­tion grandit l’ob­jet dont elle est issue. […] à l’im­age que l’on subit, il faut sub­stituer, réelle, l’im­age que l’on désire, non en tant qu’im­age, mais en tant que quelque chose de vrai dont on puisse jouir. » Mais la mort d’un des internés (qui s’ap­pelle Celesti­no, comme l’en­fant pour­suivi par son grand-père à la hache dans le pre­mier roman d’Are­nas) amène Arturo à se pos­er des inter­ro­ga­tions sur cet élan d’écri­t­ure. «[…] il s’aperçut avec épou­vante qu’il n’y avait pas d’is­sue, que tous ses efforts avaient été vains, et que les choses étaient là, agres­sives, fix­es, intolérables, mais réelles, que le temps était là, son temps, sa généra­tion bafouée et abru­tie, […] et il se dit en cet instant que les cour­tes trêves dont on béné­fi­cie par moment, où que ce soit ou presque (l’om­bre d’un arbre, la vision d’un corps splen­dide, la fraîcheur de l’eau qui passe sur la gorge assoif­fée), n’é­taient pas vrai­ment des trêves, mais une con­di­tion néces­saire que doit respecter toute calamité, tout mal­heur, pour que sa vic­time puisse faire la dif­férence et subir pleine­ment, con­sciem­ment, l’a­troc­ité. » Mais alors, il décou­vre un autre sens à l’écri­t­ure, celui de con­stru­ire un lieu où la beauté puisse venir habiter : le lieu où un jeune garçon idéal et rieur, qu’il ne con­naît pas et qui vient par­fois les nuits à la cour du camp, lorsque tous les autres dor­ment, puisse venir habiter. Arturo s’adonne pas­sion­né­ment à la con­struc­tion de ce lieu. Pour lui, c’est une ques­tion de vie ou de mort. Par­fois il voit le jeune garçon, par­fois il ne le voit pas. Lorsque l’œu­vre est achevée et qu’il attend que le jeune garçon vienne y habiter défini­tive­ment, il est décou­vert par la police, qui tire sur lui, mais avant de mourir, Arturo voit que le beau garçon est par­mi les policiers et en uniforme…

Les romans d’Are­nas sont des romans d’un noir translu­cide. La déser­ti­fi­ca­tion apparem­ment totale pressen­tie par Are­nas à la fin de ce roman, on la voit venir en 1977, offi­cielle­ment « Année de l’In­sti­tu­tion­nal­i­sa­tion ». Son héraut ne fut pas un beau garçon mais Hart, le min­istre de la Cul­ture, dont Cabr­era Infante a écrit : « Il existe parce que je l’ai vu sur les pho­tos, très vis­i­ble dans son cos­tume som­bre à rayures blanch­es ver­ti­cales : rien, même pas le gilet, ne le dis­tingue d’un capo sec­ondaire du Par­rain. » Cabr­era Infante nous décrit ain­si le Hart des pre­mières années d’après la révo­lu­tion : « très jeune, très inex­pert et très inculte, Arman­do Hart, célèbre aux temps de la révo­lu­tion pour son éva­sion de prison, qui a été sen­sa­tion­nelle, est main­tenant, pour moi qui le con­naît depuis de longues années, un médiocre zéza­yant qui dis­ait intimider pour intimer et d’autres bar­barismes que le temps, mis­éri­cordieux, m’a fait oublier. »

Fortifier l’autorité étatique

Cette année-là, il y a eu le deux­ième Con­grès de l’UNEAC qui, selon Hart, révéla « la grande unité idéologique qui existe entre nos artistes et écrivains […] c’est une unité sur les fonde­ments de la poli­tique marx­iste-lénin­iste dans le champ cul­turel. » On n’a peut-être pas besoin d’aller plus loin pour pré­cis­er le sens de cette réu­nion. Hart a dit aus­si : « Les séances ont été car­ac­térisées autant par la dis­ci­pline que par l’or­dre et la mesure dans lesquels elles ont été con­duites. » Ce dis­cours, (où il a dit aus­si que « l’U­nion Sovié­tique est aujour­d’hui le pays le plus cul­tivé de la terre et l’a­vant-garde du mou­ve­ment cul­turel dans le monde ») était en fait la célébra­tion d’un tri­om­phe. On y entendait des airs de gloire : « Pour tous les tra­vailleurs de l’art et de la lit­téra­ture qui ont tenu de pied ferme aux côtés de la Révo­lu­tion, du Par­ti et de Fidel, pour eux, dans cette heure d’ex­a­m­en, de jubi­la­tion et de réaf­fir­ma­tion révo­lu­tion­naire, nos douloureuses salu­ta­tions de cama­rades. » (Hart.) Ce sont des paroles d’enterrement.

On se tromperait si on voulait voir dans Hart un destruc­teur bilieux et ringard. Il aspire aus­si à attein­dre une cer­taine froideur sci­en­tifique dans sa tâche. Dans son dis­cours au deux­ième Con­grès de l’UNEAC, il dis­ait : « Il n’y avait pas assez de tra­di­tion organ­i­sa­tion­nelle dans le ter­rain de l’art. His­torique­ment, d’autres secteurs pro­fes­sion­nels, tels que la médecine, l’en­seigne­ment et cer­taines branch­es de l’in­dus­trie par exem­ple, ont une plus grande tra­di­tion organ­i­sa­tion­nelle et une sédi­men­ta­tion plus large de critères sur la façon d’abor­der les prob­lèmes organ­i­sa­tion­nels et l’ap­pli­ca­tion d’une poli­tique sci­en­tifique­ment conçue. » Il rêve donc d’or­gan­is­er l’art comme un hôpi­tal, comme une usine ou comme une école ! Après avoir essayé de définir la « fonc­tion » et la « tech­nique » de la lit­téra­ture, il fal­lait, peut-être, s’at­ten­dre à ce rêve. Il pré­cisa cer­tains points pro­gram­ma­tiques pour arriv­er à la con­sti­tu­tion d’un réseau inter­dis­ci­plinaire haute­ment tech­ni­cisé, à « un vaste sys­tème d’or­gan­i­sa­tion et de direc­tion d’in­sti­tu­tions, entre­pris­es et organ­ismes régis par des principes déter­minés. » Il avance huit objec­tifs de ce réseau, dont le pre­mier est de « for­ti­fi­er l’au­torité éta­tique sur le ter­rain de la cul­ture» ; le troisième d’«élaborer la poli­tique à suiv­re dans chaque branche spé­ci­fique de l’art et de la lit­téra­ture sur la base de la par­tic­i­pa­tion des spé­cial­istes du plus haut niveau pro­fes­sion­nel et idéologique» ; et le six­ième d’«atteindre une direc­tion et un con­trôle effi­cace dans l’exé­cu­tion de la poli­tique ori­en­tée, moyen­nant une juste instru­men­ta­tion tech­nique et méthodologique. »

Dans la déc­la­ra­tion finale de ce Con­grès, il n’y a pas une seule référence à l’art ou à la lit­téra­ture, mais il est ques­tion à plusieurs repris­es du blo­cus améri­cain et de la Révo­lu­tion d’Oc­to­bre. Et voici sa con­clu­sion : « Nous, écrivains et artistes cubains, au moment de met­tre fin à notre Con­grès, nous voulons laiss­er claire­ment con­stance, encore une fois, de notre adhé­sion, ferme et totale, au peu­ple dont nous sommes issus, à son Par­ti et à son gou­verne­ment, à l’in­ter­na­tion­al­isme pro­lé­tarien, au social­isme et à notre héroïque et bien-aimé Fidel. Dans aucune sit­u­a­tion il ne man­quera de notre présence, les armes à la main, chaque fois que cela sera néces­saire, et tou­jours avec les instru­ments de l’art et de la cul­ture, au ser­vice d’une cause d’une dig­nité suprême. »

Singing in the rain

Un jour de 1980, quelques Cubains escal­adèrent les grilles de l’am­bas­sade péru­vi­enne à La Havane, où ils trou­vèrent asile. Trois jours plus tard, ils étaient onze mille réfugiés dans cette mai­son et les con­di­tions dans lesquelles ils se trou­vaient allaient en s’ag­gra­vant. Il y eut des négo­ci­a­tions diplo­ma­tiques assez intens­es et, dans une pan­talon­nade, Fidel Cas­tro dit que tous ceux qui voulaient quit­ter l’île se rendis­sent au port de Mariel ; les États-Unis étaient prêts à les accueil­lir. Ils furent plus de cent mille. Fidel Cas­tro les appela « les scories de la société » et, pour aller dans le sens de ces mots et essay­er de dis­créditer ce mou­ve­ment de masse, il vida une par­tie de ses pris­ons et chargea les Comités de défense de la Révo­lu­tion (un par pâté de maisons) de con­tac­ter tous les « indésir­ables » et de les amen­er à Mariel. L’heure avait son­né pour Reinal­do Are­nas. « J’é­tais dans mon apparte­ment de La Havane lorsque, à qua­tre heures du matin, on a frap­pé à ma porte et ils m’ont dit : “habille-toi et tire-toi”. Je leur ai dit que je n’avais pas demandé à sor­tir, que je préférais rester à Cuba, mais ils m’ont dit : “Ne dis­cute pas et file à Mariel », racon­te Reinal­do Are­nas. Quelqu’un (il paraît que c’é­tait un oncle) l’a recon­nu au milieu de la foule qui débar­quait à Key-West. Il a été ain­si sauvé des dépôts de l’Arkansas ou de Penn­syl­vanie, où ces Cubains furent entassés. Seule­ment deux jours après, le gou­verne­ment cubain reçut par télé­graphe la nou­velle que Reinal­do Are­nas était par­ti avec la foule de Mariel, saqué par ses pro­pres Comités de défense de la Révo­lu­tion. Très nerveux, Hart s’empressa de déclar­er aux cor­re­spon­dants étrangers qu’Are­nas aurait pu quit­ter le pays « nor­male­ment », avec un passe­port, s’il l’avait demandé…

En jan­vi­er 1981, Cabr­era Infante ren­con­tra Are­nas à New-York. « Il avait l’air de l’homme le plus heureux de la planète, il dan­sait pieds nus dans les rues de New York : “Regarde!” me cri­ait-il, “comme Gene Kel­ly quand il chan­tait Singing in the rain!” — sous la neige et non pas sous la pluie. »

Con­ra­do Tostado