La Presse Anarchiste

Cuba, les anarchistes et la liberté

[(Le texte, que nous pub­lions ci-dessous en tra­duc­tion et sous une forme un peu remaniée, est une syn­thèse his­torique qui cou­vre le pre­mier siè­cle d’a­n­ar­chisme à Cuba. Il nous a été trans­mis par la revue Guan­gara Lib­er­taria. Les cama­rades cubains esti­ment qu’il est néces­saire de faire la lumière sur leur passé his­torique. C’est, du reste, la pre­mière fois que ce thème est traité par les lib­er­taires cubains et ils en évo­quent les fig­ures les plus impor­tantes. De forme con­den­sée, c’est l’ex­trait d’un livre en pré­pa­ra­tion. Rap­pelons que tous ceux qui s’in­téressent à Cuba et au mou­ve­ment lib­er­taire cubain d’un point de vue his­torique, poli­tique, cul­turel ou social trou­veront dans la revue Guan­guara Lib­er­taria ren­seigne­ments, infor­ma­tions et arti­cles de fond. (G.L., PO Box 1514, River­side st., Mia­mi, Flori­da 33135, USA).)]

Les lignes qui suiv­ent décrivent briève­ment l’in­flu­ence que les idées lib­er­taires ont exer­cé sur le peu­ple cubain. Il nous appa­rais­sait de notre devoir de restituer le plus fidèle­ment pos­si­ble la mémoire des anar­chistes à Cuba, soit plus d’un siè­cle de lutte aux côtés des class­es les plus pau­vres et en défense de la lib­erté et de la jus­tice sociale. Ce qu’ont accom­pli les acrates eut une portée déci­sive sur le ter­rain social et syn­di­cal. Nous allons résumer les actions d’un groupe d’hommes et de femmes qui, dépourvus de toute ressource, de façon autonome, per­sé­cutés hier et aujour­d’hui oubliés, appar­ti­en­nent à l’his­toire des class­es ouvrière et paysanne, c’est-à-dire à celle du peu­ple de Cuba.

Période coloniale et séparatisme

Au milieu du siè­cle précé­dent, Pierre-Joseph Proud­hon, dont les théories économiques eurent un grand impact dans l’Eu­rope du XIXe siè­cle, influ­ença de façon déci­sive les orig­ines de l’a­n­ar­chisme cubain. Proud­hon, sans doute l’un des pre­miers penseurs de l’a­n­ar­chie, trou­va dans l’île des dis­ci­ples et des con­tin­u­a­teurs par­mi les arti­sans et les ouvri­ers pro­gres­sistes. Si, en 1857, fut fondée à Cuba la pre­mière société mutu­al­iste, ce n’est que lorsque Sat­urni­no Mar­tinez créa en 1865 l’heb­do­madaire La Auro­ra (L’Au­rore) que les idées de Proud­hon s’en­rac­inèrent véri­ta­ble­ment. Ces années-là, se créèrent les pre­mières asso­ci­a­tions libres d’ou­vri­ers du tabac, de com­pos­i­teurs d’im­primerie, de jour­naliers et d’ar­ti­sans — ce qui peut être con­sid­éré comme l’o­rig­ine du pro­lé­tari­at organ­isé cubain. Cuba doit encore à Proud­hon la créa­tion de « cen­tres régionaux », d’é­coles, de sana­to­ri­ums et d’as­so­ci­a­tions d’entraide.

La guerre de Dix ans (1868–1878)[[Ce soulève­ment indépen­dan­tiste a surtout touché les provinces de Cam­agüey et Ori­ente ; on n’y trou­ve guère d’in­flu­ence de la pen­sée révo­lu­tion­naire. En 1878, la paix fut rétablie par l’oc­troi d’une cer­taine autonomie à Cuba et sa représen­ta­tion aux Cortès.]] fut la pre­mière ten­ta­tive vio­lente pour se sépar­er de l’Es­pagne. Quelques anar­chistes de l’in­dus­trie du tabac y avaient pris part — et même à sa direc­tion — comme Vicente Gar­cia et Sal­vador Cis­neros Beten­court, tous deux fédéral­istes et acquis à Proud­hon. La ten­ta­tive échoua. Plus tard, les ouvri­ers cubains furent ren­for­cés par des cama­rades espag­nols courageux et sol­idaires, pour­suiv­is en Europe pour leurs idées révo­lu­tion­naires [[Dans un arti­cle du Mou­ve­ment social n°128, juil­let-sep­tem­bre 1984, Car­los Ser­ra­no remar­que que les anar­chistes espag­nols furent beau­coup plus sen­si­bles au prob­lème que les social­istes, et cite l’ou­vrage de l’a­n­ar­chiste Tar­ri­da del Mar­mol, les Inquisi­teurs d’Es­pagne (Mon­juich, Cuba, Philip­pines), Paris, 1897.]].

Dans le même temps, la pen­sée anar­chiste s’é­tait implan­tée par­mi les ouvri­ers et les paysans en France, en Ital­ie, en Espagne et en Russie. L’élé­ment moteur et organ­isa­teur de cet essor fut une autre fig­ure impor­tante de l’époque, Michel Bak­ou­nine, révo­lu­tion­naire et théoricien anar­chiste. Mal­gré la mort de Bak­ou­nine en 1876, ses idées dif­fusèrent en Europe avec une force inhab­ituelle. L’Al­liance des révo­lu­tion­naires Social­istes (1864) et l’Al­liance Inter­na­tionale de la démoc­ra­tie social­iste (1868), fondées par Bak­ou­nine, et leur pro­gramme trou­vèrent un écho favor­able auprès des élé­ments les plus révo­lu­tion­naires à Cuba, les idées de Bak­ou­nine se sub­sti­tu­ant ain­si pro­gres­sive­ment à celles de Proud­hon chez les ouvri­ers. Le pro­lé­tari­at cubain com­mençait déjà à se forg­er une con­science de classe. C’est à la fin de 1885 que sur­git la fig­ure la plus pres­tigieuse de l’a­n­ar­chisme cubain en la per­son­ne d’En­rique Roig de San Mar­tin (1843–1889), fon­da­teur de l’heb­do­madaire El Pro­duc­tor (Le Pro­duc­teur) et nou­veau théoricien et organ­isa­teur lib­er­taire. Les grèves qui se pro­duisirent à la fin des années qua­tre-vingt furent toutes d’in­spi­ra­tion anar­chiste et ori­en­tées par El Pro­duc­tor à l’aide d’une organ­i­sa­tion, l’Al­liance Ouvrière, d’in­spi­ra­tion bak­ounin­iste. L’Al­liance Ouvrière s’im­plan­ta égale­ment dans deux cen­tres de tra­vail de l’in­dus­trie du tabac aux États-Unis, Tam­pa et Cayo Hue­so, où s’or­gan­isa, en 1887, la pre­mière Fédéra­tion locale des Ouvri­ers du tabac et qui rassem­blait presque tous les ouvri­ers de cette indus­trie. Les respon­s­ables en étaient Enrique Mes­sonier et Enrique Cre­ci, ain­si que quelques activistes acrates comme Leal, Segu­ra et Palomi­no. En 1889, une grève générale déclenchée à Cayo Hue­so, se ter­mi­na par la vic­toire des ouvri­ers dans les pre­miers jours de 1890. À la Havane, l’Al­liance et les ouvri­ers cubains s’é­taient sol­i­darisés avec cette grève et la mort de Roig san Mar­tin n’empêcha pas El Pro­duc­tor de soutenir les tra­vailleurs en grève.

Le mou­ve­ment séparatiste cubain, con­tin­u­ant à pré­par­er la lutte pour l’indépen­dance, opérait depuis les côtes de Floride, à par­tir des villes des États-Unis men­tion­nées ci-dessus, pépinière de patri­otes, d’a­n­ar­chistes et d’en­ne­mis de l’Es­pagne en général. Durant ces années, José Mar­ti, l’apôtre de la lutte con­tre la métro­pole espag­nole, cher­cha des par­ti­sans par­mi les groupes les mieux organ­isés de l’émi­gra­tion cubaine, tan­dis que, pour leur part, les ouvri­ers con­cen­trés dans l’in­dus­trie du tabac regar­daient le prob­lème cubain d’un point de vue social et inter­na­tion­al­iste. S’adres­sant aux tra­vailleurs, Mar­ti fit des con­ces­sions sociales, de façon à les attir­er dans le camp séparatiste, et leur promit une république de lib­erté et de jus­tice. Les anar­chistes influ­encés par Mar­ti entre­prirent de se regrouper dans les clubs révo­lu­tion­naires, et quelques-uns des acrates de pre­mier plan — Cre­ci, Mes­sonier, Rivero y Rivero, Soron­do, Rivera Mon­ter­es­si, Palomi­no, Bali­no, Segu­ra — se joignirent à la cause de l’indépen­dance, sans renon­cer, pour autant, à leurs idéaux de lib­erté et de jus­tice sociale.

L’ap­pui que les anar­chistes prêtèrent à Mar­ti fut immense, tant morale­ment que poli­tique­ment et finan­cière­ment. Mar­ti déci­da alors de fonder un par­ti révo­lu­tion­naire qui com­prit en majorité des ouvri­ers du tabac de l’ex­il, ceux-ci se situ­ant sur le plan syn­di­cal dans ce qu’il était con­venu d’ap­pel­er le « social­isme-révo­lu­tion­naire » chez les anar­chistes d’alors depuis les trag­iques événe­ments de Chica­go en 1886.

À la Havane, l’Al­liance Ouvrière célébra le 1er Mai 1890 par une man­i­fes­ta­tion à la mémoire des anar­chistes exé­cutés à Chica­go. En 1891, un con­grès fut con­vo­qué pour l’an­née suiv­ante et les anar­chistes tin­rent le 1er Con­grès de la région cubaine en jan­vi­er 1892. À cette occa­sion, l’on déci­da, entre autres, de recom­man­der à la classe ouvrière cubaine d’embrasser les idées du social­isme-révo­lu­tion­naire et le séparatisme proclamé par Mar­ti, car, selon une phrase dev­enue his­torique : « Il serait absurde que l’homme qui aspire à la lib­erté indi­vidu­elle s’op­pose à la lib­erté col­lec­tive d’un peu­ple ». Mais les autorités espag­noles inter­rom­pirent le con­grès, inter­dirent les moyens d’ex­pres­sion anar­chistes et déportèrent ou empris­on­nèrent les respon­s­ables les plus connus.

En févri­er 1895, la guerre de libéra­tion nationale prônée par Mar­ti écla­ta à Cuba. Les anar­chistes les plus engagés se lancèrent dans la lutte comme, par exem­ple, Enrique Cre­ci, qui mou­rut au com­bat en 1896. Quant aux promess­es de change­ments soci­aux, elles dis­parurent avec l’apôtre de l’indépen­dance cubaine, qui tom­ba en com­bat­tant les troupes espag­noles en 1895. La guerre se ter­mi­na avec l’in­ter­ven­tion nord-améri­caine en 1898, par la déroute de l’Es­pagne [[En 1898, les États-Unis lancèrent leur deux­ième guerre impéri­al­iste (la pre­mière était con­tre le Mex­ique en 1848) con­tre l’Es­pagne pour s’emparer de ses trois dernières colonies — Por­to-Rico, Cuba, les Philip­pines — et en faire leurs satel­lites. Les Espag­nols capit­ulèrent à Cuba le 12 août 1898 et, le 1er jan­vi­er 1899, le pou­voir fut ren­du à un gou­verneur améri­cain. En 1901, les États-Unis imposèrent à l’assem­blée con­sti­tu­ante l’a­mende­ment Platt [Annexe I] leur don­nant le droit d’in­ter­venir à Cuba, puis le traité de 1903, qui allait dans le même sens avec, notam­ment, la con­ces­sion à per­pé­tu­ité de la base de Guan­tanamo. Les Améri­cains inter­v­in­rent directe­ment à Cuba en 1907, 1912 et 1917.]]. Durant toute cette péri­ode, les anar­chistes de l’émi­gra­tion comme de l’in­térieur ne cessèrent de recueil­lir des fonds ou de se join­dre à la lutte et orchestrèrent une impor­tante cam­pagne poli­tique dans les milieux acrates d’Amérique et d’Eu­rope. L’in­ter­na­tion­al­isme se man­i­fes­ta con­crète­ment : deux jeunes anar­chistes, Oreste Fer­rara et Fed­eri­co Fal­co, s’en­gagèrent depuis l’I­tal­ie ; l’exé­cu­tion de Canovas del Castil­lo par l’a­n­ar­chiste ital­ien Angi­o­lil­lo en 1897, avec la par­tic­i­pa­tion directe d’Eme­te­rio Betances, por­to ricain qui représen­tait l’émi­gra­tion cubaine à Paris, fut l’un des fac­teurs les plus décisifs de la défaite de l’Espagne.

Durant l’in­ter­ven­tion nord-améri­caine en 1898, la pre­mière grève qui écla­ta à Cuba fut lancée par les anar­chistes dans la cor­po­ra­tion des maçons. La grève fut réprimée vio­lem­ment, bien que, en fin de compte, les grévistes eussent obtenu des aug­men­ta­tions salar­i­ales. Cette grève reçut le sou­tien total de l’heb­do­madaire Tier­ra ! (Terre!) dirigé par Abelar­do Saave­dra et Adri­an del Valle.

La première République

Sous les pre­miers gou­verne­ments cubains, plusieurs grèves impor­tantes éclatèrent chez les ouvri­ers du tabac, les ouvri­ers boulangers, les maçons et les menuisiers. Presque toutes furent réprimées féro­ce­ment comme aux plus som­bres temps colo­ni­aux. La république des libéraux comme celle des con­ser­va­teurs ne com­pre­nait ni même ne recon­nais­sait le prob­lème social et on avait oublié la promesse de Mar­ti : « Avec tous et pour le bien de tous. »

La révo­lu­tion mex­i­caine de 1910 reten­tit vive­ment sur les ouvri­ers et les paysans cubains, les dis­cours de Flo­res Magon [[Cf. la Révo­lu­tion mex­i­caine de R.F. Magon, Spar­ta­cus, 1978.]] et les fusils de Zap­a­ta aigu­il­lon­nant la con­science des ouvri­ers oubliés de la canne à sucre, pre­mière indus­trie du pays. En 1915, parut le man­i­feste de Cruces. C’é­tait, par sa forme lit­téraire, un poème de lutte. « Soutenons notre cri à la force de nos bras » et « Se taire c’est tran­siger » sont l’ex­pres­sion de la révolte de tra­vailleurs réduits à la famine, con­scients d’être la force pro­duc­tive la plus impor­tante de l’île. Cette même année, fut fondée la pre­mière Fédéra­tion Paysanne de la province de Las Vil­las, avec, pour prin­ci­paux organ­isa­teurs, Fer­nan­do Iglésias, Lau­re­ano Otero, Manuel Lopez, José Lage, Ben­jamin Janeiros, Luis Mene­ses, San­tos Garos, Miguel Ripoll, Fran­cis­co Baragoitia, Andres Fuentes, Tomas Ray­on et Fran­cis­co Ramos. Devant les abus com­mis par les sociétés sucrières nord-améri­caines et espag­noles, qui con­trôlaient la majeure par­tie de la pro­duc­tion nationale, les anar­chistes ten­tèrent de lancer quelques grèves ; mais ils échouèrent du fait de la répres­sion que le gou­verne­ment déchaî­na depuis la Havane sous le com­man­de­ment de Gar­cia Meno­cal, util­isant l’ar­mée pré­to­ri­enne et la Garde Rurale pour assas­sin­er et pour­suiv­re les grévistes. Cette péri­ode, la plus active de l’his­toire des lib­er­taires cubains, se ter­mi­na douze ans plus tard par la liq­ui­da­tion physique des per­son­nal­ités qui avaient le plus d’abnégation.

À cette époque plusieurs jour­naux d’ori­en­ta­tion lib­er­taire étaient pub­liés régulière­ment, mal­gré la dépor­ta­tion de cer­tains de leurs respon­s­ables théoriques : La Batal­la (La Bataille), Nuevos Rum­bos (Nou­veaux Chemins), Via libre (Voie Libre) et naturelle­ment Tier­ra ! Les grands noms de la lit­téra­ture lib­er­taire et anar­cho-syn­di­cal­iste col­lab­o­raient inten­sé­ment, tels, par­mi bien d’autres, Marce­lo Sali­nas, Anto­nio Penichet, Manuel Fer­ro, Jesus Igle­sias et Adri­an del Valle. Les uns soute­naient les idées de Kropotkine, de Reclus, de Malat­es­ta ; d’autres défendaient la tra­di­tion bak­ounin­iste ; la majorité, enfin, était proche de l’a­n­ar­cho-syn­di­cal­isme nais­sant, qui, incar­né dans la Con­fédéra­tion Nationale du Tra­vail (CNT), venait d’Es­pagne. Alfre­do Lopez, qui s’in­scrivait dans cette dernière ten­dance dès 1922 et apparte­nait au syn­di­cat des typographes, organ­isa la Fédéra­tion Ouvrière de la Havane (FOH), où se regroupèrent les cor­po­ra­tions et les asso­ci­a­tions ouvrières les plus com­bat­ives de la cap­i­tale. Avec Alfre­do Lopez débu­ta l’é­tape la plus dynamique d’un vaste mou­ve­ment social : on créa des athénées lib­er­taires, des cen­tres ouvri­ers, des clubs natur­istes, on organ­isa des syn­di­cats. Ce furent les anar­chistes qui, en ces années trou­blées, les pre­miers et les seuls, sans moyens financiers ni aide de quiconque, unirent et ori­en­tèrent la majorité des tra­vailleurs de la cam­pagne et de la ville sur l’ensem­ble de l’île.

En 1925, s’ap­puyant sur trois con­grès ouvri­ers qui se déroulèrent suc­ces­sive­ment à la Havane, à Cien­fue­gos et à Cam­agüey, les anar­chistes créèrent dans cette dernière ville la Con­fédéra­tion Nationale Ouvrière de Cuba (CNOC), qui réu­nit tous les syn­di­cats, les con­fréries, les unions, les cor­po­ra­tions et asso­ci­a­tions de Cuba, soit 128 col­lec­tiv­ités et plus de 200.000 ouvri­ers représen­tés par 160 délégués. Ses per­son­nal­ités les plus con­nues, out­re Alfre­do Lopez, s’ap­pelaient Pas­cual Nunez, Bien­venido Rego, Nicanor Tomas, José M. Govin, Domin­go Rosa­do Rojas, Flo­renti­no Pas­cual, Luis Tru­je­da, Pauli­no Diez, Venan­cio Rodriguez, Rafael Ser­ra, Anto­nio Penichet, Mar­gar­i­to Igle­sias et Enrique Varona. La déci­sion la plus mar­quante intro­duite dans les statuts de la CNOC fut le « rejet total et col­lec­tif de l’ac­tion élec­torale » — sans par­ler d’autres réso­lu­tions à car­ac­tère syn­di­cal et social comme la reven­di­ca­tion clas­sique des huit heures de tra­vail jour­nalier, le droit de grève et le refus unanime de bureau­cra­tis­er l’or­gan­isme nou­velle­ment créé.

Le nou­veau prési­dent de Cuba, Ger­ar­do Macha­do, dic­ta­teur et manip­u­la­teur élec­toral, con­sid­érait l’at­ti­tude poli­tique des ouvri­ers « peu patri­o­tique » et déchaî­na des pour­suites inces­santes con­tre la CNOC et ses respon­s­ables. Macha­do ordon­na les lâch­es assas­si­nats d’En­rique Varona, organ­isa­teur des cheminots, de Mar­gar­i­to Igle­sias du Syn­di­cat man­u­fac­turi­er et d’Al­fre­do Lopez, secré­taire général de la CNOC. Il fit empris­on­ner et déporter nom­bre d’ac­tivistes et de mil­i­tants de l’a­n­ar­cho-syn­di­cal­isme cubain et déclara hors-la-loi tous les syn­di­cats ou cor­po­ra­tions qui le com­bat­taient réelle­ment. Durant plus de huit ans, Macha­do s’oc­cu­pa de détru­ire l’œu­vre accom­plie par les lib­er­taires, don­nant l’oc­ca­sion au Par­ti com­mu­niste récem­ment créé de se plac­er en posi­tion de force à l’in­térieur de la CNOC. Plus tard, le PC utilis­era cet organ­isme pour pactis­er avec Macha­do, à la fin de son régime… Ce har­cèle­ment ne put empêch­er les anar­chistes, regroupés dans une organ­i­sa­tion créée en 1924 et nom­mée Fédéra­tion des Groupes Anar­chistes de Cuba (FGAC), de lancer des grèves, de faire de la pro­pa­gande et de con­tribuer aux désor­dres et aux vio­lences de la péri­ode la plus sanglante de notre his­toire : celle qui va de 1930 à 1933. La tyran­nie de Macha­do, qui dura jusqu’au mois d’août de cette année-là, fut abattue par une grève générale, lancée et main­tenue par des lib­er­taires dans le Syn­di­cat des tramways [[Macha­do avait été élu prési­dent en 1925 avec l’ap­pui des Améri­cains. La grande crise économique de 1929 et les méth­odes dic­ta­to­ri­ales de Macha­do amenèrent sa chute en août 1933. Il fut rem­placé par Ces­pedes, soutenu lui aus­si par les États–Unis.]].

Mal­gré la vic­toire, les lib­er­taires sor­tirent mal en point de la dic­tature de Macha­do. Les ani­ma­teurs et les activistes les plus déter­minés avaient été vic­times de la répres­sion gou­verne­men­tale ou déportés. Les com­mu­nistes, eux, manœu­vrèrent après la chute de Macha­do pour récupér­er l’in­flu­ence per­due et entre­prirent d’at­ta­quer vio­lem­ment les anar­chistes, dans le but de manip­uler plus facile­ment la classe ouvrière. Ayant totale­ment échoué, ils essayèrent la tac­tique qui sera con­nu plus tard sous le nom de Front Pop­u­laire, cher­chant l’ap­pui offi­ciel de Batista, alors colonel, nou­v­el fig­ure sor­tie des casernes lors du coup d’É­tat du 4 sep­tem­bre 1936 [[Le régime de Ces­pedes ne dura qu’un mois. Le 4 sep­tem­bre 1933, la révolte d’une par­tie des cadres de l’ar­mée, dont Batista, le ren­ver­sa et Grau San Mar­tin devint président.]].

Afin de se regrouper et de se réor­gan­is­er, les anar­chistes cher­chèrent des alliés dans l’op­po­si­tion révo­lu­tion­naire à Batista. Cer­tains des mil­i­tants les plus aguer­ris s’af­fil­ièrent à l’or­gan­i­sa­tion social­iste « Jeune Cuba », dirigée par un enne­mi acharné des com­mu­nistes, Anto­nio Gui­t­eras. Cette fois-ci, c’est avec l’aide du PC que la répres­sion organ­isée par le colonel Batista fit échouer la grève de mars 1935. Un nou­veau coup con­tre les anar­chistes dans cette péri­ode de réac­tion sociale.

Lorsque la révo­lu­tion et la guerre civile espag­noles éclatèrent en juil­let 1936, les anar­chistes de Cuba rejoignirent la défense de la République espag­nole et, à leur ini­tia­tive, fut fondée à La Havane la Sol­i­dar­ité Inter­na­tionale Antifas­ciste (SIA), qui œuvra avec acharne­ment pour recueil­lir et envoy­er des fonds et des armes aux cama­rades espag­nols de la CNT-FAI. Les lib­er­taires cubains furent nom­breux à par­ticiper directe­ment à ce con­flit en s’en­gageant dans les colonnes anar­chistes ; cer­tains mou­rurent en Espagne en défen­dant leurs idéaux. Après la vic­toire fran­quiste, plusieurs d’en­tre eux furent rap­a­triés à Cuba, de même qu’un nom­bre impor­tant d’Es­pag­nols, qui sor­tirent de France et d’Es­pagne avec des passe­ports cubains. De nou­veau, on recueil­lit des fonds pour aider les com­bat­tants dému­nis, et ceux qui arrivèrent à Cuba béné­fi­cièrent d’une sol­i­dar­ité totale.

En 1939, suiv­ant les ordres reçus de Moscou, le Par­ti com­mu­niste pacti­sa offi­cielle­ment avec Batista [[Batista ren­ver­sa Grau San Mar­tin en 1934, brisa le mou­ve­ment pop­u­laire issu de 1933 et abolit l’a­mende­ment Platt, le tout avec l’ac­cord des États-Unis bien enten­du. En 1939, le PC se ral­lia à lui, car c’é­tait l’époque de la tac­tique des « Front Pop­u­laires » , et en 1940 appela à vot­er en sa faveur. En 1942, deux com­mu­nistes entrèrent au gou­verne­ment. Cette alliance coû­ta cher au PC : de 87.000 mem­bres en 1942, il dégringo­la à 7000 en 1959.]], dirigeant sans base pop­u­laire, et celui-ci,en paiement de leurs ser­vices et de leur appui poli­tique, leur remit la direc­tion d’une nou­velle cen­trale syn­di­cale, créée dans ce but, la Con­fédéra­tion des Tra­vailleurs de Cuba (CTC), organ­isme pro­fes­sion­nel le plus impor­tant de l’île, puisqu’il regroupait toutes les ten­dances poli­tiques et syn­di­cales du moment — y com­pris une minorité anar­chiste. Dès lors, le mou­ve­ment ouvri­er cubain, organ­isé et légal­isé sur ordre de Batista, pas­sa sous le con­trôle des com­mu­nistes. Les anar­chistes, eux, créèrent une organ­i­sa­tion, l’As­so­ci­a­tion Lib­er­taire de Cuba (ALC), pour rassem­bler les anar­chistes et les anar­cho-syn­di­cal­istes ayant survécu aux années trente.

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La seconde République

La con­sti­tu­tion de 1940 mar­qua le début d’une nou­velle sit­u­a­tion poli­tique. Pour la pre­mière fois dans notre his­toire, on y traitait du prob­lème social et on ten­tait de répar­er les erreurs et les oub­lis de la Ire République. D’ori­en­ta­tion mod­erne et pro­gres­siste, la Car­ta Magna (Grande Charte) cubaine était l’œu­vre de deux généra­tions de Cubains où se retrou­vaient des indi­vidus de toutes les class­es sociales et de toutes les sphères de la vie nationale. Tous les prob­lèmes passés et à venir, tant poli­tiques que soci­aux, tant agraires ou urbains qu’ou­vri­ers, d’une péri­ode con­vul­sive, s’y reflé­taient avec une pré­ci­sion incroy­able. La Con­sti­tu­tion était, sans aucun doute, un doc­u­ment bien réus­si : restait à la met­tre en pratique.

Au début des années quar­ante, les lib­er­taires se con­sacrèrent à par­tir de l’ALC à un tra­vail d’or­gan­i­sa­tion. Ce qui demeu­rait du mou­ve­ment qui avait été le plus act­if dans le pro­lé­tari­at cubain jusqu’au milieu des années vingt, béné­fi­ci­ait encore d’un appui pop­u­laire solide et d’une répu­ta­tion de com­bat­iv­ité, fondées sur une tra­jec­toire révo­lu­tion­naire et sociale claire et sur un dés­in­téresse­ment légendaire. D’une part, on com­mença par pré­par­er des cadres pour la Jeunesse Lib­er­taire récem­ment fondée, dans l’e­spoir de récupér­er le ter­rain per­du devant les com­mu­nistes, en créant à l’aide de cet organ­isme des groupes d’ac­tion lib­er­taire. D’autre part, devant la sit­u­a­tion créée par la Con­sti­tu­tion de 1940, qui avait légal­isé la journée de huit heures de tra­vail et qui, tout en recon­nais­sant le droit de grève, en avait régle­men­té l’ex­er­ci­ce, les anar­cho-syn­di­cal­istes furent oblig­és de créer, à l’in­térieur de la CTC, des groupes de pres­sion, véri­ta­bles véhicules de la pen­sée anarchiste.

Batista, élu prési­dent, per­pé­tua son alliance avec les com­mu­nistes qui, en retour, ayant reçu des charges min­istérielles, de l’ar­gent et des moyens de pro­pa­gande, l’en­cen­sèrent du titre pom­peux de « Mes­sager de la Prospérité » et mirent à son ser­vice non seule­ment le Par­ti com­mu­niste, mais aus­si la CTC, con­trôlée d’en haut, trahissant une fois de plus le syn­di­cal­isme révo­lu­tion­naire et libertaire.

En 1944, Ramon Grau San Mar­tin rem­por­ta les élec­tions [[Son can­di­dat bat­tu aux élec­tions, Batista s’ex­i­la en Floride.]]. Le peu­ple atten­dit des change­ments sub­stantiels du nou­veau gou­verne­ment social-démoc­rate. En fait, Grau maintint les com­mu­nistes à leurs postes. Il n’y eut de change­ments impor­tants dans le mou­ve­ment ouvri­er qu’en 1947, lorsque Grau, con­traint par la guerre froide, déci­da d’ex­pulser les marx­istes de leurs postes hiérar­chiques au sein de la CTC, le 1er Mai de cette année-là. (Grau, mal­gré la pres­sion nord-améri­caine, respec­ta le Par­ti com­mu­niste.) Les anar­chistes, prof­i­tant de l’oc­ca­sion, obt­in­rent, après la tenue d’élec­tions syn­di­cales libres dans presque tous les syn­di­cats, la désig­na­tion de plusieurs cama­rades dans la plus grande organ­i­sa­tion syn­di­cale. Le pres­tige et l’en­gage­ment des anar­cho-syn­di­cal­istes les ame­na à diriger de manière effec­tive quelques syn­di­cats : trans­port, ali­men­ta­tion, etc. et à main­tenir une pres­sion réelle dans la qua­si-total­ité des autres syn­di­cats de la CTC. À la même époque, des Asso­ci­a­tions paysannes furent créées par des anar­chistes pour ten­ter d’or­gan­is­er les paysans sans terre. Ces efforts rem­portèrent le plus de suc­cès sur la côte nord de la province de Cam­agüey, vieux bas­tion lib­er­taire, et chez les cul­ti­va­teurs de café de la province d’Ori­ente, où, depuis longtemps déjà, les anar­chistes avaient fondé et soutenu des col­lec­tiv­ités agri­coles libres.

Car­lo Prio Socar­ras con­quit la prési­dence en 1948 et suiv­it la même poli­tique tolérante dans le domaine social que Grau. En 1949, les anar­chistes à l’in­térieur de la CTC agirent avec quelques élé­ments proches pour ten­ter de créer une nou­velle cen­trale syn­di­cale, la Con­fédéra­tion Générale des Tra­vailleurs (CGT). L’idée était de créer une organ­i­sa­tion ouvrière indépen­dante de la CTC — inféodée au gou­verne­ment —, dans la tra­di­tion anar­cho-syn­di­cal­iste ; mais cette démarche échoua devant les pres­sions exer­cées par le min­istre du Tra­vail, qui red­outait l’in­flu­ence crois­sante des lib­er­taires dans le monde du tra­vail et s’y oppo­sait caté­gorique­ment. Prio déci­dant en 1950 de déclar­er illé­gal le Par­ti Social­iste Pop­u­laire (com­mu­niste), ceux-ci cher­chèrent à nou­veau une alliance avec Batista.

En mars 1952, Batista fit un coup d’É­tat. Les com­mu­nistes ne répugnèrent pas d’u­tilis­er cette occa­sion pour pénétr­er la bureau­cratie offi­cielle [[Le Par­ti com­mu­niste cubain explique ain­si sa posi­tion par la plume d’un de ses lead­ers : « Nous avons été d’ac­cord avec Batista tant qu’il joua un rôle posi­tif dans une sit­u­a­tion déter­minée ; nous l’avons com­bat­tu ensuite, avec une grande vigueur, fer­me­ment, implaca­ble­ment, dès le coup d’É­tat réac­tion­naire et impéri­al­iste anti­na­tion­al, antipop­u­laire et and-ouvri­er » (Blas Roca, Los Fun­da­men­tos del social­is­mo en Cuba, La Habana, 1960).]], mais ils ne purent retrou­ver leur influ­ence dans la CTC. On était alors en pleine guerre froide et, cette fois, Batista devait rester mod­éré dans son alliance avec les marx­istes. Prof­i­tant de l’ab­sence de réac­tion au coup d’É­tat, Fidel Cas­tro — obscur politi­cien d’o­rig­ine bour­geoise — et un groupe de jeunes révo­lu­tion­naires menèrent une attaque con­tre la caserne Mon­ca­da à San­ti­a­go de Cuba, qui échoua d’une manière sanglante [[e 26 juil­let 1953, cent vingt hommes groupés autour de Fidel Cas­tro attaquèrent la caserne Mon­ca­da : il y avait là des jeunes des ten­dances les plus divers­es, dont le lib­er­taire Boris Luis San­ta-Colo­ma.]]. Leur pro­gramme « révo­lu­tion­naire » n’é­tait qu’un pro­gramme social-démoc­rate, réformiste et petit-bour­geois. Cas­tro fut empris­on­né avec cer­tains de ses com­pagnons quelques mois seule­ment, puis par­tit pour le Mex­ique. L’op­po­si­tion devint vio­lente et Batista répon­dit à l’ag­i­ta­tion de manière bru­tale, comme on pou­vait s’y attendre.

À la fin de 1956, une polar­i­sa­tion défini­tive se pro­duisit entre Batista et l’op­po­si­tion, aus­si l’ALC déci­da-t-elle de pren­dre par­ti pour les forces démoc­ra­tiques opposées à un gou­verne­ment dic­ta­to­r­i­al [[L’ALC en tant que telle res­ta tou­jours légale. Les anar­chistes par­ticipèrent à la lutte con­tre Batista : Mou­ve­ment du 26 juil­let (M.26.7), Organ­isa­cion Aut­en­ti­ca (OA), Direc­to­rio Rev­olu­cionario (DR), Movimien­to de Resisten­cia Civi­ca (MRC), Direc­to­rio Obrero Rev­olu­cionario (DOR), Fed­era­cion Estu­di­antil Uni­ver­si­taria (FEU). Les deux dernières années, le tra­vail au grand jour de l’ALC devint impos­si­ble et l’or­gan­i­sa­tion pas­sa dans la clan­des­tinité sous le nom de Union Rev­olu­cionar­ia Obr­era (URO).]]. C’est cette année-là que Cas­tro débar­qua dans la province d’Ori­ente ; il enta­ma l’an­née suiv­ante une guerre de guéril­la dans les mon­tagnes locales. Le Mou­ve­ment du 26 juil­let gagna des par­ti­sans et mena des actions vio­lentes dans les villes les plus impor­tantes de l’île, entraî­nant la répres­sion que l’on sait de la part du gou­verne­ment. Cepen­dant, à la fin de 1958, Batista avait per­du la bataille poli­tique et ne pou­vait plus con­tenir mil­i­taire­ment les rebelles. Cas­tro se ren­força sur le plan poli­tique et l’op­po­si­tion s’u­nit à lui. Son pro­gramme social et poli­tique était tou­jours le même : la jus­tice sociale, des réformes et le retour à la Con­sti­tu­tion de 1940. Les com­mu­nistes qui n’avaient pas par­ticipé à la dic­tature de Batista se groupèrent autour de lui. Batista s’en­fuit de Cuba le 31 décem­bre 1958. Un autre cycle his­torique com­mençait pour le peu­ple cubain…

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Castrisme et exil

Les anar­chistes ont par­ticipé à la lutte con­tre Batista, les uns dans les guéril­las ori­en­tales ou de l’Escam­bray au cen­tre le l’île, les autres dans la lutte urbaine. Leur but, comme celui de tout le peu­ple cubain, était d’a­bat­tre la tyran­nie de Batista, quoique, d’après leur expéri­ence his­torique, ils n’aient jamais fait con­fi­ance à Cas­tro, qu’ils avaient défi­ni dès 1956 comme un dic­ta­teur poten­tiel, s’ap­puyant sur une organ­i­sa­tion ver­ti­cale de type total­i­taire. Mais Cas­tro s’é­tait trans­for­mé, à cause d’une éval­u­a­tion incor­recte de l’op­po­si­tion démoc­ra­tique, en un mal néces­saire et pro­vi­soire. Cette illu­sion était le pro­duit de la con­fu­sion, de la divi­sion et aus­si de la lâcheté qui rég­naient chez les opposants à Batista. Comme on le voit, les lib­er­taires obser­vaient Cas­tro et sa révo­lu­tion dans une per­spec­tive opposée à celle des dirigeants poli­tiques du moment, qui espéraient pou­voir manip­uler le vain­queur. En fait, au début de 1959, c’est le nou­veau gou­verne­ment révo­lu­tion­naire qui, sous pré­texte de purg­er la CTC des élé­ments ayant col­laboré avec Batista, rel­e­va arbi­traire­ment de leurs postes tous les respon­s­ables anar­cho-syn­di­cal­istes et presque tous les dirigeants soci­aux-démoc­rates, bien que nom­bre d’en­tre eux aient souf­fert de per­sé­cu­tions et con­nu la prison sous le régime précédent.

Les lib­er­taires, expul­sés de la CTC main­tenant dite « révo­lu­tion­naire », con­ser­vaient néan­moins tout leur pres­tige dans la classe ouvrière. Lors d’un con­grès con­vo­qué par le gou­verne­ment révo­lu­tion­naire à la fin de 1959, les élé­ments du Mou­ve­ment du 26 juil­let engagés dans le syn­di­cal­isme sous la houlette du secré­taire général de la CTC, David Sal­vador, et alliés au Par­ti com­mu­niste et à ses cadres dans la cen­trale syn­di­cale, livrèrent à nou­veau le syn­di­cat, en « bonne tra­di­tion démoc­ra­tique », au gou­verne­ment représen­té, cette fois, par le lid­er max­i­mo, Fidel Castro.

Cas­tro, pour se main­tenir au pou­voir à tout prix, fit rapi­de­ment alliance avec l’U­nion sovié­tique, dans le but de trans­former Cuba en une grande colonie sucrière au ser­vice des Russ­es [[En 1929, les États-Unis absorbaient 78,8% des expor­ta­tions cubaines et four­nis­saient à Cuba 64,4% de ses impor­ta­tions. En 1976, l’ensem­ble des pays du bloc de l’Est absorbait 73% des expor­ta­tions cubains dont 60,8% pour la seule URSS (Cour­ri­er des pays de l’Est, jan­vi­er 1980). Deux ans plus tard, ces chiffres accusent une notable aug­men­ta­tion : ils passent en ce qui con­cerne les expor­ta­tions à 84,8% dont 73% pour l’URSS, et en ce qui con­cerne les impor­ta­tions à 79,6% dont 65,2% pour l’URSS (Prob­lèmes de l’Amérique latine n°64, 1982).]]. Les avan­tages et les droits que les ouvri­ers cubains avaient obtenus au prix de leur sang sur plus d’un siè­cle furent jetés aux « poubelles de l’his­toire », l’É­tat total­i­taire devenant alors le patron unique. L’an­cien sys­tème poli­tique, social et économique s’écroula et Cuba se con­ver­tit en 1961 en un État léniniste.

Au début de 1960, les lib­er­taires avaient rejeté Cas­tro et repris la lutte [Annexe II]. Finale­ment, leurs pub­li­ca­tions, El Lib­er­tario (Le Lib­er­taire) et Sol­i­dari­dad Gas­tro­nom­i­ca (Sol­i­dar­ité dans l’al­i­men­ta­tion), furent con­damnées à dis­paraître et il ne res­ta plus aux lib­er­taires qu’à pass­er dans la clan­des­tinité puis à s’exiler.

Ce proces­sus se fit en deux temps. En pre­mier lieu, ce fut l’ex­péri­ence de la lutte réduite à la clan­des­tinité : pub­li­ca­tion du jour­nal clan­des­tin Nues­tra Pal­abra Sem­anal (Notre Parole Heb­do­madaire), organe du Mou­ve­ment d’Ac­tion Syn­di­cale, s’adres­sant à tous les tra­vailleurs, lutte plus acharnée encore qu’au temps de Batista, plus dure­ment réprimée aus­si et dont mal­heureuse­ment la direc­tion était aux mains de Nord-Améri­cains et de bour­geois n’ayant rien à faire d’idéaux lib­er­taires. Les pre­miers n’é­taient pas vrai­ment intéressés à liq­uider le sys­tème et hési­taient con­stam­ment ; les sec­onds man­quaient de pré­pa­ra­tion et de volon­té révo­lu­tion­naire pour une entre­prise de cette sorte, bien que les deux groupes fussent puis­sants et dis­posassent de moyens impor­tants. Les tra­vailleurs de Cuba, eux, n’ac­cep­taient pas le com­mu­nisme et une grande par­tie d’en­tre eux déci­da de lut­ter con­tre le régime. Les anar­chistes échouèrent sur tous les fronts, mal­gré le tra­vail entre­pris dans la classe ouvrière et paysanne, avec plus de sac­ri­fices per­son­nels que de moyens.

En sec­ond lieu, il y eut l’ex­il, illé­gal ou favorisé par quelque ambas­sade plus ou moins com­plaisante. En 1961, fut fondée aux États-Unis le Mou­ve­ment Lib­er­taire Cubain (MLC), en rela­tion avec l’ALC à l’in­térieur de Cuba, où se regroupèrent les naufragés de l’oura­gan cas­triste. Ils étaient peu nom­breux, mais leur activ­ité devint rapi­de­ment très pré­cieuse pour la cause de la lib­erté à Cuba. On se con­sacrait à la pro­pa­gande ; on col­lec­tait des fonds pour faire sor­tir de l’île des cama­rades men­acés ; on menait à bien des actions con­tre la dic­tature. Les années soix­ante furent employées à cette lutte. Des sac­ri­fices per­son­nels de toutes sortes furent con­sen­tis ; on com­mença l’édi­tion de El Gas­tro­nom­i­co (L’ou­vri­er de l’al­i­men­ta­tion) à Mia­mi, et on ten­ta, mais sans suc­cès, de con­va­in­cre le mou­ve­ment anar­chiste inter­na­tion­al que Cas­tro n’é­tait pas un révo­lu­tion­naire, comme il voulait le voir, mais un lib­er­ti­cide. Les anar­chistes cubains réal­isèrent un tra­vail patient de rédac­tion de man­i­festes, d’ar­ti­cles, d’es­sais, de brochures et de let­tres. On en appelait aux vieilles ami­tiés, aux cama­rades frater­nels de tou­jours avec lesquels on avait partagé les moments dif­fi­ciles ; on protes­tait en Espagne, en Ital­ie, en France, au Mex­ique, en Argen­tine, au Venezuela, à Pana­ma, au Chili, en Angleterre, aux États-Unis, enfin dans le monde entier. En vain. Peu nom­breux furent ceux qui répondirent et furent sol­idaires. Les anar­chistes, au niveau mon­di­al, ou bien ne com­prirent pas le drame, ou bien ne voulurent pas le com­pren­dre. Notre effort n’aboutit qu’à un dia­logue de sourds.

Au milieu des années soix­ante-dix, on com­mença à not­er un cer­tain change­ment dans le paysage acrate inter­na­tion­al, non à cause des lib­er­taires cubains, mais à cause d’un désen­chante­ment vis-à-vis de la « révo­lu­tion » cas­triste. Soudain, Cas­tro apparut comme un dic­ta­teur. Mais on avait per­du un temps pré­cieux pour notre his­toire. Cer­tains s’é­taient exilés ; des cama­rades de valeur étaient tombés ; d’autres n’avaient pas voulu par­tir et le reste pour­rit en prison [Annexe III]. L’ab­sence de sol­i­dar­ité envers les anar­chistes cubains fut notoire, res­ta la mau­vaise con­science, comme on a dit plus tard.

Ce phénomène, unique­ment com­pa­ra­ble à l’at­ti­tude favor­able aux bolcheviks de cer­tains anar­chistes en 1917 — précé­dent his­torique dont per­son­ne n’a d’ailleurs tenu compte — fit un mal irré­para­ble. Cepen­dant, cette incom­préhen­sion et ce manque de sol­i­dar­ité n’ar­rêtèrent pas la marche des lib­er­taires cubains sur le chemin de la liberté.

L’a­n­ar­chisme à Cuba, dans toute sa longue his­toire, mal­gré plus d’un demi-siè­cle de per­sé­cu­tions, d’as­sas­si­nats, de dépor­ta­tions et d’emprisonnements, n’a jamais con­nu, avant le cas­trisme, une défaite d’une telle ampleur et une répres­sion d’une telle sauvagerie. Le com­mu­nisme, apparem­ment, a gag­né la par­tie. Mais les anar­chistes cubains ne s’y résig­nent pas et c’est pourquoi ils ont main­tenu ces vingt-six dernières années bien haut leur dra­peau et inébran­lables leurs idéaux, ne renonçant jamais à voir le peu­ple libéré de l’oppression.

Les anar­chistes cubains ont une longue tra­di­tion de lutte en faveur de la lib­erté : depuis les pre­mières luttes syn­di­cales et cor­po­ra­tives en 1865, leur par­tic­i­pa­tion à la guerre d’indépen­dance con­tre l’Es­pagne, leur oppo­si­tion à la poli­tique « sociale » des deux Républiques, leur com­bat con­tre les dic­tatures de Macha­do, de Batista et de Cas­tro, jusqu’à la lutte finale qu’ils sont bien décidés à men­er, aigu­il­lon­nés puis­sam­ment en cela par leur foi inébran­lable en la lib­erté qui les regroupe en ce moment sin­istre de leur histoire.

Frank Fer­nan­dez

Mia­mi, octo­bre 1985