La Presse Anarchiste

L’ère des trusts

L’ère des trusts débute vers 1875, s’af­firme dans les deux dernières décades du XIXe siè­cle, atteint son apogée dans la pre­mière décade du XXe jusqu’à la guerre de 1914, se pro­longe assez pénible­ment jusqu’à la guerre de 1939 sous un cli­mat tour­men­té où s’a­mon­cel­lent les nuages de la « plan­i­fi­ca­tion » et du « total­i­tarisme », entre, après cette guerre, dans une phase crépusculaire.

L’âge d’or des trusts. coïn­cide, en France, avec l’é­panouisse­ment de la IIIe République. Nous en suiv­rons le proces­sus à tra­vers la sidérurgie, dont nul ne peut nier qu’elle ani­me le pro­grès mécanique et qu’elle pro­cure à la civil­i­sa­tion mod­erne ses aspects les plus car­ac­téris­tiques. Toute l’é­conomie des peu­ples, qui pour­rait et qui devrait ten­dre à créer l’abon­dance, à généralis­er le con­fort, est sous sa dépendance.

Mais la guerre l’est d’une façon beau­coup plus immé­di­ate. La guerre étant la préoc­cu­pa­tion con­stante des États, leur rai­son d’être en quelque sorte, il n’est pas d’É­tat qui n’ait souci d’élever au plus haut point son poten­tiel sidérurgique. Ser­vante-maîtresse des États, ou bien la sidérurgie con­train­dra l’É­tat à l’obéis­sance, c’é­tait le cas des trusts, ou bien l’É­tat forcera la sidérurgie à lui obéir et nous aurons l’É­tat total­i­taire. Une posi­tion inter­mé­di­aire impli­quera un modus viven­di entre la sidérurgie et l’É­tat et nous serons alors en régime d’é­conomie dirigée, d’é­conomie mixte à ten­dance plan­i­fi­ca­trice, régime hybride dans lequel les nations de tra­di­tion libérale se trou­vent actuelle­ment engagées et qui est appelé à évoluer vers le totalitarisme.

Il n’est pas sans intérêt de faire revivre un proces­sus dont l’aboutisse­ment est clair, mais dont les grandes lignes se dis­simu­lent à la vue des généra­tions nou­velles, lesquelles sont main­tenues sys­té­ma­tique­ment dans l’ig­no­rance des faits antérieurs à leur matu­rité. Le livre de l’his­toire se ferme, pour les adultes, aux années 1920 et pour les très jeunes aux années 40. Cette igno­rance entretenue fait d’ailleurs par­tie de l’at­ti­rail tac­tique de l’É­tat et des grandes for­ma­tions poli­tiques qui se dis­putent le pou­voir. De tout temps, la nais­sance et la for­ma­tion de l’homme ont été con­trar­iées et com­bat­tues, et si le régime libéral, même le régime des trusts, admet­taient encore un cer­tain type élec­toral, les régimes vers quoi s’ori­en­tent les sociétés mod­ernes ne sont com­pat­i­bles qu’avec un type d’homme-masse, d’homme-robot…

Physionomie des trusts

Les inventions déterminantes

Une série d’in­ven­tions aux­quelles les théoriciens social­istes de l’époque n’ont pas prêté grande atten­tion — ils n’en ont enreg­istré les effets qu’après coup — ont don­né nais­sance à la sidérurgie pro­pre­ment dite. Vers 1860, en Angleterre, Besse­mer dotait l’in­dus­trie du fer d’un appareil, le con­ver­tis­seur, pro­pre à pro­duire de l’aci­er. Quelques années plus tard, en France, l’ingénieur Pierre Mar­tin, de Four­cham­bault, con­stru­i­sait son pre­mier four à sole qui, équipé du foy­er de Siemens, pro­dui­sait égale­ment de l’acier.

Jusque là l’aci­er était un métal pré­cieux obtenu en par­tant du fer et réservé à quelques usages seule­ment. Le fer lui-même était obtenu en petites quan­tités, onéreuse­ment, au moyen de procédés à main extrême­ment pénibles. (Le méti­er de pud­dleur était un méti­er d’en­fer.) Au sur­plus, le fer n’é­tait pas sus­cep­ti­ble de tous les emplois. Trop mal­léable, trop peu résis­tant, il était impro­pre à des efforts soutenus. La con­struc­tion et le machin­isme exigeaient un métal de qual­ité supérieure que la sidérurgie allait être en mesure de leur pro­cur­er à pro­fu­sion. (D’au­tant que le four Mar­tin se prê­tait aisé­ment à la pro­duc­tion de toute la gamme des aciers de qual­ité req­uis par les dif­férents usages) Donc, qual­ité de métal, pro­duc­tion décu­plée, économie de main-d’œu­vre et de fatigue humaine, prix moins élevé, telles devaient être sur le plan tech­nique les con­séquences des inven­tions de Besse­mer et de Pierre Martin.

Dans un domaine con­tin­gent, tou­jours vers la même époque, la réal­i­sa­tion, par Otto, d’un moteur à explo­sion fonc­tion­nant suiv­ant le cycle à qua­tre temps imag­iné par Beau de Rochas allait don­ner le bran­le à la motori­sa­tion indus­trielle, jusqu’alors dom­inée par la machine à vapeur, fixe et de médiocre ren­de­ment. De fil en aigu­ille, on en viendrait aux moteurs à air car­buré, aux pro­to­types de l’au­to­mo­bile, puis de l’avi­a­tion. Ici encore une vraie révo­lu­tion s’ac­com­plit. Dans l’im­mé­di­at, les moteurs Otto ou leurs dérivés per­me­t­taient l’u­til­i­sa­tion de l’én­ergie incluse dans les gaz de cok­eries et de hauts fourneaux qui, jusqu’alors, se per­daient dans le bleu. Un gain immense pour la sidérurgie,

À ces noms d’Ot­to, de Beau de Rochas, de Besse­mer, de Pierre Mar­tin, de Siemens, il con­vient d’a­jouter, quoique en sec­ond plan, ceux de Thomas et Gilchrist. Vers 1880, ces deux chercheurs entre­prirent de mod­i­fi­er le gar­nissage du con­ver­tis­seur afin de le ren­dre sus­cep­ti­ble de traiter des fontes chargées d’im­puretés, telles les fontes provenant de min­erais phos­pho­reux. C’é­tait, en effet, un défaut du con­ver­tis­seur de Besse­mer d’ex­iger des fontes pures issues des min­erais de choix dont les gîtes impor­tants n’ex­is­taient qu’en Angleterre, en Suède, en Espagne. Les plus fortes réserves con­ti­nen­tales, notam­ment du Nord-est français, étant con­sti­tuées par des min­erais con­tenant du phos­pho­re, ne pou­vaient servir à rien aus­si longtemps que la sidérurgie ne serait pas en pos­ses­sion d’un moyen de déphos­pho­r­a­tion. Le mérite de Thomas et de Gilchrist fut de lui fournir ce procédé. Dès lors, les sidérur­gies française et alle­mande, celle-ci surtout, purent pren­dre tout leur essor.

La puis­sance sidérur­giste était née. Les unes après les autres, les petites usines dis­parurent, s’in­té­grèrent dans les grandes. Les grandes se con­cen­trèrent dans les régions rich­es en min­erai ou en char­bon. Il se con­sti­tua, à une cadence rapi­de, des usines géantes. L’ère des trusts ne tar­da pas à s’ou­vrir, le trust étant cor­rélatif à la con­cen­tra­tion industrielle.

La guerre de 1870 et la bourgeoisie française

Jusqu’à ces années 60–70 de l’Em­pire dit libéral, la France, j’en­tends le pays, j’en­tends le peu­ple, était le pre­mier pays, le pre­mier peu­ple du con­ti­nent. Mal­gré les saignées napoléoni­ennes, mal­gré l’abom­inable tuerie de 48, la classe ouvrière, dans son ensem­ble, était demeurée vivante, ardente, pleine de sève. Une élite d’a­vant-garde, telle qu’au­cun peu­ple n’en a jamais fourni, trou­vait en elle une large audi­ence. Proud­hon pou­vait se per­me­t­tre d’écrire un livre aus­si lourd d’hu­man­ité que De la Jus­tice dans la Révo­lu­tion et l’Église, il savait qu’il éveillerait des échos… La bour­geoisie enrichie ne vibrait pas à l’u­nis­son du peu­ple. Loin de là. Elle en avait peur. Elle trou­vait l’Em­pire trop libéral, elle rêvait d’un régime qui serait sien, d’un régime où elle ferait la pluie et le beau temps et qui lui per­me­t­trait d’a­mass­er beau­coup d’ar­gent, un régime d’ordre moral. Aus­si quand elle vit l’Em­pire s’empêtrer dans des intrigues et finale­ment se laiss­er manœu­vr­er, puis tomber dans le traque­nard, ses hommes, qui voy­aient clair, ne firent-ils rien pour prévenir l’événe­ment. L’Em­pire abat­tu, eux s’in­stalleraient, à la con­di­tion préal­able que la classe ouvrière serait mise à la rai­son. Il y avait alors les plus fortes pré­somp­tions de croire que Badinguet ne tiendrait pas devant Bis­mar­ck et que Bis­mar­ck se mon­tr­erait un vain­queur accom­modant. La bour­geoisie était capit­u­larde. Le peu­ple ouvri­er, lui, ne se résig­nait pas à la défaite. La classe ouvrière à Paris avait assez de dia­ble au corps pour ten­ter l’im­pos­si­ble et qui sait ? Ce patri­o­tisme insurgé, c’é­tait l’oc­ca­sion fournie à la bour­geoisie, appuyée sur ses Ver­sail­lais, la lie des provinces, com­mandés par le mar­quis de Gal­lifet, bour­reau galon­né aux ordres du sin­istre Thiers, d’en finir avec la classe ouvrière.

La « répres­sion » de la Com­mune fut une exé­cu­tion en masse, une exé­cu­tion préméditée qui s’ac­com­plit sous l’œil nar­quois de Bis­mar­ck et avec son accord tacite ou formel.

Mais la bour­geoisie française ne s’est jamais relevée de cet assas­si­nat. Désor­mais, elle sen­ti­rait peser sur elle la puis­sance alle­mande. Désor­mais, elle serait frap­pée d’un com­plexe d’in­féri­or­ité insur­montable. Désor­mais, elle s’en­fon­cerait de plus en plus dans l’insanité.

L’unification allemande

Bis­mar­ck, en frap­pant avec adresse aux endroits qu’il sen­tait vul­nérables, avait for­mé l’u­nité géo­graphique, poli­tique et admin­is­tra­tive de l’Alle­magne. En même temps, il avait révélé le peu­ple alle­mand à lui-même et dévelop­pé ses deux principes de vie sociale, longtemps refoulés : la force et l’or­gan­i­sa­tion com­mu­nau­taire, sous l’égide de l’É­tat. Il avait réal­isé en pra­tique ce que les théoriciens alle­mands avaient conçu en théorie. Le bis­mar­ck­isme s’i­den­ti­fie au prussianisme.

Entre celui-ci et le marx­isme, la dif­férence n’ap­pa­raît pas telle­ment grande. Le marx­isme est un mélange de mosaïsme, mis à la sauce sci­en­tifique, et de prus­sian­isme pur. Il n’est nulle­ment sur­prenant que Bis­mar­ck ayant entre­pris d’u­ni­fi­er économique­ment l’Alle­magne et fondé les trusts, sous le nom de cartells, vers 1875–1880, ait reçu les appro­ba­tions de Bebel, le chef de la social-démoc­ra­tie, qui l’as­sura que la social-démoc­ra­tie était par elle-même une excel­lente école de militarisme.

Nous noterons que si des décou­vertes, des inven­tions déter­mi­nent bien des muta­tions dans l’or­dre matériel des choses, il faut qu’in­ter­vi­en­nent d’autres forces, des forces de nature dif­férente, idéologiques, poli­tiques, etc., pour fix­er l’ori­en­ta­tion générale de l’évo­lu­tion. Aus­si longtemps que ces forces n’agis­sent pas, l’é­tat de choses demeure sta­tion­naire ou ne subit que des mod­i­fi­ca­tions de sur­face. C’est ce qui s’ob­serve notam­ment en Angleterre où le libéral­isme s’est main­tenu inté­grale­ment jusque vers 1930. Il n’est pas même besoin que des courants de forces se gref­fent sur des muta­tions d’or­dre indus­triel pour qu’elles déter­mi­nent de pro­fondes et durables méta­mor­phoses de l’or­dre social. Voyez la Russie.

Les cartells.

En quoi con­sis­taient les cartells alle­mands ? Ils con­sis­taient en des accords entre pro­duc­teurs se traduisant par l’in­sti­tu­tion de bureaux de vente com­muns, inter­mé­di­aires oblig­és entre la clien­tèle et la col­lec­tiv­ité des usines asso­ciées, et par la créa­tion des comités directeurs fix­ant les prix et imposant à chaque par­tic­i­pant un quan­tum de pro­duc­tion. La régle­men­ta­tion des ventes impli­quait la régle­men­ta­tion et le con­trôle de la puis­sance de pro­duc­tion : machin­isme, out­il­lage, ser­vice de compt­abil­ité, de cor­re­spon­dance, etc.

La sidérurgie, avec son Syn­di­cat des fontes à Essen, son Syn­di­cat de l’aci­er à Dus­sel­dorf dom­i­nait toute la sit­u­a­tion. Rien n’é­tait plus sim­ple d’ailleurs que le fonc­tion­nement des cartells. Chaque société adhérente rece­vait le chiffre max­i­mum de son ton­nage d’aci­er brut à pro­duire et à met­tre en œuvre. Suiv­ant l’é­tat du marché, le comité directeur rédui­sait d’un cer­tain pour­cent­age le taux de pro­duc­tion de chaque société. Maîtres abso­lus du marché intérieur, les cartells se pro­po­saient d’in­ten­si­fi­er les expor­ta­tions et, éventuelle­ment, de domin­er le marché mon­di­al. À cet effet, et tou­jours avec l’ap­pui du gou­verne­ment, les mem­bres du cartell avaient établi entre eux un sys­tème de primes à l’ex­por­ta­tion per­me­t­tant à chaque adhérent, tra­vail­lant pour le dehors, de prof­iter, pour l’ap­pro­vi­sion­nement en matières pre­mières, de prix par­ti­c­ulière­ment avan­tageux et, en con­séquence, de livr­er ses pro­duits à des con­di­tions défi­ant toute con­cur­rence. Ce sys­tème devait être dénon­cé plus tard, sous le nom de dump­ing, comme un mode de con­cur­rence par­ti­c­ulière­ment déloyal.

L’e­sprit ani­ma­teur des cartells alle­mands était un esprit hos­tile au libéral­isme, un esprit d’an­ti-Renais­sance, d’an­ti-89. Il était facile aus­si de dis­cern­er une « volon­té de puis­sance » panger­man­iste. Pra­tique­ment, les cartells sub­sti­tu­aient l’or­gan­i­sa­tion com­mu­nau­taire à l’in­di­vid­u­al­isme libéral et bour­geois, qui n’est pas, notons-le bien, le véri­ta­ble individualisme.

Grâce à leurs puis­sants moyens, à la pléthore des matières pre­mières, houille et min­erai, à une tech­nic­ité savante tou­jours en éveil, à un esprit d’au­to-dis­ci­pline qu’on ne trou­ve nulle part ailleurs qu’en Alle­magne, grâce aus­si à une main-d’œu­vre com­pacte extraite des cam­pagnes surpe­u­plées et qu’en­rég­i­menterait la social-démoc­ra­tie, les trusts alle­mands instau­raient automa­tique­ment, mais en com­plet accord avec l’É­tat, une plan­i­fi­ca­tion par en bas, pro­mou­vaient un courant de réformes sociales, tel qu’au­cun pays d’Eu­rope n’en con­nais­sait, et éle­vaient par paliers suc­ces­sifs le poten­tiel économique et mil­i­taire de l’Alle­magne à une puis­sance telle que la Grande-Bre­tagne s’en trou­verait mor­ti­fiée et se ver­rait con­trainte, à moins qu’elle ne se fasse à l’idée de sa déchéance et abdique sa tra­di­tion, de réa­gir sans retard, avec violence.

La Grande-Bretagne

L’An­gleterre n’avait pas vu avec déplaisir l’Alle­magne abaiss­er la France en 1870. Son inquié­tude venait alors de la France. Elle ne pou­vait prévoir que l’as­cen­sion de l’Alle­magne unifiée lui causerait un jour un plus grand sujet d’in­quié­tude. Telle était son avarice indus­trielle et si riche son empire que, maîtresse des routes mar­itimes et ter­restres, elle avait pu se croire à l’abri des muta­tions qui affec­taient l’or­dre des nations européennes.

Chez elle aus­si, une con­cen­tra­tion indus­trielle s’é­tait pro­duite, mais lente et méthodique. De puis­santes unités s’é­taient con­sti­tuées qui, assurées de débouchés indi­vidu­els, n’avaient pas éprou­vé le besoin de se soud­er, de s’or­gan­is­er. Elles con­tin­u­aient de jouer entre elles le fair-play et c’est à peine si elles se sou­ci­aient de rénover leur out­il­lage. Servie par une pléthore de char­bon et de min­erai d’ex­cel­lente qual­ité, la sidérurgie bri­tan­nique se main­te­nait au pre­mier rang. Elle devait cepen­dant être rat­trapée, puis dépassée par la sidérurgie alle­mande, et amenée à faire cette con­stata­tion pénible qu’il lui était désor­mais impos­si­ble d’ac­croître ses ton­nages : appau­vrisse­ment des gîtes, dif­fi­cultés de s’ap­pro­vi­sion­ner à l’ex­térieur, fer­me­ture des marchés mon­di­aux… À tous les car­refours de l’u­nivers, sur toutes les routes du monde, elle ver­rait le pavil­lon alle­mand flot­ter tri­om­phale­ment. Alors seule­ment la Grande-Bre­tagne com­mencerait à s’é­mou­voir. Et ce serait le rap­proche­ment avec la France, l’En­tente cor­diale…, qui amorce un proces­sus, dont les pre­mières man­i­fes­ta­tions sus­citeront en Alle­magne la peur de l’encer­clement. Sous l’ef­fet de cette crainte, le Kaiser par­lera de main­tenir son épée aigu­isée et sa poudre sèche, s’adon­nera à des gestes spec­tac­u­laires et dan­gereux, tel le coup d’A­gadir. Encore quelques années et il suf­fi­ra d’un déclic pour déclencher une guerre qui, allant au-delà des buts qui lui étaient assignés, con­som­mera la ruine du libéral­isme et celle des trusts eux-mêmes.

Le Comité des Forges et la IIIe République

La sidérurgie française s’est dévelop­pée dans le sil­lage de la sidérurgie alle­mande. Cela s’ex­plique par le voisi­nage des prin­ci­paux gise­ments de min­erai et par le fait de la pénurie de char­bon qui rendait le cen­tre sidérurgique de l’Est trib­u­taire du coke de la Ruhr.

Mais si la géolo­gie étab­lis­sait un con­tact naturel entre deux sidérur­gies et une sorte de par­al­lélisme dans leur développe­ment, il s’en faut que l’e­sprit directeur, l’idée-force, fût la même. Les cartells alle­mands étaient au ser­vice d’une poli­tique, et donc obéis­saient à l’É­tat. Les trusts français met­taient l’É­tat à leur ser­vice. Leur objec­tif n’é­tait pas d’ex­porter, c’é­tait de pro­duire à la mesure du marché français, y com­pris naturelle­ment les colonies, sous la pro­tec­tion d’une bar­rière douanière efficace.

Le dis­posi­tif de ventes con­sis­tait en des comp­toirs ou syn­di­cats dont les opéra­tions por­tent sur une région ou un groupe région­al et sur un pro­duit déter­miné. Le quan­tum de chaque adhérent est fixé au pro­ra­ta de sa capac­ité de pro­duc­tion. En dehors du quan­tum, chaque entre­prise est libre d’ac­croître sa pro­duc­tion, le sur­croît ne pou­vant être écoulé qu’à l’ex­térieur. Pour les appro­vi­sion­nements, surtout pour le char­bon, s’é­taient con­sti­tués des con­sor­tiums se pro­posant des recherch­es minières et l’ob­ten­tion de con­ces­sions ou de par­tic­i­pa­tions. Ces con­sor­tiums opéraient à l’in­térieur et à l’ex­térieur, notam­ment en Bel­gique et en Rhé­nanie. Sur le plan social exis­taient, pour toutes les branch­es de la sidérurgie et de ses suc­cé­danées immé­di­ates, des cham­bres syn­di­cales, en con­nex­ion étroite avec un organ­isme cen­tral, le Comité des Forges ; l’ensem­ble était fédéré dans une union des indus­tries métal­lurgiques et minières.

Le cerveau moteur de la sidérurgie était le Comité des Forges. Fondé en 1864, au moment du démar­rage, et adap­té à la lég­is­la­tion sur les syn­di­cats, il avait pour objec­tif légal l’é­tude et la défense des intérêts économiques, indus­triels et com­mer­ci­aux de la sidérurgie. On aura une idée de la puis­sance matérielle acquise par cet organ­isme en con­sid­érant que, en 1914, le Comité des Forges groupait 252 entre­pris­es pro­duisant 97 % du ton­nage de fonte ; 63 usines pro­dui­saient 95 % du ton­nage d’aci­er et sur ces 63, 14 usines géantes à elles seules assur­aient la pro­duc­tion des trois cinquièmes de la fonte et des deux tiers de l’aci­er. Les cap­i­taux investis étaient, en francs-or, de l’or­dre de 1 mil­liard et demi et les effec­tifs au tra­vail s’él­e­vaient à plus de 200000 ouvriers.

C’est donc sous l’im­pul­sion et le con­trôle ser­ré du Comité des Forges que s’est pro­duite en France l’évo­lu­tion de la puis­sance sidérurgique. Il faut savoir recon­naître à ce cerveau coor­di­na­teur et plan­i­fi­ca­teur des capac­ités hors pair qui ont fait son renom dans le monde entier, ce qui, à l’heure actuelle encore, en dépit de tous les avatars, est le plus sûr atout restant aux mains du gou­verne­ment de la IVe République pour défendre ses posi­tions sur le plan inter­na­tion­al. Cet atout, on com­prend que les petits hommes instal­lés aux leviers de com­mande aient assez de pru­dence pour ne le point gal­vaud­er. Et c’est pourquoi la sidérurgie, l’in­dus­trie fon­da­men­tale, l’in­dus­trie-mère, est à l’abri des « nation­al­i­sa­tions » qui, si elles l’at­teignaient, ruin­eraient du même coup ce qui demeure du poten­tiel du pays et provo­queraient instan­ta­né­ment la rup­ture des arcs-boutants extérieurs qui assurent encore un cer­tain équili­bre et quelque robustesse à l’édifice…

La mis­sion essen­tielle que s’est imposée le Comité des Forges était d’in­scrire, à la manière d’un sis­mo­graphe, toutes les muta­tions, toutes les altéra­tions ou mod­i­fi­ca­tions d’équili­bre résul­tant des caus­es les plus divers­es, tech­niques, com­mer­ciales, poli­tiques, diplo­ma­tiques, géodésiques, etc., et d’y faire face par des moyens adéquats. Aucun prob­lème ne lui échap­pait et à chaque prob­lème une solu­tion était don­née. S’il fal­lait que l’É­tat inter­vînt, la sug­ges­tion lui en était faite. Et toute sug­ges­tion avait le car­ac­tère d’un ordre, par­fois d’un com­man­de­ment impératif. Le per­son­nel gou­verne­men­tal de la IIIe République, on le conçoit, n’avait rien à refuser à une con­gré­ga­tion économique de pareille taille. D’ailleurs les prin­ci­paux postes des admin­is­tra­tions et les leviers de com­mande poli­tiques étaient régulière­ment occupés par des hommes. inféodés plus ou moins directe­ment au Comité des Forges : hommes d’af­faires, avo­cats-con­seils, hommes de paille, hommes liges. Tous ces servi­teurs de la sidérurgie et de la haute banque étaient appuyés par une presse bien stylée, parce que bien payée.

Georges Sorel a pu dire avec rai­son que de toutes les formes gou­verne­men­tales, celles qui sont dites répub­li­caines et démoc­ra­tiques sont les plus sou­ples, les plus fructueuses pour le cap­i­tal­isme, mais ce sont aus­si celles qui coû­tent le plus cher.

Toute l’his­toire de la IIIe République est en réal­ité l’his­toire du Comité des Forges. Elle est dom­inée par le colo­nial­isme. Dès que, par ses prospecteurs, ses aven­turi­ers ensoutanés, ses mis­sion­naires bot­tés, ses aven­turi­ers et ses con­dot­tieres, le Comité des Forges avait vent que quelque part exis­taient des richess­es inex­ploitées, des sources d’ap­pro­vi­sion­nement, ou bien des débouchés pos­si­bles, la machine diplo­ma­tique et guer­rière entrait en fonc­tion­nement. Cela se tradui­sait par des « péné­tra­tions paci­fiques ». On leur don­nait pour pré­texte l’é­vangéli­sa­tion des peu­plades arriérées ou mieux encore l’ini­ti­a­tion des pop­u­la­tions sauvages aux bien­faits et aux joies de la civil­i­sa­tion européenne… La IVe République subit le choc en retour des péné­tra­tions paci­fiques per­pétrées par la IIIe. Et il n’ap­par­tient pas à nos duhamels d’ef­fac­er de la mémoire des descen­dants des vic­times, en leur faisant con­tem­pler les mon­u­ments, les routes, les casernes, les hôpi­taux, etc., l’hor­reur des crimes orig­in­aux, des spo­li­a­tions, des atroc­ités sans nom­bre qui, de nos jours encore, n’ont pas pris fin… Nos duhamels ont la mémoire courte. S’ils se sou­ve­naient du pro­pos que tint à la tri­bune du Palais-Bour­bon, un requin fameux du nom d’E­ti­enne : « L’or appelle le fer » — pro­pos qui est passé à l’é­tat d’ax­iome — peut-être n’au­raient-ils pas l’in­con­science de s’é­ton­ner et l’im­pudeur de s’indign­er, que les peu­ples colonisés, c’est-à-dire cru­ci­fiés, n’aient qu’une idée, un désir : se débar­rass­er d’un joug sanglant.

L’or appelle le fer ! Mais le fer enfon­cé au cœur du Maroc pour en faire jail­lir l’or noir fut bien près de nous amen­er une péné­tra­tion qu’on ne qual­i­fierait plus de paci­fique. Si, au lien d’un Cail­laux, un Eti­enne ou un Del­cassé se fût trou­vé au gou­ver­nail, la nation française n’y coupait pas à ce moment-là. Ce ne devait être, hélas ! que par­tie remise…

Aspects sociaux

J’ai esquis­sé à grands traits la phy­s­ionomie des trusts dans trois pays d’Eu­rope — lais­sant de côté les États-Unis qui se tenaient en dehors des affaires européennes[[Les trusts améri­cains ont assez peu de points com­muns avec les trusts européens. Leur for­ma­tion et leur épanouisse­ment ont obéi à la loi de la jun­gle pure et sim­ple. Les gros mangeaient les petits sans y met­tre des formes. La classe ouvrière elle-même était sous la juri­dic­tion absolue des mag­nats qui équipaient des briseurs de grèves pro­fes­sion­nels, les « pinker­ton », et envoy­aient à la potence ou à la chaise élec­trique les élé­ments avancés du pro­lé­tari­at, à qui étaient attribués des actes de violence.

À la longue, ce gangstérisme s’est policé, s’est envelop­pé de formes juridiques. L’É­tat a été amené à sévir. Sous Roo­sevelt, les trusts ont été mis au pas dans une ample mesure. Depuis, ils n’échap­pent pas au con­trôle gou­verne­men­tal et sup­por­t­ent une sorte de planification.

Cer­tains trusts du type ver­ti­cal, comme les usines Ford, par exem­ple, émet­tent la pré­ten­tion de réalis­er sociale­ment un mode d’or­gan­i­sa­tion du tra­vail qui, tout en assur­ant la plus grande « effi­cience », sauve­g­arde au physique et au moral la per­son­nal­ité du tra­vailleur…]] et mon­tré, suc­cincte­ment, quels étaient leurs propen­sions, lent esprit, indiqué la nature des rela­tions qui s’étab­lis­saient entre les États et les trusts, à chaque stade de leur développe­ment sous des régimes demeurés nom­i­nale­ment libéraux, rassem­blé les élé­ments d’un drame qui réduirait ses pro­mo­teurs au rôle peu glo­rieux d’ap­pren­tis sorciers.

Sans anticiper, arrê­tons-nous à quelques aspects soci­aux con­tem­po­rains pré­fig­urés par les trusts.

Progrès matériel

Se ren­dant maître des marchés, les trusts sup­pri­maient sur leur domaine la con­cur­rence, la com­péti­tion. Il leur était lois­i­ble d’im­pos­er leurs prix, de lancer telle ou telle fab­ri­ca­tion de leur choix, de sus­citer des besoins fac­tices, d’al­tern­er l’abon­dance et la pénurie, de pra­ti­quer le « malthu­sian­isme » ou, au con­traire, de sub­merg­er le marché à leur fan­taisie. Il se peut qu’en ligne générale en résultât un accroisse­ment des moyens de vivre, une élé­va­tion du niveau d’ex­is­tence se réper­cu­tant jusque sur les caté­gories sociales inférieures. À la rigueur, on admet­tra que, par rap­port à l’é­tat social antérieur, inhérent au libéral­isme, les trusts réal­i­saient un cer­tain pro­grès matériel d’ensem­ble. On ne peut guère con­tester que la con­di­tion de l’homme au tra­vail ne se fût améliorée sous cer­tains rap­ports et notam­ment sous le rap­port de la sécurité.

Par la magie de leur organ­i­sa­tion, par la puis­sance de leurs moyens, par la per­fec­tion de leur out­il­lage, les trusts pou­vaient aspir­er à la plus grande « effi­cience ». Par l’ap­pli­ca­tion de procédés sci­en­tifiques, tels que tay­lorisme, tra­vail à la chaîne, tra­vail en série, stan­dard­i­s­a­tion, ratio­nal­i­sa­tion, etc., ils pos­tu­laient les plus hauts ren­de­ments de l’homme asso­cié et en quelque sorte rivé à la machine. La machine automa­tique sup­pléant la main-d’œu­vre qual­i­fiée, les trusts par­ve­naient ain­si à résoudre mécanique­ment les prob­lèmes de main-d’œu­vre, au risque d’en­gen­dr­er le chô­mage tech­nologique. Là où une main-d’œu­vre mas­sive était néces­saire, comme dans les mines, le recrute­ment ouvri­er, devenu impos­si­ble dans les cam­pagnes, en rai­son de la faible den­sité de pop­u­la­tion et de l’at­trait par­ti­c­uli­er qu’ex­erçaient les grandes admin­is­tra­tions d’É­tat ou de villes sur la jeunesse, c’é­tait le cas en France, le recrute­ment por­tait sur des pays à gros poten­tiel démo­graphique et pre­nait, dans les pre­miers temps tout au moins, l’al­lure d’une véri­ta­ble traite des blancs.

Paternalisme

Dans leur phase de plein épanouisse­ment, c’est-à-dire passée l’époque 1900, les trusts ont dévelop­pé des « ser­vices soci­aux », s’in­scrivant sous la rubrique générale du pater­nal­isme. De grandes cités ouvrières furent édi­fiées selon les meilleures règles de l’ur­ban­isme, com­por­tant crèch­es, écoles, chapelles, hôpi­taux, salles de fêtes, églis­es, ter­rains de sports, etc. D’autre part, s’an­nex­aient à l’u­sine des can­tines, des écono­mats, des salles de douch­es, des réfec­toires, des salles de repos et même des ciné­mas. L’u­sine géante se forgeait un univers à elle, s’en­tourait d’une atmo­sphère imper­méable aux influ­ences externes.

Le trust nationalisé

Quand, à la suite d’un proces­sus cat­a­strophique, l’É­tat serait con­duit à met­tre la main sur les « indus­tries-clés » — que les mag­nats n’é­taient pas fâchés de lui aban­don­ner, étant don­né leur délabre­ment — l’É­tat hérit­erait de tout un sys­tème, de tout un ensem­ble d’in­sti­tu­tions. Il n’au­rait à touch­er à aucun rouage. Toute­fois, la méta­mor­phose des cadres tech­niques et com­mer­ci­aux de l’or­gan­i­sa­tion cap­i­tal­iste en cadres étatisés et l’ad­jonc­tion à ces cadres de fonc­tion­naires de car­rière ne man­queraient pas d’avoir des réper­cus­sions sur la marche des entre­pris­es. La pre­mière et la plus grave est sans doute l’é­vanouisse­ment de toute respon­s­abil­ité per­son­nelle. Dans le sys­tème cap­i­tal­iste, la respon­s­abil­ité joue à tous les éch­e­lons. L’ou­vri­er qui fait mal son méti­er, qui s’ac­quitte mal de sa tâche est con­gédié. L’ingénieur qui com­met des bévues est cassé aux gages. Le directeur qui fait « manger de l’ar­gent » est ren­voyé. Ain­si le veut la loi du Prof­it. La fail­lite ou la fer­me­ture sanc­tionne en fin de compte les infrac­tions à cette loi.

L’en­tre­prise nation­al­isée, elle, se sous­trait à toute règle compt­able. Elle n’a cure des prix de revient. Si d’aven­ture, elle se soucie d’équili­br­er son bilan, elle demande au bud­get de combler le déficit et elle élève à volon­té ses prix de vente. Les fonc­tion­naires jouis­sent d’un statut d’ir­re­spon­s­abil­ité totale. N’im­porte qui peut être mis à n’im­porte quelle place pour accom­plir n’im­porte quelle besogne.

L’im­por­tant est que cha­cun, à quelque poste qu’il soit, sache se « cou­vrir ». Et c’est générale­ment facile. Que risque le fonc­tion­naire pris en fla­grant délit d’in­ca­pac­ité ou de malver­sa­tion ? Une muta­tion. Une « affec­ta­tion » autre et qui, le plus sou­vent, se traduira par de l’«avancement ».

Toute entre­prise nation­al­isée s’im­prègne néces­saire­ment d’e­sprit fonc­tion­naire. Les ouvri­ers eux-mêmes n’y échap­pent pas, quoiqu’ils ne jouis­sent pas des prérog­a­tives et des immu­nités du fonc­tion­naire. Leur poussée mas­sive se trans­met de bas en haut. Et, comme l’É­tat-Patron — son per­son­nel poli­tique lui-même s’est iden­ti­fié à des fonc­tion­naires — a imag­iné, en s’in­spi­rant des États total­i­taires, un sys­tème de salari­at dit à « éven­tail », qui lie par le moyen de coef­fi­cients la base au som­met, toute « reval­ori­sa­tion » à la base entraîne automa­tique­ment une reval­ori­sa­tion sur tous les gradins. Il est dif­fi­cile aux gradés de se met­tre en tra­vers. Ils auraient plutôt ten­dance à fomenter la poussée de la pié­taille ouvrière. L’É­tat, pour ne pas per­dre la face, cède bon gré mal gré. Il est le pris­on­nier de ses fonc­tion­naires et servi­teurs qui ont la force de l’é­tran­gler. Le con­tribuable, le con­som­ma­teur, l’homme quel­conque font régulière­ment les frais de ce jeu singulier.

Pro­duisant peu, pro­duisant mal, dévelop­pant un par­a­sitisme phénomé­nal, les nation­al­i­sa­tions ruinent et épuisent un pays. Accom­plies dans les con­di­tions où elles l’ont été en France, elles n’ont eu d’autre objec­tif que de sat­is­faire aux visées dém­a­gogiques des par­tis, dont l’un, le plus puis­sant, passé depuis dans l’op­po­si­tion, a été le pré­moni­teur de la poli­tique gou­verne­men­tale dite de la « Libéra­tion ». Ce par­ti peut se flat­ter d’avoir four­bi con­tre le régime ploutodé­moc­ra­tique une arme qui pour­rait devenir mortelle. La logique des choses veut qu’au terme d’une évo­lu­tion, qui peut être pré­cip­itée cat­a­strophique­ment, l’É­tat devi­enne total­i­taire. Alors l’É­tat sera en pleine pos­ses­sion de ses moyens, s’af­firmera maître absolu, imposera sa volon­té et exig­era de ses sujets et servi­teurs qu’ils lui obéis­sent sans mur­mure et le ser­vent sans arrière-pen­sée, sinon avec zèle. Il en est bien ain­si dans la patrie du prolétariat…

Socialisme et communisme

Tant qu’il ne se pro­duit pas dans l’évo­lu­tion sociale de solu­tion de con­ti­nu­ité, les idéolo­gies ressor­tis­sant aux faits matériels, se dévelop­pent selon une ligne générale sin­ueuse, mais ascen­dante, qui fait que les fils, sans être détachés de la tra­di­tion, sont plus avancés que les pères. Ain­si en était-il du mou­ve­ment social­iste ouvri­er en France, jusqu’à 1870, jusqu’à la Commune.

Quand l’ère des trusts s’ou­vrit, vers 1875, la pre­mière Inter­na­tionale se dis­lo­qua. Cepen­dant son esprit ne mou­rut pas. On en trou­ve des traces jusqu’aux pre­mières années du XXe siè­cle, postérieure­ment à l’af­faire Drey­fus, quand s’ou­vre l’ère cat­a­strophique. La pre­mière C.G:T. était encore toute imprégnée de proud­hon­isme. Il faut cepen­dant observ­er que la tra­di­tion ne s’é­tait réelle­ment con­servée que chez les tra­vailleurs de la petite et moyenne entre­prise. La grosse indus­trie, les trusts, dévelop­paient une men­tal­ité qui se prê­tait mer­veilleuse­ment à une exploita­tion élec­torale. En marge du courant social­iste pop­u­laire et human­iste, en marge même du syn­di­cal­isme, un courant dom­i­nant à ten­dances net­te­ment poli­tiques s’af­firme sous l’égide de Karl Marx. (On dit qu’au terme de sa vie, Karl Marx, voy­ant l’abus que fai­saient de sa doc­trine des épigones venus de l’op­por­tunisme, se déclarait non-marx­iste.) C’est naturelle­ment en Alle­magne que le courant se propagea avec le plus de célérité. Le pres­tige du vain­queur ne pou­vait man­quer de jouer en sa faveur auprès des intel­lectuels bour­geois désireux de s’in­staller dans des postes confortables.

Néan­moins, si le social­isme élec­toral et le syn­di­cal­isme idoine, s’al­i­men­tant dans l’am­biance des trusts, rétré­cis­saient con­sid­érable­ment les hori­zons moraux et humains du social­isme tra­di­tion­nel, ils sup­por­t­aient, mal­gré tout, l’échange et la con­fronta­tion des idées, des thès­es, des doc­trines. Ce qu’on désigne aujour­d’hui sous le nom assez impro­pre de com­mu­nisme ferme tout hori­zon, répudie tout idéal­isme, inter­dit toute dis­cus­sion. On peut y voir une mys­tique. Mais il s’ag­it surtout d’une tac­tique appro­priée à la con­quête du pou­voir qui se mue ensuite en une tech­nique gou­verne­men­tale pour État total­i­taire. La genèse du com­mu­nisme et son épanouisse­ment sont des phénomènes con­sé­cu­tifs au cat­a­strophisme qui a avili la con­di­tion humaine et sus­cité un type amor­phe ne réagis­sant qu’à l’é­tat gré­gaire, à l’é­tat de masse, au com­man­de­ment. Cette évo­lu­tion régres­sive relève du fatal­isme et tant que l’or­dre de faits, qui a les trusts au point de départ et à l’ar­rivée l’É­tat total­i­taire, ne sera pas rad­i­cale­ment. inver­sé, le com­mu­nisme aura du vent dans les voiles. Aucune force de nature poli­tique ne pour­ra oppos­er une digue effi­cace à son chem­ine­ment. D’au­tant qu’il entr’ou­vre des per­spec­tives agréables à des con­duc­teurs de mass­es, à des tech­ni­ciens de l’or­gan­i­sa­tion, et de puis­sants cerveaux plan­i­fi­ca­teurs. Quant les synar­ques du Comité des Forges, de même les princes d’Église, seront las des dieux incer­tains et incon­stants du libéral­isme, ils pour­ront fort bien, et sans que les mass­es y com­pren­nent goutte, se don­ner un dia­ble, un dia­ble qui, pour eux sera bon enfant. Nous les avons vus hier flirter et col­la­bor­er intime­ment avec des régimes qui con­damnaient sans ménage­ment les ploutodé­moc­ra­ties. Ce n’est un secret que pour ceux-là seuls qui se refusent à voir clair que des intel­li­gences se nouent, que des con­tacts s’étab­lis­sent et que des col­lu­sions se pro­duisent en pro­fondeur entre les grands cap­i­taines d’in­dus­trie, dont les con­cep­tions dynamiques se trou­vent mis­es en échec par les forces d’in­er­tie que leur oppose le sys­tème d’é­conomie mixte, et les chefs d’un État qui leur paraît en mesure de plan­i­fi­er l’Eu­rope. Il y a les idéolo­gies de sur­face, mais c’est souter­raine­ment que chem­i­nent les vraies forces con­struc­tives et réalisatrices.

Rhillon