La Presse Anarchiste

Sur le Traité de paix

Après des mois et des mois de bavardages qu’il ne fut pas per­mis à la presse de divulguer au pub­lic ; après beau­coup de marchandages que, si la cen­sure n’ex­is­tait pas, je qual­i­fierais de hon­teux ; après je ne sais quels maquignon­nages qu’il a fal­lu tri­pa­touiller pour arriv­er à sat­is­faire les appétits en présence, le pub­lic a été, enfin, admis à con­naître quelles étaient les con­di­tions de paix, que l’on allait, en son nom, impos­er à l’Alle­magne et quelles étaient les mesures que comptent pren­dre nos augures en vue d’al­léger le fardeau qui va peser sur les peu­ples épuisés, et en vue d’as­sur­er la Paix.

Nous ne pou­vons dis­cuter que ce que nous con­nais­sons. Nous devons pré­sumer, du reste, que, dans ce long défilé de claus­es ce sont les plus impor­tantes que l’on nous fait con­naître [[Écrit avant la pub­li­ca­tion com­plète du traité.]]

Une chose est cer­taine, c’est que per­son­ne n’en est sat­is­fait : les Alle­mands, cela va de soi, gueu­lent con­nue des putois, que c’est une paix de haine qu’on leur impose ; que c’est l’asservisse­ment du peu­ple alle­mand que l’on cherche, que c’est la fin de l’Alle­magne que l’on veut.

Dans les pays alliés, réac­tion­naires, chau­vins, jiu­gos, irré­den­tistes, mil­i­taristes, trou­vent que les con­di­tions imposées à l’Alle­magne ne sont pas, assez dures, que l’on aurait dû élargir et pro­longer la durée de l’oc­cu­pa­tion, qu’il n’a pas été opéré assez d’an­nex­ions ; que tous les frais de la guerre auraient dû être payés par les Allemands.

Social­istes, syn­di­cal­istes, trou­vent que ces mêmes con­di­tions sont trop dures pour le vain­cu, que l’on ne s’est pas assez inspiré des qua­torze points de Wilson !

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Que les Alle­mands ne soient pas sat­is­faits, cela se com­prend. Avoir rêvé la con­quête de l’Eu­rope, avoir eu l’am­bi­tion de lui impos­er son com­merce, et de lui arracher, sous le nom d’«indemnités de guerre », de nom­breux mil­liards, c’est une décep­tion cru­elle d’avoir à pay­er soi-même, et de se voir enlever le fruit de ses extor­sions antérieures au lieu d’en ajouter de nouvelles.

Selon eux, si on en croit M. le comte de Brock­endorff-Rantzau, s’ils sont un peu, très peu, respon­s­ables pour le déchaîne­ment de la guerre, les pays alliés le sont aus­si, pour leur grande part. « Eux, les Alle­mands s’ils se sont lais­sé entraîn­er à cette guerre, c’est qu’ils avaient la con­vic­tion de se défendre !

« Est-ce que la poli­tique d’arme­ments des autres pays, et leur impéri­al­isme n’é­taient pas une men­ace à la Patrie allemande ! »

Si les diplo­mates et politi­ciens alle­mands, ou plutôt prussiens, puisque ce sont eux qui mènent la poli­tique alle­mande, sont éton­nants à our­dir des intrigues secrètes, à machin­er toutes sortes de dif­fi­cultés pour leurs adver­saires, par con­tre, il faut l’avouer, ils man­quent, tout aus­si éton­nam­ment, de tact, du sens des pro­por­tions et de la vérité, que de sens cri­tique, et de psychologie.

Cette nation ne s’est con­sti­tuée que par une poli­tique con­tin­ue de vio­lence et de fraudes, s’a­gran­dis­sant des extor­sions exer­cées sur ses voisins ; et ses représen­tants ont le toupet de par­ler de l’im­péri­al­isme de leurs vic­times, de leur reprocher leurs arme­ments alors que ce sont eux qui, par leurs pré­ten­tions, et leur pro­pre poli­tique de men­aces et d’arme­ments, jus­ti­fièrent la méfi­ance et les pré­cau­tions de ceux qui se sen­taient men­acés. Chez les Alliés, sans doute, il y avait des politi­ciens qui rêvaient d’im­péri­al­isme, de revanche, qui pous­saient à la surenchère des arme­ments. Si on jugeait les gens sur leurs inten­tions, ceux-ci devraient pass­er en cour mar­tiale avec le Kaiser.

Mais les inten­tions ne sont jus­ti­cia­bles que lorsqu’elles passent à l’ac­tion. En France, en Angleterre, il y avait une opin­ion publique pour réfrén­er ces vel­léités guer­rières. La preuve, c’est que, lorsque la cat­a­stro­phe a éclaté, nos politi­ciens, même ceux qui « voulaient présider à la Revanche », se crurent oblig­és de faire tous leurs efforts pour l’empêcher d’éclater.

À part quelques man­i­fes­ta­tions à Berlin, il sem­ble que l’opin­ion publique en Alle­magne a accep­té, sans protes­ta­tions, que l’a­gres­sion partît de chez elle, et que à part quelques indi­vid­u­al­ités, – sur 70 mil­lions d’habi­tants – chaque Alle­mand s’est fait le com­plice, pas­sif, – quant à la volon­té : act­if dans l’ac­tion – des plans des ban­dits qu’ils avaient comme maîtres, et, les a aidés jusqu’au bout, sans murmurer.

Les social-démoc­rates, tous, jusqu’au dernier, ont voté les crédits de guerre en 1914. Si Liebknecht fut le pre­mier à se rat­trap­er, les autres con­tin­uèrent à vot­er ces crédits. Ce ne fut que lorsque la cer­ti­tude de la vic­toire com­mença à être des plus dou­teuses, et que le besoin d’éviter le sort dont on avait men­acé les autres se fit sen­tir, que, rede­venant inter­na­tion­al­istes, les social-démoc­rates com­mencèrent à par­ler de « con­cil­i­a­tion », et que quelques-uns refusèrent de vot­er, plus longtemps, les crédits de guerre.

« Ils s’é­taient crus men­acés ! Leur con­vic­tion fut qu’ils par­tic­i­paient à une guerre de défense ! »

Tas de blagueurs ! Est-ce que, dans les Con­grès inter­na­tionaux antérieurs à la guerre, ils ne se sont pas tou­jours refusés à se pronon­cer pour la grève générale en cas où l’un ou l’autre des gou­verne­ments par­ti­rait en guerre ? Est-ce qu’ils n’ont pas déclaré qu’ils étaient Alle­mands avant tout ?

Est-ce qu’ils ne se sont pas tou­jours opposés à la pro­pa­gande anti­mil­i­tariste ? Sauf Liebknecht qui fut le seul à la ten­ter, mais ne fut pas suivi.

Est-ce que nom­bre de leurs meneurs ne se sont pas fait les apôtres du panger­man­isme le plus échevelé ? La guerre ne fai­sait que leur apporter l’oc­ca­sion de réalis­er leurs rêves de domination.

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Ils votèrent les crédits de guerre, et marchèrent comme un seul homme der­rière le Kaiser.

L’É­tat-Major alle­mand ayant décrété que le plus sûr moyen d’écras­er la France, c’é­tait par la Bel­gique qu’il fal­lait com­mencer l’at­taque, ses diplo­mates déclarèrent que les traités n’é­taient que « des chif­fons de papi­er » que l’on pou­vait déchir­er sans remords. Et, de cet avis, les social-démoc­rates allèrent trou­ver les social­istes belges dans l’e­spoir de les décider à coopér­er avec les autorités alle­man­des qui venaient de vio­l­er la neu­tral­ité de leur pays.

Plus vite la France serait écrasée, plus vite la guerre serait finie ! C’est par human­ité que, mil­i­taires, diplo­mates, politi­ciens et social­istes-inter­na­tion­al­istes alle­mands approu­vèrent la vio­la­tion de la neu­tral­ité belge !

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Ils man­quent autant de tact que de psy­cholo­gie. Ils ne com­prirent pas que vio­l­er la neu­tral­ité belge, c’é­tait le plus sûr moyen de lancer l’An­gleterre dans la lutte ; que mas­sacr­er des femmes et des enfants, c’é­tait surex­citer la colère des com­bat­tants, ren­forcer leur volon­té d’en finir avec une nation de sauvages.

Les pre­mières années de la lutte, les Améri­cains gag­naient de l’ar­gent en prê­tant aux com­bat­tants : côté France, côté Alle­magne ; four­nissant vivres et muni­tions à n’im­porte lequel des bel­ligérants. Ils n’éprou­vaient aucun désir d’en­tr­er eux-mêmes dans la lutte. Quand les com­bat­tants en auraient assez, ils (les Améri­cains), trou­veraient bien le moyen de s’im­pos­er comme arbitres.

Ce fut l’outre­cuid­ance alle­mande qui les lança dans la lutte, en s’en­tê­tant à couler leurs trans­ports de voyageurs civils.

Les Alle­mands se plaig­nent de ne ren­con­tr­er que des haines, d’être traités dure­ment ! Ils ne font que récolter ce qu’ils semèrent.

N’est-ce pas un de leurs chefs actuels, Schei­de­mann, qui, en avril 1916, s’écri­ait au Reich­stag : « Le retour à l’an­cien état de choses est sim­ple­ment une impos­si­bil­ité après une guerre comme celle-ci ! »

Lorsque je dis les Alle­mands, le peu­ple alle­mand, je par­le, bien enten­du, de ses maîtres, de ceux qui le menaient, par­laient et agis­saient en son nom. Ce furent les pires coupables, puisque ce furent eux qui imposèrent, qui conçurent toutes ces hor­reurs. Mal­gré tout mon inter­na­tion­al­isme, mal­gré tout mon désir que les peu­ples de toute langue, de toute couleur, de toute race se trait­ent mutuelle­ment en frères, je trou­ve que ce serait faire œuvre de dupes de déclar­er, comme le voudraient quelques-uns par­mi nous, qu’il n’y a plus qu’à s’embrasser, et que cha­cun panse ses blessures.

Ce serait trop com­mode que les Alle­mands aient sup­porté que leurs maîtres fassent, pen­dant près d’un demi-siè­cle, trem­bler l’Eu­rope sous la men­ace d’une guerre tou­jours à la veille d’é­clater, pour la déchaîn­er à la fin sans aucune rai­son val­able ; qu’ils les aient soutenus, pen­dant toute cette guerre, morale­ment et matérielle­ment, pour venir dire ensuite que le peu­ple alle­mand n’est pas responsable.

Mais sont encore bien moins respon­s­ables ceux qui eurent à se défendre con­tre l’a­gres­sion, qui eurent leur pays détru­it, saccagé, et qui, en plus des frais for­mi­da­bles qu’a entraînés la guerre elle-même, auront à répar­er les ruines qu’elle a causées.

Enten­dons-nous ; je ne demande, pour les Alle­mands, aucun traite­ment qui ressem­ble à une puni­tion. Qu’ils en aient mérité une, c’est une ques­tion qui n’a rien à voir en ce qui con­cerne la paix.

La paix à envis­ager pour ceux qui avaient mis­sion de la pré­par­er, devait être que tout en étant la plus juste pos­si­ble pour le vain­queur, elle ne vio­lât pas le droit des gens chez le vain­cu et qu’elle n’im­posât pas des répa­ra­tions qui fussent un esclavage économique déguisé, si justes qu’elles puis­sent être en fait.

Si les paiements qu’on leur impose n’en­traî­nent, pour eux, qu’un léger excès sur les charges que les vic­times de l’a­gres­sion auront elles-mêmes à sup­port­er, les Alle­mands ne peu­vent avoir aucun motif de se plaindre.

Les Alle­mands gueu­lent qu’on veut les dépouiller. Il ne faut pas oubli­er que c’est leur méth­ode de gueuler, lorsqu’on les empêche de domin­er et de vol­er les autres. Ne leur serait-il imposé aucun rem­bourse­ment de ce qu’ils ont volé, aucune répa­ra­tion des ruines qu’ils ont faites, sans autre rai­son que de ruin­er les indus­tries con­cur­rentes, qu’ils gueuleraient que la jus­tice est vio­lée en leur per­son­ne, parce qu’on se refuserait à leur pay­er les innom­brables mil­liards qu’ils avaient rêvé d’ar­racher à ceux qu’ils voy­aient déjà sous leurs talons. Leurs gueule­ments ne sont pas une preuve de leur mau­vais traitement.

Le résumé de ces con­di­tions qu’on a bien voulu nous laiss­er con­naître, com­porte trop de con­nais­sances spé­ciales divers­es pour qu’un seul indi­vidu puisse don­ner un avis par­faite­ment motivé. Je me borne donc à la seule cri­tique de ce que je comprends.

Ceux qui ont élaboré ces con­di­tions, se sont-ils tenus dans cette juste mesure ? Tout est là.

C’est au fur et à mesure que devront s’exé­cuter ces dif­férentes con­di­tions que nous ver­rons com­ment elles travaillent.

Comme M. Schei­de­mann l’avait déclaré, c’est de toute impos­si­bil­ité de retourn­er à l’é­tat de choses d’a­vant la guerre. On arrache donc à l’Alle­magne les pays qu’elle a volés dans le passé, et on recon­stitue leur nation­al­ité, ce n’est que justice.

Ce que l’on peut dire, d’ores et déjà, c’est que si on a cher­ché à ne pas trop heurter le sen­ti­ment des peu­ples, dans l’or­dre poli­tique et même cher­ché à lui don­ner sat­is­fac­tion, en fait, dans l’or­dre économique, ce sont les cap­i­tal­istes qui ont dic­té leurs con­di­tions, leur volon­té pri­mant sur celle des peu­ples, lorsque l’in­térêt de ceux-ci était en con­flit avec l’in­térêt de ceux-là.

M. de Rantzau s’élève con­tre, sous pré­texte que la recon­sti­tu­tion des dites nation­al­ités risque de ressus­citer l’e­sprit de nation­al­isme chez ces peu­ples, et occa­sion­ner de nou­velles dif­fi­cultés ! M. de Rantzau en a de bien bonnes !

Le par­ti social­iste français, dans un man­i­feste, fait une objec­tion plus sérieuse, si elle est exacte. « Pour recon­stituer ces nation­al­ités, la Pologne entre autres, on attribuerait à celle-ci des por­tions de ter­ri­toires dont la pop­u­la­tion n’au­rait rien de polon­ais. Si c’est ain­si, c’est une vio­la­tion du droit des gens, c’est un crime et une faute. Et toute faute se paie tôt ou tard. »

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Est-ce à dire que, à part cette légère cri­tique, je trou­ve le traité de paix par­fait, et ses claus­es excel­lentes ? Loin de là.

Tout le long de la guerre, on nous avait affir­mé que c’en était fini avec les intrigues de la diplo­matie secrète ; que les peu­ples devaient être con­sultés sur leur pro­pre sort, et rede­venir maîtres de dis­pos­er d’eux-mêmes.

Et tout le long de cette guerre, cela a été des marchandages à n’en plus finir, des maquignon­nages innom­ma­bles ; les con­cours se sont fait acheter par des promess­es de ces­sions de ter­ri­toires qui n’ap­parte­naient pas plus à ceux qui en dis­po­saient qu’a ceux qui les réclamaient.

Tout le long de la guerre, il ne fut pas, dans la presse, per­mis de dis­cuter de ce que devrait être la paix ni de ses conditions.

Et, enfin, lorsque est venu le moment de dis­cuter de ces con­di­tions, les gou­ver­nants se sont entourés du mys­tère le plus épais ; il n’a été per­mis à la presse de ne pub­li­er des dis­cus­sions que ce qu’il plai­sait au gou­verne­ment. Quant au peu­ple, non seule­ment on ne l’a pas con­sulté, mais la cen­sure a con­tin­ué à inter­dire la dis­cus­sion des points qu’il ne plai­sait pas aux maîtres de l’heure de laiss­er discuter.

Pour la presse, elle n’a que ce qu’elle mérite. Sous pré­texte d’«entente sacrée » mais, en réal­ité, parce que les pro­prié­taires de jour­naux préféraient sac­ri­fi­er le bien pub­lic que leurs intérêts par­ti­c­uliers, elle s’est prêtée à la cen­sure la plus arbi­traire, la plus anti-libérale, sans ten­ter le moin­dre effort de résistance.

Quant au peu­ple ! puisque, lui aus­si, accepte d’être muselé, et qu’il laisse faire, on peut dire qu’il est traité selon ses mérites.

Mais si la presse a été invitée à se taire, si le peu­ple n’a pas été con­sulté, on a, par con­tre, mobil­isé des mil­liers et des mil­liers de diplo­mates, de politi­ciens, d’ex­perts de toutes sortes, on vue de l’élab­o­ra­tion de ces con­di­tions. Et con­nue ces con­di­tions se sont cuis­inées dans l’om­bre et le mys­tère, on accuse ceux qui les ont cuis­inées, de s’être inspirés davan­tage des intérêts de com­bi­naisons finan­cières privées que des véri­ta­bles intérêts des pop­u­la­tions. La défi­ance et la sus­pi­cion sont le résul­tat le plus net d’une poli­tique secrète.

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On nous avait juré qu’on se bat­tait pour que les peu­ples puis­sent dis­pos­er d’eux-mêmes, pour rétablir dans leur indépen­dance ceux qui étaient opprimés ; que les Alliés répu­di­aient, d’a­vance, tout esprit de con­quête ou d’an­nex­ion ! Et, au cours de la guerre, on achetait les con­cours par des promess­es d’an­nex­ions. Voilà six mois que la guerre est virtuelle­ment finie, et nous n’avons pas la paix, parce que l’on ne sait com­ment sat­is­faire tous les appétits con­tra­dic­toires qui récla­ment, aujour­d’hui, d’être satisfaits.

On rétablit bien l’indépen­dance des petites nations qu’op­pri­maient l’Alle­magne et ses Alliés, usais, sem­ble-t-il, plus en vue de nou­velles com­bi­naisons poli­tiques qu’en vue du respect du droit des peuples.

Pour sat­is­faire à l’im­péri­al­isme des chau­vins français, on fait une annex­ion déguisée du bassin de la Sarre, au lieu de faciliter à la pop­u­la­tion de se don­ner un régime indépen­dant, de son choix.

Pour sat­is­faire l’im­péri­al­isme ital­ien, on veut ital­ianis­er des ter­ri­toires dal­mates, croates, violant le droit des peu­ples que l’on se van­tait de défendre.

Pour sat­is­faire l’im­péri­al­isme des colonies anglais­es, l’Aus­tralie, notam­ment, on procède à un partage déguisé des colonies alle­man­des, au lieu de les plac­er sous l’ad­min­is­tra­tion d’une Com­mis­sion inter­na­tionale ; non pas de politi­ciens, mais d’hommes capa­bles, con­nus pour leur droi­ture, pour leur largeur de vues, qui auraient admin­istré ces ter­ri­toires pour les occu­pants, y com­pris, et surtout, les indigènes, et non pour des maîtres.

Il est enten­du que, après tout le mal qu’a fait le con­tact pro­longé des blancs et des pop­u­la­tions indigènes, il n’est plus pos­si­ble de remet­tre aux indigènes seuls le gou­verne­ment de leur pays. Autant pour leur pro­pre bien que pour les rela­tions à entretenir avec les Européens, ces Com­mis­sions inter­na­tionales auraient pu être le moyen de pré­par­er l’évo­lu­tion qui, peu à peu, aurait amené l’ef­face­ment et l’ou­bli du mal fait par les Européens, et pré­par­er les indigènes à repren­dre leur indépendance.

Mais, dira-t-on, c’est sous le man­dat de la « Société des Nations », et non pour leur prof­it per­son­nel, que les nations européennes qui auront l’ad­min­is­tra­tion des ter­ri­toires qui leur seront répar­tis, devront les gérer.

Quelle bonne blague ! La « Société des Nations » n’ex­iste que de nom, et n’est qu’un pré­texte à établir quelques nou­velles sinécures bien payées.

« La Société des Nations » n’a pas été établie, mais loin d’en faire un reproche à ceux qui ont maquignon­né la paix, je me félicite de ce qu’ils ont échoué.

« La Société des Nations » qu’il voulait nous « coller », n’é­tait pas une « entente des peu­ples », mais une entente des syn­di­cats gouvernementaux.

Ce qu’ils sont par­venus à accouch­er ne fera, cer­taine­ment pas le bien qu’une véri­ta­ble entente des peu­ples aurait fait, au point de vue du main­tien de la paix, mais sera, cer­taine­ment, inca­pable de faire tout le mal que serait capa­ble de faire un gou­verne­ment inter­na­tion­al sura­jouté aux gou­verne­ments nationaux.

L’en­tente des peu­ples que se sont refusés à faire les gou­verne­ments, peut se faire en dehors d’eux, par l’in­ter­na­tion­al­i­sa­tion des divers­es asso­ci­a­tions qui se for­ment dans les dif­férentes branch­es de l’ac­tiv­ité humaine.

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On nous avait promis la fin du mil­i­tarisme, et, pour la France, tout ce que l’on trou­ve, c’est de con­tin­uer la poli­tique des arme­ments et la mil­i­tari­sa­tion de la population.

On tente de détru­ire le mil­i­tarisme alle­mand, en ne lui per­me­t­tant qu’une armée réduite, c’est vrai ; mais, faute d’avoir recours au vrai désarme­ment, au désarme­ment général, on inflige à l’Alle­magne une armée de mer­ce­naires, une armée de méti­er, la pire forme des armées.

C’est que, diplo­mates et politi­ciens – qui en sont arrivés à croire que ce sont eux, et non leurs peu­ples, qui ont gag­né la vic­toire, – ont une peur bleue d’avoir, un jour, des comptes à rendre.

Toutes leurs com­bi­naisons tour­nent autour de cette crainte d’une révo­lu­tion sociale. Toute leur action est en vue de for­ti­fi­er la réac­tion en Alle­magne, en Autriche, en Russie, dans la Pologne recon­sti­tuée, en vue d’établir des bar­rières con­tre ce qu’ils appel­lent le « bolchevisme ».

Les insen­sés qui ne voient pas que le meilleur moyen de retarder la révo­lu­tion serait de gou­vern­er hon­nête­ment, ouverte­ment, pour le plus grand bien de tous, et non en favorisant les tripotages des agents des coali­tions indus­trielles ou finan­cières ; que le plus sûr moyen d’ex­citer les colères et les trou­bles, c’est d’aller con­tre le courant pop­u­laire, en favorisant la réaction.

Pour sat­is­faire l’im­péri­al­isme japon­ais, – tout aus­si insa­tiable, sinon plus, que l’im­péri­al­isme alle­mand – on arrache à l’Alle­magne KiaoTcheou, c’est vrai, mais au lieu de le retourn­er à la Chine à qui il appar­tient, on le donne aux Japon­ais, avec une province, Shan­tung, de 30 mil­lions d’habitants.

Or, paraît-il, cette con­trée con­tient toutes les mines de fer et de char­bon de la Chine, ce qui explique les con­voitis­es japon­ais­es, mais ne les jus­ti­fie pas.

Tout le long de la guerre, on a empêché les répub­li­cains grecs qui étaient avec les Alliés, de proclamer la république chez eux, pour pro­téger cette vieille fripouille de Con­stan­tin qui fai­sait le jeu des Allemands !

J’ai enten­du dire, par quelqu’un qui était à même de savoir, qu’il fal­lait attribuer cette lon­ga­nim­ité des Alliés aux agisse­ments d’un de nos anciens min­istres ! Pos­si­ble que ce fut une des raisons. Les agisse­ments de l’I­tal­ie n’y étaient-ils pour rien ?

Pourquoi, à l’armistice, n’a-t-on pas exigé le désarme­ment total de l’ar­mée alle­mande ? Parce qu’on voulait réserv­er une force capa­ble d’é­touf­fer les reven­di­ca­tions du vrai socialisme.

Et en Russie, sous pré­texte de com­bat­tre le bolchevisme, on pro­tège les anciens com­plices du tsarisme au détri­ment des social­istes, voire de sim­ples répub­li­cains. C’est ain­si que des officiers de marine, français et réac­tion­naires, bom­bardèrent Odessa pour soutenir les troupes de l’het­man Sporopasky, hos­tile à la ville, réac­tion­naire et notoire­ment ger­manophile, con­tre celles de Petioura, répub­li­cain, et ami des Alliés !

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On nous avait promis la puni­tion des véri­ta­bles auteurs de cette guerre. Dans les con­di­tions de paix, cela se borne à la demande de mise en juge­ment du Kaiser, et de ceux coupables d’actes con­traires aux lois et cou­tumes de la guerre.

Ce n’est pas suff­isant. Ceux des politi­ciens qui, pen­dant presque un demi-siè­cle, ont tout fait pour pré­par­er cette guerre, la ren­dre inévitable, ont com­mis le pire des crimes con­tre l’hu­man­ité. Ils vont rester impunis.

Même pour le Kaiser, c’est pure comédie. La Hol­lande n’ac­cordera pas l’ex­tra­di­tion ; mais on aura fait sem­blant de vouloir tenir ses promess­es. Les loups ne se man­gent pas entre eux.

Du reste, il n’y avait qu’une peine val­able, pour le Kaiser et ses com­plices : la con­fis­ca­tion de leurs biens. On se garde bien de le faire ou de l’ex­iger. Si la révo­lu­tion alle­mande avait été une véri­ta­ble révo­lu­tion, et non un cam­ou­flage du kaiserisme ç’au­rait dû être un de ses pre­miers actes.

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Si on s’est caché du pub­lic pour dis­cuter des con­di­tions de la paix, c’est que, d’a­vance, on était hon­teux des appétits qui allaient se trou­ver en présence, et des maquignon­nages aux­quels il faudrait se livr­er pour arriv­er à des trans­ac­tions boi­teuses, dans l’im­pos­si­bil­ité de les concilier.

D’im­bé­ciles politi­ciens, en France, en Angleterre, avaient promis à leurs électeurs que les Alle­mands « paieraient tous les frais de la guerre » ! sans se ren­dre compte qu’il aurait valu autant leur promet­tre la lune. Il fal­lait jeter de la poudre aux yeux d’autres imbé­ciles, en vue de cacher la fail­lite. De là, un fouil­lis de claus­es où une tru­ie ne recon­naî­trait pas ses petits.

Il y avait un moyen d’at­ténuer la réper­cus­sion que vont avoir sur le coût de la vie les charges effroy­ables qui vont peser sur les peu­ples, c’é­tait de bal­ay­er, pour ceux d’en­tre eux qui en sont affligés, les tar­ifs pro­tecteurs qui n’ont qu’un seul et unique effet : ren­dre le coût de la vie plus cher.

Loin de là. On con­tin­ue les restric­tions plus que jamais. Et, en Angleterre, pays qui, jusqu’i­ci, avait été libre de cette tare, M. Austen Cham­ber­lain, dans son dernier bud­get, vient de faire un pre­mier pas, timide, mais c’est un com­mence­ment, dans la voie du pro­tec­tion­nisme, en insti­tu­ant « un tarif de préférence en faveur des colonies anglais­es » pour les alcools.

Quant à l’Amérique, ce cham­pi­on de toutes les lib­ertés, elle entend s’en tenir de plus en plus à la « doc­trine de Mon­roë », c’est à dire, à la guerre des tar­ifs. En atten­dant, elle aug­mente son armée et sa marine de guerre.

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Tel qu’il est, le traité de paix où tant de gens ont été con­sultés, sauf les seuls qui y étaient les plus intéressés — les peu­ples — est plein de chausse-trappes, capa­bles d’oc­ca­sion­ner une demi-douzaine de guer­res, au moins, si les peu­ples étaient assez fous de s’at­tach­er à en exiger la réal­i­sa­tion intégrale.

Heureuse­ment, que, au-dessus de la volon­té des gou­ver­nants, il y a celle des peu­ples. Ceux-ci, qui ont, si pas­sive­ment sup­porté que les pre­miers agis­sent sans les con­sul­ter, sauront-ils, le temps venu, sor­tir de leur pas­siv­ité, pour exiger que l’on en revi­enne au bon sens, et à la justice ?

Osons l’e­spér­er. Car, en dernier ressort, il y a les cir­con­stances qui, par­fois, for­cent les indi­vidus à agir droit, lorsque l’in­tel­li­gence ne leur en vient pas d’eux-mêmes.

Pli­ant sous des charges fis­cales énormes, il sera impos­si­ble aux peu­ples de con­tin­uer à sup­port­er les frais du mil­i­tarisme. Quel que soit l’aveu­gle­ment de leurs gou­ver­nants, il leur fau­dra bien trou­ver un moyen, moins coû­teux de se pro­téger, et d’en finir et avec les armées et avec les armements.

De même pour les dif­fi­cultés que sus­cit­era l’exé­cu­tion des claus­es du présent traité, ils auront à les résoudre paci­fique­ment. La guerre actuelle ne les aurait-elle pas sevrés, pour tou­jours, du désir de guer­roy­er, — ce qu’il est impos­si­ble de croire — que l’im­pos­si­bil­ité de recom­mencer la guerre, les forcerait d’arranger leurs dif­férends à l’amiable.

Quelle qu’ait été leur courte vue, les diplo­mates alliés ont été oblig­és de con­sacr­er la répa­ra­tion de quelques injus­tices. Ce sont des semences qui, après tout, fruc­ti­fieront, et pré­pareront d’autres réparations.

Le traité de paix qui vient d’être si pénible­ment élaboré est sim­ple­ment écrit sur le sable. Les peu­ples peu­vent le sign­er sans crainte. Il ne sera besoin d’au­cun trem­ble­ment de terre pour l’ef­fac­er com­plète­ment. La réal­ité suffira.

J. Grave