La Presse Anarchiste

Le Congrès de La Haye

Ce Con­grès a débuté, le dimanche 1er sep­tem­bre au soir, par une réu­nion pré­para­toire, dans laque­lle les délégués, arrivant un à un et à grand’peine jusqu’à la salle Con­cor­dia dans la Lange Lom­bard Straat, à tra­vers une foule générale­ment hos­tile, ont pu con­stater deux choses fort désagréables : d’abord, que les pré­parat­ifs pour le Con­grès n’avaient été faits que d’une manière très incom­plète, faute d’une organ­i­sa­tion locale qui pût s’en occu­per sérieuse­ment ; car les quelques inter­na­tionaux de la Haye, mal­gré toute leur bonne volon­té, s’é­taient trou­vés dans l’im­pos­si­bil­ité matérielle de pré­par­er tout ce qui était néces­saire à la tenue d’un Con­grès en règle ; – mais le Con­seil général avait choisi la Haye, il fal­lait que la Haye s’exé­cutât bon gré mal gré. La sec­onde chose désagréable était la présence du Con­seil général presque au com­plet : ses mem­bres for­maient à eux seuls le tiers du Con­grès, et avec l’ap­point d’un cer­tain nom­bre de délégués plus ou moins sérieux, con­sti­tu­aient une majorité faite d’a­vance, et qui devait ren­dre illu­soire toute délibération.

En effet, dans les séances admin­is­tra­tives du lun­di, où com­mença la véri­fi­ca­tion des man­dats, on put con­stater offi­cielle­ment la présence de vingt-deux mem­bres du Con­seil général sur un total de 64 délégués. Sur ces vingt-deux, deux étaient délégués pure­ment et sim­ple­ment par le Con­seil général, sans man­dat d’au­cune sec­tion. Un cer­tain nom­bre d’autres avaient des man­dats de com­plai­sance, délivrés par des sec­tions aux­quelles ces Messieurs étaient et sont encore com­pléte­ment incon­nus : ces man­dats, arrivés en blanc à Lon­dres, avaient ensuite été rem­plis par le Con­seil général lui-même : nous avons con­staté de nos yeux ce fait pour le citoyen Vail­lant, qui avait un man­dat de la sec­tion de la Chaux-de-Fonds (la sec­tion Ulysse Dubois-Elz­in­gre-Coullery); ce man­dat, qui ne con­te­nait aucune instruc­tion, dis­ait sim­ple­ment : « La sec­tion délègue au Con­grès, le citoyen… (le nom en blanc), avec pou­voir de la représen­ter, – et ensuite une main étrangère avait inter­calé le nom de Vail­lant. D’autres mem­bres du Con­seil général, comme Ant. Arnaud, qui avait un man­dat de la sec­tion de Carouge, Bar­ry, qui avait un man­dat de la sec­tion de Chica­go (Amérique du Nord), Cour­net, qui avait un man­dat du comité cen­tral de Copen­h­ague, se trou­vaient dans la même sit­u­a­tion que Vaillant.

Que dirons-nous des man­dats de sec­tions français­es, dont étaient por­teurs une demi douzaine de mem­bres du Con­seil général ? Il fut con­venu que, vu la sit­u­a­tion excep­tion­nelle de la France, ces man­dats ne pour­raient être con­nus que des seuls mem­bres de la com­mis­sion de véri­fi­ca­tion, et que le Con­grès ignor­erait jusqu’au nom des sec­tions d’où émanaient les man­dats. Ain­si, nous devions accepter les yeux fer­més tout délégué qui se dis­ait envoyé par une sec­tion française ; toute inves­ti­ga­tion à leur égard nous était inter­dite, et nous devions nous en rap­porter aveuglé­ment aux agisse­ments d’une com­mis­sion com­posée exclu­sive­ment de nos adver­saires déclarés. En présence d’un pareil état de choses, il doit nous être per­mis de dire que les man­dats français ne nous inspirent pas le même degré de con­fi­ance que ceux dont la valid­ité a pu être con­statée au grand jour, comme les man­dats belges ou espag­nols ; il est pos­si­ble que les man­dats français fussent tous par­faite­ment réguliers, mais il est pos­si­ble aus­si qu’ils ne le fussent pas tous ; et quand nous voyons les citoyens Frænkel, Johan­nard, Longuet, Ran­vi­er, Sérailler, mem­bres du Con­seil général, siéger au Con­grès en ver­tu seule­ment de man­dats pareils, il nous sem­ble assez étrange qu’ils aient la pré­ten­tion de mieux représen­ter l’In­ter­na­tionale que les Espag­nols, les Belges, les Hol­landais ou les Jurassiens, délégués des fédéra­tions les plus nom­breuses, les plus vivantes, les plus régulière­ment constituées.

Il y avait encore, en dehors du Con­seil général, un cer­tain nom­bre de délégués pourvus de man­dats français, et plusieurs d’en­tr’eux, par pré­cau­tion, n’avaient pas même don­né leur véri­ta­ble nom. De la sorte, nous nous trou­vions en présence de citoyens dont nous ne pou­vions ni véri­fi­er le man­dat, ni même con­stater l’i­den­tité per­son­nelle. Comme ces citoyens ont voté avec le Con­seil général, celui-ci n’a fait aucune obser­va­tion, et a trou­vé que tout était par­faite­ment en règle ; mais si, par aven­ture, l’op­po­si­tion s’é­tait avisée d’amen­er de son côté un cer­tain nom­bre de délégués dans des con­di­tions sem­blables, nous dou­tons que le Con­seil général se fût mon­tré si bon enfant pour eux. Il a don­né, du reste, la mesure de son impar­tial­ité, lorsque, après avoir passé sans obser­va­tion aucune sur les man­dats français, il a cher­ché des chi­canes.… nous allions dire d’Alle­mand, mais on nous reprocherait de fomenter les haines nationales, – aux délégués espag­nols et à plusieurs autres mem­bres de la minorité.

Les qua­tre caté­gories de citoyens dont nous venons de par­ler : délégués du Con­seil général seule­ment, mem­bres du Con­seil général avec des man­dats de com­plai­sance, mem­bres du Con­seil général délégués par des Sec­tions français­es, et délégués de sec­tions français­es en dehors du Con­seil général, for­maient un total d’au moins dix-sept délégués : Dupont, Sex­ton, Vail­lant, Arnaud, Bar­ry, Cour­net, Frænkel , Johan­nard, Longuet, Ran­vi­er, Sérailler, Dumont, Lucain, Swarm, Wal­ter, Vichard, Vil­mot, – qui tous, excep­té Sex­ton, votèrent avec la majorité.

L’ob­ser­va­tion au sujet des man­dats français s’ap­plique, quoique à un moin­dre degré, aux man­dats alle­mands. On sait qu’en Alle­magne la loi empêche l’ex­is­tence régulière de l’In­ter­na­tionale ; il ne peut y avoir en Alle­magne que des adhérents indi­vidu­els à l’As­so­ci­a­tion, mais pas de Sec­tions. Est ce un motif pour empêch­er les délégués des Asso­ci­a­tions ouvrières alle­man­des de siéger dans nos Con­grès ? Nulle­ment : seule­ment il faut leur appli­quer cette règle votée au Con­grès de Bâle, et qui dit que, pour les pays où la loi empêche l’ex­is­tence régulière de l’In­ter­na­tionale, les délégués des Asso­ci­a­tions ouvrières de ces pays peu­vent être admis à siéger dans les Con­grès, mais sans pou­voir vot­er dans les ques­tions admin­is­tra­tives.

L’op­po­si­tion, qui tenait à pouss­er l’e­sprit de con­cil­i­a­tion jusqu’à ses extrêmes lim­ites, n’a pas cru devoir invo­quer cette déci­sion de Bâle con­tre le vote des délégués alle­mands ; mais il n’en est pas moins cer­tain qu’en droit strict, elle aurait pu s’en prévaloir.

Réca­pit­u­lons main­tenant les élé­ments qui com­po­saient la majorité. D’abord les 16 délégués dont nous avons par­lé, et dont les man­dats, ou bien pou­vaient être con­testés, ou bien n’avaient qu’une valeur dou­teuse ; puis les délégués n’ayant que des man­dats alle­mands, au nom­bre de 7 : Bern­hard Beck­er, Cuno, Diet­gen, Kugel­mann, Milke, Schu­mach­er, Scheu ; ensuite Marx et Engels, mem­bres du Con­seil général, et munis de divers man­dats améri­cains et alle­mands ; Lemous­su, mem­bre du Con­seil général, représen­tant une Sec­tion française de Lon­dres ; Less­ner, mem­bre du Con­seil général, représen­tant une Sec­tion alle­mande de Lon­dres ; Wrob­les­ki, mem­bre du Con­seil général, représen­tant une Sec­tion polon­aise de Lon­dres ; Hep­n­er, rédac­teur du Volksstaat de Leipzig, avec un man­dat améri­cain ; Lafar­gue, gen­dre de Marx, représen­tant cette fameuse Nou­velle fédéra­tion madrilène, qui compte neuf mem­bres et qui n’est pas recon­nue par la Fédéra­tion régionale espag­nole, et ayant en out­re un man­dat de Lis­bonne ; enfin deux délégués de Genève, un délégué de Zurich, deux délégués d’Amérique, un délégué du Dane­mark, un délégué d’Aus­tralie, un délégué de Bohème, et un délégué de Hongrie.

En défini­tive, comme l’a très bien fait remar­quer le com­pagnon Bris­mée de Brux­elles, la majorité était essen­tielle­ment for­mée de deux pays où l’In­ter­na­tionale ne peut exis­ter régulière­ment, la France et l’Alle­magne ; et ce sont des représen­tants plus ou moins authen­tiques de ces deux pays, représen­tants dont les ouvri­ers leurs com­pa­tri­otes seront dans l’im­pos­si­bil­ité de con­trôler sérieuse­ment les acte, ce sont ces délégués-là qui ont voulu faire à la Haye la loi à l’In­ter­na­tionale, et qui ont pré­ten­du écras­er de leur majorité fac­tice les fédéra­tions représen­tées par les 22 délégués de la minorité, et dont voici l’énumération :

Fédéra­tion belge : Bris­mée, Coenen, Eber­hardt, Fluse, Her­mann, Splin­gard, Van den Abeele.

Fédéra­tion hol­landaise : Dave, Ger­hard, Gilken, Van den Hout.

Fédéra­tion jurassi­enne : Guil­laume, Schwitzguébel.

Fédéra­tion anglaise : Ecca­r­ius, John Hales, Mot­ter­shead, Roach.

Fédéra­tion espag­nole : Aleri­ni, Far­go. Pel­licer, Marse­lau, Morago.

Par­tie de la fédéra­tion améri­caine : Sauva.

La fédéra­tion ital­i­enne n’é­tait pas représen­tée, mais elle avait man­i­festé d’a­vance son adhé­sion aux principes de l’opposition.

Les obser­va­tions qui précé­dent suf­firont à faire com­pren­dre quelle allait être la nature des travaux d’un Con­grès ain­si com­posé : ces travaux ne pou­vaient être – et ce mot vint involon­taire­ment à la bouche de tous les délégués de l’op­po­si­tion – qu’une mys­ti­fi­ca­tion.

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Nous ne pou­vons songer à don­ner un procès-ver­bal des séances du Con­grès : nous devons nous borner, après en avoir indiqué la com­po­si­tion, à en men­tion­ner les inci­dents principaux.

Les trois journées du lun­di, du mar­di et du mer­cre­di furent entière­ment employées à la véri­fi­ca­tion des mandats.

La com­mis­sion de véri­fi­ca­tion con­tes­ta plusieurs man­dats de délégués de l’op­po­si­tion, entre autres ceux des Espag­nols, celui de deux Améri­cains, et du délégué de la Sec­tion de pro­pa­gande et d’ac­tion social­iste de Genève.

L’ob­jec­tion faite aux Espag­nols était que leur fédéra­tion n’avait pas payé ses coti­sa­tions à Londres.

La majorité se croy­ait sûre de son fait ; mal­heureuse­ment pour elle, les Espag­nols avaient apporté les coti­sa­tions avec eux, dans l’in­ten­tion de les pay­er au Con­grès même, ce qu’ils firent. Une fois ‑ces coti­sa­tions acquit­tées, il sem­blait qu’il ne dût plus y avoir d’ob­jec­tion con­tre les délégués espag­nols, puisque la com­mis­sion n’en avait pas for­mulé d’autres. Mais M. Marx est un homme à ressources ; il trou­va immé­di­ate­ment un nou­veau pré­texte : les Espag­nols étaient impliqués dans la ques­tion de l’Al­liance, il fal­lait sus­pendre leur admis­sion jus-qu’après la dis­cus­sion sur cette ques­tion-là. Cette-tac­tique jésui­t­ique fut déjouée par l’at­ti­tude énergique des Espag­nols : Marse­lau, de Séville, dans un dis­cours écras­ant de mépris pour les machi­na­tions mal­pro­pres de la majorité, mit à nu toutes les petites intrigues employées con­tre l’Es­pagne, et som­ma le Con­grès de déclar­er franche­ment s’il voulait, oui ou non, expulser de l’In­ter­na­tionale la fédéra­tion espag­nole. La majorité n’osa pas répon­dre, et les Espag­nols furent admis.

Les délégués améri­cains dont les man­dats étaient con­testés, étaient Sau­va, des Sec­tions 2, 29 et 42, et West, de la Sec­tion 12. Les dif­férends qui divisent les Sec­tions améri­caines méri­tent une étude spé­ciale, et l’e­space nous manque aujour­d’hui pour en par­ler : nous nous bornerons à dire que le man­dat de la Sec­tion 2 fut annulé, et que Sau­va ne fut admis que comme délégué des Sec­tions 29 et 42 ; le man­dat de la Sec­tion 12 fut annulé aus­si, et West ne put pas siéger au Con­grès. Notons ici cet inci­dent curieux, qu’Ec­ca­r­ius , mem­bre du Con­seil général et ancien cor­re­spon­dant pour l’Amérique, se trou­vant en désac­cord avec ses col­lègues au sujet de cette sec­tion 12, est ouverte­ment accusé par eux d’être affil­ié à l’Al­liance et d’être ven­du au min­istère Glad­stone. C’est du reste ce que dit M. Marx de toute la fédéra­tion anglaise, dont le Con­seil fédéral a osé se met­tre en rébel­lion ouverte con­tre lui.

La Sec­tion de pro­pa­gande et d’ac­tion social­iste de Genève, qui fait par­tie de la Fédéra­tion jurassi­enne, ne se sen­tant pas suff­isam­ment représen­tée par les deux délégués élus au Con­grès de la Chaux- de-Fonds, avait tenu à envoy­er au Con­grès son délégué spé­cial, en la per­son­ne du citoyen Joukowsky. Il arri­va qu’elle ne fut pas représen­tée du tout, la majorité ayant décidé de ren­voy­er indéfin­i­ment l’ex­a­m­en des pou­voirs de Joukowsky, qui se trou­va ain­si, pen­dant toute la durée du Con­grès, à atten­dre un arrêt qui ne fut pas pronon­cé, le Con­grès n’ayant pas eu le temps de s’en occuper.

Une fois la ques­tion des man­dats ter­minée, le Con­grès s’oc­cu­pa de la con­sti­tu­tion de bureau. Le prési­dent pro­vi­soire Van den Abeele fut rem­placé par le citoyen Ran­vi­er ; Sorge (le Karl Marx de New-York) et Dupont furent élus vice-prési­dents. Cette élec­tion fut mar­quée par une petite manœu­vre de Marx, rel­a­tive à Bris­mée, que l’op­po­si­tion por­tait comme can­di­dat à la prési­dence, – mais nous n’avons pas le temps de nar­rer en détail toutes ces mis­ères. Les secré­taires furent Lemous­su pour le français ; Roach pour l’anglais ; Marse­lau pour l’es­pag­nol ; les noms des secré­taires pour l’alle­mand et le hol­landais nous échappent.

Dès l’ou­ver­ture du Con­grès, les Espag­nols avaient déposé une motion d’or­dre ten­dant à faire chang­er le mode de vota­tion. L’usage adop­té jusqu’i­ci, et qui attribue une voix à chaque délégué, per­met aux délégués d’une seule région, si les cir­con­stances géo­graphiques leur per­me­t­tent de venir en grand nom­bre de for­mer à eux seuls la majorité d’un Con­grès. Les Espag­nols. appuyés par les Belges et les Jurassiens, demandaient par con­séquent que le vote se fit, non par tête, mais par fédéra­tion. Cette demande si légitime fut repoussée par la majorité, qui se voy­ait per­due si le vote n’avait plus lieu par tête. En présence de cette déci­sion du Con­grès, les Espag­nols et les Jurassiens déclarèrent qu’ils ne prendraient part à aucun vote, et qu’ils ne con­sid­éraient le Con­grès que comme une sim­ple comédie ; ils annon­cèrent en même temps qu’ils étaient décidés à assis­ter jusqu’à la fin, en sim­ple spec­ta­teurs, aux agisse­ments de la majorité. Plusieurs des Belges et des Hol­landais cessèrent égale­ment de vot­er dès les pre­miers jours.

L’or­dre du jour du Con­grès fut ain­si fixé : 1° Dis­cus­sion sur les pou­voirs du Con­seil général ; 2° Dis­cus­sion sur la propo­si­tion d’in­ter­caler dans les Statuts généraux la réso­lu­tion IX de la Con­férence de Lon­dres rel­a­tive à l’ac­tion poli­tique du pro­lé­tari­at ; 3° Divers­es mesures admin­is­tra­tives, comme élec­tion du Con­seil général, choix du lieu du prochain Con­grès, véri­fi­ca­tion des comptes du Con­seil général. rap­ports de divers­es com­mis­sions, etc.

Sur la propo­si­tion du Con­seil général, une com­mis­sion de cinq mem­bres fut nom­mée pour s’oc­cu­per d’une enquête sur la Société l’Alliance et présen­ter rap­port au Con­grès. Ces cinq mem­bres furent : Cuno, Alle­mand ; Wal­ter, Français ; Lucain, Français ; Vichard, Français ; et Roch Splin­gard, Belge. – Splin­gard fut placé dans la com­mis­sion sur la demande formelle de la minorité, qui tenait à voir clair dans les doc­u­ments par lesquels le Con­seil général pré­tendait appuy­er ses accu­sa­tions. Les trois Français Wal­ter, Lucain et Vichard étaient tous les trois cachés sous un faux nom, tous les trois envelop­pés d’un impéné­tra­ble mys­tère : et c’é­tait à trois citoyens dont l’i­den­tité ne pou­vait pas même être con­statée par le Con­grès, que l’on con­fi­ait la mis­sion d’ou­vrir une enquête d’une pareille grav­ité ! Quant à Cuno, prési­dent de la com­mis­sion, il don­na la mesure de son dis­cerne­ment en provo­quant le jeu­di, en séance publique, un fonc­tion­naire alle­mand auquel il dut faire des excus­es publiques le vendredi.

La plu­part des délégués que cette Com­mis­sion, nom­mée le mer­cre­di, jugea à pro­pos d’ap­pel­er devant elle, déclarèrent qu’ils n’ac­cep­taient pas cette enquête, et refusèrent d’une façon absolue de répon­dre à des ques­tions que per­son­ne, selon eux, n’avait le droit de leur adress­er. D’autres con­sen­tirent à don­ner quelques expli­ca­tions. Mais n’an­ticipons pas sur les travaux de cette fameuse Com­mis­sion ; nous en par­lerons plus loin.

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Tous les prélim­i­naires étant achevés, la comédie des man­dats ter­minée, le bureau nom­mé et l’or­dre du jour fixé, le Con­grès se déci­da à tenir une séance publique, le jeu­di après-midi. Une foule nom­breuse et générale­ment sym­pa­thique se pres­sait dans l’étroit local des séances ; les dis­po­si­tions de la pop­u­la­tion de la Haye à l’é­gard de l’In­ter­na­tionale avaient sen­si­ble­ment changé depuis le dimanche : on avait con­staté que les social­istes n’avaient mis le feu à aucune mai­son et mangé aucun petit enfant ; aus­si la bour­geoisie ne les insul­tait plus dans les rues et les ouvri­ers com­mençaient à s’en­hardir et à man­i­fester ouverte­ment leur sympathie.

Dans cette pre­mière séance publique, après un dis­cours du prési­dent Ran­vi­er, qui fit l’éloge de la Con­férence de Lon­dres, le Con­seil général présen­ta un rap­port sur les événe­ments poli­tiques en Europe pen­dant les trois années qui se sont écoulées depuis le Con­grès de Bâle. Ce rap­port a été pub­lié par divers jour­naux, et paraî­tra prob­a­ble­ment en brochure ; nous croyons donc pou­voir nous abstenir d’en don­ner un résumé qui serait néces­saire­ment incomplet.

Après la lec­ture du rap­port en français, en anglais et en alle­mand, les délégués de la fédéra­tion jurassi­enne, appuyés par divers autres délégués de l’op­po­si­tion, présen­tèrent la réso­lu­tion suivante :

« Le Con­grès de l’As­so­ci­a­tion inter­na­tionale des Tra­vailleurs, réu­ni à La Haye, exprime, au nom du pro­lé­tari­at uni­versel, son admi­ra­tion pour les héroïques cham­pi­ons de la cause de l’é­man­ci­pa­tion du tra­vail, tombés vic­times de leur dévoue­ment, et envoie un salut frater­nel et sym­pa­thique à tous ceux que per­sé­cute en ce moment la réac­tion bour­geoise en France, en Alle­magne, en Dane­mark et dans le monde entier. »

Il n’y eut pas de vote sur cette réso­lu­tion ; elle fut adop­tée par acclamation.

Ensuite le débat s’ou­vrit sur la pre­mière ques­tion de l’or­dre du jour : les pou­voirs du Con­seil général.

Her­mann, délégué des Sec­tions de Liège (Bel­gique), et mem­bre lui-même du Con­seil général, où il rem­plit l’emploi de secré­taire pour la Bel­gique, ouvre la dis­cus­sion. Her­mann appar­tient à l’op­po­si­tion. Les Sec­tions qu’il représente sont d’avis, comme toutes les sec­tions belges en général, que le Con­seil général ne doit pas être un cen­tre poli­tique imposant une doc­trine quel­conque et pré­ten­dant diriger l’as­so­ci­a­tion. Il doit être for­mé autrement qu’il ne l’a été jusqu’à ce jour, chaque pays. pou­vant y nom­mer des représen­tants, sans qu’il puisse s’ad­join­dre aucun mem­bre étranger. Le but pour­suivi par l’In­ter­na­tionale, c’est l’or­gan­i­sa­tion des forces ouvrières dans la lutte con­tre le cap­i­tal, avec cet objec­tif suprême, l’abo­li­tion du salari­at et du pro­lé­tari­at. Chaque pays doit être libre de rechercher les moyens d’ac­tion qui lui con­vi­en­nent. le mieux dans cette lutte. Quant à lui, sa délé­ga­tion est formelle ; elle demande que le Con­grès étab­lisse des con­di­tions telles que le Con­seil général ne puisse plus impos­er aucune direc­tion à l’Association.

Lafar­gue, le gen­dre de Marx, répond à Her­mann. Il par­le de ses man­dats de Lis­bonne et de Madrid, et des instruc­tions qu’ils ren­fer­ment (instruc­tions écrites sous la dic­tée de M. Lafar­gue lui-même). Les attri­bu­tions du Con­seil général doivent être main­tenues ; c’est par lui que l’In­ter­na­tionale existe ; si on le sup­pri­mait, l’In­ter­na­tionale péri­rait. Il dira du Con­seil général ce que Voltaire dis­ait de Dieu : que s’il n’ex­is­tait pas, il faudrait l’inventer.

Guil­laume, délégué jurassien, expose l’opin­ion de sa fédéra­tion dans un dis­cours dont nous repro­duisons les points prin­ci­paux, afin que les mem­bres de la fédéra­tion jurassi­enne puis­sent juger si leur opin­ion a été fidèle­ment exprimée par leur délégué.

Il y a actuelle­ment, dit-il, dans l’As­so­ci­a­tion inter­na­tionale, deux grands courants d’idées. Les uns la con­sid­èrent comme la créa­tion per­ma­nente d’un pou­voir cen­tral, d’un groupe d’hommes pos­sé­dant une cer­taine doc­trine sociale dont l’ap­pli­ca­tion doit émanciper le tra­vail ; ils propa­gent partout leur doc­trine, empêchant toute pro­pa­gande opposée. On pense que c’est grâce à ce groupe, main­tenant une sorte d’ortho­dox­ie, et à cause d’elle, que l’In­ter­na­tionale existe. D’autres, au con­traire, croient que l’In­ter­na­tionale ne résulte pas de l’ac­tion d’un groupe quel­conque d’hommes, mais bien des con­di­tions économiques de chaque con­trée. La sit­u­a­tion ana­logue des tra­vailleurs, dans les divers pays, pro­duit une iden­tité de sen­ti­ments, d’aspi­ra­tions et d’in­térêts qui, spon­tané­ment, donne nais­sance à l’In­ter­na­tionale. Ce n’est pas une con­cep­tion sor­tie d’un cerveau quel­conque, mais la résul­tante néces­saire des faits économiques.

Les mem­bres de notre fédéra­tion ont con­tribué, à Bâle, à remet­tre aux mains du Con­seil général les pou­voirs dont nous nous plaignons aujour­d’hui, nous le recon­nais­sons volon­tiers. C’est instru­its par l’ex­péri­ence, c’est parce que nous avons eu à souf­frir d’abus d’au­torité du Con­seil général, que nous avons été peu à peu amenés à exam­in­er si l’é­ten­due ses attri­bu­tions n’é­tait pas un dan­ger. Nous avons agi en prati­ciens. non en théoriciens.

Le désir émis, il y a un an env­i­ron par notre fédéra­tion, de lim­iter les pou­voirs du Con­seil général, a ren­con­tré l’ad­hé­sion de divers­es fédéra­tions. En Bel­gique, on a même fait la propo­si­tion de le sup­primer. Nous n’é­tions pas allés jusque là. Mais lorsque cette propo­si­tion est par­v­enue à notre con­nais­sance, nous avons cher­ché alors si, dans l’é­tat actuel de l’In­ter­na­tionale, l’ex­is­tence du Con­seil général était néces­saire. Nous avons dis­cuté, nous avons con­sulté les autres fédéra­tions ; qu’est-il advenu de cette enquête ? La majorité des fédéra­tions a été d’avis de main­tenir, non pas une autorité cen­trale, mais un cen­tre de cor­re­spon­dance et de sta­tis­tique. Il nous a sem­blé que les fédéra­tions pour­raient, sans cet inter­mé­di­aire, entr­er en rela­tion entre elles, néan­moins nous avons adhéré à l’opin­ion de la majorité, à con­di­tion que le Con­seil général ne soit qu’un sim­ple bureau de cor­re­spon­dance et de statistique.

Ceux qui désirent main­tenir au Con­seil général les pou­voirs qu’il pos­sède actuelle­ment, ont objec­té qu’il fal­lait avoir un pou­voir fort pour soutenir notre asso­ci­a­tion. L’In­ter­na­tionale sou­tient deux sortes de luttes : la lutte économique, qui se traduit par les-grèves ; la lutte poli­tique, qui, suiv­ant les pays, se traduit par des can­di­da­tures ouvrières ou par la révo­lu­tion. Ces deux luttes sont insé­para­bles ; elles doivent-être menées ensem­ble ; sur ce point, nulle con­tes­ta­tion. Mais à quel titre le Con­seil général serait-il néces­saire pour nous guider dans l’une ou l’autre de ces luttes ? À‑t-il jamais organ­isé une grève ? Non. Il n’a aucune aucune action sur ces con­flits. Lorsqu’ils sur­gis­sent, c’est la sol­i­dar­ité seule qui nous déter­mine à agir. Sou­venez-vous, pour ne par­ler que de la Suisse, quelles protes­ta­tions la fédéra­tion genevoise adres­sa aux jour­naux qui pré­tendaient, lors des grèves de 1868–69, que cette fédéra­tion avait reçu un mot d’or­dre de Lon­dres et de Paris. Quant à nous, nous ne voulons pas que l’In­ter­na­tionale reçoive d’or­dres de Lon­dres ou d’ailleurs.

Pour la lutte poli­tique, le Con­seil général n’est pas davan­tage néces­saire. Ce n’est pas lui qui a jamais con­duit les tra­vailleurs à la révo­lu­tion. Ces grandes man­i­fes­ta­tions s’ef­fectuent spon­tané­ment, sans qu’on ait besoin d’être guidé.

Dès lors, nous con­te­stons l’u­til­ité du Con­seil général. Cepen­dant, nous l’ad­met­tons, si son rôle est réduit aux sim­ples fonc­tions de bureau de cor­re­spon­dance et de statistique.

Serge, de New-York, répond que l’Amérique a fait, elle aus­si, des expéri­ences qui l’ont con­duite à des con­clu­sions opposées à celles de la fédéra­tion jurassi­enne. La fédéra­tion jurassi­enne se déclare enne­mie de l’au­torité ; j’au­rais voulu du moins qu’elle n’eut pas le pou­voir d’im­primer les choses infâmes, qu’elle a publiées…

Ici, inter­rup­tion, tumulte. L’op­po­si­tion somme le prési­dent de rap­pel­er Sorge à l’or­dre. Sorge retire ses dernières paroles, et continue :

On dit que le Con­seil général de Lon­dres n’a jamais organ­isé de grèves : ce n’est pas vrai. Son inter­ven­tion a été des plus effi­caces dans la grève des bronziers de Paris, dans celle des ouvri­ers en machines à coudre de New-York, dans celle des mécani­ciens de Newcastle…

À ces mots, Mot­ter­shead, délégué anglais, inter­rompt de nou­veau, en dis­ant : C’est inex­act, les mécani­ciens de New­cas­tle n’ont rien eu à faire avec le Con­seil général.

Sorge reprend : Le Con­seil général doit être l’é­tat-major de l’as­so­ci­a­tion. Les par­ti­sans de l’au­tonomie dis­ent que notre asso­ci­a­tion n’a pas besoin de tête ; nous pen­sons au con­traire qu’il lui en faut une, et avec beau­coup de cervelle dedans. (On regarde Marx, et on rit.) Nous devons absol­u­ment avoir une forte cen­tral­i­sa­tion, et, pour ter­min­er, en oppo­si­tion à ceux qui deman­dent qu’on dimin­ue les pou­voirs du Con­seil général, je demande qu’on lui en donne davantage.

Après ce dis­cours, la séance publique fut lev­ée. Puis, en séance admin­is­tra­tive, la majorité déclara la dis­cus­sion close, et vota les dis­po­si­tions suiv­antes, con­cer­nant les attri­bu­tions du Con­seil général :

Art. 2. Le Con­seil général est tenu d’exé­cuter les réso­lu­tions du Con­grès, et de veiller dans chaque pays à la stricte obser­va­tion des principes fon­da­men­taux et des statuts et règle­ments généraux de l’Internationale.

Art. 6. Le Con­seil a égale­ment le droit de sus­pendre des branch­es, sec­tions, con­seils ou comités fédéraux et fédéra­tions de l’In­ter­na­tionale jusqu’au prochain Con­grès. Cepen­dant, vis-à-vis des sec­tions appar­tenant à une fédéra­tion, il n’ex­ercera ce droit qu’après avoir con­sulté le Con­seil fédéral respectif.

Dans le cas de la dis­so­lu­tion d’un Con­seil fédéral, le Con­seil général devra deman­der en même temps aux sec­tions de la fédéra­tion d’élire un nou­veau Con­seil fédéral dans trente jours au plus.
Dans le cas de la sus­pen­sion de toute une fédéra­tion, le Con­seil fédéral devra aus­sitôt en avis­er toutes les fédéra­tions. Si la majorité des fédéra­tions le demande, le Con­seil général devra con­vo­quer une con­férence extra­or­di­naire, com­posée d’un délégué par nation­al­ité, qui se réu­ni­ra un Mois après et stat­uera défini­tive­ment sur le différend.

Néan­moins, il est bien enten­du que les pays où l’In­ter­na­tionale est pro­hibée exerceront les mêmes droits que les fédéra­tions régulières.

[|* * * *|]

Le ven­dre­di, sec­onde séance publique. On y dis­cu­ta une propo­si­tion signée d’un cer­tain nom­bre de mem­bres de la majorité, et qui con­sis­tait à inter­caler dans les statuts généraux la réso­lu­tion IX de la Con­férence de Lon­dres, avec la rédac­tion ci-dessous

Dans la lutte con­tre le pou­voir col­lec­tif des class­es pos­sé­dantes, le pro­lé­tari­at ne peut agir comme classe qu’en se con­sti­tu­ant lui-même en par­ti poli­tique dis­tinct, opposé à tous les anciens par­tis for­més par les class­es possédantes.

Cette con­sti­tu­tion du pro­lé­tari­at en par­ti poli­tique est indis­pens­able pour assur­er le tri­om­phe de la révo­lu­tion sociale et de son but suprême, l’abo­li­tion des classes.

La coali­tion des forces ouvrières, déjà obtenue par les luttes économiques, doit aus­si servir de levi­er aux mains de cette classe dans la lutte con­tre le pou­voir poli­tique de ces exploiteurs.

Les seigneurs de la terre et du cap­i­tal se ser­vant tou­jours de leurs priv­ilèges poli­tiques pour défendre et per­pétuer leurs monopoles économiques et asservir le tra­vail, la con­quête du pou­voir poli­tique devient donc le grand devoir du prolétariat.

La dis­cus­sion n’eut pas un car­ac­tère sérieux. Les deux ora­teurs qui soutin­rent la propo­si­tion, Vail­lant et Hep­n­er, n’ap­portèrent pas le moin­dre argument.

Le blan­quiste Vail­lant se bor­na à faire l’éloge de la force et de la dic­tature, en déclarant que ceux qui ne pen­saient pas comme lui étaient des bour­geois ou des intri­g­ants, et qu’une fois la propo­si­tion adop­tée et inter­calée comme arti­cle de foi dans la Bible de l’In­ter­na­tionale (textuel), tout inter­na­tion­al devrait être tenu de se con­former au pro­gramme poli­tique qui y est tracé, sous peine d’ex­pul­sion. – Nous seri­ons curieux de savoir ce que pense la sec­tion romande de la Chaux-de-Fonds des opin­ions de son man­dataire Vaillant.

Hep­n­er du Volksstaat – un des Juifs de la syn­a­gogue de Marx – déclara que les inter­na­tionaux qui, en Suisse, ne vont pas vot­er aux élec­tions poli­tiques, sont les alliés du mouchard Schweitzer en Prusse, et que l’ab­sten­tion du vote con­duit directe­ment au bureau de police. Lors de la guerre fran­co-alle­mande, les absten­tion­nistes dev­in­rent en Alle­magne les plus ardents patri­otes prussiens, et il en est de même partout. Quant à ce qu’on pré­tend, que le Con­seil général veut impos­er une doc­trine spé­ciale, c’est faux : il n’a jamais rien imposé aux Alle­mands, et la doc­trine poli­tique exposée dans les brochures du Con­seil général s’est trou­vée en par­faite har­monie avec les sen­ti­ments des ouvri­ers alle­mands, sans qu’il y ait eu besoin de leur faire aucune vio­lence. – Hep­n­er dit bien d’autre choses encore, ne trai­tant jamais la ques­tion de principes, mais racon­tant une série d’his­to­ri­ettes, les unes fauss­es, les autres ser­vant de pré­texte à de ven­imeuses et calom­nieuses interprétations.

Guil­laume fut le seul délégué de la minorité à qui il fut per­mis de par­ler. C’é­tait un passe-droit, car il y en avait une quin­zaine d’in­scrits avant lui ; mais, comme nous le com­primes plus tard, le plan du Con­seil général était de faire expos­er, en séance publique, les théories de l’op­po­si­tion par la bouche de Guil­laume, puis, à la fin du Con­grès, de frap­per, d’ex­pul­sions celui qui avait été le porte-voix de la minorité, afin de faire croire au grand pub­lic que les principes de la minorité n’avaient eu d’autre défenseur qu’un homme indigne de faire par­tie de l’Internationale.

La réponse de Guil­laume fut très incom­plète, parce que, faute d’une entente préal­able avec ses col­lègues de la minorité, il ne put réu­nir tous les matéri­aux épars dans les mains des divers délégués qui se pro­po­saient de par­ler con­tre la propo­si­tion. En out­re, il répug­nait à la minorité de pro­duire, en séance publique, cer­taines let­tres de mem­bres du Con­seil général, qui don­naient à la propo­si­tion sa véri­ta­ble sig­ni­fi­ca­tion. Guil­laume se bor­na donc à une exposé général de la théorie fédéral­iste et révo­lu­tion­naire, qu’il opposa à la doc­trine com­mu­niste, exposée dans le célèbre Man­i­feste du par­ti com­mu­niste pub­lié en 1848 par. Marx et Engels ; la réso­lu­tion IX de la Con­férence de Lon­dres, dont on pro­pose l’in­ter­ca­la­tion dans les statuts généraux, n’est, d’après la minorité, qu’un pre­mier pas fait dans le sens de ce pro­gramme com­mu­niste. Rel­e­vant le terme d’absten­tion­nistes appliqué aux inter­na­tionaux belges, hol­landais, jurassiens, espag­nols et ital­iens, Guil­laume déclara que ce terme, intro­duit par Proud­hon dans le vocab­u­laire social­iste, prê­tait à l’équiv­oque, et que ce que la minorité du Con­grès voulait, c’é­tait, non l’in­dif­féren­tisme poli­tique, mais une poli­tique spé­ciale, néga­trice de la poli­tique bour­geoise, et que nous appellerons la poli­tique du tra­vail. La dis­tinc­tion entre la poli­tique pos­i­tive de la majorité et la poli­tique néga­tive de la minorité est du reste mar­quée claire­ment par la déf­i­ni­tion du but que l’une et l’autre se pro­pose : la majorité veut la con­quête du pou­voir poli­tique, la minorité veut la destruc­tion du pou­voir poli­tique.

À ce dis­cours, Longuet, jadis proud­honien, mais devenu marx­iste par des raisons de famille, fit une réponse absol­u­ment vide. C’est en vain que nous en avons cher­ché les points prin­ci­paux pour les résumer briève­ment ; il n’y a rien. dans cette harangue dif­fuse : des mots, beau­coup de mots, et pas une idée dessous. La seule chose qu’on puisse pren­dre pour un argu­ment au milieu de ces phras­es, c’est une plaisan­terie qui con­sis­tait à dire que l’o­ra­teur de la minorité n’avait lu ni Proud­hon ni Marx, – plaisan­terie, qui rap­pelle la let­tre M. Lafar­gue, par­lant de l’ig­no­rance bénie de la Fédéra­tion jurassi­enne, et qui a eu le même succès.

La séance publique fut ensuite close ; puis, en séance privée, par le même procédé que la pre­mière lois, la majorité ayant pronon­cé la clô­ture de la dis­cus­sion, la propo­si­tion fut votée.

Ce fut en séance privée que l’on désigna le siège du nou­veau Con­seil général et que l’on procé­da à son élec­tion. Les blan­quistes (Ran­vi­er, Cour­net, Arnaud , Vail­lant) voulaient le main­tenir à Lon­dres, espérant l’avoir ain­si entre leurs mains ; Marx, au con­traire, après s’être servi des blan­quistes con­tre la minorité, voulait à tout prix les éloign­er du Con­seil général, et ce fut de lui et de ses amis que par­tit la propo­si­tion de trans­fér­er le Con­seil en Amérique ; à New-York, pen­sait-il, le Con­seil général, que je plac­erai sur la férule de mon ami Sorge, obéi­ra tou­jours à mon influ­ence, et j’au­rai en même temps l’air de ne me plus mêler de rien et d’avoir don­né un grand exem­ple d’ab­né­ga­tion per­son­nelle. Mais Marx., mal­gré toute sa finesse, n’avait pas sen­ti une chose : c’est que, tout en roulant les blan­quistes et en croy­ant faire un coup de maître des­tiné à éterniser sa dom­i­na­tion sur le Con­seil général, il fai­sait en même temps les affaires de la minorité, qui raison­na ain­si : « Une fois le Con­seil général placé de l’autre côté de l’At­lan­tique, ce sera pour, nous, en fait, comme s’il n’ex­is­tait plus, et l’on va nous fournir la plus belle occa­sion de prou­ver, d’une façon pra­tique, qu’on peut se pass­er de Con­seil général. »

Et en réal­ité, ce furent quelques voix de la minorité, Belges et Hollandais.(les Espag­nols et les Jurassiens ayant cessé de vot­er) qui don­nèrent la majorité pour le choix de New-York ; et tan­dis que Marx se félic­i­tait de la vic­toire qu’il venait de rem­porter sur les blan­quistes, la minorité se félic­i­tait égale­ment de la faute énorme qu’elle venait d’aider à faire com­met­tre aux amis de Marx.

Après ce vote du Con­grès, en effet, la minorité, trou­vant le ter­rain déblayé par les soins mêmes de Marx, put arriv­er à l’en­tente qu’elle avait cher­ché à établir entre ses mem­bres dès le pre­mier jour du Con­grès. Des réu­nions privées de la minorité avaient eu lieu à divers­es repris­es au local de la Sec­tion de la Haye ; tous les mem­bres de l’op­po­si­tion, y com­pris les Anglais, y avaient assisté ; on y avait échangé des idées et con­staté qu’on était d’ac­cord sur le principe d’au­tonomie : restait à exprimer cet accord dans une déc­la­ra­tion à présen­ter au con­grès. Cette déc­la­ra­tion avait sem­blé, au pre­mier abord, une œuvre très laborieuse, vu cer­taines diver­gences de détail entre les délégués de divers­es fédéra­tions ; mais, après le vote trans­portant le Con­seil général à New-York, la chose alla de soi-même. Le same­di matin, on était arrivé à une rédac­tion défini­tive qui fut présen­tée aux sig­na­tures des délégués de l’op­po­si­tion. Tous la signèrent, sauf les Anglais qui avaient déjà dû quit­ter la Haye, mais qui en avaient, dans les réu­nions précé­dentes de la minorité, approu­vé les principes.

Quant au choix des mem­bres du Con­seil général, le Con­grès dut vot­er les yeux fer­més, per­son­ne par­mi les Européens ne con­nais­sant les can­di­dats présen­tés. Notons seule­ment un fait : la can­di­da­ture de Sorge ne fut pas mise en avant, parce qu’elle eût cer­taine­ment échoué, la per­son­nal­ité de ce délégué étant antipathique même à une par­tie de la majorité ; mais pour per­me­t­tre l’en­trée ultérieure de Sorge au Con­seil, il fut décidé que le nou­veau Con­seil aurait, non pas la fac­ulté, mais le devoir de s’ad­join­dre trois mem­bres, dont nous con­naîtrons les noms plus tard.

Les blan­quistes, furieux d’avoir été joués par Marx, avaient quit­té le Con­grès ; Ran­vi­er, en aban­don­nant la prési­dence où il fut rem­placé par Sorge, déclara que l’In­ter­na­tionale était per­due ; et la minorité, de plus en plus com­pacte et résolue, ayant de plus en plus con­science qu’en elle était la véri­ta­ble représen­ta­tion de l’In­ter­na­tionale, dis­ait au con­traire : l’In­ter­na­tionale est sauvée, elle va repren­dre pos­ses­sion d’elle-même ; l’au­torité du Con­seil général, votée en principe par la majorité, a été abolie de fait par le choix de New-York.

Dis­ons encore que dans la même séance, il fut décidé que le prochain Con­grès général aurait lieu en Suisse.

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Pas­sons rapi­de­ment sur divers inci­dents sec­ondaires, et sur la troisième et dernière séance publique, du same­di, où il n’y eut plus de dis­cus­sion, mais de sim­ples dis­cours de pro­pa­gande adressés au pub­lic hol­landais, – pour arriv­er à la dernière des ques­tions impor­tantes traitées par le Congrès.

La Com­mis­sion d’en­quête sur l’Al­liance, nom­mée le mer­cre­di, employa plusieurs soirées à exam­in­er des doc­u­ments qui lui furent remis par Engels, et à enten­dre divers témoins. Cette com­mis­sion, com­posée comme nous l’avons dit, man­i­fes­ta d’abord l’é­trange pré­ten­tion de se pos­er en juge d’in­struc­tion : l’in­ter­roga­toire des témoins devait être secret, et on devait ensuite procéder à des con­fronta­tions et chercher à pren­dre les témoins en défaut. Une par­tie de ceux qui furent appelés de la sorte refusèrent de répon­dre ; d’autres, les accusa­teurs, entret­inrent au con­traire pen­dant de longues heures la com­mis­sion de leurs griefs. Nous ne pou­vons pas dire ce qui se pas­sa dans ces séances de la com­mis­sion ; nous ne con­nais­sons pas les dépo­si­tions qui y furent faites, nous n’avons pas vu les pièces qui y furent pro­duites ; mais il suf­fi­ra, pour édi­fi­er nos lecteurs, de leur faire con­naître les opin­ions de deux des mem­bres de la commission.

Roch Splin­gard , après avoir assisté à tous ces débats mys­térieux, après avoir enten­du les révéla­tions de MM. Marx et Engels, déclara à qui voulut l’en­ten­dre que l’en­quête ne pou­vait aboutir à rien, que les accusa­teurs n’avaient apporté aucun doc­u­ment sérieux, que toute cette affaire était une mys­ti­fi­ca­tion, et qu’on lui avait fait per­dre son temps en le plaçant dans une com­mis­sion pareille. Du reste, on trou­vera plus loin le rap­port écrit qu’il a présen­té, comme minorité de la Commission.

Un autre mem­bre de la com­mis­sion, le Français Wal­ter, appar­tenant à la majorité du Con­grès (point à not­er) fut si dégoûté de tout ce qu’il vit et enten­dit dans la com­mis­sion, qu’il écriv­it à celle-ci une let­tre pour lui annon­cer qu’il cesserait de par­ticiper à ses travaux et qu’il décli­nait toute respon­s­abil­ité à l’é­gard des con­clu­sions qu’elle pour­rait. pren­dre. Il est, vrai que le same­di soir, le citoyen Wal­ter, ayant changé d’opin­ion – on ver­ra sous quelles influ­ences – essaya de rétracter sa let­tre ; mais ce change­ment subit ne fit que mon­tr­er plus claire­ment la pres­sion exer­cée, d’un cer­tain côté, sur la pau­vre Com­mis­sion d’enquête.

Autre fait sig­ni­fi­catif. Le same­di, vers les qua­tre heures du soir, au local de la sec­tion hol­landaise, les citoyens Cuno, Lucain et Vichard, qui for­maient à eux. seuls la com­mis­sion – Wal­ter s’é­tant retiré et Splin­gard faisant minorité con­tre eux – déclarèrent à Guil­laume que, mal­gré toute la peine qu’ils s’é­taient don­née, ils n’avaient pu aboutir à aucun résul­tat sérieux, et que les travaux de la com­mis­sion d’en­quête, lorsqu’elle aurait à présen­ter son rap­port le soir même au Con­grès, rap­pelleraient la mon­tagne accouchant d’une souris. Une con­ver­sa­tion ami­cale s’en­gagea ensuite entre Lucain et Guil­laume au sujet de la réor­gan­i­sa­tion des sec­tions en France, de l’u­til­ité qu’il y aurait à con­stituer un Con­seil fédéral français, etc.; Lucain témoigna à Guil­laume la plus grande con­fi­ance, lui deman­da d’en­tr­er en cor­re­spon­dance avec lui, lui don­na son adresse et son véri­ta­ble nom. Puis ils se séparèrent, et la com­mis­sion ren­tra en séance pour enten­dre Marx ! Marx n’ap­por­ta pas de nou­veaux doc­u­ments, il avait tout fait présen­ter par Engels : que put-il dire à la com­mis­sion ? nous l’ig­norons ; tou­jours est-il que les dis­po­si­tions des trois citoyens qui venaient de causer avec Guil­laume se mod­i­fièrent subite­ment, et que Wal­ter lui-même, abju­rant son indépen­dance, se pré­para à désavouer sa let­tre de la veille.

Et c’est après cette entre­vue avec Marx que la com­mis­sion, soudain con­ver­tie à d’autres sen­ti­ments, rédi­gea ses mémorables con­clu­sions ; et ici se place un autre fait car­ac­téris­tique : les trois juges de la majorité, inca­pable de rédi­ger ces quelques phras­es en français gram­mat­i­cal, furent oblig­és de se faire aider par Splin­gard, qui, tout en protes­tant con­tre leurs con­clu­sions, en amen­da le style autant que la chose était faisable.

Et c’est à la suite de tout cela que le same­di soir, en séance admin­is­tra­tive, quelques instants avant la clô­ture du Con­grès, Lucain, rap­por­teur de la com­mis­sion, vint lire le mémorable rap­port que voici :

Rap­port de la com­mis­sion d’en­quête sur la société l’Alliance.

Le temps ayant man­qué à la com­mis­sion d’en­quête pour vous présen­ter un rap­port com­plet, elle ne peut que vous fournir une appré­ci­a­tion, motivée sur des doc­u­ments qui lui sont com­mu­niqués et les dépo­si­tions qu’elle a reçues.

Après avoir enten­du les citoyens Engels, Karl Marx, Wrob­les­ki, Dupont, Sérailler et Swarm pour l’Association,

Et les citoyens Guil­laume, Schwitzgué­bel, Joukowsky, Mor­a­go, Marse­lau, Far­ga Pel­licer, accusés de faire par­tie de la société secrète l’Alliance ;

Les sous­signés déclarent :

  1. Que l’Al­liance secrète fondée avec des statuts com­pléte­ment opposés à ceux de l’As­so­ci­a­tion inter­na­tionale des tra­vailleurs, a existé, mais qu’il ne lui est pas suff­isam­ment prou­vé qu’elle existe encore ;
  2. Qu’il est prou­vé par un pro­jet de statuts et des let­tres signées « Bak­ou­nine » que ce citoyen a, ten­té et peut-être réus­si, de fonder, en Europe, une Société appelée l’Al­liance, ayant des statuts com­pléte­ment dif­férents au point de vue social et au point de vue poli­tique de ceux de l’As­so­ci­a­tion inter­na­tionale des Travailleurs ;
  3. Que le citoyen Bak­ou­nine. s’est servi de manœu­vres fraud­uleuses ten­dant à s’ap­pro­prier tout ou par­tie de la for­tune d’autrui, ce qui con­stitue le fait d’escroquerie ;

Qu’en out­re pour. ne pas devoir rem­plir ses engage­ments, lui ou ses agents, ont eu recours à l’intimidation.

Pour ces motifs ,

Les citoyens mem­bres de la com­mis­sion deman­dent au Congrès :

  1. D’ex­clure le citoyen Bak­ou­nine de l’As­so­ci­a­tion inter­na­tionale des Travailleurs ;
  2. D’ex­clure égale­ment les citoyens Guil­laume et Schwitzgué­bel, con­va­in­cus qu’ils font encore par­tie de la Société dite l’Alliance ;
  3. Que dans l’en­quête il. nous a été prou­vé. que les citoyens Mal­on, Bous­quet, – ce dernier secré­taire de com­mis­saire de police à Béziers (France), – et Louis Marc­hand, ayant demeuré à Bor­deaux, tous con­va­in­cus d’agisse­ments ayant pour but la désor­gan­i­sa­tion de la Société inter­na­tionale des Tra­vailleurs ; la com­mis­sion demande égale­ment leur expul­sion de la Société.
  4. Qu’en ce qui con­cerne les citoyens Mor­a­go, Far­ga Pel­licer, Marse­lau, Aleri­ni et Joukowsky, , la com­mis­sion s’en rap­por­tant à leurs déc­la­ra­tions formelles de ne plus faire par­tie de ladite Société demande que le Con­grès les déclare hors de cause.

Pour met­tre à cou­vert leur respon­s­abil­ité, les mem­bres de la com­mis­sion deman­dent que les doc­u­ments qui leur ont été com­mu­niqués. ain­si que les dépo­si­tions faites, seraient pub­liés par eux dans un organe offi­ciel de l’association.

La Haye, le 7 sep­tem­bre 1872.

Le Prési­dent, Ph.-P. Cuno, délégué de Stuttgard et de Dusseldorf.

Le Secré­taire, Lucain, délégué de France.

Quelques cour­tes obser­va­tions fer­ont voir à la fois la stu­pid­ité et l’in­famie de ce document :

On y par­le de la Société l’Alliance, tan­tôt comme d’une société secrète, tan­tôt comme d’une société publique, de sorte que d’un bout à l’autre du rap­port règne une con­fu­sion com­plète sur ce point.

On y dit, d’une part, que l’Alliance secrète a existé, mais qu’il n’est pas suff­isam­ment prou­vé qu’elle existe encore, et plus loin que Bak­ou­nine a ten­té, et peut-être réus­si, de fonder une Société appelée l’Al­liance, – et d’autre part la com­mis­sion se dit con­va­in­cue que Guil­laume et Schwitzgué­bel font encore par­tie de la Société dite l’Al­liance. Est-il pos­si­ble de tomber dans une con­tra­dic­tion plus enfan­tine ? Car, ou bien la com­mis­sion affirme, comme elle le fait plus haut, qu’il ne lui est pas suff­isam­ment prou­vé que l’Al­liance existe encore, et alors il est absurde de dire qu’elle est con­va­in­cue que Guil­laume et Schwitzgué­bel en font encore par­tie ; ou bien, en effet, il est prou­vé que Guil­laume et Schwitzgué­bel font encore par­tie d’une Société dite l’Al­liance, et alors la Com­mis­sion ne sait ce qu’elle dit en pré­ten­dant que l’ex­is­tence même de cette Société ne lui est pas suff­isam­ment prouvée.

La com­mis­sion affirme que cette Alliance avait des Statuts com­pléte­ment opposés à ceux de l’In­ter­na­tionale. Or la vérité, que la Com­mis­sion con­naît aus­si bien que nous, est que l’Al­liance a réelle­ment existé ; que Bak­ou­nine a non-seule­ment ten­té, mais réus­si à la fonder ; qu’elle a fonc­tion­né au grand jour, en pub­lic, au su de tout le monde ; que c’est là un fait con­nu de tous ceux qui s’oc­cu­pent du mou­ve­ment social­iste ; et que le pro­gramme de cette Alliance et les statuts de la Sec­tion qui a porté ce nom à Genève ont été approu­vés en 1869 par le Con­seil général de Lon­dres, en sorte qu’ils ne pou­vaient pas être opposés à ceux de l’Internationale.

Plus loin, la com­mis­sion for­mule con­tre Bak­ou­nine une accu­sa­tion d’e­scro­querie. Or, à l’ap­pui d’une accu­sa­tion si grave, il n’a pas été fourni au Con­grès le plus petit brin de preuve, et l’ac­cusé n’a pas été ni prévenu ni enten­du ! Il y a donc là une diffama­tion pure et sim­ple. Mais il est inutile d’in­sis­ter là-dessus pour le moment : l’hon­neur de Bak­ou­nine ne peut pas être atteint par de sem­blables indignités.

Le prési­dent de la com­mis­sion, Cuno, expli­qua au Con­grès que la com­mis­sion n’avait, à la vérité, reçu aucune preuve matérielle des faits imputés aux citoyens mis en cause, mais qu’elle avait acquis à leur égard une cer­ti­tude morale ; et que, n’ayant pas d’ar­gu­ments à présen­ter au Con­grès à l’ap­pui de son opin­ion, la com­mis­sion se bor­nait à lui deman­der un vote de con­fi­ance !

Il fut don­né lec­ture ensuite de la déc­la­ra­tion de Roch Splin­gard, dont voici les termes : 

« Je proteste con­tre le rap­port de la com­mis­sion d’en­quête sur l’Al­liance et me réserve de faire val­oir mes raisons devant le Con­grès. Une seule chose me parait acquise, au débat, c’est la ten­ta­tive de M. Bak­ou­nine d’or­gan­is­er une société secrète au sein de l’association.

Quant aux expul­sions pro­posées par la majorité de la com­mis­sion d’en­quête, je déclare ne pou­voir me pronon­cer comme mem­bre de ladite com­mis­sion, n’ayant pas reçu de man­dat à ce sujet, et me déclarant prêt à com­bat­tre cette déci­sion devant le Congrès.

Signé : Roch Splingard. »

Splin­gard dévelop­pa sa protes­ta­tion en quelques paroles énergiques, qui firent jus­tice du rap­port de la com­mis­sion et de l’é­trange dis­cours de Cuno.

Guil­laume, invité à se défendre, refusa de le faire, en dis­ant que ce serait avoir l’air de pren­dre au sérieux la comédie organ­isée par la majorité. Il se bor­na à faire remar­quer que c’é­tait le par­ti fédéral­iste tout entier que la majorité cher­chait à attein­dre par les mesures dirigées con­tre quelques-uns de ses mem­bres ; mais, ajou­ta-t-il, votre vengeance vient trop tard, nous avons pris les devants, notre pacte de sol­i­dar­ité est fait et signé, et nous allons vous le lire.

Et là-dessus, Dave, délégué de la Haye, don­na lec­ture de la déc­la­ra­tion suivante :

Déc­la­ra­tion de la minorité.

Nous sous­signés, mem­bres de la minorité du Con­grès de La Haye, par­ti­sans de l’au­tonomie et de la fédéra­tion des groupes tra­vailleurs, devant le vote de déci­sions qui nous sem­blent aller à l’en­con­tre des principes admis par les pays que nous représen­tons, mais désir­ant éviter toute espèce de scis­sion dans le sein de l’As­so­ci­a­tion inter­na­tionale des Tra­vailleurs, faisons les déc­la­ra­tions suiv­antes, que nous soumet­tons à l’ap­pro­ba­tion des sec­tions qui nous ont délégués :

  1. Nous con­tin­uerons avec le Con­seil général nos rap­ports admin­is­trat­ifs con­cer­nant le paiement des coti­sa­tions, la cor­re­spon­dance et la sta­tis­tique du travail ;
  2. Les fédéra­tions représen­tées par nous, établiront entre elles et toutes les branch­es de l’In­ter­na­tionale régulière­ment con­sti­tuées, des rap­ports directs et continus ;
  3. Dans le cas où le Con­seil général voudrait s’ingér­er dans les affaires intérieures d’une fédéra­tion, les fédéra­tions représen­tées par les sous­signés s’en­ga­gent sol­idaire­ment à main­tenir leur autonomie tant que ces fédéra­tions n’en­treront pas dans une voie directe­ment con­traire aux statuts généraux de l’In­ter­na­tionale, approu­vés au Con­grès de Genève ;
  4. Nous enga­geons toutes les fédéra­tions et sec­tions à se pré­par­er, d’i­ci au prochain Con­grès général, au tri­om­phe, dans le sein de l’In­ter­na­tionale, comme base de l’Or­gan­i­sa­tion du tra­vail, des principes de l’au­tonomie fédérative ;
  5. Nous répu­dions haute­ment tout rap­port avec le soi-dis­ant Con­seil fédéral­iste uni­versel de Lon­dres ou toute autre organ­i­sa­tion sem­blable, étrangère à l’Internationale.

Signé : Aleri­ni, délégué de la fédéra­tion d’Es­pagne ; Far­ga Pel­licer, id.; Mor­a­go, id.; Marse­lau, id.; Bris­mée, délégué belge ; Coenen, id.; Fluse, id.; Van den Abeele, id.; Eber­hardt, id.; Schwitzgué­bel, délégué jurassien ; Guil­laume, id.; Dave, délégué de Hol­lande ; Ger­hard, id.; Sau­va, délégué d’Amérique.

Les mem­bres de la majorité écoutèrent silen­cieuse­ment cette lec­ture inat­ten­due. Aucune obser­va­tion ne fut faite. Et cha­cun ayant hâte d’en finir, le prési­dent fit procéder au vote par appel nom­i­nal sur les expul­sions pro­posées par la commission.

Un tiers à peu près des délégués avaient quit­té le Con­grès ; il n’en restait plus qu’une quarantaine.

L’ex­pul­sion de Bak­ou­nine fut pronon­cée par 27 oui con­tre 7 non et 7 absten­tions (les abs­tenants étaient les 4 Espag­nols, les 2 Jurassiens et un autre mem­bre de la minorité.)

L’ex­pul­sion de Guil­laume fut pronon­cée par 25 oui con­tre 9 non et 8 absten­tions (les abs­tenants, étaient les mêmes, plus l’Ir­landais Macdonnell).

À l’é­gard de Schwitzgué­bel, nous ignorons le chiffre des oui. Il y eut 17 non et 9 absten­tions. Les non et les absten­tions l’emportant sur les oui, l’ex­pul­sion ne fut pas pronon­cée [[Nous avons emprun­té ces chiffres à la Lib­erté de Brux­elles, nous ne pou­vons donc en garan­tir la com­plète exactitude.]].

Schwitzgué­bel protes­ta immé­di­ate­ment ; il fit remar­quer que son expul­sion était pro­posée exacte­ment pour les mêmes motifs que celle de Guil­laume, et qu’il était absurde d’ex­pulser l’un et pas l’autre. La majorité ne répon­dit rien, et Guil­laume déclara de son côté qu’il con­tin­u­ait à se con­sid­ér­er comme mem­bre de l’Internationale.

Un mem­bre de la majorité pro­posa de laiss­er tomber la demande d’ex­pul­sion for­mulée con­tre les citoyens Mal­on, Bous­quet et Marc­hand ; l’ex­em­ple que nous venons de faire, ajou­ta-t-il, suf­fi­ra. La majorité acquiesça, et l’on pas­sa outre.

Ain­si le citoyen Bous­quet, accusé par le rap­port de la com­mis­sion d’être un mouchard, est resté mem­bre de l’In­ter­na­tionale, par la volon­té de la majorité, qui n’a pas trou­vé qu’il fût néces­saire de l’expulser !

La même com­mis­sion qui avait eu à s’oc­cu­per de l’en­quête sur l’Al­liance, avait reçu man­dat d’en­ten­dre les accu­sa­tions que les délégués de divers­es fédéra­tions appor­taient à leur tour con­tre le Con­seil général, pour abus de pou­voirs, vio­la­tion des statuts, calom­nies, etc. Mais la com­mis­sion déclara que le temps lui avait man­qué pour s’oc­cu­per de cette sec­onde par­tie de sa tâche, en sorte que l’ex­a­m­en des actes du Con­seil général, bien autrement impor­tant que l’en­quête dérisoire sur l’Al­liance. ne put avoir lieu.

Après ces belles déci­sions, le prési­dent Sorge prononça la clô­ture du Congrès.

[|* * * *|]

Le lende­main, dimanche 8 sep­tem­bre, les délégués quit­tèrent la Haye pour se ren­dre à Ams­ter­dam, où ils étaient appelés par la Sec­tion de cette ville. La sépa­ra­tion entre la majorité et la minorité se fit sen­tir à cette occa­sion d’une manière pronon­cée. Un meet­ing, auquel assistèrent env­i­ron 150 per­son­nes, fut don­né à midi dans un local en dehors de la ville ; les ora­teurs de la majorité y par­lèrent seuls ; Marx, Beck­er, Sorge et quelques autres pronon­cèrent des dis­cours qui furent écoutés avec beau­coup de froideur ; la minorité s’ab­stint. Par con­tre, l’après-midi, la minorité tint une réu­nion famil­ière au local des forg­erons, et la franche cor­dial­ité qui y régna fut un dédom­mage­ment de l’écœu­rant spec­ta­cle que la majorité avait présen­té huit jours durant aux yeux de l’op­po­si­tion. Presque toutes les fédéra­tions de l’In­ter­na­tionale étaie représen­tées dans cette réu­nion toute intime : Améri­cains, Anglais, Irlandais, Hol­landais, Belges, Russ­es, Français, Ital­iens, Espag­nols, Jurassiens. Le soir, la minorité se ren­dit à une réu­nion publique organ­isée par les typographes en grève ; plusieurs cen­taines de per­son­nes, dont beau­coup de femmes, étaient présentes. Les délégués de l’In­ter­na­tionale furent invités à pren­dre la parole ; et, à titre de protes­ta­tion con­tre les ukas­es de la majorité, ce fut Guil­laume, expul­sé la veille par ces messieurs, qu’ils chargèrent de par­ler au nom de l’In­ter­na­tionale. Son dis­cours, traduit en hol­landais par Dave, fut accueil­li avec beau­coup d’en­t­hou­si­asme par les typographes. Dave et Bris­mée par­lèrent ensuite. M. Engels, qui s’é­tait four­voyé dans cette réu­nion, voy­ant les dis­po­si­tions des ouvri­ers hol­landais, se hâta de s’éclipser.

Enfin, la journée se ter­mi­na par une réu­nion de la Sec­tion d’Am­s­ter­dam. Il y fut don­né lec­ture de la déc­la­ra­tion de la minorité, qui fut approu­vée à l’u­na­nim­ité ; et une dis­cus­sion appro­fondie des principes de l’In­ter­na­tionale put con­va­in­cre les délégués que la sec­tion d’Am­s­ter­dam, de même que les autres sec­tions de la Hol­lande, entend marcher comme nous dans la voie de l’au­tonomie et du fédéralisme.

Le lun­di soir, la plu­part des délégués de la minorité assistèrent à Brux­elles à une réu­nion de la fédéra­tion brux­el­loise. Il ne nous appar­tient pas d’an­non­cer les déci­sions qui y furent pris­es ; il nous suf­fi­ra de dire que l’e­sprit qui ani­mait cette assem­blée, présidée par le com­pagnon Vic­tor Arnould, rédac­teur de la Lib­erté, a été, pour les délégués des autres fédéra­tions qui y assis­taient, un gage cer­tain que les sec­tions belges ne per­me­t­tront jamais à per­son­ne de porter atteinte à leur pleine et entière autonomie.

Les délégués jurassiens quit­tèrent Brux­elles le mar­di, en com­pag­nie des délégués espag­nols, qui avaient reçu man­dat de pass­er par la Suisse pour s’en­ten­dre avec la fédéra­tion jurassi­enne, et si pos­si­ble avec la fédéra­tion ital­i­enne, dont les délégués étaient atten­dus dans le Jura pour la sec­onde semaine de septembre.