La Presse Anarchiste

Complot clérical et combat laïque

Avant-propos

L’his­to­rien Michelet, plusieurs fois cité, écrivait : « La lib­erté du catholi­cisme dans un gou­verne­ment répub­li­cain est unique­ment et sim­ple­ment la lib­erté de conspiration. »

Il peut sem­bler para­dox­al que la bour­geoisie con­spire au sein de son pro­pre régime alors que les représen­tants de la classe ouvrière en sont réduits bien sou­vent à lut­ter pour une « légal­ité ». Le prob­lème se résume à savoir si l’idéal révo­lu­tion­naire peut mieux se dévelop­per dans les mass­es au sein d’un régime de lib­erté qu’au sein d’un régime de dictature…

Tou­jours est-il que l’Église « con­spire » selon le mot de Michelet et que cela est dans l’or­dre des choses. Cha­cun agit selon son idéolo­gie et celle de l’Église catholique est basée sur la cer­ti­tude qu’elle a de pos­séder une fois pour toutes la Vérité pleine et entière. « On ne saurait accorder la même lib­erté à la Vérité et à l’Er­reur » écrivaient en 1948 les jésuites de la « Civit­ta Cat­toli­ca ». Les dernières déc­la­ra­tions de Jean XXIII sont de la même veine et enlèvent toutes leurs illu­sions aux chré­tiens « pro­gres­sistes » qui rêvent de réformer l’Église. Cette con­spir­a­tion des clercs ne peut avoir de fin puisqu’ils sont per­suadés qu’ils déti­en­nent la seule morale capa­ble de gou­vern­er les sociétés. Un avan­tage est con­sid­éré par eux comme un dû et en appelle un autre. Par un dogme, le Christ est proclamé « Roi de la Terre », comme il est bien obligé de gou­vern­er par per­son­ne inter­posée, cela veut dire que les prêtres qui sont « d’autres Christ » représen­tent un Impéri­al­isme permanent.

Ce désor­dre dans l’É­tat répub­li­cain, dont par­lait Michelet, sig­ni­fie sim­ple­ment que l’Église lut­tera tou­jours con­tre tous les États, dans leur sein, car, ain­si que le mon­trait Bak­ou­nine, elle est elle-même l’É­tat par­fait, l’É­tat par excel­lence. Dès lors, la seule solu­tion logique pour un catholique de bon aloi réside dans un État entière­ment sous la coupe de l’Église. C’est bien le point de vue de Mon­sieur Georges Sauge, nou­veau philosophe récem­ment apparu sur la scène poli­tique, qui se proclame le théoricien d’un « nation­al-catholi­cisme ». Son organ­i­sa­tion s’ap­pelle le « Cen­tre d’É­tudes Supérieures de Psy­cholo­gie Sociale ». Ceux qui vien­nent « étudi­er » là sont les mem­bres de « Jeune Nation », du « M.P.13 », d’«Aspects de la France » et de l’«U.D.C.A. » [[Avant qu’il ne soit arrêté par la police gaulliste fin jan­vi­er 60, il « enseignait » aus­si aux cadres de l’ar­mée. (St Cyr).]]. Ce sont les mêmes que ceux qui déclenchèrent l’émeute d’Al­ger. Le général Chas­sin, « maquis­ard » du 13 mai, a défi­ni les objec­tifs du mou­ve­ment : « C’est la lutte de Dieu con­tre Satan ! ». On pour­rait sourire devant ces mata­mores d’opérette, devant ce Bidault rassem­blant pour le plus grand bien de la chré­tien­té ceux qui le com­bat­taient et le dénonçaient en d’autres temps. Les événe­ments d’Al­gérie doivent nous éclairer.

Bien des chré­tiens essaieraient de nous démen­tir en affir­mant d’abord que l’Église recon­naît le principe de la « laïc­ité » de l’É­tat. C’est ce qu’af­firme l’ab­bé Jacques Bur dans un récent ouvrage qui fut le cheval de bataille des cléri­caux pen­dant la lutte menée con­tre l’É­cole laïque : « Laïc­ité et Prob­lèmes sco­laires » (Édi­tions de la Bonne Presse.)

« Selon les cir­con­stances et selon les sen­ti­ments de qui en fait usage, la notion de laïc­ité peut recou­vrir, soit une neu­tral­ité pos­i­tive et bien­veil­lante de l’É­tat en face de toutes les croy­ances religieuses, soit une neu­tral­ité jalouse et hargneuses érigée à la hau­teur d’un principe, voire d’un idéal, soit même un laï­cisme doc­tri­naire, expres­sion qua­si religieuse d’un human­isme pos­i­tiviste ou athée ».

Déclare ce digne abbé. Et il développe : « Dans le pre­mier cas, il s’ag­it d’une solu­tion pra­tique apportée aux prob­lèmes que posent dans un état mod­erne les divi­sions religieuses…».

C’est évidem­ment la solu­tion la meilleure pour l’Église lorsqu’elle n’a pas le pou­voir. En effet, d’après les mêmes jésuites cités plus haut, il faut deman­der l’é­gal­ité entre les cultes lorsque l’on est pas sûr de pos­séder la prépondérance. Car il s’ag­it bien ici de posi­tion tac­tique, l’ab­bé Bur ajoute : « Vu les con­di­tions français­es et le car­ac­tère par­ti­c­uli­er des luttes religieuses en France, les catholiques français peu­vent la juger accept­able et la met­tre loyale­ment en œuvre ». Remar­quons que les posi­tions « laïques » des chré­tiens de l’U.G.S. ne vont sou­vent pas beau­coup plus loin que celle-là. Après avoir pré­cisé que le sec­ond cas est « un laï­cisme qui n’ose pas dire son nom », l’au­teur l’ap­pré­cie ain­si : « Il aboutit à ce para­doxe de présen­ter comme une fin la neu­tral­ité qui ne saurait être qu’un moyen au ser­vice d’une fin véri­ta­ble (…)». Voilà ce que pense l’Église de la fameuse « laïc­ité-neu­tral­ité » prônée par cer­tains laïques en « peau de lapin ».

L’ex­pres­sion « fin véri­ta­ble » est déli­cieuse et sig­ni­fie que lorsque les catholiques admet­tent cette sit­u­a­tion de neu­tral­ité, c’est comme un moin­dre mal. Mais, voyons plutôt com­ment Bur voir le troisième cas qui est, après tout, le nôtre. Sachez que nous pro­fes­sons « une méta­physique qui entend s’im­pos­er par la ruse, sous le cou­vert de la pre­mière acceptation ».

Si nous avons cru devoir faire cette longue cita­tion, c’est qu’elle exprime le véri­ta­ble vis­age de l’Église et surtout – ce qui nous intéresse – son MÉCANISME de pen­sée. Pour mal­hon­nête qu’elle soit, la déf­i­ni­tion de l’idéal laïque faite par l’ab­bé Bur prou­ve encore une fois que les catholiques sont absol­u­ment CONGENITALEMENT inca­pables de sor­tir de leurs con­cep­tions. Cet human­isme pos­i­tiviste ou athée n’est pas con­di­tion­né (parait-il) par une con­cep­tion matéri­al­iste du monde, il est réduit par ces gens-là en méta­physique ! Étant eux-mêmes méta­physi­ciens, ils ne peu­vent admet­tre que d’autres basent leur vision du monde sur autre chose. Or, la méta­physique qui est la recherche des « caus­es pre­mières » pour­rait bien être selon un mot célèbre : « La sci­ence de Rien ». Il est humain et le bon sens pop­u­laire l’a remar­qué déjà depuis longtemps, on juge les autres d’après soi-même. « La soi-dis­ant méta­physique des athées les con­duirait à la ruse et à la force » ? Pour nous, c’est bien au con­traire la recherche d’ab­solu qui est con­tenue dans toute méta­physique qui crée l’Au­torité, c’est-à-dire la force et la ruse. Nous n’in­sis­terons pas sur ces choses élé­men­taires, sinon pour soulign­er le petit esprit de nos adver­saires. Quelqu’un a dit un jour que l’hy­pothèse la plus admis­si­ble en ce qui con­cerne la foi chré­ti­enne est qu’elle serait en quelque sorte une paralysie d’un secteur du cerveau. Con­sta­tons sim­ple­ment l’im­pos­si­bil­ité des chré­tiens à définir objec­tive­ment une opin­ion con­traire à la leur : Ce qui est pour le moins une absence de cet esprit d’U­ni­ver­sal­ité qu’ils devraient pos­séder par déf­i­ni­tion. Cela con­duit notre abbé à affirmer que, selon la déc­la­ra­tion de feu Pie XII, « une juste et saine laïc­ité de l’É­tat est un des principes de la doc­trine catholique»’. Qui défini­ra ce qui est « juste et sain » ? Ceux qui déti­en­nent le priv­ilège de pos­séder la Vérité totale, naturellement…

Et ceci nous amène à exam­in­er com­ment les cléri­caux et leurs doc­tri­naires. con­sid­èrent l’É­tat. Il sem­ble bien qu’il n’y ait dans la société, selon l’ab­bé Bur, que deux forces réelles con­di­tion­nant la vie des indi­vidus : l’Église et l’É­tat. Actuelle­ment, une con­cur­rence existe, comme elle a d’ailleurs existé dans tous les temps. On sait la résis­tance opiniâtre que soutin­rent les rois de France pour empêch­er l’Église de s’im­planter dans le pou­voir tem­porel. Des hommes, tel Saint-Louis par exem­ple, en vin­rent à être plus laïques que nos gou­ver­nants actuels ! Ce phénomène de la lutte des deux pou­voirs d’ex­ploita­tion et d’au­torité néces­sit­erait à lui seul une longue étude. Dis­ons seule­ment que si l’É­tat n’est plus comme au XIXe siè­cle un arbi­tre entre les class­es antag­o­nistes, s’il devient force économique antag­o­niste et dans notre monde occi­den­tal un pou­voir fort au ser­vice d’une bour­geoisie qui essaie de se sauver, il sera nor­mal qu’il offre beau­coup moins de résis­tance à l’Église qu’autre­fois. Mais nous pos­sé­dons encore en France « un État laïque » du moins par déf­i­ni­tion. C’est ce qui amène l’Église à définir le rôle de cha­cun. Il est courant de voir deux adver­saires qui désirent s’ab­sorber mais ne le peu­vent, délim­iter d’un com­mun accord leur sphère respec­tive. Et ainsi :
— L’Église devra respecter l’au­tonomie de l’É­tat et con­damn­er le « cléri­cal­isme » (tou­jours selon l’ab­bé Bur).
— L’É­tat doit respecter l’au­tonomie de l’Église et l’Église con­damne le « laïcisme ».

Comme on le voit c’est très sim­ple. C’est cela la « tolérance » nous dit Bur. Voilà une « laïc­ité » qui con­vient aux chré­tiens et c’est au fond celle des mil­i­tants croy­ants de l’U.G.S.

Bur en tire une con­clu­sion logique qui mon­tre en fin de compte où l’on veut en venir : « Puisque l’É­tat n’est pas com­pé­tent dans le domaine spir­ituel, il doit garan­tir la lib­erté de con­science des enseignants ». Et de con­clure que : « L’É­tat peut, sans porter atteinte à la Laïc­ité, financer l’en­seigne­ment confessionnel ».

Ce respect de l’É­tat est tout ver­bal. Le jour­nal des Par­ents d’Élèves des Écoles Libres : « Famille Édu­ca­trice » attaque régulière­ment l’en­seigne­ment éta­tique et déclare que le seul val­able est celui qui par­le de Dieu à l’en­fant. (Remar­quons en pas­sant que les par­ti­sans de la laïc­ité ont tou­jours nié le car­ac­tère éta­tique de l’En­seigne­ment pub­lic : nous y revien­drons). La posi­tion exprimée par l’ab­bé Bur est donc une posi­tion de repli puisqu’aus­si bien nous con­sta­tons que dans les pays où l’Église règne en maîtresse, l’en­seigne­ment « neu­tre » n’ex­iste pas. Ce rap­pel de la sit­u­a­tion de l’Es­pagne pour­rait encore une fois éclair­er sous un jour curieux les récents événe­ments d’Al­ger. Une semaine avant l’in­sur­rec­tion des « ultras », leur heb­do­madaire : « Salut Pub­lic » écrivait : 

« Pour nous le Salut Pub­lic du pays com­porte oblig­a­toire­ment un retour à Dieu qui ne peut se con­cevoir sans l’é­cole chré­ti­enne. L’Alle­magne de l’Ouest l’a fait, qui enseigne le catéchisme dans toutes ses écoles offi­cielle­ment. Sans aucun doute c’est l’un des secrets de son mag­nifique relève­ment. Citons aus­si l’opin­ion d’un jour­nal améri­cain de langue française « L’Im­pér­i­al » : La France aurait gardé ses ter­ri­toires si elle avait con­tin­ué à leur apporter dans ses bagages une petite croix. Mais elle leur a apporté dans son bal­lot le Laï­cisme. Aujour­d’hui elle cueille leur révolte et leur mépris (…)».

Cette cita­tion qui se passe de com­men­taire met­tra mal à l’aise nos catholiques de « gauche » empêtrés dans leurs cas de con­science et leurs con­tra­dic­tions. Il nous faut alors dis­cuter idéolo­gie et voir quelle est la véri­ta­ble posi­tion de l’Église. Une réu­nion d’ex­cités a eu lieu à Paris au Palais de la Mutu­al­ité le 19 octo­bre 1959. Le pro­gramme en était : « Pour le Christ Roi, Pour l’Or­dre Chré­tien ». Là Mr. Jean Dau­jat, pro­fesseur à l’In­sti­tut Catholique déclara : « Le Christ laisse coex­is­ter les pou­voirs de l’Église et les pou­voirs des États pour l’or­gan­i­sa­tion de ce monde. Mais le Christ ne peut être roi que si les États lui sont soumis (…)».

Si l’Église n’a pas de pou­voir direct sur le tem­porel elle a les deux pou­voirs : tem­porel et spir­ituel dis­tincts mais nulle­ment séparés. L’er­reur laï­ciste est cette sépa­ra­tion de l’Église et de l’É­tat. – On voit ici com­bi­en l’ab­bé Bur déjà cité, est large­ment dépassé –. Le lien entre l’Église et l’É­tat c’est que les fins de l’É­tat soient sub­or­don­nées aux fins de l’Église. On voit que la doc­trine n’a pas changé ! [[Le père Jan­vi­er écrivait de Mus­soli­ni : « Voici qu’un homme s’est ren­con­tré, remar­quable par son intel­li­gence… qui recon­naît la pri­mauté de l’Église sur l’É­tat ».]]

Bak­ou­nine écrivait déjà que c’est la « con­science religieuse » qui crée l’É­tat « au sein de la société naturelle ». Et il définis­sait cette ren­con­tre entre l’É­tat et l’Église comme « celle de la néces­sité de l’im­mo­la­tion de l’hu­maine lib­erté pour moralis­er les hommes et pour les trans­former, selon l’une en des saints, selon l’autre en de vertueux citoyens ».

« Quant à nous, nous ne nous émer­veil­lons en aucune façon, parce que nous sommes con­va­in­cus que la poli­tique et la théolo­gie sont deux sœurs provenant de la même orig­ine et pour­suiv­ant le même but sous des noms dif­férents et que chaque État est une église ter­restre, comme toute église n’est rien qu’un céleste État. » (Antithéol­o­gisme).

Mais il faut ajouter que l’Église se croit l’É­tat universel.

Mgr Gillet expli­quait au cours de cette même réu­nion de la Mutu­al­ité que « Dieu a les trois pou­voirs sur tous les hommes de la terre : lég­is­latif, exé­cu­tif et judi­ci­aire ». Mais Dieu ne veut pas domin­er l’u­nivers qu’il a créé pour pou­voir se don­ner aux hommes. Mais les hommes qui ont été créés libres se sont adon­nés au péché. Il faut recon­quérir les hommes pour Jésus-Christ. Et nous arrivons ain­si à ce que Bak­ou­nine démon­trait, à savoir que les églis­es et les États par­tent essen­tielle­ment du principe que l’homme est mau­vais et qu’il faut le trans­former en saint ou en citoyen. Le saint, comme le chef d’É­tat, détient un pou­voir divin pour trans­former les hommes. Mais si l’Église est l’É­tat par­fait, si l’Église est la man­i­fes­ta­tion du Christ, c’est le Christ qui est le chef par­fait. Il s’est incar­né selon le mot théologique. Ain­si le chef d’É­tat incar­ne lui aus­si la con­science que les citoyens inca­pables de pos­séder en eux-mêmes pro­jet­tent sur LUI. DE GAULLE a dit : « depuis vingt ans que j’in­car­ne la con­science nationale…» Qu’il le dise importe peu d’ailleurs, ce qui est grave c’est qu’il en soit per­suadé lui-même !

Remar­quons en pas­sant que pour les marx­istes « Dieu mour­ra d’une mort naturelle » parce qu’il n’est que l’ex­pres­sion de l’é­tat actuel de la société divisée en class­es. Pour les class­es dom­i­nantes, il est un moyen d’ex­ploita­tion, pour les class­es exploitées il est une aspi­ra­tion vers la com­mu­nauté, une « sub­li­ma­tion » de la société sans classe. C’est cette thèse que dévelop­pait il y a quelques années Michel Ver­ret dans la « Nou­velle Cri­tique ». De même, l’É­tat est lui aus­si l’ex­pres­sion de la classe dom­i­nante et dis­paraî­tra avec l’avène­ment du Com­mu­nisme d’une manière mécanique.

Pour nous et pour Bak­ou­nine, la reli­gion est née de l’é­tat de vio­lence des forces naturelles de la société prim­i­tive et l’ex­is­tence du principe d’au­torité qui en découle a don­né nais­sance à une Vio­lence humaine qui est le point de départ de l’É­tat et de l’ex­ploita­tion. Il n’est pas dans le but de cet arti­cle de dévelop­per ces points. Dis­ons seule­ment que pour nous, anar­chistes, l’É­tat n’est pas seule­ment le pro­duit du régime d’ex­ploita­tion il est phénomène d’ex­ploita­tion lui-même. Ceci nous amène à con­stater que l’Église – ain­si que le lecteur vient de s’en ren­dre compte – ne se préoc­cupe jamais des régimes soci­aux ou de l’ex­is­tence des class­es. Elle nie évidem­ment leur exis­tence : St Paul dit : « Il n’y a plus ni esclave ni homme libre, ni Grec ni Juif, nous sommes tous un dans le Christ ». D’au­cuns ont vu dans ces paroles une destruc­tion des class­es, il s’ag­it sim­ple­ment de ne pas s’oc­cu­per de l’ap­par­te­nance à telle ou telle classe. Mais l’Église s’oc­cupe au plus haut degré de l’ex­is­tence des états. C’est l’É­tat et sa con­quête qui l’in­téresse seul. Ain­si, cette con­spir­a­tion per­ma­nente du Cléri­cal­isme dont nous par­lions plus haut est totale­ment indépen­dante des régimes soci­aux, elle peut tout aus­si bien exis­ter en régime « social­iste ». Elle ne pour­rait se man­i­fester dans un sys­tème social fédéral­iste ou l’É­tat aurait été liq­uidé. Lorsque l’U.G.S. proclame que l’Église devra garder le droit à l’a­pos­to­lat en régime social­iste, nous avons le droit d’être inquiets.

Cette iden­tité entre l’Église et l’É­tat fait que les cléri­caux s’ac­com­mod­ent d’or­di­naire fort mal du régime de démoc­ra­tie bour­geoise et font en général val­oir leurs reven­di­ca­tions les plus osées dans les régimes à forme plus autori­taire. Il est clas­sique de con­stater que les offen­sives cléri­cales se pro­duisent tou­jours aux heures de trouble.

C’est la par­tic­i­pa­tion des cléri­caux à tous les com­plots fas­cistes de l’a­vant-guerre, c’est l’avène­ment des com­plo­teurs après l’armistice de 1940 « nos idées sont au Pou­voir » s’écria un prélat français. Et, de fait, les lois laïques furent abrogées, l’é­cole publique sac­ri­fiée à l’é­cole libre, les con­gré­ga­tions réintégrées.

Et en 1960 ? Le car­di­nal Ger­li­er vient de déclar­er qu’il souhaitait surtout la « Paix Sco­laire » et la « Paix en Algérie ». Ce qui dénote une cer­taine out­re­cuid­ance lorsque l’on sait que la guerre d’Al­gérie a abouti au coup d’É­tat du 13 mai et que sans 13 mai, il est bien pos­si­ble que la dernière loi sco­laire n’eût pas été votée ! Ajou­tons que si le dernier com­plot d’Al­ger n’a pas réus­si offi­cielle­ment, il a atteint le but réel en fait, puisque nous sommes main­tenant véri­ta­ble­ment sous un régime suff­isam­ment autori­taire pour frap­per la « gauche » et con­tin­uer la con­quête commencée.

La con­quête est en effet com­mencée par la loi sco­laire qui a été votée début jan­vi­er, sans que ces messieurs s’es­ti­ment sat­is­faits. Exam­inons briève­ment les con­séquences de la dite loi :

Les écoles privées sont recon­nues « de jure ». Elles peu­vent être inté­grées ou souscrire des con­trats d’as­so­ci­a­tion ou des con­trats sim­ples avec l’É­tat. En échange, on exig­era des garanties péd­a­gogiques. Ce sont ces garanties qui gênent les cléri­caux et provo­quent leur sainte colère. Il faut savoir, en effet, que bien rares sont les enseignants privés pos­sé­dant des diplômes :

Une sta­tis­tique récente con­cer­nant la Vendée mon­tre que sur 1.338 insti­tu­teurs privés, 94 ont le bac­calau­réat com­plet, 15 ont seule­ment la 1ère par­tie du bac, 1.074 ont le Brevet. Élé­men­taire, 27 ont le B.E.P.C., 128 sont sans diplômes ou n’ont que le Cer­ti­fi­cat d’É­tudes primaires.

Ain­si, 155 ne devraient pas avoir le droit d’en­seign­er et 94 seule­ment pour­raient enseign­er légale­ment dans l’en­seigne­ment pub­lic. [[Cité par « Vig­i­lance Laïque » de Hte-Savoie.]]

C’est pourquoi les sub­ven­tions étaient demandées « en ten­ant compte des sit­u­a­tions acquis­es ». Que fer­ont-ils main­tenant ? Ils deman­deront aux maîtres catholiques de l’en­seigne­ment pub­lic de venir dans l’en­seigne­ment privé. Pour­ront-ils les pay­er ou les paieront-ils ? C’est dans cette crainte que le syn­di­cat C.F.T.C. de l’en­seigne­ment a mené cam­pagne pour la laïcité.

Mais ce qui nous importe, c’est la sit­u­a­tion qui résulte de cette loi.

De l’avis du Syn­di­cat Nation­al des Insti­tu­teurs, le con­trôle de l’É­tat sur l’en­seigne­ment con­fes­sion­nel est une illu­sion. Il n’y a déjà pas assez d’in­specteurs pour l’en­seigne­ment pub­lic et nom­bre d’in­sti­tu­teurs ne reçoivent leur vis­ite que tous les qua­tre ans. Mais ce n’est pas cela le plus impor­tant. Selon l’ar­ti­cle Premier :

«(…) L’É­tat assure aux enfants et ado­les­cents dans les étab­lisse­ments publics d’en­seigne­ment, la pos­si­bil­ité de recevoir un enseigne­ment con­forme à leurs apti­tudes dans un égal respect de toutes les croyances.

(…) Il prend toutes dis­po­si­tions utiles pour assur­er aux élèves de l’en­seigne­ment pub­lic la lib­erté des cultes et de l’in­struc­tion religieuse.

En revanche : «(L’en­seigne­ment privé) doit être don­né dans le respect total de la lib­erté de conscience…»

Pra­tique­ment, cela sig­ni­fie que les aumôniers pour­ront pénétr­er dans tous les étab­lisse­ments publics. Quant à la lib­erté de con­science qui serait respec­tée dans les étab­lisse­ments privés, on se doute de sa qual­ité lorsqu’on sait que les exer­ci­ces religieux y sont faits publique­ment et représen­teraient une pres­sion per­ma­nente sur l’en­fant athée qui se serait four­voyé là ; sans compter naturelle­ment les autres moyens de pres­sion. Tout cela n’est pas sérieux.

Out­re qu’il faut not­er qu’au­cune école con­fes­sion­nelle n’a demandé « l’in­té­gra­tion » à l’en­seigne­ment pub­lic, deux cas peu­vent se présen­ter pour que ces gens obti­en­nent des sub­sides de l’É­tat : Le Con­trat d’as­so­ci­a­tion et le con­trat simple.

Les écoles sous le con­trat d’as­so­ci­a­tion devront dis­penser un enseigne­ment con­forme à l’en­seigne­ment pub­lic et qui pour­ra même être don­né éventuelle­ment par des maîtres publics. Mais on lit dans le texte cette phrase effarante : « Le con­trat d’as­so­ci­a­tion peut porter sur une par­tie ou sur la total­ité des class­es de l’étab­lisse­ment ». Ain­si (nous dit l’or­gane du Syn­di­cat des instituteurs):

« Rien n’empêche d’imag­in­er que dans un étab­lisse­ment du Sec­ond degré le con­trat d’as­so­ci­a­tion sera souscrit pour la six­ième, qua­trième, phi­lo et que les class­es de cinquième, troisième, pre­mière garderont leur lib­erté. Une telle alter­nance d’en­seigne­ment con­trôlé et d’en­seigne­ment imprégné assur­era la pri­mauté de ce dernier, d’au­tant que toutes les activ­ités extérieures au secteur sous con­trat et à l’ho­raire heb­do­madaire du secteur sans con­trat seront organ­isées libre­ment par l’étab­lisse­ment qui con­serve son car­ac­tère propre. »

Quant aux écoles sous con­trat sim­ple elles toucheront de l’ar­gent en échange seule­ment du con­trôle péd­a­gogique et financier.

Toutes ces choses sont déjà abon­dam­ment con­nues et nous ne les avons rap­pelées que parce que cette étude ne serait pas com­plète sans cette analyse.

Ce qui importe aux anar­chistes-révo­lu­tion­naires, c’est le car­ac­tère éminem­ment réac­tion­naire. et de « classe » de la loi en ques­tion. Cela n’est évidem­ment pas pour éton­ner, car il n’est pas pos­si­ble qu’une LOI quel­conque (fût-elle votée par une Cham­bre de « gauche ») ne soit autre chose que « réac­tion­naire ». Nous sommes en effet en régime de class­es et c’est en fin de compte la bour­geoisie qui tire son prof­it de la pro­mul­ga­tion. À plus forte rai­son dans la sit­u­a­tion actuelle où le Par­lement n’a même plus le pou­voir toute loi votée présente un car­ac­tère de classe mar­qué, sans la petite con­tre-par­tie qui ser­vait d’al­i­bi aux théories sociales-démoc­rates pen­dant la défunte IVe. On a pu remar­quer que toute Loi est un com­pro­mis qui ne peut, au fond, sat­is­faire per­son­ne. Celle-là n’y échappe pas. Faite spé­ciale­ment pour céder aux exi­gences de la bour­geoisie cléri­cale, elle est déjà com­bat­tue par eux qui deman­dent encore plus. L’anec­dote con­cer­nant « le port de la soutane » est sig­ni­fica­tive et amu­sante : L’ar­ti­cle IV men­tionne : « Dans les class­es faisant l’ob­jet du con­trat, l’en­seigne­ment est dis­pen­sé selon les règles et pro­grammes de l’en­seigne­ment public ».

Il y a dans l’en­seigne­ment cléri­cal 20.305 religieuses, 5.060 religieux et 5.907 ecclési­as­tiques. Et tous ces gens de crain­dre qu’on les empêche de garder l’u­ni­forme durant la classe ! Le jour­nal des A.P.E.L. Écrit : « C’est clair, le cru­ci­fix dehors ! Les curés en civ­il ! Le petit Père Combes est revenu par­mi nous…»

Nous savons certes que l’Église ne sera jamais sat­is­faite, mais nous voulions illus­tr­er ici ce qui est inhérent à toute loi. Jean Grave par­lait déjà de cette « loi unique, dans le cadre de laque­lle doivent s’emboîter tous les intérêts, tous les besoins, toutes les aspi­ra­tions, quitte à rogn­er à droite, à gauche, en tête, en queue, de façon que per­son­ne n’est sat­is­fait. » (Action directe et Par­lemen­tarisme).

Théorique­ment, les reven­di­ca­tions des con­fes­sion­nels étaient des­tinées à des fins de « jus­tice sociale ». On par­lait d’une égal­ité entre les par­ents rich­es et les par­ents pau­vres qui devaient avoir le droit d’user de la même lib­erté de choix, on par­lait des salaires de famine des enseignants « libres ». L’ar­gu­ment du « libre choix » des par­ents pour­rait certes avoir une apparence de légitim­ité. Il est vrai qu’en régime cap­i­tal­iste toute lib­erté appar­tient à celui qui pos­sède déjà la pos­si­bil­ité économique de l’ex­ercer. Je suis ain­si libre de pass­er dans tous les sens inter­dits de ma ville natale si je paye la somme de 9 NF con­sti­tu­ant le prix de l’a­mende et qui est en fait le prix qu’il faut pay­er pour enfrein­dre la loi. Nous avons mon­tré dans un récent NOIR et ROUGE que ce « droit des par­ents » était un abus de pou­voir. Remar­quons seule­ment que c’est au stade éthique et non au stade pure­ment économique que nous sommes oblig­és de nous plac­er lorsque nous con­te­stons ce droit « au nom de la libre déter­mi­na­tion » de l’en­fant. Au reste, l’en­seigne­ment « libre » a tou­jours eu un car­ac­tère de classe très mar­qué. Il y a dans chaque ville des écoles « libres » pour les gens de la « basse classe », et d’autres pour les gens « un peu plus hup­pés ». C’est le prix de pen­sion qui opère la sélec­tion sociale et bon nom­bre de bour­geois qui se moquent éper­du­ment de la reli­gion ont mis leur fille dans un pen­sion­nat religieux parce qu’on y enseigne à « être bien élevée ». Cette dis­crim­i­na­tion sociale au stade de l’en­fance est frap­pante et n’a jamais existé dans l’en­seigne­ment pub­lic. C’est pour cette rai­son qu’il a été prévu plusieurs caté­gories dans les écoles « libres ». On peut penser que les class­es « comme il faut » auront le régime du con­trat sim­ple et que les écoles plus pro­lé­tari­ennes béné­ficieront du con­trat « d’association ».

Quant aux salaires dérisoires des enseignants « libres », les sub­sides de la loi Barangé étaient, déjà dest­nés à amélior­er leur sort. Il n’en a rien été. Nous savons par de nom­breuses pris­es de posi­tion que l’Église est par­ti­sane des iné­gal­ités sociales. Il y a un monde entre le petit curé de cam­pagne qui vit d’aumônes bien sou­vent et le Car­di­nal de la Curie romaine. « Ils » s’ex­ploitent entre eux. Il n’y a rien d’é­ton­nant que les insti­tu­teurs des écoles de l’Église soient soumis à une super-exploita­tion. Ils s’en accom­mod­ent d’ailleurs car pour UN sur cent ani­mé par l’Idéal, la majorité sont main­tenus en tutelle pré­cisé­ment parce qu’ils n’ont pas de diplômes. (On voit pourquoi même la loi actuelle ne sat­is­fait pas les évêques!).

Les travaux de la fameuse com­mis­sion Lapie ont cité l’ex­em­ple suiv­ant (p.90,91,92): Un maître « libre » de Paris ayant douze ans de ser­vice et enseignant trente élèves gagne 34.950 Fr (légers) par mois. Sachant que les par­ents payent 15.000 par trimestre, soit 5.000 Fr par mois, l’é­cole touche 150.000 Fr par mois pour les trente élèves. Ces chiffres se passent de commentaire !

Il y a une con­séquence de la loi beau­coup plus con­sid­érable poli­tique­ment autant que du point de vue de l’évo­lu­tion de la con­science des mass­es. Il faut savoir com­ment l’e­sprit laïque s’est dévelop­pé au cours des années dans l’e­sprit du peu­ple. Échange de vues entre les ten­dances révo­lu­tion­naires au siè­cle dernier, prise de con­science de la néces­sité d’une libéra­tion, tout cela a pris nais­sance autour de l’in­sti­tu­teur de vil­lage au moment où il y avait héroïsme à l’être. Il est com­mun de con­stater com­bi­en est vivace dans cer­taines con­trées rurales les idées de libre pen­sée et de com­bat pour la jus­tice. Tout cela est né autour de l’É­cole et ce pat­ri­moine nous est cher, nous qui comp­tions dans nos rangs des Paul Robin et des Fer­rer ! Encore de nos jours, les nom­breuses asso­ci­a­tions de par­ents d’élèves ruraux mon­trent l’in­térêt du monde rur­al à SON école. La loi déclare : « Les com­munes peu­vent par­ticiper aux dépens­es des étab­lisse­ments privés qui béné­fi­cient d’un con­trat sim­ple. » (Art.5) « Les col­lec­tiv­ités locales peu­vent faire béné­fici­er des mesures à car­ac­tère social tout enfant sans con­sid­éra­tion de l’étab­lisse­ment qu’il fréquente. » (Art.7)

En clair, cela sig­ni­fie la fin de l’É­cole COMMUNALE. Dans beau­coup de régions, les cléri­caux essaient d’in­staller leurs écoles. Dans cer­taines com­munes où le Con­seil Munic­i­pal sera réac­tion­naire, on voit que l’é­cole laïque dis­paraî­tra puisqu’on pour­ra ain­si la laiss­er à l’a­ban­don en employ­ant les fonds au prof­it de l’é­cole cléri­cale. La sit­u­a­tion sera sem­blable à celle de l’Al­sace où un enfant à qui les par­ents ne voudraient pas impos­er d’idées toutes faites ne pour­rait pas fréquenter les écoles puisqu’au­cune n’est laïque !

Un autre aspect n’a pas été suff­isam­ment souligné, c’est la main-mise réac­tion­naire sur les jeunes tra­vailleurs, ouvri­ers, paysans :

Il est con­nu que l’Église cherche surtout – chez les tra­vailleurs – à influ­encer les femmes et la vie famil­iale. C’est un bon moyen pour avoir les hommes et les empêch­er, de se livr­er à des activ­ités « sub­ver­sives », on s’as­sure du même coup la main-mise sur les enfants à venir. L’un des moyens d’in­flu­encer le monde paysan qui représente la majorité des tra­vailleurs de France (on l’ou­blie trop sou­vent!) con­siste à influ­encer les jeunes filles des milieux ruraux. Out­re la Jeunesse Agri­cole Chré­ti­enne, on a créé pour ce faire un grand nom­bre d’é­coles ménagères rurales. Jusqu’i­ci, les cléri­caux manœu­vraient au sein des Con­seils d’Ad­min­is­tra­tion de Sécu­rité Sociale et d’Al­lo­ca­tions Famil­iales pour obtenir des sub­ven­tions. Il faut aus­si savoir que les gros pro­prié­taires fonciers de même que les patrons de l’in­dus­trie avaient jusqu’à ces derniers temps la pos­si­bil­ité de se faire dégr­ev­er d’im­pôts en ver­sant des sommes « à une œuvre de leur choix ». Ces écoles spé­cial­isées étaient. par­ti­c­ulière­ment l’ob­jet de leur sol­lic­i­tude. On voit com­bi­en la nou­velle loi d’aidé va faciliter les choses.

Sur le plan ouvri­er, les mêmes faits se repro­duisent. Nous repro­duisons des extraits d’un arti­cle paru dans le jour­nal des A.P.E.L. « Famille Édu­ca­trice » du mois d’oc­to­bre 1959 : 

« On sait que la for­ma­tion pro­fes­sion­nelle, de laque­lle ne doit pas être absente la for­ma­tion spir­ituelle et morale, pose selon nous un prob­lème social. (…) La Jeunesse Ouvrière Chré­ti­enne Fémi­nine a par­faite­ment com­pris le sens de notre action (…)

Or cette année, 250 respon­s­ables fédérales se sont réu­nies les 4,5,6 juil­let à Paris. Il s’agis­sait de tir­er les con­clu­sions d’une remar­quable enquête menée sur toute l’é­ten­due du ter­ri­toire et trai­tant des dif­fi­cultés de la vie sco­laire pour les jeunes filles du monde ouvri­er et de ses réper­cus­sions. Savez-vous – nous ont-elles dit – l’in­suff­i­sance de la for­ma­tion pro­fes­sion­nelle de la plu­part des jeunes ouvrières ? Com­bi­en peu nom­breuses sont les priv­ilégiées qui auront, au-delà des class­es pri­maires reçu une instruc­tion tech­nique adaptée. (…)

Et leur ques­tion finale : Voulez-vous, nous aider ? (…) C’est vers l’En­seigne­ment libre que nous nous tournons naturelle­ment (…)

En col­lab­o­ra­tion étroite avec l’U­nion Nationale de l’En­seigne­ment Tech­nique Privé, les A.P.E.L. ont établi un pro­gramme d’ac­tion pour les liaisons entre l’en­seigne­ment privé et l’in­dus­trie en vue de la for­ma­tion de cadres à la fois com­pé­tents et ani­més d’un idéal de vie (…)» (sic).

Cette cita­tion se passe de com­men­taires. On voit que grâce à la nou­velle loi et avec le con­cours des cléri­caux, les gros cap­i­tal­istes vont pou­voir ouvrir des écoles pro­fes­sion­nelles où ils recruteront des cadres ani­més par les principes de « Rerum Novarum », c’est-à-dire de la col­lab­o­ra­tion de class­es. C’est la plus grave des con­séquences de l’ap­pli­ca­tion de la loi antilaïque.

En face de cette sit­u­a­tion, que fait la « Gauche »?

Les par­tis, de même que les organ­i­sa­tion philosophiques divers­es sont groupés autour du Comité Nation­al d’Ac­tion Laïque, qui est con­sti­tué par les cinq organ­i­sa­tions laïques : Par­ents d’Élèves, Délégués Can­tonaux, Syn­di­cat des Insti­tu­teurs, Ligue de l’En­seigne­ment, Fédéra­tion de l’É­d­u­ca­tion Nationale. Le Comité a voulu garder le mono­pole de l’ac­tion afin d’éviter tout noy­au­tage poli­tique. Il s’en suit naturelle­ment qu’il est un peu autori­taire et donne des « direc­tives ». Les mil­i­tants laïques divers sont impuis­sants à don­ner leur avis sur la val­a­bil­ité de l’ac­tion entre­prise et ne doivent que suiv­re. Il y aurait beau­coup à dire, sur cette méth­ode. Le P.C. aurait préféré un Car­tel où il aurait pu être majori­taire grâce à ses nom­breuses organ­i­sa­tions « bidon ». D’autres pensent que les organ­i­sa­tions philosophiques non poli­tiques comme la Ligue des Droits de l’Homme ou la Libre Pen­sée auraient pu être mem­bres ne plein droit. Il faut sim­ple­ment con­stater deux points : – Tout le monde à accep­té de se con­former aux « ordres » du C.N.A.L. dans un souci d’U­nion. – Les car­tels sont en général con­sti­tués sur le plan local.

Il n’est pas de notre pro­pos d’ap­porter des cri­tiques à l’ac­tiv­ité du Comité Nation­al d’Ac­tion Laïque. Les mil­i­tants des G.A.A.R. par­ticipent sou­vent à son action par l’in­ter­mé­di­aire des organ­i­sa­tions laïques où ils militent.

Mais ce qui con­cerne NOIR et ROUGE, c’est l’aspect idéologique du prob­lème : Tout le monde sait que la Cham­bre actuelle est com­posée d’une majorité réac­tion­naire grâce à une loi élec­torale isolant chaque corps élec­toral à l’ar­rondisse­ment. La « gauche » a tou­jours con­testé que les élus représen­tent réelle­ment la volon­té pop­u­laire. On con­naît la vieille querelle des formes de scruti­ns. « Tel scrutin est plus démoc­ra­tique que tel autre ». Les inten­tions étaient peut-être louables, mais la querelle ne fai­sait que mon­tr­er com­bi­en la démoc­ra­tie est frag­ile. La manœu­vre gaulliste de 1958 a mon­tré qu’il était pos­si­ble de retourn­er com­plète­ment une majorité par­lemen­taire unique­ment en changeant le mode d’élec­tion ! Jean-Paul Sartre écrivait en 1946 dans « Cal­iban » qu’au­cune majorité d’a­vant-guerre n’a réelle­ment représen­té des électeurs. Le prob­lème de la « gauche » n’est pas nouveau.

C’est pour démon­tr­er que la majorité par­lemen­taire qui a voté la loi n représente pas le pays que le C.N.A.L. a lancé sa cam­pagne de péti­tion. C’est ce qui fit dire à Jacques Fau­vet du « Monde » le C.N.A.L. avait repris la vieille thèse maurassi­enne du « Pays réel » opposé au « Pays légal ». Que dis­ait donc Mau­r­ras ? On peut lire dans son ouvrage « La Con­tre-Révo­lu­tion spon­tanée » (pro­logue p.32):

« Les bon­shommes du Front Pop­u­laire sen­taient que leur état légal était une chose et la réal­ité française une autre. En dehors du frag­ile chif­fon de papi­er élec­toral ou par­lemen­taire, tout les y dépas­sait, tout les y menaçait. Leur dom­i­na­tion, ils s’en aperçurent, était nom­i­nale. Au pre­mier geste d’une vraie vio­lence un peu éten­due, au moin­dre essai de bataille civile et, bref, de révo­lu­tion vraie, ils auraient été pris entre le pouce et l’in­dex, comme des insectes, et écrasés sans pitié par les réac­tions spon­tanées de la France. Ain­si l’eut exigé l’in­quié­tude déjà gron­dante de la pop­u­la­tion du pays réel (…).»

Il n’est pas inutile de con­naître la pen­sée de « droite ». Mau­r­ras croy­ait à une tra­di­tion française, un vieil instinct, c’é­tait au fond ce qu’il appelait le « Pays réel ». Cet instinct était évidem­ment con­forme à ses con­cep­tions poli­tiques monar­chistes. Nous pencheri­ons pour douter que cet instinct ait jamais existé. Pour nous, anar­chistes, il y aurait plutôt dans l’Hu­man­ité une per­ma­nence de besoin de révolte et de mieux-être, même dans une cer­taine « tra­di­tion française ». Les mil­i­tants laïques dont nous sommes sont aus­si en général per­suadés que la LAÏCITÉ est une tra­di­tion nationale. Beau­coup de mil­i­tants de « gauche » pensent que le Front Pop­u­laire et sa nos­tal­gie cor­re­spon­dent à une aspi­ra­tion pro­fonde. Tout cela relève au fond de la même pensée :

Cha­cun reste per­suadé que ses pro­pres idées ou con­cep­tions sont le Pays Réel, y échap­pons-nous ? – Il reste que les « autres », tous les « autres » cherchent leur but à tra­vers le Pou­voir. En ce sens Mau­r­ras posait bien le prob­lème même s’il était aus­si inca­pable que les autres de le résoudre. Ce sera tou­jours la han­tise des hommes de gou­verne­ment ou des représen­tants de savoir s’ils représen­tent réelle­ment les aspi­ra­tions de leurs man­dants. Ce sera aus­si la han­tise des gou­vernés d’être ou de ne pas être trahis par ceux à qui ils ont délégué leur pou­voir. Mau­r­ras avait la han­tise du Front Pop­u­laire de 36, il appli­quait la théorie à ses adver­saires. Mais on a pu l’ap­pli­quer avec le même bon­heur au régime de Vichy qu’il soute­nait. La Résis­tance s’es­ti­mait le Pays réel ! – Mau­r­ras n’a pas com­pris qu’on pou­vait l’ap­pli­quer à tous les pou­voirs, y com­pris celui dont il était par­ti­san. Nous, anar­chistes révo­lu­tion­naires, savons que seule une société fédéral­istes où cha­cun exercerait une par­celle de son Pou­voir lui-même, échap­perait à ce vice. Bak­ou­nine par­lait de « l’ab­solue néces­sité de la destruc­tion des États ou si l’on veut, de leur rad­i­cale et com­plète trans­for­ma­tion dans ce sens que, ces­sant d’être puis­sances cen­tral­isées et organ­isées de haut en bas, soit par la vio­lence, soit par l’au­torité d’un principe quel­conque, ils se réor­gan­isant de bas en haut, selon les besoins réels (…) par la libre fédération (…).»

C’est bien en effet des « besoins réels » qu’il faut par­ler et non du Pays réel qui est un faux prob­lème aussi.

La péti­tion nationale du C.N.A.L, est faite pour exprimer con­crète­ment ce besoin réel. (On peut évidem­ment dis­cuter de l’ef­fi­cac­ité de la méth­ode, mais c’est celle-ci qui a été choisie. Action directe où es-tu?).

Ceci dit, on ne voit pas bien pourquoi Foresti­er, secré­taire général du Syn­di­cat des Insti­tu­teurs s’est estimé offen­sé des réflex­ions de Fau­vet et les qual­i­fie d’«accusation toute gra­tu­ite ». Il écrit dans « L’É­cole Libératrice » :

« Le « Pays légal » reste pour nous l’ensem­ble du corps élec­toral, ceux qu’il a choisi pour man­dataires, ceux qui ont été désignés pour gou­vern­er. Mais ni les sec­onds, ni les derniers n’ont le droit, sans le con­sul­ter, de tranch­er à eux seuls d’une ques­tion nationale fon­da­men­tale. Il leur faut l’avis du pre­mier. La démoc­ra­tie est à ce prix. La vie poli­tique anglaise est riche d’ex­em­ples en la matière. Mais sommes-nous encore en démoc­ra­tie ? » (E.L. n°15 bis)

Nous voulons bien suiv­re Foresti­er pour un moment et nous en con­clurons que la France n’a jamais été en démoc­ra­tie. Est-il un seul exem­ple où le corps élec­toral ait été con­sulté pour une ques­tion fon­da­men­tale, en dehors du plébiscite au général De Gaulle ? A‑t-on demandé l’avis des citoyens pour déclar­er la guerre en 1939, pour engager la guerre d’In­do­chine ou celle d’Al­gérie ? En ce sens, il n’y a guère de dif­férence entre les dif­férentes défuntes Républiques.

Cette recon­nais­sance du « Pays légal » et de « ceux qui ont été désignés pour gou­vern­er » est bien étrange dans la bouche d’un syn­di­cal­iste. Nous avons par­lé plus haut du Pou­voir qui a été don­né par Dieu ou l’Église et qui est con­sid­éré par les gens de « droite » comme le seul légitime. Dans la « gauche » on par­le de la « légal­ité » con­férée par le corps élec­toral à ceux qui gou­ver­nent. N’est-ce pas la même chose ? (Même un maître choisi est un maître).

On nous dira que le jeu de la démoc­ra­tie exige que les minori­taires cherchent un jour à être majori­taires et que notre action peut très bien se plac­er tou­jours dans la « légal­ité ». L’his­toire des luttes ouvrières nous mon­tre qu’il y a tou­jours un moment où la reven­di­ca­tion pour­rait être « illé­gale ». Nous util­isons, certes, la légal­ité, mais la proclamer c’est s’ex­pos­er à ce qu’un jour les gou­ver­nants soient amenés à déclar­er toute oppo­si­tion illé­gale. On nous a déjà dit que la péti­tion du C.N.A.L. l’é­tait (illé­gale) puisqu’elle est dirigée con­tre une loi votée à une écras­ante majorité par une assem­blée élue ! Toute l’ar­gu­men­ta­tion du C.N.A.L. et du S.N.I. repose sur la démon­stra­tion de l’il­lé­gal­ité de la loi anti­laïque, ain­si que nous l’avons vu à pro­pos de la plainte portée au Con­seil Con­sti­tu­tion­nel par Georges Lau­re au nom de la Fédéra­tion de l’É­d­u­ca­tion Nationale. (On savait que la con­sti­tu­tion gaulliste ne per­me­t­tait pas un tel recours : alors?).

La loi du 18 mai 1946 pré­ci­sait, en effet, dans son arti­cle II : « Le Con­seil supérieur de l’É­d­u­ca­tion Nationale est oblig­a­toire­ment con­sulté et donne un avis sur toutes ques­tions d’in­térêt nation­al con­cer­nant l’en­seigne­ment et l’éducation (…)».

Cette « illé­gal­ité » n’a pas gêné le gou­verne­ment. On pense à Louis XIV qui dis­ait : « C’est légal parce que je le veux ! » C’est lui qui avait rai­son. Toute cette querelle sur la légal­ité et l’il­lé­gal­ité est par­faite­ment oiseuse. Ou bien rap­pelons la Déc­la­ra­tion des Droits de l’Homme de 1789 qui rend « légale » toute résis­tance à l’oppression !

Les récents événe­ments nous ont mon­tré que la « droite » se soucie fort peu de ces con­sid­éra­tions. Elle tendrait plutôt à met­tre à prof­it les tac­tiques révo­lu­tion­naires qui avaient été prônées par nos aînés. Quant à la classe ouvrière et au peu­ple en général, l’ar­gu­ment légal­i­taire a très peu de poids sur lui. Cette « gauche » française est vrai­ment curieuse. Elle a com­bat­tu avec juste rai­son une con­sti­tu­tion autori­taire. Alors que les pro­tag­o­nistes de cette con­sti­tu­tion mon­trent qu’ils s’en moquent, c’est elle qui la défend.

Nous avons maintes fois mon­tré dans ces pages, l’in­ca­pac­ité pour la « gauche » française de sor­tir du cadre du régime. L’avène­ment d’un régime autori­taire et d’un par­lement « crou­pi­on » a lais­sé sans armes ceux qui n’en­vis­ageaient que le com­bat par la voie par­lemen­taire et réformiste. Il est curieux de con­stater qu’à part quelques excep­tions : Mendès-France ou Sauvy par exem­ple, peu d’hommes de « gauche » se posent la ques­tion des moyens d’ac­tion. Les com­plex­es de Foresti­er vis à vis de Mau­r­ras et son besoin de se jus­ti­fi­er des « accu­sa­tions » (c’é­tait un bien grand mot!) de Fau­vet ne sont qu’une illus­tra­tion de cette sit­u­a­tion. À l’heure où j’écris ces lignes, on ne sait ce que don­nera la « Péti­tion Nationale ». Ne sera-t-on pas obligé tôt ou tard d’employer des moyens d’ac­tion directe ?

Il nous appar­tient de dire que ces ques­tions posées par l’ac­tion « gauchiste » ne sont pas mau­vais­es en soi. La ques­tion laïque aura été un élé­ment déter­mi­nant dans l’évo­lu­tion de la prise de con­science pop­u­laire : On s’en ren­dra compte dans quelques années ; En atten­dant, elle pour­rait bien creuser le tombeau de la Ve République.

C’est un fait que la guerre d’Al­gérie n’a pas réus­si à indign­er les mass­es de ce pays. Seule l’ac­tion laïque est encore capa­ble de réu­nir des mil­liers de per­son­nes « descen­dues dans la rue ». La poussée pop­u­laire et l’in­térêt du pub­lic sur cette ques­tion a été si grand. que les dirigeants S.F.I.O. et F.O. ont dû bon gré mal­gré « marcher avec les com­mu­nistes ». En ce sens, l’apolitisme du C.N.A. L. a sem­blé un com­pro­mis utile aux éter­nels com­plexés vis à vis du P.C. L’u­nion a donc été faite et nom­bre de mil­i­tants laïques se ren­dent compte qu’il n’est pas sérieux d’en­vis­ager une action val­able sans le con­cours des mass­es con­trôlées par le P.C.

Cette « union » for­mée dans les assem­blées locales a fait se côtoy­er les mil­i­tants des divers­es organ­i­sa­tions. Des ques­tions d’or­dre éthique ont été évo­quées dans les meet­ings pour la pre­mière fois depuis bien des décades (seule la Libre Pen­sée les abor­dait jusqu’alors). Ain­si les dirigeants du P.C. n’ont pas été plus à l’aise que ceux du Par­ti Social­iste – (On voit pourquoi ils tenaient tant à la créa­tion de car­tels qui ne met­tent en rap­port que les dirigeants et jamais la « base »). Enfin, le Grand Ori­ent a stop­pé son « coup de barre à droite » et a engagé ses adeptes à fond dans la bataille.

Il reste que tous les prob­lèmes se recoupent et que la lutte laïque ne peut être séparée du com­bat social. C’est pré­cisé­ment sur cette com­par­ti­men­ta­tion des prob­lèmes que jouent encore les « bonzes » : Il n’est pas de bon ton de par­ler de la guerre d’Al­gérie dans les assem­blées laïques, on ne doit pas par­ler de laïc­ité dans les réu­nions pour la Paix en Algérie et on a vu des dirigeants s’op­pos­er à ce qu’on par­le de ces deux ques­tions dans les réu­nions antifas­cistes. On ne pour­ra le faire longtemps : La Ligue des Droits de l’Homme et la Libre Pen­sée ne le font pas et elles groupent sou­vent les mil­i­tants les plus con­scients de la « gauche ».

La lutte laïque engagée ne pré­tend pas seule­ment à un but négatif. Foresti­er écrit dans la même « École Libéra­trice » : «(…) tous les laïques, tous les répub­li­cains résis­teront pour que le pays, la nation et l’É­tat soient replacés dans la tra­di­tion de leur his­toire et imposeront alors, en la matière, la seule solu­tion désor­mais pos­si­ble : la nation­al­i­sa­tion de l’enseignement. »

On pour­rait beau­coup épi­loguer sur ce terme de « nation­al­i­sa­tion ». Mais l’é­cole publique, nous le savons, qui était au départ l’é­cole nationale, c’est-à-dire l’é­cole de l’É­tat, a vu se dévelop­per dans son sein, grâce à beau­coup des nôtres, les idées de laï­cisme que nous lui con­nais­sons de nos jours. Nous l’avons déjà écrit et Fer­di­nand Buis­son l’avait dit bien avant nous : la véri­ta­ble laïc­ité est aus­si indépen­dante de l’É­tat que de l’Église. Il ne s’ag­it pas de remet­tre en ques­tion ce principe et l’É­tat joue un rôle à l’é­cole parce que nous sommes oblig­és de la faire vivre dans le régime. Toutes les ten­dances de la « gauche » sont d’ac­cord sur ces principes. C’est pourquoi le pro­jet du Comité Nation­al d’Ac­tion Laïque a bien spé­ci­fié qu’il oppo­sait « nation­al­i­sa­tion » à « étati­sa­tion ». Nous sommes loin ici de la con­cep­tion com­mune accordée au terme et le mot « nation­al­i­sa­tion » est employé dans le sens»propriété de la Nation ». La Nation, pour les laïques c’est le « peu­ple » dans le sens don­né à ce mot par 1789.

Remar­quons qu’il s’ag­it d’un pro­jet de loi. Il ne peut en être autrement. Out­re qu’il fau­dra savoir si cette loi pos­séderait les défauts inhérents à chaque loi, dont nous par­lions plus haut, il restera les moyens à employ­er pour la faire pro­mulguer Nous y revien­drons après l’avoir analysé. Le préam­bule déclare : « Tout enfant vivant sur le ter­ri­toire de la République a droit, sans dis­tinc­tion de sexe, de race, de croy­ance, d’opin­ion ou de for­tune, à une édu­ca­tion qui assure le plein développe­ment de ses apti­tudes intel­lectuelles, artis­tiques, morales et physiques, ain­si que sa for­ma­tion civique et professionnelle. »

Ain­si est recon­nu « de jure » le droit de l’en­fant. On par­le ensuite de l’or­gan­i­sa­tion « du ser­vice pub­lic dis­pen­sant cette éducation ».

Il est néces­saire de citer la plus grande par­tie de l’ar­ti­cle inti­t­ulé « Pre­mier Principe » :

« La fréquen­ta­tion sco­laire est oblig­a­toire de six à dix-huit ans. L’en­seigne­ment oblig­a­toire est don­né EXCLUSIVEMENT par un ser­vice pub­lic géré, sous l’au­torité du min­istre de l’É­d­u­ca­tion Nationale, par des con­seils com­posés par tiers de représen­tants de l’ad­min­is­tra­tion de l’É­d­u­ca­tion Nationale, du corps enseignant et des par­ents d’élèves. Ces con­seils fonc­tion­nent à chaque éch­e­lon administratif. » (…)

«(…) Avant et après la sco­lar­ité oblig­a­toire, l’É­tat organ­ise un ser­vice pub­lic de l’en­seigne­ment géré dans les mêmes con­di­tions. Les étu­di­ants sont asso­ciés à la ges­tion de l’en­seigne­ment supérieur (…).»

Le texte envis­age l’in­té­gra­tion dans l’en­seigne­ment pub­lic des maîtres « privés » qui pos­sè­dent les diplômes néces­saires et qui en fer­ont la demande, Il est prévu une prise de pos­ses­sion des locaux de l’en­seigne­ment « libre » “dans la mesure des besoins, par­ti­c­ulière­ment de l’en­seigne­ment tech­nique privé. Les patrons devront pay­er pour cet enseigne­ment. Aucun étab­lisse­ment privé ne pour­ra recevoir de sub­ven­tion. Enfin la loi aurait effet sur tout le ter­ri­toire y com­pris l’Al­sace et la Lorraine.

Voilà l’essen­tiel. Le lecteur remar­quera que le pro­jet con­sacre pra­tique­ment la dis­pari­tion à brève échéance de l’en­seigne­ment con­fes­sion­nel et de l’en­seigne­ment de « classe » (enseigne­ment tech­nique privé). Il reste l’aspect posi­tif de la loi : Le principe de la ges­tion de l’é­cole par les enseignants et les par­ents d’élèves. Le pro­jet ayant été rédigé par le C.N.A.L, qui com­prend le Syn­di­cat des Insti­tu­teurs, la Fédéra­tion de l’É­d­u­ca­tion Nationale et les Par­ents d’Élèves, cela sig­ni­fie que les tra­vailleurs de l’en­seigne­ment et les usagers dis­ent à l’É­tat : Nous sommes capa­bles de gér­er nous-mêmes nos écoles, con­fiez-nous cette gestion !

Dans un arti­cle récent, nous estimions que les enseignants sont les rares tra­vailleurs capa­bles de pren­dre immé­di­ate­ment en main leur out­il de tra­vail. Une propo­si­tion de ges­tion faite à l’É­tat par des organ­i­sa­tions syn­di­cales est sans précé­dent en France. Elle prou­ve la grande matu­rité des syn­di­cats de l’en­seigne­ment en France, de même qu’une prise de con­science des par­ents. Est surtout intéres­sant, le fait que les idées de ges­tion directe par les tra­vailleurs pro­duc­teurs sont restées vivaces au sein du S.N.I. qui n’a pas (comme d’autres syn­di­cats) accep­té de se laiss­er divis­er par le jeu des politi­ciens. Toutes les organ­i­sa­tions, par­tis et syn­di­cats qui sou­ti­en­nent le C.N.A.L. ont accep­té le pro­jet. Ain­si, dans l’ac­tion de tous les jours avec les mil­i­tants de base, il sera pos­si­ble de dis­cuter, de dévelop­per le principe de la ges­tion par les pro­duc­teurs et les usagers. C’est la pos­si­bil­ité de vul­garis­er les principes du Com­mu­nisme Lib­er­taire auprès d’une large masse. Nos idées font leur chemin sans nous !

On nous objectera qu’il s’ag­it d’une loi dans le régime, en quelque sorte d’une par­tic­i­pa­tion. Même si cela apporte la réal­i­sa­tion d’une par­tie de nos con­cep­tions, il reste que nous avons affaire ici à une sorte de néo-réformisme. L’ad­hé­sion des par­tis poli­tiques fera qu’ils inscriront la loi largue dans leur prochain pro­gramme élec­toral nous fer­ons du par­lemen­tarisme : Irons-nous vot­er alors ?

Ce n’est pas un mince prob­lème pour les anar­chistes. Nous avons volon­taire­ment don­né un côté sché­ma­tique à ces objec­tions. Expliquons-nous plus à fond :

Nous ne pen­sons pas et n’avons jamais pen­sé que l’A­n­ar­chisme est un ensem­ble de théories figées. Tout en procla­mant la justesse de cer­tains principes anti-autori­taires immuables jusqu’à ce jour, nous soutenons et défendons l’A­n­ar­chisme parce que l’analyse des faits et de l’évo­lu­tion de la société nous con­firme que ses principes sont « actuels » et sont les seuls capa­bles de répon­dre aux inquié­tudes de ce temps dans le sens de l’évo­lu­tion humaine. C’est-à-dire que loin d’être une foi, notre anar­chisme est basé sur le raison­nement matérialiste.

Nous devons donc, en la matière, savoir si la « nation­al­i­sa­tion » pro­posée est utile à l’évo­lu­tion de l’hu­man­ité, de la classe ouvrière, en un mot, si elle se place OBJECTIVEMENT dans le sens de la Révolution.

Comme le croit un cer­tain « roman­tisme » anar­chiste, le Com­mu­nisme ne sera pas réal­isé par un sim­ple coup de baguette mag­ique. Il fau­dra à la Révo­lu­tion un cer­tain nom­bre de con­di­tions objectives.

La nation­al­i­sa­tion de l’en­seigne­ment telle qu’elle est définie apporterait au sein du régime actuel la recon­nais­sance d’un principe éthique qui est pour nous fon­da­men­tal : le droit de l’en­fant. Si l’en­fant ne doit dépen­dre ni de sa famille, ni de l’ État, ni d’une église, ni d’un par­ti et que cela est recon­nu par tous (peu importe pour quel mobile par­ti­c­uli­er), il serait bien illogique que l’on en vienne pas à recon­naître un jour le même droit aux hommes et aux femmes adultes parce que les idées lancées ne s’ar­rê­tent jamais…

Nous assis­tons ici au phénomène tant de fois décrit par nos grands penseurs :

« Extérieure­ment, rien ne sem­ble changé, la forme sociale est restée la même, les vieilles insti­tu­tions sont debout mais il s’est pro­duit dans les régions de l’être col­lec­tif une fer­men­ta­tion, en sorte que la forme extérieure n’est plus l’ex­pres­sion vraie de la sit­u­a­tion. Au bout d’un cer­tain temps, la con­tra­dic­tion devenant tou­jours plus sen­si­ble entre les insti­tu­tions sociales qui se sont main­tenues et les besoins nou­veaux, un con­flit est inévitable. – (James Guil­laume : « Idées sur l’Or­gan­i­sa­tion Sociale », plusieurs fois cité).

Parce que le peu­ple français y est sen­si­ble, la Laïc­ité est pro­pre à sus­citer ce tra­vail souter­rain d’évo­lu­tion : prélude à la Révolution.

Dans le sein du régime, une ges­tion directe serait pos­si­ble ! Nous remar­querons qu’il y a l’É­tat. Que ses représen­tants auront voix au chapitre. Il n’au­ra dans le « con­seil » créé que le tiers des voix et sera donc tou­jours minori­taire. C’est un coin sérieux enfon­cé dans le principe théorique de l’é­cole nationale. Et puis, l’É­tat en la matière c’est surtout la con­tri­bu­tion finan­cière des contribuables.

Il saute aux yeux une com­para­i­son élé­men­taire : Il peut sem­bler étrange de con­damn­er « Cap­i­tal-Tra­vail » et toutes les formes de col­lab­o­ra­tion de class­es et approu­ver une mesure qui con­sacr­erait une « col­lab­o­ra­tion » théorique entre l’É­tat (force ultime d’ex­ploita­tion selon nous) et un syn­di­cat de tra­vailleurs. Il peut sem­bler étrange qu’après l’échec des Comités d’En­tre­prise, il soit pos­si­ble de pré­conis­er une ges­tion en apparence basée sur le même principe.

Nous avons dit en apparence. Nous y insis­tons. La par­tic­i­pa­tion des syn­di­cats aux entre­pris­es pré­con­isée par Cap­i­tal-Tra­vail ne leur donne que la por­tion con­grue des béné­fices dans le but d’empêcher la lutte revendicative .

La par­tic­i­pa­tion aux Comités d’En­tre­prise est liqué­fi­ante pour autant qu’elle donne à la classe ouvrière une illu­sion de ges­tion, alors que sa présence n’est qu’une cau­tion à l’exploitation.

L’É­cole n’est pas une entre­prise d’ex­ploita­tion, elle exis­terait dans un régime social­iste. Au reste, quel est le Comité d’En­tre­prise où le patron­nât serait en minorité ?

Nous ne seri­ons pas com­plets si nous ne disions pas que le pro­jet du C.N.A.L, nous a paru présen­ter cer­taines analo­gies avec les principes exposés par les syn­di­cal­istes révo­lu­tion­naires sué­dois de la S.A.C. qui pro­posèrent à l’É­tat la ges­tion d’un secteur nation­al­isé : principes qui sus­citèrent des polémiques au sein du mou­ve­ment anar­chiste inter­na­tion­al et qui aboutirent à l’ex­clu­sion de la S.A.C. du sein de l’As­so­ci­a­tion Inter­na­tionale des Tra­vailleurs. Le sujet n’est pas nou­veau. Il y a bien des années que cer­tains de nos cama­rades et cer­tains soci­aux-démoc­rates pen­saient con­quérir la société et faire effon­dr­er le régime en dévelop­pant des ini­tia­tives de ges­tion directe. Ils échouèrent tous, parce qu’ils s’at­taquaient à des entre­pris­es oblig­ées pour fonc­tion­ner d’être béné­fi­ci­aires c’est-à-dire de s’in­té­gr­er plus ou moins dans le régime économique : il aurait fal­lu créer le cir­cuit com­plet : Pro­duc­teur-Con­som­ma­teur. Ce fut tou­jours irréal­is­able, faute de moyens financiers et parce que le Cap­i­tal se défendait. Nos cama­rades de la S.A.C. se sont aus­si attaqué à des entre­pris­es dépen­dant du régime du prof­it. [[Nous rap­pelons que nous avions déjà soulevé cette ques­tion, dans un arti­cle inti­t­ulé « Vers la ges­tion ouvrière », qui était une réponse à la SAC, paru dans le N°2 de NR.]]

Vouloir gér­er l’É­cole, c’est bien autre chose ! C’est don­ner à la classe ouvrière un con­trôle sur l’é­d­u­ca­tion de ses enfants Sup­primer de l’en­seigne­ment les influ­ences de « classe » et les idées de l’É­tat. Rai­son suff­isante pour que les anar­chistes sou­ti­en­nent le projet.

Parvien­drons-nous au résul­tat par le par­lemen­tarisme ou par l’ac­tion directe est la seule ques­tion en suspens :

Ce serait du sen­ti­men­tal­isme mal placé que de com­bat­tre le principe sous pré­texte que les par­tis le sou­tiendraient pour redor­er leur bla­son. Dans l’É­tat de la Con­sti­tu­tion gaulliste, il sem­ble bien que c’est surtout une action reven­dica­tive qui obtien­dra un résul­tat. Nous déplorons l’in­ca­pac­ité de la « gauche » de sor­tir de l’ac­tion « légale » ? En voila peut-être l’occasion.

C’est la prise de con­science révo­lu­tion­naire qui y gagnera.

Guy Ger­mi­nal