La Presse Anarchiste

La source

[[le texte est mutilé dans mon exem­plaire de la revue]]

Sous la fenêtre au noir grillage,
Sans cesse on entend couler l’eau.
On se croirait en un village
Où douce­ment chante un ruisseau,
Ou bien dans les bois, sur la mousse,
Ouïr la source claire et douce
Qu’ai­ment le pâtre et le troupeau.
O source, coule, coule,
Coule, coule toujours.
Ain­si roule la houle,
Ain­si tombent les jours.

La nature, féconde mère,
Abreuve le tigre et l’agneau.
Ils apaisent leur soif entière
Sans jamais tarir le ruisseau.
Le soleil est à tous les êtres ;
Les hommes seuls don­nent des maîtres
Aux bois, à l’herbe des coteaux.

Quand la neige cou­vre la terre,
Les loups hurlant au fond du bois.
Devant leur com­mune misère,
Ont les hasards pour seules lois.
L’homme, sur la grande nature,
Pour quelques tyrans la capture,
Bur­lesque et naïf à la fois.

De toutes les sources du monde,
La seule que rien ne trahit,
Qui, par bouil­lons, s’élance et gronde,
C’est le sang coulant jour et nuit,
Par les monts et par la vallée.
À ses qua­tre veines, saignée,
La race humaine, sans répit,

Elle saigne, elle saigne encore.
Et la goule société,
Sans cesse, du soir à l’aurore,
De l’au­rore au soir, la dévore,
Hor­ri­ble de férocité.
Et nul encore, sur la. mégère,
Afin de délivr­er la terre,
D’un bras assez sûr n’a frappé.

Pour­tant, la four­mil­ière humaine
Manque d’abri, manque de pain.
On sait que toute plainte est vaine
Des petits qui meurent de faim.
Toute révolte est enchaînée.
La terre sem­ble abandonnée
Au priv­ilège souverain. •

Ah que vienne enfin l’anarchie !
Ah que vienne l’égalité !
L’or­dre par la seule harmonie,
Le bon­heur dans la liberté !
[…] sur le monde,
[…] grande et féconde,
Les jours d’un sécu­laire été.
Cesse, ô source sanglante,
Coulant depuis toujours
Monte, houle géante.
Tombez, heures et jours !

Louise Michel, (Prison de Vienne, mai 1890)