La Presse Anarchiste

L’apprentissage de la vie

Il allait par les rues, l’âme en peine. C’é­tait jour de marché.

Les com­mères l’in­ter­pel­laient. Mais il filait, sans enten­dre… A ses oreilles réson­naient bien des mots, grossiers par­fois, vul­gaires, mais il n’en avait cure. Sa pen­sée était loin. D’autres soucis l’ac­ca­paraient. Seuls ses pas l’avaient traîné là, con­duit, tiré, au hasard, suiv­ant d’autres pas, d’autres ombres, mais l’e­sprit absent. 

N’avez-vous jamais remar­qué comme l’on peut errer, sans but défi­ni, à l’aven­ture, entière­ment absorbé par je ne sais quel rêve intérieur, et docile­ment suiv­re quelqu’un, hap­pé par l’at­ti­rance de la foule ? 

Les petits car­tons, sur les prix exor­bi­tants desquels les acheteurs s’ex­cla­maient, défi­laient sons ses yeux égarés. On cri­ti­quait. On cri­ait. Mais on achetait tout de même. Le ven­tre com­mande. C’est la vie… 

Il sor­tit de la halle. 

Autant dire, après quelques pas dans cette cohue, le bruit assour­dis­sant l’a­gaçait. Plus que de l’én­erve­ment. Une sorte de souf­france l’étreignait. 

Au coin de la rue, près d’une boulan­gerie dans la vit­rine de laque­lle bril­laient des pains dorés, des pains de toutes tailles et des bocaux de chapelure, il s’ar­rê­ta pour fouiller dans son veston. Et il se sou­vint, avec angoisse… 

Depuis 6 jours il était sans tra­vail, sans argents. Sans travail ? 

On l’avait con­gédié. Il était le plus jeune — et les temps étaient durs. Les affaires péri­cli­taient. Il errait, de droite à gauche, désoeu­vré, tac­i­turne, comme une épave… Mal­gré lui, il songeait au héros d’Han Ryn­er, à Pierre Daspres [[ Le Crime d’Obéir, III. Le Réfrac­taire, p.48]], et ses dents se ser­raient de rage impuis­sante… Ce soir, pour­tant, on devait lui ren­dre réponse pour un emploi. ON DEVAIT. Et c’é­tait la troisième fois… Bonne — ou mau­vaise encore, celle-ci ? L’éter­nel refrain. L’épou­vantable cauchemar des gueux ! Il était sans argent. Il vivait seul, il est vrai, et sa pen­sion était payée d’a­vance. On n’avait pas eu con­fi­ance. Il lui restait donc une quar­an­taine de sous pour finir le mois en garçon. Sept jours. C’est long. Mais il se priverait du petit déje­uner. Il se priverait de cig­a­rettes. Plaisirs de rich­es. Et après, ma foi, il deman­derait à ses par­ents. Mais ceux-ci vivaient rel­a­tive­ment loin et n’é­taient point aisés. Comme un bon fils, il s’en voulait d’avoir recours à eux. Et puis… il se rap­pelait qu’un jour, ayant dilapidé dans les maisons clos­es de la ville voi­sine, en un triste soir d’orgie, son mai­gre pécule si pénible­ment amassé, il avait essuyé un refus caté­gorique de son père. Il avait encore, présents à la mémoire, les ter­mes sévères dont l’ou­vri­er d’u­sine l’avait acca­blé, anéan­ti. Il revivait l’é­mou­vante minute où ses mains crispées de détresse avaient palpé le papi­er gras d’une coupure que sa mère avait fraud­uleuse­ment glis­sée dans l’en­veloppe. Et cela lui bri­sait le cœur, à la pen­sée que cette pau­vre femme, usée avant l’âge, minée de cha­grin, bûchait comme une forcenée pour aider sa progéniture…

II

Indif­férente, la petite ville s’égayait.

La place exiguë était encom­brée de baraques foraines pour la fête du lende­main. Et les habi­tants des roulottes, affairés, met­taient la dernière main, le dernier « coup de col­lier », l’ul­time coup de pinceau, à parachev­er leur instal­la­tion de glaces et de lumières, pour l’ébaud­isse­ment d’une mul­ti­tude de mioches du vil­lage, devenus pour une fois « cri­tiques d’art » et com­men­tant entre eux l’ef­fet de telle ou telle con­fis­erie, de tel ou tel manège, et sup­putant le plaisir de toute cette journée domini­cale qui ver­ra s’ou­vrir ces merveilles ! 

Jean Desrouss­es prom­e­nait sa médi­ta­tion sur la place encom­brée. (Tracteurs. Baraque­ments. Mar­maille). Et il pen­sait que, peut-être, il eût pu trou­ver du tra­vail chez les forains pour les 2 ou 3 jours de leur amé­nage­ment. Mais il était trop tard main­tenant. Il s’en voulait de n’y avoir point songé. Aus­si bien, quelque chose lui déplai­sait dans cette cohue grouil­lante et sale. Il éprou­vait un étrange et instinc­tif malaise à coudoy­er ces forains au verbe haut, ces hommes basanés, mal vêtus. Il ne cher­chait pas à s’avouer qu’il lui répug­nait de se mêler à eux, dont il igno­rait com­plète­ment tout de la vie, dont il ne soupçon­nait pas même la philoso­phie, le non-con­formisme, le charme de leur exis­tence errante, — peut-être même le trag­ique. Car il en eût rou­gi de honte… Mais son orgueil seul en souf­frait. Dans sa pénurie, il avait vague­ment con­science de leur supéri­or­ité — et cela lui était intolérable… Il était à l’aube de la vie… Tous les ponts n’é­taient pas rom­pus avec la société égoïste et menteuse. 

Il fai­sait chaud. Un temps d’or­age. Ciel mar­bré, tem­péra­ture lourde. Et à marcher (même sans but), l’on a soif. Sans réfléchir, peu habitué encore à sa mis­ère, il pous­sa la porte d’un bar mod­este dont la façade s’énorgueil­lis­sait cepen­dant de sa pein­ture neuve, provo­cante, et des réclames tapageuses dont s’orne aujour­d’hui le plus minus­cule tem­ple de Bac­chus. Dans l’étab­lisse­ment on chan­tait. Une chan­son vieil­lotte et désuète, sans doute. Mais qui, douce­ment, tris­te­ment, lancée par une voix de femme, pre­nait étrange­ment le cœur, l’étreignait d’un indi­ci­ble émoi. 

Jean Desrouss­es pen­sa qu’il avait con­nu, un jour, une petite fille poitri­naire qu’il avait séduite, et qui chan­tait comme cela — de cette même voix plain­tive et si chargée d’é­mo­tion, de désirs. 

Marguerite !…

Il revoy­ait soudain la scène…

Il lui avait dit, un soir, au cours prop­ice d’une prom­e­nade cham­pêtre, — il lui avait dit : « Je te veux ! ». Avait-elle 16 ans ? Son corps fléchis­sait sous l’étreinte du bais­er. Il lui avait dit : « Laisse-moi t’aimer, mon petit ange blond, mon tout petit… » Et sa voix s’en­roulait avec traîtrise au coeur de l’Amie. C’é­tait comme une berceuse que psalmodi­ait la voix chan­tante de l’Homme — un appel ten­dre et qui l’emplissait toute, anni­hi­lait ses forces. Il lui avait pris ses lèvres, et plaquait sur leur carmin sa bouche où brûlait le désir, Mais elle com­prit qu’elle s’a­ban­don­nait et s’ar­racha la pre­mière à l’en­voûte­ment. Il l’aimait. Il la trou­blait du flux de ses paroles et l’at­ti­rait per­fide­ment vers le dis­cret refuge des arbres. Il la fit s’asseoir près de lui, sur l’herbe. Il sen­tait son corps frag­ile et con­damné se roidir entre ses bras, et les yeux de l’Amie scruter les siens avec angoisse… Il la ras­sura. Son cœur bat­tait à se rompre. Il en eut con­science Un instant, il en perçut les bat­te­ments furieux, avec sa main, sous la pope­line… Elle le lais­sait faire, le regard ten­du obstiné­ment dans le vague. D’une pres­sion du bras, douce­ment, il la coucha sur le sol. Elle voulut se relever, et ses jambes heurtèrent celles de l’Homme. Alors elle s’a­ban­don­na et de ses yeux jail­lirent des larmes…

Avait-elle seize ans ?

Marguerite…

Mais il chas­sa bien vite l’im­age de la morte. Il s’en voulait de s’a­ban­don­ner ain­si lâche­ment, aux sou­venirs mor­bides qui dres­saient leur fais­ceau désor­don­né dans son cœur malade.

Le remords le han­tait, glacial et tenace.

Il hésitait.

O chan­son ! com­plainte des cœurs en détress­es ressou­ve­nance nos­tal­gique des beaux rêves enfuis, des espoirs chaque fois déçus ! Éva­sion vers les som­mets de lumière ! Exal­ta­tion de l’âme opti­miste et heureuse, débor­dante de jeune sève ! O chan­son — pal­pi­ta­tion des âmes en mal d’amour, de communion…

Il était triste main­tenant. Tout triste… Mais il entra. Résol­u­ment. Pour­tant, à peine entré, il eut envie de fuir… Décep­tion. Le cadre ne lui con­ve­nait pas. Les 40 sous s’en­tre­choquèrent dans sa poche. Il lui sem­blait qu’ils lui demandaient des comptes. Cela l’é­touf­fait. Littéralement.

« Pourquoi les dépenser sur le mar­bre ? » dis­ait la voix de sa con­science. « Tu as faim. Je le sais. Alors ?… » Il haus­sa les épaules, découragé, obsédé, abat­tu. Si l’on répondait d’une façon sat­is­faisante à tous les « pourquoi ? » de 1a vie, elle serait. autre. Ce serait trop beau aus­si ! L’Homme ordi­naire n’aime pas la per­fec­tion, puisqu’il ne l’a jamais ardem­ment voulue.

La porte se refer­ma sur lui. Il ne pou­vait pas reculer.

III

Tout d’abord, il vit une ombre soulever une ten­ture et s’en­fuir. Plus de chanteuse ! Machi­nale­ment, ses yeux l’avaient cher­chée. Peut-être même était-il entré à cause d’elle ? 

… Il y avait un homme ivre qui ron­flait au fond de la salle, miteux, dégue­nil­lé, affalé, con­tre un poêle éteint. Lui s’as­sit près de l’u­nique fenêtre, attiré par l’air qui fil­trait. Il se fit servir un soda, regar­dant. avec mépris la pau­vre loque humaine. Près du comp­toir étaient deux ouvri­ers. Attablés devant une chopine de blanc [[Cette his­toire à été écrite en 1927.]], témoin muet de leur dis­cus­sion orageuse, ils ne se retournèrent même pas au bruit de la porte. Ils crurent que c’é­tait le « patron ». L’homme du bistro, M. Rol­land, était un cama­rade. Ils le croy­aient. Ce n’é­tait qu’un débrouil­lard ! Il flat­tait les uns et les autres. Il croy­ait (par expéri­ence, dis­ait-il !) que tous les hommes aiment l’en­cens et la cajo­lerie. Il se trompait lour­de­ment. (Tous les hommes ne sont pas des chats, des girou­ettes, des pan­tins). Il approu­vait s’il le fal­lait absol­u­ment (quelle que soit l’opin­ion émise), mais, lorsqu’un groupe était aux pris­es, il restait prudem­ment dans l’ex­pec­ta­tive. Com­merce. Sys­tème D. Théorie pour Aspi­rants à la con­sid­éra­tion des gens bien-pen­sants, avec pour sous-titre cette phrase de Jules Romains [[Jean de Maufranc]] : « Il faut savoir cir­culer dans la société mod­erne » — qu’il met­tait volon­tiers à profit !

Les ouvri­ers, seuls occu­pants en dehors de l’ivrogne, bais­sèrent mal­gré tout la voix, rap­pelés à la réal­ité du moment. Quand le patron apparut, ils se retournèrent et toisèrent l’in­con­nu — Jean Desrouss­es. À ses vête­ments sim­ples, très sim­ples, ils com­prirent que c’é­tait un ouvri­er comme eux. Un bleu. Alors leur con­ver­sa­tion reprit de plus belle. Ils cau­saient « poli­tique ». D’une salle à côté par­tait une toux grêle et fati­gante d’en­fant malade. Cela ne les arrê­tait pas. Ils s’époumon­aient à se con­tredire. Ils ne s’en­tendaient pas. Et Jean Desrouss­es, atten­tif, voy­ait cha­cun d’eux défendre avec âpreté SON PARTI, se réclamer d’une meilleure logique tout en dén­i­grant l’ef­fort du voisin — lui reprochant tels actes en telles occa­sions, telles inter­ven­tions mal­adroites, telles bévues impar­donnables. Desrouss­es écoutait. Il lui sem­blait vivre à nou­veau ces soirs où, gosse encore, il allait chercher son père à la sor­tie de l’u­sine et l’at­tendait, par­mi la fer­raille et les wag­onnets gar­nis de char­bon… Il y avait une affreuse bande de drôles mal­pro­pres, pouilleux, qui glanaient on ne savait quoi et l’en­fouis­saient dans de vieux sacs lam­en­ta­bles en pous­sant d’énormes jurons. Et lui se cachait con­tre une vieille guérite aban­don­née pour fuir leur présences. Alors son père venait enfin, ges­tic­u­lant, au milieu d’hommes brisés de fatigue et tachés de cam­bouis, et le décou­vrait à demi-mort de peur. Comme c’é­tait loin ! 

Ayant bu son soda, il songeait à par­tir. Remords ? Ennui, plutôt. Vague à l’âme. Ces gens l’a­gaçaient, avec leurs jérémi­ades stu­pides. Mais il se sen­tait attiré vers eux. Il se sen­tait de leur famille. Et Jean souf­frait… Quelque chose nais­sait en lui, d’en­core impré­cis — quelque chose qui le boulever­sait… Il aurait voulu approcher sa chaise, et leur dire QUE LUI AUSSI ASPIRAIT A UNE MEILLEURE HUMANITÉ. Il aurait voulu leur faire entrevoir QU’AU-DESSUS DES PARTIS il y avait l’im­mense et anonyme foule qui souf­frait, — DONT IL ÉTAIT, DONT ILS ÉTAIENT, et que la cabo­tine Poli­tique DIVISAIT en camps iné­gaux de frères enne­mis, de frères RIVAUX. Poli­tique ? Exploita­tion de la cré­dulité de la masse ! Il aurait voulu leur faire partager son immense espoir en une société équitable d’où serait. ban­nie la tyran­nie, l’in­jus­tice des par­tis. Il aurait voulu… 

Il se leva, soudain. Le sang lui mon­tait aux oreilles. Il s’a­vança, subite­ment rouge, intimidé. Et l’un des hommes posa sa pipe sur le mar­bre, cracha, puis tour­na vers lui son vis­age aux traits rudes. Jean voulut par­ler. Un relent d’al­cool le péné­trait jusqu’à l’écœure­ment. Mais de quel droit inter­ve­nait-il ? Con­nais­sait-il ces hommes ? Allait-il, tel Don Qui­chotte, par­tir en lutte con­tre l’er­reur qui four­mille, l’é­goïsme, la cupid­ité, Le men­songe, l’hypocrisie aux mille vis­ages ? Il tou­s­so­ta pour se don­ner du courage. Mais il avait trop atten­du, inex­pert. Et, déjà, le mas­tro­quet imposant était sur lui, ten­dant sa targe main velue…

Force fut de régler le soda. Soudain, d’une porte entre­bâil­lée, un rire idiot fusa. Un vis­age parut un instant, pau­vre tête échevelée de folle, où deux yeux fiévreux bril­laient, dis­til­lant des lueurs fauves. Puis, plus rien… Sinon, d’une pièce voi­sine, la toux sèche et per­sis­tante d’un gosse malade… Mais l’en­chante­ment était, rompu. Les hommes buvaient. L’ivrogne s’é­tait agité dans son coin. Et Jean Desrouss­es par­tit, las, sous le regard soupçon­neux des trois hommes…

Dehors, il comp­ta sa mai­gre for­tune… Et son coeur se ser­ra… Qua­tre-vingt-dix centimes !…

Ras­co Duanyer