La Presse Anarchiste

La fin d’une mission

(suite)

Le départ de Prizrend

Jeu­di 18 novem­bre. — Il fait froid, mais beau. Avec deux cama­rades et notre inter­prète, je sors de bonne heure pour acheter mulets ou chevaux de mon­tagne. Il faut, en effet, se débrouiller coûte que coûte. Les mem­bres de la mis­sion se sont asso­ciés par petits groupes. J’ai lié mon sort à celui de deux con­frères, dont l’un a fait route avec moi depuis Jagodina.

Les Albanais ont tout caché, de peur de la réqui­si­tion, mais ils vendent très bien aux par­ti­c­uliers et très cher. Au bazar (un bazar de bois, cir­cu­laire, avec arcades), situé sur la rive droite, on nous apprend que nous trou­verons ce qu’il nous faut dans le faubourg.

Nous pas­sons à côté d’une mosquée peinte en bleu, et de quelques vieilles maisons dont les portes sont ornées de sculp­tures sur bois. En mon­tant vers le plateau, nous apercevons un mag­nifique paysage de neige ; les cimes sont ensoleillées.

Longue dis­cus­sion avec des paysans albanais. Finale­ment, on nous vend pour 200 francs en or, un bidet blanc qui, en temps nor­mal, aurait coûté 50 à 60 francs. Je remar­que que dans le faubourg, les maisons ne sont pas blanchies ; les murs sont de terre rougeâtre. Comme le bois manque par ici, on voit des bous­es de vache, col­lées au mur pour séch­er et servir de combustible.

Au retour, nous apprenons que le départ est remis. Le bruit court que nous passerons par le Mon­téné­gro en même temps que la mis­sion anglaise. Mikaïlovitch organ­ise le con­voi et dis­pose de 30.000 fr. pour assur­er le rav­i­taille­ment. Je suis devenu fatal­iste. J’at­tendrai la con­fir­ma­tion de cette nouvelle.

Nous retournons à l’hô­tel Servia pour le déje­uné qu’on n’ap­porte qu’à 2 heures de l’après-midi. Cette fois, arrivé les pre­miers, je me suis emparé d’une assi­ette, et j’ai atten­du trois heures ma pitance avec l’assi­ette sous le bras.

Le bruit de ce matin était erroné. Nous ne sommes pas par­tis, il est vrai, parce qu’il était impos­si­ble de finir nos pré­parat­ifs à temps, et puis, parce qu’il est trop tard pour se met­tre en route à midi : l’é­tape est longue. Mais l’or­dre sub­siste. Le chef de la mis­sion nous con­firme que l’at­taché mil­i­taire s’op­pose au pas­sage par le Mon­téné­gro et nous enjoint formelle­ment d’aller à Salonique par Dibra.

Nous sor­tons pour faire encore quelques achats indis­pens­ables ; il faut avoir de l’avoine pour le cheval (il n’y a rien dans la mon­tagne), et ten­ter d’a­cheter du saucis­son de bre­bis (nous sommes en pays musul­man). Je par­cours le quarti­er de la rive droite ; les arti­sans sont groupés par méti­er : au bord de l’eau, les forg­erons, avec une instal­la­tion prim­i­tive ; dans une rue per­pen­dic­u­laire, les marchands de fer ouvragé ; plus loin, les marchands de peaux, etc.

En revenant, je ren­con­tre un ami serbe qui m’af­firme que la route de Dibra est coupée et m’ad­jure de ne pas la pren­dre. En tout cas, je pars demain matin ; on ver­ra en route. Nous hâtons nos préparatifs.

Des pris­on­niers autrichiens, mis­érables et affamés, errent dans la ville, lam­en­ta­ble­ment. Un de nos cama­rades a l’idée d’en pren­dre un comme ordon­nance. Bien­tôt, d’autres se présen­tent au cou­vent. Notre petit groupe en choisit un ; c’est un Tchèque, cor­don­nier de son méti­er ; nous lui don­nons un peu d’ar­gent et du linge, car il n’a plus de chemise et est dépourvu de tout.

Le soir, au dîn­er, si j’ose ain­si appel­er le repas en com­mun à l’hô­tel Servia, nous recevons l’or­dre du sus­pendre notre départ. L’é­tat-major serbe a fini par avouer que la route du sud est coupée ; et l’at­taché mil­i­taire nous dirige sur Scu­tari ; au lieu de pren­dre la route la plus courte vers l’ouest en suiv­ant le Drin, à tra­vers l’Al­ban­ie, nous passerons par le Mon­téné­gro : Diako­va, Ipek, Véli­ka, Andrévitza, Pod­goritza. Cet itinéraire, qui passe par la haute mon­tagne, décrit les trois quarts d’un cer­cle dont la route d’Al­ban­ie (que suiv­ra l’at­taché), forme la corde. Notre départ est reculé au surlen­de­main same­di, et nous par­tirons tons ensem­ble, soit 48 médecins et 25 infir­mières environ.

I1 fait beau ce soir-là. Les lumières mar­quent de points bril­lants là cité en amphithéâtre. Les rues sont encom­brées d’une foule grouil­lante. Les nou­velles sont de plus en plus mau­vais­es. L’ar­mée serbe est presque encer­clée ; elle n’a plus pour refuge désolé que les mon­tagnes de l’Al­ban­ie ; et elle est sans ressources, sans muni­tions, qui, pis est, sans nour­ri­t­ure ; elle est réduite à la famine.

Ven­dre­di 19 novem­bre. — C’est le dégel ; on patauge dans la boue.

Arrivée des 17 cama­rades qui avaient quit­té Mitro­vitza. avec des chars à bœufs. Nous ne les atten­dions plus. Ils ont été arrêtés par la tem­pête de neige et ont beau­coup souf­fert du froid. Ils racon­tent quelques scènes d’hor­reur aux­quelles ils ont assisté : la déban­dade des sol­dats serbes à la recherche d’un gîte et de nour­ri­t­ure, et péné­trant de force chez les Arnautes, l’hos­til­ité de ces den­tiers allant jusqu’à l’as­sas­si­nat, la ren­con­tre de sept cadavres de sol­dats serbes, vic­times du froid, etc.

Nous faisons les derniers pré­parat­ifs, ce qui con­siste à jeter les derniers bagages et à nous dépouiller du peu de linge qui nous reste. Je con­serve un néces­saire de toi­lette avec savon, brosse à dents, trousse de cou­ture, une chemise de rechange, deux paires de chaus­settes, une paire de pan­tou­fles, des notes (mes clichés pho­tographiques sont restés dans. mes can­tines). Mal­heureuse­ment, j’emporte aus­si des poux. La ben­zine a peut-être tué les adultes, mais prob­a­ble­ment ils avaient déjà pon­du. J’im­bibe encore une fois mon linge avec le reste du fla­con, mais cette fois, avec plus de pré­cau­tion, pour ne pas être mis à vif.

J’ai, en out­re, un bidon, une tim­bale plate, mon man­teau et un man­teau serbe acheté à la foire d’empoigne. Je donne ma vareuse de rechange à une infir­mière, et mon linge au pris­on­nier. Nous avons en com­mun des cordes, une lanterne, des bou­gies, un sac d’avoine, une demi-toile de tente, une ving­taine de bis­cuits et quelques boules de pain. Je crois que c’est tout.

Notre groupe sera de cinq per­son­nes : mes deux cama­rades, l’in­ter­prète et le pris­on­nier. Nous n’avons pas de femmes avec nous. Nous espérons aller vite. Les Alle­mands sont sig­nalés à Mitro­vitza, au Nord-Est, et nous devons, à cause du détour inutile qui nous a menés à Prizrend, remon­ter jusqu’à Ipek, au Nord-Ouest, pour trou­ver un chemin qui pénètre dans le chaos du Monténégro.

Same­di 20 novem­bre. — Nous sommes debout à 4 h. du matin. Il fait nuit noire. Pour comble de malchance, il pleut. Et ce n’est pas tout : il faut charg­er le bidet. O vous qui avez lu les réc­its d’ex­plo­rateurs, vous n’avez attaché qu’une atten­tion dis­traite à la ligne qui revient chaque jour : « On bâte les ani­maux et on part. » C’est un art de bâter les bêtes de charge, et nous en ignorons le pre­mier principe ; l’an­i­mal n’a pas fait deux pas que la charge s’écroule. Au milieu des jurons, et dans l’ob­scu­rité, sous la pluie, il faut recom­mencer la besogne. Heureuse­ment, un vieux fac­tion­naire quitte son fusil pour nous aider. Il nous mon­tre l’art de dis­pos­er les cordes autour des col­is ; ceux-ci doivent être équili­brés par­faite­ment des deux côtés et ne pas être attachés trop haut. Tout va bien ; on descend avec pré­cau­tion la ruelle glis­sante qui con­duit vers la grande mosquée. Hélas ! nou­veau désas­tre : la sous-ven­trière s’est rompue ; et il faut rebâter le cheval avec des moyens de fortune.

Nous trou­vons des cama­rades au car­refour de la grande mosquée. Avec eux nous pas­sons sur la rive droite pour remon­ter à tra­vers le faubourg jusqu’aux baraque­ments des cholériques où a lieu le rassem­ble­ment. Le jour se lève au moment où nous y arrivons. Les mis­sions médi­cales française, anglaise et russe, sans compter un cer­tain nom­bre de Serbes, y sont réu­nies. Mais le départ tarde ; on perd deux heures, sous pré­texte que nous devons par­tir tous ensem­ble. Or, nous. n’avons pas les mêmes moyens de trans­port. Comme il y a encore une route rel­a­tive­ment bonne jusqu’à Diako­va, deux camions auto­mo­biles emmèneront les femmes et les moins valides ; les cama­rades, venus avec leurs chars à bœufs, con­tin­u­ent avec le même mode de locomotion.

Je regarde encore une fois le paysage. Le fonds est for­mé par les mon­tagnes albanais­es. Les maisons de Prizrend sont accrochées jusqu’à mi-hau­teur ; la vieille citadelle turque avec son minaret, s’érige au-dessus, tout en haut. Un rideau de peu­pli­ers, tout près de nous, sur le plateau, pro­duit une bizarre impres­sion visuelle ; des cor­beaux se sont per­chés en grand nom­bre sur les branch­es supérieures qui, sous le poids, se sont cour­bées et don­nent l’il­lu­sion de palmiers funèbres.

De prizrend à Diakova

Nous par­tons enfin vers 8 heures, lais­sant notre inter­prète, qui s’est mis dans la tête d’a­cheter un sec­ond cheval. Les autos filent en avant ; et nous remar­quons qu’elles trans­portent, en même temps que les femmes et les plus âgés d’en­tre nous, quelques-uns de nos cama­rades qui sont par­mi les plus jeunes et les plus ingambes.

La route par­court un plateau dénudé qui, plus loin, se relève en mamel­ons cou­verts de genévri­ers et de buis­sons de chênes. Nous rejoignons la val­lée du Drin ; mais faut pass­er les afflu­ents à gué ; nous patau­geons dans l’eau jusqu’au mollet.

Vers midi, notre petite troupe s’ar­rête pour déje­uner : du bis­cuit, un peu de mau­vais saucis­son de bre­bis que nous ména­geons, et l’eau du ruis­seau. Je suis assez fatigué ; je porte mon man­teau, un gros man­teau de cav­a­lerie alour­di par la pluie, et le sac qui con­tient mon bagage. J’avise un bidet sans charge, et je me débar­rasse sur lui du man­teau et du sac. Il était temps ; je n’au­rais jamais pu faire l’étape.

Le hasard de l’al­lure a groupé une douzaine de bidets de charge, leurs pro­prié­taires et quelques inter­prètes ou pris­on­niers. Mais la fatigue empêche tout entrain ; nous mar­chons, moros­es, sans aucun goût pour échang­er des paroles.

J’ai voulu ménag­er mon unique paire de bot­tines, et j’ai mis des snow-boots pour les préserv­er de l’hu­mid­ité. Mais ces caoutchoucs sont trop petits, et je n’avais pas prévu les gués et le bain de pieds. Je me décide à retir­er ces snow-boots qui sont devenus une tor­ture, et ne pou­vant me résign­er à les aban­don­ner, je les lave avant de les plac­er dans mon sac. L’eau est glacée et j’at­trape une onglée douloureuse.

C’est la suc­ces­sion de ces petites mis­ères qui forme pour moi tout le sou­venir de cette étape. Cepen­dant, je retrou­ve dans ma mémoire l’im­age de deux longs ponts albanais en dos d’âne ou, plus exacte­ment, en forme d’ac­cent cir­con­flexe. Quelques-unes des arch­es iné­gales sont en ruine ; on a réparé les ponts, tant bien que mal, avec des planches.

Le plus grand de ces ponts est jeté sur le Drin, et forme la fron­tière entre la Ser­bie actuelle (sand­jak de Novi-Bazar) et le Mon­téné­gro. L’en­droit est tout à fait sauvage et pit­toresque ; côté (à gauche), c’est une large val­lée ; de l’autre (à droite), c’est une gorge resser­rée avec des falais­es tail­lées à pic. Les mon­tagnes cou­vertes de neige que nous apercevons à l’Ouest for­ment un mag­nifique panorama.

La nuit tombe. La plu­part de mes cama­rades sont exténués. Chose bizarre, ma fatigue a dis­paru, ou, du moins, je ne la sens plus. Enfin, on aperçoit des lumières au-devant de nous ; c’est Diako­va ou Diakovitza, ville albanaise du sand­jak qui, depuis 1893, appar­tient au Monténégro.

Nous nous arrê­tons machi­nale­ment à une bou­tique encore éclairée. Quelques cama­rades nous y ont précédés ; on y vend des pommes et du vin. Je rem­plis mon bidon et je sec­oue mes cama­rades, dont l’un s’est affalé sur le sol. On nous a dit qu’il y a un campe­ment pré­paré pour nous quelque part.

Après quelques tâton­nements et quelques erreurs, nous finis­sons par trou­ver une âme char­i­ta­ble qui nous con­duit dans l’ob­scu­rité jusqu’en dehors de la ville, à un grand bâti­ment qui n’est autre qu’une anci­enne caserne turque. Les cama­rades, arrivés en auto, sont déjà instal­lés dans la grande salle du rez-de-chaussée, où nous coucherons tous, hommes et femmes, au petit bonheur.

Mais les pre­miers arrivés, dont les jeunes gens que nous avons remar­qués au départ, ont acca­paré les lits, faits avec des planch­es et du foin. Nous, qui avons fait l’é­tape à pied, devons nous résign­er à couch­er sur les dalles, éten­dus sur les man­teaux humides. Pour­tant, l’un de mes cama­rades, celui qui est malade de fatigue, a trou­vé un lit, grâce à la pitié des femmes. Mon autre com­pagnon et moi échouons entre deux lits, dont la haute couche de foin, bien tassée, forme, une épais­seur d’au moins soix­ante cen­timètres. Ce sont deux con­frères, multi­ga­lon­nés, deux vieux grigous, les plus ladres et les plus égoïstes de toute la mis­sion, qui se sont octroyé cette couche moelleuse. Nous sommes trop las pour pro­test­er. Mais cette iné­gal­ité provoque l’indig­na­tion de deux infir­mières qui, de leur pro­pre autorité, nous font une litière de for­tune avec quelques brassées enlevées aux lits des deux avares.

Nous nous éten­dons, après une dis­tri­b­u­tion de pain et de viande en ragoût. Pour ma part, j’ai bu presque tout le vin acheté à la bou­tique. La nuit se passe assez bien, mal­gré le vacarme des derniers arrivants, ceux de la car­a­vane à bœufs.

De Diakova à Detchani

Dimanche 21 novem­bre. — L’in­ter­prète est arrivé la veille au soir avec un autre cheval, un petit bidet brun, qu’il n’a payé que cent francs, grâce à des marchandages infi­nis et la mise en œuvre de toute sa rouerie ori­en­tale. Ce ren­fort allégerai la pre­mière bête, et nous per­me­t­tra de nous débar­rass­er de nos man­teaux pour une marche plus rapide.

Nous sommes debout à 6 heures. Mais les pré­parat­ifs traî­nent un peu. Nous décou­vrons dans le pays des boulangers qui vendent un pain doré, à mie noire, qui ressem­ble à de la brioche. Nous nous en réga­lons ; et nous entrons dans un café pour boire cha­cun deux petites tass­es de café turc, sans oubli­er le prisonnier.

Enfin, nous par­tons à 8 heures ½. Nous suiv­ons de nou­veau le plateau, qui est bor­dé à l’ouest par les mon­tagnes mon­téné­grines. Le chemin est coupé de. fon­drières invraisem­blables. Bien­tôt même, nous ren­con­trons une riv­ière, sur laque­lle une équipe d’Al­banais est en train d’établir un pont de for­tune ; mais le pont n’est pas fait. Nous pas­sons à la queue leuleu sur une poutre, jetée en tra­vers, tan­dis que les bêtes fran­chissent le guet. Au pas­sage, le petit bidet brun fait un faux pas, et voilà tout le bagage à l’eau. Cris, jurons ; on repêche le matériel, on rebâte l’an­i­mal et on repart.

Vers midi, nous rat­trapons qua­tre de nos cama­rades qui sont par­tis avant nous. Ils vien­nent de déje­uner au bord. d’un ruis­seau, dans un joli site boisé de tail­lis. Nous prenons leur place ; et nous pous­sons le feu pour faire rôtir trois poulets, achetés en chemin par l’in­ter­prète. Pen­dant ce temps, nous faisons au ruis­seau un brin de toilette.

Nous dévorons un des poulets et nous reprenons la route. Le chemin est de plus en plus mau­vais à cause des fon­drières ; on passe sur des pistes à tra­vers les prés. De temps en temps, on trou­ve des maisons, dont quelques-unes suff­isent à for­mer un vil­lage. Ce sont des con­struc­tions de pierre à un étage et forte­ment bar­ri­cadées. Les portes de la cour sont hautes et pleines, et faites, soit de planch­es ren­for­cées de bar­res de fer, soit de grands pan­neaux d’osier. La mai­son ne prend jour que par des lucarnes qui parais­sent faire office de meur­trières. Le pre­mier étage sert de loge­ment, et reçoit même les latrines ; la chute de vidan­ge est pro­tégée. pur des planch­es ou une large gout­tière d’osier appliquée con­tre le mur.

Les arbres sont ici des chênes, dont plusieurs por­tent du gui, comme je l’avais con­staté assez sou­vent en Ser­bie, et des châ­taig­niers. On vend, en effet, dans les local­ités, depuis Mitro­vitza, de petites châ­taignes gril­lées ou cuites à l’eau. On ren­con­tre aus­si des cerisiers, dont quelques-uns, très vieux, sont énormes. Mal­heureuse­ment, comme en Ser­bie d’ailleurs, les pâtres ont l’habi­tude d’établir leurs feux au pied ou dans le creux des arbres, qui en crèvent naturellement.

Nous tra­ver­sons encore deux gués, et nous arrivons un peu après 4 heures aux pre­mières maisons de Detchani. C’est un petit bourg, je veux dire le vil­lage le plus impor­tant que nous ayons ren­con­tré depuis Diako­va. Nous déci­dons de ne pas aller plus loin et d’y pass­er la nuit. Il s’ag­it de trou­ver l’hos­pi­tal­ité quelque part ; mais notre inter­prète a ren­con­tré un paysan avec un cochon, et s’est mis, par manie com­mer­ciale, à marchan­der l’an­i­mal. Nous nous impa­tien­tons, car les pour­par­lers, comme tou­jours en Ori­ent, n’en finis­sent plus.

Enfin l’achat est con­clu, et nous voici devant un fonc­tion­naire mon­téné­grin, à cas­quette plate, que le gou­verne­ment de Cettigné a imposé comme chef de vil­lage à ce bourg albanais. À pro­pre­ment par­ler, il fait les fonc­tions de chef d’é­tapes. Après de longs pal­abres, il décide une famille musul­mane à nous don­ner l’hospitalité.

Ces Albanais musul­mans sont des paysans cos­sus. Nous pénétrons avec eux, trois frères bien décou­plés, dans l’en­ceinte d’où s’élève leur mai­son de pierre à deux étages. Mais notre inter­prète manque de tout gâter en voulant y entr­er avec son cochon. Haro sur l’an­i­mal impur ! Nous chas­sons cochon et inter­prète. Ce dernier ira faire cuire son com­pagnon chez un indigène orthodoxe.

De Detchani à Ipek

Nos hôtes nous con­duisent au deux­ième étage et nous font entr­er dans une grande pièce, où des paque­ts de feuilles de tabac sèchent au pla­fond. Un par­quet, surélevé de quelques cen­timètres, occupe les deux côtés de la salle, lais­sant un pas­sage qui con­duit à la chem­inée. Sur ce par­quet, il y a des nattes et des coussins nous com­prenons que c’est là où nous passerons la nuit.

On nous fait signe de quit­ter nos chaus­sures et de les laiss­er à l’en­trée. Nous nous asseyons, tout réjouis de déten­dre nos mem­bres fatigués, pen­dant qu’un des musul­mans se hâte d’a­viv­er le feu.

Nous entre­prenons d’y faire cuire à la ficelle les poulets qui nous restent, mais nos hôtes se char­gent de faire eux-mêmes le rôtis­sage à la cui­sine. Ils revi­en­nent avec une table ronde, haute de vingt cen­timètres env­i­ron, une jat­te de lait, des oignons crus, du mou­ton rôti avec des boulettes de riz, les poulets, du fro­mage blanc et une jarre d’eau fraîche. Mais d’abord cha­cun doit faire ses ablu­tions à l’eau d’une aigu­ière, puis nous nous accroupis­sons à la turque autour de la table basse — posi­tion sin­gulière­ment incom­mode et fati­gante pour des Occidentaux.

Après le repas, nous assis­tons aux prières de nos hôtes, qui nous lais­sent ensuite couch­er seuls dans la pièce.

Le lende­main matin, lun­di (22 novem­bre), nous par­tons vers 8 h. ½, après con­grat­u­la­tions mutuelles. Nous faisons d’abord un cro­chet pour aller chercher le cochon qui, la veille, avait fail­li gâter l’ac­cueil de nos hôtes musul­mans. Il est rôti et même un peu car­bon­isé d’un côté.

Nous reprenons la route ou plutôt la piste qui va vers le Nord, à Ipek. Elle suit le bord occi­den­tal de la plaine qui forme ce qu’on appelait autre­fois. le sand­jak de Novi Bazar, et longe le pied des Mon­tagnes Noires qui con­stituent, à notre gauche, le mas­sif du Mon­téné­gro. Aus­si est-elle coupée à chaque instant par des ruis­seaux et des tor­rents qu’il faut franchir à gué. On cherche en ce moment, sinon à amélior­er la route, du moins à jeter des ponts de bois sur les riv­ières un peu fortes. Je me sou­viens dans cette étape, d’une riv­ière assez grande que nos chevaux eurent du mal à tra­vers­er, tan­dis que nous pas­sions un par un sur les poutres d’un pont en construction.

La cam­pagne paraît assez riche ; elle est cul­tivée ; on voit les ves­tiges des champs de maïs et de nom­breux verg­ers d’ar­bres fruitiers. Les vil­lages sont moins rares et moins pau­vres. J’ai quelque­fois l’im­pres­sion de tra­vers­er un petit vil­lage français ; mais le minaret rem­place le clocher, et le cimetière est tou­jours un ter­rain vague sans clô­ture, où quelques pier­res blanch­es et quelques ren­fle­ments épars indiquent les tombes.

Nous tra­ver­sons le lit immense d’un tor­rent presque à sec en ce moment. C’est un oued, un désert de cail­loux et de blocs roulés, qui ai bien un kilo­mètre de large.

Et le chemin con­tin­ue ensuite sur une piste très large, assez marécageuse. Nous faisons halte vers 11 heures, sur le bord d’un pré humide, pour pren­dre hâtive­ment un repas froid, alour­di par du pain de maïs, et nous repar­tons. Bien­tôt appa­rais­sent devant nous plusieurs minarets ; un bourg paraît peu à peu sor­tir du repli de ter­rain où il est caché ; c’est une ville, c’est Ipek ; nous ne le croyions pas si près.

Le chemin prend l’ap­parence d’une route nationale mal entretenue. Nous croi­sons des sol­dats mon­téné­grins, por­tant des vestes d’ar­tilleurs français et la calotte plate nationale, des femmes sans voile avec le cos­tume occi­den­tal, c’est-à-dire avec des jupes, mais por­tant, elles aus­si, sur le chignon, la calotte monténégrine.

Nous retrou­vons des cama­rades arrivés avant nous. Ils nous appren­nent que la mis­sion campe à la caserne et que les repas ont lien à la Croix-Rouge. Cette propo­si­tion ne nous séduit pas. Nous voudri­ons nous repos­er tran­quille­ment, et nous avons besoin de con­fort. Quoique l’é­tape ait été courte, puisqu’il est à peine 1 heure de l’après-midi, je me sens fatigué ; il a fait du soleil toute la journée, et j’éprou­ve un acca­ble­ment comme après une marche d’été.

Au lieu de nous arrêter à la caserne pour y couch­er sur la dure dans une salle com­mune, où plusieurs de nos cama­rades ont déjà été volés, nous descen­dons vers le Drin, tor­rent aux flots verts, nous pas­sons le pont et nous remon­tons vers les hauts quartiers où se trou­ve le siège de la municipalité.

M. Pier­rot

(à suiv­re)