La Presse Anarchiste

Buckarine au Congrès de l’Internationale Syndicale Rouge

C’était en été 1921. Le 1er Con­grès inter­na­tion­al devait inces­sam­ment se réu­nir à Moscou et nous atten­dions plusieurs délégués des pays étrangers. Les anar­chistes rési­dant à Moscou étaient très occupés et une grande quan­tité de nos cama­rades étaient détenus dans les pris­ons de la R.S.F.S.R., et pour dire vrai, j’étais presque hon­teux et gêné d’être encore en liberté.

Nous étions anx­ieux et nous con­sid­éri­ons comme un devoir de frap­per l’attention de nos cama­rades étrangers, par la sit­u­a­tion dés­espérée de nos frères per­sé­cutés, et aus­si sur les con­di­tions générales du pays et de la Révolution.

Quelques mois aupar­a­vant (pour être pré­cis, le 25 avril 1921), les Anar­chistes détenus à la prison Butir­ka de Moscou, furent, sans provo­ca­tion aucune, attaqués par la Tche­ka et leurs cachots furent la scène d’une révoltante et ter­ri­ble bru­tal­ité. Sans sec­ours, affaib­lis par une déten­tion déjà longue, et par le manque de nour­ri­t­ure, ils furent cepen­dant frap­pés avec toute la sauvagerie d’une police américaine.

Les hommes furent impi­toy­able­ment assail­lis par les Tchek­istes et les sol­dats à coup de crosse de fusils, et les femmes traînées par les cheveux à tra­vers les étages, sur les escaliers de pierre de la prison.

Plusieurs de nos cama­rades crurent leur dernière heure venue, et avec elle la fin de leurs souf­frances, les exé­cu­tions cap­i­tales ayant tou­jours lieu la nuit, et sans aucun avis préal­able, loin de tout pub­lic, et avec la même bru­tal­ité décrite ci-dessus.

Les jours qui suivirent ne nous apportèrent aucune nou­velle de nos pau­vres pris­on­niers, et nous igno­ri­ons totale­ment ce qu’étaient devenus nos cama­rades de Butir­ka. Toute infor­ma­tion nous était refusée, et cepen­dant nous étions con­va­in­cus que quelque chose de ter­ri­ble leur était arrivé, car ils avaient dis­paru de la prison.

Une semaine plus tard env­i­ron, quelques notes nous arrivèrent.

Une était de Ryazan, une autre d’Orel, une troisième de Vladimir. Nous sûmes alors que, de force, nos cama­rades avaient été enlevés de Butir­ka, séparés, et emmenés dans dif­férentes prisons.

Thus A. Baron fut expédié à la prison d’Orel, alors que sa com­pagne Fan­ny Baron se retrou­va à Ryazan. Quelque temps plus tard, cer­tains de nos cama­rades mâles furent trans­férés à la prison Tagan­ka de Moscou, par­mi lesquels se trou­vèrent Wolin, Yartchuk, Max­i­moff, Mratch­ny et plusieurs autres.

La plu­part d’entre eux étaient détenus depuis décem­bre 1920, juste avant la Con­férence Anar­chiste qui devait avoir lieu à Kharkow, et qui avait été légale­ment autorisée.

Durant les mois de mai et de juin, les délégués com­mencèrent à arriv­er à Moscou pour le 3e Con­grès Com­mu­niste Inter­na­tion­al et pour le Con­grès de l’Internationale Syn­di­cale Rouge. Les Anar­chistes de Moscou eurent un cer­tain nom­bre d’entrevues avec ces délégués et cer­tains Com­mu­nistes même y assistèrent.

En dehors, nous eûmes des con­ver­sa­tions suiv­ies avec les délégués de l’Internationale Syn­di­cale, leur four­nissant les infor­ma­tions néces­saires, leur deman­dant, pour leur pro­pre gou­verne, d’enquêter sur les faits que nous leur présen­tions et sur la vérac­ité de nos informations.

La plu­part des délégués étrangers sem­blaient out­rageuse­ment indignés d’actes de bru­tal­ité, sem­blables à ceux de la prison de Butir­ka, les réprou­vèrent avec véhé­mence et s’étonnèrent qu’un tel état de choses pût exis­ter dans une République Révolutionnaire.

Ils étaient cepen­dant enclins à douter que les Anar­chistes, et bien d’autres élé­ments avancés de la Russie Rouge fussent per­sé­cutés et sup­primés avec un trag­ique sang-froid.

Sou­varine, leader des Com­mu­nistes Français, nous avoua qu’en tant que Com­mu­niste et adhérant à Moscou, il lui était impos­si­ble de croire ce que nous avancions.

Hélas ! peu de temps après, il dut se ren­dre à l’évidence que nos rap­ports n’étaient nulle­ment exagérés. Les délégués étrangers décidèrent de pren­dre des dis­po­si­tions pour amen­er une entente et nouer des rela­tions plus ami­cales entre le Gou­verne­ment Bolchevick et l’élément Révo­lu­tion­naire de gauche.

Dans l’intervalle, le Con­grès de l’Internationale Syn­di­cal­iste Rouge s’était ouvert. Le temps pas­sait et nos cama­rades étaient tou­jours en prison. Leurs con­di­tions étaient de plus en plus mau­vais­es. La rigueur du régime était dev­enue plus sévère, la nour­ri­t­ure plus insuff­isante et le traite­ment plus bru­tal. Plusieurs de nos cama­rades tombèrent malades et les pris­on­niers de Tagan­ka furent par­ti­c­ulière­ment éprou­vés par le nou­veau régime.

Devant l’attitude de la Tche­ka, ils com­pre­naient que leur déten­tion ne serait pas qu’une ques­tion de jours, mais un long et douloureux cal­vaire. Ils en souf­frirent morale­ment et désespérèrent.

Ils décidèrent cepen­dant d’envoyer un appel au Gou­verne­ment Bolchevique. Ils attirèrent son atten­tion sur le fait que tous avaient été arrêtés arbi­traire­ment et qu’ils étaient détenus sans aucune cause et sans aucune incul­pa­tion mal­gré les ter­mes de la Con­sti­tu­tion qui affir­mait qu’aucun citoyen ne pou­vait être prévenu pen­dant une péri­ode supérieure à quar­ante-huit heures. Ils demandaient la libéra­tion immé­di­ate de tous, et, sauf une réponse sat­is­faisante dans les cinq jours, préve­naient le Gou­verne­ment de leur inten­tion de com­mencer la grève de la faim.

Les cinq jours passèrent et la réponse ne vint pas. En con­séquence, la grève com­mença dans la nuit du 3 au 4 juil­let 1921.

C’était le geste de dés­espérés, geste col­lec­tif et ter­ri­ble, causé par l’attitude bru­tale et la sécher­esse de cœur des gou­ver­nants bolcheviks.

Con­sid­érant la con­di­tion physique de nos amis, leur geste pou­vait leur être fatal.

Les Anar­chistes de Moscou, encore en lib­erté, s’adressèrent à nou­veau aux Syn­di­cal­istes délégués au Con­grès et insistèrent avec acharne­ment auprès d’eux, afin que ceux-ci usent de toute leur influ­ence pour sauver nos cama­rades persécutés.

Ce n’était pas seule­ment la vie de nos amis qui nous intéres­sait, quoique leur his­toire fût suff­isam­ment douloureuse, mais aus­si tout l’avenir du Mou­ve­ment Anar­chiste que l’on voulait étouf­fer et la défense des principes fon­da­men­taux de la Révo­lu­tion elle-même.

Nos efforts furent enfin couron­nés de suc­cès et un Comité de délégués fut formé.

Com­posé de représen­tants Français et Espag­nols, le Comité fut appelé auprès de Djerzhin­sky, chef de la Tche­ka. Il fut très affa­ble, déclarant que sans aucun doute l’on arriverait à une entente pour faire relâch­er nos cama­rades Anar­chistes. Il deman­da au Comité de lui remet­tre une liste des indi­vidus que nous désiri­ons voir libér­er. Le Comité était à la joie.

Nous pré­parâmes une liste par­tielle de nos pris­on­niers. Elle por­tait les noms de nos cama­rades détenus dans les pris­ons de Moscou et de Pet­ro­grad, et aus­si celui de cer­tains de nos cama­rades que nous savions dans dif­férentes prisons.

Seule, la Tche­ka aurait été capa­ble d’élaborer une liste com­plète, car seule elle avait con­nais­sance de tous les pris­on­niers détenus dans le Sud, dans l’Est, et en Sibérie, et il ne fal­lait pas compter sur son concours.

Nous portâmes notre liste à Djerzhin­s­ki qui cette fois ne fut plus aus­si aimable que lors de notre pre­mière entrevue.

Il s’excusa d’être obligé de nous faire remar­quer que cer­tains de nos amis ne pour­raient être libérés, mais nous assura cepen­dant que, dans la mesure du pos­si­ble, il ferait tout ce qui était en son pou­voir pour nous don­ner satisfaction.

La liste devait nous être retournée, après un jour ou deux, et nous faire con­naître ceux de nos amis qui allaient béné­fici­er de la « clé­mence » des Bolcheviks.

Une semaine pas­sa. Toutes les ten­ta­tives pour revoir Djerzhin­sky échouèrent. Nous étions inac­t­ifs, ne sachant de quel côté porter nos efforts. Enfin, un jour, le chef de la Tche­ka voulut bien nous faire « l’honneur » de nous recevoir à nou­veau. Il fut brusque et bref. Il nous infor­ma que les Anar­chistes étaient trop dan­gereux pour être relâchés et pré­ten­dit que la plu­part étaient des ban­dits qui ne présen­taient aucun intérêt et que vrai­ment le Comité de délé­ga­tion avait tort de s’occuper d’eux. Mais cepen­dant, désireux de man­i­fester sa con­sid­éra­tion envers les délégués étrangers, il nous remit une liste con­tenant qua­tre noms d’anarchistes à qui il allait don­ner la liberté.

C’étaient qua­tre étu­di­ants qui avaient été arrêtés pour avoir la, dans leur cer­cle, les œuvres de Kropotkine.

Aucun de nos vieux cama­rades Anar­chistes n’était touché par le pré­ten­du acte de clé­mence des Bolcheviks.

Nous com­men­cions à nous ren­dre compte que nos démarch­es auprès de Djerzhin­sky n’aboutiraient à rien.

Il cher­chait à gag­n­er du temps et son offre de relâch­er qua­tre de nos amis était un cal­cul dans l’espoir de bris­er la grève de la faim à Taganka.

C’était le huitième jour de la grève. La con­di­tion de nos cama­rades était cri­tique. Aucun d’entre eux ne pou­vait marcher, cer­tains ne pou­vaient plus par­ler ; l’un d’eux était devenu com­plète­ment sourd, un autre avait absol­u­ment per­du con­nais­sance. Trois de ces mal­heureux étaient à la mort.

Un Comité de dix mem­bres fut for­mé, représen­tant plusieurs pays et com­posé de Syn­di­cal­istes Anar­chistes et de Communistes.

Lénine, trop « occupé », refusa d’abord de nous recevoir, mais con­sid­érant la grav­ité de la sit­u­a­tion, et devant notre insis­tance, il con­sen­tit à nous écouler.

Il nous tint le même lan­gage que Djerzhin­sky. Les Anar­chistes empris­on­nés n’étaient pas intéres­sants, mais qu’il les ferait relâch­er s’ils con­sen­taient à être déportés hors de Russie.

« S’ils revi­en­nent a jou­ta-t-il, ils seront fusillés ! »

Sur sa promesse que la ques­tion serait con­sid­érée le soir même et que la déci­sion en serait com­mu­niquée au Comité le lende­main, nous prîmes con­gé de Lénine.

Le lende­main, à une heure de l’après-midi nous étions, je crois, le 12 ou 13 juil­let, je fus con­vo­qué à l’Hôtel de Luxe, dans la cham­bre de l’un des délégués. D’autres cama­rades étaient présents. Nous mandâmes Lénine au télé­phone afin de con­naître sa déci­sion. Malade, il ne put nous causer. Nous insistâmes et il nous infor­ma que le Gou­verne­ment avait man­daté Trot­sky auprès du Comité que nous avions for­mé et que doré­na­vant c’était à lui que nous devions nous adress­er. Il refusa de nous faire con­naître la déci­sion du Comité central.

Ayant demandé Trot­sky, celui-ci nous répon­dit qu’avant qua­tre heures de l’après-midi il nous ferait par­venir par mes­sage spé­cial la réponse du Gouvernement.

À qua­tre heures, exacte­ment, nous avions en mains le doc­u­ment signé de Trot­sky, au nom du Comité Central.

Les « ban­dits anar­chistes » allaient être relâchés et expul­sés, à con­di­tion que la grève de la faim cesse immé­di­ate­ment à Taganka.

Les divers groupes Anar­chistes de Moscou élirent Shapiro, et le Gou­verne­ment Trot­sky et Djerzhin­sky, afin d’arranger avec nous la dépor­ta­tion de nos amis.

Nous leurs avions com­mu­niqué le résul­tat de nos démarch­es ; la grève ces­sa le onz­ième jour, après la vis­ite d’un offi­ciel du Gou­verne­ment qui leur deman­da s’ils accep­taient la déci­sion du Comité Central.

Alors com­mença la Con­férence où d’ailleurs n’assista ni Trotky ni Djerzhin­sky. Le pre­mier se fit représen­ter par Lunacharsky, le sec­ond par Unschlicht

La Tche­ka avait reçu toute autorité pour traiter avec la délé­ga­tion, et dès le début de la Con­férence au Krem­lin, nous eûmes la cer­ti­tude qu’elle ail­lait à nou­veau employ­er ses méth­odes ordinaires.

À la pre­mière séance, Unschlicht nous infor­ma que la déci­sion du Comité Cen­tral ne s’appliquait seule­ment qu’aux treize cama­rades de Taganka.

Nous lui fîmes remar­quer que le doc­u­ment signé par Trol­sky ne pou­vait prêter à con­fu­sion, que nous le con­sid­éri­ons comme une promesse formelle du Gou­verne­ment et que nous voulions que tous les Anar­cli­istes détenus dans les pris­ons bolchevikes fussent relâchés.

Ce fut en vain. Unschlicht pré­ten­dit que son inter­pré­ta­tion du doc­u­ment était dif­férente de la nôtre et il refusa caté­gorique­ment de dis­cuter plus avant.

Il cau­sait au nom de la puis­sante Tche­ka et nous n’avions aucun doute. Il était venu pour com­man­der, non pour dis­cuter. Sa parole était bru­tale et pleine de dédain. Avant la fin de la séance il se leva et sans un mot, sor­tit de la salle.

«— Il aurait pu dire au revoir, remarquai-je.

«— Il n’est par­ti que pour un moment, me répon­dit un cama­rade Espag­nol, il va revenir dans un instant. »

Il ne revint pas. Les rela­tions dev­in­rent dif­fi­ciles et irrégulières. Unschlicht ne venait pas aux ren­dez-vous que nous lui fix­ions, et Lunacharsky, cepen­dant du même avis que nous, pré­tendait qu’en l’absence d’Unschlicht il ne pou­vait rien décider, bien que représen­tant de Trot­sky à nos Conférences.

En dés­espoir de cause et cer­tains que nous n’arriverions pas à un meilleur résul­tat, nous envoyâmes aux cama­rades de Tagan­ka une let­tre signée de tous les délégués présents, sauf un. J’avais refusé d’agréer aux con­di­tions de cette let­tre, qui exigeait que nos cama­rades quit­tent la Russie deux ou trois jours au plus tard après leur libération.

Nos amis étaient d’une faib­lesse extrême par suite des pri­va­tions et des bru­tal­ités dont ils avaient été vic­times et, pour quiconque con­naît l’état déplorable des moyens de trans­ports en Russie, il y avait une impos­si­bil­ité matérielle de se con­former aux claus­es de la lettre.

Celle-ci fut cepen­dant accep­tée et signée par la délé­ga­tion qui ne pou­vait faire mieux et Unschlicht s’en trou­va sat­is­fait. La let­tre fut cachetée et lui fut remise afin d’être envoyée aux cama­rades de la Tagan­ka qui l’attendaient comme une délivrance.

Deux jours plus tard, nous appre­nions qu’Unschlicht refu­sait de faire suiv­re notre let­tre. Aucune rai­son de cette mesure n’était donnée.

Il était clair que, sys­té­ma­tique­ment, le Gou­verne­ment créait des dif­fi­cultés afin de retenir le plus longtemps pos­si­ble nos cama­rades en prison. Son jeu était appar­ent. Il ne voulait pas que les Anar­chistes fussent libres durant le Con­grès de l’Internationale Syn­di­cale Rouge.

Cepen­dant, les pris­on­niers étaient vis­ités fréquem­ment par les représen­tants de la Tche­ka qui leur fai­saient entrevoir leur libéra­tion prochaine qui, chaque jour, était remise au lendemain.

Trot­sky nous assur­ait, de son côté, que tout allait bien et que nous pour­rions par­ticiper aux arrange­ments pour le départ de nos camarades.

Les jours passèrent, puis les semaines. Malades, les nerfs excités par une longue attente, déprimés morale­ment et physique­ment, nos pau­vres cama­rades con­sid­éraient leur cause comme per­due, et, stoïque­ment, attendaient la mort qui met­trait fin à toutes ces souffrances.

C’est à ce moment que se réu­nit le Con­grès de l’Internationale Syn­di­cale Rouge.

Cer­tains des délégués avaient eu l’intention de met­tre sur le tapis la ques­tion des per­sé­cu­tions, mais devant l’assurance que tous les Anar­chistes seraient libérés dans un très bref délai, et afin d’éviter un scan­dale, ils avaient décidé, d’un com­mun accord, de ne pas en causer.

Secrète­ment pour­tant, le Gou­verne­ment Bolchevick pré­parait une sur­prise. Le Con­grès suiv­ait son cours. L’on était à la veille de la dernière séance. Tout s’était passé pour le mieux. Soudain, Bukarine sur­git à la tri­bune. Il déclare qu’il est délégué par le Comité Cen­tral du Par­ti Com­mu­niste et qu’il va entretenir le Con­grès d’un sujet qui n’est pas à l’ordre du jour.

Et d’un bond, le voilà qui s’élève con­tre le mou­ve­ment Anar­chiste Russe. Ce mou­ve­ment, dit-il, est une chose en Europe, elle en est une autre ici. Pro­pa­gan­disme là-bas, ban­ditisme ici. Les Anar­chistes Russ­es sont des meur­tri­ers et des contre-révolutionnaircs.

La preuve ? Voyez Makhno qui a fait sauter des ponts sur le ter­ri­toire des Sovi­ets et qui a passé par les armes des paysans qu’il sus­pec­tait d’être Communistes.

Par des sta­tis­tiques « offi­cielles », il démon­tra que Makhno com­bat­tait le régime Bolchevik et que le mou­ve­ment Anar­chiste n’était le fruit que d’une aggloméra­tion de criminels.

La salle était houleuse, lorsque Bukarine descen­dit de la tri­bune. De tous côtés l’on demandait la dis­cus­sion, mais le prési­dent Losovsky déclara que le sujet n’était pas à l’ordre du jour, qu’il ne valait pas la peine que l’on s’étendît dessus, et que, par con­séquent, l’incident était clos.

Le tumulte gran­dis­sait. Les mem­bres du Con­grès ne sem­blaient pas du même avis.

Losovsky fut cri­tiqué ouverte­ment pour sa façon d’agir et on lui fit remar­quer que ce n’était pas à lui de décider si un sujet était intéres­sant ou non. Un délégué alle­mand s’éleva avec vio­lence con­tre l’attitude du Prési­dent. Tous les délégués français étaient debout et avec toute la salle, réclamèrent que la dis­cus­sion soit ouverte immé­di­ate­ment afin qu’ils aient l’opportunité de répon­dre aux attaques out­rageantes de Bukarine con­tre le mou­ve­ment anarchiste.

Jusqu’à l’incident Bukarine, Losovsky avait con­duit le Con­grès au gré de sa fantaisie.

La majorité des délégués étaient des habi­tants de Moscou et accep­taient presque inté­grale­ment toutes les propo­si­tions du prési­dent de séance. Mais devant l’attaque sin­istre, si inat­ten­due et si hon­teuse de Bukarine, le sens cri­tique se réveil­la même chez les Com­mu­nistes qui appuyèrent la motion des délégués Français et Allemands.

Losovsky demeu­rait inébran­lable et refu­sait la dis­cus­sion, mal­gré le désir man­i­feste de tout le Congrès.

Mais voici que, mal­gré le bruit, Arlan­dis, le délégué Espag­nol réus­sit à se faire enten­dre. Défenseur du Bolchevisme, et grand ami de Losovsky, il refusa cepen­dant de garder le silence devant l’autocratie du Prési­dent. D’une voix trem­blante d’indignation et en ter­mes acerbes, il deman­da que les délégués Français qui avaient été en rap­port avec le Gou­verne­ment au sujet des Anar­chistes fussent entendus.

Ne pou­vant se diseulper plus longtemps, Losovsky mit aux voix dans l’espoir d’avoir la majorité pour lui, mais son attente fut déçue et la majorité fut si écras­ante pour la dis­cus­sion, que con­traire­ment aux règles établies par le Con­grès, il n’annonça pas le nom­bre des votants pour et contre.

Sirolle prit la parole au nom de la délé­ga­tion française. D’une voix digne, claire, puis­sante, il s’éleva con­tre l’attaque de Bukarine. « L’Anarchisme, dit-il, n’a qu’une doc­trine et qu’une philoso­phie. Partout elle est la même. En France comme en Angleterre, en Alle­magne comme en Russie. Con­fon­dre le mou­ve­ment Anar­chiste avec le Makhnovstchi­na, ain­si que l’avait fait Bukarine était une manœu­vre hon­teuse pour influ­encer les délégués étrangers qui n’étaient pas fam­i­liers avec la Révo­lu­tion Russe. »

Il por­ta l’attention de la salle sur le fait que jamais les Anar­chistes n’avaient con­sid­éré les par­ti­sans de Makhno comme étant des leurs. Que même la Fédéra­tion des Groupes Anar­chistes de l’Ukraine, qui cepen­dant sont bien prêts du mou­ve­ment Makhno, ne l’avait recon­nu comme mou­ve­ment anar­chiste et la réso­lu­tion de la Con­férence de la Fédéra­tion Nabat, tenue en sep­tem­bre 1920 en est une preuve suffisante.

« Au sujet de l’Armée Révo­lu­tion­naire, sous les ordres de Makhno, il est utile de spé­ci­fi­er que c’est une erreur de con­sid­ér­er son action comme faisant par­tie du Mou­ve­ment Anarchiste. »

« Présen­ter des sta­tis­tiques, ajou­ta Sirolle, dans lesquelles l’on étale l’œuvre destruc­tive de Makhno est de la pau­vre démagogie.

« Faire un par­al­lèle entre l’activité de Makhno et celle des Anar­chistes Russ­es, est une infâ­mante mésinterprétation. »

Avec une pré­ci­sion et une clarté sans égales, Sirolle détru­isit tous les argu­ments de Bukarine.

Sa sincérité évi­dente, son atti­tude per­son­nelle com­binée avec sa voix plaisante et mélodieuse, impres­sion­nèrent favor­able­ment la majorité de l’assemblée.

Il appuya sur la sin­istre diplo­matie du Comité Cen­tral amenant le sujet des Anar­chistes à la fin du Con­grès, avec l’espoir de jus­ti­fi­er leur persécution.

Il rap­pela l’intention de ne pas dis­cuter cette affaire publique­ment si le Gou­verne­ment avait tenu ses promesses.

El main­tenant, au dernier moment, alors qu’un arrange­ment avait été con­clu, le par­ti com­mu­niste voulait exploiter la sit­u­a­tion en faveur de sa pro­pa­gande con­tre le mou­ve­ment Anar­chiste Russe?…

« L’attitude de Bukarine est une honte pour la Révo­lu­tion et une dis­grâce pour le Gou­verne­ment Révolutionnaire. »

Sirolle ter­mi­na sa harangue sous un flot d’applaudissements.

La ruse du gou­verne­ment bolchevik était démasquée et, pour la pre­mière fois, durant tout le Con­grès, la vérité triomphait.

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Ce ne fut que deux mois plus tard, le 17 sep­tem­bre 1921, que nos treize cama­rades de Tagan­ka furent libérés.

Ils sor­tirent de prison dans un état déplorable. Le traite­ment mis­érable dont ils furent vic­times après leur libéra­tion, la décep­tion et la dépor­ta­tion sans passe­port réguli­er, qui fut la cause pre­mière de leur arresta­tion à Stet­tin, présen­tent une page élo­quente de la malveil­lance et de la bru­tal­ité bolchevique.

Avec justesse, le Bolchevisme a été décrit par le cama­rade Max­i­moff, une autre vic­time de l’État Com­mu­niste, comme le Judas de la Révo­lu­tion Russe.

Alexan­dre Berk­man

(Traduit du l’Anglais par J. Resse.)