La Presse Anarchiste

La révolution russe

I.Regards sur le passé et l’avenir

Il est très éton­nant de voir com­bi­en sont peu con­nues en dehors de la Russie, la sit­u­a­tion actuelle et les con­di­tions dans lesquelles se trou­ve ce pays. Même des per­son­nes intel­li­gentes, surtout par­mi les ouvri­ers, ont les idées les plus con­fus­es en ce qui con­cerne la Révo­lu­tion russe, son développe­ment et sa sit­u­a­tion actuelle, tant poli­tique qu’économique et sociale. Si l’on juge la Russie et les événe­ments qui s’y sont passés depuis 1917, ce juge­ment sera très incom­plet, sinon erroné ; bien que la plu­part des gens pren­nent par­ti et par­lent pour ou con­tre la Révo­lu­tion et les bolchéviks, presque per­son­ne ne pos­sède une con­nais­sance exacte et claire des fac­teurs essen­tiels qui s’y rap­por­tent. En général, les opin­ions exprimées — favor­ables ou non — sont basées sur des infor­ma­tions très incom­plètes dont on peut con­tester l’authenticité, et qui sont sou­vent entière­ment fauss­es, infor­ma­tions con­cer­nant la Révo­lu­tion russe, son développe­ment et l’aspect actuel du régime bolchéviste. Mais les opin­ions soutenues sont pour la plu­part, non seule­ment fondées sur des dates impré­cis­es ou fauss­es, mais encore obscur­cies — et à vrai dire dénaturées — par des sen­ti­ments ami­caux, préjugés per­son­nels et intérêts de class­es. Au fond c’est une pro­fonde igno­rance qui, sous une forme ou une autre, car­ac­térise l’attitude de la grande majorité des gens envers la Russie et les événe­ments de Russie.

Et cepen­dant, la com­préhen­sion de la sit­u­a­tion russe est d’importance fon­da­men­tale pour le pro­grès et le bien-être futurs du monde. On ne saurait trop insis­ter sur ce point. C’est de la juste esti­ma­tion de la révo­lu­tion Russe, du rôle qui y a été joué par les bolchéviks et autres par­tis et mou­ve­ments poli­tiques et des caus­es qui ont amené la sit­u­a­tion présente, bref c’est de l’entière com­préhen­sion de tout le prob­lème que dépen­dent les enseigne­ments que nous tirerons du grand événe­ment his­torique de 1917. Ces enseigne­ments affecteront en bien ou en mal l’opinion et l’activité dans une grande par­tie de l’humanité. Autrement dit, les change­ments soci­aux de l’avenir — le tra­vail et les efforts révo­lu­tion­naires qui les précè­dent et les accom­pa­g­nent — seront pro­fondé­ment influ­encés par la com­préhen­sion pop­u­laire de ce qui s’est réelle­ment passé en Russie.

Il est générale­ment admis que la Révo­lu­tion Russe est l’événement his­torique le plus impor­tant depuis la grande Révo­lu­tion Française. Je suis même enclin à croire qu’au point de vue de ses con­séquences poten­tielles, la Révo­lu­tion de 1917 est le fait le plus sig­ni­fi­catif dans toute l’Histoire con­nue de l’humanité. C’est la seule Révo­lu­tion qui aspi­rait de fac­to à la Révo­lu­tion sociale Mon­di­ale ; c’est la seule qui a présen­te­ment, aboli le sys­tème cap­i­tal­iste sur tout un ter­ri­toire et a changé de fond en comble toutes les rela­tions sociales exis­tantes jusqu’alors. Un événe­ment d’une telle grandeur humaine et his­torique ne doit pas être jugé de l’étroit point de vue de la par­tial­ité. Aucun sen­ti­ment per­son­nel ni aucun préjugé ne devraient venir déformer l’attitude des indi­vidus. Avant tout, chaque phase de la Révo­lu­tion doit être étudiée avec soin, sans biais ni préju­dice, tous les faits con­sid­érés sans a pri­ori, pour que nous puis­sions nous faire une opin­ion juste et pré­cise. Je crois, j’ai la ferme con­vic­tion, que seule, toute la vérité en ce qui con­cerne la Russie peut être d’un prof­it immense.

Mal­heureuse­ment, cela n’a pas été le cas jusqu’à main­tenant, à quelques excep­tions près. Il était tout naturel que la Révo­lu­tion Russe provo­quât d’une part, l’antagonisme le plus amer, et de l’autre la défense la plus pas­sion­née. Mais la par­tial­ité, de quelque côté qu’elle se man­i­feste, n’est pas un juge objec­tif. Pour dire vrai, les plus odieux men­songes, de même que les plus ridicules affab­u­la­tions con­cer­nant la Russie ont été répan­dues, et con­tin­u­ent de l’être, même encore aujourd’hui. On ne peut, naturelle­ment, pas s’étonner que les enne­mis de la Révo­lu­tion russe, et de la Révo­lu­tion en général, et comme tels les réac­tion­naires et leurs agents, aient inondé le monde des inter­pré­ta­tions les plus ven­imeuses des événe­ments per­pétrés en Russie. Sur eux et leur infor­ma­tion, je n’ai plus besoin de m’appesantir : il y a déjà longtemps qu’ils sont dis­crédités aux yeux des gens hon­nêtes et intelligents.

Il est triste de con­stater que ce sont les soi-dis­ant amis de la Russie et de la Révo­lu­tion Russe qui ont fait le plus de mal à la Révo­lu­tion, au peu­ple Russe et aux meilleurs intérêts des mass­es de tra­vailleurs du monde par leur zèle sans mod­éra­tion en ne ten­ant pas compte de la vérité. Quelques-uns par igno­rance, mais la plu­part con­sciem­ment et inten­tion­nelle­ment ont men­ti avec per­sis­tance et pas­sion, en con­tra­dic­tion avec tous les faits, par la fausse notion qui leur fai­sait croire qu’ainsi ils « aidaient la Révo­lu­tion ». Les raisons d’«expédients poli­tiques », de « Diplo­matie bolchévique », de « néces­sités de l’heure » qu’ils alléguaient et sou­vent des motifs de con­sid­éra­tions moins altru­istes, les ont fait agir de cette façon ; ils ont fait fi des con­sid­éra­tions légitimes d’un hon­nête homme, d’un véri­ta­ble ami de la Révo­lu­tion Russe, de l’émancipation de l’humanité et de l’Histoire véridique qui est respect de la vérité. Il y a eu des hommes hon­or­ables, faisant excep­tion, mal­heureuse­ment en très petit nom­bre et dont la voix s’est presque tou­jours per­due dans la pas­sion des fauss­es inter­pré­ta­tions et des surenchères. Mais la plu­part de ceux qui vis­itèrent la Russie men­tirent, tout sim­ple­ment, quant à la sit­u­a­tion de ce pays, — je le répète délibéré­ment. Quelques-uns, n’ayant pas eu le temps néces­saire ni l’occasion d’étudier la sit­u­a­tion, don­nèrent des infor­ma­tions erronées. Ils avaient fait des séjours de quelques jours ou quelques semaines à Pétro­grad et Moscou, sans con­naître la langue, sans avoir jamais eu de rap­ports directs avec le peu­ple, sans con­naître du pays et des gens rien d’autre que ce qu’avaient bien pu leur dire et leur mon­tr­er les cicérones offi­ciels qui les avaient partout guidés.

Dans beau­coup de cas, ces « his­to­riens de la Révo­lu­tion » étaient de véri­ta­bles incom­pé­tents, naïfs jusqu’au ridicule. Ils étaient si peu famil­iarisés avec tout ce qui les entourait, que le plus sou­vent ils n’avaient même pas le moin­dre soupçon sur « l’affable inter­prète », si désireux de tout mon­tr­er et de tout expli­quer. Ils ne se doutaient pas qu’il était en réal­ité un mem­bre du groupe des « hommes de con­fi­ance », spé­ciale­ment désignés pour « guider » les vis­i­teurs impor­tants. Beau­coup de ces vis­i­teurs ont depuis, par­lé et écrit abon­dam­ment sur la Révo­lu­tion Russe avec peu de con­nais­sance et encore moins de dis­cerne­ment. Il y en eut d’autres qui avaient eu le temps et l’occasion néces­saires, et quelques-uns d’entre eux essayèrent réelle­ment de faire une étude sérieuse de la sit­u­a­tion, pas unique­ment pour des arti­cles à sen­sa­tion. Pen­dant mon séjour de deux ans en Russie, j’ai eu l’occasion de ren­con­tr­er per­son­nelle­ment presque tous les vis­i­teurs étrangers, les mis­sions des syn­di­cats et presque tous les délégués d’Europe, d’Asie, d’Amérique et d’Australie, qui se rassem­blaient à Moscou pour assis­ter au Con­grès Inter­na­tion­al com­mu­niste et au Con­grès Révo­lu­tion­naire de l’Industrie, qui se tint là-bas l’année passée. La plu­part d’entre eux pou­vaient voir et com­pren­dre ce qui se pas­sait dans le pays. Mais il était vrai­ment excep­tion­nel qu’ils eussent une vision assez nette et assez de courage pour com­pren­dre que seule toute la vérité servi­rait le mieux les intérêts de la situation.

Cepen­dant, en général, les dif­férents vis­i­teurs de la Russie se sou­ci­aient fort peu de la vérité, et se mon­traient sys­té­ma­tique­ment tels lorsqu’ils com­mencèrent à « éclair­er » le monde. Leurs asser­tions fri­saient fréquem­ment une idi­otie crim­inelle. Pensez, par exem­ple, à Georges Lans­bury (pub­li­ciste du « Dai­ly Her­ald » de Lon­dres), qui rap­porte que les idées de fra­ter­nité, d’égalité et d’amour prêchées par Jésus de Nazareth étaient en train de se réalis­er en Russie et qu’en même temps Lénine déplo­rait « la néces­sité du com­mu­nisme de guerre » imposé par l’intervention et le blo­cus des Alliés. Con­sid­érez « l’égalité » qui divi­sait la pop­u­la­tion russe en 36 caté­gories, suiv­ant la ration et les appointe­ments reçus. Un autre anglais, écrivain con­nu, s’écriait empha­tique­ment que tout serait bien en Russie, s’il n’y avait pas infil­tra­tion de l’extérieur… pen­dant que des dis­tricts entiers dans l’Est, le Sud et en Sibérie, quelques-uns de ceux-ci plus grands en sur­face que la France, étaient en rébel­lion armée con­tre les Bolchéviks et leur poli­tique agraire. D’autres écrivains surenchéris­saient sur le régime libre des Sovi­ets, pen­dant que 18.000 de ses fils gisaient morts à Kro­n­stadt, après avoir lut­té pour la vic­toire du régime libre des Soviets.

Mais pourquoi s’étendre sur ces pros­ti­tu­tions lit­téraires ? Le lecteur se rap­pellera aisé­ment la foule des gens bernés qui nièrent avec force l’existence même des choses que Lénine essayait d’expliquer comme inévita­bles. Je sais que beau­coup de délégués et autres gens crurent que la sit­u­a­tion réelle de la Russie étant con­nue à l’étranger, on pour­rait forcer la main aux réac­tion­naires et inter­ven­tion­nistes. Cepen­dant, cette croy­ance ne néces­si­tait pas une représen­ta­tion de la Russie en Eldo­ra­do du tra­vail. Mais le temps où il aurait pu paraître inop­por­tun de par­ler explicite­ment de la sit­u­a­tion russe, est passé depuis longtemps. Cette péri­ode est ter­minée, reléguée dans les archives de l’Histoire par l’introduction de la « nou­velle poli­tique économique ». Main­tenant le temps est venu pour nous de tir­er les enseigne­ments de la Révo­lu­tion et rechercher les caus­es de sa débâ­cle. Pour que nous puis­sions éviter les fautes qu’elle a com­mis­es (Lénine dit franche­ment qu’elles ont été nom­breuses), et que nous puis­sions adopter ses meilleures lignes, nous devons savoir toute la vérité sur les événe­ments de Russie.

C’est pourquoi je con­sid­ère l’activité présente de quelques délégués et autres hommes comme pos­i­tive­ment crim­inelle et comme une trahi­son des véri­ta­bles intérêts des tra­vailleurs du monde. J’en appelle aux hommes et aux femmes, dont quelques-uns étaient délégués aux con­grès qui eurent lieu à Moscou en 1921, et qui con­tin­u­ent tou­jours à propager les men­songes « idylliques » sur la Russie, abusent les mass­es par leurs descrip­tions idéal­isées des con­di­tions de tra­vail qui y règ­nent et cherchent même à amen­er les tra­vailleurs d’autres pays à émi­gr­er en masse en Russie. Ils ren­for­cent l’effrayante con­fu­sion men­tale déjà exis­tante dans l’esprit du peu­ple, trompent le pro­lé­tari­at par de faux rap­ports con­cer­nant le présent et de vaines promess­es pour un proche avenir. Ils con­tin­u­ent d’abuser les esprits en sou­tenant la dan­gereuse illu­sion que la Révo­lu­tion est tou­jours vivante et déploie une activ­ité con­tin­ue en Russie. C’est une tac­tique des plus mépris­ables. Il est naturelle­ment très facile à un leader syn­di­cal­iste améri­cain, se jouant de l’élément rad­i­cal, de rédi­ger des rap­ports ent­hou­si­astes sur la con­di­tion des tra­vailleurs russ­es, étant entretenu, aux frais de l’État au « Lux », l’hôtel le plus lux­ueux de Russie. En vérité, il peut affirmer qu’on n’a « pas besoin d’argent », car ne reçoit-il pas tout ce qu’il désire, sans frais aucuns ? Oui, pourquoi le Prési­dent de l’union améri­caine des ouvri­ers en aigu­illes ne rap­porterait-il pas que les ouvri­ers russ­es jouis­sent de l’entière lib­erté de parole ? Il oublie de men­tion­ner que, seuls, les Com­mu­nistes et leurs « fidèles » pou­vaient par­ler, pen­dant que le dis­tin­gué « vis­i­teur » enquê­tait sur les con­di­tions dans les usines.

Que l’Histoire leur par­donne… Moi, je ne le puis. 

II

Pour que le lecteur puisse bien com­pren­dre ce que je vais expos­er par la suite, je crois qu’il est néces­saire d’établir briève­ment l’état d’esprit qui m’animait à l’époque de mon arrivée en Russie.

Il y a deux ans de cela, un gou­verne­ment, le « plus libre de la terre », m’avait fait déporter en com­pag­nie de 248 autres hommes poli­tiques du pays dans lequel j’avais vécu pen­dant plus de trente ans. Je protes­tai avec véhé­mence con­tre le crime moral per­pétré par une pré­ten­due démoc­ra­tie ayant recours à des méth­odes qu’elle avait si vio­lem­ment attaquée de la part de l’autocratie tsariste. Je stig­ma­ti­sai la dépor­ta­tion d’hommes poli­tiques comme un out­rage aux droits les plus fon­da­men­taux de l’homme, et je la com­bat­tis par principe. Pour­tant, j’étais heureux. En effet, lorsque la Révo­lu­tion de févri­er écla­ta, déjà j’avais désiré aller en Russie, mais l’affaire de Mooney m’en avait empêché : j’avais de la répug­nance à quit­ter le champ de bataille. Ensuite, les États-Unis m’emprisonnèrent et engagèrent con­tre moi des pour­suites pénales à cause de mon oppo­si­tion à la boucherie mon­di­ale. Pen­dant deux ans, l’hospitalité for­cée des pris­ons fédérales empêcha mon départ. La dépor­ta­tion s’ensuivit. J’ai déjà dit que j’étais heureux, mot trop faible pour exprimer la joie débor­dante qui emplis­sait tout mon être à la cer­ti­tude de vis­iter la Russie. 

La Russie ! J’allais ren­tr­er au pays qui avait fait dis­paraître l’empire des Tsars de la mappe­monde, j’allais voir le pays de la Révo­lu­tion Sociale ! Pou­vait-il y avoir plus grande joie pour quelqu’un qui, dès son jeune âge, s’était rebel­lé con­tre la tyran­nie, et dont les rêves impré­cis de jeunesse avait entre­vu un monde de fra­ter­nité humaine et de bon­heur, et dont la vie entière avait été con­sacrée à l’avènement de la Révo­lu­tion Sociale ?

Le voy­age fut un véri­ta­ble pèleri­nage. Quoique pris­on­niers et traités avec une rigueur toute mil­i­taire, et que le « Buford » fût un vieux rafiot faisant eau, et mît notre vie con­stam­ment en péril durant cette odyssée d’un mois, tous les déportés, à la pen­sée qu’ils étaient en route pour le pays de la Révo­lu­tion (fer­tile en promess­es), gar­daient un moral excel­lent et vivaient dans l’attente du grand jour qui approchait. Le voy­age fut long, très long, et hon­teuses les humil­i­a­tions que nous dûmes endur­er : nous étions entassés sous le pont, vivant dans l’humidité et dans une atmo­sphère pesti­len­tielle, et nour­ris avec de mai­gres rations. Notre patience était presque à bout, mais notre courage restait inébran­lable ; et enfin nous parvîn­mes à destination.

Ce fut le 19 jan­vi­er 1920, que nous mîmes pied à terre sur le sol de la Russie des Sovi­ets. Un sen­ti­ment de solen­nité, de respect m’accabla presque. C’est la même impres­sion qu’ont dû éprou­ver mes pieux ancêtres en péné­trant pour la pre­mière fois dans le Saint des Saints. Un grand désir s’était emparé de moi : m’agenouiller et embrass­er cette terre imbibée du sang de généra­tions de mal­heureux et de mar­tyrs, arrosée à nou­veau par ces révo­lu­tion­naires tri­om­phants. Jamais aupar­a­vant, pas même lorsque je fus ren­du à la vie après les hor­ri­bles ténèbres de qua­torze ans de prison, je n’avais été ému si forte­ment, brûlant du désir d’embrasser l’humanité, de dépos­er mon cœur à ses pieds, de sac­ri­fi­er ma vie mille fois, si c’était seule­ment pos­si­ble, au ser­vice de la Révo­lu­tion Sociale. Ce fut le plus grand jour de ma vie.

Nous fûmes reçus à bras ouverts. L’hymne révo­lu­tion­naire, exé­cuté par l’orchestre rouge, nous salua avec ent­hou­si­asme au moment où nous tra­ver­sions la fron­tière russe. Les accla­ma­tions des défenseurs à bon­nets rouges de la Révo­lu­tion se mul­ti­plièrent à tra­vers les bois, réson­nant au loin comme des roule­ments du ton­nerre. Devant le sym­bole vis­i­ble de la Révo­lu­tion Tri­om­phante, je restais la tête cour­bée. J’étais ému et fier, mais cepen­dant, je me sen­tais tout petit devant la grandeur de la man­i­fes­ta­tion de la Révo­lu­tion Sociale actuelle. Quelle pro­fondeur, quelle grandeur s’y révélaient, et quelles immenses pos­si­bil­ités se révélaient dans ses perspectives !

En mon for intérieur, je me dis­ais : « Puisse ta vie passée avoir con­tribué, si peu que ce fût, à la réal­i­sa­tion du grand idéal humain et à ceci, qui en est le com­mence­ment ». Et j’ai eu con­science du grand bon­heur qui m’était offert d’agir, de tra­vailler, d’aider de tout mon être l’achèvement révo­lu­tion­naire de ce peu­ple mer­veilleux. Ils ont lut­té et sont sor­tis vic­to­rieux de la bataille. Ils ont proclamé la révo­lu­tion sociale : cela sig­nifi­ait que l’oppression avait cessé, que la soumis­sion et l’esclavage, les deux fléaux de l’humanité, étaient abo­lis. L’espoir de tant de généra­tions et d’âges s’était enfin réal­isé. La jus­tice s’était établie sur la terre, du moins dans la par­tie qui com­pre­nait la Russie Sovié­tique, et désor­mais ce pré­cieux héritage ne serait plus perdu.

Mais les années de guerre et de révo­lu­tion ont épuisé le pays. La souf­france et la famine règ­nent et il y a grand besoin de cœurs courageux et de mâles volon­tés pour agir et aider. Mon cœur était plein d’allégresse. Oui, je me don­nerais de tout mon être au ser­vice du peu­ple. Je serais raje­u­ni par chaque effort en avant, dans la tâche la plus rude, pour l’accroissement du bien-être com­mun. Je con­sacr­erais toute ma vie à la réal­i­sa­tion du grand espoir du monde, à la Révo­lu­tion Sociale.

Au pre­mier avant-poste de l’armée russe s’organise un for­mi­da­ble meet­ing pour nous souhaiter la bien­v­enue. La grande salle, rem­plie de sol­dats et de marins, les femmes en habits som­bres sur l’estrade des ora­teurs, leurs dis­cours, toute cette atmo­sphère pal­pi­tante de la Révo­lu­tion agis­sante…, tout cela fit une grande impres­sion sur moi. Pressé de dire quelque chose, je remer­ci­ai les cama­rades russ­es pour la chaleureuse récep­tion faite aux déportés d’Amérique, je les félic­i­tai des luttes héroïques qu’ils soute­naient et leur dis ma grande joie à me trou­ver par­mi eux. Et ensuite, je résumai toute ma pen­sée dans cette unique phrase : « Chers cama­rades ; nous ne sommes pas venus pour enseign­er, mais pour appren­dre, pour appren­dre et pour aider. »

Voilà mon entrée en Russie. Et voilà ce qu’éprouvèrent la plu­part des déportés, mes compagnons.

III

Ce que j’ai appris, je l’ai appris peu à peu, jour par jour, dans dif­férentes par­ties du pays. J’ai eu des occa­sions excep­tion­nelles d’observer et d’étudier. J’étais en rap­ports étroits avec les chefs du Par­ti Com­mu­niste, en con­tact avec presque tous les mil­i­tants, hommes et femmes, j’ai par­ticipé à leur activ­ité, et j’ai beau­coup voy­agé à tra­vers le pays dans les con­di­tions les plus favor­ables pour pren­dre con­tact per­son­nelle­ment avec la vie des ouvri­ers et des paysans. Au pre­mier abord, je ne pus croire que ce que je voy­ais fût réel. Je ne voulais en croire ni mes yeux ni mes oreilles. A la façon de ces miroirs truqués qui vous ren­voient votre image hor­ri­ble­ment défig­urée, de même la Russie sem­blait refléter la Révo­lu­tion comme une effrayante per­ver­sion. C’était une épou­vantable car­i­ca­ture de la vie nou­velle et de l’espoir du monde. Je n’entrerai pas main­tenant dans la descrip­tion détail­lée de ma pre­mières impres­sions, de mes inves­ti­ga­tions et de tout ce que par la suite, engen­dra ma con­vic­tion finale. J’ai lut­té sans repos et avec amer­tume con­tre moi-même. J’ai lut­té pen­dant deux ans, tant il est dur de con­va­in­cre celui qui n’a pas besoin d’être con­va­in­cu. Et je con­fesse que je n’avais pas besoin d’être con­va­in­cu que la Révo­lu­tion, en Russie, était dev­enue un mirage, une décep­tion dan­gereuse. Je lut­tai longtemps et fer­me­ment con­tre cette con­vic­tion. Mais les preuves s’accumulaient et chaque jour appor­tait des témoignages plus odieux à l’encontre de ma volon­té, de mon espoir et de mon admi­ra­tion sans bornes et de mon ent­hou­si­asme pour la Russie qui me dévo­rait. J’étais con­va­in­cu que la Révo­lu­tion Russe avait été assas­s­inée.

Com­ment et par qui ?

Quelques écrivains ont affir­mé que l’accession des Bolchéviks au pou­voir était dû à un coup de main, et des doutes ont été exprimés con­cer­nant la nature et l’importance de l’événement d’octobre.

Rien ne pour­rait être plus éloigné de la vérité. Au point de vue his­torique, le grand événe­ment con­nu sous le nom de Révo­lu­tion d’octobre était, dans le sens le plus large, une révo­lu­tion sociale. Elle était car­ac­térisée par tous les fac­teurs essen­tiels d’un tel change­ment fon­da­men­tal. Elle était faite, non par un par­ti poli­tique, mais par les mass­es elles-mêmes d’une façon qui trans­for­mait rad­i­cale­ment toutes les rela­tions économiques, poli­tiques et sociales exis­tant jusque-là. Mais elle n’eut pas lieu en octobre.

Ce mois mar­qua la « con­sécra­tion légale » et formelle des événe­ments révo­lu­tion­naires qui la précédèrent. Pen­dant les semaines et les mois qui la précédèrent, cette Révo­lu­tion s’était éten­due à toute la Russie. Le pro­lé­tari­at des villes pre­nait pos­ses­sion des mag­a­sins et des usines, pen­dant que les paysans expro­pri­aient les grands domaines et util­i­saient la terre à leur pro­pre usage. En même temps, des comités d’ouvriers, de paysans et des Sovi­ets se for­mèrent partout dans le pays, et alors com­mença le trans­fert suc­ces­sif du pou­voir des mains du gou­verne­ment pro­vi­soire dans celle des Sovi­ets ; ce fut le cas, tout d’abord, à Pétro­grad, ensuite à Moscou ; il s’étendit très vite à la région de la Vol­ga, au dis­trict de l’Oural et à la Sibérie. La volon­té du peu­ple trou­va son expres­sion dans la for­mule : « Tout le pou­voir aux Sovi­ets » ! et elle alla se répan­dre dans le pays tout entier. La solu­tion de la sit­u­a­tion était fournie par le con­grès des Sovi­ets du Nord, qui procla­mait : « Le gou­verne­ment de Keren­s­ki doit s’en aller ; les Sovi­ets sont le seul pouvoir ! »

Ceci se pas­sait le 10 octo­bre 1917. En fait, tout le pou­voir était déjà aux mains des Sovi­ets. En juil­let, le soulève­ment de Pétro­grad con­tre Kéren­sky fut étouf­fé, mais au mois d’août, l’influence des ouvri­ers révo­lu­tion­naires et de la gar­ni­son fut assez forte pour empêch­er l’attaque ten­tée par Korniloff. Les forces du Sovi­et de Pétro­grad s’accrurent de jour en jour. Le 16 octo­bre, il for­ma son pro­pre Comité Mil­i­taire, ce qui était un défi et une provo­ca­tion ouverte con­tre le gou­verne­ment. Le Sovi­et, grâce à son comité Mil­i­taire Révo­lu­tion­naire se pré­para à défendre Pétro­grad con­tre le gou­verne­ment de la coali­tion de Kéren­sky et con­tre une attaque pos­si­ble du général Kale­dine et de ses cosaques con­tre-révo­lu­tion­naires. Le 22 octo­bre, tout le pro­lé­tari­at de Pétro­grad, appuyé sol­idaire­ment par la gar­ni­son, fit une immense démon­stra­tion à tra­vers toute la ville, con­tre le gou­verne­ment et en faveur de « Tout le pou­voir aux Sovi­ets ». Le Con­grès pan-russe des Sovi­ets devait s’ouvrir le 25 octobre.

Le 23 octo­bre, le Sovi­et de Pétro­grad avait ordon­né au cab­i­net Keren­sky de se dis­soudre dans les vingt-qua­tre heures. Le gou­verne­ment pro­vi­soire, voy­ant son exis­tence en immi­nent péril, eut recours à une action décisive.

Poussé à l’exaspération, Kéren­sky réso­lut — le 24 octo­bre — de sup­primer la presse révo­lu­tion­naire, d’arrêter les révo­lu­tion­naires mil­i­tants les plus en vue à Pétro­grad, et de sup­primer les com­mis­saires act­ifs du Sovi­et. Le gou­verne­ment s’appuyait sur les troupes « fidèles » et les junkers des écoles mil­i­taires d’étudiants. Mais il était trop tard, la ten­ta­tive d’appuyer le gou­verne­ment échoua. Dans la nuit du 24 au 25 octo­bre (du 6 au 7 novem­bre), le gou­verne­ment de Kéren­sky fut dis­sous paci­fique­ment et sans effu­sion de sang et la supré­matie exclu­sive des Sovi­et fut établie. Le par­ti com­mu­niste vint au pou­voir. C’était l’apogée poli­tique de la Révo­lu­tion Russe. 

IV. 
Le régime bolcheviste

Dif­férents fac­teurs con­tribuèrent au suc­cès de la Révo­lu­tion. Pre­mière­ment, elle ne ren­con­tra presque pas d’opposition effec­tive : la bour­geoisie russe était désor­gan­isée, faible et nulle­ment dis­posée à lut­ter. Mais la cause prin­ci­pale de sa vic­toire était due à l’enthousiasme débor­dant avec lequel les organes révo­lu­tion­naires gag­naient le peu­ple tout entier. « A bas la guerre », « Paix immé­di­ate », « La terre au paysan et l’usine à l’ouvrier », « Tout le pou­voir aux Sovi­ets » étaient les cris pas­sion­nés exp­ri­mant les aspi­ra­tions immé­di­ates du peu­ple. Rien ne pou­vait résis­ter à leur dynamisme impétueux.

Un autre fac­teur très impor­tant était l’unité des divers élé­ments révo­lu­tion­naires dans leur oppo­si­tion con­tre le gou­verne­ment de Kéren­sky. Bolchéviks, anar­chistes, social­istes-révo­lu­tion­naires de gauche, les nom­breux pris­on­niers poli­tiques libérés, les exilés de Sibérie et des cen­taines d’émigrants révo­lu­tion­naires de retour au pays, tous avaient tra­vail­lé pour un but com­mun, durant les mois de févri­er à octobre.

Mais s’il était facile de com­mencer la Révo­lu­tion, c’était toute autre chose de veiller à son développe­ment et de la men­er à ses fins logiques, comme l’avait dit Lénine dans un de ses dis­cours. Deux con­di­tions s’avéraient indis­pens­ables : l’unité con­tin­uelle de toutes les forces révo­lu­tion­naires et le con­cours de la bonne volon­té, de l’initiative et des meilleures éner­gies dans la nou­velle con­struc­tion sociale. Il faut tou­jours se rap­pel­er qu’une révo­lu­tion n’implique pas unique­ment la destruc­tion. La Révo­lu­tion a pour but de détru­ire et de con­stru­ire ensuite, la plus grande impor­tance doit être attachée au sec­ond fac­teur. Pour le plus grand mal­heur, les principes et méth­odes des bolchéviks prou­vèrent bien­tôt qu’ils entra­vaient l’activité créa­trice des mass­es. Les Bolchéviks sont marx­istes. Quoiqu’ils fassent leurs et procla­ment, en octo­bre, les mots d’ordre anar­chistes (action directe du peu­ple, expro­pri­a­tion, sovi­ets libres, etc.), ce n’était pas leur philoso­phie sociale qui leur dic­tait cette atti­tude. Ils avaient sen­ti la volon­té pop­u­laire, les vagues mon­tantes de la Révo­lu­tion les avaient entraînés bien au-delà de leurs théories. Mais ils restèrent marx­istes dans le cœur.

Au fond, ils n’avaient pas con­fi­ance dans le peu­ple et en son ini­tia­tive créa­trice. Comme social-démoc­rates, ils se méfi­aient des paysans et comp­taient plutôt sur l’appui de la petite minorité révo­lu­tion­naire de l’élément indus­triel. Ils avaient con­vo­qué l’assemblée con­sti­tu­ante, et ce n’est que lorsqu’ils furent con­va­in­cus qu’ils n’y auraient pas la majorité, et ne pour­raient, par con­séquent, pren­dre en main la direc­tion de l’État, qu’ils se résolurent soudain à la dis­so­lu­tion de l’Assemblée, quoique cette mesure con­sti­tuât le reniement des principes fon­da­men­taux du marx­isme. (Par hasard, ce fut un anar­chiste, Ana­tole Zeles­ni­akov, chargé de la garde du palais, qui prit l’initiative dans cette affaire.) Marx­istes, les bolchéviks exigèrent la nation­al­i­sa­tion de la terre, la pro­priété, la dis­tri­b­u­tion et le con­trôle aux mains de l’État. Ils étaient opposés, en principe, à la social­i­sa­tion et ce n’est que la pres­sion des social­istes-révo­lu­tion­naires de gauche (par­ti de Spiri­dono­va-Kamkov) dont l’influence était tra­di­tion­nelle auprès des paysans, qui oblig­ea les bolchéviks à adopter le pro­gramme agraire inté­gral des social­istes-révo­lu­tion­naires, de l’«avaler », comme a dit Lénine.

Dès les pre­miers jours de l’accession des Bolchéviks au pou­voir poli­tique, leurs ten­dances marx­istes com­mencèrent à se man­i­fester au détri­ment de la Révo­lu­tion. La méfi­ance social­iste-révo­lu­tion­naire des paysans accen­tua leurs méth­odes et influ­ença leurs agisse­ments. Aux Con­grès Pan-russ­es, les paysans n’eurent pas une représen­ta­tion égale à celle des ouvri­ers indus­triels. Les bolchéviks ne stig­ma­tisèrent pas seule­ment les spécu­la­teurs et exploiteurs des cam­pagnes, mais encore toute la pop­u­la­tion des cam­pagnes qual­i­fiée de « bour­geois » inca­pables de col­la­bor­er au social­isme avec le pro­lé­tari­at. Le gou­verne­ment bolchéviste s’opposait aux représen­tants paysans dans les Sovi­ets et les Con­grès nationaux cher­chaient à empêch­er leurs efforts d’indépen­dance, restreignaient l’essor et l’activité du Com­mis­sari­at agraire qui était alors l’élément vital de la recon­struc­tion de la Russie. (Ce com­mis­sari­at était présidé par un social­iste-révo­lu­tion­naire de gauche). Inévitable­ment, cette atti­tude causa beau­coup de mécon­tente­ment dans les grandes mass­es paysannes.

Le mou­jik russe est sim­ple et naïf ; mais avec l’instinct de l’homme prim­i­tif, il ressent immé­di­ate­ment un préju­dice : la dialec­tique la plus sub­tile ne peut ébran­ler sa con­vic­tion acquise. La dic­tature du pro­lé­tari­at, pierre de touche du cre­do marx­iste, offen­sa et por­ta préju­dice aux paysans. Ceux-ci récla­maient une part égale dans l’organisation et l’administration des affaires du pays. N’avaient-ils pas été esclaves, opprimés et ignorés assez longtemps ? Le paysan con­sid­érait la dic­tature du pro­lé­tari­at comme ayant été établie con­tre lui-même. « Si dic­tature il y a, affir­mait-il, pourquoi ne serait-ce pas la dic­tature unique de tous ceux qui tra­vail­lent, des tra­vailleurs des villes comme ceux de la campagne ? »

Ensuite, vint la paix de Brest-Litovsk. Par ses résul­tats ultérieurs, elle fut le coup de grâce à la Révo­lu­tion, la mort de la Révo­lu­tion. Deux mois aupar­a­vant, en décem­bre 1917, Trot­sky avait refusé d’un beau geste de noble indig­na­tion, la paix offerte par l’Allemagne à des con­di­tions bien plus avan­tageuses pour la Russie ; « Nous ne faisons pas de guerre, nous ne signons pas de paix », avait-il proclamé et la Russie révo­lu­tion­naire l’applaudit.

« Pas de com­pro­mis avec l’impérialisme alle­mand, pas de con­ces­sions » cla­mait le pays entier et le peu­ple était prêt à défendre sa révo­lu­tion jusqu’à la mort. Mais main­tenant, Lénine demandait la rat­i­fi­ca­tion d’une paix qui était une trahi­son per­fide de la majeure par­tie de la Russie. La Fin­lande, la Let­tonie, la Lithuanie, l’Ukraine, la Russie blanche et la Bessara­bie, devaient être livrées à l’oppression et à l’exploitation de l’envahisseur alle­mand et de sa bour­geoisie. C’était chose mon­strueuse — le sac­ri­fice des principes de la Révo­lu­tion et aus­si de ses intérêts.

Lénine insista sur la rat­i­fi­ca­tion, en alléguant que la Révo­lu­tion avait besoin de « respir­er », que la Russie était épuisée et que la paix per­me­t­trait à l’oasis révo­lu­tion­naire de se for­ti­fi­er pour de nou­veaux efforts. Trot­sky était silen­cieux. Les forces révo­lu­tion­naires s’effritaient.

Les social­istes-révo­lu­tion­naires de gauche, la plu­part des anar­chistes et beau­coup d’éléments révo­lu­tion­naires étaient irré­ductible­ment hos­tiles à une paix avec l’impérialisme, par­ti­c­ulière­ment aux con­di­tions édic­tées par l’Allemagne. Ils déclaraient qu’une telle paix était nuis­i­ble à la Révo­lu­tion ; que le principe de « paix sans annex­ions » ne devait pas être sac­ri­fié ; que les con­di­tions de l’Allemagne entraî­naient la plus per­fide trahi­son con­tre les ouvri­ers et paysans des provinces exigées par les Prussiens ; que cette paix assu­jet­ti­rait toute la Russie à la dépen­dance économique et poli­tique de l’Impérialisme alle­mand ; que les envahisseurs s’approprieraient les blés ukrainiens et le char­bon du bassin du Don et mèn­eraient la Russie à la ruine industrielle.

Mais l’influence de Lénine fut con­clu­ante. Il l’emporta. La paix de Brest-Litovsk fut rat­i­fiée par le IVe Con­grès des Soviets.

En refu­sant les con­di­tions de la paix alle­mande offerte en décem­bre 1917, Trot­sky, le pre­mier, affir­ma que les ouvri­ers et paysans, inspirés et armés par la Révo­lu­tion, pour­raient venir à bout de toute armée d’envahisseurs, en organ­isant une guerre de francs-tireurs. Les social­istes-révo­lu­tion­naires de gauche provo­quèrent des soulève­ments de paysans pour com­bat­tre les Alle­mands, con­fi­ants qu’aucune armée ne pour­rait vain­cre l’ardeur révo­lu­tion­naire d’un peu­ple lut­tant pour sa grande Révo­lu­tion. Ouvri­ers et paysans, répon­dant à cet appel, for­mèrent des corps mil­i­taires et s’élancèrent à l’aide de l’Ukraine et de la Russie blanche, qui lut­taient alors vail­lam­ment con­tre l’envahisseur alle­mand. Trot­sky ordon­na à l’armée russe de pour­suiv­re et de dis­soudre ces unités.

Vint l’assassinat de Mir­bach. Ce fut une protes­ta­tion et un défi lancés à l’impérialisme alle­mand en Russie. Le gou­verne­ment bolchévique prit des mesures pour exercer la répres­sion : il était sous le coup de ses oblig­a­tions envers l’Allemagne ! Dzer­jin­sky, le chef de la Tché­ka pan-russe, exigea qu’on livrât le ter­ror­iste coupable. C’est un fait unique dans les annales révo­lu­tion­naires : un par­ti révo­lu­tion­naire au pou­voir deman­dant à un autre par­ti révo­lu­tion­naire, avec lequel il avait jusque-là coopéré, l’arrestation et la con­damna­tion d’un révo­lu­tion­naire pour avoir sup­primé le représen­tant d’un gou­verne­ment impérialiste.

La paix de Brest-Litovsk avait mis les bolchéviks dans une posi­tion anor­male : être les gen­darmes du Kaiser. Les social­istes-révo­lu­tion­naires de gauche répondirent à l’ordre de Dzer­jin­sky en arrê­tant celui-ci. Ce fait, ain­si que les escar­mouch­es armées qui s’ensuivirent, quoiqu’insignifiants en eux-mêmes, furent exploités par les bolchéviks au point de vue poli­tique. Ils soutin­rent que c’était une ten­ta­tive des social­istes-révo­lu­tion­naires de gauche de s’emparer du pou­voir. Ils mirent ce par­ti hors la loi, et son exter­mi­na­tion commença.

Ces méth­odes et tac­tiques des bolchévistes n’étaient pas acci­den­telles. Il fut bien­tôt évi­dent que c’était la poli­tique décidée par l’État Com­mu­niste de réprimer toute forme d’expression con­traire à celle du gou­verne­ment. Après la rat­i­fi­ca­tion du traité de Brest-Litovsk, les social­istes-révo­lu­tion­naires de gauche retirèrent leur représen­tant auprès du Sovi­et des Com­mis­saires du Peu­ple. Les bolchéviks eurent le con­trôle exclusif du gou­verne­ment. Sous un pré­texte ou un autre, com­mença la sup­pres­sion la plus arbi­traire et la plus cru­elle des autres par­tis et groupes poli­tiques. Les Menchéviks et les social­istes-révo­lu­tion­naires de droite avaient été liq­uidés longtemps aupar­a­vant, en même temps que la bour­geoisie russe. Ce fut alors le tour des élé­ments révo­lu­tion­naires : social­istes-révo­lu­tion­naires de gauche, anar­chistes et révo­lu­tion­naires sans parti.

Mais la « liq­ui­da­tion » de ceux-ci néces­si­tait bien plus que la sup­pres­sion de petits groupes poli­tiques. Les élé­ments révo­lu­tion­naires avaient beau­coup de par­ti­sans : social­istes-révo­lu­tion­naires de gauche par­mi les paysans ; les anar­chistes surtout dans le pro­lé­tari­at des villes.

La nou­velle tac­tique bolchévique fut d’extirper tout signe de mécon­tente­ment, d’étouffer toute cri­tique, de réprimer toute opin­ion et effort indépen­dants. C’est alors que les bolchéviks inau­gurent leur dic­tature sur le pro­lé­tari­at ; ain­si est-elle car­ac­térisée dans l’esprit pop­u­laire en Russie. L’attitude du gou­verne­ment envers les paysans est main­tenant net­te­ment hos­tile et le recours à la force est de plus en plus fréquent. Les unions de tra­vailleurs (syn­di­cats) sont dis­sous, sou­vent par la force, si leur fidél­ité au Par­ti Com­mu­niste est sus­pec­tée. Les coopéra­tives sont attaquées. Ce grand organ­isme, lien frater­nel entre la ville et la cam­pagne et dont la fonc­tion économique était vitale pour les intérêts de la Russie et de la Révo­lu­tion, voit son impor­tante activ­ité de pro­duc­tion et d’échange des objets de pre­mière néces­sité entravée, il est désor­gan­isé et finale­ment aboli. Arresta­tions, perqui­si­tions noc­turnes, exé­cu­tions, sont à l’ordre du jour.

La com­mis­sion extra­or­di­naire (Tché­ka), fondée pour com­bat­tre la con­tre-révo­lu­tion et la spécu­la­tion, devient la ter­reur de tout ouvri­er et paysan. Ses agents secrets sont partout, décou­vrant tou­jours des com­plots, suiv­is d’exécutions sans défense, sans procès et sans appel. De révo­lu­tion­naire qu’elle était, la Tché­ka devint l’organisation la plus red­outée, dont l’injustice et la cru­auté répan­dent la ter­reur à tra­vers le pays. Toute-puis­sante, ne devant ren­dre de comptes à per­son­ne, elle devient une véri­ta­ble insti­tu­tion ; elle a sa pro­pre armée, assume le ser­vice de la police, exerce la jus­tice et les pou­voirs admin­is­trat­ifs et exé­cu­tifs, fait ses pro­pres lois qui ont plus de valeur que celles de l’État recon­nu. Les pris­ons et camps de con­cen­tra­tion sont rem­plis de soi-dis­ant con­tre-révo­lu­tion­naires et spécu­la­teurs, dont 95% sont des ouvri­ers affamés, de sim­ples paysans et même des enfants de 10 à 14 ans (voir les rap­ports d’enquêtes dans les pris­ons ; pour Pétro­grad, dans la « Kras­naya gazetta» ; pour Moscou, dans la « Prav­da », numéros de mai, juin, juil­let 1920). Le Com­mu­nisme devient, dans l’esprit du peu­ple, syn­onyme de Tché­ka et cette dernière le résumé de tout ce qui est mau­vais et bru­tal. La semence du sen­ti­ment con­tre-révo­lu­tion­naire est ain­si répan­due à la volée.

Les autres agisse­ments poli­tiques du « gou­verne­ment révo­lu­tion­naire » se dévelop­pent de la même façon. Une cen­tral­i­sa­tion mécanique paral­yse l’activité indus­trielle et économique du pays. On réprime l’initiative et l’effort indi­vidu­el est sys­té­ma­tique­ment découragé. On ôte aux mass­es l’occasion de s’adapter à une poli­tique ou de pren­dre part à l’administration des affaires du pays. Le gou­verne­ment monop­o­lise toute la vie : la Révo­lu­tion est enlevée au peu­ple. Une machine bureau­cra­tique est créée, effrayante quant au nom­bre, à l’inefficacité et à la cor­rup­tion. Rien qu’à Moscou, cette nou­velle classe de sovburs (bureau­crates bolchévistes) est supérieure en nom­bre au total des employés d’administration du régime tsariste dans toute la Russie en 1914. (Voir le rap­port offi­ciel de l’enquête du Comité des Sovi­ets de Moscou.)

La poli­tique économique des bolchéviks, forte­ment aidée par cette bureau­cratie, désor­gan­ise com­plète­ment la vie indus­trielle du pays, déjà malade. Lénine, Zinoviev et d’autres lead­ers com­mu­nistes se dépensent en invec­tives con­tre cette nou­velle bour­geoisie sovié­tique mais les nou­veaux décrets ne font qu’en accroître le nom­bre et la force. Le sys­tème de yedi­no­litchi­je, (la direc­tion par un seul homme), est mis en pra­tique. Lénine, lui-même, en est l’instigateur et le défenseur. Désor­mais, les con­seils de mag­a­sins et d’usines sont abo­lis, dépouil­lés de tout pou­voir. Chaque moulin, chaque mine et usine, les chemins de fer et toutes les autres indus­tries devront être dirigés par un chef unique, un « spé­cial­iste », et l’ancienne bour­geoisie tsariste est autorisée à y participer.

Les anciens ban­quiers, spécu­la­teurs de bourse, pro­prié­taires de moulins et con­tre-maîtres d’usine devi­en­nent les chefs, ont le seul con­trôle de ces indus­tries, et un pou­voir absolu sur les ouvri­ers, C’est à eux qu’incombe le soin d’embaucher, d’employer et de ren­voy­er la main‑d’œuvre, de lui accorder ou de la priv­er du payok (ration quo­ti­di­enne ali­men­taire), et même de la punir et de la livr­er à la Tchéka.

Les ouvri­ers qui avaient com­bat­tu et don­né leur sang pour la Révo­lu­tion et étaient prêts à souf­frir la faim et le froid pour la défendre, s’indignent con­tre cette impos­ture incroy­able qu’ils con­sid­èrent comme la pire trahi­son. Ils ne veu­lent pas être dom­inés par ces mêmes pro­prié­taires et chefs qu’ils avaient chas­sés, lors de la Révo­lu­tion, hors des usines, et qui les avaient si mal­traités. Ils n’ont aucun intérêt à une pareille recon­struc­tion. Le « nou­veau sys­tème », proclamé par Lénine comme sauveur des indus­tries, aboutit à la paralysie com­plète de la vie économique de la Russie, chas­se les ouvri­ers en masse de l’usine et les emplit d’amertume et d’aversion pour tout ce qui est « social­iste ». Les principes et tac­tiques du mécan­isme marx­iste de la Révo­lu­tion con­sacrent sa condamnation.

Le Franken­stein des bolchéviks prou­va que c’est une fana­tique illu­sion de croire que le petit groupe de con­spir­a­teurs qu’ils con­sti­tu­aient, pou­vaient accom­plir une trans­for­ma­tion sociale com­plète. Erreur qui les pous­sa à d’innombrables infamies et bar­baries. Les méth­odes d’une telle théorie, ses moyens inévita­bles sont de deux sortes : décrets et ter­reur. Les bolchéviks n’en épargnèrent aucun et, comme le prêchait Boukharine, idéo­logue des com­mu­nistes : « La ter­reur est la façon dont on trans­forme la nature humaine cap­i­tal­iste en citoyen bolchéviste. La lib­erté est un préjugé bour­geois (expres­sion favorite de Lénine), la lib­erté de parole et de presse inutile et nuis­i­ble. Le gou­verne­ment cen­tral est le seul déposi­taire du savoir et de la sagesse. Il ordon­nera tout ce qu’il faut faire. Le seul devoir du citoyen est l’obéissance. La volon­té de l’État est souveraine. »

Dépouil­lée des sub­til­ités des­tinées surtout au tem­péra­ment occi­den­tal, le com­porte­ment du gou­verne­ment bolchéviste est celui décrit plus haut.

Le gou­verne­ment, le vrai et le seul de la Russie, com­prend cinq per­son­nes, mem­bres du Comité Cen­tral du Par­ti Com­mu­niste Russe. Ces « cinq chefs » sont tout puis­sants. Ce petit groupe de con­spir­a­teurs, c’est le vrai mot, a con­trôlé les richess­es de la Russie et de la Révo­lu­tion depuis la paix de Brest-Litovsk. Ce qui s’est passé en Russie depuis lors est en accord rigoureux avec l’interprétation bolchéviste du Marx­isme. Ce Marx­isme, reflété par la méga­lo­manie d’omniscience et de Toute-puis­sance du comité néo-com­mu­niste, a entraîné la débâ­cle de la Russie. En con­for­mité avec leurs théories, les principes soci­aux de la Révo­lu­tion d’octobre ont été délibéré­ment, sys­té­ma­tique­ment anéan­tis. Le but final étant un État puis­sam­ment cen­tral­isé, sous le con­trôle absolu du Par­ti com­mu­niste, l’initiative pop­u­laire et les forces créa­tri­ces révo­lu­tion­naires devaient être élim­inées. Le sys­tème élec­toral fut aboli d’abord dans l’armée et la marine, ensuite dans l’industrie. Les Sovi­ets de paysans et d’ouvriers furent châtrés et trans­for­més en des comités com­mu­nistes d’une obéis­sance pas­sive, avec l’épée red­outée de la Tché­ka sus­pendue au-dessus d’eux. Les unions de tra­vailleurs (syn­di­cats) gou­verne­men­tal­isés furent trans­for­mées en de sim­ples porte-paroles des ordres de l’État. Le ser­vice mil­i­taire oblig­a­toire et ses adver­saires punis de mort ; le tra­vail for­cé et les « réfrac­taires » sus­cep­ti­bles d’être arrêtés ; la con­scrip­tion agraire et indus­trielle des paysans ; le com­mu­nisme de guerre dans les villes et le sys­tème des réqui­si­tions à la cam­pagne, définies par Radek, sim­ple pil­lage des récoltes (Inter­na­tion­al Presse Cor­re­spon­dance, édi­tion anglais, vol. I, n°17) comme les protes­ta­tions ouvrières réprimées par l’armée ; l’écrasement impi­toy­able de toute man­i­fes­ta­tion de mécon­tente­ment, les paysans fou­et­tés et leurs vil­lages rasés par l’artillerie (dans les dis­tricts de l’Oural, de la Vol­ga et du Kouban, en Sibérie et en Ukraine)…, c’était là l’attitude car­ac­téris­tique de l’État Com­mu­niste envers le peu­ple, et « la poli­tique économique et sociale de recon­struc­tion » des bolchéviks.

Cepen­dant les paysans et ouvri­ers russ­es, ten­ant à la Révo­lu­tion pour laque­lle ils avaient tant souf­fert, con­tin­uèrent à lut­ter courageuse­ment sur de nom­breux fronts mil­i­taires. Ils croy­aient défendre la Révo­lu­tion et souf­frirent la faim, le froid et mou­rurent par mil­liers avec l’espoir insen­sé que les actes hor­ri­bles com­mis par les Com­mu­niste cesseraient bien­tôt. Le russe, naïf, pen­sait que la ter­reur exer­cée par les bolchéviks était, en quelque sorte, la con­séquence inévitable des attaques que subis­sait sa chère patrie de la part d’ennemis red­outa­bles. Mais lorsque les guer­res auraient cessé ! — le peu­ple répé­tait naïve­ment ce que dis­ait la presse offi­cielle — les bolchéviks en reviendraient à la voie révo­lu­tion­naire qu’ils avaient adop­tée en octo­bre 1917 et que la guerre les avaient for­cés d’abandonner momentanément.

Les mass­es espéraient et souf­fraient. Et quand la guerre prit fin, la Russie pous­sa un immense soupir de soulage­ment et d’espoir. C’était le moment décisif : la grande épreuve était arrivée. Toute une nation attendait fris­son­nante, la vie ou la mort (« To be or not to be »). Mais quand la réal­ité devint évi­dente, le peu­ple fut saisi d’épouvante.

La répres­sion con­tin­u­ait, empi­rait même. La rezvy­ort­ka, les expédi­tions répres­sives con­tre les paysans restaient tou­jours aus­si meur­trières. La Tché­ka décou­vrait tou­jours de nou­velles « con­spir­a­tions », et les exé­cu­tions avaient lieu comme aupar­a­vant. La ter­reur rég­nait. La nou­velle bour­geoisie bolchéviste tyran­ni­sait les ouvri­ers et paysans, la cor­rup­tion était pra­tiquée sur une grande échelle et ouverte­ment, et d’immenses quan­tités de pro­vi­sions pour­ris­saient par suite de l’incapacité bolchéviste et de la monop­o­li­sa­tion étatiste, taud­is que le peu­ple mourait de faim.

Les ouvri­ers de Pétro­grad, tou­jours à l’avant-garde des efforts révo­lu­tion­naires furent les pre­miers à clamer leur mécon­tente­ment et à pro­test­er. Les marins de Kro­n­stadt, après enquête sur les récla­ma­tions du pro­lé­tari­at de Pétro­grad, se déclarèrent sol­idaires des ouvri­ers. À leur tour, ils annon­cèrent leur résis­tance en faveur de l’établissement de sovi­ets libres, dépouil­lés de toute con­trainte com­mu­niste et qui représen­teraient réelle­ment les mass­es révo­lu­tion­naires et en exprimeraient les besoins. Dans les provinces du cen­tre de la Russie, en Ukraine, au Cau­case, en Sibérie, partout le peu­ple cri­ait ses mis­ères, ses griefs et por­tait ses récla­ma­tions à la con­nais­sance du gou­verne­ment. L’État bolchevik répon­dit de sa façon cou­tu­mière : les marins de Kro­n­stadt furent anéan­tis, les « ban­dits » de l’Ukraine mas­sacrés, les rebelles de l’Est écrasés à coups de canons.

Ceci ter­miné, Lénine annonça au Xe Con­grès du Par­ti Com­mu­niste Russe (mars 1921), que sa poli­tique antérieure avait été com­plète­ment fausse. « La razvy­ort­ka, les réqui­si­tions n’étaient que des vols, la répres­sion vio­lente con­tre les paysans une faute grave. ». Les ouvri­ers devaient être pris en con­sid­éra­tion. La bureau­cratie sovié­tique était cor­rompue, crim­inelle et par­a­sitaire. « Les méth­odes dont nous avons fait usage, ont échoué. Le peu­ple — les paysans surtout — n’est pas encore au niveau des « principes » com­mu­nistes. La pro­priété privée doit être réin­tro­duite, et le com­merce libre rétabli. Désor­mais, le meilleur com­mu­niste est celui qui saura con­clure le meilleur con­trat. (C’est l’expression même de Lénine.)»

V. 
Retour au capitalisme ! Prévisions actuelles

La sit­u­a­tion actuelle en Russie est anor­male. Au point de vue économique, c’est une com­bi­nai­son de l’État et du cap­i­tal­isme privé. Au point de vue poli­tique, elle reste la « dic­tature du pro­lé­tari­at », ou plus juste­ment, la dic­tature du Par­ti néo-communiste.

Les paysans ont obligé les bolchéviks à leur faire des con­ces­sions. Les réqui­si­tions vio­lentes sont abolies. L’impôt en nature les a rem­placées qui con­siste en un pour­cent­age de sa pro­duc­tion dû par le paysan au gou­verne­ment. Le com­merce libre a été légal­isé et le fer­mi­er peut main­tenant échang­er ou ven­dre le sur­plus de sa pro­duc­tion au gou­verne­ment, aux coopéra­tives rétablies, ou sur le marché pub­lic. La nou­velle poli­tique économique offre un vaste champ à l’exploitation. Elle sanc­tionne la richesse et l’accumulation de puis­sance. Le fer­mi­er peut main­tenant prof­iter de ses récoltes fer­tiles, louer de nou­veaux champs et exploiter le tra­vail des autres paysans qui ont peu de ter­res et pas de chevaux pour les labour­er. La pénurie du bétail et de mau­vais­es récoltes dans plusieurs par­ties du pays ont créé une nou­velle classe de « jour­naliers » qui se louent à de rich­es paysans. Les gens pau­vres émi­grent des régions qui souf­frent de la famine et vien­nent grossir les rangs de cette classe. Le cap­i­tal­isme vil­la­geois est en train de se constituer.

L’ouvrier de la ville en Russie, sous le nou­veau régime économique d’aujourd’hui, est exacte­ment dans la même posi­tion que dans les autres pays à régime cap­i­tal­iste. La libre dis­tri­b­u­tion de vivres est abolie, à l’exception de quelques indus­tries dirigées par l’État. L’ouvrier est salarié et doit acheter tout ce dont il a besoin, comme dans tous les pays. La plu­part des indus­tries, dans la mesure où elles sont en activ­ité, ont été don­nées ou louées à des per­son­nes privées. Le petit cap­i­tal­iste a la main libre main­tenant et un vaste champ s’ouvre à son activ­ité. L’excédent du fer­mi­er, les pro­duits de l’industrie, des pro­fes­sions cam­pag­nardes, et de toutes les entre­pris­es de la pro­priété privée, assu­jet­tis aux lois clas­siques du monde des affaires, peu­vent être achetés et ven­dus. La con­cur­rence dans le com­merce du détail mène à la fusion et à l’accumulation des richess­es dans les mains de quelques par­ti­c­uliers. Le cap­i­tal­isme qui se développe dans les villes et les cam­pagnes ne peut pas coex­is­ter longtemps avec la « dic­tature du pro­lé­tari­at ». L’alliance anor­male entre cette dernière et le cap­i­tal­isme étranger sera, dans un avenir prochain, un des fac­teurs impor­tants quant au des­tin de la Russie.

Le gou­verne­ment bolchévique s’efforce tou­jours d’entretenir la dan­gereuse illu­sion que « la Révo­lu­tion suit son cours », que la Russie est « régie par des sovi­ets de pro­lé­taires », et que le Par­ti Com­mu­niste et l’État représen­tent le peu­ple. Il par­le encore tou­jours au nom du « pro­lé­tari­at » et essaye de tromper le peu­ple par de nou­velles chimères. Main­tenant, les bolchéviks déclar­ent que, lorsque l’industrie russe sera ressus­citée, grâce à l’œuvre de notre cap­i­tal­isme crois­sant, la « dic­tature du pro­lé­tari­at » sera aus­si plus forte et que nous recour­rons à nou­veau à la nation­al­i­sa­tion. « L’État réduira et sup­plantera alors sys­té­ma­tique­ment les indus­tries privées et bris­era la puis­sance de la bour­geoisie qui se sera dévelop­pée entre temps.

Après une péri­ode de déna­tion­al­i­sa­tion par­tielle, une nation­al­i­sa­tion plus éten­due com­mence, dit Pre­o­bra­jen­s­ki, com­mis­saire des finances dans son récent arti­cle : « Les per­spec­tives de la Nou­velle Poli­tique Économique ». Et alors le « social­isme sera vic­to­rieux sur toute la ligne. »

Radek est moins diplo­mate. Dans son analyse poli­tique de la sit­u­a­tion en Russie, inti­t­ulée : « La Révo­lu­tion russe est-elle une Révo­lu­tion bour­geoise ? » (I.P.C., 16 décem­bre 1921), il nous dit : « Nous ne voulons cer­taine­ment pas dire qu’au bout d’une année nous con­fis­querons de nou­veau les marchan­dis­es nou­velle­ment accu­mulées. Notre poli­tique économique est basée sur un temps beau­coup plus long… Nous nous pré­parons sérieuse­ment à coopér­er avec la bour­geoisie ; c’est incon­testable­ment dan­gereux pour l’existence du gou­verne­ment des Sovi­ets, parce que ce dernier perd le mono­pole de la pro­duc­tion indus­trielle, et aus­si pour les paysans. N’est-ce pas là le signe de la vic­toire défini­tive du cap­i­tal­isme ? Et ne pou­vons-nous pas affirmer main­tenant que notre révo­lu­tion a per­du son car­ac­tère révo­lu­tion­naire?…»

À ces ques­tions oppor­tunes et sig­ni­fica­tives, Radek répond com­plaisam­ment par un Non caté­gorique. Il admet naturelle­ment, comme Marx l’avait dit, que les con­ces­sions économiques déter­mi­nent les con­ces­sions poli­tiques, et que des con­ces­sions économiques à la bour­geoisie doivent amen­er aus­si des con­ces­sions poli­tiques. Il se sou­vient que, lorsque la puis­sante classe des pro­prié­taires ter­riens de Russie com­mença à accorder des con­ces­sions économiques à la bour­geoisie, ces con­ces­sions furent bien­tôt suiv­ies de con­ces­sions poli­tiques et qu’ensuite la capit­u­la­tion de la classe des pro­prié­taires ter­riens s’ensuivit. Mais il affirme que « les bolchéviks main­tien­dront leur pou­voir, même lors de la restau­ra­tion du cap­i­tal­isme. La bour­geoisie est, his­torique­ment, une classe en déca­dence et mourante… C’est pourquoi la classe des tra­vailleurs (sic) russ­es peut refuser des con­ces­sions poli­tiques à la bour­geoisie ; et elle a rai­son d’espérer que ses pro­pres forces tant nationales qu’internationales s’accroîtront plus vite que la puis­sance de la bour­geoisie russe. »

Entre temps, quoiqu’on lui assure avec autorité que « sa puis­sance tant nationale qu’internationale doit s’accroître », l’ouvrier russe est dans une triste con­di­tion. La nou­velle poli­tique économique a fait du « dic­ta­teur » pro­lé­taire un sim­ple esclave, réduit à son salaire quo­ti­di­en, tout comme son frère des pays non bénis par la dic­tature social­iste. La sup­pres­sion du mono­pole nation­al du gou­verne­ment a eu pour résul­tat de priv­er des cen­taines de mil­liers d’hommes et de femmes de tra­vail. Beau­coup d’établissements sovié­tiques ont été fer­més ; les autres ont ren­voyé de 50 à 75% de leurs employés. La grande afflu­ence dans les villes des paysans et vil­la­geois ruinés par la razvy­ort­ka, et de ceux qui s’enfuyaient des dis­tricts où rég­nait la famine, a don­né nais­sance au prob­lème des sans-tra­vail, prob­lème d’une ampleur effrayante. Le rétab­lisse­ment de la vie indus­trielle par le cap­i­tal privé est une chose très lente, due à la méfi­ance générale con­tre l’État bolchéviste et ces promesses.

Mais lorsque les dif­férentes indus­tries com­menceront de nou­veau à fonc­tion­ner plus ou moins sys­té­ma­tique­ment, la Russie sera placée devant une sit­u­a­tion du tra­vail dif­fi­cile et com­plexe. Les organ­i­sa­tions du tra­vail, les syn­di­cats n’existent pas en Russie, en ce qui con­cerne l’activité pro­pre à ces organ­i­sa­tions. Les bolchéviks les ont déjà abo­lis depuis longtemps. En même temps que le développe­ment de la pro­duc­tion et du cap­i­tal­isme, tant gou­verne­men­tal que privé, la Russie ver­ra naître un nou­veau pro­lé­tari­at, dont les intérêts entreront naturelle­ment en con­flit avec ceux de la classe des employeurs. Une lutte acharnée est immi­nente, lutte de dou­ble nature : con­tre le cap­i­tal­iste et con­tre l’État en tant qu’employeur. Il est même prob­a­ble que la sit­u­a­tion don­nera nais­sance à un troisième fac­teur : l’antagonisme entre les ouvri­ers employés dans les entre­pris­es de l’État et ceux, mieux payés, des étab­lisse­ments privés. Quelle sera l’attitude du gou­verne­ment bolchéviste ? La Nou­velle Poli­tique Économique a pour objet d’encourager, de toutes les façons, le développe­ment de l’entreprise privée et d’accélérer l’extension de l’industrie. Des mag­a­sins, des mines, des usines ont déjà été con­cédés à des cap­i­tal­istes. Les deman­des de tra­vail ten­dent à dimin­uer les prof­its ; elles vien­nent avec l’accroissement réguli­er des affaires. Et quant aux grèves, elles arrê­tent la pro­duc­tion et paral­y­sent l’industrie. Les intérêts du Cap­i­tal et du Tra­vail seront-ils déclarés sol­idaires en Russie bolchéviste ?

L’exploitation indus­trielle et agraire de la Russie, sous la Nou­velle Poli­tique Économique doit amen­er inévitable­ment la for­ma­tion d’un mou­ve­ment puis­sant des tra­vailleurs. Les organ­i­sa­tions d’ouvriers con­solid­eront et uniront le pro­lé­tari­at des villes avec celui des cam­pagnes, pour deman­der ensem­ble de meilleures con­di­tions de vie. En con­sid­érant la men­tal­ité actuelle de l’ouvrier russe, enrichie par son expéri­ence de qua­tre ans de régime bolchéviste, il est plus que prob­a­ble que les prochaines organ­i­sa­tions ouvrières russ­es reposeront sur des bases syn­di­cal­istes. Ce sen­ti­ment est très dévelop­pé chez les ouvri­ers russ­es. Les principes et méth­odes du syn­di­cal­isme révo­lu­tion­naire ne leur sont pas étrangers. L’œuvre effi­cace des comités de mag­a­sins et d’usines dans l’expropriation de la bour­geoisie en 1917 est un sou­venir encour­ageant, tou­jours présent à la mémoire du pro­lé­tari­at. Et même dans le Par­ti Com­mu­niste, par­mi ses élé­ments tra­vailleurs, la doc­trine syn­di­cal­iste est pop­u­laire. La célèbre oppo­si­tion ouvrière, menée par Chli­ap­nikoff et Alexan­dra Kol­lon­taï, dans le par­ti même, était pure­ment syn­di­cal­iste. Comme telle elle fut sup­primée par le par­ti Lénine-Zinoviev.

Quelle atti­tude le gou­verne­ment bolchéviste adoptera-t-il envers le mou­ve­ment ouvri­er qui va se dévelop­per en Russie, qu’il soit entière­ment ou par­tielle­ment syn­di­cal­iste ? Jusqu’à main­tenant l’État a été l’ennemi mor­tel du syn­di­cal­isme ouvri­er à l’intérieur de la Russie, quoiqu’il l’encourageât dans d’autres pays. Au Xe Con­grès du Par­ti Com­mu­niste Russe (mars 1921), Lénine fit une guerre impi­toy­able aux moin­dres ten­dances syn­di­cal­istes, et la dis­cus­sion des théories syn­di­cal­istes, fut même inter­dite aux com­mu­nistes sous peine d’exclusion du Par­ti. (Voir le rap­port offi­ciel du Xe Con­grès.) Plusieurs mem­bres de l’Opposition ouvrière furent arrêtés et empris­on­nés. Que la dic­tature com­mu­niste puisse résoudre d’une manière sat­is­faisante les prob­lèmes dif­fi­ciles que sus­cite un vrai mou­ve­ment ouvri­er sous le régime auto­crate bolchéviste est aujourd’hui démen­ti. Ces prob­lèmes com­pren­nent les principes de cen­tral­i­sa­tion marx­iste, le fonc­tion­nement d’organisations com­mer­ciales ou indus­trielles indépen­dantes du gou­verne­ment omnipo­tent, et une oppo­si­tion active au cap­i­tal­isme privé. Mais les tra­vailleurs russ­es auront bien­tôt non seule­ment à com­bat­tre les grands et petits cap­i­tal­istes. Ils seront aus­sitôt en con­flit avec le cap­i­tal­isme d’État.

Pour bien com­pren­dre l’esprit et le car­ac­tère de la phase actuelle du bolchévisme, il faut com­pren­dre que la soi-dis­ant « Nou­velle Poli­tique Économique » n’est ni nou­velle ni économique, pro­pre­ment dit. C’est du vieux marx­isme poli­tique et la seule source de la sagesse bolchéviste. Comme social­istes démoc­rates, ils sont restés fidèles à leur évangile. « C’est seule­ment dans un pays, où le cap­i­tal­isme est très forte­ment dévelop­pé, qu’il peut y avoir une révo­lu­tion sociale », tel est l’axiome de la reli­gion marx­iste. Les bolchévistes l’appliquent en ce moment à la Russie. Dans les jours d’octobre de la Révo­lu­tion, ils s’écartaient sans cesse de l’application pleine et exacte des principes de Marx. Mais ce n’était pas qu’ils doutaient du prophète, non. C’était plutôt que Lénine et ses par­ti­sans, oppor­tunistes poli­tiques, étaient oblig­és, sous la poussée de l’irrésistible volon­té pop­u­laire, de suiv­re une voie réelle­ment révo­lu­tion­naire. Mais de tout temps ils s’accrochaient aux basques de Marx et, à chaque occa­sion essayèrent de détourn­er la Révo­lu­tion pour l’engager dans les voies de Marx.

Radek nous rap­pelle naïve­ment que déjà « en avril 1918, dans un dis­cours pronon­cé par le cama­rade Lénine, le gou­verne­ment des Sovi­ets essaya de définir nos futurs travaux et d’indiquer la méth­ode que nous appelons main­tenant la Nou­velle Poli­tique Économique ». (I.P.C., Ier vol­ume n°17.)

Aveu sig­ni­fi­catif ! Les dif­férentes poli­tiques adop­tées aujourd’hui par les bolchéviks sont, en effet, la con­tin­u­a­tion du bon marx­isme ortho­doxe, bolchéviste de 1918. Les lead­ers bolchévistes con­vi­en­nent main­tenant que la Révo­lu­tion, dans son développe­ment postérieur aux jours d’octobre, a été pure­ment poli­tique, et non sociale. Et on doit insis­ter sur le fait mécanique que la cen­tral­i­sa­tion opérée par l’État com­mu­niste fut fatale à la vie économique et sociale du pays. La dic­tature vio­lente du Par­ti détru­isit l’unité des ouvri­ers et paysans, et engen­dra une atti­tude dévoyée et bureau­cra­tique envers la recon­struc­tion révo­lu­tion­naire. L’interdiction formelle de la lib­erté de parole et de cri­tique, non seule­ment aux mass­es, mais encore dans le Par­ti Com­mu­niste lui-même, aboutit à sa perte, par ses pro­pres fautes.

Et main­tenant ? Le marx­isme bolchéviste est tou­jours pra­tiqué dans la mal­heureuse Russie. Mais c’est un crime mon­strueux que de vouloir pro­longer cette comédie sanglante et erronée où un édi­fice com­mu­niste, voi­sine avec un cap­i­tal­isme mal­adif, arti­fi­cielle­ment dévelop­pé. Ce cap­i­tal­isme ne pour­ra jamais être détru­it — comme pré­ten­dent Lénine et Cie — par les procédés réguliers de l’État Bolchéviste, devenu puis­sant sur le plan économique. C’est pourquoi les « nou­velles poli­tiques » sont une illu­sion et un piège, fon­cière­ment réac­tion­naires. Ces poli­tiques, por­tent en elles-mêmes la néces­sité d’une autre Révolution.

L’humanité tor­turée tourn­era-t-elle tou­jours dans le même cer­cle vicieux ?

Les ouvri­ers com­pren­dront-ils enfin la grande leçon de la Révo­lu­tion russe : que tout gou­verne­ment, quelque soit le nom dont il se pare et quelque belles que soient ses promess­es, est de par sa nature, et en tant que gou­verne­ment, le destruc­teur du but même de la Révo­lu­tion sociale ? La mis­sion d’un gou­verne­ment est de gou­vern­er, d’assujettir, de se for­ti­fi­er et de se perpétuer.

Les ouvri­ers com­pren­dront-ils que seuls leurs pro­pres efforts créa­teurs et pro­duc­tifs, organ­isés en toute indépen­dance et à l’abri de toute ingérence poli­tique et étatiste, peu­vent faire aboutir leur lutte sécu­laire et trou­ver le succès ? 

Févri­er 1922.

[/Alexandre Berk­man. /]