La Presse Anarchiste

Chronique littéraire

Aspects, par M. Adolphe Ret­té. — Au delà des Forces, par M. Bjorn­son. — La Rouille du Sabre, par M. Eugène Morel. — Vers la mort, par M. Gas­ton Danville. — La Vie d’un, par M. Louis Lumet. 

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Je ne saurais partager les injus­tices et les vir­u­lences lit­téraires de M. Ret­té. Mais les juge­ments per­son­nels de l’au­teur sur les écrivains qu’il cri­tique mis à part et tout en lui en lais­sant la respon­s­abil­ité, respon­s­abil­ité qu’il est de taille à porter, je ne pour­rais trop dire le plaisir que son livre de cri­tique m’a don­né, par sa pas­sion, son indépen­dance, sa largeur de vues. Comme nous sommes loin ici des querelles puériles d’é­coles lit­téraires, hein, mes petits écol­iers de let­tres ? Comme ça dépasse, en somme, toutes ces dis­putes de col­lèges et de pris­ons esthé­tiques, ou de marchands de phras­es, prô­nant cha­cun leur spé­cial­ité, tout ce papotage pédant de cuistres ou de lit­téra­ture qu’on voudrait nous faire pren­dre pour de la vie intel­lectuelle ! Il s’ag­it bien de ça, et que le vers soit de douze pieds ou de qua­torze, et que la rime soit riche ou non, et que la prose soit plus rêvée ou plus pho­tographiée, et à qui aura la meilleure for­mule, la seule, et la meilleure orthographe et l’éru­di­tion la plus far­fouil­lée, et aus­si le lau­ri­er eh papi­er et le petit livret de caisse d’é­pargne des dis­tri­b­u­tions de prix ! 

Nous en arriv­ions aux let­trés chi­nois, aux con­cours, aux cer­ti­fi­cats, aux élec­tions ; de là à la patente, que le gou­verne­ment ne man­querait pas d’im­pos­er aux écrivains, comme il tâtonne déjà de le faire pour les peintres… 

Ah ! oui, il serait temps d’avér­er un peu, comme le dit si juste­ment M. Ret­té, devant cette cacoph­o­nie de pédants : « l’ex­al­ta­tion de l’in­di­vidu et l’abo­li­tion des écoles. » 

Mais c’est même bien plus haut que ces ques­tions d’in­ter­nat lit­téraire que s’élève et se meut l’e­sprit com­bat­if, vail­lam­ment lib­er­taire de M. Ret­té. Et si les tours d’ivoire, celle entre autres du fab­ri­cant de rébus pour jour­naux déca­dents, qu’est M. Mal­lar­mé, l’a­ga­cent au point de les cul­buter au pas­sage d’une chique­naude, dès les pre­mières pages les con­fi­dences du bon cri­tique à son dia­ble fam­i­li­er Gry­malkin, nous indiquent quels sujets autrement intéres­sants que ces dis­cus­sions à la Tris­sotin l’émotionnent. 

Écoutez plutôt :

Gry­malkin

« … La Société ?… 

Maître Phan­tasm

Une étable puante où des porcs se dis­putent une pâtée grossière. 

Gry­malkin

La Patrie ?…

Maître Phan­tasm

Une cage où des bêtes féro­ces hurlent en mor­dant les bar­reaux, à ren­con­tre d’autre bêtes, de poil dif­férent, qu’on tient reclus­es en face d’elles. 

Gry­malkin

La Famille ?

Maître Phan­tasm

Des singes gri­maçant et se pinçant les uns les autres. 

Gry­malkin

La Reli­gion ?..-

Maître Phan­tasm

Des hiboux bat­tant de l’aile sur des cercueils. 

Gry­malkin

Eh bien ! que veux-tu faire ? 

Maître Phan­tasm

Démolir et démolir encore pour que l’homme sorte de la bête. 

Gry­malkin

Ain­si vous créerez la justice… » 

Ain­si égale­ment nous voilà ren­seignés et tran­quilles. Inspirée de la sorte, la cri­tique lit­téraire de M. Ret­té ne peut patauger dans les bas intérêts, les petites vile­nies, les van­ités et les ambi­tions mesquines des coter­ies de plumi­tifs. Et il va donc s’a­gir, en fait de lit­téra­ture, d’autre chose que de la lit­téra­ture elle-même ! Chose peu pas­sion­nante quand elle se réduit à une ques­tion de mots, alors jou­jou comme un autre, comme le loto, comme tel sport ou tel autre. La lit­téra­ture n’of­fre pas un but qui se suff­ise à lui-même ; elle n’ex­iste que comme résul­tat. Il faut d’abord avoir quelque chose à dire. Fac­it indig­na­tio… Il faut une pas­sion, une colère, de l’amour, de l’an­i­mal­ité, une idée, un idéal, pas l’Idéal avec un grand I et abstrait, un idéal pré­cis, choisi, défi­ni… Et il se trou­ve alors quand on a exprimé sa haine, son idée, son amour, que c’est de la lit­téra­ture, si le tal­ent y est… Autrement ce n’est que du Mal­lar­mé en effet. Mod­u­la­tions alphabé­tiques, exer­ci­ces gram­mat­i­caux : ba, be, bi, bo, bu, avec quelques vari­antes, quelques, évidemment… 

Aus­si M. Ret­té, en son active cri­tique, laisse-t-il tout d’abord de côté, dans leur coin studieux, ces joueurs aux échecs lit­téraires, alam­biqueurs de quin­tes­sences puériles, et, en fait d’écrivains, sa sym­pa­thie vole-t-elle tout droit au tri­mardeur d’Axa, l’im­placa­ble et fin grif­feur dont le muf­fle bour­geois garde encore la bal­afre, comme une sig­na­ture si joli­ment féroce et élégante. 

Et c’est, à l’é­cart de « cet Empire du Néant qu’est l’art pour l’Art », Paul Ver­laine, « l’é­ton­né, l’im­pul­sif, l’en­fant bar­bare et char­mant », le poète en marge des ambi­tions, des clans, de la vie régulière, des jour­naux, si poète par cela même qu’il reste en dehors de ce « tout le reste qui est la littérature. » 

C’est même Rava­chol, Vail­lant, Emile Hen­ry, Case­rio, ces âmes trag­iques, desquels M. Ret­té tente l’analyse impar­tiale, prou­vant le dés­in­téresse­ment absolu de leurs actes, et com­ment la force même dont use et abuse la Société les con­duisit en toute logique à employ­er per­son­nelle­ment la violence. 

Car il n’y a pas que de la cri­tique lit­téraire dans le livre de M. Ret­té. Et ce qui en fait l’én­ergie et la beauté est pré­cisé­ment l’élan de bataille dont l’œu­vre est emportée en faveur des idées de lib­erté et de jus­tice, et con­tre les intérêts vils, les égoïsmes mesquins, les van­ités dérisoires. 

Con­tre les cas de régres­sion aus­si, la las­si­tude ou la lâcheté cérébrale, qui rejet­tent des écrivains, même du beau tal­ent de M. Huys­mans, vers des fois suran­nées, des amulettes éculées, des mys­ti­cismes godich­es et si piètres, dans les bal­ayures desquels il est vrai­ment hon­teux ou pitoy­able qu’un esprit mod­erne et instru­it trou­ve encore à se repaitre. Ou, pis encore, con­tre les réin­ven­teurs et baise-cul du dia­ble. Il est vrai que ceux-là sont si farce !

En face de quelles bondieuseries, dia­b­leries ou âner­ies, M. Ret­té ne craint pas de se ranger avec Émile Zola et les esprits qui ont gardé encore quelque équili­bre du côté de la sci­ence, con­tre tous les réac­teurs mystiques. 

Que sig­naler encore dans le livre de M. Ret­té ? Une étude doc­u­men­tée et fort intéres­sante sur Bak­ou­nine et sa cor­re­spon­dance ; un juge­ment aus­si juste qu’acerbe sur le mil­i­tarisme, à pro­pos de la Grande famille, de Grave ; bien d’autres choses encore. Tout le livre est à lire, brûlant de pas­sion, crispé de colère, hau­tain d’idées et de juge­ments, large d’in­spi­ra­tion. Sans doute, bien des appré­ci­a­tions per­son­nelles restent dis­cuta­bles. Qu’im­porte ? L’in­ten­tion est pure, dénuée de tous cal­culs, dédaigneuse de scan­dales. Un livre brave, d’indépen­dant et de sincère, mais qui touche à trop de potich­es con­sacrées et qui fait trop de blessures pour que l’au­teur puisse espér­er qu’on lui rende jus­tice sur le marché lit­téraire, ce qui le cha­grine peu, j’imagine.

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La brochure d’Au-delà des Forces, qu’a fort bien imprimée l’édi­teur Stock, donne à la lec­ture une impres­sion dra­ma­tique aus­si forte que celle que la représen­ta­tion a pu pro­cur­er aux spec­ta­teurs de l’Œu­vre. C’est avec l’Enne­mi du peu­ple, d’Ib­sen, et les Tis­serands, d’Haupt­mann, un des rares et puis­sants drames où la ques­tion sociale soit mise en action, au pre­mier plan, dans son ampleur et sa grav­ité. La pièce de Bjorn­son est même de toutes la plus com­plète, la plus pré­cise, la plus actuelle aus­si. Un écho y reten­tit des explo­sions de colère qui, il n’y a pas très longtemps, ont éclaté si à l’im­pro­viste, en plein azur bour­geois. La cri­tique dra­ma­tique a suff­isam­ment nar­ré le sujet du drame pour que je n’aie pas à le dévelop­per ici. Il sera plus intéres­sant d’élu­cider et de dis­cuter les ten­dances mêmes de la pièce, le juge­ment final de l’au­teur, assez con­fus. Bjorn­son, en somme, dans cette guerre sociale, où les uns se ser­vent de la famine et de la troupe, pour dompter les rébel­lions ouvrières, où les autres emploient la poudre et la dyna­mite, n’a pas pris franche­ment par­ti pour les uns ou pour les autres. On ne peut guère lui reprocher cette réserve qui, tacite­ment et par cela seul qu’elle existe, donne évidem­ment rai­son aux révoltés. Car si c’é­tait aux maîtres actuels qu’al­lait la sym­pa­thie de M. Bjorn­son, il aurait eu trop peu à crain­dre et trop à gag­n­er à la man­i­fester à grand orchestre. Tan­dis qu’ap­prou­ver le cas con­traire est dan­gereux dans tous les pays. Il y a des apolo­gies qu’on est bien obligé d’at­ténuer, et pour qui sait com­pren­dre, ne pas con­damn­er équiv­aut plutôt à une appro­ba­tion tacite…

Main­tenant, et il est lois­i­ble de le con­cevoir ain­si, M. Bjorn­son a pu, du haut d’un pes­simisme olympi­en et d’une char­ité tran­scen­dan­tale, regarder en pitié cette lutte d’éphémères humains, en les plaig­nant tous, en les con­damnant tous, et bien per­suadé d’ailleurs delà par­faite inutil­ité de leurs efforts, de leurs colères et de leurs mar­tyres. Cette manière fort com­mode de regarder les choses et les êtres de haut, en une supéri­or­ité indul­gente et un peu dédaigneuse de bon Dieu, et dans une dés­espérance hau­taine de tout pro­grès pos­si­ble, sem­ble par moments ressor­tir d’une tirade de Rachel, au troisième acte, où elle fait par­ler la nature : « Honte ! honte à vous ! Vous éclaboussez mes feuilles de sang… » Mais surtout ce pes­simisme ressort dans le décourage­ment de Bratt : « Ah ! com­ment, après ce que j’avais souf­fert, ai-je pu croire une sec­onde fois ? » et du titre même de l’œu­vre générale : « Au-delà des forces humaines. » 

Au-delà ?

Eh ! bien, non, pas du tout. Pourquoi au-delà ? De quoi s’ag­it-il ? Vrai­ment c’est agaçant aus­si toute cette reli­giosité, cet absolu, cet abstrait, qu’on mêle aux ques­tions sociales qui doivent être, qui ne sont que des ques­tions (en ce qu’elles sont à résoudre immé­di­ate­ment) pra­tiques, de fait, matérielles. 

La ques­tion sociale est avant tout et d’abord une ques­tion de pain ; il faut que les hommes s’en­ten­dent pour manger tous à leur faim, assur­er leur exis­tence, cette, sécu­rité de l’ex­is­tence matérielle don­nant seule la lib­erté, la fac­ulté de dévelop­per alors à son aise son être moral et intel­lectuel. Il s’ag­it donc, somme toute, d’or­gan­is­er une économie sociale, une cul­ture, une indus­trie, qui assurent la vie de cha­cun et de tous. Et vous nous fer­ez croire que ça dépasse les forces humaines, de planter assez de blé, de choux, et de nour­rir assez de bétail pour que cha­cun mange. Allons donc ! Une sim­ple ques­tion de jar­di­nage, si on ne la com­pli­quait pas exprès, avec un tas de billevesées morales, ou sen­ti­men­tales, ou philosophiques, ou religieuses, ou poli­tiques, sous lesquelles il n’y a sou­vent que des intérêts par­ti­c­uliers absol­u­ment bestiaux. 

Et voyez un peu com­ment un esprit puis­sant, pro­fond, génial et bien inten­tion­né a de la peine à décom­pli­quer la ques­tion, à la pos­er dans ses ter­mes exacts et pra­tiques. Au delà des Forces ne sig­ni­fie pas seule­ment dans l’e­sprit de Bjorn­son la solu­tion impos­si­ble de la ques­tion sociale, c’est égale­ment le titre d’une autre pièce, qui précède celle-ci et se lie avec elle, et où le terme dés­espérant « au delà des forces », sig­ni­fie cette fois l’im­puis­sance de l’homme à pos­séder l’in­fi­ni, à touch­er le nom­mé Dieu, à arriv­er à la cer­ti­tude religieuse à sor­tir enfin de sa rel­a­tiv­ité et à com­mu­nier avec l’ab­solu théôlogique. Ceux qui ont vu jouer cette pre­mière pièce se rap­pel­lent l’ad­mirable scène des pas­teurs où Bratt jette, en face de ses con­frères vul­gaires, le cri de son angoisse, de son doute et de son impuis­sance ! Mag­nifique sujet, certes, que celui de la débil­ité méta­physique de l’homme, admirable et douloureux cri de sa faib­lesse réper­cuté et per­du dans les insond­ables et muets abîmes de l’in­con­nu et de l’inconnaissable ! 

Mais l’autre, le sujet de la deux­ième pièce, cette con­quête du pain et de la lib­erté pour les hommes, sur notre petite planète, pourquoi Au-delà des Forces ? Nous ne sommes plus ici dans la méta­physique, dans l’im­pos­si­ble, dans l’ab­solu ; nous sommes en plein relatif, dans de pures con­tin­gences humaines. Nous ne sommes plus entre les hommes et un Dieu ou un Néant quel­conque ; nous sommes entre hommes, tout sim­ple­ment, sur une planète définie, con­nue, restreinte, dont il s’ag­it unique­ment de nous partager les ressources matérielles en frères, en amis, en braves gens, au lieu de nous dis­put­er comme des chiens imbé­ciles sur les débris d’une curée. Et Bratt a tort, il a con­servé ses vieilles visions, ses vieilles manies théologiques, ça n’est pas du tout, cette fois, Au-delà des Forces. L’in­fi­ni restera peut-être, sans doute, tou­jours inabor­d­able, mais la terre, notre petite terre, nous n’ar­rive­ri­ons pas à la con­quérir ?… Nous n’e­spérons plus les par­adis d’outre-tombe, mais le par­adis ter­restre, il n’y faut qu’un peu de courage et de bonne volon­té, quelques arbres à fruits à planter, et surtout que ce ne soit à per­son­ne pour que tout le monde en prof­ite. Et ne nous « tour­men­tons pas d’in­fi­ni » de grâce, car évidem­ment alors nous n’ar­riverons jamais ; non du relatif et du pra­tique et suiv­ant nos forces. 

Avec tout ça, un auteur dra­ma­tique qui a écrit la petite scène (à faire), la sauterie dans le château moyen-âge, est un har­di, un hon­nête et brave homme de génie. Mais pourquoi dit-il après qu’il faut par­don­ner ? Par­don­ner quoi, à qui ? Je ne sais pas, je ne vois qu’à applaudir et j’applaudis. 

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Le roman de M. Eugène Morel com­porte une thèse ; son titre en donne une indi­ca­tion métaphorique. Cette thèse, plutôt patri­o­tique est ingrate, sans intérêt bien vif. Il s’ag­it d’un offici­er qui toute sa vie attend qu’une guerre éclate, pour avancer, gag­n­er du galon et de l’ar­gent, faire en somme sa posi­tion. Et rien ne vient, il stagne en pleine paix dans les grades inférieurs, vit en bureau­crate besogneux, tombe finale­ment, une fois retraité, dans la mis­ère. Et l’au­teur a plutôt l’air de le plain­dre ; M. Morel est plein de com­miséra­tion pour son per­son­nage, com­miséra­tion que mal­heureuse­ment il ne nous fait pas partager et qui reste peu com­mu­nica­tive. Qu’un offici­er ne fasse pas ses affaires, manque des occa­sions de tuerie, ça ne nous émo­tionne pas beaucoup. 

D’ailleurs son héros, qui s’é­tait engagé et qui n’a pas le sou, est encore ain­si plus heureux et plus riche que s’il était resté sim­ple paysan ou ouvri­er ; c’est encore un priv­ilégié, mal­gré le galon qui lui manque. Quant au côté satirique que M. Morel a cer­taine­ment entre­vu et par moments esquis­sé, ce ridicule de toute une armée exer­cée depuis si longtemps dans l’at­tente tou­jours fébrile d’une guerre qui n’ar­rive jamais, espèce de mata­more d’an­ci­enne comédie, faisant dans le vide des gestes de mas­sacre, la seule pos­si­bil­ité qui dure tou­jours d’un acci­dent capa­ble de met­tre le feu aux poudres empêche d’en goûter le côté dif­fi­cile­ment comique. C’est peut-être très drôle que ça n’é­clate pas, mais comme ça pour­rait tout de même éclater… 

Lais­sons la thèse pour le livre lui-même qui est infin­i­ment plus intéres­sant. La sec­onde par­tie surtout, tout imprégnée d’hu­man­ité douloureuse, com­prend des pages tout à fait supérieures. Et le roman four­mille de jolis pas­sages et de jolies sil­hou­ettes. C’est du jour où le cap­i­taine Jean­nin a pris sa retraite et quit­té l’ar­mée, qu’il devient sym­pa­thique. Acca­blé de charges, sa pen­sion est loin de lui suf­fire, il se trou­ve dans la mis­ère, il souf­fre. C’est alors un homme comme un autre, un mal­heureux comme un autre. Eugène Morel nous a décrit d’une façon poignante ce dénue­ment, ce cal­vaire de l’ex-cap­i­taine à la recherche d’une place, à tra­vers la boue de Paris les officines louch­es où la mis­ère elle-même est déval­isée, et son ago­nie et son désar­roi au milieu de cette bataille cru­elle, de cette ter­ri­ble guerre pour la vie dont il ne soupçon­nait pas l’ex­is­tence, jusqu’i­ci, sous la paix sociale appar­ente. Et puis, ce sont des souf­frances de femme, des souf­frances et des morts d’en­fants, lam­en­ta­bles, humaines, émou­vantes ; et des phy­s­ionomies et des psy­cholo­gies de villes, pit­toresques et curieuses ; et une demoi­selle de Saint-Denis, la fille du cap­i­taine, qui se fait cocotte, et le fils de l’of­fici­er qui n’a pas voulu de l’é­tat de son père, et qui, sans courage devant la vie d’ailleurs peu encour­ageante, se tue, un peu puérile­ment tout de même. Et c’est encore un type de sol­dat, d’or­don­nance, pris sur le vif, tout à fait réus­si, plein de bon­té et de gai­eté et d’in­cré­dulité rus­tique et joviale en face de toutes les pom­pes militaires. 

En somme un livre très étudié et ému, avec de belles pages d’hu­man­ité et de souf­france, bondé de choses, d’ob­ser­va­tions, d’idées, de sen­ti­ments, mal­heureuse­ment encom­bré, un peu con­fus, un peu éter­nelle­ment lou­voy­ant dans le style et la con­cep­tion, mais d’un écrivain. 

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Le roman de M. Danville étudie le début d’une folie, la manie gran­dis­sante du sui­cide chez un jeune homme que rien, dans sa vie privée ni dans sa sit­u­a­tion sociale, ne sem­blerait devoir prédis­pos­er à aucune espèce d’idées noires. Jacques Serny est riche, il a une maîtresse agréable, plus tard une fiancée qu’il aime et qui, suiv­ant la for­mule, l’adore. Il est intel­li­gent, fin, déli­cat. Il pos­sède tous les bon­heurs appar­ents et pour­tant il se tue. L’au­teur explique son cas par l’hérédité ; Jacques est le descen­dant épuisé d’une race finie ; son corps, où la vital­ité s’est tarie, aspire incon­sciem­ment à la dis­so­lu­tion, à la dis­pari­tion. Le roman est agréable­ment écrit, un peu trop agréable­ment et molle­ment pour le sujet trag­ique. Et mal­gré tout, comme il arrive tou­jours dans ces cas de fatal­isme imag­iné, l’au­teur ne nous con­va­inc nulle­ment de la néces­sité où Jacques, après bien des luttes, se trou­ve de se couper déli­cieuse­ment le cou avec un rasoir. On regrette surtout que l’au­teur, par­mi les motifs d’ac­tiv­ité où Jacques cherche autant de remèdes et de déri­vat­ifs à l’idée fixe qui le dévore, ne choi­sisse pas quelque grande œuvre de dévoue­ment ou d’al­tru­isme, une œuvre que sa for­tune et son intel­li­gence lui per­me­t­traient de réalis­er. Le dévoue­ment pour autrui, l’ac­tiv­ité généreuse qui s’emploie pour la frater­nelle foule humaine paraî­trait seule avoir assez de force, con­tenir assez d’ex­al­ta­tion bien­faisante pour arracher Jacques aux som­bres préoc­cu­pa­tions de son moi égoïste. Du moins le ver­rait-on essay­er avec plaisir cette cure peut-être heureuse. 

D’ailleurs, en dehors de l’é­tude presque médi­cale, con­scien­cieuse­ment suiv­ie, ce roman laisse une sen­sa­tion intéres­sante de las­si­tude morne, de vacuité d’âme, d’être à vau-l’eau dans l’en­nui mor­bide et le dégoût pré­coce ; l’af­faisse­ment d’un jeune inutile et dés­espéré, qui s’é­ti­ole d’im­puis­sance et de décourage­ment au milieu de ses richess­es stériles, devant la vie décol­orée… Mon avis per­son­nel, si l’au­teur veut bien me per­me­t­tre de le don­ner, est que si son héros se trou­vait brusque­ment trans­for­mé, par suite, met­tons d’une méta­mor­phose sociale, en garçon de ferme et obligé « d’aller à char­rue » tous les matins, ça irait diantrement mieux… C’est ça surtout qui manque à nos malades de l’âme, allez, un peu de char­rue. Il n’y a pas pareil pour la névrose.

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La brochure de M. Louis Lumet, précédée d’une fière dédi­cace à M. Hen­ry Bauër qui hon­ore les deux écrivains, est le réc­it, sous forme de con­ver­sa­tion, d’une vie en débâ­cle de déclassé, jeté au ruis­seau sous l’impi­toy­able poussée sociale. Réc­it coupé par les orphéons, les lam­pi­ons, les liba­tions, les grossièretés d’une fête nationale, tout un piétine­ment de bétail humain sur l’ag­o­nie de l’isolé, nar­rée pénible­ment à tra­vers l’é­paisse joie cir­cu­lante. Le héros de M. Lumet est ce qu’on appelle un naïf, c’est-à-dire un hon­nête homme qui, décou­vrant le men­songe impu­dent de la comédie que cabo­tine la société, éprou­ve par lui-même com­bi­en les ver­tus prônées : fran­chise, tra­vail, générosité, con­stituent au con­traire au lut­teur pour la vie autant de faib­less­es et d’in­fir­mités ; seules règ­nent « la plat­i­tude, la bassesse, la flat­terie, les louch­es com­pro­mis­sions. » De décourage­ment en dégoût, il tombe aux pires résig­na­tions, aux dernières déchéances et meurt à l’hôpi­tal. Cepen­dant que les incon­scients mènent leur tri­om­phe brutal. 

« Hélas ! que faire ? Ils se bat­tent dans les ténèbres pour de ternes trophées. 

« Ils sont aveu­gles et ils croient voir… Dis que le com­merce est le vol embusqué der­rière un comp­toir ou des bal­ances et ces gens te cracheront à la face. Les domes­tiques, dans la haine de l’ef­fort, chéris­sent la servi­tude et rail­lent l’homme qui peine… Hélas ! que faire ? »

demande l’au­teur

— Croire, lui répond Idéa, en conclusion. 

J’au­rais préféré : agir. 

Ce que fait d’ailleurs M. Louis Lumet, aus­si vail­lam­ment que littérairement. 

[/Henri Fèvre/]