La Presse Anarchiste

Le syndicalisme

Deux­ième lettre


[/« Le Syn­di­cal­isme, c’est le mouvement

de la classe ouvrière, en marche

vers son affran­chisse­ment intégral,

par la sup­pres­sion du salariat

et l’abolition du patronat. »/]

[[Voir le N° 5 de la Revue Anar­chiste.]]

Nous savons main­tenant que le car­ac­tère spé­ci­fique du Syn­di­cal­isme, c’est un mou­ve­ment de classe et que c’est la classe ouvrière qui forme les élé­ments con­sti­tu­tifs de ce mouvement.

Il me reste à pré­cis­er : d’abord le but de ce mou­ve­ment de la classe ouvrière, ensuite les moyens par lesquels ce but sera réalisé.

C’est cette dou­ble pré­ci­sion qui con­stitue la sec­onde par­tie de ma définition.

2° Voyons d’abord le but.

Il est claire­ment indiqué par ces mots : « en marche vers son affran­chisse­ment inté­gral. »

A. Je dis : « en marche ». J’aurais pu alléger de ces deux mots ma déf­i­ni­tion. J’ai cru oppor­tun, bien plus : j’ai estimé néces­saire de les y intro­duire, afin de ren­dre plus sai­sis­sant le car­ac­tère fon­da­men­tal du mou­ve­ment qui achem­ine le pro­lé­tari­at vers son affran­chisse­ment intégral.

« En marche » sig­ni­fie que le mou­ve­ment dont il s’agit ne doit pas être désor­don­né, inco­hérent, mais au con­traire ordon­né, méthodique.

C’est la marche, en ordre suivi et réguli­er, de la classe asservie ayant soif de libéra­tion et se dirigeant résol­u­ment, par les voies les plus sûres et les plus directes, vers le but qu’elle a la volon­té d’atteindre : son affran­chisse­ment intégral.

Cette marche peut être ren­due lente par les dif­fi­cultés qui jalon­nent la route ; elle peut être, par instants, paralysée par suite des résis­tances et des obsta­cles prévus ou imprévus ; il se peut que, éprou­vée par les las­si­tudes que com­porte tout long par­cours, la classe en marche subisse la néces­sité de faire halte ; il n’est pas déraisonnable de prévoir que les étapes se suc­céderont ; mais, d’une part, pas un instant le terme du voy­age ne doit être per­du de vue et, d’autre part, jusqu’à ce que le pro­lé­tari­at tout entier ait atteint ce terme, tout doit être impi­toy­able­ment évité ou brisé de ce qui est sus­cep­ti­ble de détourn­er ou même d’éloigner la classe ouvrière de ce but final.

B. J’ajoute : « vers son affran­chisse­ment inté­gral. »

Pesez bien l’exacte portée de ce mot : « inté­gral ». Pénétrez-en la sig­ni­fi­ca­tion pos­i­tive et inéluctable.

S’agit-il, d’affranchir une frac­tion plus ou moins con­sid­érable de la classe ouvrière, tan­dis que resterait privée de cet affran­chisse­ment une frac­tion plus ou moins impor­tante du pro­lé­tari­at ? — Évidem­ment non ! Car, dans ce cas, l’affranchissement serait par­tiel, lim­ité et non intégral.

Pour que le but du Syn­di­cal­isme soit atteint, il est indis­pens­able que tous les pro­lé­taires, sans excep­tion d’aucune sorte, soient affranchis.

Le mot « inté­gral » n’implique-t-il rien de plus ? — Il implique encore que l’affranchissement dont il est ques­tion ne doit pas être par­tiel, frag­men­taire, lim­ité, mais com­plet, total.

Les chaînes qui font de la classe ouvrière une classe asservie sont nom­breuses et de divers­es sortes : économiques, poli­tiques, morales.

Le Syn­di­cal­isme n’a pas pour fin de bris­er les unes et de laiss­er sub­sis­ter les autres ; il a pour but de les bris­er toutes, afin que l’esclave des temps actuels qu’est le pro­lé­taire devi­enne l’homme inté­grale­ment affranchi de demain.

Sur le plan poli­tique comme sur l’économique, dans le domaine intel­lectuel comme dans le moral, l’humain doit être totale­ment, inté­grale­ment libéré, affranchi.

Tel est le but véri­ta­ble du Syn­di­cal­isme ; tel est le sens exact et com­plet du mot « intégral ».

L’expression : « affran­chisse­ment inté­gral » a cette sig­ni­fi­ca­tion. Sinon elle ne sig­ni­fie rien.

Donc, le Syn­di­cal­isme a pour but l’affranchissement total de la total­ité des pro­lé­taires.

3° Voies et moyens.

C’est par la sup­pres­sion du Salari­at et l’abolition du Patronat que le Syn­di­cal­isme réalis­era son but : l’affranchissement inté­gral de la classe ouvrière.

Une sin­gulière erreur s’est glis­sée, je ne sais trop com­ment, dans les mul­ti­ples con­tro­ver­s­es soulevées par le mou­ve­ment syn­di­cal. Cette erreur con­siste à pren­dre pour le but du Syn­di­cal­isme ce qui n’est, en réal­ité, que les moyens.

Lisez les statuts de la C.G.T. réformiste ; lisez ceux qui sont à la veille d’être adop­tés par les Syn­di­cats affil­iés à la C.G.T.U. Dans les uns ain­si que dans les autres, vous lirez que le Syn­di­cal­isme a pour but la sup­pres­sion du Salari­at et l’abolition du Patronat. L’erreur est manifeste.

Si le Syn­di­cal­isme se pro­po­sait de sup­primer le Salari­at, d’abolir le Patronat, sa mis­sion serait achevée aus­sitôt qu’il cesserait d’y avoir des patrons salari­ants et des tra­vailleurs salariés. Le Salari­at étant sup­primé, le Patronat étant aboli, en d’autres ter­mes, le Syn­di­cal­isme ayant touché au terme qu’il s’était assigné, les Syn­di­cats seraient sans objet ; ils auraient parachevé le cycle de leur action ; ils auraient pleine­ment, com­plète­ment accom­pli leur tâche ; leur rôle deviendrait nul ; ils n’auraient plus qu’à se dis­soudre et à mourir de leur belle mort.

Que dis-je ? Ils se dis­soudraient ipso fac­to ; ils dis­paraî­traient automa­tique­ment, tout organ­isme sans fonc­tion étant appelé à suc­comber, puisque c’est la fonc­tion qui crée l’organe.

Est-ce ain­si que, rue Lafayette et rue Grange-aux-Belles, on conçoit le Syn­di­cal­isme ? Je ne le pense pas.

Ici et là, on affirme que la sup­pres­sion du Salari­at et l’abolition du Patronat (ceci, au sur­plus, com­porte cela, puisque l’un ne peut cess­er que dans la mesure où l’autre dis­paraît) ne résu­ment que la par­tie destruc­tive et présente de l’action syn­di­cale et que l’organisation du Tra­vail affranchi forme la par­tie con­struc­tive future du mou­ve­ment ouvrier.

C’est donc que, dans l’esprit de tous les Syn­di­cal­istes, le Syn­di­cal­isme a plus et mieux à faire que d’abolir le Patronat et de sup­primer le Salari­at. C’est donc qu’il pour­suit un but qui se trou­ve au-delà de cette abo­li­tion. C’est donc qu’il con­sid­ère que le Patronat et le Salari­at sont les obsta­cles qui obstru­ent, qui bar­rent la route, qui empêchent d’atteindre le but, mais qu’ils ne sont pas ce but ; c’est donc qu’il proclame la néces­sité de ren­vers­er ces obsta­cles pour que la classe ouvrière pour­suive sa marche en avant jusqu’au terme final : son affran­chisse­ment intégral.

C’est donc, en fin de compte, et con­for­mé­ment à ma déf­i­ni­tion que le Syn­di­cal­isme a pour but l’affranchissement inté­gral de la classe ouvrière et que la sup­pres­sion du Salari­at et l’abolition du Patronat ne sont que les moyens pro­pres à réalis­er cet affranchissement. 

[|* * * *|]

À l’heure actuelle, il est forte­ment ques­tion d’ajouter à ces mots : « sup­pres­sion du Salari­at, abo­li­tion du Patronat » ces autres mois : « dis­pari­tion de l’État ».

À dire vrai, cette addi­tion est super­fé­ta­toire ; car je n’aperçois pas com­ment la sup­pres­sion réelle de toutes les formes du Salari­at et du Patronat pour­rait ne pas entraîn­er fatale­ment la dis­pari­tion de l’État et je ne conçois pas davan­tage com­ment la sur­vivance de l’État — quelles que soient son appel­la­tion, sa forme et sa con­sti­tu­tion — pour­rait ne pas entraîn­er fatale­ment la sur­vivance du Patronat et du Salariat.

Dans un milieu social d’où seraient effec­tive­ment élim­inés le Patronat et le Salari­at, il m’est impos­si­ble de dis­cern­er la fonc­tion qui incomberait à un « État » quel­conque pas plus que l’utilité à laque­lle il répondrait.

Je ne parviens pas davan­tage à imag­in­er un « État » quel­conque qui ne se trou­verait pas dans la néces­sité de soutenir ou d’instituer le régime du Salari­at et du Patronat.

Tant il est vrai que ces trois ter­mes : État, Patronat, Salari­at, et par con­séquent les trois régimes, les trois ordres de choses qu’ils représen­tent sont étroite­ment sol­idaires, rigoureuse­ment asso­ciés, pro­fondé­ment soudés.

Vouloir les sépar­er, admet­tre l’un sans admet­tre les deux autre, c’est pure extrav­a­gance. La sim­ple rai­son, à plus élé­men­taire logique exige qu’on choi­sisse entre la sup­pres­sion ou le main­tien des trois et je n’arrive pas plus à m’expliquer par suite de quelle aber­ra­tion des con­temp­teurs du Patronat et du Salari­at peu­vent être des pro­tag­o­nistes de l’État, qu’à com­pren­dre en ver­tu de quoi des par­ti­sans de l’État peu­vent être les adver­saires du Patronat et du Salariat.

[|* * * *|]

Il en est qui con­tes­tent cette étroite con­nex­ité, cette par­en­té pro­fonde, cette indis­sol­u­ble asso­ci­a­tion entre le Patronat, le Salari­at et l’État. Ils pré­ten­dent sépar­er celui-ci des deux premiers.

Ils nous opposent ce qu’ils appel­lent « l’expérience russe ».

Pour ruin­er leur thèse et jus­ti­fi­er celle que présen­te­ment je défends, je n’eusse pu faire un meilleur choix.

Si mes regards se fix­ent sur la Russie bolcheviste, je vois un Gou­verne­ment qui, à tort ou à rai­son, se dit État pro­lé­tarien.

Je ne veux pas, ici — ce n’est pas mon sujet — sig­naler ce qu’a d’étrange ce Gou­verne­ment pro­lé­tarien ne com­prenant guère que des Gou­ver­nants qui ne sont pas des prolétaires.

Je veux bien con­céder que Lénine, Trot­sky, Zinovievv, Tchitcher­ine, Radeck, Kras­sine, Kamenef, Lounatcharsky, Krilenko, Bouck­harine. etc. sont d’excellents dic­ta­teurs, des gou­ver­nants act­ifs et intel­li­gents ; mais il est incon­testable que ce ne sont pas des pro­lé­taires et il est déjà scan­daleuse­ment con­tra­dic­toire qu’un Gou­verne­ment dit pro­lé­tarien, soit presque totale­ment com­posé de gou­ver­nants qui ne sont pas des prolétaires.

Mais je n’insiste pas, car même s’il n’y avait au pou­voir pro­lé­tarien, en Russie, que des pro­lé­taires, les choses se passeraient exacte­ment comme elles se passent, pour la sim­ple rai­son qu’il ne saurait en être autrement.

Voici donc un État pro­lé­tarien : l’État-type, l’État mod­èle, l’État qu’on cite à titre de réal­ité, qu’on sig­nale comme expéri­ence, l’État-fait, qu’on oppose à notre théorie syn­di­cal­iste visant la dis­pari­tion de l’État.

Or, le salari­at existe en Russie. N’y a‑t-il jamais été sup­primé ? Y a‑t-il été d’abord aboli et rétabli par la suite ? C’est un point sur lequel je ne puis rien affirmer. Il se peut que, durant la péri­ode pro­pre­ment dite de boule­verse­ment et les tout pre­miers jours qui l’ont suiv­ie, le salari­at ait été aboli en fait comme en droit ; mais il est indé­ni­able qu’il a été rétabli aus­sitôt qu’a été insti­tué un gou­verne­ment, un État de quelque stabilité.

C’est chose notoire et recon­nue qu’aujourd’hui le pro­lé­tari­at de Russie vit sous le régime du salari­at et que le tra­vail y est rétribué en appli­ca­tion d’une échelle de salaires fort com­pliquée dont la fix­a­tion appar­tient au Con­seil supérieur de l’Économie Nationale, rouage impor­tant — et indis­pens­able — de l’État pro­lé­tarien.

Et le Patronat ?

Dire que le salari­at n’a été sup­primé à aucun moment, en Russie, ou que, s’il l’a été, il a été rétabli, c’est dire aus­si qu’il en a été de même du Patronat.

Le petit patronat et le patronat moyen fleuris­sent déjà en Russie. La poli­tique économique mise en vigueur, au début, par le Par­ti Com­mu­niste est en pleine décon­fi­ture et la débâ­cle que les dic­ta­teurs bolchévistes ten­tent de mas­quer par l’expression mil­i­taire de « recul stratégique sur le front économique » a pour résul­tat d’introduire dans ce pays le grand patronat. Ce qui échappe encore au patronat : petit, moyen et grand, est sous la coupe du patron des patrons : l’État, dit prolétarien.

Avais-je rai­son de déclar­er que, pour réduire à néant la thèse des, par­ti­sans de l’État pro­lé­tarien, on ne saurait choisir mieux que l’expérience russe elle-même ?

Syn­di­cal­istes, réfléchissez. Appliquez à ce prob­lème l’effort impar­tial et quelque peu pro­longé de votre médi­ta­tion et je suis cer­tain que cet effort vous con­duira directe­ment et néces­saire­ment aux con­clu­sions suivantes :

  1. L’abolition du salari­at et la sup­pres­sion du patronat impliquent fatale­ment la dis­pari­tion de l’État ;
  2. Le main­tient ou le rétab­lisse­ment de l’État sous une forme quel­conque appel­lent fatale­ment le main­tien ou le rétab­lisse­ment du patronat et du salariat ;
  3. En con­séquence, s’il est exact et si l’on admet que l’affranchissement inté­gral du pro­lé­tari­at, but que pour­suit le Syn­di­cal­isme, est sub­or­don­né à la sup­pres­sion du salari­at et à la sup­pres­sion du patronat, il est exact et il faut recon­naître que, la réal­i­sa­tion de ce but est égale­ment sub­or­don­née à la dis­pari­tion de l’État , puisque le main­tien de l’État — de tout État — com­porte inéluctable­ment la sur­vivance du salari­at et du patronat.

De ce qui précède je dégage le dilemme que voici : ou bien le Syn­di­cat a le devoir de pour­suiv­re la sup­pres­sion du salari­at et l’abolition du patronat, et dans ce cas, il a le devoir pour­suiv­re pour les même raisons, égale­ment la dis­pari­tion de l’État ; ou bien le Syn­di­cal­isme ne doit pas pour­suiv­re la dis­pari­tion de l’État et, dans ce cas, il doit renon­cer à pour­suiv­re la sup­pres­sion du salari­at et l’abolition du patronat.

IL FAUT CHOISIR.

Lorsque la Com­mis­sion admin­is­tra­tive de la C.G.T.U. a affir­mé le car­ac­tère essen­tielle­ment antié­ta­tique du Syn­di­cal­isme, elle n’a fait que résumer sous une forme lap­idaire et en ter­mes limpi­des toute la thèse que je viens de développer.

Que cette thèse soit la vraie thèse syn­di­cal­iste, c’est ce que con­fessent tous les syn­di­cal­istes éclairés.

Au demeu­rant, sur ce point, le sen­ti­ment est unanime et même ceux-là qui s’opposent avec le plus de vigueur à l’addition de ces mots : « dis­pari­tion de l’État », n’hésitent pas à déclar­er que, en principe et quant au fond, ils sont pleine­ment d’accord avec ceux qui deman­dent cette adjonc­tion. C’est l’aveu que sup­pres­sion du patronat, abo­li­tion du salari­at et dis­pari­tion de l’État se tien­nent et ne marchent pas séparément.

Leur oppo­si­tion n’est donc pas une oppo­si­tion de doc­trine. Elle provient des cir­con­stances Ils esti­ment que, dans les con­jonc­tures présentes, cette addi­tion porte la mar­que d’une ten­dance à laque­lle ils refusent leur adhé­sion ; quelle exprime, à l’endroit de l’État qui a son siège à Moscou, un désaveu formel, qu’enfin elle nie la néces­sité d’une étape qui leur paraît inévitable.

Il est par­faite­ment exact que la dis­pari­tion de l’État est incluse dans la con­cep­tion anar­chiste et que, n’abandonnant rien de leur doc­trine de lib­erté, dénonçant haute­ment les crimes de l’État, con­va­in­cus que l’État est mor­tel à tout régime de lib­erté pos­i­tive, les anar­chistes sont les irré­ductibles enne­mis de l’État et en pour­suiv­ent la destruction.

S’il advient que l’affranchissement inté­gral de la classe ouvrière a pour con­di­tion sine qua non la dis­pari­tion de l’État, — et j’ose espér­er que la preuve en est faite : caté­gorique, péremp­toire, par l’histoire, par l’expérience et par la rai­son — cela prou­ve tout uni­ment que, sur ce point (et ce n’est pas le seul) le syn­di­cal­isme et l’anarchisme ont des fins communes.

Et cela suf­fit à expli­quer : d’une part, pourquoi les tra­vailleurs qui sont anar­chistes mili­tent dans les syn­di­cats et, d’autre part, pourquoi tout syn­di­cal­iste sincère est un anar­chiste en puissance.

Serait-il digne des syn­di­cal­istes qui ne sont pas anar­chistes de se refuser à la lutte con­tre l’État, parce que celle lutte est inscrite au pre­mier rang des reven­di­ca­tions libertaires ?

Et si cette con­sid­éra­tion pré­valait, ce serait l’indice d’une mesquiner­ie, d’une bassesse de con­science et d’une étroitesse d’esprit qui suf­fi­raient à dis­qual­i­fi­er et à déshon­or­er quiconque s’en rendrait coupable.

Il est dif­fi­cile et il serait déloy­al de mécon­naître qu’en se prononçant con­tre l’État, le Syn­di­cal­isme prend posi­tion con­tre l’État pro­lé­tarien aus­si fer­me­ment que con­tre toute autre forme de l’État.

Il s’ensuit que le Gou­verne­ment qui a son siège à Moscou, et qui s’étiquette « État pro­lé­tarien » se trou­ve com­pris dans la répro­ba­tion dont le Syn­di­cal­isme frappe l’État quel qu’il soit.

À qui la faute ?

Amis de la Révo­lu­tion russe, tous les Syn­di­cal­istes le sont. Unis dans une admi­ra­tion pro­fonde et une affec­tion très fer­vente pour le peu­ple qui a chas­sé ses anciens maîtres, les Syn­di­cal­istes de toutes ten­dances le sont. Mais ils ne se croient pas tenus de con­fon­dre la Révo­lu­tion russe avec le Gou­verne­ment que, par le bluff et la ter­reur, le Par­ti Com­mu­niste de Russie impose au pro­lé­tari­at de ce mal­heureux pays et ils ne se sen­tent pas liés, eux Syn­di­cal­istes, à un État qui, n’ayant sup­primé ni le salari­at, ni le patronat, n’a en aucune façon affranchi le pro­lé­tari­at russe.

Oui ou non, le Syn­di­cal­isme a‑t-il le devoir de com­bat­tre tout ce qui fait obsta­cle à la sup­pres­sion du patronat et du salari­at ? — Oui.

Oui ou non, l’État dit pro­lé­tarien a‑t-il aboli le salari­at et le patronat ? — Non.

Eh bien ! Alors, cet État, organ­isa­teur du salari­at, pro­tecteur, sou­tien et défenseur du patronat, doit être com­bat­tu et dis­paraître comme les autres !

Sim­ple étape, objecte-t-on. Étape inévitable, phase tran­si­toire, aus­si brève que possible.

Nous con­nais­sons la ritour­nelle ; elle n’est pas jeune ; elle a telle­ment servi, et de tous temps et dans tous les pays et sous tous les régimes, qu’elle ne saurait tromper que les igno­rants et les crédules.

Les endormeurs ont usé et abusé de l’étape inévitable, de la tran­si­tion néces­saire.

Ah ! qu’il serait facile d’établir que, le jour où, à la faveur de cir­con­stances prop­ices, le pro­lé­tari­at aura la force de sup­primer le patronat et le salari­at, il aura aus­si celle de sup­primer en même temps l’État ! et de nier ain­si le car­ac­tère néces­saire, inévitable de la fameuse étape !…

Mais admet­tons l’étape, puisque, aus­si bien, cette con­ces­sion est sans conséquence.

L’étape, c’est une par­tie de la route à par­courir ; c’est un pas fait dans la direc­tion du but ; ce n’est pas le but atteint, mais restant à attein­dre. C’est une halte de durée plus ou moins longue per­me­t­tant au marcheur de repren­dre haleine, de récupér­er, dans le repos et dans la restau­ra­tion des forces qu’il a dépen­sées, l’énergie dont il a besoin, pour continuer.

Met­tons-nous bien dans la tête que l’étape, c’est un sim­ple moment accordé à la fatigue que com­por­tent la longueur du par­cours et les dif­fi­cultés de la route, que c’est la marche un instant sus­pendue, mais non pas achevée.

L’étape, c’est le temps d’arrêt qu’impose une résis­tance, un obsta­cle, temps d’arrêt que le Syn­di­cal­isme, en marche vers son affran­chisse­ment inté­gral, con­sacre à se recueil­lir pour voir l’obstacle de près et bien en face, pour se repli­er sur lui-même, pour ramass­er ses forces dis­per­sées, pour guet­ter le moment favor­able à l’attaque et, ce moment venu, bondir, impétueux et irré­sistible, sur l’obstacle et le briser.

Ce n’est donc, dans la lutte, ni l’armistice, ni la paix. C’est encore, et en dépit des apparences, plus vio­lent que jamais, l’état de guerre farouche, implacable.

Cette guerre sera sans doute de longue durée ; elle sera à coup sûr rude, âpre, ter­ri­ble. Elle sera faite de suc­cès et de revers. À la suite des uns et des antres, mar­qués par un excep­tion­nel effort, il y aura des temps d’arrêt néces­sités par des phas­es mul­ti­ples et les aspects var­iés de la guerre en cours.

Mais les mil­i­tants Syn­di­cal­istes auront à se tenir con­stam­ment en état de défense ou d’attaque con­tre les patrons et les gou­ver­nants, quel qu’ils soient. Ils ne sauraient pas plus envis­ager la paix ou la col­lab­o­ra­tion avec le patron de demain qu’avec celui d’aujourd’hui, avec les com­mis­saires du peu­ple de l’État pro­lé­tarien qu’avec les min­istres de l’État bour­geois, avec les délégués à la Jus­tice com­mu­niste qu’avec les mag­is­trats de la Jus­tice cap­i­tal­iste, avec les officiers de l’armée rouge qu’avec les gradés de l’armée blanche, avec la Tche­ka qu’avec la police.

Il y a là autant d’obstacles à l’affranchissement inté­gral de la classe ouvrière et le Syn­di­cal­isme ne saurait, sans fail­lir à sa mis­sion, les épargn­er. Comme tou­jours, il est et il restera avec les exploités con­tre les exploiteurs, avec les opprimés con­tre les Maîtres.

Ain­si le veut, l’exige impérieuse­ment le but qu’il a l’inébranlable volon­té d’atteindre : l’affranchissement inté­gral du prolétariat.

Il ne lui sera per­mis de dépos­er les armes que lorsque ce but sera pleine­ment réal­isé par la sup­pres­sion du salari­at, du patronat et de l’État.

[/Sébastien Fau­re./]

N.-B. — La fin de cette étude : Syn­thèse et Con­clu­sion, paraî­tra dans le prochain numéro de la Revue Anarchiste.