La Presse Anarchiste

Femmes de Bretagne

Je voudrais faire appa­raître des vis­ages loin­tains, qui sont de notre temps et de notre pays, et aux­quels la chronique ne songe guère habituelle­ment. Les lit­téra­teurs, acca­parés par le boule­vard, par le monde, par le théâtre, à peine dis­traits par de rapi­des voy­ages ou par les vil­lé­gia­tures à la mode, ne se sou­vi­en­nent pas assez de leurs con­trées d’o­rig­ine, ou ne lais­sent pas suff­isam­ment rêver leur curiosité dans les régions où ils instal­lent d’habi­tude leurs vacances. La France est pour­tant grande et diverse, et il est des exis­tences de petites villes, de bourgs, et de pleine cam­pagne, qu’il serait intéres­sant de faire pass­er, en sil­hou­ettes fugi­tives, dans des décors soudaine­ment évoqués. 

La Bre­tagne, de pier­res si vieilles, de mœurs si anci­ennes, tra­ver­sée par les chemins de fer, restée néan­moins orig­i­nale, est prop­ice à ces ren­con­tres sin­gulières, à ces sur­gisse­ments d’êtres dont la bouche vivante profère le lan­gage d’hi­er, dont les gestes et les expres­sions vien­nent du fond du passé. Les hommes, devant l’é­tranger, sont silen­cieux et indéchiffrables. Ils par­lent, entre eux une langue rude, où il y a comme un bruit de mer sur les cail­loux, ils sont rocheux et soucieux. Les femmes sont énig­ma­tiques avec plus de douceur, et leurs fuyantes phy­s­ionomies ont de vagues sourires pour lueurs et pour expli­ca­tions. Voici quelques-unes de ces habi­tantes de la presqu’île, vues au hasard des ren­con­tres du dernier automne, sur la côte et dans l’in­térieur des terres.

[|* * * *|]

— Si vous voulez, mon­sieur, me dit le marin du Poul­du chez lequel je logeais, nous irons demain matin voir ce fameux port de Douélan. 

Il y a tou­jours un peu d’ironie, un fond de tran­quille moquerie dans les paroles des gens des côtes, quand ils s’oc­cu­pent du port Voisin. S’il s’ag­it de la terre et des ter­riens, le mépris n’a plus de bornes. Le pilote, ayant à désign­er un paysan, mon­trait l’hori­zon des champs, de son pouce, der­rière son dos, sans détourn­er la tête : 

— Il est de là-bas, dis­ait-il, du fond, dans les bouses. 

Le fameux port de Douélan est, en somme, un port fort accept­able, bien creux, entre deux collines, bor­dé par un large quai. Notre bar­que y entra, après une tra­ver­sée dans la brume, par une mer livide, la voile pen­dante, les avi­rons sans cesse manœuvrés : 

— Une tem­pête de calme, dis­ait en mau­gréant le patron. 

À la même heure reve­naient les bateaux de la pêche à la sar­dine. Ils furent bien­tôt tous amar­rés, déchargés de leurs paniers de fins pois­sons bleu et argent, et le marchandage s’établit avec les usiniers, les com­mis­sion­naires, les marchan­des de Quim­per­lé. Les dif­férences se mar­quaient davan­tage pen­dant ces débats, les marins, hauts, épais, car­rés, et si sou­ples de mou­ve­ments, encore vêtus de leurs cirés ruis­se­lants du brouil­lard et de l’eau du large, affec­tant par­fois de ne pas enten­dre et voir les dis­cu­teurs, les mai­gres et rapaces acheteurs aux yeux inqui­ets, les femmes à pro­fil de pois­son. Les règle­ments de compte et les paiements devant les ver­res de cidre et les ver­res d’eau-de-vie durent longtemps, et je lais­sai à leurs affaires ceux qui m’avaient amené. Je mar­chai au ver­sant de la falaise, coupée de maisons et de jardins. C’est là que j’aperçus une des femmes dont j’es­saie de mar­quer ici quelques traits. 

Elle était de l’autre côté de la haie, chan­tant, cueil­lant des mûres. Les paroles de ses chan­sons n’ar­rivaient pas claire­ment aux oreilles, là voix était doucereuse et molle, une voix de mélopée, de prières et de can­tiques. La chanteuse allait et venait, se mon­tra dans une éclair­cie des ronces, une jeune fille en coiffe de paysanne, mais vêtue en ouvrière de ville, la robe grise bien ajustée, les manch­es cour­tes. Un doux vis­age, un peu effacé, déjà fatigué, des yeux de langueur, une bouche boudeuse et sen­suelle, de l’in­cer­ti­tude et de l’in­sou­ciance. Elle se tût, se rap­procha, con­tin­ua à manger des mûres, et puis tout près, les chan­sons recom­mencèrent, d’une voix un peu plus trem­blée et nerveuse. Les can­tiques étaient des romances de Paris, de celles que roucoulent les étoiles sen­ti­men­tales et les ténors pom­madés de café-con­cert. Il y était ques­tion de rossig­nol et de fau­vette, de brunes espag­noles, d’une mon­tagne où l’on ira valser tous les soirs, et, mêlés à tout cela, les cou­plets de Rap­pelle-toi, d’Al­fred de Mus­set. C’é­tait touchant et triste, et longtemps j’é­coutai les vaines paroles, emportées dans la musique de la mer. Le soleil s’é­tait levé, l’Océan se tein­tait dé lilas et de rose. 

La jeune fille s’en va à l’ap­pel d’une cloche. C’est une sar­dinière de celles que l’on voit dans les bour­gades mar­itimes sem­blables, à Douarne­hez, à Audierne, à Con­car­neau, à Port-Louis, au Palais. Ce sont les sœurs des cig­a­r­ières de Mor­laix. Elles vivent tôt dans là promis­cuité, sont ten­dres et faciles, de chair gour­mande, rieuses et amères, se grisent de mots et de cris, chantent en chœur, à l’u­sine, des chan­sons hardies et grossières, sor­tent en ban­des avec des allures équiv­o­ques. Elles voient pass­er ceux de leur pays, les pêcheurs velus, les lourds com­pagnons qui s’en retour­nent vers les noires masures. Mais elles songent à d’autres, à des employés, à des compt­a­bles, à des voyageurs de com­merce, à des mil­i­taires, à des messieurs de Brest, de Lori­ent, de Nantes, de Paris. Par­mi elles sont les proies promis­es aux grandes villes. 

[|* * * *|]

Les rivages quit­tés, après avoir marché par les champs, par les chemins creux, par les ravins où se cachent les hameaux, c’est une autre femme qui sur­git, dans ce bourg proche la forêt de Clo­hars-Car­noet. Elle habite sur la place, sa mai­son touche à l’église et au cimetière. Elle est à la fois auber­giste, boulangère, mer­cière. Elle est probe, économe, et respec­tée. Elle par­le peu, on ne la voit pas sou­vent sourire. Elle est jeune, et sa jeune chair est rose et jaune comme la cire du cierge pas­cal, ses vingt ans ont fleuri dans les ombres de l’église et dans les allées de jardin du cimetière. Il y à autour de sa rigide per­son­ne une atmo­sphère d’en­cens et de pain bénit. Sans cesse elle sem­ble marcher sur les dalles des bas-côtés et pass­er devant l’autel. 

Peu à peu, son orig­ine et sa per­son­nal­ité se révè­lent à ses pas, à ses gestes, aux quelques mots de ses répons­es. Elle n’est pas de ce temps-ci, et il faut remon­ter jusqu’au moyen-âge pour retrou­ver ses pareilles. Oui, plus on la regarde, plus on la trou­ve iden­tique aux stat­ues effilées qui s’in­crus­tent aux porch­es des cathé­drales et qui se dressent sur les cal­vaires. Goth­ique, elle est goth­ique des pieds à la tête, sèche de corps, et de cos­tume semi-monacal. La jupe longue, la poitrine plate, deux ban­deaux de cheveux pâles aperçus au bord de la coiffe ser­rée, la tête petite, le vis­age inachevé Comme les vis­ages coupés dans le gran­it, ses traits sont tail­lés dans le même sens, un peu courts, comme si la matière avait man­qué au stat­u­aire, et qu’il eût prof­ité d’une veine du bloc. Le front bom­bé et luisant, le nez à peine indiqué, les lèvres écrasées, usées et décol­orées, les os des pom­mettes sail­lants, elle est hâve, non vivante, tombale. Elle est bien issue de la pierre, elle sort de la nuit de l’His­toire, elle vient lente­ment de très loin, à tra­vers les siè­cles révolus. 

En la voy­ant touch­er aux choses de ses doigts fuselés, en la voy­ant marcher par la grande pièce froide, aux murailles blanch­es de cloître, on a l’im­pres­sion d’un som­nam­bu­lisme per­sis­tant, d’une survie incon­sciente. Une telle femme est étrangère à tout ce qui s’agite, à tout ce qui vit en dehors du bourg où elle est née, où, très prob­a­ble­ment, elle mour­ra. Du même regard, elle peut voir la mai­son où habitèrent tou­jours les siens, et la place fleurie de fuch­sias et de capucines où reposeront un jour ses mem­bres roides. Elle sait qu’il existe des chemins ds fer et des jour­naux, mais elle croit n’avoir qu’en faire, et s’il y a des péripéties et des révo­lu­tions dans le monde, elle en subit les con­tre-coups sans les connaître. 

Son exis­tence est vague, elle flotte dans l’ensem­ble uni­versel sans chercher des expli­ca­tions en sa tran­quille cervelle. Mais cette exis­tence vague est en même temps, par un phénomène bien com­préhen­si­ble, très con­cen­trée et très pro­fonde. Les petites choses de son inno­cente vie, elle les sait bien, elle les a forte­ment empreintes en elle, sous son front bom­bé, dans son âme anci­enne. Ces choses revi­en­nent dans sa vie monot­o­ne, comme les heures que sonne inex­orable­ment l’hor­loge, dans sa boîte de chêne, et elle leur trou­ve chaque fois la même impor­tance, et elle accom­plit les mêmes travaux avec le même calme minu­tieux, sans fatigue et sans impa­tience. La récolte des pommes, le cidre, le pain, le beurre, l’achat du pois­son, l’é­cole des enfants, l’oc­cu­pent sans que son enfan­tin et vieil­lot vis­age tres­saille. La messe, chaque dimanche, est encore et tou­jours le grand événe­ment pour elle, l’église reste le dra­ma­tique théâtre, la dis­trac­tion suprême, et le paroissien la per­pétuelle lecture. 

Ain­si, elle peut paraître, et bien d’autres comme elle en Bre­tagne, atten­tive, exacte, con­stante, avec l’ap­parence éloignée, détachée des choses, ses yeux verts, absents par moments, éclairés en dedans d’une lueur de rêver­ie mys­tique, ses doigts pétri­fiés et dis­traits. Mais elle a des allures de can­deur et de vétusté. Elle est lente et indif­férente. Elle et ses pareilles sem­blent savoir qu’il n’y a de sérieux que d’at­ten­dre la mort. 

[|* * * *|]

On lit encore assez claire­ment en son esprit, comme dans l’e­sprit de la fille d’u­sine. Il est plus dif­fi­cile, il est impos­si­ble de définir cette autre petite fille de dix ans, qui vint nous guider à la cas­cade et à l’église de Saint-Her­bot, aux ruines du Rusquec, dans le cen­tre mon­tag­neux et brous­sailleux de la Bre­tagne. Celle-ci sor­tit de sa chau­mière en nouant un hail­lon autour d’elle. Elle ne savait pas le français, et n’es­saya pas de dire un mot pen­dant tout le temps que dura la promenade. 

Elle mar­chait en avant, ou plutôt elle bondis­sait de pierre en pierre comme une chèvre sauvage, elle se retour­nait pour voir si elle était suiv­ie, et avec quel sourire, avec quels regards bleus ! Ce sourire nais­sant, les regards de la nuance des petits lis qui crois­sent à ras de terre, c’est tout ce qu’on pou­vait savoir d’elle. Elle fai­sait par­tie du paysage, elle était de la couleur des rochers, des mouss­es, des feuilles, des nuages, de l’eau, et quand elle s’ar­rê­ta, tout en haut, auprès de la vasque restée seule intacte, auprès des murailles écroulées du Rusquec, on eût dit qu’elle savait le secret de ce lieu désolé, de ces ruines, de cette vasque, pourquoi cette coupe sculp­tée sub­sis­tait et rece­vait les larmes du ciel. Mais elle gar­dait cette sci­ence inutile pour elle, et elle dis­parut dans le cré­pus­cule comme dis­paraît un feu fol­let dans le marécage.

[|* * * *|]

Après cela, le trou­ble et le mys­tère sont partout, quand on s’ar­rête pour regarder les pas­sants de l’ex­is­tence, à la ville comme aux soli­tudes. Dans toute la Bre­tagne et ailleurs, y eut-il plus sin­gulières et plus indéchiffrables fig­ures que ces deux sœurs, blondes, vêtues de noir, aperçues à la prom­e­nade de Quim­per, pen­dant la musique. Leurs fines beautés jumelles traçaient un sil­lage. Tous les yeux les voy­aient sans avoir l’air de les voir, et leurs yeux à elles, demi-clos, obser­vaient et savaient tout sans rien regarder. Leur diplo­matie était en appren­tis­sage au milieu des politesses bavardes, des com­para­isons jalous­es, des doucereuses embûch­es. Leur avenir se pré­parait, le dimanche, sur les cinq heures du soir, au son des fan­fares. Oui, certes, elles étaient plus impéné­tra­bles que la sar­dinière des romances, que la boulangère goth­ique, et que la petite fille de Saint-Her­bot, ces deux demoi­selles à mari­er qui voguaient comme deux cygnes sur l’eau plate et à tra­vers les méan­dres com­pliqués de la vie provinciale.

[/Gus­tave Gef­froy./]