La Presse Anarchiste

Les réformistes du palais sont dans l’impasse

[(À pro­pos du Print­emps de Pékin, du Mou­ve­ment du 5 avril et du mou­ve­ment étu­di­ant de 1986, con­tri­bu­tion à la com­mé­mora­tion du dix­ième anniver­saire du Print­emps de Pékin par Ren Wand­ing [[Fon­da­teur de la Ligue pour les droits de l’homme en Chine, il a été l’un des prin­ci­paux ani­ma­teurs du Print­emps de Pékin (1978–1979), au cours duquel il fut arrêté, le 4 avril 1979 (il avait déjà été empris­on­né pen­dant la « Révo­lu­tion cul­turelle »). Libéré dans le courant de l’an­née 1983, il a été depuis réin­té­gré dans son emploi de tech­ni­cien d’une com­pag­nie de con­struc­tion immo­bil­ière chinoise.]].)]

Voilà dix ans que s’est pro­duit le Print­emps de Pékin, selon l’ex­pres­sion con­nue dans le monde entier pour désign­er le mou­ve­ment du Mur de la Démoc­ra­tie au car­refour Xidan de la cap­i­tale chi­noise, de la fin 1978 à 1979.

En dix ans, de grands change­ments sont inter­venus, en Chine comme ailleurs. Dans le monde, la guerre froide a lais­sé la place à la détente. En Chine, l’ou­ver­ture est dev­enue irréversible.

Lorsque apparurent, fin 1978, les organ­ismes et pub­li­ca­tions pop­u­laires liés au Mur du car­refour Xidan à Pékin, cela ressem­bla à l’ir­rup­tion de pouss­es de bam­bou après la pluie. Les pouss­es sub­sistèrent jusqu’en 1981. Puis elles furent coupées.

Out­re Pékin, toutes les grandes villes de Chine eurent bien­tôt leurs pro­pres « pub­li­ca­tions pop­u­laires » [c’est-à-dire non con­trôlées par le par­ti com­mu­niste ndt] : Tian­jin, Can­ton, Shang­hai, Qing­dao, Jinan, Chang­sha, Hangzhou, Fuzhou, Guilin, Xi’an, Chongqing, Wanx­i­an, Dan­dong, Con­g­ming, Shaoguan, Henyang, Anyang, Kaifeng, Taiyuan, Wuhan… Ces pub­li­ca­tions avaient nom Aujour­d’hui, Renais­sance, Tri­bune du 5 avril, Droits de l’Homme en Chine, Explo­ration, Terre Fer­tile, le Silex, Tri­bune du Peu­ple, Print­emps de Pékin, la Rai­son, Jeunes de Pékin, Infor­ma­tions pour la Recherche, la Voix du Peu­ple, la Voie de la Démoc­ra­tie, Étu­di­ants, la Voix de Bohai, Nou­velle Con­science, l’Éc­ume, le Jour­nal de la République, le Futur, la Vieille Hor­loge, le Print­emps du Zhe­jiang, le Son de l’Hor­loge, Jour­nal des Réc­its, le Hari­cot rouge, Lumière des Étoiles, Flo­con de neige, le Mont de Luofia, Île de Rose, Cam­pus de Nankai, Recherch­es, l’Hu­man­ité, Cris, la Riv­ière Jin­jiang, les Flots, le Jour­nal du Citoyen

Tous ces organes s’u­nifièrent pour fonder une Asso­ci­a­tion nationale des pub­li­ca­tions pop­u­laires de Chine qui édi­ta la revue le Devoir. Ceux qui étaient pub­liés dans le cadre des uni­ver­sités s’as­so­cièrent autour de la revue Notre Généra­tion.

Dès sa nais­sance, le Print­emps de Pékin eut un impact qui dépas­sa le cadre de la Chine. Son reten­tisse­ment à l’é­tranger fut con­sid­érable. De ce fait, son his­toire est con­signée non seule­ment dans les archives des autorités chi­nois­es, mais aus­si dans les annales de la presse internationale.

La genèse du Print­emps de Pékin remonte au mou­ve­ment révo­lu­tion­naire du 5 avril 1976 [man­i­fes­ta­tions anti­maoistes à Pékin et dans plusieurs grandes ville du pays ndt]. Son déroule­ment s’in­scriv­it dans une époque de com­plète renais­sance. Il sus­ci­ta un intérêt sans précé­dent et joua un rôle d’a­vant-garde dans le proces­sus du renou­veau social en Chine, lui don­nant un éclat par­ti­c­uli­er. Le Print­emps de Pékin est une page majeure de l’his­toire de la Chine.

Déjà, en 1976, le mou­ve­ment révo­lu­tion­naire pop­u­laire du 5 avril avait con­duit au gigan­tesque boule­verse­ment d’oc­to­bre [l’ar­resta­tion de Jiang Qing, la veuve de Mao ndt]. Ce dernier épisode con­sti­tua une vic­toire du peu­ple, une borne mar­quant la fin de l’ère Mao Zedong. Pour­tant, les autorités tirèrent une van­ité bien déplacée de l’élim­i­na­tion (pré­ten­du­ment sans un coup de feu) de la « bande des qua­tre ». Cette atti­tude fut très révéla­trice du mépris dans lequel nos gou­ver­nants tien­nent la puis­sance révo­lu­tion­naire du peu­ple. Par la suite, des réformistes au sein du pou­voir ont, certes, flat­té l’e­sprit de la révo­lu­tion du 5 avril. Il faut bien voir que ce n’é­tait que pour servir leurs pro­pres intérêts de clan et leur ambi­tions politiques.

Ce dont nous nous flat­tons, nous, est d’ap­partenir au par­ti de la réforme sociale. Ce « par­ti » entend retenir, du soulève­ment du 5 avril 1976, son apport à la démoc­ra­tie et à la révo­lu­tion pop­u­laires. Il ne saurait être ques­tion de com­mé­mor­er religieuse­ment cette date : ce qui doit être révéré, c’est la vérité his­torique. Il s’ag­it de faire ressor­tir le sens véri­ta­ble de ce mou­ve­ment afin de par­venir à des con­clu­sions sci­en­tifiques. Car sans théorie cor­recte, il n’est point de progrès.

« Debout, esclaves de la mis­ère – Debout, ceux qui souf­frent dans le monde – Nos cœurs sont sur le point d’ex­plos­er – Nous lut­tons pour la vérité ». Ce chant (l’In­ter­na­tionale), que nous enton­nâmes en ce 5 avril 1976 — il fai­sait som­bre devant le mar­bre du Grand Palais du Peu­ple, et même les policiers grelot­taient — com­bi­en il était dif­férent de la musique émanant des haut-par­leurs de la place Tian’an­men ou fil­trant des salons lux­ueux de la bâtisse offi­cielle. Ce chant, c’é­tait la lance de la révo­lu­tion pointée directe­ment con­tre l’ensem­ble du par­ti au pou­voir, alors représen­té par la « bande des quatre ».

Car on ne nous fera pas croire que l’ap­pari­tion d’une « bande des qua­tre », d’un Lin Biao, d’une Jiang Qing, d’un Kang Sheng ou d’un Chen Boda sont des phénomènes acci­den­tels. Si, comme dit le pou­voir, ces gens-là s’é­taient réelle­ment « opposés » au par­ti com­mu­niste, s’ils avaient cher­ché à « ren­vers­er la dic­tature du pro­lé­tari­at », cela ne voudrait dire qu’une chose : que le par­ti com­mu­niste s’op­po­sait directe­ment à lui-même, qu’il s’ef­forçait de ren­vers­er la dic­tature du pro­lé­tari­at ! Thèse idiote.

Il faut com­pren­dre que le par­ti n’est pas une entité noble­ment abstraite, une vue de l’e­sprit. Le par­ti com­mu­niste chi­nois de 1927 ne ressem­blait guère à celui de 1921 [date de sa fon­da­tion ndt]. Celui de 1931 était bien dif­férent, comme, par la suite, celui de 1934 ou de 1966 [début de la « Révo­lu­tion cul­turelle » ndt]. Les éner­gumènes énumérés ci-dessus ont effec­tive­ment représen­té, pen­dant les dix années précé­dant 1976, le pou­voir et le par­ti, puisqu’ils les dom­i­naient. Le par­ti com­mu­niste, c’é­taient eux. C’est bien pour cela qu’ils sont devenus la cible de la révo­lu­tion d’avril 1976.

À cha­cun de ses revire­ments, le par­ti com­mu­niste chi­nois s’est sous­trait à ses respon­s­abil­ités devant l’his­toire en désig­nant, pour coupable de la péri­ode passée, un clan par­ti­c­uli­er en son sein. Ce faisant, il a tou­jours dis­simulé le fait que ces clans s’é­taient suc­ces­sive­ment emparés de tous les pou­voirs à sa tête et qu’ils étaient devenus l’ex­pres­sion même du par­ti. Le par­ti est tou­jours passé à côté d’une évi­dence pour­tant sim­ple : lorsqu’on regroupe plusieurs indi­vidus, ils devi­en­nent un ensem­ble. On ne peut en extraire aucun artificiellement.

En 1978 et 1979, la sit­u­a­tion poli­tique en Chine a provo­qué une vague de soulève­ments pop­u­laires paci­fiques. Ces soulève­ments se sont traduits par des man­i­fes­ta­tions con­tre l’op­pres­sion poli­tique et la grande souf­france matérielle que le peu­ple chi­nois endurait depuis des dizaines d’an­nées. Le peu­ple récla­ma la démoc­ra­tie, les droits de l’homme, la jus­tice et un renou­veau social.

Ces idéaux, ce n’est pas en faisant descen­dre une bro­chette de dirigeants de la scène pour leur sub­stituer une autre bro­chette qu’on peut les réalis­er. Nous sommes des par­ti­sans des réformistes du palais, mais nous préférons encore la vérité. La lib­erté pro­vi­soire, nous savons l’ap­préci­er, mais nous lui préférons la lib­erté per­ma­nente. Nous aimons la Chine, mais nous aimons encore plus le monde.

Le Print­emps de Pékin n’a pas choisi l’im­mense place Tian’an­men comme ter­rain d’ex­pres­sion. Il s’est con­tenté du mur rouge [en fait, il était gris ndt] de la démoc­ra­tie au car­refour Xidan. En un sens, il n’a pas revê­tu l’aspect grandiose du soulève­ment du 5 avril 1976. Cela ne l’a pas empêché de se don­ner des objec­tifs, des devoirs et un agenda.

Le Print­emps de Pékin a mis en lumière des exi­gences poli­tiques plus mûres et plus com­plètes que par le passé. Un tra­vail de pré­pa­ra­tion théorique plus sys­té­ma­tique du mou­ve­ment pop­u­laire a été effec­tué. On s’est attaché à ren­forcer la par­tic­i­pa­tion pop­u­laire à la vie poli­tique chinoise.

La révo­lu­tion du 5 avril était encore mar­quée par les stig­mates de la révo­lu­tion cul­turelle. Le Print­emps de Pékin, lui, a réus­si à se dis­tinguer des divers clans du par­ti qui s’ac­crochaient au pou­voir. Il a su se dégager des con­flits internes au par­ti, et a fait la preuve de sa nature indépen­dante, de son car­ac­tère spon­tané et pop­u­laire. Dès son début, le mou­ve­ment du mur de Xidan a lancé un appel à « réformer le sys­tème social chi­nois ». Il s’agis­sait, à la dif­férence des objec­tifs lim­ités des révo­lu­tion­naires du 5 avril 1976, de mod­erniser la démoc­ra­tie poli­tique dans notre pays. Autre dif­férence, la révo­lu­tion du 5 avril s’est éva­porée à une vitesse ful­gu­rante, tan­dis que le Print­emps de Pékin s’est dévelop­pé de façon con­tin­ue sur une péri­ode prolongée.

Si l’on com­pare les doc­u­ments his­toriques du Print­emps de Pékin aux archives offi­cielles de cette époque, on con­state que ce mou­ve­ment a pour la pre­mière fois mis en évi­dence les grandes diver­gences et con­tra­dic­tions exis­tant entre la société réelle, le social­isme marx­iste et le cap­i­tal­isme mod­erne. Il a aus­si pour la pre­mière fois en Chine pop­u­laire, exprimé la néces­sité d’un renou­veau social com­plet. Il a mon­tré à quel point notre pays était en retard pour accom­plir cette réforme.

Le Print­emps de Pékin a mis en avant la néces­sité d’une poli­tique d’ou­ver­ture, d’une démoc­ra­ti­sa­tion de la vie poli­tique et de mesures con­crètes visant à accroître la par­tic­i­pa­tion des citoyens à la vie poli­tique et ren­forcer leurs moyens de con­trôle sur le gou­verne­ment. Il a fait ressor­tir des prob­lèmes comme le sys­tème des charges à vie, la pro­priété d’É­tat, le sur­plus de main-d’œu­vre, la pro­priété publique des moyens de production.

Le Print­emps de Pékin est allé plus loin encore : il a réfuté le dogme men­songer d’une quel­conque « dégénéres­cence révi­sion­niste » du social­isme, qui avait servi de clé de voûte à la révo­lu­tion cul­turelle. Il a démasqué les thès­es qui sous-tendaient une série de crises poli­tiques et sociales créées de toutes pièces par le par­ti au pou­voir. Un juge­ment typ­ique­ment féo­dal, celui de délit « con­tre-révo­lu­tion­naire » — en par­ti­c­uli­er appliqué à l’usage trop inten­sif de la lib­erté de parole — a été dénoncé.

Enfin, l’héritage démoc­ra­tique de la civil­i­sa­tion social­iste, ce qu’elle doit à la civil­i­sa­tion matéri­al­iste de la bour­geoisie, et le débat sur le mul­ti­par­tisme, ont pu enfin appa­raître au grand jour. Le Print­emps de Pékin a proclamé, avant d’autres, que les matéri­aux étaient inter­change­ables dans le proces­sus de pro­duc­tion. Dans le domaine des rela­tions avec les minorités nationales, le mou­ve­ment a fait œuvre de pio­nnier en exigeant que leur iden­tité soit respectée.

Pour toutes ces raisons, le Print­emps de Pékin a joué, dans le mou­ve­ment pop­u­laire, un rôle de précurseur qui lui con­fère une impor­tance his­torique de pre­mier plan. La preuve : tout ce que nous avons pré­con­isé à l’époque, qui fut dédaigné, sur le moment, comme autant de man­i­fes­ta­tions d’une « pen­sée con­fuse », est aujour­d’hui mis en œuvre.

Les archives his­toriques sont sans pitié. Ce qu’elles mon­trent, c’est que le fer­ment intel­lectuel du Print­emps de Pékin est infin­i­ment plus riche que l’idéolo­gie impuis­sante, figée, que lui opposa le par­ti au pou­voir. On voit bien, dès lors, que la classe poli­tique n’est que l’exé­cu­tant tes­ta­men­taire du peu­ple. Ce regard rétro­spec­tif per­met de véri­fi­er une autre évi­dence : c’est le peu­ple qui crée l’Histoire.

On a pu croire que le Print­emps de Pékin n’avait con­sti­tué qu’une man­i­fes­ta­tion éphémère d’ag­i­ta­tion futile. Il est recon­nu main­tenant qu’une civil­i­sa­tion était, alors, en gestation.

Cepen­dant, les réformistes du palais assim­i­lent encore aujour­d’hui le mou­ve­ment pop­u­laire à la « révo­lu­tion cul­turelle ». C’est un moyen com­mode de le four­rer dans le même panier que les cam­pagnes que le par­ti com­mu­niste chi­nois a lancées arti­fi­cielle­ment par le passé. Que furent la « révo­lu­tion cul­turelle » et les autres mou­ve­ments poli­tiques nés de l’imag­i­na­tion du par­ti com­mu­niste ? Des soubre­sauts entière­ment téléguidés et dirigés par ce par­ti. Aucun d’en­tre eux n’eut le moin­dre sou­tien pop­u­laire. Au nom de quelle logique, donc, con­tin­ue-t-on d’é­touf­fer les exi­gences spon­tanées et justes du peu­ple en les rangeant dans la même caté­gorie que les dérisoires querelles internes et les agi­ta­tions arti­fi­cielle du par­ti com­mu­niste chinois ?

L’ex­i­gence des droits de l’homme, celle d’une évo­lu­tion de la société, les réformistes du palais l’ont cri­tiquée et con­damnée dès sa nais­sance. On a inven­té des tas de pré­textes pour jeter en prison ou en camp de réé­d­u­ca­tion par le tra­vail un grand nom­bre d’hommes de grande valeur. Ceux qui ont fini de purg­er leur peine ont été par la suite l’ob­jet de dis­crim­i­na­tions et de mesquiner­ies innom­ma­bles. Dans leurs droits civils. Dans leur tra­vail. Dans leur cur­sus uni­ver­si­taire. Dans leur vie quotidienne.

Par quelle aber­ra­tion un pou­voir en arrive-t-il à per­sé­cuter de la sorte un grand nom­bre de tal­ents ? Il faut voir là, hélas, l’ef­fet des mécan­ismes réac­tion­naires d’une société féodale.

Le par­ti com­mu­niste chi­nois n’échappe pas à la règle qui veut qu’un par­ti poli­tique, dès lors qu’il parvient au pou­voir, est con­damné à assur­er un rôle his­torique. Lorsqu’il exac­erbe les con­tra­dic­tions de classe et les con­flits poli­tiques l’op­posant au peu­ple, il donne nais­sance à des forces hos­tiles. Aujour­d’hui, l’avenir de la Chine repose dans ces forces.

Le régime a mon­té en épin­gle sa démoc­ra­tie et son sys­tème légal. Ce faisant, il a occulté le fait que sa « démoc­ra­tie » repose sur un sys­tème « par­lemen­taire » com­posé d’un nom­bre infime de per­son­nes, et que son pou­voir judi­ci­aire s’acharne unique­ment sur le peu­ple. À par­tir de la cam­pagne con­tre les « droitiers » de 1957, tous les mou­ve­ments poli­tiques sus­cités par le pou­voir ont eu pour objet de nuire au peu­ple tout entier, même si, à chaque fois, une par­tie seule­ment du peu­ple a trinqué.

En même temps, et sans le vouloir, ce régime a fait naître une lib­erté d’as­so­ci­a­tion général­isée qui con­stitue un signe annon­ci­a­teur des orages de la révo­lu­tion. Il y a là une jus­tice imma­nente aus­si limpi­de que l’ex­i­gence de démoc­ra­tie directe.

Le mou­ve­ment de la démoc­ra­tie pop­u­laire qui a per­cé à la faveur de la cam­pagne dite « anti-droitiers » de 1957 s’est pro­longé jusqu’aux mou­ve­ments estu­di­antins des uni­ver­sités de 1986. Ces mou­ve­ments estu­di­antins représen­tent, jusqu’à présent, la man­i­fes­ta­tion la plus encour­ageante, la plus impor­tante et la plus sig­ni­fica­tive de cette exi­gence têtue qu’a le peu­ple de par­ticiper à la ges­tion des affaires de l’É­tat. En ce sens, ils sont intrin­sèque­ment social­istes. Acces­soire­ment, ils sont aus­si une résur­gence du Print­emps de Pékin.

Il est donc par­ti­c­ulière­ment mal­séant de dire, comme d’au­cuns, que l’or­age de 1978–1979 a éclaté trop tôt. Une fois que le mou­ve­ment pour la démoc­ra­tie est né et se développe, il est absurde de se deman­der s’il est per­mis que ce mou­ve­ment existe. Est-ce qu’on se pose la ques­tion de savoir si la révo­lu­tion cul­turelle devait avoir lieu ?

Trente ans, c’est un jeune âge, certes, pour ce mou­ve­ment démoc­ra­tique pop­u­laire né en 1957. Mais en Chine, les tra­di­tions démoc­ra­tiques sont puis­santes. Ces tra­di­tions sont un encour­age­ment pour les généra­tions à venir d’in­tel­lectuels chinois.

Bien sûr, le mou­ve­ment estu­di­antin n’a pas encore pris totale­ment en compte les intérêts des tra­vailleurs dans leur ensem­ble. Ses mots d’or­dre furent plutôt super­fi­ciels, détachés de la réal­ité. Pour bien faire, les étu­di­ants, à l’avenir, devront aller à la ren­con­tre du pro­lé­tari­at, dans les unités de pro­duc­tion, à tra­vers tout le pays ; ils devront inter­venir en faveur des gens qui croupis­sent en prison, par­ler au nom des contestataires.

La ques­tion qui se pose est la suiv­ante : pourquoi, dans un pays social­iste où il est dit que le peu­ple est le maître, de tels mou­ve­ments sur­gis­sent épisodique­ment ? Pourquoi les cliques qui se suc­cè­dent à la tête du par­ti com­mu­niste ne parvi­en­nent-elles pas à met­tre en coupe réglée le mou­ve­ment pop­u­laire pour la démoc­ra­tie ? S’ag­it-il vrai­ment d’un sim­ple « relâche­ment dans le tra­vail idéologique et poli­tique » du par­ti au pou­voir, un résul­tat de la « libéral­i­sa­tion bour­geoise ». Faut-il voir dans ces mou­ve­ments la main de « con­tre-révo­lu­tion­naires hos­tiles au socialisme » ?

Ce juge­ment, les autorités l’ont porté jusqu’au présent sur le Print­emps de Pékin et sur le mou­ve­ment étu­di­ant de 1986. Il est fon­da­men­tale­ment erroné. Il ne fait donc aucun doute que ces mou­ve­ments seront réha­bil­ités à l’avenir.

Lors de la cam­pagne « anti-droitiers » de 1957, on assista à une prise de con­science de la bour­geoisie et de la petite bour­geoisie citadines con­tre le social­isme rur­al du pou­voir. Cepen­dant, ce n’est que lors du Print­emps de Pékin et du mou­ve­ment étu­di­ant de 1986 que le mou­ve­ment pop­u­laire dis­posa de con­nais­sances théoriques suff­isantes sur la démoc­ra­tie mod­erne et social­iste pour for­muler une cri­tique cohérente de la réal­ité sociale dans son ensemble.

Quant au fond, la sit­u­a­tion se présente ain­si : en trente ans, un con­tin­gent de plusieurs dizaines de mil­lions de tra­vailleurs de l’in­dus­trie est apparu en Chine. C’est là que se trou­ve le réser­voir des forces du mou­ve­ment étu­di­ant. C’est là que peu­vent naître les cyclones de la révolte.

Le par­ti com­mu­niste chi­nois a de tout temps proclamé que ses intérêts se con­fondaient avec ceux du peu­ple. Il a nég­ligé ici un détail : depuis des dizaines d’an­nées, c’est lui qui gou­verne ce pays. Le peu­ple est dans la posi­tion de gou­verné. Dans cette per­spec­tive, il n’est pas inutile de pos­er à un tel par­ti au pou­voir, qui affirme œuvr­er pour le com­mu­nisme, les ques­tions suiv­antes : notre société repose-t-elle réelle­ment sur un social­isme d’essence marx­iste ? S’ag­it-il vrai­ment d’une société de démoc­ra­tie civil­isée dans laque­lle le peu­ple est le maître, d’une société supérieure à la civil­i­sa­tion capitaliste ?

En plein xxe siè­cle infor­ma­tisé, quel est donc l’é­tat d’a­vance­ment du social­isme chi­nois dans l’His­toire mon­di­ale ? On ne répon­dra pas à cette ques­tion en compt­abil­isant les ogives nucléaires et les satel­lites arti­fi­ciels. Ce qu’il faut exam­in­er, c’est l’ensem­ble des car­ac­téris­tiques trahissant la pau­vreté, l’ar­riéra­tion de cette société.

Faute de pou­voir fournir un diag­nos­tic rationnel, on ne fait que se leur­rer d’idées fumeuses et utopiques. Le mou­ve­ment des coopéra­tives agri­coles de 1956, la trans­for­ma­tion « social­iste » du com­merce et de l’in­dus­trie cap­i­tal­istes, puis les cat­a­stro­phes qui suivirent la mise en appli­ca­tion d’idées réac­tion­naires procè­dent, à l’o­rig­ine, de tels erre­ments. Le résul­tat en fut la destruc­tion fatale des forces pro­duc­tives de notre société. On a, ni plus ni moins, saboté la libéra­tion sociale inter­v­enue en 1949.

Lors du Print­emps de Pékin, la revue pop­u­laire non offi­cielle Droits de l’Homme en Chine pub­lia, dans sa deux­ième livrai­son, un arti­cle inti­t­ulé « Qu’est-ce que le social­isme ? » [[Une tra­duc­tion française com­plète de ce texte, signé Shi Du et pub­lié le 22 mars 1979, fig­ure dans Huang S., A. Pino, L. Epstein, Un bol de nids d’hi­ron­delles ne fait pas le print­emps de Pékin, Bib­lio­thèque asi­a­tique, Chris­t­ian Bour­go­is édi­teur, Paris, 1980, pp.414–421. (Note d’lz­tok).]] L’ar­ti­cle expo­sait les deux con­di­tions néces­saires pour la réal­i­sa­tion du social­isme dans une per­spec­tive marx­iste : des forces pro­duc­tives mod­ernes et la libéra­tion du tra­vail — en d’autre ter­mes, que les tra­vailleurs gèrent la société en col­lec­tiv­ité et super­visent la pro­duc­tion. Au chapitre de l’im­pos­ture en matière de social­isme, il y était demandé : « Pourquoi donc le peu­ple n’est-il pas par­venu réelle­ment à gér­er la société dans un pays dont il est cen­sé être le maître, où les moyens de pro­duc­tion sont sa pro­priété col­lec­tive et où le pro­lé­tari­at exerce sa dic­tature sur la bour­geoisie ? Pourquoi, quand le peu­ple de ce pays a démasqué une poignée d’ar­riv­istes coupables de mille aber­ra­tions, n’a-t-il reçu aucun encour­age­ment lorsqu’il s’est avisé de les élim­in­er, mais au con­traire s’est retrou­vé la vic­time de cette “dic­tature prolétarienne” ? »

La ques­tion est posée : est-ce là vrai­ment le social­isme voulu par Karl. Est-ce là tout ce qui fait la dif­férence entre le cap­i­tal­isme et le social­isme à pro­priété collective.

Per­son­ne, aucun par­ti, n’est habil­ité à monop­o­lis­er le marx­isme et ses moyens d’in­ves­ti­ga­tion. Sophistes, allez au dia­ble ! Presque dix ans après l’ac­couche­ment théorique douloureux du Print­emps de Pékin en 1978, le par­ti com­mu­niste chi­nois a enfin reculé — on ne l’at­tendait plus — pour recon­naître offi­cielle­ment que notre pays se trou­ve dans la « phase élé­men­taire » du socialisme.

La for­mule fut adop­tée par les textes offi­ciels du XIIIe con­grès du par­ti com­mu­niste, fin 1987. Les délégués y par­tic­i­pant, les milieux de la pro­pa­gande, tout ce monde-là crut voir dans cette trou­vaille une immense inno­va­tion théorique, un développe­ment con­ceptuel magis­tral dû au par­ti com­mu­niste chinois.

Mis­ère ! Le social­isme est depuis tou­jours défi­ni comme la phase ini­tiale du com­mu­nisme. Alors, quoi ? A‑t-on vrai­ment pen­sé avoir décou­vert un nou­veau con­ti­nent parce qu’on avait ajouté le mot « élé­men­taire » devant le terme de socialisme ?

Ce qu’on a fait, tout bon­nement, fut de ramen­er le pays sur le plan théorique dans la péri­ode précé­dant celle où il se croy­ait être. Morale de l’af­faire : l’ac­ces­sion au com­mu­nisme est désor­mais divisée en trois tronçons. Au lieu de sim­pli­fi­er, on a créé une dif­fi­culté théorique sup­plé­men­taire. Y a‑t-il vrai­ment lieu d’ap­plaudir comme s’il s’agis­sait d’une géniale inno­va­tion philosophique.

À y bien regarder, l’af­faire trahit plutôt la con­nais­sance bien médiocre du marx­isme qu’ont les prosa­teurs de la doc­trine tra­vail­lant pour le compte du par­ti com­mu­niste. Ceux-ci pren­nent sou­vent la peine d’ex­pli­quer que le marx­isme est le pro­duit d’une « Alle­magne arriérée ». Cette asser­tion leur per­met de glo­ri­fi­er la grandeur de la « pen­sée-Mao Zedong », pro­duit d’une terre chi­noise elle aus­si retar­dataire. Cet argu­ment est con­ster­nant. Ils ne savent même pas que le marx­isme est né du cerveau d’un Alle­mand et non de la terre d’Alle­magne. Ils ignorent même que le marx­isme est né en Angleterre, sym­bole de l’é­tat le plus avancé des forces pro­duc­tives et des méth­odes de pro­duc­tion en Europe à l’époque. La réal­ité his­torique est que le marx­isme est né dans le pays européen le plus mod­erne du moment, l’Angleterre.

Quant au terme « élé­men­taire » pour qual­i­fi­er la phase actuelle d’ac­ces­sion au social­isme, il est suff­isam­ment vague pour ne rien vouloir dire. On peut par­ler de la même façon de physique élé­men­taire, de math­é­ma­tique élé­men­taire… Avec des con­cepts pareils, on ne va pas loin.

En fait, le régime chi­nois actuel est dom­iné par un social­isme à car­ac­tère rur­al. En cela, il se dis­tingue de toutes sortes d’autres social­ismes : le social­isme démoc­ra­tique, le social­isme du bien-être, le social­isme boud­dhiste, le social­isme islamique, etc. Et du cap­i­tal­isme, naturellement.

La poli­tique, l’é­conomie, la cul­ture de la Chine souf­frent encore de qua­tre tares : féo­dal­ité, mono­pole, utopie et con­ser­vatisme. Les com­munes pop­u­laires [du « Grand Bond en avant » ndt] représen­taient un sys­tème de ser­vage col­lec­tiviste typ­ique de la men­tal­ité de la petite pro­duc­tion. Toutes les car­ac­téris­tiques de la société féo­dale qu’on a pu iden­ti­fi­er, comme l’a fait la série télévisée He Shang [objet de polémique en 1988 ndt], on les retrou­ve dans la société actuelle. Ceux qui s’imag­i­nent que le féo­dal­isme n’ex­iste plus qu’à l’é­tat résidu­el en Chine se trompent lour­de­ment’ En tant qu’idéolo­gie, il ne joue certes pas un rôle décisif dans la forme du sys­tème social chi­nois. Mais, quant au fond, il con­tin­ue de se man­i­fester comme un organ­isme végé­tal dont les ten­tac­ules exer­cent sans cesse leur pres­sion sous la sur­face du sys­tème poli­tique et économique de notre pays. Le féo­dal­isme est une par­tie inté­grante du social­isme rural.

Ce féo­dal­isme mod­erne, il n’est pas venu là tout seul. Il est le pro­duit de notre his­toire. En présen­tant le sys­tème social­iste comme une panacée, le par­ti com­mu­niste chi­nois a lais­sé com­plète­ment de côté l’essen­tiel : la réal­ité cru­elle qui veut que, ramené au nom­bre d’habi­tants, le poten­tiel des forces pro­duc­tives de la Chine est, au mieux, médiocre ; le mode de pro­duc­tion, arriéré ; les garanties des droits élec­toraux et autres droits du citoyen, inexistantes.

Le par­ti au pou­voir en Chine est un par­ti rad­i­cal-nation­al­iste rur­al dont la tête est com­posée de paysans-pro­lé­taires et de petits-bour­geois. Il est pourvu d’une tein­ture idéal­iste, qu’il a héritée de pro­prié­taires fonciers éclairés. Sur le papi­er, le par­ti com­mu­niste assure que la classe ouvrière con­stitue l’a­vant-garde du pro­lé­tari­at. Ce qu’il oublie de dire, c’est que, depuis belle lurette, il fonc­tionne, et donc gou­verne, sur des struc­tures qu’il tient de paysans cul­tivés et d’un pro­gramme réac­tion­naire de démoc­ra­tie paysanne.

En con­séquence de quoi le social­isme doit à présent se retourn­er con­tre le social­isme rur­al afin d’ac­com­plir sa mis­sion his­torique de jus­tice et de pro­grès. Pour ce faire, il doit s’al­li­er au cap­i­tal­isme mod­erne. Cela ne sig­ni­fie pas que le social­isme est inférieur au cap­i­tal­isme. Au con­traire : cela veut dire sim­ple­ment que le social­isme rur­al ne vaut pas plus que le capitalisme.

Le par­ti com­mu­niste chi­nois peut se van­ter de cer­tains suc­cès en matière de « réé­d­u­ca­tion » des opposants : il a maté le dernier empereur de Chine, une grande par­tie du per­son­nel admin­is­tratif, poli­tique et mil­i­taire du Kuom­intang, ain­si que les « droitiers ». À l’en­ten­dre, tous ces gens lui sont, à présent, fort recon­nais­sants. Voilà qui est bien… Mas alors, com­ment se fait-il que le par­ti com­mu­niste chi­nois n’ar­rive pas à met­tre au pas les milieux intel­lectuels et ces gens du peu­ple qui ont été jetés en prison grâce à la sol­lic­i­tude de sa dictature ?

La ques­tion est pure­ment rhé­torique. Cha­cun en con­nait la réponse : ce par­ti est trop vieux. Il ne faut pas s’y tromper : quand la classe poli­tique per­sé­cute les con­tes­tataires, érige des murs de dis­crim­i­na­tions autour de telles per­son­nes, elle va à l’en­con­tre de l’Histoire.

L’His­toire proclam­era notre inno­cence, nous don­nera rai­son. Le peu­ple, lui, sait : il n’ou­blie pas ceux qui, depuis 1949, se sont sac­ri­fiés pour le social­isme et la démoc­ra­tie pop­u­laire. De même, il n’ou­bliera ni les mérites, ni les crimes du par­ti communiste.

Il est une opin­ion répan­due par­mi ceux qui ont fait des recherch­es his­toriques sur le Print­emps de Pékin : nous auri­ons parait-il, man­qué de théorie ; notre ligne était floue, notre niveau idéologique était médiocre, dit-on. Baliv­ernes. Il suf­fit de lire les textes de l’époque, surtout ceux qui cherchent à répon­dre à la ques­tion : « Qu’est-ce que le social­isme ? » et à définir le social­isme démoc­ra­tique libre. Le Print­emps de Pékin, mou­ve­ment pour les droits démoc­ra­tiques pop­u­laires, a don­né, en son temps, toutes les expli­ca­tions qui s’im­po­saient. On oserait même avancer que nous n’avons pas vu, depuis, d’ex­pli­ca­tions théoriques plus élaborées à ce sujet. S’il y en eut, elles furent l’œu­vre du peuple.

Il n’est que de se reporter à l’ar­ti­cle paru, alors, dans le numéro trois de la revue Droits de l’Homme en Chine et inti­t­ulé « Les fonde­ments his­toriques et théoriques du mou­ve­ment de la démoc­ra­tie ». Que ce soit sur les racines his­toriques et con­tem­po­raines, ou sur les orig­ines intel­lectuelles du Print­emps de Pékin, on y trou­vera toutes les répons­es désirées. Il y est ques­tion du sys­tème féo­dal, de ses orig­ines, de son développe­ment, de sa dégénéres­cence, et de son mode de suc­ces­sion dans le con­texte chinois.

Cet arti­cle va un peu plus loin. Il prou­ve le car­ac­tère pro­gres­siste du cap­i­tal­isme dans sa ver­sion démoc­ra­tique civil­isée, et expose les con­di­tions néces­saires à la réal­i­sa­tion du social­isme. Nous avions un objec­tif poli­tique, et un seul : trans­former le sys­tème social de notre pays.

On rap­pellera tout par­ti­c­ulière­ment ce pas­sage de l’ar­ti­cle en ques­tion : « Nous tirerons une seule con­clu­sion de l’avène­ment de la Bande des qua­tre : si ces arriv­istes ont réus­si pen­dant dix ans à gou­vern­er le pays par dessus la tête du peu­ple, c’est qu’ils tenaient leur influ­ence d’un défaut du sys­tème social de la Chine. Si on n’y remédie pas rad­i­cale­ment, nous risquons un jour d’avoir droit, après la Bande des qua­tre, à une bande des cinq, puis à une Bande des six, etc. Ces messieurs vont con­tin­uer à user du pou­voir comme d’un out­il pour sat­is­faire leurs intérêts per­son­nels, et le peu­ple ne pour­ra rien con­tre eux. La direc­tion chi­noise nous par­le de réalis­er les Qua­tre mod­erni­sa­tions. Par­fait. Mais ce que nous dis­ons tient en peu de mots : si l’on n’élim­ine pas les car­cans total­i­taires enchâssés dans le sys­tème poli­tique et qui entra­vent le développe­ment de la pro­duc­tion, cet objec­tif ne sera jamais réalisé. »

Au pas­sage, une vile­nie rece­vait ce qu’elle méri­tait de mépris qui con­sis­tait pour les réformistes du palais à pré­ten­dre que les ani­ma­teurs du mou­ve­ment démoc­ra­tique apparte­naient aux cer­cles bour­geois et à les assim­i­l­er à un grou­pus­cule d’ex­trémistes ani­més de noires inten­tions. On en rit encore.

D’autres arti­cles devaient faire suite à celui-là, comme « L’é­tat actuel du mou­ve­ment démoc­ra­tique » et « L’ori­en­ta­tion, les tâch­es et le pro­gramme du mou­ve­ment démoc­ra­tique ». On sait qu’ils furent empêchés de paraître [par l’ar­resta­tion des édi­teurs ndt]. L’His­toire aura, du moins, mon­tré que cet ensem­ble de thès­es con­cer­nant les pou­voirs de la démoc­ra­tie pop­u­laire et le pro­gramme du social­isme n’avait rien à voir avec le « libéral­isme bourgeois ».

Ques­tion : com­ment mesure-t-on à quel point la lib­erté en démoc­ra­tie bour­geoise est en avance sur l’idéolo­gie monop­o­lis­tique et utopique du social­isme rur­al. Le marx­isme que le par­ti com­mu­niste porte en cra­vate, c’est le marx­isme du pou­voir. C’est un marx­isme diamé­trale­ment opposé au marx­isme du peu­ple. Que ce soit à l’aune des valeurs bour­geois­es ou des valeurs marx­istes, la société chi­noise n’est ni démoc­ra­tique, ni socialiste.

Dans les années qui ont suivi 1978, les réformistes du pou­voir ont gradu­elle­ment décou­vert un secret bien gardé : la néces­sité d’une réforme du sys­tème. Du coup, on com­mença à met­tre en œuvre une « réforme ». Il ne pou­vait être ques­tion, bien évidem­ment, qu’elle excède les lim­ites de la com­préhen­sion de ceux qui l’en­tre­pre­naient ou les bornes de la man­sué­tude de ceux qui l’au­tori­saient. Le palais, faut-il le rap­pel­er, est tou­jours plus lent que le peu­ple à com­pren­dre les choses…

Le par­ti com­mu­niste n’aime guère regarder en face l’ex­i­gence du peu­ple chi­nois de voir s’in­stau­r­er une société à plusieurs par­tis poli­tiques struc­turée autour d’un sys­tème démoc­ra­tique. Hélas, com­ment voir dans cette aver­sion autre chose que le souci de sauve­g­arder ses intérêts ?

On peut pub­li­er des quan­tités innom­brables de doc­u­ments de pro­pa­gande pour expli­quer les ten­dances actuelles de la poli­tique chi­noise. Il y a mieux à faire. Il suf­fit, pour com­pren­dre où se tour­nent ces aspi­ra­tions, de regarder Tai­wan, Hongkong et Macao, ain­si que les pays industrialisés.

Pour les gens qui, dans les pays dévelop­pés, sont en posi­tion de décider de l’aide et des échanges économiques, cul­turels et tech­niques avec la Chine, cela a des con­séquences impor­tantes. Ils vont devoir pren­dre en con­sid­éra­tion une néces­sité de base : l’ab­solue néces­sité de trans­former le sys­tème social de la Chine et d’élargir sa démocratie.

Il faut que cessent les per­sé­cu­tions envers les con­tes­tataires poli­tiques. Les respon­s­ables des nations indus­tri­al­isées peu­vent, bien sûr, men­er une poli­tique à courte vue visant à gag­n­er beau­coup d’ar­gent. Une telle poli­tique, néan­moins, risque de don­ner des résul­tats amers.

Les cap­i­tal­istes de Hongkong, de Macao, de Tai­wan et de l’Oc­ci­dent ne doivent pas être ingénus dans leurs rela­tions avec Pékin. Si la Chine croît, un jour arrivera où l’équili­bre des forces peut être rompu. Plus le pays se dévelop­pera, plus énergique sera l’op­pres­sion de son peu­ple. Ce qui con­duira néces­saire­ment à la résur­gence d’une vive xéno­pho­bie envers les aides et les échanges avec le monde extérieur.

C’est un philosophe de la dynas­tie des Jin de l’Ouest qui a dit : « Pour gou­vern­er, il faut faire dis­paraître les intérêts sec­to­riels, sans quoi la Jus­tice meurt. » La Chine appar­tient à son peu­ple, pas à un parti.

Il existe, certes, en Chine, des par­tis « démoc­ra­tiques » dis­tincts du par­ti com­mu­niste. Mais con­traire­ment à ceux d’autres pays, ils ne sont pas démoc­ra­tique­ment recon­nus. Il n’ont aucun rôle social ou politique.

Le par­ti com­mu­niste chi­nois, fon­da­teur du social­isme rur­al de notre pays, est sidéré de con­stater à quel point les paysans man­quent de docil­ité… Il y ver­rait plus clair s’il pou­vait regarder en face la réal­ité poli­tique chi­noise et les ten­dances qui se dessi­nent dans ce pays. Alors, peut-être, renon­cerait-il à dire à son peu­ple : « Vous mangez grâce à nous. Cessez donc de nous cou­vrir d’in­sultes ». Alors, peut-être, ravalerait-il des juge­ments aus­si indé­cents que celui qui con­sis­tait récem­ment à accuser des pro­lé­taires ouvri­ers, des étu­di­ants pau­vres et des citadins de cul­tiv­er un pen­chant pour le « libéral­isme bourgeois »…

Il faut regarder la Chine depuis l’e­space inter­sidéral, et l’His­toire mod­erne depuis le sc>xviiie siè­cle. On s’aperçoit alors que les pays se dis­tinguent entre eux selon leur degré de lib­erté poli­tique, et non pas selon des « principes fon­da­men­taux » comme les qua­tre qui sont inscrits dans la Con­sti­tu­tion actuelle.

Autre­fois, lorsque le peu­ple chi­nois voulait abat­tre un pou­voir cen­tralise qui fai­sait obsta­cle au pro­grès de l’His­toire, il avait recours à la scis­sion. Notre his­toire est par­ti­c­ulière­ment riche en exem­ples d’ap­pli­ca­tion de ce strat­a­gème. Ce n’est pas le peu­ple qui les a voulus. Il y a eu recours pour prou­ver sa capac­ité à instau­r­er des règles d’au­todéter­mi­na­tion nationale et d’au­to­ges­tion régionale, seule alter­na­tive pos­si­ble alors à un tel pouvoir.

Depuis que l’an­née 1949 a mar­qué la réu­ni­fi­ca­tion de la nation chi­noise par la force, le com­bat a changé de mode : ce qui est en jeu, c’est l’in­stau­ra­tion du suf­frage uni­versel direct. Dans ce com­bat, le rôle des intel­lectuels est d’ini­ti­er le peuple.

Le Print­emps de Pékin et le mou­ve­ment étu­di­ant de 1986 ne furent que des prémiss­es. De nou­veaux mou­ve­ments rassem­blant des étu­di­ants, des ouvri­ers, des paysans, des sol­dats et des com­merçants se fer­ont jour.

On peut pari­er que dans les prochaines décen­nies, la Chine sera sec­ouée de tels spasmes. Ce n’est pas là pré­dic­tion de géo­man­cie, mais prévi­sion d’ob­ser­va­teurs atten­tifs aux mou­ve­ments pro­fonds de notre société.

Car, que cela plaise ou non, notre pays, à l’époque mod­erne, est dom­iné par une com­péti­tion implaca­ble : celle des réformistes du palais con­tre les réformistes de la société. Quelles que soient les méth­odes choisies par les pre­miers, aus­si bru­taux que soient les moyens de super­vi­sion, de con­trôle, de dis­crim­i­na­tion et de per­sé­cu­tion qu’ils met­tent en œuvre à l’en­con­tre de la société, les déten­teurs du pou­voir restent dans une posi­tion fort incon­fort­able : celle de la grenouille qui cherche à se faire aus­si grosse que le bœuf.

Les réformistes du palais sont con­damnés à s’en­fon­cer dans des con­tra­dic­tions insur­monta­bles. Ils sont, d’ores et déjà, dans l’impasse.

[/Ren Wand­ing

Pékin, octo­bre 1988.

(trad. du chi­nois Le Singe d’or)/]

[|* * * *|]

Sur Ren Wand­ing, et plus générale­ment sur la Ligue pour les droits de l’homme en Chine, on con­sul­tera utile­ment : C. Widor, arti­cle « Ren Wand­ing” » in L. Bian­co et Y. Chevri­er (éd.), « la Chine », Dic­tio­n­naire biographique du Mou­ve­ment ouvri­er inter­na­tion­al (sous la direc­tion de J. Maitron), Édi­tions ouvrières et Press­es de la Fon­da­tion nationale des sci­ences poli­tiques, Paris, 1985, pp. 548–549 ; C. Widor, Zbong­guo minzhu kamvu huib­ian [doc­u­ments sur le mou­ve­ment démoc­ra­tique chi­nois] (1978–1980), vol. 1, École des Hautes Études en Sci­ences Sociales-Observ­er Pub­lish­ers, Paris-Hong Kong, 1981, pp. 405–409 ; Huang S., A. Pino et L. Epstein, Un bol de nids d’hi­ron­delles ne fait pas le print­emps de Pékin, Bib­lio­thèque asi­a­tique, Chris­t­ian Bour­go­is édi­teur, Paris, 1980, pp. 101–102 ; V. Sidane, le Print­emps de Pékin (oppo­si­tions démoc­ra­tiques en Chine, novem­bre 1978-mars 1980), Col­lec­tion Archives, Gal­li­mard-Jul­liard, Paris, 1980, pp. 73.74 ; F. Deron, « Ren­con­tre avec un ancien dis­si­dent qui eut rai­son trop tôt… », le Monde, Paris, 28 novem­bre 1987. Les textes de la Ligue pour les droits de l’homme, et notam­ment les qua­tre livraisons de leur organe, Droits de l’homme en Chine, ont été repris dans C. Widor [1981], pp. 415–554 ; cer­tains d’en­tre eux ont fait l’ob­jet d’une tra­duc­tion en langue française : Huang S., A. Pino, L Epstein [1980], pp. 399–426, et V. Sidane [1980], pp. 132–139. Sur le « Print­emps de Pékin », on se reportera à ces deux derniers ouvrages.


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