La Presse Anarchiste

La confrontation entre L’islam et le bolchévisme, Aperçus historique

S’il est une ques­tion d’ac­tu­al­ité qui reste générale­ment pudique­ment ignorée dans notre par­ti, c’est cer­taine­ment celle de la guerre que se livrent en Asie cen­trale depuis bien­tôt sept décen­nies le bolchevisme et l’is­lam, deux idéolo­gies résol­u­ment antilib­er­taires et même lib­er­ti­cides. Iztok pour sa part n’a con­sacré jusqu’i­ci qu’un min­i­mum de place au prob­lème de la guerre en Afghanistan. Avant d’es­say­er de faire le point de la sit­u­a­tion dans ce pays et d’analyser suc­cès et revers sovié­tiques dans la per­spec­tive d’une authen­tique libéra­tion des peu­ples soumis au bolchevisme de rite stal­in­ien, il con­vient de rap­pel­er où en est l’is­lam en URSS et quelle fut l’his­toire de cette lutte sans mer­ci, dont l’actuelle guerre afghane n’est cer­taine­ment pas le dernier épisode. 

C’est de pro­pos délibéré que nous choi­sis­sons un inti­t­ulé aus­si vague, ne souhai­tant en aucun cas nous lim­iter à com­menter une fois de plus l’his­toire de l’im­péri­al­isme russe en Asie cen­trale, ou la vital­ité démo­graphique des pop­u­la­tions musul­manes. Nous ten­terons au con­traire d’in­sis­ter sur des aspects encore trop mécon­nus comme l’am­pleur que prit la révolte des bas­matchis, ces « ban­dits » nation­al­istes qui défièrent l’ar­mée rouge plus de 15 ans [[Après une péri­ode d’ac­calmie d’une ving­taine d’an­nées env­i­ron, on réédite depuis 1983 de vieux ouvrages sur les bas­matchis et leur châ­ti­ment exem­plaire, à l’év­i­dence pour intimider les musul­mans de l’empire en leur rap­pelant qu’il serait vain d’e­spér­er une libéra­tion en s’as­so­ciant à la résis­tance afghane.]]. Nous revien­drons briève­ment sur l’his­toire de la guerre « révo­lu­tion­naire » au Turkestan et sur les révoltes les plus mar­quantes de 1917 à 1936 pour exam­in­er de plus près les méth­odes qui per­mirent aux bolcheviks russ­es de s’emparer de ter­ri­toires occupés par des sociétés musul­manes alors imper­méables à la moder­nité cap­i­tal­iste, où l’on était bien en peine de trou­ver un pro­lé­tari­at con­scient ou un réel antag­o­nisme de classe. 

Tout ceci représente un tra­vail de longue haleine, et nos lecteurs ne sont pas près de voir s’épuis­er un sujet aus­si com­plexe. Nous n’avons pas estimé néces­saire d’évo­quer la dra­ma­tique his­toire des par­tis com­mu­nistes et des mou­ve­ments laïques dans les pays islamiques, pen­sant qu’une telle his­toire, ain­si que celle des liens mil­i­taires et économiques de l’im­péri­al­isme russe avec des bureau­craties de type « com­prador » (Sud-Yémen, Libye, Syrie…) nous entraîn­erait trop loin du cadre imposé par l’in­ti­t­ulé de notre revue.

Comme cha­cun sait, l’URSS est con­sti­tuée d’une fédéra­tion de républiques nationales théorique­ment égales en droit, même si, en pra­tique, la nation russe est « plus égale » que les autres. On peut dis­tinguer approx­i­ma­tive­ment trois péri­odes dans l’his­toire des rela­tions entre nation­al­ités en URSS. 

1) Une pre­mière péri­ode, allant grosso modo de 1922 à 1931, qui voit la pro­mo­tion de toutes les cul­tures nationales à égal­ité les unes avec les autres. On procède à la pro­mo­tion mas­sive des indigènes dans le per­son­nel d’en­cadrement, tant dans les républiques fédérées que dans les sim­ples ter­ri­toires autonomes. On pour­chas­se le « chau­vin­isme grand-russe » pour fidélis­er des pop­u­la­tions au sein desquelles on ne peut guère trou­ver d’« alliés de classe », du fait de la per­sis­tance des struc­tures de sol­i­dar­ité tra­di­tion­nelles. On va jusqu’à dot­er d’un alpha­bet des nations dont la cul­ture était jusqu’alors exclu­sive­ment orale. On éla­bore des dizaines de vari­antes alphabé­tiques et orthographiques pour dif­férenci­er durable­ment des cul­tures et des par­lers régionaux et divis­er plus pro­fondé­ment de grandes nations en voie d’u­ni­fi­ca­tion. Ain­si des Turcs qui, de l’Azer­baïd­jan au Kaza­khstan, util­i­saient une langue écrite unique. Rap­pelons qu’en 1913, 75 % des musul­mans de l’Em­pire étaient tur­coph­o­nes. On forge une langue biélorusse dont on impose l’usage à une pop­u­la­tion par­lant alors trois dialectes très dif­férents selon le degré d’in­flu­ence des trois nations lim­itro­phe : russe, ukraini­enne et polonaise.

2) de 1931 à 1938, Staline liq­uide avec la méth­ode et l’ob­sti­na­tion qu’on lui con­naît tous les dirigeants indigènes des républiques fédérées et autonomes coupables à ses yeux de « dévi­a­tion nation­al­iste ». Il renoue avec le passé glo­rieux de la nation russe (réha­bilite A. Nevs­ki, Ivan iv, Sou­varov et même Pierre ier) et intro­duit le con­cept de « nation aînée » ayant à diriger ses « petites sœurs » en retard. Con­sid­érée dans le dis­cours offi­ciel depuis 1917 comme un mal absolu, la coloni­sa­tion russe est présen­tée désor­mais comme un moin­dre mal, qui a per­mis aux bien­heureux peu­ples sub­jugués d’échap­per à l’anéan­tisse­ment cul­turel que leur promet­taient les con­cur­rents de la Russie tsariste (liq­ui­da­tion des Arméniens et des Géorgiens par la Turquie, sin­i­sa­tion des Kaza­khs et des Mongols…). 

Lorsqu’en 1945, après avoir puni 7 petites nations (plus d’un mil­lion d’in­di­vidus au total) accusées d’avoir trahi, en bloc, le régime, Staline salue dans le peu­ple russe la « nation dirigeante de l’U­nion » (parce qu’elle s’est sac­ri­fiée plus que d’autres pen­dant la guerre), il donne le sig­nal d’une cam­pagne de rus­si­fi­ca­tion forcenée, accom­pa­g­née de la dénon­ci­a­tion du car­ac­tère rétro­grade des cul­tures allogènes par rap­port à la cul­ture russe. 

3) Bien qu’ils aient rétabli dans leurs droits la plu­part des nations punies (excep­tés les 200.000 Tatars de Crimée déportés en Ouzbék­istan) et per­mis l’é­clo­sion de véri­ta­bles lit­téra­tures nationales dans les républiques ori­en­tales, les suc­cesseurs de Staline con­tin­u­ent à sanc­tion­ner les man­i­fes­ta­tions de « chau­vin­isme local » et à affirmer le rôle dirigeant de la « nation aînée ». S’ils recon­nais­sent l’ex­is­tence d’un trau­ma­tisme colo­nial, ils don­nent à croire que cette expéri­ence néga­tive a été oubliée et que s’éla­bore aujour­d’hui une con­science com­mune à tra­vers le des­tin com­mun des peu­ples de l’U­nion. Khrouchtchev et ses suc­cesseurs souhait­ent ouverte­ment fon­dre les eth­nies divers­es en une com­mu­nauté glob­ale indif­féren­ciée : le « peu­ple sovié­tique », réu­ni par le véhicule de la langue russe.

Si tous les peu­ples de l’URSS se sont opposés et s’op­posent encore à cette inté­gra­tion, les musul­mans se dis­tinguent incon­testable­ment par leur ténac­ité. Vain­cus poli­tique­ment et mil­i­taire­ment dans les années 1920, ils n’en con­tin­u­ent pas moins à préserv­er au max­i­mum leur spé­ci­ficité, faisant preuve d’une iner­tie con­ser­va­trice excep­tion­nelle dans un pays par ailleurs trans­for­mé de fond en comble par les cat­a­clysmes de la guerre civile, de la col­lec­tivi­sa­tion et de la guerre mon­di­ale. On con­state dans les régions musul­manes la per­ma­nence des struc­tures famil­iales tra­di­tion­nelles, un fort attache­ment aux cou­tumes ances­trales ain­si qu’un dynamisme démo­graphique qui con­tred­it toutes les prévi­sions et qui a don­né lieu à une glose quelque peu cat­a­strophiste autour de la thèse de H. Car­rère d’En­causse sur l’« Empire éclaté » large­ment relayée par les médias. Aujour­d’hui, l’is­lam réu­nit en une seule com­mu­nauté de plus de 50 mil­lions d’in­di­vidus la majorité des peu­ples non slaves du pays.

Avant la Première Guerre mondiale

Par la prise de Kazan en 1552, suiv­ie de celle d’As­trakhan deux ans plus tard, le tsar Ivan iv inau­gure une nou­velle époque dans l’his­toire de la Russie. Con­traire­ment à la sit­u­a­tion qui pré­va­l­ut dans les trois siè­cles précé­dents, ce seront désor­mais les sou­verains russ­es qui domineront les sujets musul­mans. Jusqu’à la con­quête du pié­mont cau­casien au cours de la pre­mière moitié du 19e siè­cle, les Russ­es ne s’empareront que de ter­ri­toires step­piques peu peu­plés : ils soumet­tent le roy­aume de Sibir et les qua­tre hordes kaza­khes affaib­lies par les rav­ages des Djun­gars et les Kalmyks boud­dhistes. Le riche khanat de Crimée est la seule excep­tion à cette règle. La Tran­scau­casie sera soumise pour l’essen­tiel sous le règne de Nico­las Ier, tan­dis que la coloni­sa­tion du Turkestan pro­pre­ment dit, soit, en gros, le ter­ri­toire des qua­tre républiques actuelles : Kirghizie, Turk­ménistan, Ouzbék­istan et Tad­jik­istan, sera effec­tuée entre 1865 et 1881. 

Cette fois-ci, les con­quérants se trou­vent con­fron­tés à trois petits États sur le déclin : Khi­va, Kokand et Boukhara. Il s’ag­it de trois khanats héri­tiers directs des divi­sions admin­is­tra­tives de l’Em­pire de Tamer­lan. Leur struc­ture cen­tral­isée et le car­ac­tère auto­cra­tique de leur gou­verne­ment les rend sin­gulière­ment par­ents du régime des Romanov. Inca­pables de sur­mon­ter leurs querelles intestines, les khans entrent en guerre séparé­ment, n’in­vo­quant que tar­di­ve­ment le devoir du dji­had (la guerre sainte). Les Russ­es déci­dent de traiter Kokand de la façon dont ils traitèrent jusque-là toutes les nations vain­cues : dis­per­sion ou liq­ui­da­tion physique des élites, implan­ta­tion mas­sive de colons européens (russ­es, ukrainiens, juifs et même polon­ais). Khi­va et Boukhara seront diverse­ment pro­tégées. Main­tenu pour la forme, le khan de Khi­va est en fait placé sous la férule du gou­verneur du Turkestan et n’a d’au­tonomie qu’en ce qui con­cerne les affaires religieuses et la jus­tice civile. Le statut de Boukhara est un peu plus libéral, la marge de manœu­vre de l’émir y est moins étroite ; il gou­verne effec­tive­ment son État, même s’il doit subir la tutelle d’un chargé d’af­faires russe. La société de Boukhara sera moins rus­si­fiée que le reste du Turkestan. 

À bien des égards, la coloni­sa­tion de Boukhara offre des simil­i­tudes avec celle du Maroc par la France quelques décen­nies plus tard : la société est cogérée par la bour­geoisie d’af­faires colo­niale et le despo­tisme tra­di­tion­nel [[Le despo­tisme est absolu à Boukhara : la total­ité des ter­res non cul­tivées (55,8 %) appar­tient à l’É­tat, 24,2 % des ter­res appar­ti­en­nent aux mosquées, 12,2 % des ter­res sont la pro­priété de l’émir qui tient à titre per­son­nel le troisième rang dans le com­merce mon­di­al des peaux d’As­trakhan. 45 % au moins des revenus annuels d’une famille paysanne sont absorbés par les impôts, les con­tri­bu­tions religieuses oblig­a­toires et la par­tic­i­pa­tion en matières pre­mières aux corvées col­lec­tives d’ir­ri­ga­tion non rémunérées.]]. On crée des villes européennes à l’é­cart des villes indigènes que l’on laisse pour­rir. L’ingérence étrangère représente une incon­testable libéral­i­sa­tion pour la bour­geoisie mod­erniste et les mol­lahs réfor­ma­teurs : elle est une ouver­ture inespérée sur l’Eu­rope et fait croire à une lim­i­ta­tion prochaine de l’ar­bi­traire des émirs de droit divin. L’ar­rivée des Russ­es va en out­re mod­ér­er dans un pre­mier temps la répres­sion dont sont vic­times les juifs et les autres minorités non ouzbeks de l’émi­rat. En même temps elle pré­cip­ite dans la mis­ère la plus grande par­tie des paysans, les con­traig­nant à s’adapter bru­tale­ment à la mono­cul­ture du coton. Car l’in­té­gra­tion économique est menée tam­bour bat­tant : le chemin de fer tran­scaspi­en joint la mer Caspi­enne à Achkhabad entre 1880 et 1885, il arrive à Samarkand en 1888 et à Andi­jan en 1899, tan­dis que le tronçon qui relie Tachkent à Oren­burg à tra­vers les steppes kaza­khs est achevé en 1905. Les Russ­es arrivent en masse : postiers, cheminots, mil­i­taires ou intel­lectuels exilés, ils sont bien­tôt près de 200.000 dans la région de Tachkent et la val­lée de la Fer­ghana. En 1913 il y aura déjà plus d’un mil­lion de paysans russ­es et ukrainiens au Kaza­khstan. À Boukhara même, les Russ­es sont env­i­ron 50.000, dont 8000 sol­dats, à la veille de la Pre­mière Guerre mondiale.

La nou­velle de la défaite russe en Mand­chourie en 1904 ouvre une péri­ode d’ag­i­ta­tion intense au Turkestan. D’une part la classe moyenne musul­mane et les colons européens se met­tent à militer ouverte­ment en faveur de la démoc­ra­tie poli­tique et de pro­fondes réformes admin­is­tra­tives, de l’autre, le « brig­andage » des paysans dépos­sédés, dont on n’avait guère pu venir à bout depuis la grande révolte d’Andi­jan-Och en 1898, prend des pro­por­tions inquié­tantes : pil­lages de biens russ­es et assas­si­nats de fonc­tion­naires se mul­ti­plient et ne cesseront plus jusqu’à la révo­lu­tion. Après 1907, le régime tsariste ayant sup­primé la représen­ta­tion du Turkestan à la Douma et inter­dit les jour­naux pub­liés par les par­lemen­taires autochtones, les jeunes intel­lectuels musul­mans con­stituent des sociétés secrètes à Khi­va et Boukhara. Dans les ter­ri­toires musul­mans où les émirs n’ar­rivaient pas à impos­er la charia, ils se con­sacrent à la mod­erni­sa­tion de l’en­seigne­ment dis­pen­sé dans les écoles coraniques pri­maires et sec­ondaires, pour favoris­er l’é­clo­sion d’une élite nationale panturque.

La guerre et la révolution en Asie centrale

La Pre­mière Guerre mon­di­ale va ren­forcer encore l’ex­as­péra­tion antirusse des peu­ples musul­mans. Tout d’abord, la baisse cat­a­strophique des échanges com­mer­ci­aux, et en par­ti­c­uli­er des achats de coton, va ruin­er en trois ans trois fois plus de paysans que trente années de coloni­sa­tion. L’en­trée des Alle­mands en Pologne puis en Ukraine fait bru­tale­ment tomber l’ap­pro­vi­sion­nement en grains et le gou­verne­ment russe choisit de sous-ali­menter d’abord les pop­u­la­tions allogènes. La dis­ette s’in­stalle pour de longues années au Turkestan. Par ailleurs, la per­spec­tive d’une con­quête de Con­stan­tino­ple par les Russ­es, qui serait suiv­ie d’un exil du sul­tan et d’une abo­li­tion du cal­i­fat scan­dalise tous les bons musul­mans ; à Boukhara, les mol­lahs s’agi­tent et l’émir lui-même com­plote avec l’Afghanistan.

Dans ce con­texte, l’é­tat-major prend en juin 1916 la stu­pide déci­sion d’im­pos­er aux musul­mans une par­tic­i­pa­tion directe à la guerre. Une loi de 1886 garan­tis­sait pour­tant la non-par­tic­i­pa­tion des sujets musul­mans à la défense de l’Em­pire. Mais, la guerre ayant néces­sité la mobil­i­sa­tion de 16 mil­lions de paysans russ­es, chiffre élevé qui con­tribuait déjà à la ruine de l’é­conomie rurale, l’idée vint aux généraux d’af­fecter des con­tin­gents musul­mans à divers travaux stratégiques der­rière le front (con­struc­tion de tranchées de repli et for­ti­fi­ca­tion de villes).

Cer­tains Kaza­khs ten­tent d’abord de négoci­er des com­pen­sa­tions : l’é­gal­ité des droits poli­tiques et économiques avec les Russ­es, l’ar­rêt de l’in­stal­la­tion de colons d’o­rig­ine slave. D’autres, protes­tant de leur loy­auté au tsar, deman­dent à servir dans la cav­a­lerie, arme noble, plutôt que de subir l’hu­mil­i­a­tion du tra­vail for­cé. Ils rap­pel­lent que des volon­taires musul­mans du Cau­case se bat­tent déjà en Bukovine, et plus courageuse­ment que les Russ­es. Rien n’y fait, la per­spec­tive de devoir accorder des droits et des ter­res aux nomades kaza­khs effraie l’en­tourage du tsar.

Début juil­let, des révoltes écla­tent dans toutes les villes du Turkestan. À Samarkand, 83 Russ­es sont tués et 70 pris en otages ; un peu partout les fonc­tion­naires sont lynchés et leurs femmes vio­lées. De Tachkent, restée calme, les généraux Ivanov et Kouropatkine con­duisent des expédi­tions de repré­sailles très meur­trières sans pren­dre trop garde à la sécu­rité des colons ukrainiens de Kirghizie. Dans cette région la révolte tourne vite à la guerre civile et les opéra­tions mil­i­taires dureront jusqu’à la mi-sep­tem­bre. Le bilan est lourd : plus de 2000 colons sont morts, env­i­ron 300.000 Kirghizes (près d’un tiers de la pop­u­la­tion nomade) s’en­fuient en Chine. Au Kaza­khstan, les nomades repoussent les troupes russ­es devant les villes de Tur­gaï et Irguiz et leur inter­diront toute la région et la mer d’Ar­al jusqu’en févri­er 1917. Con­duite par des intel­lectuels démoc­rates, la révolte kaza­kh fait peu de vic­times civiles [[Trois de ses chefs, Bukeikhanov, Alma­zov, Dula­tov sont liés aux K.D. ; le chef Aman­geldy Imanov, lié à la S.D., devien­dra bolchevik pen­dant la guerre civile. Tous déposent les armes en févri­er 1917 et font cam­pagne pour l’Assem­blée constituante.]]. 

L’an­nonce de la révo­lu­tion de févri­er ne réveillera pas le mou­ve­ment insur­rec­tion­nel au Turkestan ; cette fois-ci, ce sont les Russ­es seuls qui agis­sent. À Boukhara, les ouvri­ers typographes et les cheminots for­ment des sovi­ets dès le mois de mars, tan­dis que le par­ti des Jeunes-Boukhares (nation­al­istes laïcs) sort de la clan­des­tinité. Inqui­et, l’émir s’empresse de recon­duire avec le Gou­verne­ment pro­vi­soire le traité garan­tis­sant l’indépen­dance de son pays. L’ag­i­ta­tion des sovi­ets d’ou­vri­ers russ­es à Tachkent et Ashk­abad laisse les mass­es musul­manes de glace, les généraux respon­s­ables de la répres­sion de l’an­née précé­dente restant en place. En été, Kéren­sky con­firmera même la nom­i­na­tion de Kouropatkine à la tête de la province. Un timide Mou­ve­ment social­iste musul­man naît dans la Fer­ghana ; il est dom­iné par des mil­i­tants S.R. (Social­istes révo­lu­tion­naires) et mencheviks. Dès le 12 sep­tem­bre 1917, les sovi­ets de Tachkent expulsent les représen­tants du Gou­verne­ment pro­vi­soire et élisent un con­seil des députés tra­vailleurs et sol­dats com­prenant 18 S.R. de gauche, 10 mencheviks inter­na­tion­al­istes et 7 bolcheviks. L’in­sur­rec­tion est matée le 16 sep­tem­bre, mais le 25 octo­bre les sol­dats votent une motion de refus d’obéis­sance au Gou­verne­ment pro­vi­soire. Les Blancs s’en­fuient après qua­tre jours de com­bats, le nou­veau comité révo­lu­tion­naire com­prend 4 Russ­es, 4 juifs, 1 Alle­mand, 1 Mol­dave, 1 Polon­ais. Pas un seul musul­man. Les pro­gres­sistes musul­mans réu­nis­sent un Con­grès musul­man de l’Asie cen­trale, qui proclame l’au­tonomie du Turkestan le 27 novem­bre 1917, et con­stituent un gou­verne­ment autonome à Kokand le 10 décembre.

Début jan­vi­er, l’ata­man cosaque Dutov, autour duquel s’é­taient regroupés tous les con­tre-révo­lu­tion­naires russ­es, s’empare de Samarkand et Tchard­juy. L’émir laisse faire et en prof­ite pour expulser les Jeunes-Boukhares. Il déclare le dji­had con­tre les sovi­ets et recrute des volon­taires jusqu’en Afghanistan. Le 30 jan­vi­er 1918, les dirigeants de Tachkent passent à l’of­fen­sive. Kokand est rav­agée et incendiée jusqu’au 6 févri­er, le « pou­voir musul­man » est dis­per­sé. Dutov s’ef­fon­dre deux semaines plus tard, et les bolcheviks de Tachkent con­duisent une expédi­tion con­tre Boukhara. Une petite colonne de 300 sol­dats et cheminots en armes se présente au pied des rem­parts de la ville. L’émir reçoit une délé­ga­tion qui lui demande d’ab­di­quer en faveur d’un comité révo­lu­tion­naire. Les délégués sont égorgés séance ten­ante et l’émir ordonne à ses par­ti­sans de sabot­er les liaisons fer­rées et télé­graphiques, de détru­ire les citernes et les canal­i­sa­tions d’eau. Civils et sol­dats boukhares se ruent sur les Russ­es, les con­traig­nant. à faire retraite sur Samarkand dans des con­di­tions effroy­ables, entraî­nant avec eux tous les civils russ­es de l’émi­rat à tra­vers le désert. Les unités bolcheviques sta­tion­nées dans les gares se ven­gent en fusil­lant des civils musul­mans. Le 25 mars, le gou­verne­ment de Tachkent doit sign­er la paix et recon­naître l’indépen­dance de l’émi­rat. Cette vic­toire favorise l’oc­cu­pa­tion d’Ashkhabad par des troupes anglais­es venues d’I­ran et la con­sti­tu­tion d’un gou­verne­ment S.R. dans cette ville le 17 juin. L’an­nonce de l’indépen­dance de l’Azer­baïd­jan ain­si que celle du soulève­ment des Cosaques de l’Our­al ral­liés à Koltchak, réveille à l’au­tomne 1918 le grand mou­ve­ment insur­rec­tion­nel de l’été 1916. Tachkent se trou­ve totale­ment isolée de Moscou. Une épidémie de typhus se déclare. Ter­ror­isés, les bolcheviks locaux remet­tent les pleins pou­voirs à la com­mis­sion spé­ciale de la Tché­ka du Turkestan, organ­isée depuis le 23 jan­vi­er 1918. Mal­gré leur écras­ante supéri­or­ité mil­i­taire, les bolcheviks pro­gressent dif­fi­cile­ment en Kirghizie : ils arrivent à Pich­pek (aujour­d’hui Froun­ze) en févri­er, à Naryn début avril, à Prje­val­s­ki à la fin mai 1918. Leur pro­pa­gande ne touche guère la pop­u­la­tion locale ; presque tous les nou­veaux com­mu­nistes seront des citadins d’o­rig­ine européenne. Ils ne sont que 750 dans le dis­trict de Kokand, 200 à Andi­jan et 530 à Sko­belev (Lenin­abad). Le groupe bolchevik de Naman­gan, fondé en décem­bre 1917 par 15 mil­i­tants, ne compte que 65 mem­bres en août 1918, alors que les S.R. de gauche sont déjà 300 dans cette ville. Les S.R. de gauche ont partout le vent en poupe ; à Pich­pek, de 220 en août 1918 ils passent à 1.200 à la mi-novem­bre, Russ­es et musul­mans con­fon­dus. À Kokand, ils sont 600 en décem­bre, alors qu’ils étaient 12 en 1917. Ce suc­cès s’ex­plique par l’in­tran­sigeance de leurs posi­tions : dans leurs jour­naux, ils appel­lent le par­ti com­mu­niste le « par­ti des beks » (seigneurs) et se pro­posent « d’anéan­tir la clique d’oli­gar­ques bolcheviks… ». À la fin de l’an­née ces mil­i­tants S.R. con­stituent une « armée ouvrière et paysanne » qui s’as­so­cie aux coups de mains des bas­matchis dans le nord de la Kirghizie et l’est du Kazakhstan.

Au Kaza­khstan, le pou­voir de l’Alach-Orda, gou­verne­ment nation­al de coali­tion for­mé par les musul­mans de gauche et les bolcheviks, béné­fi­cie du con­tre­coup de la poli­tique chau­vine grand-russe de Koltchak et parvient à se faire recon­naître de toutes les tribus nomades. Cepen­dant, les S.R. et les nation­al­istes musul­mans se main­ti­en­nent quelques mois à Vemy (Alma-Ata) et tout le long de la fron­tière chinoise.

Ouzbeks et Tad­jiks organ­isent dans l’au­tomne 1918 les pre­mières ban­des de rebelles, que les Russ­es appelleront bas­matchis (brig­ands). Au print­emps, on compte env­i­ron 13.000 bas­matchis en armes [[Chiffre offi­ciel, cer­taine­ment sous-estimé.]]. Ils attaque­nt les gares, incen­di­ent les usines de traite­ment du coton, et tous les biens russ­es. L’émir de Boukhara traite avec les Anglais, leur promet de rassem­bler 40.000 sol­dats et reçoit 13.000 fusils. À Tachkent même, l’of­fici­er russe Ossipov déclenche une insur­rec­tion sans lende­main les 18 et 19 jan­vi­er 1919 et fait fusiller les 14 com­mis­saires bolcheviks [[Ossipov était-il un S.R., ou un sim­ple aven­turi­er poli­tique ? Les his­to­riens sovié­tiques se con­tre­dis­ent à ce sujet suiv­ant les époques.]]. 

Si les bolcheviks parvi­en­nent à rétablir rapi­de­ment leur autorité à Tachkent et dans la Fer­ghana, on ne sort pas du chaos avant l’ef­fon­drement de Koltchak dans l’Our­al au début du print­emps. Sitôt la liai­son rétablie entre Moscou et Tachkent via Oren­burg, Lénine con­fie à Froun­ze la charge de rétablir au plus vite la sit­u­a­tion mil­i­taire et expédie au Turkestan une com­mis­sion spé­ciale chargée de « réfrén­er le chau­vin­isme grand-russe ». Il lui appa­raît que « le pou­voir sovié­tique à Tachkent pra­tique une poli­tique d’ex­ploita­tion féo­dale des larges mass­es de la pop­u­la­tion indigène par les sol­dats de l’ar­mée rouge, les colons et les fonc­tion­naires ». En mars 1919, au viii con­grès du Par­ti, il déclare : « On ne peut rien encore pour les peu­ples arriérés vivant sous l’in­flu­ence de leurs mol­lahs ». La com­mis­sion spé­ciale de Tachkent, la Turkkom, n’ad­met aucun musul­man en son sein mais opère un virage poli­tique à 180 degrés et l’im­pose à l’ad­min­is­tra­tion : il con­vient désor­mais de favoris­er sys­té­ma­tique­ment les musul­mans dans tous leurs con­flits avec les Européens. La poli­tique de con­cil­i­a­tion avec la bour­geoisie mod­erniste musul­mane va per­me­t­tre de gag­n­er au régime la frac­tion de gauche des groupes nation­al­istes. Un grand nom­bre de Jeunes-Khiviens et de Jeunes-Boukhares, ban­nis ou per­sé­cutés par leurs émirs, rejoignent le PC.

Le soulève­ment de l’Afghanistan con­tre les Anglais en mai 1919 oblige ceux-ci à évac­uer Achkhabad, ce qui per­met à Froun­ze de s’emparer du ter­ri­toire de l’actuel Turk­ménistan entre juin et août. Le chef bas­matchi Madamin-bek en prof­ite pour s’emparer d’Och et assiège sans suc­cès Andi­jan du 1er au 20 sep­tem­bre [[Il échoue pour des raisons pure­ment tech­niques : la gar­ni­son de 3.150 sol­dats était équipée de 57 mitrailleuses et 12 canons. Or, dans toute la Kirghizie, bas­matchis et S.R. ne pos­sé­daient que 2 canons, 4 mortiers et 13 mitrailleuses.]]. Presque toutes les villes de Kirghizie sont men­acées, les détache­ments de l’ar­mée rouge s’y enfer­ment, de peur de devoir affron­ter la red­outable cav­a­lerie rebelle. Plus de 75 % des mil­i­tants com­mu­nistes sont con­traints de par­ticiper à la lutte armée pour encadr­er les mai­gres détache­ments for­més d’au­tochtones ; ils sont là pour « cimenter l’u­nité des brigades ouvrières » et « ren­forcer la discipline »… 

Froun­ze amène au Turkestan des troupes aguer­ries, prélevées sur le front d’Ukraine après la débâ­cle de Denikine ; à peine 10 % de ses sol­dats ont été recrutés sur place. En face, bas­matchis et S.R. ne dis­posent que de 20.000 fusils en Kirghizie, et tout au plus 10.000 en Turk­ménie. Bien des cav­a­liers n’ont que leur sabre. De plus, les bas­matchis sont inca­pables de se soumet­tre à un com­man­de­ment unique. Les ban­des les plus nom­breuses, celles de Madamin-bek et Kour­bachi Irgach, sont fortes de 4 à 5.000 hommes, d’autres, non moins effi­caces, n’en comptent que 800 à la fin de l’an­née 1919 [[Telle celle de Kour­bachi Mou­et­din Ous­man­ov qui pour­suiv­ra ses coups de mains jusqu’en juin 1922. À cette date, le nom­bre de ses com­bat­tants est mon­té à 4 000. Mou­et­din sera jugé et fusil­lé en sep­tem­bre 1922.]]. Ils doivent leur pop­u­lar­ité à l’op­po­si­tion mas­sive des paysans au mono­pole des grains, et plus générale­ment au sys­tème du com­mu­nisme de guerre. Les autorités sovié­tiques ne con­trô­lent plus la zone frontal­ière et, depuis la val­lée de l’Ir­tych jusqu’à la fron­tière irani­enne les pop­u­la­tions nomades sont libérées de la tutelle russe. 

En jan­vi­er 1920, Lénine envoie à Tachkent un état-major com­posé des dirigeants bolcheviks les plus expédi­tifs et les moins scrupuleux : Peters, Kaganovitch, Kouïby­chev et Roud­zoutak [[Tous les qua­tre fer­ont de dévoués stal­in­iens. Mem­bre du col­lège cen­tral de la Tché­ka puis de la G.P.U., Peters dis­paraît en 1938, ain­si que Roud­zoutak.]]. Ils réor­gan­isent l’ar­mée, la Tché­ka et les ser­vices de pro­pa­gande. Partout ils remet­tent le pou­voir à des com­mu­nistes « ori­en­taux », prin­ci­pale­ment à des Tatars de Kazan, voir à des Arméniens. Tchokay, le nou­veau dirigeant kirghize du sovi­et de Kokand con­state : « Les rela­tions entre la pop­u­la­tion européenne immi­grée et les peu­ples indigènes du Turkestan, au cours des deux années et demie de régime sovié­tique, sous l’emprise d’une couche d’ou­vri­ers russ­es pénétrés de psy­cholo­gie nation­al­iste, ne se sont guère améliorées. Elles ont, tout au con­traire, empiré. » Peters dira plus tard : « Nous étions oblig­és de per­suad­er les cama­rades (musul­mans n.d.r.) longue­ment, parce qu’ils étaient gênés par l’e­sprit colo­nial­iste qui rég­nait par­mi cer­tains de nos cama­rades russ­es. » Un tel aveu, de la part d’un tel homme, en dit long sur les pra­tiques des bolcheviks en Asie cen­trale. Au demeu­rant, n’en dou­tons pas, Peters avait les moyens d’être persuasif… 

Dans les semaines qui suiv­ent leur arrivée au Turkestan, les nou­veaux dirigeants fondent à Tachkent « l’é­cole mil­i­taire » du Par­ti, dont sor­tiront à l’au­tomne les pre­miers officiers autochtones aux­quels les bolcheviks puis­sent faire con­fi­ance. Il n’y aura que 272 lau­réats. L’é­cole de la Tché­ka a encore moins de suc­cès : au print­emps 1921 elle n’au­ra que 45 « étu­di­ants » musul­mans… Le pre­mier rég­i­ment de « garde-fron­tières rouges », chargé de la lutte con­tre les bas­matchis dans la région de Pich­pek, com­prend 258 Russ­es, 12 Polon­ais, 15 Alle­mands, 22 Arméniens et seule­ment 100 musulmans. 

Le Kaza­khstan, rav­agé pen­dant toute l’an­née 1919 par les com­bats acharnés qui opposent les cosaques blancs de Koltchak aux Kaza­khs et Bachkirs rouges (tan­dis que les divi­sions du gou­verne­ment S.R. de droite instal­lé à Sémi­palatin­sk lut­tent con­tre les uns et les autres), passe entière­ment aux mains des bolcheviks à la fin du print­emps 1920. Staline, com­mis­saire du peu­ple aux nation­al­ités, s’emploie dès lors à élim­in­er en douceur, par toutes sortes de manœu­vres élec­torales, les dirigeants mod­érés de l’Alach-Orda. L’amélio­ra­tion de la sit­u­a­tion mil­i­taire du régime pousse Froun­ze à remet­tre bru­tale­ment en cause l’indépen­dance des émi­rats. Khi­va est bien­tôt trans­for­mée en république pop­u­laire du Khorezm. La con­quête de Boukhara est entamée le 1er sep­tem­bre 1920, con­tre la volon­té des dirigeants Jeunes-Boukhares alliés des bolcheviks. La ville de Boukhara résiste farouche­ment aux assauts de l’ar­mée rouge, et Froun­ze la fait bom­barder par l’avi­a­tion. Les ines­timables bib­lio­thèques de 27 medressehs (écoles coraniques) furent détru­ites par le bom­barde­ment et les incendies. Sitôt la ville prise, Froun­ze fait fusiller tous les dig­ni­taires religieux. Cepen­dant, la nou­velle république pop­u­laire sovié­tique de Boukhara sera gou­vernée par la bour­geoisie musul­mane mod­erniste, ban­quiers et gros com­merçants. En l’ab­sence de cadres com­mu­nistes locaux, la Banque d’É­tat est lais­sée entre les mains de ses anciens dirigeants… [[À la fin de l’an­née 1921, sur 800 fonc­tion­naires des organes cen­traux de la République, 110 seule­ment sont des communistes.]]

La sit­u­a­tion reste inchangée en Kirghizie. Une insur­rec­tion éclate à Naryn le 6 novem­bre 1920 ; la féroc­ité de la répres­sion n’en­tame aucune­ment la déter­mi­na­tion des rebelles. En pays kirghize, les com­bat­tants ne con­nais­sent pas la pitié ; des deux côtés on s’en prend aux familles et aux par­ents âgés de l’ad­ver­saire, on brûle maisons et granges, on abat le bétail. Au print­emps 1921, la fron­tière chi­noise est « net­toyée » par l’ar­mée rouge, et les postes de douane rétab­lis. Cette mesure d’in­tim­i­da­tion peut certes prévenir une improb­a­ble inter­ven­tion anglo-chi­noise, mais elle n’empêche aucune­ment les bas­matchis de pass­er d’un pays à l’autre. 

Impres­sion­né par la rapid­ité de l’in­ter­ven­tion sovié­tique à Boukhara, le roi d’Afghanistan signe le 23 févri­er 1921 un traité de non-agres­sion et de neu­tral­ité avec la R.S.F.S. de Russie, s’in­ter­dis­ant par là de porter aide et assis­tance à ses frères musul­mans de Russie. Pour­tant, dans le courant de l’hiv­er, l’émir de Boukhara, qui avait fui sa ville et s’é­tait réfugié dans les mon­tagnes de la région de Ter­mez, réus­sit à réu­nir une armée de 25.000 par­ti­sans. Se voy­ant aban­don­né par ses alliés, il s’in­stalle en Afghanistan et laisse le com­man­de­ment de son armée à l’Ouzbek Ibrahim-bek. Ce fin stratège inflige quelques graves revers aux Russ­es, mais, mal­gré sa pop­u­lar­ité, il ne parvient pas à impos­er un min­i­mum de cohé­sion à ses troupes. La résis­tance manque d’armes et de muni­tions, elle ne sur­monte pas les divi­sions trib­ales et claniques. Une incur­sion de bas­matchis kirghizes réfugiés en Chine échoue devant Alma-Ata en août. 

En octo­bre, le par­ti des Jeunes-Boukhares explose et une par­tie de ses dirigeants, déçus par les manœu­vres des bolcheviks, rejoint l’ar­mée Ibrahim-bek. Tan­dis que le nou­veau code agraire de la Nep entre tout douce­ment en vigueur et que cessent les réqui­si­tions arbi­traires de coton du Turkestan, Lénine expédie à Boukhara le leader musul­man Enver Pacha avec pour mis­sion de « rassem­bler toutes les bonnes volon­tés » au ser­vice du nou­veau régime et isol­er ain­si les maquis­ards. Rival mal­heureux d’Atatürk dans la course au pou­voir et la lutte con­tre l’in­ter­ven­tion étrangère en Turquie, Enver Pacha est l’un des idéo­logues les plus con­nus du pan­touranisme [[Né au milieu du xixe siè­cle, le pan­touranisme est l’ex­al­ta­tion du nation­al­isme turc. Son pro­jet est la réu­ni­fi­ca­tion de la grande Turquie, inté­grant, out­re le ter­ri­toire de la Turquie actuelle, la Crimée, le Cau­case, l’Azer­baïd­jan iranien, toute l’Asie cen­trale sovié­tique et le Sin-kiang chi­nois. Une impor­tante frac­tion de l’ex­trême droite turque se réclame aujour­d’hui encore de ce courant.]]. À ce titre, il jouit d’un pres­tige immense auprès de tous les musul­mans de Russie. Délégué au con­grès des peu­ples d’Ori­ent de Bak­ou en sep­tem­bre 1920, il passe au bolchevisme sous l’in­flu­ence du com­mu­niste tatar Sul­tan Galiev. Enver souhaite cer­taine­ment utilis­er les Sovié­tiques pour repren­dre le pou­voir à Ankara et réalis­er son rêve d’une grande Turquie. Trois jours après son arrivée à Boukhara, il s’en­fuit et rejoint la résis­tance. Cer­tain de sa valeur et de sa pop­u­lar­ité inter­na­tionale, l’émir le nomme aus­sitôt chef suprême de l’ar­mée rebelle. Vexé, Ibrahim-bek lui refuse son sou­tien et quitte l’ar­mée avec toute sa tribu, les Ouzbeks Lakaï. 

Vain­queurs sur tous les autres fronts de la guerre civile, les bolcheviks achem­i­nent au Turkestan des mil­liers de sol­dats. Acculé, Ibrahim-bek passe en Afghanistan et les Lakaï se ren­dent le 19 juil­let 1922. Le 4 août l’aven­ture pan­turque d’En­ver Pacha s’achève par la bataille de Baljuan, où il trou­ve la mort. Au même moment, une pre­mière expédi­tion mil­i­taire, com­posée de rég­i­ments de la Tché­ka, s’aven­ture dans le Pamir. C’est la pre­mière fois que des Russ­es y appa­rais­sent depuis 1917. Un détache­ment de 250 tchék­istes s’en­ferme dans une forter­esse désaf­fec­tée et devra y soutenir un mois de siège. 

Harcelés par des troupes nom­breuses et bien équipées, sur­veil­lés par l’avi­a­tion, les rebelles parvi­en­nent pour­tant à s’emparer de Samarkand par sur­prise au début de l’an­née 1923. Le pays est alors exsangue, on y récolte 30 fois moins de coton qu’en 1916. Les paysans affamés ont préféré semer du blé.

C’est dans ce con­texte que Staline lance une cam­pagne con­tre les com­mu­nistes musul­mans, accusés de « nation­al­isme démoc­ra­tique bour­geois ». Des 16.000 mem­bres du par­ti au Turkestan, il ne restera qu’un mil­li­er env­i­ron juin 1923, Sul­tan Galiev est arrêté pour quelques semaines, et ne jouera plus aucun rôle dans le par­ti. À la fin de l’an­née, la dis­grâce frappe les Jeunes-Khiviens et les Jeune-Boukhares ; les deux « républiques pop­u­laires » sont trans­for­mées en « républiques sovié­tiques », où les com­mu­nistes gou­ver­nent seuls. « Les com­pagnons de route tem­po­raires s’ef­facent, lais­sant la place aux représen­tants véri­ta­bles du peu­ple » com­mente Staline. En jan­vi­er 1924, Khi­va est en rébel­lion ouverte, les dirigeants favor­ables aux bolcheviks doivent s’en­fuir. La pop­u­la­tion de l’oa­sis, Ouzbeks et Karakalpaks, résiste jusqu’en mai aux bom­barde­ments et au blo­cus, grâce à l’aide des nomades Turk­mènes. À Boukhara, les mol­lahs con­spirent en vain ; ils sont fusil­lés préven­tive­ment par cen­taines [[Com­men­taire de la Prav­da du 24 sep­tem­bre 1924 : « Alors que les émirs de Boukhara, quelque plats valets des Romanov qu’ils fussent, n’avaient pas osé don­ner leur con­sen­te­ment offi­ciel pour l’an­nex­ion du pays à la Russie, les mass­es pop­u­laires de Boukhara, de leur plein gré et en pleine con­science de leur respon­s­abil­ité his­torique, entrent dans la fédéra­tion sovié­tique. »]]. Les inci­dents de fron­tières se pour­suiv­ent. De mars à novem­bre 1924 on comptera 36 opéra­tions mil­i­taires d’en­ver­gure et 140 accrochages avec les bas­matchis en pays kirghize. En avril 1924, l’an­cien Gou­verne­ment général des steppes reçoit le nom de Kaza­khstan, tan­dis que le Turkestan con­serve pro­vi­soire­ment son unité. Lazare Kaganovitch avait pour­tant prévenu Moscou quelques mois plus tôt ; pour lui l’ex­is­tence d’une région sovié­tique por­tant le nom de Turkestan est la man­i­fes­ta­tion écla­tante d’une « aspi­ra­tion pan­turque qui devrait être rayée au plus tôt de la ter­mi­nolo­gie sovié­tique ». C’est ce qui sera fait en octo­bre : la province est dis­lo­quée en qua­tre républiques nationales d’im­por­tance poli­tique iné­gale. La Kirghizie devient un ter­ri­toire autonome au sein d’un grand Kaza­khstan et la Tad­jikie une république autonome inté­grée à l’Ouzbék­istan [[Kirghizie et Tad­jikie devien­dront des républiques fédérées à part entière au milieu des années 30. Le peu d’empressement à dot­er les Tad­jiks d’une représen­ta­tion poli­tique réelle­ment autonome s’ex­plique cer­taine­ment par la faib­lesse du régime dans cette région : le 4 févri­er 1925, jour de la créa­tion offi­cielle de la république, il n’y avait que 350 com­mu­nistes pour un mil­lion de Tad­jiks.]]. Les fron­tières des républiques ouzbèke, tad­jike et turk­mène ne cor­re­spon­dent guère à l’habi­tat de ces nations. À Khi­va, en Boukharie ori­en­tale et en Fer­ghana, les groupes humains sont inex­tri­ca­ble­ment mélangés et les fron­tières, arbi­traires, évolueront. On choisit finale­ment d’at­tribuer à cha­cune des trois républiques lim­itro­phes de la Fer­ghana une part de val­lée fer­tile pro­por­tion­nelle à leur population. 

Dans l’hiv­er 1924–25, Staline intro­duit une timide réforme agraire en pays musul­man, dans le but de lim­iter le pou­voir des chefs tra­di­tion­nels. La Prav­da glose : «  il faut déchaîn­er la lutte des class­es dans les pays arriérés » Mal­gré l’op­po­si­tion des com­mu­nistes locaux on s’at­taque au pou­voir religieux ; on com­mence par expro­prier les mosquées, puis on lim­ite les attri­bu­tions des tri­bunaux tra­di­tion­nels. Leur sup­pres­sion défini­tive inter­vien­dra en 1927. Des 7.290 écoles pri­maires coraniques recen­sées en 1916 au Turkestan, 250 seule­ment fonc­tion­nent encore en 1927. La laï­ci­sa­tion du sys­tème sco­laire coïn­cide avec l’élim­i­na­tion des anci­ennes langues lit­téraires com­munes à toute l’Asie cen­trale, le tatar de Kazan, le turc Tcha­gatay et le per­san, au prof­it des nou­velles langues nationales [[Cer­taines nations sont dotées d’une langue arti­fi­cielle, tels les Karakalpaks, qui s’ex­pri­maient presque tous en ouzbek. 37 % seule­ment d’en­tre eux par­leront « leur » langue en 1939. D’autres nations seront « oubliées », comme les Baloutch­es et les Haz­aras de Tad­jikie. Les 95.000 Ouigours orig­i­naires du Sin-kiang et les 21.000 Dun­gans (Chi­nois musul­mans s’ex­p­ri­mant en chi­nois Han) ne béné­ficieront d’au­cun statut avant 1953.]]. 

Si affaib­lis qu’ils soient, les bas­matchis n’a­ban­don­nent pas la lutte. Le chef Djanibek Kazi Saguin­baev con­duit une expédi­tion con­tre la ville d’Och, en Kirghizie, en mai 1927. Il ne fau­dra pas moins de 11 jours de com­bats pour en venir à bout. En octo­bre, le chef turk­mène Djounaïd Khan men­ace à nou­veau Khi­va et parvient à s’échap­per en Iran. Au print­emps suiv­ant, Chal­taï Batyr, son sec­ond, campe à nou­veau devant Tachaouz. Leur con­nais­sance du désert et leur extrême mobil­ité les rend invul­nérables. Au xve con­grès du PCUS en décem­bre 1927, les délégués d’o­rig­ine musul­mane ne sont que 1 % de la masse des congressistes…

De la collectivisation à la déstalinisation

En Asie cen­trale, la col­lec­tivi­sa­tion des ter­res démarre avec quelques mois de retard sur le reste de l’U­nion. La pro­duc­tion com­mençait à peine à retrou­ver son cours d’a­vant 1914. En 1928, la Kirghizie sort tout juste du marasme grâce à la reprise des expor­ta­tions de laine et de coton vers la Russie cen­trale, tan­dis que l’on réin­tro­duit la cul­ture de l’opi­um, pour ali­menter la Chine. L’âpreté de la lutte con­tre le « cléri­cal­isme » et la sur­veil­lance qu’ex­ige le rétab­lisse­ment du mono­pole d’É­tat sur le com­merce des grains absorbent toute l’én­ergie des dirigeants locaux. Les pre­mières ten­ta­tives de con­stituer des kolkhozes en Turk­ménistan rani­ment la guéril­la mori­bonde. Le chef bas­matchi Fouza­ïl Mak­soum har­cèle les détache­ments rouges chargés de défendre les oasis et fait exé­cuter tous les représen­tants isolés du pou­voir sovié­tique. Les canaux d’ir­ri­ga­tion sont per­pétuelle­ment sabotés et l’am­pleur des travaux de remise en état inter­dit d’en­tre­pren­dre les grands travaux pro­jetés. De 1929 à 1932, il ne se passe pas de mois sans affron­te­ments graves avec les bas­matchis. Partout ils incen­di­ent les instal­la­tions indus­trielles, volent les chevaux, rav­agent les sovkhozes et attaque­nt les postes de police isolés. Les ban­des les plus nom­breuses se réfugient pour l’hiv­er en Chine et en Afghanistan, les autres se dis­sol­vent dans la population.

Les com­mu­nistes musul­mans pensent qu’il faut tem­po­ris­er, respecter les cou­tumes locales et pari­er sur « l’ex­cep­tion­nel sens de la col­lec­tiv­ité » des peu­ples d’ Asie cen­trale. Ahmet Bay­tur­sun, min­istre de l’É­d­u­ca­tion nationale au Kaza­khstan, estime que « le peu­ple kaza­kh acceptera le com­mu­nisme sans la moin­dre dif­fi­culté, il l’adoptera même avant tous les autres peu­ples car son mode de vie tra­di­tion­nel est déjà très proche du com­mu­nisme. » Il est vrai que les Kaza­khs ont été islamisés tar­di­ve­ment, entre les xvie et xvi­iie siè­cles, qu’ils ont con­servé une con­cep­tion égal­i­taire de la société et le mépris des nomades pour les richess­es matérielles. Mais Staline n’en­tend pas laiss­er à ce peu­ple le choix de son évo­lu­tion ; l’ac­ces­sion au com­mu­nisme passe néces­saire­ment par la séden­tari­sa­tion de la pop­u­la­tion et la col­lec­tivi­sa­tion du chep­tel. À l’au­tomne 1930, Bay­tur­sun et ses amis sont qual­i­fiés de « frac­tion nation­al­iste con­tre-révo­lu­tion­naire » ; on décrète la séden­tari­sa­tion for­cée. Elle fera un mil­lion de morts, soit le quart de la pop­u­la­tion kaza­kh de l’époque… La république pos­sé­dait 40 mil­lions de mou­tons en 1929, on n’en compte plus que 5 mil­lions en 1933. La ter­reur s’in­ten­si­fie, des cen­taines de mil­liers de musul­mans sont astreints au tra­vail for­cé. Les grands canaux du Turk­ménistan et de la Fer­ghana sont creusés en un temps record. Les récal­ci­trants sont expédiés dans le Grand Nord sibérien, sur d’autres chantiers où ils lais­seront leurs os. « L’ag­gra­va­tion de la lutte des class­es » dégénère en véri­ta­ble guerre en 1931. Toute l’Asie cen­trale est passée au peigne fin par l’ar­mée rouge. En mars, l’an­cien général en chef de l’émir, Ibrahim-bek, est revenu en Tad­jikie où il est accueil­li en libéra­teur. Vain­cu en juin, il est trahi alors qu’il ten­tait de pass­er en Afghanistan et sera fusil­lé. En sep­tem­bre, le désert turk­mène est défini­tive­ment « net­toyé » ; plus de 500.000 Turk­mènes et Ouzbeks se réfugient en Iran et en Afghanistan. En novem­bre, l’ar­mée rouge entre en Chine et détru­it les bases des bas­matchis dans la haute val­lée de l’Ili [[Le roi d’Afghanistan signe alors un nou­veau traité de non-agres­sion avec l’URSS ; le dernier affron­te­ment armé en ter­ri­toire sovié­tique aura lieu en 1936.]].

En Ouzbék­istan les kolkhozes sont astreints à la mono­cul­ture du coton, et ne reçoivent de blé qu’en fonc­tion de la quan­tité livrée ; cette méth­ode per­met de mul­ti­pli­er par trois la pro­duc­tion par rap­port à 1913. Les mol­lahs et les anciens pro­prié­taires fonciers sont fusil­lés à la mitrailleuse…

En 1937, il est temps de liq­uider les com­mu­nistes locaux, tel Fayzul­lah Hod­jaev, prési­dent du con­seil des com­mis­saires du peu­ple d’Ouzbék­istan. Cette année-là, 80 % des chefs bolcheviks kaza­khs, ouzbeks et azéris vont dis­paraître. En même temps, on déclenche une grande cam­pagne de fer­me­ture des mosquées : « à la demande des tra­vailleurs » elles sont trans­for­mées en clubs, ciné­mas, etc. En 1917, on comp­tait en Russie 26.279 mosquées et plus de 45.000 servi­teurs du culte (mol­lahs, imams, muezzins) ; en 1942 il n’y a plus que 1.312 mosquées ouvertes au culte.

À la veille de la guerre, Moscou s’avise brusque­ment de l’in­flu­ence qu’ex­erce l’in­tel­li­gentsia d’Is­tan­bul sur les pop­u­la­tions tur­coph­o­nes de l’URSS. On s’empresse donc de rem­plac­er l’al­pha­bet latin, intro­duit 12 ans plus tôt, par l’al­pha­bet cyrillique.

La « grande guerre patri­o­tique » va offrir enfin un répit aux peu­ples musul­mans ; comme partout ailleurs en Union sovié­tique, l’of­fen­sive con­tre la reli­gion est stop­pée. Recon­nais­sant, le haut clergé appelle tous les musul­mans à lut­ter con­tre le fas­cisme. L’Asie cen­trale devient une terre d’ex­il, on y expédie les intel­lectuels « cos­mopo­lites » et les petits peu­ples punis.

Une nou­velle croisade con­tre la cul­ture turque démarre en 1949. Staline dénie tout car­ac­tère « social­iste et pro­gres­siste » aux cul­tures nationales, sym­bol­es d’un passé d’an­tag­o­nismes entre les peu­ples slaves et asi­a­tiques. Les héros nationaux coupables d’avoir voulu sous­traire leur pays à la béné­fique influ­ence de l’Em­pire russe sont ban­nis, leurs noms sont rayés des manuels sco­laires. Cette cam­pagne cul­mine en 1952 avec l’in­ter­dic­tion des épopées nationales, taxées de « cléri­cal­isme » et qui, par leur « glo­ri­fi­ca­tion des guer­res d’a­gres­sion », con­stituent un « obsta­cle à l’ami­tié des peu­ples » [[Le Dede-Korkut azéri, et sa vari­ante turk­mène Korkut-Ata, sortes de chan­sons de geste du xie siè­cle qui con­tent les luttes des nomades turcs con­tre leurs voisins, furent inter­dits. Les épopées kaza­khs, kirghizes et ouzbèkes, plus tar­dives, furent jugées coupables de don­ner une mau­vaise image des peu­ples-amis chi­nois et mon­gols.]]. Les lycéens azéris, turk­mènes et ouzbeks sont priés d’é­tudi­er les Bylines et le Dit d’Ig­or, épopées médié­vales russ­es con­tant les méfaits des infidèles tur­co-tatars et la glo­rieuse résis­tance des Slaves, dont Staline affirme qu’elles sont « d’essence prolétarienne ».

L’ère du développement économique

Ce n’est qu’au milieu des années cinquante que les dirigeants sovié­tiques vont entre­pren­dre d’in­dus­tri­alis­er les républiques d’Asie cen­trale. Il est temps d’en finir avec ce qu’ils appel­lent eux-mêmes le « car­ac­tère typ­ique­ment colo­nial­iste de la dic­tature du pro­lé­tari­at au Turkestan », et de créer un pro­lé­tari­at ouvri­er de souche musul­mane, dont ils affectent de croire qu’il sera un sou­tien pour le régime. Staline avait déjà fait achev­er la con­struc­tion du chemin de fer Turk­sib, qui relie Novosi­birsk à Tachkent, et mobil­isé des cen­taines de mil­liers de paysans pour percer de gigan­tesques canaux d’ir­ri­ga­tion [[Canal de la Fer­ghana, 270 km. Canal de dou­ble­ment de l’Amou-Daria sur 250 km. Canal du Karak­oum, achevé récem­ment, qui part de l’Amou-Daria, au sud de Ker­ki, pour rejoin­dre la mer Caspi­enne sur plus de 1.100 km. Il est la riv­ière arti­fi­cielle la plus longue du monde.]]. La mise en valeur de nou­velles ter­res arables va occu­per exclu­sive­ment une main-d’œu­vre habituée aux con­di­tions cli­ma­tiques, née sur place, et entraîn­era une immi­gra­tion locale vers les zones irriguées, notam­ment l’Ouzbék­istan où afflu­ent Kaza­khs et Kirghizes. L’im­plan­ta­tion d’une indus­trie mod­erne néces­site par con­tre, aux yeux des autorités, l’ex­pédi­tion en Asie cen­trale d’une main-d’œu­vre d’o­rig­ine européenne, habituée à la vie en usine. De sorte qu’à la fin des années soix­ante, 51 % seule­ment de la pop­u­la­tion urbaine est d’o­rig­ine musul­mane. Craig­nant sans doute qu’un trop grand isole­ment eth­nique ne débouche sur des vel­léités de séces­sion, Moscou veille à européanis­er le plus pos­si­ble les cap­i­tales des républiques asi­a­tiques. Les Européens devi­en­nent majori­taires à Achkhabad (64 %), Alma-Ata (82 %), Froun­ze (84 %) et Tachkent (57 %). Ces villes aux artères rec­tilignes et aux build­ings stan­dards n’ont rien de com­mun avec Boukhara, Khi­va et Samarkand, longtemps lais­sées pour compte et vouées aujour­d’hui au tourisme. Avec « l’élan vers les ter­res vierges » de la péri­ode 1959–1962 le Kaza­khstan septen­tri­on­al s’eu­ropéanise davan­tage ; les nou­veaux colons, venus pour défrich­er le tch­er­nozioums (« ter­res noires »), sont des pio­nniers sans attach­es et vivent dans des « agro-villes » sur une terre entière­ment étatisée.

La volon­té de rentabilis­er au max­i­mum les poten­tial­ités des divers­es régions, pour mieux tay­loris­er l’a­gri­cul­ture, va instau­r­er une « divi­sion social­iste du tra­vail » entre les républiques d’Asie cen­trale. L’Ouzbék­istan sera spé­cial­isé dans la cul­ture du coton [[On y récolte les ⅔ de la pro­duc­tion sovié­tique. Grâce à l’Asie cen­trale l’URSS pro­duirait aujour­d’hui presque deux fois plus de coton que la Chine. Une grande par­tie de cette récolte est trans­for­mée en Europe de l’Est, notam­ment en Pologne.]] ; le Turk­ménistan dans l’ex­trac­tion du gaz naturel et les peaux d’As­trakan ; la Kirghizie dans l’ex­trac­tion du char­bon et les cul­tures fruitières ; le Kaza­khstan dans le four­rage (la luzerne surtout), la laine et les céréales. Cette divi­sion des tâch­es oblige à de gigan­tesques échanges entre républiques, dans des con­di­tions cli­ma­tiques dif­fi­ciles et sur des mil­liers de kilo­mètres, provo­quant un gâchis monstrueux.

La sco­lar­i­sa­tion mas­sive des enfants musul­mans com­mence à porter ses fruits ; on voit appa­raître une intel­li­gentsia tech­ni­ci­enne de haut niveau. Cepen­dant, cette élite ne sem­ble guère ten­tée par la col­lab­o­ra­tion avec le sys­tème : le nom­bre des « nationaux » dans les par­tis com­mu­nistes des républiques musul­manes reste plus faible que partout ailleurs. Peu attirés par la vie des grandes métrop­o­les, les musul­mans restent des « peu­ples kolkhoziens » [[Peu­ples défi­nis comme « kolkhoziens » : Musul­mans (Kirghizes et Tad­jiks en tête), Mol­dav­es, Litu­aniens… Peu­ples « ouvri­ers et intel­lectuels » : Juifs, Estoniens, Arméniens, Let­tons, etc.]]. 

Dans les années 1966–1978, qui voient l’ex­ac­er­ba­tion du con­flit avec la Chine, les dirigeants sovié­tiques sem­blent avoir freiné l’es­sor de l’in­dus­trie lourde dans les ter­ri­toires con­testés et sus­cep­ti­bles de s’u­nir poli­tique­ment au monde de l’Ori­ent, alors qu’ils redou­blaient d’ef­forts pour équiper et défendre la Sibérie, bien plus rus­si­fiée. Aujour­d’hui par con­tre, alors que la pres­sion de la Chine se relâche et qu’un chô­mage mas­sif men­ace de désta­bilis­er une Asie cen­trale dont les pop­u­la­tions, attachées à leurs pays, refusent de s’ex­pa­tri­er pour tra­vailler en zone urbaine de civil­i­sa­tion slave, les cinq républiques sont dotées d’équipements indus­triels mod­ernes. Leur inté­gra­tion dans la sphère économique sovié­tique est accélérée.

[/V. Sanine/]