La Presse Anarchiste

Réflexions après-coup

— Com­ment expliquez-vous que la Roumanie de l’après-Ceaus­es­cu ait con­nu de pareils déra­pages ? En quoi la démoc­ra­tie est-elle plus dif­fi­cile à faire naître en Roumanie que dans d’autres pays de l’Est, tels que la Hon­grie, la Tché­coslo­vaquie ou la Pologne ?

— Votre ques­tion se réfère en fait au prob­lème de l’o­rig­i­nal­ité actuelle de la Roumanie par rap­port aux autres pays de l’Est, une orig­i­nal­ité qui, mal­heureuse­ment, nous dis­tingue néga­tive­ment. Cette orig­i­nal­ité tient à trois élé­ments. En pre­mier lieu, en Roumanie, à la dif­férence de ce qui s’est pro­duit dans les autres pays de l’Est européen, le par­ti com­mu­niste a dis­paru du jour au lende­main. Mais sa dis­pari­tion formelle ne s’est pas accom­pa­g­née de la sor­tie de la scène poli­tique de toute la nomen­klatu­ra, ni des per­son­nes qui avaient joué un rôle act­if tout au long de ces quar­ante-cinq années d’hor­reur total­i­taire com­mu­niste. Au con­traire : des fig­ures de deux­ième rang de cette nomen­klatu­ra, d’autres issues de la péri­ode ini­tiale stal­in­iste et réap­parues aujour­d’hui, enfin des activistes régionaux du par­ti, ont con­tin­ué à peu­pler la scène poli­tique, groupés sous une autre éti­quette, celle du Front du salut nation­al. En même temps qu’eux, sont restés inchangés aus­si bien les sché­mas men­taux, les méth­odes util­isées dans la lutte poli­tique, la langue, les struc­tures sociales. La dis­pari­tion du par­ti com­mu­niste en tant que tel a ain­si eu, para­doxale­ment, une fonc­tion néga­tive, puisqu’elle a per­mis la nais­sance d’un phénomène de masquage qui a dérouté et induit en erreur une grande par­tie de la pop­u­la­tion. Aujour­d’hui encore, la plu­part des gens atten­dent que la société roumaine soit guérie des com­mu­nistes dis­parus comme par mir­a­cle der­rière le rideau de fumée qui a nom FSN. Il suf­fit de lire la presse offi­cielle, Ade­varul [la vérité] — l’an­cien Scîn­teia) — ou l’or­gane du Front, Azi [aujour­d’hui], pour voir com­ment les mêmes jour­nal­istes, ceux-là même qui se sont souil­lés au ser­vice du « ceau­sisme », utilisent aujour­d’hui des sché­mas idéologiques iden­tiques, la même manière de déna­tur­er la réal­ité, la même rhé­torique fondée sur le procès d’in­ten­tion, la vio­lence ver­bale, les men­aces et l’inci­ta­tion à la vio­lence. Or c’est bien cela qui con­stitue le signe de l’ex­is­tence du com­mu­nisme et non pas l’ab­sence ou la présence du mot « com­mu­niste ». Nous vivons un com­mu­nisme d’in­er­tie ou ago­nisant qui s’ef­force de se dis­simuler à l’aide d’opéra­tions cos­mé­tiques. Reste la ques­tion : dans quelle mesure des hommes dont les réflex­es et la cul­ture démoc­ra­tique sont nuls peu­vent-ils être capa­bles de con­stru­ire une démoc­ra­tie authentique ?

En deux­ième lieu, dans la Roumanie de Ceaus­es­cu et à la dif­férence des autres pays de l’Est européen, le noy­au d’une oppo­si­tion sys­té­ma­tique n’a pas pu pren­dre corps. Ce qui en Pologne, en Tché­coslo­vaquie ou en Hon­grie a mis vingt ans à se con­stituer pro­gres­sive­ment, vient à peine, en Roumanie, de naître. La Roumanie a sans doute été le seul pays de l’Est dans lequel, pra­tique­ment, aucune forme artic­ulée de « samiz­dat » n’a pu sur­gir et dans lequel toute voix protes­tataire s’est trou­vée bâil­lon­née ou isolée avant qu’un mou­ve­ment puisse se dévelop­per autour d’elle. La force répres­sive du régime Ceaus­es­cu a été immense, mais elle ne s’est pas appuyée seule­ment sur la qua­si-pas­siv­ité du peu­ple romain. Elle a reposé aus­si sur la légèreté avec laque­lle l’Oc­ci­dent s’est empressé de faire de Ceaus­es­cu, des années durant, une fig­ure lumineuse et non con­formiste du bloc de l’Est. Con­traire­ment à ce qui se pas­sait dans les autres pays, la Roumanie souf­frait du hand­i­cap de devoir com­bat­tre un adver­saire intérieur fréné­tique­ment applau­di à l’ex­térieur. L’Oc­ci­dent devrait peut-être un peu moins s’é­ton­ner aujour­d’hui des déra­pages de la démoc­ra­tie roumaine : ils pren­nent aus­si leur source dans une péri­ode pas si loin­taine, celle où la cré­tin­i­sa­tion du peu­ple roumain se per­pé­trait sous le regard plein de respect, de com­préhen­sion, voire d’ad­mi­ra­tion jeté sur celui qui dégradait, avec une per­sévérance sans précé­dent, l’être moral de tout un peuple.

Enfin, après une si longue et glo­rieuse dom­i­na­tion, il n’y a rien d’é­ton­nant à ce que, con­traire­ment aux autres pays de l’Est, la Roumanie n’ait pas exploité, après la révolte de décem­bre 1989, le cap­i­tal de moral­ité préservé par une poignée de dis­si­dents et par ceux qui ont refusé toute col­lab­o­ra­tion avec le pou­voir. Une renais­sance morale de la Roumanie ne peut pas s’ac­com­plir aus­si longtemps que ceux qui ont risqué leur vie sous Ceaus­es­cu (Paul Goma, Doina Cornea, Dan Petres­cu) ou que les prin­ci­paux intel­lectuels human­istes du pays qui se sont dis­tin­gués par leur hon­nêteté et par l’au­then­tic­ité de leur pen­sée démoc­ra­tique, se trou­vent quo­ti­di­en­nement calom­niés dans la presse offi­cielle et « démasqués » en tant que « fas­cistes » et « traîtres à la patrie ». Autre­fois, ils risquaient la con­fronta­tion directe avec la Secu­ri­tate, aujour­d’hui, ils la risquent par l’in­ter­mé­di­aire de la « descente des mineurs » ou par la provo­ca­tion à l’« oppro­bre publique ». Le para­doxe de la sit­u­a­tion dans laque­lle nous nous trou­vons, c’est pré­cisé­ment que le cap­i­tal de pureté du peu­ple roumain, les dis­si­dents d’hi­er, l’in­tel­li­gentsia pro­gres­siste, les étu­di­ants et les jeunes qui ont affron­té les balles en décem­bre 1989 à Timisoara et à Bucarest, se trou­vent actuelle­ment salis, mis en accu­sa­tion et, en aucun cas, pro­mus ou util­isés. La tra­di­tion se per­pétue, en ce sens que l’op­po­si­tion n’est tou­jours pas con­sid­érée comme une com­posante inévitable de la démoc­ra­tie mais comme un fac­teur de désta­bil­i­sa­tion du pays.

— Quel rôle jouent, dans le cadre de l’op­po­si­tion, les autres par­tis politiques ?

— Un rôle min­ime, qua­si déco­ratif. Il y a quelques raisons à cette situation.

D’abord, le Front est par­ti dans la cam­pagne élec­torale avec un net avan­tage, en se présen­tant à l’opin­ion publique, à tra­vers ses fig­ures les plus représen­ta­tives, comme étant l’é­ma­na­tion directe de la révo­lu­tion. Les change­ments qui se sont pro­duits au cours des pre­miers jours et qui ont mar­qué la rup­ture avec la péri­ode antérieure se sont trou­vés liés, dans l’e­sprit des gens, au Front et à ses pro­tag­o­nistes. Ini­tiale­ment, le Front s’est déclaré comme étant une sim­ple for­ma­tion de tran­si­tion dont le prin­ci­pal rôle était de pré­par­er, de la meilleure manière pos­si­ble, le ter­rain à la tenue d’élec­tions, et cela sans y par­ticiper lui-même. Ce fut la pre­mière tromperie impor­tante. Moins d’un mois après cette déc­la­ra­tion, le Front s’est en fait trans­for­mé en un par­ti sans iden­tité pré­cise ; il a occupé 50 % des places au Par­lement pro­vi­soire (CPUN), les 50 % restant étant attribués à une pous­sière de par­tis sur­gis du jour au lende­main, en majorité non sig­ni­fi­cat­ifs ou sim­ples satel­lites de ce même Front. Et, con­traire­ment à ce qu’il avait déclaré en décem­bre, celui-ci est entré dans la com­péti­tion élec­torale en exploitant à fond son aura d’« éma­na­tion révo­lu­tion­naire » ain­si que la pop­u­lar­ité qu’il avait acquise en accor­dant dès le début une série de lib­ertés poli­tiques que n’im­porte quelle for­ma­tion de tran­si­tion aurait été obligé de promouvoir.

En deux­ième lieu, les autres par­tis poli­tiques — appa­rais­sant de toute façon dans une société déstruc­turée, et n’ayant plus aucun cor­re­spon­dant clair dans telle ou telle couche de la pop­u­la­tion (à quoi, par exem­ple, le Par­ti libéral peut-il aujour­d’hui se référ­er, dans une société où la petite et moyenne bour­geoisie ont pra­tique­ment dis­paru ?) — se sont trou­vés net­te­ment hand­i­capés tout au long de la cam­pagne élec­torale. Même si ces élec­tions n’ont pas été fal­si­fiées en elles-mêmes, elles ont été faussées par une cam­pagne dans laque­lle tout le poten­tiel de pro­pa­gande tra­di­tion­nelle (télévi­sion, anciens activistes) ain­si que les procédés util­isés (dés­in­for­ma­tion, intox­i­ca­tion, dévas­ta­tion des sièges des par­tis, mobil­i­sa­tion de la pop­u­la­tion locale con­tre les représen­tants des autres par­tis) — ont joué un rôle décisif pour la vic­toire écras­ante du Front.

En dernier lieu, les prin­ci­paux par­tis d’op­po­si­tion — le Par­ti nation­al paysan (PNT) et le Par­ti nation­al libéral (PNL) — ont fait preuve d’un com­porte­ment lam­en­ta­ble, tant pen­dant la cam­pagne élec­torale qu’après les élec­tions. Leur pre­mière erreur — qui a don­né un immense atout à Ion Ili­es­cu — a con­sisté en la désig­na­tion pour l’élec­tion prési­den­tielle de deux can­di­dats, Radu Câm­peanu et Ion Ratiu, venus de l’ex­il et qui se rendaient ain­si coupables aux yeux de la pop­u­la­tion de n’avoir pas partagé avec elle toute la gamme des mis­ères matérielles (le froid, les queues, le « saucis­son de soja », etc.). Tous deux — per­son­nal­ités médiocres et van­i­teuses — ont accep­té la comédie de la cam­pagne élec­torale, les mau­vais traite­ments aux­quels ont été soumis leurs agents élec­toraux, le main­tien sys­té­ma­tique de la pop­u­la­tion dans un état d’ig­no­rance poli­tique. Et, en se présen­tant dans de telles con­di­tions aux élec­tions, ils ont accep­té d’at­tester de la légitim­ité d’un acte con­testable dans ses prémiss­es mêmes. À l’heure actuelle, ils se sat­is­font des places qu’ils occu­pent au Par­lement et au Sénat et ils se sont lim­ités à affirmer, quelques jours après la venue des mineurs à Bucarest, leur foi dans l’évo­lu­tion démoc­ra­tique de la Roumanie.

Ain­si, le PNL et le PNT appa­rais­sent-ils aujour­d’hui comme des for­ma­tions poli­tiques fan­toma­tiques. Ils essaient vaine­ment de récupér­er une tra­di­tion dans une société qui n’a plus rien de com­mun avec cette société d’a­vant-guerre qui leur avait, naturelle­ment, don­né nais­sance. Leur direc­tion est com­posée de gens âgés qui com­pren­nent la poli­tique en ter­mes de revanche his­torique, comme répa­ra­tion des injus­tices com­mis­es au cours des élec­tions fal­si­fiées de 1946. Non seule­ment la société roumaine ne se trou­ve plus au même point mais la recon­sti­tu­tion d’une con­ti­nu­ité dans cette lignée s’avère tout à fait impos­si­ble : comme je le dis­ais, les struc­tures d’une véri­ta­ble oppo­si­tion poli­tique com­men­cent à peine à émerg­er à tra­vers l’ap­pari­tion de for­ma­tions qui pour­raient être capa­bles de rassem­bler toutes les ten­dances anti­to­tal­i­taires du moment.

— Vous dites que le pou­voir n’est plus le même qu’au­par­a­vant, que l’op­po­si­tion peut quand même s’ex­primer. S’il n’est plus ques­tion d’un régime com­mu­niste, com­ment définiriez-vous le régime actue l ? Com­ment définis­sez-vous le Front ? Sur qui s’ap­puie-t-il ? Qu’est-ce qui fait sa force ?

— Comme dans n’im­porte quel régime de tran­si­tion, on a affaire à un mélange d’élé­ments hérités et nou­veaux. Aus­si longtemps que n’au­ra pas lieu en Roumanie un procès du com­mu­nisme — un procès cul­turel, ce sys­tème qui a per­mis l’ex­is­tence d’un Ceaus­es­cu, celui-ci n’é­tant qu’un pro­duit, d’une excep­tion­nelle per­ver­sité, de ce sys­tème, le risque de con­naître un régime aux com­porte­ments néo-total­i­taires demeure présent. Le Front n’est pas, en fait, un par­ti : il n’a ni doc­trine, ni struc­ture ferme. Il est plutôt le lieu où se sont regroupés, après qu’ait été écartée la gar­ni­ture supérieure de la nomen­klatu­ra, les « anges déchus » de l’an­cien régime (I. Ili­es­cu en est un), ceux qui ont peur de per­dre leurs priv­ilèges, tels les représen­tants d’une généra­tion plus jeune dont les ambi­tions de réus­site sociale et de pou­voir n’avaient pas été sat­is­faites sous Ceaus­es­cu (ceux qu’on appelle les « jeunes loups », prêts à s’af­firmer poli­tique­ment sous n’im­porte quel régime et dont bon nom­bre sont les enfants de l’an­ci­enne nomen­klatu­ra). La force du Front se fonde d’abord sur l’as­sim­i­la­tion des vieilles struc­tures du pou­voir : une par­tie con­sid­érable de la Secu­ri­tate ; les struc­tures admin­is­tra­tives régionales, au sein desquelles les activistes spé­cial­isés dans la manip­u­la­tion de l’opin­ion jouent un rôle décisif ; la télévi­sion. Ensuite, et de manière déter­mi­nante, sur l’ig­no­rance, la dés­in­for­ma­tion de la majorité de la pop­u­la­tion, encore dis­posée à se laiss­er séduire par la force mag­ique du verbe dém­a­gogique et dénuée de tout sys­tème de référence véri­ta­ble qui lui per­me­tte d’éla­bor­er par elle-même un juge­ment sur sa pro­pre situation.

Imag­inez-vous un pays, isolé depuis quar­ante-cinq ans à la fois de son pro­pre passé et du reste du monde. Il n’a de notions claires ni sur le cap­i­tal­isme, ni sur ce que peut sig­ni­fi­er pri­vati­sa­tion, marché libre, sépa­ra­tion des pou­voirs, etc. Dans un pre­mier temps, parce qu’il n’a encore ni iden­tité, ni volon­té pro­pre, il peut aisé­ment se laiss­er sub­juguer par le dis­cours séduisant du pou­voir. Le Front n’a vécu jusqu’à présent que sur un cap­i­tal d’en­t­hou­si­asme post révo­lu­tion­naire et, en dehors de procla­ma­tions d’in­ten­tions, des quelques remaniements sociopoli­tiques qui s’im­po­saient et de l’é­ta­lage de procédés néo-stal­in­iens dans la manière d’ex­ercer le pou­voir, il n’a encore rien démontré.

Il serait cepen­dant erroné d’en déduire que rien n’a changé en Roumanie. Je ne me réfère pas à des change­ments formels tel ce pseu­do-mul­ti­par­tisme, dans lequel l’ex­is­tence d’une pous­sière de par­tis poli­tiques insignifi­ants, au poids infime dans la struc­ture par­lemen­taire, ne fait que mas­quer un nou­veau type de mono­lithisme poli­tique) mais à des mod­i­fi­ca­tions apparues au niveau des atti­tudes sociales. Les ouvri­ers de Bucarest qui refusent de pren­dre en con­sid­éra­tion l’ap­pel du prési­dent Ili­es­cu à la répres­sion des étu­di­ants, les syn­di­cats de cheminots qui pren­nent par­ti en faveur de l’ingénieur qui a ten­té de sabot­er le trans­port illé­gal des mineurs vers Bucarest pen­dant la nuit du 13 au 14 juin, le Comité de démoc­ra­ti­sa­tion de l’ar­mée, l’Al­liance de Timisoara, les ligues des étu­di­ants, la cen­taine de mil­liers de per­son­nes qui ont man­i­festé le 13 juil­let dans les rues de la cap­i­tale en deman­dant la libéra­tion de Mar­i­an Munteanu et des autres per­son­nes arbi­traire­ment arrêtées un mois aupar­a­vant, enfin la vigueur de la presse libre, tout ceci représente les élé­ments au sein desquels va naître la société civile roumaine, élé­ments infin­i­ment plus impor­tants que, dis­ons, la démo­li­tion de la stat­ue de Lénine, qui peut tou­jours être réduite à un geste ten­ant à la rhé­torique hyp­ocrite du pouvoir.

Par con­séquent, si nous avons affaire dans ce pays à un régime sans aucun doute car­ac­térisé par des ten­dances néo­to­tal­i­taires, un régime qui prône une démoc­ra­tie qu’il est inca­pable de réalis­er, il ne faut pas pour autant oubli­er que désor­mais ce régime fonc­tionne dans le cadre d’une société qui est en train de s’ou­vrir et dont rien ne pour­ra plus, dans l’actuel con­texte inter­na­tion­al, empêch­er qu’elle ne s’ou­vre. Le Front a gag­né les élec­tions à l’in­térieur, en cul­ti­vant et en main­tenant l’ig­no­rance, et, ce qui est peut-être le plus grave, il s’est aliéné la jeunesse étu­di­ante et la majeure par­tie des intel­lectuels human­istes. Il passe par une véri­ta­ble crise de con­fi­ance qui ne fera que s’ag­graver au fur et à mesure que le mécon­tente­ment dû à la sit­u­a­tion économique désas­treuse et les aspi­ra­tions bafouées com­menceront à se faire entendre.

— Selon vous, quelle devrait être l’at­ti­tude de l’Oc­ci­dent face à l’actuel gou­verne­ment roumain et à l’é­gard de la Roumanie en général ?

— Il est clair qu’au­jour­d’hui aucun pays de l’Est européen n’est en mesure de dépass­er le désas­tre économique qu’a engen­dré l’u­topie com­mu­niste sans une assis­tance intel­li­gente et de longue durée de la part de l’Oc­ci­dent. Ce con­stat est par­ti­c­ulière­ment évi­dent dans le cas de la Roumanie où la col­lec­tivi­sa­tion totale de l’a­gri­cul­ture et l’in­dus­tri­al­i­sa­tion irra­tionnelle ont provo­qué de véri­ta­bles rav­ages. Mais en quoi peut con­sis­ter une assis­tance « intel­li­gente » ? On entend générale­ment par là le fait de pos­er cer­taines con­di­tions à l’aide économique. Or le fait de met­tre des con­di­tions à l’as­sis­tance peut ne vis­er que les effets, sans touch­er aux caus­es. Une aide, pour être effi­cace, doit tomber sur un ter­rain qui puisse réelle­ment la recevoir et la met­tre en valeur. Un tel ter­rain existe-t-il en Roumanie ? Au cours de la cam­pagne élec­torale, le Front a lancé le slo­gan : « Nous ne ven­dons pas notre pays », dans le but de porter atteinte aux par­tis qui soute­naient une for­mule rad­i­cale de pri­vati­sa­tion. Le Front a ain­si spéculé, dans la lutte poli­tique, sur la peur, peur du change­ment, du nou­veau, de l’in­con­nu et, ce faisant, il a blo­qué les mécan­ismes psy­chologiques favor­ables au renou­velle­ment et à l’ou­ver­ture à l’é­conomie de marché.

En quoi peut bien con­sis­ter l’aide accordée à un pays dont les dirigeants affir­ment d’un côté leur volon­té de change­ment et de l’autre cul­tivent par tous les moyens l’in­hi­bi­tion de la pop­u­la­tion face toute mod­i­fi­ca­tion rad­i­cale ? Une aide peut-elle être val­able­ment apportée sans garantie aucune de son efficacité ?

Par ailleurs, il est nor­mal que toute assis­tance soit précédée d’une recherche com­mune de cer­taines solu­tions opti­males. Si la Roumanie veut réap­pren­dre l’é­conomie de marché, il est naturel qu’elle fasse appel non seule­ment à la force économique de l’Oc­ci­dent (les crédits) mais aus­si à sa com­pé­tence dans le domaine de l’é­conomie libre, de l’in­vestisse­ment, du man­age­ment et du mar­ket­ing. La prospec­tion, les mis­sions d’ex­per­tis­es, le con­seil pro­fes­sion­nel sont des élé­ments essen­tiels de la coopéra­tion et de l’as­sis­tance, et cela peut se réalis­er à tout moment sous la forme de com­mis­sions mixtes de spé­cial­istes. L’ex­is­tence de telles com­mis­sions garan­ti­rait l’ef­fi­cac­ité des aides accordées et évit­erait la répéti­tion du scé­nario qui s’est pro­duit du temps de Ceaus­es­cu, lorsque ces aides on été gaspillées bête­ment ou encore sont dev­enues des instru­ments au ser­vice de la con­sol­i­da­tion d’un pou­voir agis­sant con­tre la pop­u­la­tion du pays.

Enfin, les sanc­tions pris­es pour répli­quer aux déra­pages anti­dé­moc­ra­tiques du pou­voir ne doivent pas affecter la con­ti­nu­ité de l’aide accordée aux élé­ments jouant en faveur de l’ou­ver­ture de la société, c’est-à-dire, à tout ce qui appa­raît comme les ger­mes d’une future société civile mature. L’as­sis­tance matérielle fournie à la presse et aux édi­tions libres : typogra­phie, sou­tien à une chaîne de télévi­sion indépen­dante, bours­es uni­ver­si­taires, lycées français, anglais, ital­ien ou con­tacts avec des syn­di­cats indépen­dants, pour­suite de l’opéra­tion Vil­lages roumains, assis­tance juridique dans les cas de vio­la­tion grave des droits de l’homme — tout ceci doit devenir les points forts d’une atti­tude con­stante de pays occi­den­taux par rap­port à ce pays. La per­pé­tu­a­tion de l’isole­ment dans lequel nous avons vécu pen­dant des décen­nies nous serait véri­ta­ble­ment fatale. Et peut-être que l’aide la plus impor­tante que pour­rait nous offrir l’Oc­ci­dent, c’est juste­ment la destruc­tion du mur de dés­in­for­ma­tion. Afin que nous n’ou­blions pas que l’en­tre­tien de l’ig­no­rance, le sophisme, le men­songe, la dénat­u­ra­tion de la réal­ité — bref, l’at­ten­tat per­pétré con­tre l’e­sprit et la con­science a été l’arme la plus ter­ri­ble du communisme.

— Finale­ment, vous con­sid­érez-vous comme un dissident ?

— Oh non ! Je n’avais pas le courage, sous Ceaus­es­cu, de le devenir. Je croy­ais à l’époque que pub­li­er des livres, propager la cul­ture occi­den­tale était plus effi­cace. J’ai con­tribué ain­si à une amélio­ra­tion, certes peu vis­i­ble, dans le domaine de la psy­cholo­gie sociale. Mais aujour­d’hui, nous nous trou­vons dans une société tout de même ouverte. Le fait de se taire serait car­ré­ment crim­inel. Par­ler ouverte­ment aujour­d’hui a une effi­cac­ité cer­taine. L’im­pact des dis­si­dents était faible en rai­son de la très forte intox­i­ca­tion due à la pro­pa­gande officielle.

Main­tenant, je ne me con­sid­ère pas non plus comme un dis­si­dent. La dis­si­dence n’a un sens que par rap­port à un cadre fer­mé. Aujour­d’hui, il n’y a pas de dis­si­dence dans les pays de l’Est, il n’y a qu’une oppo­si­tion, même si, en Roumanie, les risques sont plus grands.

[/Gabriel Liiceanu

Pro­pos recueil­lis en juil­let 1990, à Bucarest,

par Mih­nea Berindei

et traduits du roumain par Anne Planche/]