La Presse Anarchiste

Ceausescu et le peuple, une visite de travail

Sur les ter­rains de la coopéra­tive agri­cole Ver­esti, du dis­trict Sucea­va, au nord de la Mol­davie, descen­dent du ciel un jour de dimanche 1988 deux héli­cop­tères. La local­ité n’é­tait pas prévue dans l’it­inéraire de la vis­ite, mais, comme partout, dans ce dis­trict les gens ont été tous mobil­isés à leur poste de tra­vail, et ceux qui se trou­vaient en con­gé rap­pelés d’ur­gence. Le prési­dent Nico­lae Ceaus­es­cu veut inspecter les champs de pommes de terre. Habil­lé en cos­tume de sport, sans cra­vate et por­tant ou non sa cas­quette pro­lé­taire, il se dis­tingue facile­ment des mem­bres de la suite, tenus stricte­ment au cos­tume-cra­vate ou, pour les officiers, à l’u­ni­forme de parade. Si je peux m’imag­in­er facile­ment la scène, sans y avoir par­ticipé, c’est parce qu’elle a toutes les chances de ressem­bler à d’autres, retrans­mis­es à la télé ou repro­duites sur les tableaux de l’i­cono­gra­phie offi­cielle : le prési­dent dans les champs en train de par­ler aux paysans et d’indi­quer de la main le sens des travaux à suiv­re ; der­rière lui, des col­lab­o­ra­teurs atten­tifs par­mi lesquels on peut dis­tinguer le pro­fil de sa femme ou de son fils ; à côté, un tracteur prêt à repren­dre le labourage. Dans sa suite, le min­istre ou le vice-min­istre de l’A­gri­cul­ture, le pre­mier secré­taire du dis­trict, un offici­er qui porte une bal­ance : on déterre des pieds de pommes de terre et on les pèse pour estimer la pro­duc­tion à l’hectare. Dans les champs de maïs tout autour, les gardes du corps cachés sur­veil­lent les lieux.

L’ingénieur agronome qui me racon­te la scène dit que l’es­ti­ma­tion de la pro­duc­tion a été plutôt cor­recte et que l’indice établi aurait pu être plus élevé, mais que les autres coopéra­tives du dis­trict les avaient déjà accusés de faire mon­ter les chiffres du plan. C’est vrai, ils ont eu peur, mais finale­ment tout c’est bien passé par rap­port à d’autres vis­ites, dont celles du pre­mier secré­taire du dis­trict : celui-là est un « dur », tous se cachent quand il vient, préférant rester trois heures enfer­més dans les toi­lettes ou dans un gre­nier que par­ler avec lui.

La vis­ite de tra­vail à Ver­esti a été brève : Ceaus­es­cu devait pass­er pen­dant une dizaine de jours par huit dis­tricts, c’est-à-dire presque l’ensem­ble de la Mol­davie. Le pays était devenu au cours des vingt-cinq dernières années ce qu’un des auteurs de son culte appelait « le cab­i­net de tra­vail du prési­dent ». Le rôle de ces vis­ites était autant poli­tique qu’é­conomique : tenir l’ap­pareil jusqu’à la base sous con­trôle direct et per­ma­nent et mon­tr­er à la pop­u­la­tion sa vig­i­lance pater­nelle. C’est pour cette rai­son que l’on peut déduire du rit­uel stricte­ment observé de ces vis­ites des élé­ments essen­tiels pour la com­préhen­sion du fonc­tion­nement du champ du pou­voir. Le fait que le chef de l’É­tat veuille estimer per­son­nelle­ment la pro­duc­tion d’une coopéra­tive, d’un dis­trict ou d’une région prou­ve qu’il a de fortes raisons de se méfi­er des rap­ports qui lui sont présen­tés par voie admin­is­tra­tive, qu’il se sent trompé ou volé, et que le prin­ci­pal but de ces vis­ites était de con­trôler les contrôleurs.

Les ruses du « petit bâtard de la vieille garde stalinienne »

Le car­ac­tère vio­lent des rap­ports économiques dans la Roumanie des années 80 résul­tait pour une grande part de l’im­pos­si­bil­ité de l’ap­pareil cen­tral de main­tenir sous con­trôle l’ensem­ble des mécan­ismes de pro­duc­tion. Pour ceux qui ont étudié le mod­èle économique du social­isme dans sa ver­sion com­mu­niste, la crise du sys­tème a été l’ef­fet des con­tra­dic­tions entre, d’une part, un pou­voir cen­tral enclin à max­imiser sa capac­ité de redis­tri­b­u­tion ou d’al­lo­ca­tion des ressources, assur­ant ain­si une crois­sance per­ma­nente du vol­ume des moyens économiques (pour les grands investisse­ments dans l’in­dus­trie lourde ou encore les con­struc­tions « pharaoniques ») et, d’autre part, les « con­tre-ratio­nal­ités » d’une par­tie de l’ap­pareil bureau­cra­tique, intéressé plutôt à une bonne ges­tion et au main­tien, sinon à la crois­sance, du niveau de con­som­ma­tion. Cette con­tra­dic­tion a eu comme con­séquence en Roumanie l’évic­tion pro­gres­sive des « réfor­ma­teurs » de l’équipe dirigeante sans provo­quer en règle générale de leur part une oppo­si­tion poli­tique man­i­feste. Les choses sont, bien enten­du, à nuancer. Les hauts respon­s­ables qui ont été élim­inés à cause de leur oppo­si­tion ouverte à Ceaus­es­cu (C. Pîrvules­cu, par exem­ple, au XIe con­grès du par­ti, puis les six sig­nataires de la Let­tre ouverte de 1989) ne sont pas à con­fon­dre avec ceux qui ont été sim­ple­ment dis­graciés (comme Ion lli­es­cu). Aus­si stal­in­i­ennes et « byzan­tines » que puis­sent paraître les manœu­vres tac­tiques de Ceaus­es­cu, il faut dire qu’elles n’ont jamais provo­qué (au moins pour ce qu’on sache jusqu’à présent) l’élim­i­na­tion physique de ses adver­saires. Il ne s’ag­it pas, bien sûr, de lui ren­dre hom­mage pour cela, mais de « dédi­a­bolis­er » un peu, si je puis dire, son por­trait tyran­nique. Pour neu­tralis­er ces com­mu­nistes con­ver­tis au réformisme, à la démoc­ra­tie ou tout sim­ple­ment « inso­lents », comme Pîrvules­cu, qui ne sup­por­t­aient plus le culte voué à celui qui leur appa­rais­sait comme un « petit bâtard de la vieille garde stal­in­i­enne », Ceaus­es­cu n’avait qu’à faire allu­sion à la pro­tec­tion sovié­tique (plus ou moins vraie) dont dis­po­saient ses con­tra­dicteurs, et les présen­ter ain­si en traîtres de la patrie. Cette stratégie était, à long terme, dan­gereuse, car l’an­ti­so­viétisme « offi­cieux » de Ceaus­es­cu entrete­nait (y com­pris à l’in­térieur du par­ti !) une ver­sion pri­maire de l’an­ti­com­mu­nisme pop­u­laire hérité de l’an­cien régime. C’est ce qui explique, à mon avis, le nom­bre si élevé des mem­bres du Par­ti com­mu­niste roumain et l’an­ti­com­mu­nisme très vif d’une par­tie impor­tante d’en­tre eux. Quand on par­le de « com­mu­nisme nation­al » en Roumanie on ignore les rap­ports de force à l’in­térieur du sys­tème et on se représente le tout comme un mono­lithe qui en réal­ité n’a existé que dans les textes de propagande.

Face à la spo­li­a­tion sys­té­ma­tique des pro­duc­teurs par l’É­tat, les respon­s­ables locaux, placés en posi­tion inter­mé­di­aire, devaient négoci­er en per­ma­nence les lim­ites des prélève­ments opérés par le pou­voir cen­tral pour assur­er la sta­bil­ité de leur pro­pre poste, men­acé aus­si bien par les dénon­ci­a­tions des salariés mécon­tents que par les exi­gences des supérieurs hiérar­chiques. Con­traints de céder de plus en plus à ces derniers, ils voy­aient leur capac­ité de ges­tion réduite et le con­trôle des rap­ports de pro­duc­tion pre­nait de plus en plus la forme d’une sur­veil­lance poli­cière. Cette « rigid­i­fi­ca­tion » extrême de l’ap­pareil, qui s’est traduite dans cer­taines sit­u­a­tions par la mil­i­tari­sa­tion de secteurs clés (du sys­tème énergé­tique ou de l’a­gri­cul­ture, par exem­ple), était par­fois accom­pa­g­née de mesures des­tinées à soulager telle ou telle caté­gorie de la pop­u­la­tion ; des mesures qui ne man­quaient de pos­er de sérieux prob­lèmes à l’ap­pareil. Ain­si, en jan­vi­er 1988, à l’oc­ca­sion du 70e anniver­saire de sa nais­sance, Ceaus­es­cu a décrété une large amnistie qui a, soudaine­ment, à la fois blo­qué la pro­duc­tion des unités économiques du petit goulag roumain, effrayé la pop­u­la­tion (au point que l’on se demandait si cette amnistie n’é­tait pas des­tinée, en réal­ité, à ter­roris­er la pop­u­la­tion) et provo­qué un cer­tain désar­roi dans les rangs de l’ap­pareil de répression.

Pour mieux com­pren­dre les mots stal­in­i­sa­tion, déstal­in­i­sa­tion et restal­in­i­sa­tion il faudrait exam­in­er, dans une per­spec­tive his­torique, le rap­port entre le nom­bre des con­damna­tions pour des dél­its de droit com­mun, d’une part, et pour des dél­its poli­tiques, d’autre part. L’échec relatif de la restal­in­i­sa­tion ten­tée sous Ceaus­es­cu est sig­nifié, entre autres, par l’« embar­ras » des autorités lorsqu’elles s’ef­forçaient de dis­simuler des « crimes » poli­tiques en crimes économiques ou de moral­ité ; une ten­dance con­traire à celle qui avait car­ac­térisé l’époque du stal­in­isme « pur ».

En cas de conflit : l’administration « coupable », le parti médiateur…

La fal­si­fi­ca­tion des chiffres du plan illus­tre le mieux la posi­tion ambiguë de l’ap­pareil. C’é­tait, d’une part, un moyen de pro­pa­gande dans la présen­ta­tion des « résul­tats » du régime et, d’autre part, un instru­ment de con­trainte qui pou­vait se retourn­er à tout moment con­tre les cadres. Ain­si, pour pou­voir exporter davan­tage, à l’époque de l’ac­céléra­tion du rem­bourse­ment de la dette extérieure, et don­ner, en même temps, à la pop­u­la­tion l’im­pres­sion qu’elle dis­po­sait de ressources suff­isantes, la pro­duc­tion était dou­ble­ment enreg­istrée, à tra­vers le sys­tème de l’ad­min­is­tra­tion d’É­tat (les départe­ments du min­istère de l’A­gri­cul­ture) et le sys­tème équiv­a­lent de l’ap­pareil du par­ti, dont le rôle était de con­trôler le pre­mier. Ce « dédou­ble­ment » se pro­longeait jusqu’au niveau de la coopéra­tive agri­cole (le kolkhoze roumain), où la pro­duc­tion était enreg­istrée par deux reg­istres dis­tincts, ce qui con­dui­sait au niveau nation­al à des décalages con­sid­érables. En 1987, on a annon­cé une pro­duc­tion de céréales de 29 mil­lions de tonnes pour une capac­ité d’en­si­lage de 22 mil­lions, les 7 mil­lions restant étant con­sid­érés offi­cielle­ment comme cor­re­spon­dant au vol­ume de la récolte que les paysans s’é­taient appro­prié eux-mêmes. En 1989, les ingénieurs agronomes ont été oblig­és de sign­er des engage­ments pour réalis­er des pro­duc­tions qui dou­blaient ou triplaient les esti­ma­tions de la pro­duc­tion réelle, faute de quoi ils risquaient d’être des­ti­tués sur le champ. Tenus per­son­nelle­ment pour respon­s­ables de la « non-réal­i­sa­tion du plan », ils pou­vaient faire à tout instant l’ob­jet de pour­suites judi­ci­aires. La pro­duc­tion étant ensuite annon­cée comme réal­isée, per­son­ne n’au­rait pu dénon­cer le men­songe sans se dénon­cer soi-même. En cas de con­flit de tra­vail, la respon­s­abil­ité était attribuée aux cadres d’É­tat, con­sid­érés comme coupables d’une mau­vaise admin­is­tra­tion, tan­dis qu’aux cadres du par­ti reve­nait la posi­tion de médi­a­teur et de juge. La spo­li­a­tion, mais aus­si le vol et la cor­rup­tion pre­naient ain­si des pro­por­tions gigan­tesques. Par crainte des dénon­ci­a­tions, cha­cun était amené à tolér­er, sinon à cou­vrir, le vol des autres, à con­di­tion cepen­dant qu’il ne soit pas décou­vert à son tour par quelqu’un d’ex­térieur au réseau des com­plic­ités, et qu’il ne provoque pas de con­flits entre les partenaires.

Par exem­ple, pen­dant la péri­ode des moissons, toute une série de sur­veil­lants étaient envoyés à la cam­pagne pour con­trôler l’en­reg­istrement et le trans­port des récoltes : des cadres du par­ti, des mili­ciens, par­fois des mil­i­taires. Leur bien­veil­lance était évidem­ment facile à obtenir en rai­son de l’é­ten­due de leurs besoins. Par ailleurs, la faible rémunéra­tion du tra­vail agri­cole provo­quait un manque chronique d’ou­vri­ers que les pres­sions économiques (surtout la con­fis­ca­tion des par­celles à usage famil­ial) ne pou­vaient pas résoudre. La liq­ui­da­tion accélérée de la paysan­ner­ie comme classe, par suite de sa pro­lé­tari­sa­tion (y com­pris à tra­vers le pro­jet de « sys­té­ma­ti­sa­tion rurale ») et la pra­tique d’une agri­cul­ture exten­sive impo­saient le recours à d’autres forces de tra­vail : les sol­dats, les élèves, les étu­di­ants ou les fonc­tion­naires. Cette forme de tra­vail dit « volon­taire », en réal­ité for­cé, s’é­tait élargie les dernières années au béné­fice des admin­is­tra­tions locales. Chaque citoyen, y com­pris les per­son­nes très âgées, devait leur « accorder » une semaine de tra­vail gra­tu­it (ou pay­er l’équiv­a­lent). À l’oc­ca­sion de l’exé­cu­tion de ces travaux, les rap­ports hiérar­chiques à l’in­térieur de chaque « col­lec­tif de tra­vail » étaient com­primés en quelque sorte, tan­dis que les respon­s­ables du par­ti ou les employeurs occa­sion­nels deve­naient les « vrais » chefs.

La grève non déclarée des paysans

Je me sou­viens de la mobil­i­sa­tion excep­tion­nelle qui eut lieu pen­dant l’été 1988 pour la mois­son du maïs. Le bruit courait que pen­dant un mois tout le monde recevrait son salaire unique­ment de la part des coopéra­tives agri­coles. En fait, il n’y eut pas de con­trat, mais unique­ment déplace­ment arbi­traire de la force de tra­vail d’un secteur de pro­duc­tion à l’autre, à la suite d’une sim­ple déci­sion du par­ti. Les salariés étaient trans­portés le matin par bus aux champs, puis, le soir, ramenés chez eux. J’ai refusé d’y aller et j’ai été mis en garde par la secré­taire de par­ti : une tâche de plus allait s’a­jouter à mon dossier, elle n’y était pour rien, mais d’autres allaient sans doute me dénon­cer. Dans sa voix, il y avait de la com­pas­sion sincère. En fait, ce n’é­tait pas la dif­fi­culté du tra­vail au champ qui me repous­sait, mais l’hu­mil­i­a­tion et l’idée de bris­er ain­si la grève non déclarée des paysans. Nom­bre de gens étaient per­suadés que c’é­tait à cause de « ces fainéants de paysans » que l’on nous oblig­eait à tra­vailler. j’ai appris que, une fois dans les champs, mes col­lègues s’é­taient mobil­isés pour ter­min­er leur tra­vail plus vite ; mais, au retour, le bus fut empêché d’en­tr­er en ville avant six heures du soir, sur dis­po­si­tion du pre­mier secré­taire du dis­trict : même si les « normes » avaient été accom­plies, la règle devait être respectée.

Une autre stratégie util­isée dans les années 80 pour max­imiser l’ac­cu­mu­la­tion cen­trale des ressources résidait dans un pro­gramme apparem­ment de décen­tral­i­sa­tion régionale, des­tiné à assur­er l’« aut­o­fi­nance­ment » et l’« auto­ges­tion » de chaque unité de pro­duc­tion, et décharg­er ain­si, tout au moins sym­bol­ique­ment, le pou­voir cen­tral. En fait, à un moment où l’ensem­ble de la vie sociale était mar­qué par une poli­tique d’é­conomies (réduc­tion des bud­gets pour la cul­ture et l’en­seigne­ment, ali­men­ta­tion « rationnelle » et médecine « naturelle »), cette stratégie du pou­voir cen­tral devait empêch­er ou lim­iter la con­sti­tu­tion de réseaux hor­i­zon­taux d’échanges. La poli­tique d’autar­cie au niveau nation­al était éten­due ain­si au niveau de chaque dis­trict, ce que sig­nifi­ait en gros que chaque dis­trict devait céder la moitié de sa pro­duc­tion ali­men­taire à l’É­tat sans pou­voir faire d’échanges directs avec d’autres dis­tricts. Ain­si, tout trans­port de biens ali­men­taires (et, par­fois, tout déplace­ment, en voiture par exem­ple, à cause des économies de com­bustible) en dehors des fron­tières de son dis­trict était formelle­ment inter­dit. La Roumanie des années 80 était en train de se dot­er de lour­deurs admin­is­tra­tives sim­i­laires à celles de l’U­nion soviétique.

Si elle a per­mis au pou­voir cen­tral de con­serv­er sa capac­ité d’ac­cu­mu­la­tion, la poli­tique con­sis­tant à répar­tir le poids de la crise sur chaque entre­prise — et sur chaque salarié, à tra­vers un sys­tème d’ac­tions, de « par­ties sociales » dont l’achat était oblig­a­toire, ce qui per­me­t­tait à l’É­tat de « rat­trap­er » les aug­men­ta­tions des salaires accordées — a provo­qué de nom­breuses grèves économiques qui allaient sec­ouer l’ap­pareil poli­tique (sans le bris­er pour autant).

Dans la « jungle » économique

Pour faire fonc­tion­ner leur usine, leur secteur ou leur ate­lier, les cadres devaient se livr­er à un sys­tème com­plexe de troc et de cor­rup­tion. C’é­tait le seul moyen dont ils dis­po­saient pour se pro­cur­er matières pre­mières, pièces d’échange et autres élé­ments néces­saires à la pro­duc­tion et hon­or­er ain­si les con­trats signés. D’autre part, avec une offre faible pour une demande forte, le marché du tra­vail fonc­tion­nait à tra­vers tout un sys­tème de cadeaux (le plus sou­vent en nature, en pro­duits ali­men­taires) offerts à la direc­tion de l’en­tre­prise con­voitée par ceux qui sol­lic­i­taient un poste de tra­vail. Le sys­tème était stricte­ment hiérar­chisé et masquait à peine la vente de la force de tra­vail. On savait ain­si que tel poste ou tel ser­vice devait avoir son prix, mais on ne pou­vait l’ap­pren­dre que par la rumeur ou grâce à la con­fi­dence d’un ami ou de quelqu’un de sa pro­pre famille. Cette « lib­erté » des prix pour l’embauche ou pour un ser­vice accen­tu­ait le sen­ti­ment d’ar­bi­traire. Par­fois, si on te dis­ait franche­ment dès le début com­bi­en coûte tel poste ou tel ser­vice, tu arrivais à préfér­er le cynisme au désar­roi et aux lou­voiements byzan­tins. C’est pour cette rai­son que, par exem­ple, un « bon » directeur pou­vait très bien avoir la répu­ta­tion d’être un « ban­dit », c’est-à-dire quelqu’un qui sait se débrouiller dans la « jun­gle » économique tout en prenant soin de ses hommes (en appro­vi­sion­nant au mieux la can­tine de l’u­sine, par exem­ple), qui sait quoi et où trou­ver, à qui et com­bi­en « don­ner » pour « sat­is­faire tout le monde ». Des directeurs pareils, démis de leur fonc­tion dans la foulée révo­lu­tion­naire des jours de décem­bre, furent par­fois remis en place par leur pro­pres salariés par la suite.

Bien que le procédé était formelle­ment inter­dit et sévère­ment sanc­tion­né en cas de défec­tion (due le plus sou­vent aux dénon­ci­a­tions), une par­tie de la pro­duc­tion était tou­jours détournée pour « acheter » des parte­naires ou des supérieurs. Le pater­nal­isme économique rejoignait ain­si le pater­nal­isme poli­tique. Le mot courant qui désigne en roumain ces cadeaux ou pots-de-vin est plo­coane. Le verbe de la même famille, a (se) plo­coni, sig­nifi­ant « s’in­clin­er », se courber devant un supérieur (à la manière ori­en­tale), a un sens péjo­ratif : man­quer de respect pour soi-même. (On peut saisir ici le rap­port con­tra­dic­toire, qui s’est ren­for­cé avec le temps, entre la dépen­dance économique crois­sante vis-à-vis de l’Oc­ci­dent et la méfi­ance, tou­jours forte, quant à ses effets poli­tiques ; cette méfi­ance s’ex­prime dans le dis­cours poli­tique par la con­damna­tion de l’« admi­ra­tion servile », plo­conirea, devant ce même Occident.)

Si la loi inter­di­s­ait formelle­ment l’at­tri­bu­tion de cadeaux, Ceaus­es­cu fut le seul à avoir été en mesure d’in­sti­tu­tion­nalis­er à son béné­fice ce sys­tème, en faisant expos­er les cadeaux qu’il avait reçus dans une aile du Musée nation­al. L’ac­cu­mu­la­tion de biens de con­som­ma­tion et la trans­mis­sion du pat­ri­moine famil­ial étant stricte­ment lim­itées pour éviter l’« embour­geoise­ment » de la pop­u­la­tion (notam­ment par une loi con­cer­nant les « revenus illicites », qui expo­sait les nou­veaux rich­es aux dénon­ci­a­tions en tous gen­res et à la con­fis­ca­tion d’une par­tie de leurs biens), ce n’est que la sta­bil­ité du statut social et poli­tique qui pou­vait assur­er la pos­ses­sion d’un cap­i­tal économique. Le régime com­mu­niste avait com­mencé par « nation­alis­er » une grande par­tie de la pro­priété immo­bil­ière de l’an­ci­enne bour­geoisie et de l’aris­to­cratie, les palais et les vil­las « resti­tués au peu­ple » (trans­for­més en musées, maisons de vacances, sièges d’in­sti­tu­tions), pour récupér­er ensuite les plus impor­tants d’en­tre eux à l’usage exclusif de la nomen­klatu­ra et surtout de son chef, et en con­stru­ire d’autres à tra­vers le pays. Au droit de pro­priété s’est sub­sti­tué le droit d’usage à titre tem­po­raire : la plu­part de ces maisons de fonc­tion s’ap­pelaient d’ailleurs case de oaspeti (maisons d’hôtes). Le népo­tisme et la dis­tri­b­u­tion des rôles poli­tiques entre les mem­bres d’une même famille devaient rem­plac­er aus­si bien l’ab­sence de mécan­ismes juridiques assur­ant la trans­mis­sion de biens pat­ri­mo­ni­aux que l’im­pos­si­bil­ité d’hérit­er des titres sym­bol­iques — c’est-à-dire les prin­ci­pales straté­gies de repro­duc­tion de la classe dom­i­nante sous l’an­cien régime. Dans l’ab­sence de critères idéologiques et de références uni­verselles per­me­t­tant de se dis­tinguer à l’in­térieur du même corps poli­tique, les liaisons de famille ou de région d’o­rig­ine con­sti­tu­aient la base du clien­télisme poli­tique. Aux rap­ports « froids » de la hiérar­chie à l’in­térieur de l’ap­pareil se sub­sti­tu­aient ain­si des rap­ports « chauds » et « naturels ». Cette sub­sti­tu­tion n’é­tait cepen­dant, dans les faits, jamais com­plète, le principe de divi­sion et de rassem­ble­ment poli­tiques restant l’ad­hé­sion au com­mu­nisme. Pour impos­er son pro­pre pou­voir et celui de sa famille et empêch­er la con­sti­tu­tion d’autres familles poli­tiques puis­santes, Ceaus­es­cu devait s’ex­pos­er lui-même et sa pro­pre famille, en exhibant publique­ment l’ex­is­tence d’une per­ma­nente « una­nim­ité » autour de lui. Et il devait être tou­jours reçu « avec chaleur », par des man­i­fes­tants « pleins d’é­mo­tion », pour faire val­oir le car­ac­tère pro­fondé­ment intéri­or­isé de rap­ports poli­tiques qui étaient, en réal­ité, que récents et éphémères.

« Manipulateurs », « manipulés »…

Out­re l’im­age du « peu­ple » sus­citée à l’oc­ca­sion de ces vis­ites, c’é­tait l’ex­po­si­tion de ses « réal­i­sa­tions » économiques qui don­nait de la sub­stance à la mise en scène poli­tique : des maque­ttes, des graphiques et des pro­duits sélec­tion­nés étaient passés en revue, accom­pa­g­nés d’ex­pli­ca­tions fournies par les directeurs et autres respon­s­ables économiques. Dans les con­di­tions de délabre­ment des unités de pro­duc­tion, la pré­pa­ra­tion des vis­ites jouait un rôle essen­tiel. Pour mobilis­er l’ap­pareil (mais peut-être aus­si pour des raisons de sécu­rité), une vis­ite était annon­cée quelques semaines à l’a­vance et dans plusieurs endroits dif­férents. Les cadres locaux du par­ti devaient amé­nag­er le tracé, net­toy­er et pavois­er les lieux (ils allaient par­fois jusqu’à pein­dre en vert les feuilles séchées des arbres plan­tés à ces occa­sions) et organ­is­er des expo­si­tions. Man­quant par­fois de pro­duits expos­ables, ils les emprun­taient aux dis­tricts voisins. Une anec­dote racon­te com­ment Ceaus­es­cu aurait été éton­né par les signes ami­caux que lui fai­sait une vache au moment de la vis­ite d’une ferme. Le secret lui fut con­fié par quelqu’un de son entourage : la vache l’avait recon­nu, à force de le voir lors de ses mul­ti­ples vis­ites dans les divers vil­lages de la région.

Jusqu’au début des années 80, les expo­si­tions de pro­duits ali­men­taires étaient acces­si­bles au pub­lic à la fin de la vis­ite et la pop­u­la­tion en prof­i­tait pour acheter des pro­duits rares. Mais, par la suite, la marchan­dise des­tinée à l’ex­po­si­tion allait dis­paraître dès la fin du spec­ta­cle. Par ces théâ­tral­i­sa­tions touchant au grotesque, le pou­voir exac­er­bait son côté qua­si mythique : démon­tr­er, par la seule présence du « grand chef », que l’é­conomie fonc­tionne à mer­veille ou que les con­di­tions de la vie quo­ti­di­enne ne cessent de s’amélior­er. De leur côté, les organ­isa­teurs pou­vaient con­solid­er leur posi­tion et obtenir des allo­ca­tions sup­plé­men­taires de ressources de la part du pou­voir cen­tral. Si tout le monde était plus ou moins con­scient des pro­por­tions du men­songe, une cer­taine com­plic­ité unis­sait « manip­u­la­teurs » et « manip­ulés » : les pre­miers pou­vaient faire val­oir qu’ils tra­vail­laient pour l’in­térêt de leur usine, de leur ville ou de leur région, en don­nant une bonne et belle image de celles-ci, tan­dis que les sec­onds se con­sid­éraient eux-mêmes plutôt comme des spec­ta­teurs que des acteurs de ces mis­es en scène. C’est ain­si que l’il­lu­sion de l’u­na­nim­ité, de l’amour, de la cohé­sion pre­nait corps. Le jour de sa chute, Ceaus­es­cu était prob­a­ble­ment le seul à croire tou­jours à l’ex­is­tence de cette illu­sion, con­tin­u­ant à sur­vivre à sa pro­pre mort poli­tique : il cher­chait refuge et pro­tec­tion au sein de la classe ouvrière, qui était, elle aus­si, une « inven­tion réelle » du régime com­mu­niste. Par con­tre, le jour de son « procès », il a réus­si, pour une fois, à incar­n­er le rôle d’un vrai per­son­nage poli­tique en s’op­posant juste­ment à la mise en scène dont il était victime.

Avec la dégra­da­tion générale des con­di­tions de vie, la mobil­i­sa­tion de la pop­u­la­tion aux grands meet­ings deve­nait de plus en plus prob­lé­ma­tique pour les organ­isa­teurs. Le pre­mier « aver­tisse­ment » reçu par Ceaus­es­cu de la part des ouvri­ers date de 1977, année d’une grande grève des mineurs qui avaient immo­bil­isé toute la val­lée de Jiu, région située au sud-ouest des Carpates. Pour la pre­mière fois, et la dernière, il fut obligé d’in­ter­venir per­son­nelle­ment pour régler un con­flit de tra­vail et empêch­er sa poli­ti­sa­tion. Opéra­tion apparem­ment réussie, avec le « con­cours » de l’ar­mée, qui encer­cla la région. Dans le meet­ing qui eut lieu, on remar­qua la présence mas­sive de fig­u­rants dans les pre­miers rangs, mais aus­si d’une masse de mineurs plutôt joyeux, s’a­mu­sant du spec­ta­cle don­né pour eux par celui qui avait reçu à l’oc­ca­sion le titre de « pre­mier mineur du pays ». Dix ans plus tard, en 1987, à Brasov, les ouvri­ers allaient man­i­fester pour la pre­mière fois en dehors de leurs usines et inve­stir le siège local du par­ti, en détru­isant les sym­bol­es du pou­voir — por­traits, slo­gans, dra­peaux : une brève répéti­tion des événe­ments de décem­bre 1989 à Timisoara ou Bucarest. Si la révolte a pu être vite cir­con­scrite à ce moment-là par les forces de l’or­dre, la peur de la con­t­a­m­i­na­tion était dev­enue grande et pen­dant un temps tous les rassem­ble­ments d’ou­vri­ers (y com­pris les réu­nions du par­ti) furent sup­primés dans le pays.

Ceausescu à Brasov, une revanche symbolique

Je tiens par un inter­mé­di­aire le réc­it d’une secré­taire du comité cen­tral de la Jeunesse com­mu­niste qui a été envoyée assis­ter à une réu­nion dans l’u­sine d’où était par­tie la man­i­fes­ta­tion de Brasov. Tout au long de sa vis­ite elle fut escortée par un mil­i­taire armé. Quand elle deman­da le pourquoi de cette mesure (avait-on peur d’elle aus­si ?), on lui rétorqua qu’on la pro­tégeait. À l’ex­térieur de la salle de réu­nions de l’u­sine, deux per­ma­nents du par­ti véri­fi­aient les papiers des délégués tan­dis qu’à l’in­térieur deux mil­i­taires les fouil­laient. Des sol­dats avec des armes en posi­tion de tir étaient dis­séminés dans la salle, « comme à l’aéro­port ». Bien que toutes les pris­es de parole, écrites à l’a­vance, com­por­taient des pas­sages con­damnant les « actes des hooli­gans », sur les dix-sept délégués ayant pris la parole, trois seule­ment les men­tion­nèrent. Les autorités ont eu du mal à trou­ver des témoins à charge pour les 61 inculpés, arrêtés après la man­i­fes­ta­tion ; on dit qu’elles ont fait venir des « témoins » d’autres dis­tricts. Con­damnés à des peines entre 6 mois et 4 ans, ils furent libérés deux mois plus tard, grâce à l’am­nistie décrétée à l’oc­ca­sion du 70e anniver­saire de la nais­sance de Ceaus­es­cu, puis déplacés dans d’autres villes du pays.

Pour sa part, Ceaus­es­cu a dû atten­dre encore huit mois pour faire, au même endroit, une « vis­ite de tra­vail » et pren­dre en quelque sorte sa revanche sym­bol­ique sur les man­i­fes­tants. La présence des « sécuristes » était très vis­i­ble dans le reportage, mais il y avait aus­si beau­coup d’ou­vri­ers « authen­tiques » : on devait appren­dre plus tard que les ouvri­ers présents avaient été triés et beau­coup d’en­tre eux prove­naient d’autres usines. À l’en­trée de l’u­sine, les cadres étaient alignés tel un corps diplo­ma­tique à l’aéro­port. S’il salue d’un air dis­trait quelques-uns d’en­tre eux, avec les ouvri­ers il se mon­tre beau­coup plus chaleureux : il leur serre longue­ment la main, les regarde droit dans les yeux. Les ouvri­ers s’in­cli­nent respectueuse­ment, une femme lui offre une fleur et sem­ble lui faire une déc­la­ra­tion apprise par cœur, il a une brève dis­cus­sion ani­mée dans un petit groupe en tenue de tra­vail. Le reportage est sans son, on n’en­tend que le com­men­taire pathé­tique du présen­ta­teur et une musique de marche. On voit aus­si des images de la cour de l’u­sine où Nico­lae et Ele­na Ceaus­es­cu, instal­lés dans des fau­teuils, assis­tent à un défilé de camions pro­duits sur place. Der­rière eux, cer­tains restent cour­bés pour leur don­ner des expli­ca­tions ; en face, les « ouvri­ers » alignés avec des ban­deroles, des por­traits et des dra­peaux. Dans la salle de réu­nions de l’u­sine, c’est le cou­ple seul qui est sur la scène, tou­jours assis dans des fau­teuils, à la place de l’habituel pré­sid­i­um, tan­dis que les autres sont sur des bancs et le directeur, debout, « fait son rap­port ». Les dernières séquences mon­trent la voiture prési­den­tielle quit­tant l’u­sine sous des accla­ma­tions. On a appris plus tard que la vis­ite n’avait pas été annon­cée dans le reste de la ville, l’u­sine étant située en ban­lieue et que, pour une fois, il n’y a pas eu de meet­ing populaire.

Si le déficit chronique d’en­t­hou­si­asme était comblé par une util­i­sa­tion inten­sive de ban­des mag­né­tiques avec des applaud­isse­ments et des slo­gans à des fins médi­a­tiques, il ne faut pas s’imag­in­er non plus que les foules étaient mobil­isées unique­ment par la ter­reur. Le « désac­cord » face au spec­ta­cle auquel on était con­traint de par­ticiper s’ex­pri­mait plutôt par la pas­siv­ité, par l’air dis­trait, par la manière non­cha­lante de porter les « matéri­aux » (de pro­pa­gande) et par la rapid­ité dont on s’en débar­ras­sait à la fin en les jetant sur les routes. Pour lim­iter le plus pos­si­ble ces man­i­fes­ta­tions d’« indis­ci­pline », les organ­isa­teurs devaient per­son­nalis­er la par­tic­i­pa­tion : listes nom­i­nales avec sig­na­tures de présence (ceux dont la présence était con­sid­érée comme gênante étaient lais­sés de côté), emplace­ment à des endroits fixés d’a­vance pour être bien repérés par les ser­vices d’or­dre — aus­si bien sur le tracé du cortège prési­den­tiel que sur la place du meet­ing, où des car­rés étaient par­fois dess­inés et numérotés, attribués à un « col­lec­tif » (d’en­tre­prise) ou à un autre. Pour la réus­site des man­i­fes­ta­tions, on fai­sait des répéti­tions avec des « met­teurs en scène » qui encour­ageaient la foule à crier plus fort, en impro­visant par exem­ple des con­cours entre les « col­lec­tifs des tra­vailleurs » des dif­férentes insti­tu­tions. L’e­space des man­i­fes­ta­tions était encer­clé par des forces de l’or­dre qui empêchaient les par­tic­i­pants de s’en aller, sans par­venir tou­jours à éviter les bousculades.

La sélec­tion des par­tic­i­pants et l’en­cadrement polici­er étaient devenus très stricts, surtout pour les meet­ings avec Ceaus­es­cu, et les répéti­tions très rigoureuses, mon­trant la sur-rit­u­al­i­sa­tion du pou­voir. Avant le 70e anniver­saire de Ceaus­es­cu, Emil Bobu, secré­taire du comité cen­tral, avait fait mon­ter sur scène et pass­er devant deux fau­teuils vides, avec des indi­ca­tions sur le rythme des pas et l’in­cli­nai­son des corps, tous les mem­bres du comité cen­tral et d’autres délégués.

L’ef­fi­cac­ité sym­bol­ique de ces rassem­ble­ments, qui con­sti­tu­aient un moyen de pres­sion psy­chologique sur la pop­u­la­tion, tenait surtout à des expli­ca­tions sim­ples, voire sim­plistes, et par­fois fauss­es de la sit­u­a­tion poli­tique et économique générale : les meet­ings pour la paix, pen­dant lesquels les ora­teurs sup­pli­aient l’U­nion sovié­tique et les États-Unis de s’en­ten­dre afin éviter une nou­velle guerre, lais­saient croire à l’ex­is­tence d’un véri­ta­ble dan­ger de guerre et on pou­vait enten­dre ensuite des gens (en faisant la queue, par exem­ple, le lieu par excel­lence des com­men­taires informels) dire que l’im­por­tant c’é­tait d’éviter le pire (« Que Dieu nous préserve du pire  » était l’ex­pres­sion couram­ment util­isée). L’idée d’une men­ace extérieure était d’ailleurs la prin­ci­pale arme de pro­pa­gande du régime. L’en­det­te­ment du pays et la rapac­ité des ban­ques occi­den­tales con­sti­tu­aient une expli­ca­tion pour les « dif­fi­cultés » de l’é­conomie nationale. Début 1989, on organ­isa à tra­vers le pays des meet­ings d’en­t­hou­si­asme pour la fin du paiement de la dette extérieure. En fait, le régime ne dis­po­sait plus d’autres argu­ments pour jus­ti­fi­er la sit­u­a­tion interne et les derniers espoirs d’une par­tie de la pop­u­la­tion que la dette une fois payée les con­di­tions de vie s’amélio­raient se sont vite dissipés.

La dernière apparition publique de Ceausescu

Le fait que la dernière appari­tion publique de Ceaus­es­cu ait eu lieu dans un meet­ing pop­u­laire où il a été con­spué par une par­tie de la foule, mon­tre bien que son pou­voir ne s’ap­puyait pas seule­ment sur un appareil, aus­si éten­du, cen­tral­isé et con­trôlé qu’il fût, mais aus­si sur cette « ven­tril­o­quie usurpatrice », pour repren­dre les ter­mes de Pierre Bour­dieu, qui lui don­nait le droit de par­ler au nom de ceux aux­quels il s’adres­sait. Au moment où ce mono­logue dis­simulé en dia­logue a été rompu, dans des con­di­tions excep­tion­nelles, il a per­du tout pou­voir sym­bol­ique sur la foule et l’ap­pareil poli­tique et polici­er s’est effrité der­rière lui.

Trans­for­mé en spec­tre, traité d’« Antéchrist », mort le jour de Noël, Ceaus­es­cu a ren­du un dernier ser­vice au sys­tème, en par­tic­i­pant bien mal­gré lui à la recon­sti­tu­tion d’un nou­veau pou­voir « pop­u­laire » autour d’une nomen­klatu­ra réfor­mée. Tout s’est passé comme si le dédou­ble­ment de sa per­son­nal­ité (entre « l’homme du peu­ple » et « l’homme d’ap­pareil ») s’é­tait accen­tué d’une manière encore plus hyper­bolique après sa mort physique, faisant dis­paraître avec lui, comme par mir­a­cle, le Par­ti com­mu­niste roumain. Le secret de la longévité poli­tique de Ceaus­es­cu c’est d’avoir main­tenu longtemps en équili­bre des forces con­traires, à l’ex­térieur (se plaçant par exem­ple en posi­tion de médi­a­teur entre les grandes puis­sances du monde com­mu­niste ou non, entre Arabes et Israéliens, etc.) comme à l’in­térieur du pays, en sachant exploiter aus­si bien des ressen­ti­ments nation­al­istes (antiruss­es ou anti­hon­grois) qu’an­ti­com­mu­nistes (con­tre la vieille généra­tion stal­in­i­enne, dont il avait été lui-même l’héri­ti­er mi-rebelle, mi-con­forme). Au moment de l’ex­plo­sion pop­u­laire, l’ap­pareil n’est pas allé jusqu’au bout de sa pro­pre logique, ne s’est pas trans­for­mé d’ap­pareil d’en­cadrement en appareil de pure répres­sion, mais a prof­ité d’une cer­taine marge d’au­tonomie pour lâch­er Ceaus­es­cu (unanime­ment acclamé et, par con­séquent, unanime­ment détesté). Une par­tie de l’ap­pareil a endossé la respon­s­abil­ité de ce meurtre pour se racheter au dernier instant et pour ren­vers­er l’i­den­ti­fi­ca­tion entre « Ceaus­es­cu et le peu­ple » (c’é­tait d’ailleurs l’un des slo­gans du régime) dans une oppo­si­tion toute aus­si rad­i­cale — le peu­ple uni con­tre Ceaus­es­cu, sans aucune autre dis­tinc­tion poli­tique. La réus­site, dans un pre­mier moment (cette « unité » s’ef­frit­era par la suite), a été pos­si­ble entre autres à cause de la per­cep­tion fan­tas­ma­tique du dic­ta­teur, effet sec­ondaire de la mise en scène de son « culte ». Le grand spec­ta­cle de la dénon­ci­a­tion publique de l’an­cien régime — visant surtout le cou­ple Ceaus­es­cu et en par­ti­c­uli­er ses enfants, à tra­vers les images de leur rési­dences, mobili­er, vête­ments, etc. — a réac­tivé, de manière encore plus effi­cace qu’au­par­a­vant, le pop­ulisme de la couche dom­i­nante et le mis­éra­bil­isme du petit peu­ple dont les reven­di­ca­tions étaient d’or­dre social et économique plutôt que poli­tique. Dans le nou­veau « con­sen­sus » appar­ent qui s’est créé en Roumanie, cette fois con­tre le « com­mu­nisme », on retrou­ve à la fois ce courant pop­uliste-pop­u­laire majori­taire, focal­isé autour de la per­son­nal­ité du nou­veau leader, Ion Ili­es­cu, dont cer­tains porte-parole vont jusqu’à con­tester le fait d’avoir été com­mu­nistes sans nier pour autant le fait d’avoir été mem­bres, par­fois influ­ents, du Par­ti com­mu­niste roumain, que des opposants dont l’an­ci­en­neté dans l’« anti­com­mu­nisme » joue un rôle déter­mi­nant pour leur posi­tion­nement poli­tique. Enjeu négatif, le com­mu­nisme se décom­pose tout en s’ignorant.

Des manières de voir Ceausescu

Le 17 décem­bre 1987. Mon ami L.A. entre dans mon bureau. Il me racon­te ce qu’il a ressen­ti en regar­dant la veille au soir à la télé un dis­cours de Ceaus­es­cu : « J’ai même éprou­vé de la pitié. Il y avait des moments où il était en délire et la salle le gavait avec des applaud­isse­ments. Surtout quand il s’est mis à par­ler des ani­maux à abat­tre (Ceaus­es­cu niait l’ex­is­tence d’une crise ali­men­taire), en don­nant les chiffres pour les bœufs, les mou­tons et les cochons, dans un crescen­do lumineux et apoc­a­lyp­tique, en finis­sant par dire que les volailles des bass­es-cours seraient sac­ri­fiées « en nom­bre illim­ité »… Et les autres explosant d’en­t­hou­si­asme… Lui, il avait l’air très mal, mais la réac­tion de la salle a réus­si à le chauf­fer et sa crispa­tion ini­tiale s’est trans­for­mée lente­ment en ent­hou­si­asme. Je me sou­viens, dans une autre occa­sion, avoir eu pitié de lui, en le voy­ant s’é­gar­er dans un dis­cours et par­ler de la dis­pari­tion du par­ti et de l’É­tat ; il a finit par remar­quer les vis­ages de plus en plus décom­posés autour de lui ; aus­si a‑t-il cher­ché à les ras­sur­er en soulig­nant qu’il ne par­lait que théorique­ment… On pour­rait dire qu’il est presque inno­cent, un pau­vre fou manip­ulé. Tout ce qu’il dis­ait n’avait plus de lien avec la réal­ité, il par­lait sans cesse de la crise aux États-Unis et du cap­i­tal­isme… Et ces salauds qui le manip­u­lent, qui ont crié à la fin « Ceaus­es­cu, bon anniver­saire ! » (car son anniver­saire approchait) vont sans doute le trans­former en bouc émis­saire, ils lui attribueront tous les péchés, ils le louent main­tenant pour mieux l’ac­cuser plus tard. Moi, je me suis décidé, comme je ne le loue pas je ne l’ac­cuserai pas [fin 1989, mon ami sign­era une péti­tion con­tre la réélec­tion de Ceaus­es­cu]. Je crois qu’ils vont le laiss­er prob­a­ble­ment (en poste) cet hiv­er encore, car de toute façon per­son­ne ne peut faire quoi que ce soit, pour le rem­plac­er au print­emps. On ne peut même pas les con­sid­ér­er comme classe poli­tique, ils ne pensent qu’à leur voiture, à avoir une télé couleur et une vidéo — pour le reste « Vive Ceaus­es­cu ! », pour pou­voir mieux crier plus tard « À mort Ceaus­es­cu ! » Tout compte fait, notre seul homme d’É­tat c’est tou­jours lui, le pauvre… »

La per­cep­tion de la respon­s­abil­ité poli­tique dimin­uée de Ceaus­es­cu de la part d’un intel­lectuel qui se con­sid­érait en ce temps comme « apoli­tique », préférant se moquer de la « bêtise générale » tout en recon­nais­sant sa pro­pre lâcheté cou­verte par la lâcheté col­lec­tive (« Si Ceaus­es­cu est telle­ment gon­flé et les dis­si­dents telle­ment isolés, c’est à cause de notre lâcheté ! ») était l’ef­fet de la per­cep­tion écras­ante de la respon­s­abil­ité col­lec­tive trans­for­mée en image dégradante de l’im­age nationale. Ce même ami était obsédé par la laideur physique de Ceaus­es­cu. Un jour, il m’avait dit que « nous avons le plus laid chef d’É­tat du monde  » et que « même les Noirs sont plus beaux ! ». Ceaus­es­cu était con­stam­ment dimin­ué, par une sorte de revanche sym­bol­ique ; les anec­dotes, où il appa­raît comme un idiot, un rus­tre ou un voleur, sig­ni­fient de manière élo­quente cette revanche. Le « culte » était ain­si pris à l’en­vers et intéri­or­isé : il n’é­tait plus ques­tion de com­mu­nisme, mais du fait d’être roumain. Des représen­ta­tions nation­al­istes et racistes étaient dif­fusées à tra­vers des anec­dotes dans lesquelles Ceaus­es­cu n’é­tait plus roumain, mais tsi­gane ou encore pro­tecteur-com­plice des Tsi­ganes. L’é­gal­i­sa­tion de la société vers le bas, pro­duite par ces quar­ante dernières années de l’his­toire du pays, était perçue comme une « tsi­gan­i­sa­tion ». La mobil­ité sociale arti­fi­cielle par laque­lle le recrute­ment des cadres du par­ti s’opérait sou­vent dans les couch­es les plus défa­vorisées de la pop­u­la­tion, ain­si que la dis­pari­tion de cer­tains signes de dis­tinc­tion sociale accen­tu­aient le racisme, y com­pris à l’in­térieur de l’appareil.

Une autre expli­ca­tion de cette per­cep­tion « douce » de Ceaus­es­cu se trou­ve dans la représen­ta­tion de sa mort comme unique solu­tion de change­ment poli­tique : ceux qui avaient com­pris que cette haine « mortelle » n’é­tait que l’ef­fet de leur pro­pre impuis­sance fai­saient tout pour s’en dégager et refouler ain­si, peut-être, leur pro­pre désir de tuer. Une anec­dote racon­tait com­ment, au moment d’une vis­ite dans son vil­lage natal, Ceaus­es­cu fut accueil­li, à l’en­trée du cimetière où étaient enter­rés ses par­ents, par des man­i­fes­tants bran­dis­sant une ban­de­role sur laque­lle on pou­vait lire : « Soyez le bien-venu chez nous, cama­rade Nico­lae Ceaus­es­cu ! » Les signes de défail­lance physique du prési­dent avaient un pub­lic bien pas­sion­né : la vit­rine de la com­pag­nie sovié­tique d’avi­a­tion Aeroflot de Bucarest atti­rait par exem­ple la foule parce que l’on pou­vait y voir des pho­tos non retouchées de lui, pris­es à l’oc­ca­sion de ses ren­con­tres avec Gor­batchev ; cer­tains dis­aient préfér­er regarder la télé couleur parce que l’on pou­vait mieux y remar­quer son vis­age décom­posé. D’ailleurs, mal­gré la sur-intox­i­ca­tion par tous les moyens de pro­pa­gande avec son image et ses dis­cours, cer­tains con­tin­u­aient à regarder les pro­grammes de la télévi­sion avec lui ou sur lui pour dis­tinguer des « détails » plus ou moins « amu­sants » (pour décel­er ce qu’il y avait de nou­veau dans le culte) ou « intéres­sants » (pour con­naître les nou­velles ini­tia­tives poli­tiques). On a remar­qué ain­si qu’il avait dû quit­ter la salle pen­dant une con­férence et était revenu avec un nou­veau cos­tume (il souf­frait de la prostate), ce qui a été con­sid­éré comme un « signe encour­ageant ». Le goût très répan­du pour des his­toires mor­bides sur Ceaus­es­cu avait don­né lieu à bien des anec­dotes. « En fait, dis­ait une de ces anec­dotes, la rumeur selon laque­lle il avait une mal­adie mortelle a été répan­du par lui-même afin don­ner plus d’e­spoir au peu­ple et faire ain­si mon­ter la pro­duc­tiv­ité de tra­vail. » Ou encore : « La plus ter­ri­ble malé­dic­tion de ces dernières années… mourir deux jours avant Ceaus­es­cu afin que tu ne puiss­es pas t’en réjouir ! »

Les « mémorialistes » et les dissidents

Ceaus­es­cu avait mal­gré tout et jusqu’au dernier moment beau­coup de cor­re­spon­dants volon­taires dans le pays, des gens qui lui écrivaient pour accélér­er la machine de l’É­tat et obtenir plus vite un apparte­ment, un poste ou un passe­port. Cer­tains lui écrivaient pour lui « ouvrir les yeux », ce qui les trans­for­maient en clients « à part » de la Secu­ri­tate : peu d’en­tre eux sont devenus des dis­si­dents con­nus, la plu­part étant con­sid­érés comme « dérangés » men­taux (des graphomanes ou des « mémo­ri­al­istes », car ils écrivaient de longs « mémoires ») et cer­tains étaient hos­pi­tal­isés dans des asiles psy­chi­a­triques. Franchir les cor­dons de policiers en civ­il et en uni­forme pour remet­tre une let­tre per­son­nelle­ment à Ceaus­es­cu à l’oc­ca­sion de ses vis­ites de tra­vail sig­nifi­ait à la fois avoir du courage (on était retenu et on procé­dait ensuite à une enquête pour con­naître le con­tenu de la let­tre puis, en règle générale, on était assez vite relâché) et se créer une oppor­tu­nité nou­velle pour obtenir ce que l’on demandait. Cette sit­u­a­tion ren­forçait l’hy­postase de la toute-puis­sance de Ceaus­es­cu et la dis­tance qu’il avait par rap­port à l’ap­pareil. Les sec­tions locales de l’ap­pareil essayaient de lim­iter autant que pos­si­ble le nom­bre des let­tres, pour des raisons de sécu­rité, mais aus­si pour se sauver la face devant le « grand chef », tou­jours exigeant vis-à-vis de ses sub­or­don­nés et mécon­tent s’il y avait trop de « récla­ma­tions ». C’est ain­si que les « récal­ci­trants » étaient isolés à l’oc­ca­sion des vis­ites (Ceaus­es­cu procé­dant de la même manière au moment de la vis­ite de Gor­batchev en mai 1987 à Bucarest avec ses opposants). Quand Ceaus­es­cu visi­ta la ville de Iasi (300.000 habi­tants), en Mol­davie, pour la ren­trée sco­laire de 1989, on a appris qu’il avait reçu 3.000 let­tres et qu’il avait été forte­ment mécontent.

Con­sid­érons main­tenant, à l’autre bout de l’échelle, les « let­tres ouvertes » adressées à Ceaus­es­cu par ceux désignés couram­ment comme « dis­si­dents » et qui s’ef­forçaient de faire sor­tir leurs let­tres du pays et les faire dif­fuser par des médias étrangers, ce qui entraî­nait à la fois leur isole­ment polici­er et une cer­taine (haute) pro­tec­tion (Ceaus­es­cu ne voulait pas « fab­ri­quer des héros »). On a appris, après le ren­verse­ment de Ceaus­es­cu, qu’il exis­tait un ser­vice spé­cial­isé de la Secu­ri­tate qui s’oc­cu­pait des dis­si­dents et dont les rap­ports étaient des­tinés à Ceaus­es­cu et à sa femme. Un ami, qui a pris part à l’oc­cu­pa­tion du siège du comité cen­tral et qui s’est retrou­vé dans le bureau d’E­le­na Ceaus­es­cu, a décou­vert deux de ces rap­ports. L’un expli­quait pourquoi on n’a pas arrêté un tel, opposant hon­grois — pour ne pas gên­er un mem­bre du bureau poli­tique qui le pro­tégeait. Dans l’autre rap­port on rendait compte des arti­cles de la presse étrangère sur Ceaus­es­cu, mais son nom n’é­tait pas men­tion­né, à sa place étant tirée une ligne. On peut dire donc que l’ap­pareil se « cen­surait » en quelque sorte lui-même pour ne pas provo­quer au som­met des per­tur­ba­tions incon­trôlables. Dans ce type de ges­tion des rap­ports de force, les plus proches (les mem­bres du bureau poli­tique, par exem­ple) étaient con­sid­érés comme poten­tielle­ment plus « dan­gereux » que des dis­si­dents incon­nus. De la même façon, et sans doute pour la même rai­son, les dis­si­dents « com­mu­nistes » (ayant appartenu au par­ti et occupé, sou­vent, un poste de respon­s­abil­ité dans l’ap­pareil), con­sid­érés plus « légitimes » et ayant un statut social plus impor­tant (comme celui des intel­lectuels), fai­saient fig­ure d’en­ne­mis plus redoutables.

Ceaus­es­cu pou­vait ren­dre aus­si des bons ser­vices dans le cas des règle­ments de comptes pro­fes­sion­nels et des con­flits entre généra­tions. Tel pro­fesseur uni­ver­si­taire « jeune » (d’une quar­an­taine d’an­nées) s’est défendu dans une réu­nion con­tre ses « vieux » adver­saires en pré­tex­tant qu’il apparte­nait à une généra­tion élevée « à l’époque Ceaus­es­cu et dans l’e­sprit de la vérité », tan­dis que les autres avaient reçu une édu­ca­tion stal­in­i­enne. Mais l’u­til­i­sa­tion d’un « argu­ment » pareil gênait plutôt tout le monde, parce qu’il était conçu juste­ment dans l’e­sprit qu’il pré­tendait com­bat­tre. Pour­tant, on le retrou­ve dans le principe fon­dant la dis­tinc­tion entre le « bon » Ceaus­es­cu (le « libéral » des années 60) et le « mau­vais » Ceaus­es­cu (le « dog­ma­tique » d’après). Cette dis­tinc­tion ser­vait de jus­ti­fi­ca­tion surtout à une par­tie des intel­lectuels (du « bon » camp) qui pré­tendaient, au départ, manip­uler Ceaus­es­cu con­tre lui-même et, plus récem­ment, sauver au moins la cul­ture nationale, c’est-à-dire eux-mêmes. L’en­chaîne­ment des nuances deve­nait ain­si infi­ni : il avait été « bon » au début, mais l’in­flu­ence de plus en plus grande de sa femme et les trans­for­ma­tions de son entourage l’ont « altéré », donc il est préférable de soutenir sa famille à lui plutôt que sa famille à elle, etc.

Les « auteurs du culte », les « esthètes » et les « moralistes »

Et les écrivains qui, pour répon­dre aux exi­gences de la sec­tion de pro­pa­gande ou du min­istère de la Cul­ture (le « con­seil de la cul­ture et de l’é­d­u­ca­tion social­iste ») sans pour autant souiller leur nom, cher­chaient des prête-noms ou des vel­léi­taires dis­posés à débuter avec de la lit­téra­ture « patri­o­tique » (surtout de la poésie) dans l’e­spoir d’ar­riv­er ensuite à la « vraie » lit­téra­ture (sans com­pren­dre qu’ils n’é­taient que les manip­ulés de ser­vice), se fai­saient ain­si des enne­mis durables. Je pense surtout aux hiérar­chies du monde lit­téraire qui, sans se con­stituer unique­ment sur critère poli­tique, don­naient l’oc­ca­sion à une réflex­ion de ce type en dis­tin­guant entre « auteurs du culte » et « esthètes » ou « moral­istes » main­tenus à l’é­cart. Les per­son­nages clés de l’in­sti­tu­tion lit­téraire roumaine étaient ceux qui arrivaient à main­tenir une posi­tion en équili­bre entre ces deux pôles, tem­pérant le zèle déla­teur des plus enragés tout en faisant sem­blant de pro­téger les non-conformistes.

Automne 1987. Je suis dans le bureau de C.S., écrivain con­nu et directeur de la bib­lio­thèque de l’U­ni­ver­sité de Iasi. On bavarde en « pro­fes­sion­nels » de la lit­téra­ture (j’ai débuté comme cri­tique lit­téraire en 1975 dans la revue dont il était rédac­teur en chef). Il me par­le des pertes que provoque pour les maisons d’édi­tion la pub­li­ca­tion des vol­umes d’hom­mage à l’oc­ca­sion des anniver­saires de Ceaus­es­cu : pour la petite mai­son d’édi­tion de Iasi, ce vol­ume, pub­lié en 1.000 exem­plaires, mais en édi­tion de luxe, entraîn­era une perte de 300.000 lei (le salaire moyen était à ce moment-là de 2.000 lei). Il me racon­te com­ment il a réus­si à éviter de fig­ur­er dans ces vol­umes : une fois il était à l’é­tranger, une autre fois il s’est déclaré malade… Seule­ment l’an­née dernière, dans un vol­ume qu’ils ont inti­t­ulé « Hom­mage au Par­ti », on a intro­duit un frag­ment de sa prose à lui, mais il ne com­prend pas pourquoi, car il n’avait rien à faire avec le par­ti… Il pour­rait encore com­pren­dre que cer­tains acceptent de pub­li­er dans ces vol­umes lorsque les col­lab­o­ra­tions sont payantes, mais, en fait, elles ne sont pas ! Alors, on se vend pour rien…

Quand Ceaus­es­cu a fêté son 65e anniver­saire, le secré­taire de la pro­pa­gande du dis­trict lui a demandé con­seil pour le choix du cadeau. C.S. lui avait sug­géré une col­lec­tion de livres. Le secré­taire n’a pas été d’ac­cord, en lui dis­ant : « Vous, les écrivains, vous voulez tou­jours être bien vus par lui » En réal­ité, C.S. ne pen­sait pas à ses pro­pres livres mais à des livres rares, pris dans des bib­lio­thèques ! Pour finir, le secré­taire a décidé qu’on lui offrirait un buste.

« Mais qu’allez-vous faire si les 40 dis­tricts du pays lui offrent tous des bustes ? », lui fit remar­quer mon ami. « Quelque temps après, au moment de la céré­monie, pour­suit C.S., je me trou­vais par hasard à Bucarest, à Casa Scîn­teii (le siège du min­istère de la Cul­ture, du jour­nal du par­ti, de la plu­part des maisons d’édi­tion et des pub­li­ca­tions du pays et d’une grande imprimerie) et on nous a appelés pour assis­ter à la céré­monie de la remise des cadeaux dans la salle de mar­bre du palais. Il y avait là les pre­miers secré­taires des dis­tricts, leurs secré­taires de la pro­pa­gande et, der­rière chaque groupe, deux types avec un bran­card sur lequel il y avait un buste ; il devait y en avoir une ving­taine ou une trentaine… J’ai essayé de m’imag­in­er ce que Ceaus­es­cu a dû ressen­tir en voy­ant sa tête mul­ti­pliée à tel point… »

[/Mihai Dinu Ghe­o­rghiu/]