La Presse Anarchiste

La dérive roumaine : responsabilité internationale et complicité intérieure

Boycott de l’histoire ou désengagement ?

« La sourde con­science d’être un monde en soi, telle qu’elle cou­ve dans la cen­dre vive des soucis et des épreuves, a don­né au vil­lage roumain non seule­ment la force de résis­ter aux con­vul­sions mil­lé­naires, mais encore et surtout, une déter­mi­na­tion, une vigueur et une énergie sans pareille pour “boy­cotter” l’His­toire, en lui opposant à tout le moins une sou­veraine indif­férence. » [[Lucian Bla­ga , Éloge du vil­lage roumain , éd. Librairie du Savoir, Paris : 1989, p. 19.]] Ain­si s’ex­pri­mait le 5 juin 1937 le poète et philosophe Lucian Bla­ga, devant le roi et l’élite intel­lectuelle roumaine, lors de son dis­cours de récep­tion à l’A­cadémie roumaine, dis­cours inti­t­ulé « Éloge du vil­lage roumain ». Même si l’on ne partage pas le raison­nement méta­physique du philosophe (et encore moins les fan­tasmes iden­ti­taires qu’il entre­tient) on peut trou­ver sug­ges­tive la métaphore du poète. À con­di­tion, cepen­dant, de pren­dre quelques lib­ertés dans l’in­ter­pré­ta­tion, en se dis­ant que si les vil­la­geois et les Roumains en général qu’évoque Lucian Bla­ga boy­cottent l’his­toire c’est aus­si parce qu’ils n’y ont pas été con­viés et parce qu’ils n’ont pas réus­si — soit qu’ils n’ont pas su soit, surtout, qu’on les en a empêchés — à se don­ner les moyens sinon de faire l’His­toire tout au moins d’y inter­venir effi­cace­ment [[Le fait de ne pas partager l’op­ti­misme de L. Bla­ga ne sig­ni­fie pas dans notre cas épouser le pes­simisme de Cio­ran sur la ques­tion. Voici la tra­duc­tion d’un bref extrait de son livre Schim­barea la fata (pp. 61, 62) paru la même année (1937) que l’ Éloge du vil­lage roumain, à Bucarest, aux édi­tions Vre­mea : « Nous devons exam­in­er le trait spé­ci­fique nation­al qui a immo­bil­isé la Roumanie pen­dant mille ans afin de pou­voir le liq­uider, en même temps que la fierté ridicule qui nous y rat­tache. Chaque fois que je regarde le paysan roumain j’aime con­tem­pler, inscrits dans les plis de son vis­age, les creux douloureux de notre passé. Je ne con­nais pas en Europe de paysan plus affligé, plus ter­reux, plus acca­blé. J’imag­ine que ce paysan n’a pas dû avoir une puis­sante soif de vie pour que son vis­age fût mar­qué par tant d’hu­mil­i­a­tions, pour que toutes les défaites eussent appro­fon­di ses rides. Quelles que soient les réserves de vie dont il puisse faire preuve, l’im­pres­sion n’est pas celle d’une fraîcheur biologique. Son être est une exis­tence souter­raine et sa démarche lente et voûtée est un sym­bole pour les ombres de notre des­tin. Nous sommes un peu­ple issu des gorges, des mon­tagnes, des val­lées. Nous avons regardé le réel à par­tir de l’om­bre et nous sommes restés droits dans l’ob­scu­rité. Nous nous sommes rafraîchis pen­dant mille ans. C’est pourquoi, seule la fièvre peut encore nous sauver. (…) Quand le paysan roumain lèvera-t-il la tête ? Vers le bas, nous n’avons cessé de regarder depuis que nous sommes nés. » Ce genre de vision pes­simiste, rad­i­cale mais non dépourvue d’am­biguïté, avait con­duit son auteur en ce temps (depuis il a changé) à des pro­fes­sions de foi nationales-bolcheviques. Rétro­spec­tive­ment, on pour­rait faire remar­quer que, pas plus que la glacia­tion stal­in­i­enne et nationale-com­mu­niste des années Ceaus­es­cu, la fièvre fas­ciste n’a guère « sauvé » les Roumains.]]. Le des­tin des Roumains perd alors son car­ac­tère unique et inef­fa­ble mais les juge­ments que l’on porte sur ces hommes gag­nent en précision.

C’est pour une ques­tion de méth­ode et non de philoso­phie de l’His­toire que j’ai cité Lucian Bla­ga. On a sou­vent ten­dance à penser et à décrire l’at­ti­tude d’une pop­u­la­tion et des groupes qui la con­stituent à l’é­gard des déci­sions poli­tiques qui les con­cer­nent en ter­mes d’ad­hé­sion et de rejet. À tort, me sem­ble-t-il, puisque l’in­dif­férence l’emporte sou­vent. Rarement « sou­veraine », en général plutôt impuis­sante et dés­abusée, voire peureuse, l’in­dif­férence pèse beau­coup plus sur l’his­toire, y com­pris immé­di­ate, que le raison­nement poli­tique ne peut l’ad­met­tre. On ne saurait accorder une sig­ni­fi­ca­tion per­ti­nente à l’ad­hé­sion et au rejet poli­tiques sans tenir compte du poids de l’in­dif­férence, con­sid­érée à son tour comme pou­vant être, selon la sit­u­a­tion, plutôt favor­able ou plutôt hos­tile. Ces caté­gories me sem­blent indis­pens­ables pour com­pren­dre le com­porte­ment des Roumains vis-à-vis de la pas­sion nationale-com­mu­niste mise en scène par le régime Ceaus­es­cu à leur inten­tion et pour saisir les formes et les mécan­ismes de la com­plex­ité car­ac­térisant cette période.

L’in­dif­férence dont il est ici ques­tion s’ap­par­ente à une sorte de désen­gage­ment social, mas­sif et dif­fus, déroutant à plus d’un titre. Peu réfléchi, instinc­tif en apparence, ce désen­gage­ment repose sur une cul­ture bien rudi­men­taire, certes, mais résis­tant sere­ine­ment à toute épreuve. Il ne fait pas, en général, suite à un engage­ment et se présente volon­tiers comme un refus d’en­gage­ment : sou­vent à tort, mais avec un suc­cès cer­tain dans les régimes com­mu­nistes, qui éri­gent l’en­gage­ment tous azimuts en valeur suprême. Lorsque l’oc­ca­sion se présente, ceux qui adoptent cette atti­tude se ser­vent sans scrupule d’un pou­voir auquel ils n’ad­hèrent pas ; même pas par le biais du civisme. En règle générale, le désen­gage­ment « ignore » plutôt le pou­voir et se situe aux antipodes de la résis­tance qui, elle, le rejette fondamentalement.

De par son exis­tence même, le désen­gage­ment mas­sif lance au pou­voir en place un défi qui, en un sens, est plus red­outable que celui de la résis­tance. Isolé, puisque privé de la par­tic­i­pa­tion de ses assis­es sociales, ce pou­voir est con­traint de tourn­er en rond ; impuis­sant, puisque ceux qu’il est cen­sé soumet­tre et organ­is­er n’y adhèrent pas, il doit mul­ti­pli­er les signes de puis­sance. Les rav­ages qui s’en­suiv­ent sont con­sid­érables et la dérive roumaine les illus­tre de manière suff­isam­ment édi­fi­ante pour que nous nous abste­nions de tout éloge pré­cip­ité au désengagement.

1968, l’année de grâce

Si le lende­main du 22 août — jour de la con­damna­tion publique et énergique par la direc­tion com­mu­niste roumaine de l’in­ter­ven­tion des troupes sovié­tiques et des pays du pacte de Varso­vie en Tché­coslo­vaquie — Ceaus­es­cu avait organ­isé un référen­dum, il aurait eu de bonnes chances de se faire plébisciter par la pop­u­la­tion. Peu de Roumains, y com­pris par­mi les rares par­ti­sans du régime, pou­vaient à l’époque se van­ter d’avoir prévu une telle pop­u­lar­ité, et, de nos jours, la plu­part des Roumains s’en éton­nent rétro­spec­tive­ment. Pour­tant, la grâce que leur régime de « démoc­ra­tie pop­u­laire » d’or­di­naire si impop­u­laire a con­nue en 1968 avait été pré­parée par les années précé­dentes et allait con­naître des pro­longe­ments pen­dant les années à venir. En effet, les pre­miers signes de détente entre le pou­voir et la pop­u­la­tion sont antérieurs à la mort de Ghe­o­rghe Ghe­o­rghiu-Dej en 1965, tan­dis que la dérive actuelle ne devient générale et n’ap­pa­raît comme irrévo­ca­ble qu’au milieu des années 70, même si ses débuts remon­tent à la mini-révo­lu­tion cul­turelle inau­gurée par les thès­es de juil­let 1971. Cela fait une bonne décen­nie de dynamique qui pou­vait sem­bler, par­fois à juste titre, promet­teuse aux yeux de la pop­u­la­tion et dont le régime saura tir­er prof­it. Cette péri­ode clef de l’après-guerre roumain ne fait pas que précéder dans le temps la dérive actuelle : elle la pré­pare, aus­si. C’est ce que j’es­say­erai de mon­tr­er ici à tra­vers la descrip­tion de divers­es formes qu’a pu revêtir la com­plic­ité qui s’est nouée entre cer­tains secteurs de la pop­u­la­tion et le régime pen­dant la sec­onde moitié des années 60 et le début des années 70.

Voici, main­tenant, un extrait de l’al­lo­cu­tion pronon­cée par Ceaus­es­cu à l’oc­ca­sion de la ren­trée uni­ver­si­taire, le 1er octo­bre 1968, soit quelque cinq semaines après sa con­damna­tion de l’in­va­sion de la Tché­coslo­vaquie, au som­met donc de sa popularité :

« Y aurait-il encore quelqu’un pour penser que l’on peut trou­ver en Roumanie des forces sociales capa­bles de met­tre en dan­ger notre sys­tème social­iste ? Je crois que non ! (De nom­breuses voix cri­ent aus­si : “non” “non”). Sans doute, cama­rades, aucun paysan coopéra­teur, aucun tra­vailleur des sta­tions de machines et de tracteurs ou des entre­pris­es agri­coles d’É­tat, aucun intel­lectuel de nos insti­tuts de recherch­es, des écoles ou des insti­tuts d’en­seigne­ment ne pour­rait per­me­t­tre à quiconque de met­tre en doute la solid­ité et la force du social­isme en Roumanie. Naturelle­ment, il peut y avoir encore des fous et il y en aura tou­jours. Mais pour les fous notre société social­iste dis­pose de tous les moyens néces­saires, la camisole de force y com­pris. Mais, comme vous le savez, nous dévelop­pons la médecine sur une large échelle. Nous espérons que, dans un proche avenir, nous abor­derons le prob­lème du per­fec­tion­nement de l’ac­tiv­ité de pro­tec­tion de la san­té dans le cadre d’un plénum du comité cen­tral du par­ti. Même ces fous peu­vent être traités à l’aide de moyens plus mod­ernes, pour ne pas avoir à recourir à la camisole de force. »

Éton­nant, n’est-ce pas ? Et, surtout, sin­istre, si l’on pense aux diag­nos­tics-accu­sa­tions qui allaient acca­bler peu de temps après les con­tes­tataires du régime, réduits à l’é­tat de politi­co­pathes : « délire réformiste » pour avoir fait sign­er des péti­tions con­tre les mau­vais­es con­di­tions de tra­vail, « mono­logue furieux » pour avoir cri­tiqué le régime en pub­lic, ou « délire de per­sé­cu­tion » et « atteinte de l’in­stinct de con­ser­va­tion » pour avoir dénon­cé la répres­sion et entamé des grèves de la faim en signe de protes­ta­tion con­tre les con­di­tions de déten­tion-enfer­me­ment. Pour­tant, sur le coup, ce genre de pro­pos n’a pas sur­pris out­re mesure les Roumains ni con­tribué à faire baiss­er la pop­u­lar­ité du régime.

Il faut, en effet, rap­pel­er le con­texte dis­cur­sif et argu­men­tatif de cet extrait pour bien situer les men­aces qu’il profère dans la logique de l’époque. La Tché­coslo­vaquie venait d’être envahie sous le pré­texte de l’ac­tiv­ité des forces anti­so­cial­istes dans ce pays. Bien que mem­bre du pacte de Varso­vie, la Roumanie n’a pas par­ticipé à l’in­va­sion ; pire, elle l’a con­damnée vigoureuse­ment en déni­ant la vérac­ité des raisons invo­quées par les Sovié­tiques. Par con­séquent, la Roumanie était à son tour men­acée d’être envahie et, à tra­vers son argu­men­ta­tion, Ceaus­es­cu entendait épargn­er à son pays un tel sort. Voilà l’ar­gu­ment majeur du nation­al-social­isme roumain, qui revien­dra, sous dif­férentes formes, adap­tées aux con­jonc­tures qui allaient se suc­céder, tout au long des années suiv­antes. Nous sommes là en plein cœur du jeu, du marché, du com­pro­mis que Ceaus­es­cu sem­blait pro­pos­er à ses sujets jusqu’à une date rel­a­tive­ment récente. Force est de con­stater que le procédé s’est révélé en fin de compte effi­cace : les troupes sovié­tiques n’ont pas franchi les fron­tières du pays et le régime n’a jamais été sérieuse­ment inquiété par les forces anti­so­cial­istes internes.

Les raisons d’une telle effi­cac­ité (red­outable, puisque la dérive en est en quelque sorte la con­trepar­tie, sinon le résul­tat) se trou­vent non seule­ment dans l’ha­bil­ité de Ceaus­es­cu et de son équipe mais aus­si dans l’am­biguïté de l’at­ti­tude d’une impor­tante frac­tion de la population.

Le procédé était ingénieux : mieux que quiconque, Ceaus­es­cu a su utilis­er l’im­plicite, — reprenant les fig­ures rhé­toriques les plus déroutantes, le sous-enten­du et l’al­lu­sion savam­ment dosée — afin d’in­ter­peller la fierté nationale roumaine dans toute sa com­plex­ité (depuis ses formes spon­tanées et ingénues jusqu’au nation­al­isme agres­sif et cynique), sans pour autant assumer (et se com­pro­met­tre avec) des pro­pos décryp­tés par les obser­va­teurs étrangers comme incen­di­aires à l’é­gard des Sovié­tiques. Bien enten­du, sans un cli­mat de ten­sion prop­ice, jamais une telle finesse de com­mu­ni­ca­tion n’au­rait abouti à des exploits aus­si déroutants. Le vrai génie poli­tique du pou­voir com­mu­niste pen­dant cette péri­ode réside dans son ingéniosité à provo­quer, en prenant des risques cal­culés, et à entretenir sou­vent arti­fi­cielle­ment, des sit­u­a­tions de crise inter­na­tionale ayant comme enjeu le pays.

Un seul maître de jeu

Les Roumains ont-ils joué le jeu, accep­té le com­pro­mis ou par­ticipé au marché pro­posé habile­ment par Ceaus­es­cu ? Cer­taine­ment pas : com­bi­en même nom­bre d’en­tre eux l’au­raient-ils souhaité, ils ne le pou­vaient pas. Pour que l’on puisse par­ler de jeu, de com­pro­mis ou de marché il faut plusieurs parte­naires. Or, une telle sit­u­a­tion ne s’est jamais présen­tée en Roumanie. Depuis la fin du règne de Dej, déjà, et pen­dant tout le régime nation­al-com­mu­niste roumain, pour le meilleur et pour le pire, l’ini­tia­tive et le con­trôle du nation­al­isme exhibé par la direc­tion roumaine aux dépens de l’URSS lui ont appartenu. Qu’il s’agisse des con­flits majeurs au sein du CAER, évo­qués plus haut, ou des nom­breuses escar­mouch­es idéologiques dans le genre de celle occa­sion­née par la pub­li­ca­tion des écrits de Marx sur les Roumains con­tenant une cri­tique de l’ex­pan­sion­nisme tsariste.

À l’is­sue de l’une des péri­odes les plus dures de leur his­toire, mar­quée par les exac­tions de l’oc­cu­pa­tion sovié­tique et du régime qu’elle avait mis en place, les Roumains de tous bor­ds ont, pour la plu­part, applau­dit aux ini­tia­tives indépen­dan­tistes du régime. Ils n’y ont jamais été sérieuse­ment asso­ciés et ce n’est qu’en sim­ples spec­ta­teurs et fig­u­rants ou en dociles mem­bres de par­ti qu’on leur a per­mis de par­ticiper au nou­veau proces­sus. Un exem­ple par­mi tant d’autres : le jour où Ceaus­es­cu prononçait sa con­damna­tion de l’in­va­sion de la Tché­coslo­vaquie lors du meet­ing devant le siège du comité cen­tral, plusieurs cen­taines de jeunes qui s’é­taient réu­nis de manière spon­tanée et autonome pour pro­test­er devant les ambas­sades des États ayant par­ticipé à l’in­va­sion étaient dis­per­sés bru­tale­ment par des policiers en civ­il. Dans leur hâte, ces derniers n’ont vraisem­blable­ment même pas eu le temps de ramass­er les quelques tracts anti­mil­i­taristes dis­tribués lors de cette man­i­fes­ta­tion. Et pour­tant tout cela se pas­sait au même moment, dans la même ville et au nom de la même « cause »… Pour une fois, il y avait en cette fin de mois d’août 1968, una­nim­ité réelle sur une ques­tion poli­tique de taille. Les autorités du par­ti-État allaient-elles mod­i­fi­er leur con­cep­tion de l’u­na­nim­ité et met­tre un terme, ne serait-ce que dans un domaine par­ti­c­uli­er, le rap­port avec l’URSS, à l’u­na­nim­ité qu’ils avaient imposée et qu’ils entrete­naient par la démon­stra­tion de force, la répres­sion et la dis­cus­sion ? Non, leur for­ma­tion intel­lectuelle, leur his­toire récente et leur hori­zon poli­tique rendaient incon­venante une telle évolution.

Le spec­ta­cle haut en couleur de l’indépen­dan­tisme roumain auquel tout un cha­cun s’empressait, de manière naïve ou cal­culée, pour une rai­son ou pour une autre, d’ap­porter sa petite con­tri­bu­tion, même lorsque le spec­ta­cle tour­nait à la mas­ca­rade ou à la fan­faron­nade, a été d’emblée con­trôlé par le pou­voir qui en gardera jalouse­ment le mono­pole. Le fait qu’il y ait eu d’énormes pres­sions dans le pays en faveur de l’indépen­dan­tisme, qui a été accueil­li avec ent­hou­si­asme par la pop­u­la­tion, ne veut pas dire que c’est sous cette pres­sion et en rai­son de cet ent­hou­si­asme, dont il saura tir­er le meilleur par­ti, que le pou­voir com­mu­niste a décidé et mené sa poli­tique indépendantiste.

Le nation­al-com­mu­nisme roumain est l’ex­pres­sion idéologique de l’é­man­ci­pa­tion de l’ap­pareil indigène au respect de la sou­veraineté sovié­tique. Un tel proces­sus his­torique­ment inévitable mais qui en Roumanie a pris des dimen­sions spec­tac­u­laires, implique des muta­tions sen­si­bles tant dans la men­tal­ité des mem­bres du par­ti (à la base comme au som­met) que dans la com­po­si­tion sociale de ses effec­tifs. Sur le plan des valeurs, des aspi­ra­tions et des objec­tifs, les com­mu­nistes roumains ont sen­si­ble­ment changé depuis les années 60. En revanche, ce proces­sus n’a nulle­ment remis en ques­tion l’ab­sence de démoc­ra­tie au sein du par­ti ni de ses rela­tions avec la pop­u­la­tion. Bien au con­traire, le cen­tral­isme démoc­ra­tique et le rôle d’a­vant-garde du par­ti ont trou­vé enfin la source de légitim­ité qui aupar­a­vant leur fai­sait défaut : la référence nationale.

À la fin des années 60, bon nom­bre de per­son­nes appar­tenant de près ou de loin à d’autres sen­si­bil­ités, non com­mu­nistes, s’in­scrivirent dans le par­ti, en rai­son notam­ment des coups d’é­clat poli­tique de la direc­tion com­mu­niste. On les laisse entr­er dans le par­ti, on leur per­met d’y faire car­rière, y com­pris à ceux dont l’an­ci­enne appar­te­nance poli­tique était con­nue. Leur influ­ence sera mineure sinon insignifi­ante. Prenons l’ex­em­ple, fla­grant, des anciens mil­i­tants ou sym­pa­thisants légion­naires. Mal­gré les apparences, ils ne sont pas pour grand chose dans les tour­nures explicite­ment fas­cistes de cer­taines ini­tia­tives du par­ti-État pen­dant les années 70. C,elles-ci sont le plus sou­vent à met­tre sur le compte de la décou­verte « spon­tanée » par le par­ti lui-même, en voie d’au­tochton­i­sa­tion, de nou­velles formes d’af­fir­ma­tion s’in­spi­rant par­fois de la saga fas­ciste roumaine d’avant-guerre.

La force du PCR en 1968 est trompeuse et, à ce titre, a trompé plus d’un obser­va­teur. Elle résulte de la coïn­ci­dence (pré­parée par les événe­ments ayant mar­qué les années précé­dentes, donc nulle­ment for­tu­ite) entre sa ligne indépen­dan­tiste et la posi­tion de la pop­u­la­tion sur une ques­tion pré­cise, celle de l’indépen­dance du pays. Le par­ti n’é­tait pas assez fort pour laiss­er une marge de lib­erté à la pop­u­la­tion même dans un domaine où leurs posi­tions con­vergeaient. Sur ce point, le par­ti, lui, ne s’est pas trompé.

Le com­pro­mis, le jeu, le marché « pro­posés » par Ceaus­es­cu aux Roumains ne s’ap­par­ente que jusqu’à un cer­tain point au cer­cle vicieux qu’il avait con­trac­té, à la même époque, avec les Occi­den­taux. On pour­rait le for­muler ain­si : « Je fais tout pour m’op­pos­er aux Sovié­tiques, restez der­rière moi, obéis­sez-moi ! » Mais il était accom­pa­g­né d’une pré­ci­sion : « Sinon le pays sera occupé et rede­vien­dra dépen­dant de l’URSS » et com­por­tait, surtout, une clause sig­ni­fica­tive : « De toute manière, si vous ne m’obéis­sez pas, je réprime, y com­pris parce que vous met­tez le pays en dan­ger ! » Si les Occi­den­taux pou­vaient penser trou­ver leur compte (et l’ont, en par­tie, trou­vé : un petit éclat diplo­ma­tique par-ci, un nou­veau marché économique par-là) pour les Roumains la per­spec­tive ouverte par Ceaus­es­cu était moins réjouis­sante. Ou bien — dans l’hy­pothèse d’une pres­sion ou d’une inter­ven­tion sovié­tique — retour à une sit­u­a­tion hon­nie, celle de qua­si-vas­sal­ité de l’URSS, que le pays avait con­nue pen­dant la péri­ode stal­in­i­enne, ou bien main­tien de la sit­u­a­tion en cours depuis les années 60 que tout un cha­cun s’ac­cor­dait pour trou­ver meilleure que la précé­dente. Sinon, répression.

Non nég­lige­able, le suc­cès du chan­tage exer­cé par Ceaus­es­cu sur la pop­u­la­tion, indis­so­cia­ble du cli­mat de ten­sion qui rég­nait en ce temps, a été de courte durée, surtout si l’on pense à la longévité déroutante du cer­cle vicieux qui car­ac­téri­sait les rela­tions entre le régime roumain et ses inter­locu­teurs occi­den­taux. Après 1968, au fur et à mesure que la con­jonc­ture inter­na­tionale se dédrama­tise aux yeux de la pop­u­la­tion roumaine, le pres­tige s’é­vanouit ; ses surenchères ultérieures, nom­breuses et obstinées, n’au­ront jamais réus­si à invers­er la ten­dance. La dif­férence entre le dan­ger d’un retour au sovié­to-stal­in­isme des années 50 et l’in­térêt du main­tien du statu quo des années 60 s’estompe. Depuis le milieu des années 60 déjà, on pou­vait con­stater que les ten­ta­tives et les vel­léités tant soit peu autonomes ou rad­i­cales de mod­i­fi­ca­tion des struc­tures héritées juste­ment de la péri­ode sovié­to-stal­in­i­enne, peu affec­tées par la déstal­in­i­sa­tion offi­cielle, se heur­taient soit à l’a­gace­ment de l’ap­pareil, soit à la répres­sion pure et sim­ple. Pour le pou­voir, 1968 est une année de grâce non seule­ment en rai­son de ses retrou­vailles avec la pop­u­la­tion sur le thème de l’indépen­dan­tisme mais aus­si — et le lien est évi­dent — parce qu’il a réus­si à reléguer au sec­ond plan, à met­tre en sus­pens, la ques­tion du change­ment des struc­tures en place. La pop­u­la­tion ne tardera pas de s’apercevoir que le pres­tige de Ceaus­es­cu four­nis­sait au régime une panoplie nou­velle d’ar­gu­ments pour ne pas procéder à des réformes internes, dis­suad­er ceux qui avaient l’in­ten­tion de les réclamer et punir ceux qui les exigeaient.

Des change­ments finiront par sur­venir, puis se mul­ti­pli­er, pour aboutir sans ren­con­tr­er de résis­tance effi­cace, à la dérive que l’on sait. Bien enten­du, il ne s’a­gi­ra pas des change­ments souhaités, unanime­ment estimés indis­pens­ables et dont la réal­i­sa­tion sem­blait à cer­tains, en 1968, immi­nente. Les thès­es de juil­let 1971 inau­gurent une longue série de fuites en avant qui seront perçues comme autant de retours en arrière, à la sit­u­a­tion sovié­to-stal­in­i­enne. Par con­séquent, le main­tien de la sit­u­a­tion en cours face au spec­tre de l’in­ter­ven­tion sovié­tique et du retour en arrière perd pro­gres­sive­ment tout intérêt aux yeux de la pop­u­la­tion. La péri­ode 1965–1971 sera désor­mais évo­quée avec nos­tal­gie et fera en quelque sorte fig­ure d’âge d’or de l’après-guerre roumain.

Faire semblant de jouer le jeu

Dans ces con­di­tions, Ceaus­es­cu par­lait-il, notam­ment depuis 1971, dans le vide ? Ses innom­brables trou­vailles et retrou­vailles poli­tiques qui ont pen­dant longtemps fait l’événe­ment pour som­br­er ensuite dans le ridicule et le grotesque étaient-elles sim­ple­ment des­tinées à combler le vide alors que l’on adop­tait et appli­quait des mesures dra­coni­ennes, puis crim­inelles qui se pas­saient volon­tiers de toute argu­men­ta­tion sérieuse­ment per­sua­sive ? Pour qu’un tel régime se main­ti­enne, per­siste et récidive il fal­lait bien que ces argu­ments trou­vent un écho sig­ni­fi­catif et, en fin de compte, com­plaisant sinon favor­able au sein de la pop­u­la­tion. Lequel ? La réponse à cette ques­tion per­met de saisir les formes de com­plic­ité à l’in­térieur du pays dans la dérive roumaine.

Ne pou­vant pas jouer le jeu, par­ticiper au com­pro­mis pro­posé par Ceaus­es­cu, une frac­tion impor­tante, et par­fois déci­sive, de la pop­u­la­tion a adop­té l’at­ti­tude suiv­ante : faire sem­blant de jouer le jeu, d’ac­cepter le com­pro­mis pro­posé par Ceaus­es­cu en espérant bien trou­ver ain­si son compte, y gag­n­er quelque chose : dans le domaine sym­bol­ique mais aus­si matériel. Con­fron­tés aux dégâts de la dérive qui s’en­suiv­it, le compte qu’ils y ont trou­vé et les béné­fices ou les sat­is­fac­tions com­pen­satoires qu’ils en ont tirés sont dérisoires. La démarche peut sem­bler byzan­tine à court terme et sui­cidaire à long terme. Dans le con­texte poli­tique (com­mu­niste) et géo-his­torique (balka­nique) de la Roumanie, elle ne sur­prend qu’à moitié. Tou­jours est-il qu’elle a joué un rôle clef pen­dant la péri­ode 1968–1971 et non nég­lige­able entre 1962 et 1968, d’une part, et entre 1971 et 1980, d’autre part.

Bien enten­du, cette atti­tude n’est pas la seule ni la plus répan­due. Il y a aus­si, out­re les naïfs et les manip­ulés, qui ne man­quent pas, ceux qui ont mis à prof­it l’ou­ver­ture du régime pour adhér­er au par­ti. Con­scients de la nature de cette ouver­ture, très rarement par con­vic­tion poli­tique, ils ont par­ticipé au renou­velle­ment et à la relève des effec­tifs du pou­voir. Leur adhé­sion n’est pas sig­ni­fica­tive en rai­son des con­trepar­ties matérielles et hiérar­chiques qu’elle visait. Il y a aus­si ceux qui ont refusé et con­testé le jeu pipé de Ceaus­es­cu. La plu­part, parce qu’il était pipé plutôt qu’en rai­son de la nature de ce jeu. L’at­ti­tude de rejet est encore moins sig­ni­fica­tive en rai­son du nom­bre infime de ses par­ti­sans act­ifs. L’at­ti­tude con­sis­tant à faire sem­blant de jouer le jeu, enfin, n’est pas celle adop­tée par la majorité des gens. Ceux qui l’on adop­tée d’une manière ou d’une autre, sont moins nom­breux que ceux qui se sont tenu à l’é­cart du spec­ta­cle, autant que pos­si­ble, se con­tentant d’ac­qui­escer en cas extrême. L’at­ti­tude con­sis­tant à faire sem­blant ne s’est pas moins révélée déci­sive dans le main­tien du régime, puis dans sa dérive. Même minori­taire, elle est pour beau­coup dans l’isole­ment de ceux qui ont rejeté le jeu du régime et dans l’in­ef­fi­cac­ité de ceux, nom­breux, qui se sont tenu à l’écart.

L’art de faire sem­blant est com­plexe et ses man­i­fes­ta­tions mul­ti­ples. La dif­férence est énorme entre, dis­ons, l’ou­vri­er sor­ti avec ses col­lègues dans la cour de l’u­sine, encadré par ses supérieurs hiérar­chiques et les cama­rades gardes du corps de l’il­lus­tre vis­i­teur, qui applau­dit à tout va Ceaus­es­cu lors de son pas­sage, le père de famille qui se dit, et laisse enten­dre ou fait val­oir à mi-voix à son entourage que « mal­gré tout, Ceaus­es­cu nous a débar­rassé des Russ­es », ou l’écrivain (le pro­fesseur uni­ver­si­taire, le pein­tre, le sci­en­tifique…) qui, peu sus­pect de con­vic­tions com­mu­nistes, s’empresse de ren­dre pub­lic un hom­mage vibrant au numéro un du par­ti et de l’État.

Le pre­mier exem­ple illus­tre une atti­tude sur laque­lle je ne m’at­tarderai pas ici en rai­son des fac­teurs coerci­tifs qui la con­di­tion­nent. Tout un cha­cun à un moment ou à un autre de son exis­tence est amené, ou plutôt con­traint, à adopter cette atti­tude. On peut faire con­fi­ance au régime roumain pour com­penser le manque d’in­térêt que sus­cite son spec­ta­cle ubuesque par une mobil­i­sa­tion tous azimuts de plusieurs mil­lions de fig­u­rants anonymes chauf­fés à bloc pour la cause. Ni inno­cents ni coupables, ces fig­u­rants peu­vent être con­sid­érés, le temps de leur mod­este con­tri­bu­tion au spec­ta­cle, comme cap­tifs. Les choses se com­pliquent avec les atti­tudes illus­trées par les deux­ième et troisième exem­ples. Bien que les lou­voiements du père de famille soient bien inof­fen­sifs com­parés à l’en­gage­ment cynique de l’artiste ou du sci­en­tifique, dans les deux cas on fait sem­blant de jouer le jeu et l’on se rend ain­si com­plice du régime.

La complicité diffuse

Le désen­gage­ment que j’évo­quais plus haut à pro­pos de l’« indif­férence sou­veraine » attribuée par Lucian Bla­ga aux Roumains se traduit sou­vent dans la vie de tous les jours par une sorte de con­formisme bien prosaïque fondé davan­tage sur les impérat­ifs de survie, dans les meilleurs con­di­tions pos­si­bles que sur des con­vic­tions exis­ten­tielles, religieuses, poli­tiques ou civiques pro­fondes. Ce serait aller trop vite en besogne que de porter un juge­ment glob­al et caté­gorique sur le con­formisme de survie qui, en règle générale, car­ac­térise la société dans sa majorité. Il com­porte, à regarder de plus près, deux aspects déroutants et con­tra­dic­toires. D’une part, une sur­prenante disponi­bil­ité cri­tique. Ses man­i­fes­ta­tions sont d’abord ver­bales mais suff­isam­ment répan­dues et sys­té­ma­tiques pour attir­er l’at­ten­tion. Le con­traste qui a frap­pé plus d’un obser­va­teur de pas­sage en Roumanie entre le mécon­tente­ment affiché en privé et le com­porte­ment docile adop­té en pub­lic ne s’ex­plique pas par une sim­ple ver­sa­til­ité hyp­ocrite. Cette disponi­bil­ité cri­tique, incon­testable, emprunte sou­vent le chem­ine­ment sin­ueux de l’hy­per­crit­i­cisme : à force de trop cri­ti­quer on finit par anni­hiler l’ef­fet cri­tique de son pro­pos, surtout lorsque l’on est con­fron­té à des sit­u­a­tions con­crètes. Mais, par­fois, il peut y avoir pas­sage à l’acte. Si elles n’ont jamais réus­si à bris­er l’isole­ment qui, chaque fois, hypothéquait tout acquis poli­tique durable, les nom­breuses explo­sions sociales qui mar­quent le pays depuis la grève des mineurs de la val­lée de Jiu, en 1977, frap­pent avant tout par leur car­ac­tère mas­sif et agres­sif. On ne saurait com­pren­dre une grève-man­i­fes­ta­tion comme celle de Brasov, en 1987, sans faire inter­venir la disponi­bil­ité cri­tique effec­tive de cette pop­u­la­tion qui, par ailleurs, se com­plait bon gré mal gré dans une atti­tude de con­formisme des plus « exemplaires ».

Néan­moins, il serait tout aus­si absurde de con­clure à la per­ma­nence et à l’ir­réversibil­ité de la pas­siv­ité et du fatal­isme que de con­clure à leur absence tout court. Mécon­tents et révoltés en puis­sance, les gens ne sont pas moins soumis dans la réal­ité de tous les jours. Cette con­tra­dic­tion qui n’a rien de secret génère une recherche effrénée d’au­to­jus­ti­fi­ca­tion qui se situe aux antipodes de la logique cri­tique. C’est le sec­ond aspect du con­formisme de survie. Dans la Roumanie d’après-guerre, il n’y a pas plus de soumis­sion pure que d’op­pres­sion pure. Il faut bien une rai­son pour s’y faire, pour accepter la sit­u­a­tion. Plus la per­spec­tive de la révolte est loin­taine et ses débouchés incer­tains, plus le besoin de jus­ti­fi­er sa con­di­tion de fait et de l’in­scrire dans une cohérence vraisem­blable est intense. Le « mérite » de Ceaus­es­cu n’est pas d’avoir manip­ulé ou trompé les gens mais de leur avoir fourni un excel­lent argu­ment, et l’oc­ca­sion, pour le faire eux-mêmes.

Ni l’émer­gence d’une con­vic­tion nationale-com­mu­niste ni le retour en force de la con­vic­tion nation­al­iste (bien que, sous une forme dif­férente, elle ait joué un rôle non nég­lige­able) et encore moins la con­vic­tion com­mu­niste tra­di­tion­nelle n’ex­plique de façon sat­is­faisante le suc­cès du raison­nement pro­posé par Ceaus­es­cu auprès de tant de Roumains. Fraîche­ment issus et tou­jours han­tés par une péri­ode où lorsque l’on n’ad­hérait pas avec ent­hou­si­asme on risquait de faire fig­ure de com­plo­teur, de nom­breux Roumains trou­vaient enfin des argu­ments aux­quels ils pou­vaient se rac­crocher. Faute de mieux ; en atten­dant mieux. Et pour le pire, comme ils ne man­queront pas de s’apercevoir avec le temps.

Le fait de faire sem­blant de faire jouer le jeu — tout en sachant, en fin de compte, qu’il était pipé — relève donc d’une sorte d’il­lu­sion auto­mys­ti­fi­ante résis­tant à toute épreuve en dépit de sa fragilité. Une telle expli­ca­tion priv­ilé­giant le rôle de l’imag­i­naire et du sym­bol­ique dans ce qu’il com­porte de con­tra­dic­toire, voire d’ab­surde, peut sem­bler saugrenue si l’on ne prend pas en con­sid­éra­tion le statut de l’il­lu­sion dans un régime poli­tique auto­cra­tique dont le marché économique est réglé par la pénurie et qui, sur le plan des valeurs, puise tout aus­si arti­fi­cielle­ment dans l’ar­chaïsme nation­al­iste que dans l’u­topie com­mu­niste. L’il­lu­sion de partager, ne serait-ce qu’en par­tie, le raison­nement du pou­voir con­forte, en effet, ceux qui la nour­ris­sent. Elle ras­sure, peut faire ouvrir des portes et miroi­ter des per­spec­tives de pro­mo­tion… Enfin, elle per­met d’ex­or­cis­er les ten­ta­tions d’une cri­tique assumée et d’éviter les dan­gers aux­quels s’ex­posent non seule­ment les con­tes­tataires mais aus­si, poten­tielle­ment, tous ceux qui font la sourde oreille devant les sirènes du pou­voir : par méfi­ance, par attache­ment à d’autres con­vic­tions ou croy­ances, par dig­nité tout court.

« Se trou­ver une rai­son » pour échap­per aux mul­ti­ples dan­gers réels ou imag­i­naires d’in­sécu­rité psy­chologique et matérielle en entre­tenant l’il­lu­sion de partager le raison­nement du pou­voir ne sig­ni­fie pas automa­tique­ment don­ner rai­son à ce pou­voir ou répon­dre favor­able­ment à ses injonc­tions. Atti­tude super­fi­cielle et réversible, le faire-sem­blant ordi­naire con­stitue une forme bénigne de com­plic­ité. À force d’é­touf­fer la disponi­bil­ité cri­tique et d’isol­er ses man­i­fes­ta­tions explicites, ce genre de com­plic­ité a joué en Roumanie pen­dant la péri­ode con­sid­érée un rôle décisif en blo­quant et en désamorçant toute dynamique sociale allant dans le sens de la résis­tance, de l’op­po­si­tion ou de la con­tes­ta­tion. Ce genre d’at­ti­tude dif­fuse ne saurait être assim­ilé à un véri­ta­ble engage­ment en faveur du régime et il serait ridicule d’y chercher le fonde­ment d’un quel­conque con­sen­sus poli­tique sur lequel aurait reposé le pou­voir de Ceausescu.

La collaboration tactique

L’autre forme de com­plic­ité dont il faut tenir compte pour expli­quer la dérive du régime roumain est encore plus déroutante, puisque para­doxale à pre­mière vue, et plus fla­grante et com­pro­met­tante que celle, ordi­naire, décrite plus haut. Ses émules, moins nom­breux et pour la plu­part mieux placés sur l’échelle sociale ou réso­lus à brûler coûte que coûte les étapes, ne se con­tentent pas de faire sem­blant de jouer le jeu pro­posé par le pou­voir pour se don­ner bonne con­science ou con­jur­er la mau­vaise con­science et, en atten­dant, grig­not­er quelques avan­tages. Ils en rajoutent, en toute con­science, délibéré­ment, en pré­ten­dant représen­ter, ou plutôt « incar­n­er » la con­science de ceux qui demeurent silen­cieux et pas­sifs. De sen­si­bil­ité non com­mu­niste ou anti­com­mu­niste, les adeptes de l’en­gage­ment para­dox­al pra­tiquent la surenchère en faveur du régime dans l’e­spoir ou sur le pré­texte de le chang­er. Les scé­nar­ios de ce réformisme « dia­bolique », qui repose sur une démarche indi­vidu­elle et secrète, sont innom­brables. Il n’est donc pas aisé de déter­min­er les con­vic­tions et les visions du monde qui motivent et jus­ti­fient cette col­lab­o­ra­tion tac­tique. Elles sont for­cé­ment implicites. Les innom­brables sous-enten­dus qui les sig­ni­fient ren­voient habituelle­ment à des général­ités sur le thème de la défense des valeurs et intérêts de la nation.

Com­ment expli­quer le suc­cès de cette démarche vouée, du point de vue des objec­tifs généreux affichés par ses par­ti­sans, à l’échec ? Sur le plan per­son­nel, elle se traduit, certes, par des avan­tages net­te­ment plus sub­stantiels que dans le cas de la com­plic­ité ordi­naire. Mais la dif­férence est ailleurs : à force d’en rajouter on finit par se rap­procher du pou­voir, par en faire usage — le pire, en atten­dant le meilleur… En l’oc­cur­rence, la prox­im­ité du pou­voir cen­tral n’a rien d’imag­i­naire, comme dans le cas de la com­plic­ité ordi­naire, et l’ivresse qu’il en résulte ne risque pas de per­dre ceux qui, jusque-là, ont su si bien garder secrètes leurs « vraies » convictions.

Toutes les class­es, couch­es et caté­gories de la pop­u­la­tion roumaine nous four­nissent des exem­ples de col­lab­o­ra­tion tac­tique. Par­mi les intel­lectuels, le phénomène a pris pen­dant les années ayant suivi les événe­ments de 1968 une ampleur con­sid­érable et une sig­ni­fi­ca­tion sociale particulière.

La responsabilité des intellectuels

Qu’est-ce que les intel­lectuels ? Met­tons, pour faire vite, l’élite de l’in­tel­li­gentsia. Ceux qui sont les plus en vue, dont on par­le ou qui font par­ler d’eux, ceux qui sont bien placés dans les insti­tu­tions dont ils relèvent (asso­ci­a­tions pro­fes­sion­nelles, uni­ver­sités, recherche, édi­tion, presse), ceux qui sont les plus per­for­mants et, par­fois, mais pas oblig­a­toire­ment, les plus com­pé­tents dans leur domaine au sein de l’in­tel­li­gentsia au sens large que l’on accor­dait au mot en Russie. Plus pré­cisé­ment, ceux dont l’ac­tiv­ité implique néces­saire­ment une rela­tion avec un pub­lic et/ou ceux dont le pres­tige con­fère à leurs pris­es de posi­tion un impact sur le pub­lic : écrivains, his­to­riens, pub­li­cistes, pro­fesseurs uni­ver­si­taires, chercheurs sci­en­tifiques, artistes, etc. Dans un régime com­mu­niste, pour qu’un tel rap­port au pub­lic puisse s’établir, pour que les intel­lectuels puis­sent exis­ter, il faut l’aval poli­tique et le con­cours médi­a­tique du par­ti-État. Une marge de lib­erté peut, certes, appa­raître lorsque l’on décide de se pass­er du con­cours médi­a­tique de l’É­tat à tra­vers le samiz­dat en prenant le risque de s’ex­pos­er à la répres­sion. Mais ce phénomène n’a jamais pris d’am­pleur en Roumanie. L’évo­lu­tion de l’élite de l’in­tel­li­gentsia roumaine suit fidèle­ment depuis 40 ans celle du par­ti-État. Dès l’in­stau­ra­tion du régime actuel et pen­dant toute sa péri­ode héroïque, quan­tité d’in­tel­lectuels, et pas des moin­dres, subirent l’in­ter­dic­tion pro­fes­sion­nelle, furent mar­gin­al­isés, per­sé­cutés, empris­on­nés… Les autres eurent droit à un traite­ment priv­ilégié, au point d’être accep­tés au sein de la haute nomen­cla­ture, mais furent stricte­ment con­trôlés et sans ini­tia­tive autonome. Pré­cisons que pen­dant l’en­tre-deux-guer­res l’im­pact des com­mu­nistes dans la vie intel­lectuelle roumaine était dérisoire et l’in­flu­ence de la gauche non com­mu­niste très lim­itée, tan­dis que l’ex­trême droite tenait autour des années 30 le haut du pavé. L’op­por­tunisme, par­fois sor­dide, a joué le rôle moteur dans la recon­ver­sion subite et le ral­liement au régime de cer­tains intel­lectuels qui ont per­mis la for­ma­tion soudaine de l’élite cul­turelle com­mu­niste de l’après-guerre. Une des con­séquences de cette sit­u­a­tion sera l’ab­sence de toute crise majeure de con­science par­mi les intel­lectuels offi­ciels à la suite du XXe Con­grès qui aurait pu per­me­t­tre, comme en Hon­grie ou en Pologne, des déra­pages antistaliniens.

À par­tir de la fin des années 50 et tout au long des années 60, l’élite roumaine con­naît une sen­si­ble et inat­ten­due amélio­ra­tion de son sort. Des intel­lectuels de valeur, par­fois à peine sor­tis des pris­ons, peu­vent réin­té­gr­er des postes qui leur étaient inter­dits (et qu’ils occu­paient avant l’ar­rivée du régime com­mu­niste), d’autres intel­lectuels égale­ment de valeur, par­fois, mal­gré leur oppor­tunisme, peu­vent s’ex­primer plus libre­ment dans leur domaine d’ac­tiv­ité sans ris­quer de per­dre leurs postes. Les jeunes intel­lectuels arrivant sur le marché sont désor­mais soumis à moins de com­pro­mis­sions que leurs aînés qui n’avaient joui qu’à ce prix des avan­tages du régime et ne sont plus oblig­és de pren­dre le chemin de croix de ceux qui avaient été rejetés par le régime. Les per­dants étaient nom­breux mais ne pou­vaient pas oppos­er une résis­tance notable. Je pense à ceux dont l’as­cen­sion au sein de l’élite intel­lectuelle étaient due exclu­sive­ment à la pro­mo­tion politique.

La sta­bil­i­sa­tion et l’au­tochton­i­sa­tion du pou­voir com­mu­niste sont pour beau­coup dans cette évo­lu­tion du statut et de la com­po­si­tion socio-poli­tique de l’élite cul­turelle du pays. Con­solidé à l’in­térieur grâce à une ter­reur dont il peut désor­mais se pass­er, tant son sim­ple rap­pel se révèle dis­suasif, et en voie d’é­man­ci­pa­tion sur le plan inter­na­tion­al, le pou­voir com­mu­niste roumain a tout intérêt à dévelop­per une élite locale plus com­pé­tente et, dans l’ensem­ble, favor­able aux nou­velles ori­en­ta­tions du pays, notam­ment dans le domaine des rela­tions avec l’URSS. L’au­tonomie octroyée aux intel­lectuels se lim­ite certes à leurs domaines pro­fes­sion­nels respec­tifs. Ceci con­stitue un pro­grès sub­stantiel dont témoigne avec éclat l’es­sor excep­tion­nel de la vie cul­turelle de la Roumanie dans les années 60. Dans le domaine poli­tique pro­pre­ment dit il n’y a pas de mod­i­fi­ca­tion majeure. Bon nom­bre d’in­tel­lectuels se réjouis­saient, ce qui est com­préhen­si­ble, de pou­voir enfin retrou­ver, affirmer et dévelop­per des valeurs nationales longtemps mis­es à mal par l’idéolo­gie proso­vié­tique. La rai­son en était sim­ple : l’usage mod­éré et pré­cau­tion­neux de cette « lib­erté » inat­ten­due cor­re­spondait à l’ori­en­ta­tion du par­ti-État. En revanche, il n’a jamais été ques­tion sérieuse­ment pen­dant les années 60 que le par­ti-État perde ou desserre son mono­pole sur la médi­a­tion insti­tu­tion­nelle et poli­tique entre l’in­tel­lectuel et son pub­lic. Les vel­léités affichées des intel­lectuels roumains tant dans les années 50 que dans les années 60 étaient plutôt min­i­mal­istes. Ils voulaient avant tout pou­voir exercer leur méti­er, leurs activ­ités, hon­nête­ment sans intru­sion extérieure sys­té­ma­tique du poli­tique. Cela n’al­lait évidem­ment pas sans heurts et con­flits, ce dont ils étaient con­scients. Ponctuelle­ment, des com­pro­mis équita­bles pou­vaient être envis­agés et, à con­di­tion que l’on y mette du sien des deux côtés, les négo­ci­a­tions entre les intel­lectuels et le pou­voir poli­tique pou­vaient aboutir à des solu­tions acceptables.

Ce , somme toute con­fort­able, n’é­tait pas moins frag­ile. À regarder de près la sit­u­a­tion, on con­state l’ex­is­tence de plusieurs fac­teurs qui pous­saient bon nom­bre d’in­tel­lectuels à vouloir jouer un rôle poli­tique, même si, en ce temps, ils ne posaient pas for­cé­ment dans ces ter­mes le prob­lème et si leur con­cep­tion de la poli­tique était bien dis­tincte de celle du parti.

Pre­mière­ment, la mémoire des humil­i­a­tions subies pen­dant la péri­ode stal­in­i­enne était tou­jours vive, y com­pris chez les nou­velles généra­tions. Le fait que ce soit le pro­mo­teur de ces humil­i­a­tions, le par­ti lui-même, qui leur a mis fin, qua­si­ment du jour au lende­main, ne pou­vait pas ne pas peser sur le nou­veau modus viven­di.

Deux­ième­ment, la con­di­tion tou­jours sub­al­terne des intel­lectuels vis-à-vis de l’in­stance poli­tique organ­isée du par­ti-État générait des frus­tra­tions d’au­tant plus aiguës que leur poids dans la vie du pays n’a cessé de croître tout au long des années 60.

Troisième­ment, enfin, si le mono­pole exer­cé par le par­ti com­mu­niste roumain les agaçait et si, dans leur for intérieur, ils ne se fai­saient pas beau­coup d’il­lu­sions sur le change­ment de la nature du par­ti, les intel­lectuels n’é­taient pas moins, pour la plu­part, en accord avec les nou­velles ori­en­ta­tions de la direc­tion de ce même par­ti. Les mobiles de cet accord sont mul­ti­ples, par­fois con­tra­dic­toires. Ils pou­vaient relever de la revanche nation­al­iste con­ser­va­trice (dont l’aboutisse­ment pou­vait être imag­iné à la suite de la restau­ra­tion par le par­ti de la dimen­sion nationale dans la vie poli­tique du pays) comme de la volon­té de renou­veau mod­ernisa­teur (dont la réal­i­sa­tion par­tielle ne rel­e­vait plus de l’u­topie en rai­son de la libéral­i­sa­tion, certes rel­a­tive, puisque con­séc­u­tive à une déstal­in­i­sa­tion tar­dive et timide), par­fois des deux à la fois.

Ces trois fac­teurs per­me­t­tent de com­pren­dre, tout au moins jusqu’à un cer­tain point, la pré­cip­i­ta­tion avec laque­lle tant d’in­tel­lectuels ont cru pou­voir met­tre à prof­it l’ou­ver­ture de Ceaus­es­cu en 1968 (qui, en con­damnant l’in­va­sion de la Tché­coslo­vaquie par l’U­nion sovié­tique, accom­plis­sait, aux yeux des Roumains, un acte de haut patri­o­tisme, tout en sou­tenant le régime réformiste et libéral de Dubcek) et ont ten­té de jouer un rôle poli­tique. Leur ten­ta­tive s’est traduite dans un nom­bre con­sid­érable de cas par des formes de col­lab­o­ra­tion tac­tique. Une telle col­lab­o­ra­tion était vouée à l’échec par le car­ac­tère non con­certé de la démarche (ce qui n’en­lève rien à sa sig­ni­fi­ca­tion sociale) et, surtout, par le refus de l’ap­pareil et du clan Ceaus­es­cu (qui, sur ce point, ont agi en « ortho­dox­es ») de partager le pouvoir.

On peut s’é­ton­ner de la facil­ité avec laque­lle ces intel­lectuels ont publique­ment col­laboré sous Ceaus­es­cu alors que pen­dant la péri­ode stal­in­i­enne les résis­tances avaient été plus vives et plus fréquentes. En effet, sou­vent, ces intel­lectuels étaient déjà com­pro­mis avec le régime. Les uns, pour avoir béné­fi­cié pen­dant les années stal­in­i­ennes d’une bonne sit­u­a­tion, les autres, pour avoir été « récupérés » plus tard par le régime, après avoir subi des per­sé­cu­tions. Les thès­es de juil­let 1971 auront l’ef­fet d’une douche froide, mais la dynamique de col­lab­o­ra­tion était déjà enclenchée, le proces­sus de com­plic­ité déjà entamé, le retour en arrière de plus en plus prob­lé­ma­tique en rai­son des com­pro­mis­sions antérieures. Par exem­ple, l’Ap­pel de l’écrivain Paul Goma, la pre­mière et la plus impor­tante ini­tia­tive dis­si­dente roumaine, lancé en 1977, n’a été signé par aucun de ses con­frères qui préféraient désor­mais soit se retir­er dis­crète­ment, soit, plus bruyam­ment, pra­ti­quer la surenchère au mépris de tout bon sens.

Petit à petit, à par­tir de la deux­ième par­tie des années 70 et tout au long des années 80, de plus en plus d’in­tel­lectuels se sont res­sai­sis et retirés de la place publique, sans suc­comber pour autant à la ten­ta­tion d’une dénon­ci­a­tion en bonne et due forme du régime. Ils lui préféraient la cri­tique voilée, dès lors que l’oc­ca­sion se présen­tait, et surtout la résis­tance cul­turelle. L’ar­gu­ment le plus fréquem­ment avancé était : Ceaus­es­cu veut détru­ire la sci­ence, la cul­ture ; notre mis­sion à nous est de les main­tenir, par notre tra­vail et notre opiniâtreté… ; à quoi servi­raient les protes­ta­tions de tel ou tel d’en­tre nous sinon à affaib­lir les posi­tions d’une cul­ture qui court le risque d’être anni­hilée par la folie destruc­trice du régime. Indépen­dam­ment des réserves que l’on peut éprou­ver devant ce raison­nement, il faut recon­naître que ses résul­tats ont été non nég­lige­ables. Dans le domaine lit­téraire par exem­ple on trou­ve dans la pro­duc­tion des années 80, donc en pleine dérive, des œuvres d’une grande qual­ité et qui ont joué par­fois un rôle con­sid­érable dans le main­tien de l’e­sprit cri­tique, y com­pris dans le domaine poli­tique, des Roumains.

Les dénon­ci­a­tions courageuses se sont mul­ti­pliées pen­dant les deux années précé­dant la chute de Ceaus­es­cu et, à par­tir de fin décem­bre, leurs auteurs, par­fois des intel­lectuels de renom mais pas for­cé­ment représen­tat­ifs de leurs cor­po­ra­tions, occu­per­ont les pre­miers rangs de la scène poli­tique. Cepen­dant, dans l’ensem­ble, les intel­lectuels joueront un rôle plutôt mod­este dans le débat et la vie poli­tiques du pays. La respon­s­abil­ité dans leur aven­ture poli­tique antérieure y était sans doute pour quelque chose.

Le poids de la complicité

« Pour s’en sor­tir, une seule solu­tion, léch­er le c… », explique l’op­ti­miste au pes­simiste, qui s’empresse de lui faire remar­quer : « Je veux bien, mais encore faut-il en trou­ver. » Sur le mode cynique, ce dia­logue qui fait par­tie du pat­ri­moine cri­tique des pop­u­la­tions est-européennes évoque bien le désar­roi crois­sant de ceux qui ten­taient encore, ces dernières années, de « faire avec » le régime en Roumanie. Force est de con­stater que la com­plic­ité payait de moins en moins au fur et à mesure que la dérive s’in­ten­si­fi­ait. À quoi bon auto­jus­ti­fi­er une soumis­sion qui rap­porte de moins en moins et qui par­ticipe, bon gré mal gré, à une dégra­da­tion dont tout un cha­cun ressent les effets. À quoi bon éla­bor­er et met­tre en pra­tique des straté­gies sophis­tiquées de rap­proche­ment du pou­voir alors que ceux qui l’in­car­nent défend­ent si jalouse­ment et de manière tou­jours plus car­i­cat­u­rale leurs prérog­a­tives. Depuis le début des années 80 la com­plic­ité perd sa fonc­tion clef dans les rap­ports entre la pop­u­la­tion et le pou­voir. L’in­dif­férence hos­tile et, par­fois, l’ex­as­péra­tion non dis­simulée, d’un côté, la col­lab­o­ra­tion tout court, de l’autre, pré­va­lent désor­mais, même si les formes de la com­plic­ité antérieure con­tin­u­ent à déter­min­er bien des comportements.

Que cher­chait le régime com­mu­niste roumain par le petit jeu truqué et la soi-dis­ant ouver­ture pro­posée en 1968. La réponse est sim­ple et se con­fond avec l’ob­jec­tif con­stant de ce type de régime : accroître et éten­dre son pou­voir. Qu’a-t-il obtenu en retour ? Pour l’essen­tiel, des formes de com­plic­ité, grâce à un faire-sem­blant de jouer le jeu… Mais le régime n’a pas dû met­tre longtemps pour réalis­er que cette com­plic­ité ne sig­nifi­ait pas (et ne débouchait pas for­cé­ment sur) la par­tic­i­pa­tion active ni mobil­i­sa­tion effec­tive de la pop­u­la­tion. Ce con­stat a amené Ceaus­es­cu non pas à revoir sa poli­tique mais, au con­traire, à pren­dre des mesures tous azimuts pour mobilis­er et faire par­ticiper la pop­u­la­tion à la réal­i­sa­tion de ses objec­tifs. La com­plic­ité et l’in­dif­férence vague­ment favor­able puis franche­ment hos­tile n’ont per­mis qu’une mobil­i­sa­tion et une par­tic­i­pa­tion pure­ment formelles, dont témoignent avec éclat les con­tre-per­for­mances notam­ment économiques du pays. C’est l’un des fac­teurs qui ont amené le régime à opér­er des retours en arrière et des fuites en avant de type stal­in­ien, les seules solu­tions de rechange aux­quelles il avait recours pour assur­er son main­tien. Le fan­tasme total­i­taire d’un pou­voir de type com­mu­niste est cepen­dant indis­so­cia­ble d’un red­outable prag­ma­tisme poli­tique [[C’est juste­ment en rai­son de son pres­tige à l’in­térieur et à l’ex­térieur du pays, obtenu grâce à son habil­ité poli­tique, que Ceaus­es­cu a pu réalis­er le fan­tasme total­i­taire com­mu­niste à une époque où dans les autres pays de l’Est les com­mu­nistes purs et durs avaient renon­cé depuis longtemps à de telles vel­léités.]]. Mal­gré ses incon­vénients évi­dents, la com­plic­ité présen­tait aus­si un avan­tage de taille : elle empêchait la révolte. Il fal­lait donc, coûte que coûte, l’en­tretenir. Et, dans ce domaine, on peut con­sid­ér­er que si la pop­u­la­tion « com­po­sait » avec le pou­voir, ce dernier « com­po­sait » à son tour avec la pop­u­la­tion. C’est sans doute le secret à la fois de la facil­ité avec laque­lle ont été imposées en Roumanie ces derniers temps des mesures de type total­i­taire et de l’im­pact rel­a­tive­ment réduit de ces mesures, surtout en com­para­i­son avec ce qui a pu se pass­er durant la péri­ode stalinienne.

L’in­dif­férence et le désen­gage­ment ain­si que la com­plic­ité qui peut en découler relèvent, en fin de compte, d’un domaine par­mi d’autres qui, en soi, n’est pas décisif : celui de la con­vic­tion ou, en l’oc­cur­rence, plutôt de l’ab­sence de con­vic­tion poli­tique. Il m’a sem­blé impor­tant d’in­sis­ter sur cet aspect pour trois types de raisons qui con­cer­nent de près l’ac­tu­al­ité roumaine et les rebondisse­ments déroutants qui la caractérisent.

Tout d’abord, parce que l’at­ti­tude que je viens de décrire sous ses dif­férentes vari­antes a lais­sé faire, sinon accéléré, la réac­ti­va­tion pro­gres­sive des dis­posi­tifs et mécan­ismes de con­trôle à vel­léité total­i­taire dont les con­séquences sur les con­di­tions de vie et d’or­gan­i­sa­tion sociale, sur l’é­conomie du pays, ont été désas­treuses. Le fait que la restau­ra­tion de la ter­reur dif­fuse qui car­ac­téri­sait le pays à la fin du règne de Ceaus­es­cu a eu lieu sans heurts majeurs, presque en douce, ni vague de ter­reur préven­tive comme pen­dant les pre­mières années de la péri­ode stal­in­i­enne ne ne man­quera pas de mar­quer l’avenir des Roumains et d’en­tretenir secrète­ment des phénomènes de cul­pa­bil­ité col­lec­tive à con­séquences imprévisibles.

Ensuite, parce que ces divers­es formes de com­plic­ité ont pro­fondé­ment mar­qué les modal­ités de survie de la société roumaine. La com­plic­ité, somme toute lim­itée et super­fi­cielle, avec le pou­voir poli­tique a entretenu et légitimé toute une série de réseaux de con­nivence, de sol­i­dar­ité, de cor­rup­tion, de pro­tec­tion qui assur­ait une per­ma­nente « com­mu­ni­ca­tion » entre les indi­vidus et les représen­tants, petits et grands, du pou­voir. Cette com­plic­ité tout court où cha­cun, des deux côtés, pou­vait trou­ver son compte, favoris­era le main­tien au pou­voir d’un grand nom­bre d’an­ciens respon­s­ables de la péri­ode Ceaus­es­cu. Le FSN saura faire jouer en sa faveur, notam­ment lors des élec­tions de mai 1990, ce réflexe clien­téliste archaïque auquel le régime com­mu­niste a don­né un nou­veau souffle.

Enfin, indépen­dam­ment de toute con­sid­éra­tion que l’on puisse faire sur leurs mobiles, leurs buts et leurs résul­tats, les straté­gies de survie secrétées par la « sou­veraine indif­férence » des Roumains ne lais­saient que peu de place à une vision poli­tique, dans l’ac­cep­tion mod­erne du terme, des réal­ités. C’est juste­ment cette vision poli­tique qui a fait défaut au lende­main de la chute de Ceaus­es­cu [[La pre­mière par­tie de ce texte est parue dans Iztok n°17 (juin 1989).]].

[/Nicolas Tri­fon/]