La Presse Anarchiste

Un peu d’histoire

Et d’abord, pour servir de préface :

Introduction à la Plate-forme d’Archinoff

Anar­chistes,

Très sig­ni­fi­catif est le fait. qu’en dépit de la puis­sance, du car­ac­tère posi­tif et de l’in­con­testa­bil­ité de l’idée anar­chiste, en dépit aus­si de la net­teté et de l’in­tégrité des posi­tions anar­chistes face à la révo­lu­tion sociale, en dépit enfin de l’héroïsme et des sac­ri­fices innom­brables apportés par les anar­chistes dans la lutte pour le com­mu­nisme lib­er­taire, le mou­ve­ment anar­chiste res­ta tou­jours faible et figu­ra, pour la plu­part, non comme un véri­ta­ble fac­teur, mais plutôt comme un petit fait, un épisode.

Cette con­tra­dic­tion entre le fait posi­tif et incon­testable des idées anar­chistes et l’é­tat mis­érable où végète le mou­ve­ment lib­er­taire trou­ve son expli­ca­tion dans un ensem­ble de caus­es dont la plus impor­tante, la prin­ci­pale, est l’ab­sence, dans le monde. anar­chiste, de toute allure, de toute pra­tique organ­isée, ordonnée.

Dans tous les pays, le mou­ve­ment lib­er­taire est servi par quelques organ­i­sa­tions locales pro­fes­sant une idéolo­gie et une tac­tique con­tra­dic­toires, n’ayant point de per­spec­tive d’avenir, ni de con­ti­nu­ité de tra­vail et dis­parais­sant, habituelle­ment presque sans la moin­dre trace.

Un tel état de l’a­n­ar­chisme révo­lu­tion­naire, si nous le prenons dans son ensem­ble, ne peut être qual­i­fié autrement que comme « désor­gan­i­sa­tion chronique ».

Telle la fièvre jaune, la mal­adie de la désor­gan­i­sa­tion s’est emparée de l’a­n­ar­chisme et le sec­oue d’an­née en année.

Il n’est pas dou­teux, toute­fois, que cette désor­gan­i­sa­tion se niche elle-même dans quelques défec­tu­osité d’or­dre idéologique, notam­ment dans une fausse inter­pré­ta­tion du principe d’in­di­vid­u­al­ité dans l’a­n­ar­chisme, ce principe étant trop sou­vent iden­ti­fié avec l’ab­sence de toute respon­s­abil­ité. Les ora­teurs de l’af­fir­ma­tion de leur « moi » en vue d’une jouis­sance per­son­nelle s’en tien­nent obstiné­ment à l’é­tat chao­tique du mou­ve­ment anar­chiste et se réfèrent, pour le défendre, aux principes inébran­lables de l’a­n­ar­chisme et de ses maîtres.

Or, les principes inébran­lables et les maîtres dis­ent tout juste le contraire.

L’é­parpille­ment, c’est la ruine, l’u­nion étroite, c’est le gage de la vie et du développement…

… Générale­ment presque tous les mil­i­tants act­ifs de l’a­n­ar­chisme com­bat­tirent toute action et rêvèrent à un mou­ve­ment anar­chiste soudé par l’u­nité du but et de la tactique.

Ce fut aux années de la révo­lu­tion russe de 1917 que la néces­sité d’une organ­i­sa­tion générale se fit sen­tir le plus net­te­ment, le plus impérieuse­ment. Ce fut au cours de cette révo­lu­tion que le mou­ve­ment lib­er­taire man­i­fes­ta le plus haut degré de démem­bre­ment et de con­fu­sion. L’ab­sence d’une organ­i­sa­tion générale pous­sa plusieurs mil­i­tants de l’a­n­ar­chisme dans les bras des bolchévicks. Elle est la cause de ce que plusieurs autres mil­i­tants restent dans un état de pas­siv­ité, empêchant toute appli­ca­tion de leurs forces qui sont, sou­vent, d’une : grande importance.

Nous avons un besoin vital d’une organ­i­sa­tion qui, ayant ral­lié la majorité des par­tic­i­pants du mou­ve­ment anar­chiste, établi­rait dans l’a­n­ar­chisme une ligne générale pour tout le mouvement.

Il est temps pour l’a­n­ar­chisme de sor­tir du marais de la désor­gan­i­sa­tion, de met­tre fin aux vac­il­la­tions inter­minables dans les ques­tions théoriques et tac­tiques les plus impor­tantes, de pren­dre résol­u­ment le chemin du but claire­ment conçu, d’une pra­tique col­lec­tive organisée.

Il ne suf­fit pas, cepen­dant, de con­stater la néces­sité vitale d’une telle organ­i­sa­tion. Il faut. aus­si établir la méth­ode de sa création.

Nous reje­tons comme théorique­ment et pra­tique­ment inepte l’idée de créer une organ­i­sa­tion d’après la recette de la « syn­thèse », c’est à‑dire réu­nis­sant des représen­tants des dif­férentes ten­dances dans l’a­n­ar­chisme, Une telle organ­i­sa­tion ayant incor­poré des élé­ments théorique­ment et pra­tique­ment hétérogènes, ne serait qu’un assem­blage mécanique d’in­di­vidus con­ce­vant de façon dif­férente toutes les ques­tions du mou­ve­ment. anar­chiste, assem­blage qui se désagrégerait infail­li­ble­ment à la pre­mière épreuve de la vie…

La seule méth­ode menant à la solu­tion du prob­lème d’or­gan­i­sa­tion générale est à notre avis, le ral­liement des mil­i­tants act­ifs de l’a­n­ar­chisme sur la base de thès­es pré­cis­es idéologiques, tac­tiques et organ­i­sa­tion­nelles, c’est-à-dire sur celle d’un pro­gramme homogène.

Ce texte date de 1926…

[|* * * *|]

Et voici quelques extraits d’in­ter­ven­tions faites par le cama­rade Mau­rice Fay­olle dans les Con­grès et le Bul­letin Intérieur de la F.A, de 1956. à 1957 :

Con­grès de Vichy, 1956 :

… Depuis tou­jours, deux ten­dances se sont opposées au sein de notre mou­ve­ment : les par­ti­sans d’une organ­i­sa­tion solide­ment struc­turée et les par­ti­sans d’une organ­i­sa­tion très lâche ― qui frise l’ab­sence d’organisation…

… Or, l’ex­péri­ence a mon­tré qu’au­cune œuvre sociale, de quelque nature qu’elle soit, n’é­tait pos­si­ble sans recourir au principe de l’as­so­ci­a­tion des efforts, c’est-à-dire à une organ­i­sa­tion. À par­tir du moment où on admet la néces­sité de celle-ci, il faut bien l’ac­cepter non seule­ment avec ses avan­tages, mais aus­si avec ses dan­gers ― sauf à réduire ceux-ci au minimum.

L’er­reur com­mune à beau­coup de cama­rades est cepen­dant. de vouloir réduire les dan­gers jusqu’à un point tel qu’en voulant les sup­primer, on sup­prime du même coup les avan­tages de l’or­gan­i­sa­tion : celle-ci n’est plus que nom­i­nale, c’est un décor de théâtre, une façade sans mai­son derrière…

… Ce mes­sage est un cri d’alarme : l’a­n­ar­chisme ago­nise. Il ago­nise parce qu’il a per­du toute foi dans son pro­pre des­tin, parce qu’il a renon­cé à s’ac­tu­alis­er dans la réal­ité sociale de notre temps.

… c’est la néces­sité… de créer une organ­i­sa­tion anar­chiste sur des bases sérieuses et solides, ne rassem­blant que des hommes réso­lus à s’é­vad­er des par­lottes stériles, adop­tant libre­ment et lucide­ment les risques et les sac­ri­fices qu’im­pli­qua toute organisation.

Bul­letin Intérieur mai 1957 :

… Et voilà bien, pré­cisé­ment, ce dont crève l’a­n­ar­chisme  : de cette béate sat­is­fac­tion du présent, de cette. espèce de « ça dur­era bien autant que moi » infor­mulé, de ce renon­ce­ment à regarder la réal­ité en face, de ce refus de mesur­er le déclin de notre idéal…

… La vérité est que nous ne pour­rons jamais échap­per à ce dilemme : ou se rassem­bler sur des for­mules vagues, que tout le monde peut faire sienne parce qu’elles n’ex­pri­ment rien ; ou bien se définir et se dif­férenci­er. Dans le pre­mier cas, l’or­gan­i­sa­tion unique est pos­si­ble, mais sans util­ité parce que sans effi­cac­ité. Dans le deux­ième cas, l’or­gan­i­sa­tion est spé­ci­fique et ne peut pré­ten­dre à sat­is­faire les ten­dances les plus contradictoires…

… Inéluctabil­ité de la dif­féren­ci­a­tion et néces­sité du choix.

… le sen­ti­ment de la révolte et l’aspi­ra­tion à la lib­erté ne sont pas néces­saire­ment liée à une con­cep­tion anar­chiste de la vie Il me sem­ble que l’a­n­ar­chisme ne peut se définir qu’à par­tir du moment où, exp­ri­mant la révolte, il pro­pose les arma­tures sociales de la lib­erté.

Au delà de toutes les ten­dances com­mence ici une dif­féren­ci­a­tion qu’il importe de met­tre en lumière si on veut éclair­er le problème.

Il y a en effet deux faons extrême­ment dif­féren­ciées de con­cevoir l’a­n­ar­chisme. Encore que ces deux con­cep­tions s’in­ter­fèrent chez un même indi­vidu, il n’en demeure pas moins qu’une claire prise de posi­tion au départ, laque­lle entraine néces­saire­ment un choix, est indis­pens­able si on veut échap­per à la confusion.

Ces deux con­cep­tions sont les suivantes :

Ou bien l’a­n­ar­chisme est con­sid­éré comme une atti­tude devant le fait social, il prend alors un car­ac­tère philosophique.

Ou bien l’a­n­ar­chisme est con­sid­éré comme une doc­trine sociale ; devant lui s’ou­vre alors la per­spec­tive révolutionnaire.

On com­prend l’im­por­tance de définir ces deux con­cep­tions. Car il est bien évi­dent que, suiv­ant qu’il s’agisse d’un anar­chisme philosophique ou d’un anar­chisme révo­lu­tion­naire, les optiques dif­féreront sur tous les prob­lèmes que posent l’ac­tiv­ité militante.

Con­grès de Nantes, 1957 :

… Nous sommes à l’heure du choix. Il faut choisir entre le « subir » ou le « devenir », entre l’ac­cep­ta­tion pas­sive d’une lente glis­sade vers les oubli­ettes de l’his­toire ou la volon­té de réémerg­er dans la réal­ité de notre temps…

… De cette con­jonc­ture his­torique (la pre­mière guerre mon­di­ale et le tri­om­phe du marx­isme en Russie) résul­ta un dou­ble état d’e­sprit qui, peu à peu, s’in­fil­tra dans le mou­ve­ment et le gagna tout entier. Le pre­mier était une psy­chose de vain­cu. L’ef­frite­ment des groupes, les suc­ces­sifs échecs pour remon­ter la pente, la perte pro­gres­sive de leur influ­ence, la con­science d’être dépassés par l’évo­lu­tion déter­mi­na peu à peu chez les mil­i­tants un com­plexe de vain­cus, qui ne pou­vait à son tour qu’ac­célér­er la chute. Le deux­ième état d’e­sprit fut la con­séquence d’une sorte de choc en retour qui, par un phénomène psy­chologique d’au­to-défense con­tre le milieu défa­vor­able, provo­qua l’é­clo­sion d’un mépris dédaigneux ― je dirais presque aris­to­cra­tique ― pour tout ce qui n’é­tait pas anarchiste…

… Je suis per­suadé que ce ne sera que dans la mesure où les anar­chistes se libéreront de ce dou­ble com­plexe de supéri­or­ité per­son­nelle et de fatal­ité col­lec­tive que la pen­sée pen­sée anar­chiste se dégagera de la gangue où elle s’est fossilisée.

Ce que je pro­pose est une méth­ode pour par­venir à ce but. La dif­féren­ci­a­tion et le choix ne sont que les élé­ments de base de cette méth­ode, les pre­miers pas vers une rénovation.

Ce qui est impor­tant aujour­d’hui, ce que je demande aux cama­rades, c’est une prise de con­science qui implique la volon­té d’ori­en­ter la pro­pa­gande anar­chiste vers un retour à la réal­ité sociale de son temps, un refus de se com­porter en « minori­taires de pro­pos délibérés ».

Ce ne sera qu’à par­tir de cette prise de con­science et de ce choix que pour­ra s’éd­i­fi­er une organ­i­sa­tion anar­chiste. Car, avant de s’or­gan­is­er, il faut claire­ment définir ce pourquoi on s’or­gan­ise

… Encore une fois, il faut être sérieux. Le fait pour un cer­tain nom­bre d’êtres de se rassem­bler en vue d’œu­vr­er à une tache déter­minée oblige à con­stituer des struc­tures organ­i­sa­tion­nelles aux­quelles nulle com­mu­nauté ne peut échap­per et dont les modal­ités vari­ent entre la plus grande sou­p­lesse (le fédéral­isme lib­er­taire) et la plus grande rigid­ité (le cen­tral­isme autoritaire)…

… Je ne par­le pas d’in­com­pat­i­bil­ité de cohab­i­ta­tion de plusieurs ten­dances dans une même organ­i­sa­tion, mais de l’in­com­pat­i­bil­ité de deux formes d’e­sprit, ce qui est très différent…

… Mais ces ten­dances ne peu­vent diverg­er que sur les aspects divers de la pen­sée et sur les méth­odes de la lutte, non sur la pen­sée et la lute elles-même Il y a donc incom­pat­i­bil­ité entre la con­cep­tion ésotérique et la con­cep­tion révo­lu­tion­naire parce que les optiques sont opposées et que l’une renonce à la lutte que l’autre préconise…

… Ce qui est impor­tant aujour­d’hui, c’est beau­coup moins de con­stru­ire une organ­i­sa­tion qui, aus­si struc­turée fut-elle, serait sans effi­cac­ité en l’ab­sence de toute base doctrinale.

Ce qui est néces­saire aujour­d’hui, c’est que les mil­i­tants pren­nent con­science de cet instant de l’His­toire où se joue le des­tin de l’a­n­ar­chisme en tant que con­cept social.

Sans doute, y aura-t-il tou­jours des anar­chistes si on assim­i­le l’a­n­ar­chisme à l’élé­men­taire et instinc­tive révolte de l’Homme devant les con­traintes sociales. Mais l’a­n­ar­chisme en tant que forme pos­si­ble de la société, en tant que pos­si­bil­ité de réal­i­sa­tion sociale, en tant qu’­ex­pres­sion con­crète d’un ensem­ble humain libre, cet anar­chisme ne sur­vivra pas si les anar­chistes renon­cent à la définir claire­ment, à lui don­ner les indis­pens­ables assis­es doc­tri­nales sans lesquelles aucun mou­ve­ment révo­lu­tion­naire ne peut pré­ten­dre entr­er dans la réal­ité de l’Histoire.

Les anar­chistes le désirent-ils vrai­ment ? C’est à vous, mes cama­rades, de répon­dre à cette ques­tion. Mais je vous mets en garde con­tre une réponse néga­tive qui aura pour résul­tat de pouss­er vers les oubli­ettes de l’His­toire dont j’ai par­lé l’une des plus belles espérances sociales qu’ai con­nu la pen­sée humaine.

[|* * * *|]

Bul­letin Intérieur, novem­bre 1957 :

Je vais essay­er d’être clair, La pen­sée anar­chiste est née au milieu du siè­cle dernier avec Proud­hon ― Je dis bien la pen­sée et non l’esprit anar­chistes, qui lui est bien antérieur. Cela veut dire que l’a­n­ar­chisme repose sur deux bases fon­da­men­tales : l’e­sprit et la pen­sée. Je vais démon­tr­er que ces deux bases s’i­den­ti­fient à deux man­i­fes­ta­tions dif­férentes de l’être humain : l’instinct et la rai­son.

D’abord, l’e­sprit. L’e­sprit anar­chiste est, essen­tielle­ment, une expres­sion par­ti­c­ulière d’une réac­tion humaine presque aus­si vieille que l’hu­man­ité elle-même et qui est tout sim­ple­ment l’in­stinct de révolte. C’est le refus de la servi­tude qui dresse en per­ma­nence les hommes ― ou, du moins, cer­tains d’en­tre eux ― con­tre le Maitre qui per­son­ni­fie, et,contre les lois, juridiques et morales, qui expri­ment une cer­taine société.

Il est bien évi­dent que cet instinct. de révol­ta a existé de tout temps ou, du moins, depuis l’époque loin­taine où un homme, usant de sa force physique, réduisit en esclavage son com­pagnon. Cet instinct de révolte, ce refus de la soumis­sion, cette con­stante néga­tion d’un « ordre » con­sacrant l’in­jus­tice et se main­tenant par la vio­lence, a été la source de toutes les insur­rec­tions. Des légions d’esclaves révoltés de Spar­ta­cus, qui mirent en péril la Rome impéri­ale, aux Sans Culottes, qui firent trem­bler l’Eu­rope monar­chiste, aus­si bien que de Barcelone à Budapest, ce même instinct de révolte, tou­jours et partout, a dressé les hommes dans un refus véhé­ment de la servitude.

Ce qui précède démon­tre une évi­dence : l’in­stinct de révolte n’a pas été « inven­té » par les anar­chistes : il n’est pas spé­ci­fique à 1’anarchisme. Il a ani­mé et dressé dans des com­bats farouch­es des hommes dont les préoc­cu­pa­tions sociales étaient inex­is­tantes. Il est l’e­sprit de l’a­n­ar­chisme en ce que celui-ci s’est inclus ce « moteur » de toute action, humaine il n’en est pas la rai­son.

Il serait donc abusif, à mon avis, de vouloir iden­ti­fi­er l’a­n­ar­chisme à ce seul instinct de révolte. Pourquoi ? Parce que, si l’a­n­ar­chisme n’a pas créé la révolte de l’homme, il lui a don­né l’ar­ma­ture philosophique et la jus­ti­fi­ca­tion sociale qui lui man­quaient jusqu’alors. Voici que, se super­posant à l’esprit anar­chiste ― l’in­stinct de révolte ― appa­rait la pen­sée anar­chiste, la rai­son.

La révolte de l’homme peut donc revêtir deux aspects : instinc­tive ou raison­née. Instinc­tive, elle n’est que le réflexe de l’être ― ou de l’an­i­mal ― à qui un maitre inflige de mau­vais traite­ments. L’esclave ou la bête se rebel­lent sans se souci­er de savoir com­ment ils vivront lorsque le maitre ne leur dis­tribuera plus leurs pâtées quo­ti­di­ennes. Au con­traire, la révolte raison­née va au delà du geste d’au­to-défense et envis­age les per­spec­tives dune société d’où auront égale­ment dis­paru le maitre et l’esclave.

Là com­mence la révolte con­sciente et la com­mence véri­ta­ble­ment l’a­n­ar­chisme.

Sans doute, bien avant. Proud­hon et autres « inven­teurs » de l’a­n­ar­chisme, des révo­lu­tions avaient été ani­mé par des hommes dont les inquiètes pen­sées inter­ro­geaient l’avenir. Mais aucun d’eux, avant Proud­hon et ses suc­cesseurs, n’avait défi­ni, dans un con­cept philosophique, les per­spec­tives d’une édi­fi­ca­tion sociale où la lib­erté prendrait la relève de l’autorité.

C’est là le pro­fond mérite de l’a­n­ar­chisme ― et il n’est pas mince. C’est là son orig­i­nal­ité C’est là, à mon avis, son essence même. Car que reste-t-il à l’a­n­ar­chisme si on lui ôte ses per­spec­tives sociales ― sa Rai­son ? Il lui reste l’in­stinct de révolte ― son Esprit ― qui n’est pas spé­ci­fique­ment. anar­chiste, qui n’est même pas spé­ci­fique­ment humain, puisque l’an­i­mal le ressent au même titre que l’homme.

Com­mence-t-on à com­pren­dre : la dif­féren­ci­a­tion, com­plétée par une dou­ble iden­ti­fi­ca­tion, sépare dès l’o­rig­ine ceux pour qui l’a­n­ar­chisme se con­dense tout entier dans le geste de révolte et ceux pour qui l’a­n­ar­chisme, inclu­ant la révolte, se pro­longe dans des per­spec­tives d’éd­i­fi­ca­tion sociales.

[|* * * *|]

Bul­letin Intérieur, mai 1959 :

Qu’est-ce que la Révolution ?

Pourquoi ce geste naturel de révolte ? Parce que des entrav­es arti­fi­cielle­ment créées vien­nent amoin­drir la lib­erté de mou­ve­ment : ce ne sont donc pas les révo­lu­tion­naires qui créent les caus­es et les cir­con­stances des révolutions…

… Il est bien évi­dent qu’une révo­lu­tion ne se déclenche pas à l’heure H du jour J sur un ordre d’une quel­conque organ­i­sa­tion révo­lu­tion­naire. Affirmer une telle con­tre-vérité et sen servir pour ridi­culis­er les révo­lu­tion­naires n’est pas sérieux…

… Le rôle des révo­lu­tion­naires ― des organ­i­sa­tions révo­lu­tion­naires ― est seule­ment de prévoir ces explo­sions et de s’y pré­par­er afin de les dot­er d’un con­tenu idéologique qui aille au delà du sim­ple geste de révolte…

… Si aucune entrave ne venait con­trari­er, ralen­tir ou stop­per le cours dune évo­lu­tion, il n’y aurait pas de révo­lu­tion. Et affirmer que l’ac­tion révo­lu­tion­naire est dépassée est un non sens dans la mesure où on recon­naît que l’évo­lu­tion est bridée…

La révo­lu­tion est la réac­tion d’une énergie qui se heurte à un obsta­cle. C’est l’eau d’un fleuve trop longtemps con­tenue qui brise la digue pour repren­dre son cours normale…

… En résumé : l’acte de révolte est un geste naturel d’au­todéfense, inhérent à toute l’an­i­mal­ité, con­tre toutes les vio­lences engen­drées par l’au­torité. La Révo­lu­tion est l’acte de révolte pro­longé, étof­fé, nour­ri d’un con­tenu idéologique qui ouvre de nou­velles per­spec­tives sociales.

Le pre­mier est l’œu­vre de l’In­stinct, la sec­onde est l’œu­vre de la Raison…

… La vio­lence. révo­lu­tion­naire est fonc­tion de la vio­lence « légale » à laque­lle se heurte la Révo­lu­tion. Cette évi­dence pour­rait presque se met­tre en équa­tion et se définir par cette règle : « La vio­lence révo­lu­tion­naire est directe­ment pro­por­tion­nelle au degré d’au­tori­tarisme d’un É tat con­sid­éré et inverse­ment pro­por­tion­nelle au degré de libéral­isme de celui-ci »…

… S’il adve­nait que le mou­ve­ment anar­chiste reprenne vigueur et devi­enne une force sociale déter­mi­nante, il cour­rait le très gros risque de se défig­ur­er au con­tact de la réalité.

Ce risque, j’ac­cepte ― et les anar­chistes révo­lu­tion­naires acce­pent ― de le courir. Et s’il adve­nait que nous réus­sis­sions, société qui s’in­stau­r­erait alors ne serait cer­taine­ment pas l’E­den anar­chiste dont ont rêvé cer­tains, mais elle serait. Elle exis­terait et ne serait rien d’autre qu’un moment de l’His­toire Humaine

… l’ob­jec­tif des anar­chistes révo­lu­tion­naires n’est pas d’éd­i­fi­er une société par­faite, mais, plus mod­este­ment, une société per­fectible, où la dis­pari­tion des entrav­es éta­tiques per­me­t­trait un déroule­ment réguli­er de l’évolution…

… J’af­firme que :
— Le refus de la révo­lu­tion comme moyen de trans­for­ma­tion sociale con­duit néces­saire­ment au réformisme, c’est-à-dire à une inté­gra­tion au régime.
— Le refus de la vio­lence révo­lu­tion­naire doit logique­ment entrain­er l’ac­cep­ta­tion, au moins pas­sive, de la vio­lence légale de l’É tat…

… Une fois de plus, le choix s’im­pose… Ce chois, nous sommes un cer­tain nom­bre à l’avoir fait en toute con­nais­sance de cause ― sans nous dis­simuler ni les risques, ni les dan­gers idéologiques qu’ils représentent.

[|* * * *|]

Con­grès de Trélazé, 1963 :

la Fédéra­tion Anar­chiste s’est recon­sti­tuée fin 1953. Mais cette recon­sti­tu­tion s’est effec­tuée dans des con­di­tions telles qu’elle por­tait en elle-même les caus­es paralysantes qui devaient lui inter­dire tout développe­ment sérieux.

Ces caus­es étaient ― et sont ― les suivantes :

a) Refus de se définir. avec une suff­isante net­teté dans le vaste éven­tail où se rassem­blent tous ceux qui, de près ou de loin, à tort ou à rai­son, se récla­ment de la philoso­phie anarchiste.

b) Refus de s’or­gan­is­er sur les bases min­i­ma et néces­saires à toute for­ma­tion qui se veut être autre chose qu’un témoin de son temps.

c) Refus de con­sid­ér­er les Con­grès comme l’é­ma­na­tion sou­veraine de l’organisation.

À par­tir de ce triple refus, il ne pou­vait plus y avoir d’or­gan­i­sa­tion à pro­pre­ment par­ler, mais seule­ment une asso­ci­a­tion de cama­rades aux pens­es diver­gentes, par­fois diamé­trale­ment opposées et, par là-même, sans car­ac­tère, sans méth­ode et sans buts défi­nis, sans autre cohé­sion que celle d’une vague référence à cer­tains « grands principes » pure­ment négatifs.

L’er­reur à été de vouloir faire de la F.A. Ain­si conçue une organ­i­sa­tion spé­ci­fique, tout en lui inter­dis­ant de se dot­er de struc­tures internes et idéologiques indis­pens­ables à la vie de tout mouvement.

À par­tir de ces con­sid­éra­tions, il n’y avait ― il n’y a tou­jours et il n’y aura ― qu’une seule solu­tion val­able raisonnable et viable : que la F.A., telle qu’elle a été conçue, ne soit pas et ne pré­tende pas être autre chose qu’un sim­ple cen­tre de liaisons…

… Or, la F.A, n’a su être le sim­ple bureau de liaisons qu’elle devait être, ni l’or­gan­i­sa­tion qu’elle ne pou­vait être…

… Pour sor­tir de cette équiv­oque paralysante, il n’est, à mon avis, d’autre choix que celui posé par cette alternative :
— Ou bien la F.A. devien­dra réelle­ment ce qu’elle ne peut qu’être dans sa forme actuelle : un cen­tre de liaisons entre les dif­férentes ten­dances… mais, en ce cas, elle devra renon­cer à se com­porter comme une organ­i­sa­tion qu’elle n’est pas et ne peut pas être sous sa forme actuelle.
— Ou bien la F.A. renon­cera à la pré­ten­tion de rassem­bler tous les anar­chistes et se trans­formera en organ­i­sa­tion spé­ci­fique en se dotant des struc­tures internes et de la sub­stance idéologique. Nécessaire.

Je [crois] pour ma part que le moment approche où le choix s’im­posera sans pos­si­bil­ité de l’esquiver, car la vie refuse les équiv­o­ques et les impré­ci­sions. La per­sis­tance dans les erre­ments actuels ne pour­ra que con­duire vers une dégra­da­tion continue…

[|* * * *|]

Con­grès de Toulouse, 1965 :

… Cela veut dire que les déci­sions doivent être pris­es par la base. Or, la base ne peut pren­dre de déci­sions que lors des Con­grès, ce qui sig­ni­fie que ceux-ci doivent être sou­verains… Tant qu’on n’ap­pli­quera pas ce principe, il y aura tout ce qu’on voudra ― sauf une organ­i­sa­tion libertaire.

Pour que les Con­grès soient sou­verains et pren­nent des déci­sions il faut, néces­saire­ment, recourir au vote qui départage les avis. Ce n’est pas la solu­tion idéale : c’est la seule pratique…

… Il n’est pas vrai que le vote, c’est la dic­tature de la majorité sur la minorité ― dès l’in­stant où celle-ci n’est pas con­trainte se soumettre‑à la déci­sion de la majorité. Par con­tre, l’ab­sence de vote, c’est tou­jours la dic­tature de la minorité sur la majorité…

… La dis­ci­pline… c’est la meilleure et la pire des choses. La meilleure lorsqu’elle est libre­ment accep­tée ― et com­ment, anar­chistes, pour­rions-nous la con­cevoir autrement ? La pire lorsqu’elle est imposée. Mais c’est, en toute cir­con­stances, la con­di­tion indis­pens­able de toute organ­i­sa­tion, de toute vie col­lec­tive, de toute société.

Hors de la dis­ci­pline libre­ment con­sen­tie, il n’y a ni action col­lec­tive pos­si­ble, ni sol­i­dar­ité effec­tive, ni tolérance de ses sem­blables ― puisqu’il n’y a plus que le repli sur soi même, l’isole­ment, la soli­tude de la tour d’ivoire.

La dis­ci­pline, c’est accepter de vivre avec les autres qui ne pensent pas exacte­ment comme soi et ne pas nuire aux efforts qu’ils ont libre­ment décidé à la majorité.

La dis­ci­pline libre­ment con­sen­tie, c’est l’ef­fort moral qu’ac­com­plit l’in­di­vidu pour se sur­mon­ter lui même et accom­plir son des­tin d’être social. C’est la lim­i­ta­tion volon­taire d’une part de lib­erté pour s’in­té­gr­er dans une famille idéologique, dans une œuvre col­lec­tive, dans une lutte commune.

Le refus de cette dis­ci­pline, c’est le refus pur et sim­ple de toute organisation.

[|* * * *|]

Con­grès de Bor­deaux, 1967 :

Une fois de plus, le mou­ve­ment anar­chiste français tra­verse une crise… Il est facile d’en accuser avant hier Fonte­nis et ses amis, hier l’U.G.A.C. et aujour­d’hui les « sit­u­a­tion­nistes ». Beau­coup plus facile que de rechercher et d’analyser les caus­es réelles de ces crises, dont les renou­velle­ment péri­odiques expri­ment la per­sis­tance d’un malaise qui dépasse, et de loin, les per­son­nal­ités des auteurs de ces micro-drames…

… (L’une des caus­es), sans doute la plus pro­fonde, quoique la moins ressen­tie par les anar­chistes de la vieille école, c’est l’ab­sence d’une organ­i­sa­tion réelle et d’une déf­i­ni­tion idéologique…

… Je suis con­va­in­cu que le refus obstiné de cer­tains cama­rades devant la néces­sité de s’or­gan­is­er et de se définir est respon­s­able. de la crise actuelle, comme des précé­dentes, pour une part au moins aus­si impor­tante que l’ir­rup­tion dans le mou­ve­ment d’un cer­tain nom­bre d’in­di­vidus dont « l’a­n­ar­chisme » va chercher ses inspi­ra­tions à des sources pour le moins suspectes.

Je suis con­va­in­cu que ce refus obstiné de toute organ­i­sa­tion struc­turée comme de toute déf­i­ni­tion idéologique, refus qu’on ne retrou­ve ni chez Proud­hon, ni chez Bak­ou­nine, ni chez aucun des théoriciens de l’a­n­ar­chisme social­iste ou com­mu­niste, cette con­cep­tion d’un anar­chisme réduit aux dimen­sions arti­sanales, entaché d’une mys­tique indi­vid­u­al­iste dans ce qu’elle a de plus paralysante, sans com­mune mesure comme sans ouver­ture sur la réal­ité du monde mod­erne, est la cause de ce que l’a­n­ar­chisme ne se survit, à tra­vers des crises suc­ce­sives que comme un anachro­nisme historique…

… Je lui demande (au Con­grès) de faire un choix clair, pré­cis, irréversible, entre :
— d’une part, une organ­i­sa­tion struc­turée dont les Con­grès sou­verains déter­mineront les grandes lignes de l’ac­tion col­lec­tive et don­neront aux respon­s­ables nom­més des direc­tives pré­cis­es ; une déf­i­ni­tion idéologique du mou­ve­ment qui le situe sans équiv­oque aus­si bien face aux paralysantes exi­gences de l’in­di­vid­u­al­isme que de la dém­a­gogie néo-marxiste.
— d’autre part, le main­tien de la F.A. sous sa forme actuelle d’une asso­ci­a­tion sans struc­tures et sans déf­i­ni­tion idéologique, ceci étant claire­ment pré­cisé dans une déc­la­ra­tion de principe remise à chaque nou­v­el adhérent.

[|* * * *|]

Bul­letin Intérieur sep­tem­bre 1967 :

Un nom­bre rel­a­tive­ment impor­tant d’ad­hérents et de groupes ont. quit­té la F.A.. Il y a par­mi eux, j’en suis per­suadé, un cer­tain nom­bre d’élé­ments val­ables que le refus de la F.A. de se définir comme une organ­i­sa­tion révo­lu­tion­naire a décidé au départ. Par­mi eux, beau­coup, mal­heureuse­ment, iront se per­dre dans la nature, car je doute qu’ils suiv­ent longtemps les quelques énervés qu’ils ont lais­sé par­ler et agir en leurs noms. Cer­tains revien­dront, je l’e­spère, sinon à la F.A., du moins au militantisme…

… Je demeure con­va­in­cu que l’i­nor­gan­i­sa­tion et la con­fu­sion de la F.A. sont à l’o­rig­ine de toutes les crises passées et présente et qu’elles sus­citeront, dans un avenir plus ou moins proche, d’autres crises sem­blables ― si rien ne change.

Mais je suis égale­ment con­va­in­cu main­tenant qu’un cer­tain nom­bre de cama­rades n’ac­cepteront jamais que la F.A. se définisse comme une organ­i­sa­tion révo­lu­tion­naire et que, par con­séquent, la loi de l’u­na­nim­ité, [?] avec rigueur, tous les efforts faits en ce sens sont par­faite­ment inutile…

… Je con­sid­ère donc désor­mais la F.A., non pas comme une organ­i­sa­tion, mais comme un rassem­ble­ment hétérogène de cama­rades se récla­mant tous de l’a­n­ar­chisme. En rai­son même des diver­gences pro­fondes qui sépar­ent ses com­posants, ce rassem­ble­ment ne peut admet­tre ni struc­tures organiques, ni déf­i­ni­tion idéologique…

… Je lut­terai désor­mais au sein de la F.A. pour que celle-ci prenne, sans con­fu­sion pos­si­ble, les car­ac­tères pro­pres à un tel rassemblement…

… C’est dans un but très clair que je prends cette nou­velle proposition.

Et ce but, c’est de laiss­er le champ libre à une future organ­i­sa­tion anar­chiste et à un jour­nal de pro­pa­gande d’ex­pres­sion révolutionnaire