La Presse Anarchiste

À propos de notre attitude pendant la guerre

(Suite)

[/1er Mai 1915./]

Aujourd’hui, à Brighton, c’est le jour du dra­peau polon­ais. On fait quête pour les habi­tants de la Pologne, ruinés par l’invasion alle­mande. Les Alle­mands leur ont enlevé jusqu’au dernier porc, jusqu’au dernier panier de pommes de terre.

Le dra­peau polon­ais, je ne peux y penser sans une pro­fonde émotion.

C’était notre rêve en 1863 : la Pologne indépen­dante. Le pre­mier meet­ing de l’Internationale auquel j’assistai à Zurich en 1872, était sous le dra­peau polonais.

Lors de la fon­da­tion même de l’Internationale en 1861, à Lon­dres, on en parla.

Enfin, peut-être la Pologne libre va-t-elle devenir une réalité.

Ici, ma femme et les amis Anglais ont tout fait pour recueil­lir un peu de fonds et affirmer les sym­pa­thies anglais­es pour la Pologne libre.

 
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[/7 Juin 1915./]

 

Tu nous dis du côté de nos cama­rades non interventionnistes

« C’est l’État — faut pas le soutenir » Mais puisque la calamité qui s’est abattue sur l’Europe occi­den­tale est si immense, si bien organ­isée qu’on ne peut pas la com­bat­tre autrement, qu’avec des canons, des muni­tions, et que les tra­vailleurs n’ont pas encore con­quis — comme l’avaient fait les sec­tions eu 1793–94, ou les Parisiens en 1871 — leurs canons, leur droit de s’organiser mil­i­taire­ment, tous ces argu­ments ne sont rien que de la dialec­tique creuse.

Com­bi­en plus près de la vérité fut Mal [[Malat­es­ta.]], lorsque, pen­dant le choléra à Naples, il alla sans hésiter, tra­vailler con­nue doc­teur, dans les quartiers infestés, sachant bien que l’organisation qui lui fourni­rait les moyens de le faire — médecines, nour­ri­t­ure, lits pour les malades, était archi­bour­geoise. Il n’y en avait pas d’autres, le choléra fauchait ses vic­times, et il alla tou­jours brave, aider la pop­u­la­tion dans les con­di­tions qui se présen­taient à ce moment.

 
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[/5 Févri­er 1916./]

Le sens de la déc­la­ra­tion (déc­la­ra­tion des anar­chistes, note de la Rédac­tion) est que, si le peu­ple alle­mand, ou du moins les tra­vailleurs organ­isés, mon­traient un change­ment dans leurs idées d’août 1914, — et s’ils avaient la moin­dre chance de se faire écouter — nous seri­ons heureux de nous enten­dre avec eux pour dis­cuter de la paix.

Mal­heureuse­ment ce n’est pas le cas.

À la Con­férence de Zim­mer­wald, les organ­i­sa­tions ouvrières alle­man­des n’étaient pas représentées.

Les rix­es con­cer­nant les vivres ? Il y en a tou­jours eu pen­dant toutes les guer­res, sans en influ­encer la durée.

Le par­ti social-démoc­rate est divisé en deux, la majorité étant avec le par­ti pangermaniste.

Et je cite une entre­vue (?) du jour­nal l’Out­look avec Liebknecht, Kaut­sky, Bern­stein qui dis­ent tous les trois : Nous n’y pou­vons rien. La grande presse habitue la nation à l’idée de l’annexion de la Bel­gique. Nous ne pou­vons même pas protester.

L’empereur fera la paix com­mue il voudra. Le Reich­stag n’y sera pour rien. »

Con­clu­sion : Il n’y a qu’un moyen de sauver la civil­i­sa­tion — se bat­tre jusqu’au bout. — Les social­istes alliés eux-mêmes devraient le voir.

Toutes ces con­ver­sa­tions sur la paix ― c’est l’Allemagne elle-même qui les lance pour divis­er les alliés. Vieux moyen auquel on a eu recours dans toutes les guer­res pour divis­er les adversaires.

Machi­na­tions de Bülow. (Entre autres des cama­rades russ­es un Suisse ont déclaré qu’ils avaient été approchés par des agents allemands.)

C’est un peu long ; mais il fal­lait préciser :

Retour des ter­ri­toires conquis ;

Aucune con­tri­bu­tion à pay­er aux Alliés ;

Répa­ra­tion par les envahisseurs des dégâts com­mis en Bel­gique et en France ;

Aucun traité com­mer­cial pour assu­jet­tir la Bel­gique ou la France.

 
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[/3 Avril 1916./]

Les insultes des marx­istes de toutes les nation­al­ités il fal­lait bien s’y atten­dre ! Avec leur crasse igno­rance du l’histoire du xixe siè­cle, leur igno­rance poignante de leurs devanciers français, et du fonds réel de la social-démocrade alle­mande ; ils en sont arrivés à voir en elle le vrai corps d’armée du social­isme mon­di­al, alors qu’en réal­ité ce par­ti est la con­trepar­tie exacte du Girondisme de la Grande Révolution.

Ce par­ti a ren­voyé à un avenir éloigné, la réal­i­sa­tion de ce qui approche la social­i­sa­tion de la pro­duc­tion et de la con­som­ma­tion. Sou but, pour des décades à venir, est la « Con­quête des Pou­voirs » de mot lui-même vient du Girondisme) — dans l’État actuel, tel quel pour le réformer peu à peu en ménageant les droits établis.

Ils se moquent des Français, des Ital­iens, de tous, sauf d’eux-mêmes. Les Français social­istes, même ceux qui sont archi­marx­istes, sont pour eux des « social­istes utopistes ». Et il faut voir avec quelle morgue on vous lance cette épithète, alors que tout ce qui a de sérieux dans le marx­isme est près des Fouriéristes (Con­sid­érant, Ler­oux), et tout ce qui est exagéra­tion du demi-savoir vient de Marx et surtout de ses con­tin­u­a­teurs, dont l’ignorance con­cer­nant l’histoire de l’idée social­iste, est l’ignorance voulue du moine ital­ien ou espag­nol sur le catholicisme.

Quant à nos cama­rades, l’effort que quelques-uns d’entre nous ont fait pour semer des idées cor­rectes sur l’histoire du social­isme et surtout sur l’histoire des luttes poli­tiques de l’humanité, a été si faible en com­para­i­son de l’effort fait de l’autre côté pour semer là-dessus les idées fauss­es de ce que Marx appelait le « social­isme alle­mand », si faible qu’il compte à peine.

Et puis n’avons-nous pas enten­du dire qu’il ne fal­lait pas faire cet effort — qu’il tuerait le révo­lu­tion­nar­isme des ouvri­ers ! Avec cela, le social­isme « alle­mand » sché­ma­tique, sim­pli­fié « à l’usage du dauphin » a fait rav­age. Et par­mi ceux qui répu­di­aient le nom de social-démoc­rates, com­bi­en n’ai-je pas eu à lut­ter con­tre ces mêmes con­cep­tions sché­ma­tiques et sou­vent absur­des que Marx lui-même répu­di­ait, dans ses con­ver­sa­tions privées, sans jamais s’y oppos­er au grand jour.

Con­tre tout cela il fau­dra réa­gir, quand la vie ren­tr­era dans ses canaux ordi­naires. Il y a en out­re cette idée qui brouille toute dis­cus­sion sérieuse, on prend même au sérieux l’Internationale social-démoc­ra­tique sans s’apercevoir qu’il n’existait qu’une Inter­na­tionale des par­tis poli­tiques, lut­tant pour la con­quête des pou­voirs sous la gou­verne du par­ti poli­tique social-démoc­rate alle­mand.

L’internationale ouvrière n’existe plus du jour où les représen­tants Français des Syn­di­cats ouvri­ers, qui ne voulaient pas se con­stituer en par­ti poli­tique, furent exclus des Con­grès inter­na­tionaux soi-dis­ant socialistes.

L’organisation inter­na­tionale des Unions ouvrières se recon­stituera cer­taine­ment après la guerre.

Mais ce sera cer­taine­ment une organ­i­sa­tion dis­tincte de l’organisation poli­tique, gou­vernée par les Sudekum et autres Huns qui s’affublaient du nom qu’ils avaient pris à l’internationale ouvrière [[Sa pré­dic­tion s’est réal­isée. L’Internationale ouvrière, et non pas l’Internationale des par­tis poli­tiques social­istes, est en effet fondée. Et son action se fait déjà sen­tir dans le domaine des réal­ités. Nous voulons par­ler de l’internationale syndicale.]].
 
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[/18 Mai 1916./]

Cette beauté de la jeune France répub­li­caine, je la sen­tais venir. D’après les quelques jeunes dont j’avais fait la con­nais­sance en 1904 et 1905 eu Bre­tagne, on pou­vait déjà prévoir ce que serait cette jeune généra­tion : sim­ple, hon­nête, studieuse, sans la moin­dre trace de van­tardise, avant dans son pro­fond moi un idéal — indéfi­ni peut-être, mais celui-là pré­cisé­ment qui mène aux grands dévoue­ments. Romain Rol­land l’avait entre­vu dans Dans la Mai­son, mais il ne l’a pas bien com­pris et s’est lais­sé pren­dre pour par­ler « résignation ».

Ce n’est pas de la résig­na­tion à Ver­dun et à la Marne. C’est une ferme volon­té, sans phras­es, d’accomplir un devoir imposé par l’histoire, par la civil­i­sa­tion entière. Mais vous-même vous sen­tez tout cela.

— Cornélis­sen et Mme G. m’ont racon­té les pour­par­lers qui ont eu lieu à Paris con­cer­nant la guerre, la recon­sti­tu­tion de l’Internationale etc…  J’ai enfin envoyé à Cornélis­sen une réponse sous forme d’un Exposé. Il vous le fera parvenir.

Le fait est qu’en France comme ailleurs, les Alle­mands tra­vail­lent à recon­stru­ite leur Inter­na­tionale, dont nous avons eu la mesure par l’attitude des députés social-démoc­rates au Reich­stag, depuis la déc­la­ra­tion de guerre jusqu’à ce jour.

Et d’autre part, on voulait faire une répéti­tion de Zim­mer­wald ! — ce qui serait une man­i­fes­ta­tion en faveur de la paix — non pas pour la con­clure, mais pour pré­par­er de nou­velles attaques. Tac­tique bien vieille déjà.

Et enfin, on vent que nous « révi­sions » nos idées, ce qui veut dire, comme l’écrit très bien Grave que nous les « répudions ».

Je réponds à cela que ce qu’on a appelé Inter­na­tionale des Tra­vailleurs depuis 20 ans, n’était pas une Inter­na­tionale ouvrière, mais une union de par­tis par­lemen­taires très nationaux, comme on le voit aujourd’hui.

Évidem­ment une Inter­na­tionale se con­stituera, mais alors, elle sera en effet ouvrière, et à celle-ci nous devrons aider, comme nous l’avons fait auparavant.

Quant à « révis­er » nos idées — il faut au con­traire accentuer nos idées con­cer­nant la social­i­sa­tion et la pro­duc­tion et de l’échange.

C’est ce qui se fait déjà un peu partout — pas l’État, parce que les social­istes, et nos cama­rades aus­si, hyp­no­tisés pal ce qu’on leur prêchait sur les « lois économiques » n’osent rien entre­pren­dre, ni même proposer.
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[/20 Juil­let 1916./]

La faute essen­tielle de tous ceux que représente Malat­es­ta, est de pré­ten­dre que la paix peut être imposée par eux ; que la force pour la faire ne leur ferait pas défaut, s’ils en avaient la volon­té, — alors qu’eux-mêmes recon­nais­sent que la force et la volon­té ont man­qué pour empêch­er la guerre.

Ils ne veu­lent pas recon­naître que pour empêch­er l’invasion alle­mande, il fal­lait deux volon­tés et deux forces, — celles de la France et de l’Allemagne, et que celle-ci non seule­ment a man­qué, mais qu’elle n’a jamais existé. Ils ne veu­lent pas recon­naître que tous ceux qui avaient une prise sur les esprits en Alle­magne, his­to­riens et hommes de sci­ence, pro­fesseurs et jour­nal­istes, romanciers et musi­ciens, cap­i­tal­istes et social-démoc­rates, ont tra­vail­lé presque un demi-siè­cle à per­suad­er les Alle­mands qu’ils doivent faire des con­quêtes dans le monde entier, et qu’en les faisant ils seront por­teurs de la civil­i­sa­tion mod­erne — supérieure à celle de toutes les autres nations : qu’ils doivent — c’est leur mis­sion his­torique — écras­er la France déca­dente, paral­yser l’Angleterre marchande, con­quérir l’Adriatique, la Turquie et l’Asie-Mineure, chas­s­er les bar­bares Russ­es des côtes de la Bal­tique, les refouler à l’Est de Moscou, et tant d’autres absur­dités, reçues par le peu­ple alle­mand comme la manne du ciel.

S’ils avaient seule­ment lu les ouvrages alle­mands d’histoire et de droit (que j’ai dû lire en écrivant l’Entr’aide) ou bien lu seule­ment les grands jour­naux alle­mands, leurs romans ven­dus à un mil­lion d’exemplaires, prêchant le mépris des Latins et la haute mis­sion de les civilis­er par la con­quête, ou bien encore les sor­ties de Marx et d’Engels con­tre la guerre d’Italie en 1859, les doc­u­ments sur la diplo­matie de Bis­mar­ck pour empêch­er « que l’Italie se lie avec la France » — « ce qui l’amènerait à se met­tre en République », l’accord qu’il cher­chait à établir et que ses con­tin­u­a­teurs n’ont cessé de chercher depuis « pour affer­mir la puis­sance monar­chique en Europe », les promess­es faites depuis au pape de rétablir soit pou­voir tem­porel, « ain­si que en cas de besoin le roy­aume de Naples », s’ils lisaient tout cela ! Mais non, ils ne lisent rien, ils ne veu­lent en savoir rien.

Et avec cela ils pré­ten­dent que quelques mil­liers d’hommes peu­vent impos­er la paix, là ou dix mil­lions d’hommes sont aux pris­es, et où, en réal­ité, deux phas­es de la civil­i­sa­tion européenne s’entre-choquent en ce moment. Eh bien, ce sont des affir­ma­tions que vrai­ment Malat­es­ta est trop intel­li­gent pour faire sérieuse­ment. C’est du journalisme.

De même, lorsque, après avoir affir­mé d’abord qu’il était indif­férent pour les tra­vailleurs d’être sous le joug d’un cap­i­tal­iste alle­mand ou d’un cap­i­tal­iste anglais, et rayé ain­si d’un trait de plume tout le pro­grès acquis par les Révo­lu­tions de 1648 et 1871, Mal. écrit aujourd’hui cette phrase ambiguë dont l’idée est qu’il serait mieux pour une nation de subir la dom­i­na­tion étrangère que de s’en défendre comme on s’en défend aujourd’hui, car la dom­i­na­tion étrangère con­duirait à la révolte — je ne peux pas admet­tre que ce soit une opin­ion réfléchie de Mal. Il doit savoir que la dom­i­na­tion russe en Pologne n’a pas empêché la majorité des Polon­ais, en 1863, de suiv­re le par­ti roy­al­iste, au lieu de se ranger sous la ban­nière qui demandait la terre pour les serfs affran­chis ; il sait qu’en Bul­gar­ie et en Ser­bie l’oppression turque n’a pas provo­qué une révo­lu­tion sociale ; et que la dom­i­na­tion autrichi­enne en Ital­ie n’a pas don­né aux révo­lu­tion­naires ital­iens la force pour faire une révo­lu­tion sociale, ou seule­ment pour établir une République, ni en 1860, ni depuis.

C’est que, chez une nation dom­inée, soit par l’étranger, soit par un gou­verne­ment despo­tique, les meilleures forces actives vont, d’abord pour ren­vers­er le despote ou pour chas­s­er l’étranger.

Puisque Mal. sait tout cela, ce n’est donc plus une dis­cus­sion entre cama­rades, pour éclair­cir leurs idées — c’est une polémique de jour­nal­iste — et cela me répugne.

— Je voulais con­tin­uer, mais je reçois deux numéros de la Libre Fédéra­tion du 17 juin et du 15 juil­let, et je vois que la réponse aux Zim­mer­wal­diens se fait déjà et très bien. Grave dit déjà ce que je viens d’écrire con­cer­nant les illu­sions des pacifistes.
 
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[/28 Juil­let 1916./]

Les faits con­fir­ment de plus en plus notre manière de voir, exprimés dans la « Déc­la­ra­tion ». Bülow et ses douze secré­taires avaient forte­ment manœu­vré en Suisse pour semer les bruits de paix et pour tâch­er de gag­n­er des défenseurs à cette idée.

Main­tenant on voit que le gou­verne­ment alle­mand n’a jamais pen­sé de lâch­er une seule de ses con­quêtes sans recevoir de fortes con­tri­bu­tions en échange et sans retenir les par­ties des ter­ri­toires envahis en Bel­gique et en France qui lui souri­aient le plus.

Il faut être suprême­ment naïf pour ne pas voir que c’était un moyen de semer la dis­corde dans les nations alliées, parce que les Alle­mands savaient bien, j’en suis sûr, quelle sorte d’offensive se pré­parait pour l’été.

Espérons qu’elle réus­sira et que les Alle­mands s’apercevront bien­tôt qu’envahir un ter­ri­toire et le for­ti­fi­er n’est pas encore le conquérir.

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[/4 Sep­tem­bre 1916./]

Ma femme tra­vaille dans notre hôpi­tal du comté de Sus­sex, comme aide garde-malade. Les nurs­es l’aiment, parce qu’elle prend n’importe quel tra­vail, qui se présente à un moment don­né — laver les malades, empêch­er l’apparition des plaies chez ceux qui ont été longtemps alités, etc., etc…

Avec la réduc­tion du per­son­nel des hôpi­taux, les garde-malades s’esquintent par le tra­vail, et on accepte avec plaisir des aides volon­taires. Ce n’est pas un hôpi­tal pour les blessés, mais pour les indi­gents de la local­ité, il n’y a qu’un petit nom­bre de mil­i­taires, malades ou blessés, mais partout on manque de bras, et les volon­taires sont les bienvenus.

Je ne com­prends pas, com­ment nos faiseurs de théories ne voient pas cela. C’est « l’individualisme » qui ronge nos rangs.

Tou­jours la même histoire.

Au xviie siè­cle, l’individualisme se cou­vrait de ce qu’on appelait alors « l’athéisme pour prêch­er le « j’m’en fichisme ». Au xixe ce fut le « social­isme » ; aujourd’hui c’est par nos idées qu’on essaie de cou­vrir son « per­son­al­isme ». Ce n’est pas nos idées qu’il faut révis­er, mais l’usage que l’on cherche d’en faire pour des buts personnels.

L’entrée en lice de la Roumanie du côté des alliés fait espér­er ici que la fin de la guerre se rap­proche. Espérons-le. En tout cas, c’est une preuve que les neu­tres ne croient plus à la vic­toire de l’Allemagne, dont les Zim­mer­wal­diens voulaient nous persuader.
 
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[/4 Octo­bre 1916./]

Ces jours-ci j’ai écrit une let­tre à Domela Nieuwen­huis qui au nom des cama­rades hol­landais, me demandait pourquoi mes livres étaient en con­tra­dic­tion avec mes idées actuelles ? Je lui ai répon­dit parce que générale­ment ou ne lit pas pour véri­fi­er ses idées sur tel et tel sujet, on ne cherche que ce qui pour­rait les con­firmer.

Dans toutes les guer­res on a eu et on a encore, en effet, le désir de s’enrichir aux dépens des voisins ; je l’ai dévelop­pé avec force cita­tions et faits. S’ensuit-il qu’il faille subir une inva­sion ? qui tou­jours a pour con­séquence un nou­veau joug économique (saisie des meilleures ter­res, des meilleures indus­tries, du com­merce, nou­veau impôts etc…) et d’un nou­veau joug poli­tique pour empêch­er les peu­ples con­quis de se révolter et de s’affranchir.

Mais tout cela, hélas, ne change rien à leurs idées.

L’individualisme, c’est ce qui les ani­me. Ils se fichent pas mal de ce que nous dis­ons, parce que cela con­tred­it leur con­cep­tion d’absurde Stirner­isme [[Stirn­er est avec Niet­zsche un des philosophes les plus con­nus de l’individualisme.]].

 
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[/10 Jan­vi­er 1917./]

À mon avis la note alle­mande est un truc habile. Ils ont cher­ché à amen­er la Russie à une paix séparée avec Sturmer, Pro­topopoff, et ceux qui se groupaient autour de Raspou­tine et d’autres — ils avaient des chances d’y arriv­er. Toute la presse russe, quoique sévère­ment cen­surée, l’avoue. Main­tenant, les Alle­mands essaient de gag­n­er la France et l’Angleterre : — « Reprenez la Bel­gique et vos 9 départe­ments, mais lais­sez-nous entre temps la main libre eu Ori­ent ». Ils sont même prêts à laiss­er l’Autriche tir­er son épin­gle du jeu : ils y gagneraient.

Le moment est d’une grav­ité exceptionnelle.

Les Alle­mands savent qu’il se fait en France, en Angleterre, en Russie, des pré­parat­ifs très sérieux pour le print­emps prochain, et ils savent com­bi­en l’Autriche est prête à aban­don­ner la par­tie. Ils cherchent donc à gag­n­er du temps, affaib­lir les énergies.

Pour faire une poussée et prou­ver au peu­ple alle­mand que ses armées ne peu­vent pas retenir les ter­ri­toires con­quis, le moment est favorable.

S’en présen­tera-t-il un meilleur ?

Tout cela me porte à croire que le moment de dis­cuter les con­di­tions de paix n’est pas encore arrivé.
 
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[/25 Jan­vi­er 1917./]

Je ne sais si vous avez con­nu autre­fois à Paris, Mme Sophie Lavroff. C’était une grande amie, et c’est une perte très douloureuse pour moi : elle est morte le 6 à Pet­ro­grad, tou­jours s’intéressant à tous les événe­ments, brave, combative.

Dans mes Mémoires c’est d’elle que je par­le à pro­pos de mon éva­sion. À Paris, elle était tou­jours avec nos meilleurs cama­rades. Elle avait 75 ans.

 
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[/2 Avril 1917./]

Oui, nous sommes enchan­tés des nou­velles qui nous parvi­en­nent de Russie. Les onze ou douze années depuis 1905 ont prof­ité aux révo­lu­tion­naires russ­es, et les deux années et demie de guerre ont établi des liens si étroits entre la jeunesse intel­lectuelle, le gros de la pop­u­la­tion et l’armée, tan­dis que la bureau­cratie et l’autocratie se sont ren­dues si détesta­bles et si mépris­ables, que tout le monde s’est trou­vé d’accord pour s’en débar­rass­er. Si les deux ou trois mois qui vien­nent se passent jusqu’à la con­vo­ca­tion de la Con­sti­tu­ante sans journées de juin, la nation trou­vera tout naturel de ne pas avoir d’empereur. Et tout porte à croire qu’il en sera ainsi.

Vous me deman­dez un arti­cle sur les événe­ments russ­es. Il me sem­ble que ce serait à quelque ami français d’écrire une frater­nelle acco­lade à la révo­lu­tion en Russie. Cepen­dant, si c’est absol­u­ment néces­saire, je tâcherai de le faire. Mais, jusqu’à présent, j’ai, dû chaque jour soit télé­gra­phi­er à Péters­bourg et Moscou des télé­grammes de 400 ou 500 mots, pour inviter les tra­vailleurs à con­tin­uer la guerre à out­rance, sans écouter les Kien­thaliens et Beth­man-Hol­wégiens, ou envoy­er des mes­sages aux tra­vailleurs anglais, aux meet­ings, etc., et écrire des let­tres sans fin.

Et puis nous voulons par­tir aus­sitôt que pos­si­ble, dès que les com­mu­ni­ca­tions seront rétablies.

Nous avons des nou­velles de nos enfants à Pet­ro­grad et des amis de Moscou, etc. Mais rien que des télé­grammes. Ni let­tres, ni jour­naux depuis le 5 mars, et nous n’avons aucune idée com­ment attein­dre la Norvège et la Russie où les amis (y com­pris Bourt­seff), m’appellent aus­sitôt que possible.

Le voy­age par Kola (71° lat­i­tude Nord), n’a rien d’engageant, mais par là non plus il n’y a pas encore de com­mu­ni­ca­tions régulières. J’espère qu’elles seront d’ailleurs bien­tôt rétablies.

Oui cher, très cher ami, notre cœur saigne à lire les réc­its de ce que ces atro­ces con­quérants ont fait en France, à voir les pho­togra­phies de ce qui fera la honte du xxe siè­cle. Pau­vre chère France !

Si vous saviez com­bi­en elle se fait aimer ici, par les Anglais. Les mieux dressés à ne pas trahir leurs émo­tions ne s’en cachent pas.
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Dans son pre­mier télé­gramme, Sacha dis­ait : « Peu­ple admirable, éton­nant ». Mais tou­jours il fut comme cela ! Jusqu’à ce que les gredins le met­tent en fureur.

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[/J. Guérin et A. Depré./]
 
(À suivre.)