La Presse Anarchiste

Centenaire de la conquête de l’Algérie, 1830/1930

Après divers­es vicis­si­tudes faites d’in­quié­tudes et d’e­spérances, le par­ti jeune de la coloni­sa­tion fit pré­val­oir ses vues ; et ses desider­a­ta furent pris en con­sid­éra­tion par la Monar­chie de Juillet.

Les intérêts du Com­merce, de l’A­gri­cul­ture et de l’In­dus­trie s’i­den­ti­fi­ant à ceux de la poli­tique extérieure et mét­ro­pol­i­taine, l’af­faire fut con­clue et l’oc­cu­pa­tion se dévelop­pa suiv­ant la volon­té des Cham­bres de Commerce.

La cam­pagne fut assez heureuse, les Arabes du lit­toral n’of­frant pas ou peu de résis­tance armée ; mais les troupes de débar­que­ment com­mirent de telles exac­tions et dépré­da­tions qu’elles firent naître dans les pop­u­la­tions indigènes le sen­ti­ment d’un grand dan­ger, et l’u­nion se fit entre ces groupes hétéro­clites, sans car­ac­tères eth­niques formels, qui se sen­tirent sol­idaires pour la défense de leurs biens et surtout de leurs vies menacées.

Tous ces Carthagi­nois, Romains, Van­dales, Byzan­tins et Turcs, plus ou moins métis­sés d’au­tochtones, se mêlèrent aux Kabyles qui engageaient la lutte défen­sive avec toute l’én­ergie du dés­espoir. Aus­si, si les Bédouins, en majorité séden­taires et pas­teurs, lais­sèrent pénétr­er l’en­vahisseur, il n’en fut pas de même des nomades et des mon­tag­nards, qui con­nais­saient le sort fait aux vain­cus par les troupes françaises.

La cam­pagne mil­i­taire dura de 1830 à 1841 ; elle fut sim­ple­ment la guerre avec toutes ses hor­reurs, mais la guerre au sens prim­i­tif, où la bête humaine s’af­fronte, sans répit pour le vaincu.

Le plus fort, sat­is­fait de sa puis­sance, entend prof­iter de son avan­tage immé­di­at ; il se paye sur place et jusqu’à satiété ; il pille, il vole, il vio­le, il mas­sacre, il détru­it. C’est toute l’his­toire des Romains détru­isant Carthage, des Européens brûlant Pékin, des Français pen­dant la cam­pagne d’Afrique ; d’ailleurs, les pièces à con­vic­tion sont nombreuses.

C’est le colonel Combes, du 47e de ligne, écrivant d’O­ran, le 18 juin 1836 :

« Nous pûmes incendi­er, dans notre route, tout ce qui était brûlable ; la cam­pagne fut un vaste océan de feu. Cette manœu­vre fut con­tin­uée les jours suivants. »

C’est le cap­i­taine Canrobert :

« Nous avons sur­pris de nuit une assez grande quan­tité de Kabyles et enlevé plusieurs sortes de trou­peaux, des femmes, des enfants, des vieil­lards ; le sol­dat excité par l’ap­pât du pil­lage se livre aux pires excès. »

C’est le com­man­dant de Lioux, du 43e de ligne :

« Nous ren­trons d’une nou­velle expédi­tion ; notre colonne avait mis­sion de tout rav­ager à plusieurs lieues autour de ses bivouacs suc­ces­sifs. En effet, l’on a beau­coup détru­it ; des vil­lages entiers ont dis­paru par l’in­cendie, et plusieurs mil­liers de pieds de figu­iers, d’o­liviers et d’autres ont été coupés. »

C’est le lieu­tenant de Castellane :

« Nous sommes restés plusieurs jours, détru­isant les récoltes et les trou­peaux, et nous ne sommes par­tis que lorsque le pays a été com­plète­ment ruiné. »

C’est le colonel Pel­lisi­er, faisant enfer­mer 800 per­son­nes dans des grottes, etc., etc.

Après onze ans de cette guerre impi­toy­able, les Arabes sub­jugués s’in­cli­naient devant le fait accom­pli, et la coloni­sa­tion offi­cielle allait s’af­firmer dans ses dif­férents systèmes.

N’ou­blions jamais que les intérêts du Com­merce et de l’In­dus­trie avaient com­mandé l’en­tre­prise ; le gou­verne­ment avait fourni les troupes d’ex­pédi­tion et d’oc­cu­pa­tion. Les intéressés pou­vaient être sat­is­faits : ils n’avaient plus qu’à se présen­ter au partage du butin. Les ressources naturelles étaient là, ils n’avaient qu’à les pren­dre ; les indigènes soumis pou­vaient être util­isés. Messieurs, ne vous gênez pas !… Ils pou­vaient bâtir, édi­fi­er, con­stru­ire, exploiter, cul­tiv­er, si tels étaient leurs intérêts, puisqu’il étaient les maîtres et que l’ar­mée veil­lait au main­tien de l’or­dre et de la sécurité.

En 1841, le bran­le était don­né, et la coloni­sa­tion allait entr­er dans sa phase capitaliste.

La vérité implique la nota­tion que nul plan d’ensem­ble n’avait été élaboré. Nulle entente préal­able entre com­plices sur le sys­tème ; cha­cun tra­vail­lait pour soi et ses amis.

L’ar­mée se payait d’une manière bru­tale, et les grands chefs rançon­naient à leur prof­it : le maréchal Bugeaud, duc d’Is­ly, le vain­queur d’Abd-el-Kad­er, accusa son sub­or­don­né, le général Brossard, d’être l’homme le plus cor­rompu qu’il fût ; celui-ci répli­qua que le duc, « héros sans tache », trafi­quait de sa fonc­tion, avait reçu 180 000 francs et avait négo­cié avec un marc­hand d’O­ran à qui il avait com­mu­niqué en sous-main la con­clu­sion du traité de paix.

L’Église catholique, souri­ante à la con­quête, ne pou­vait être traitée en pau­vresse ; les mosquées allaient avoir la con­cur­rence des églis­es, mais, plus soucieux de biens matériels que de vic­toires spir­ituelles prob­lé­ma­tiques, dès 1845, les Trap­pistes rece­vaient 1 000 hectares autour de l’an­cien camp de Staouëli.

L’Ad­min­is­tra­tion expro­pri­ait suiv­ant les deman­des des Cham­bres de Com­merce d’Al­ger et de Mar­seille, et, dans ce désor­dre appar­ent, Indus­trie, Com­merce et Mer­cante y trou­vaient leur compte. Vaste était le champ, riche était la dépouille, et nul con­cur­rent sérieux ne pou­vait trou­bler la mise en suc­cion de la Terre promise enfin trouvée.

Le favoritisme prof­i­tait aux intérêts per­son­nels, mais l’é­conomie poli­tique en société cap­i­tal­iste obéit à des lois sévères, et l’im­por­ta­tion en Afrique du Nord de la civil­i­sa­tion bour­geoise allait, avec le temps, don­ner à la coloni­sa­tion son car­ac­tère cap­i­tal­iste, avec ses méth­odes, ses moyens et ses rival­ités ; si dès le début elle man­quait de coor­di­na­tion, c’est qu’elle cor­re­spondait bien à l’époque de crois­sance ; mais déjà, par­al­lèle­ment à la métro­pole, elle posait les jalons de l’ex­ploita­tion sys­té­ma­tique qui devait s’é­panouir telle que nous l’ob­ser­vons aujour­d’hui : affir­ma­tion totale du cap­i­tal­isme, véri­ta­ble maître de la colonie algérienne.

Dès 1845, nous pou­vons suiv­re l’in­stal­la­tion des priv­ilégiés dans leurs nou­velles pro­priétés, et mesur­er le tra­vail accom­pli, tant, dans ses formes que dans ses buts, dans les méth­odes et les résultats.

En 1845, le gou­verne­ment con­cède 3 000 hectares, à Saint-Denis-du-Sig, à la Com­pag­nie d’U­nion Agri­cole du Sig.

Le 3 décem­bre 1846, Lam­or­i­cière, par ordon­nance royale, dis­tribue 80 000 hectares à cinq cents familles ; toutes ces ter­res devi­en­nent la proie des adju­di­cataires et des compagnies.

En 1847, 37 000 hectares subis­sent le même sort.

De 1861 à 1870, 116 000 hectares sont dis­tribués entre vingt et un cen­tre de moyenne coloni­sa­tion, et 400 000 hectares sont livrés à des sociétés cap­i­tal­istes ain­si nom­mées. En 1862 et 1863, en bor­dure du lit­toral con­stan­ti­nois, 160 000 hectares de belles forêts sont con­cédées pour 90 ans à une trentaine de béné­fi­ci­aires, tous amis du gou­verne­ment. En 1863, le cap­i­tal­isme français passe un com­pro­mis avec les chefs indigènes : par l’in­ter­mé­di­aire du chef des Arabes déjà admis dans le cer­cle des affaires, il est dis­tribué 34 000 hectares à 315 chefs, caïds, aghas et marabouts. Grâce à cette libéral­ité, les colons français s’as­sur­aient le « loy­al con­cours » des requins rouges, élevés au rang de col­lègues ; cap­i­tal­istes arabes et européens sig­naient une alliance qui ne devait plus se démen­tir ; l’ex­ploiteur indigène trou­vait des avan­tages dans la trahi­son, et l’Eu­ropéen ne payait pas trop cher le cadeau qui devait le pré­mu­nir con­tre toute révolte, lui fournir des médi­a­teurs et des agents dis­solvants chez la race vaincue.

En 1865, on con­cède 25 000 hectares à la Société de l’Habra, 100 000 hectares à la Com­pag­nie Algéri­enne. De 1871 à 1880, l’ef­fort de la coloni­sa­tion porte sur le peu­ple­ment. 264 ter­ri­toires sont créés et 8 341 lots, por­tant sur 401 000 hectares, passent aux mains des Européens. Mais, dès 1880, les ressources faib­lis­sent, le nom­bre des con­ces­sions à attribuer devient plus faible. De 1881 à 1890, on agrandit les sur­faces de 170 000 hectares, et de 1891 à 1900, c’est encore 120 107 hectares qui échap­pent aux indigènes.

Depuis cette date, de nom­breux règle­ments sont inter­venus la sit­u­a­tion n’é­tant plus la même, toutes les por­tions étant pris­es, et le cap­i­tal­isme ayant atteint un stade supérieur, il s’en­suit que l’ex­pro­pri­a­tion et le partage des ter­res doivent avoir recours à des argu­ments procé­duri­ers qui sta­bilisent la situation.

Il serait vain d’épi­loguer devant l’év­i­dence des chiffres. Toutes ces sociétés, solide­ment instal­lées, ont tiré le max­i­mum de béné­fices de la sit­u­a­tion priv­ilégiée qui leur était faite ; elles ont empêché l’étab­lisse­ment des petits colons, comme en France elles éclipsent les petits pro­prié­taires. Des for­tunes furent édi­fiées, soit par l’ex­ploita­tion directe du sol, soit par des spécu­la­tions suc­ces­sives, tel le domaine de la Mac­ta, de 25 000 hectares, payé 25.000 francs par J. Cahen le 21 juil­let 1864, et qui fut reven­du, après trois spécu­la­tions, le 20 décem­bre 1877, pour 8 mil­lions à la Société du Domaine de l’Habra.

Incon­testable­ment, les cap­i­tal­istes pro­prié­taires n’ont rien nég­ligé pour met­tre en valeur leurs domaines respec­tifs : les ports d’Al­ger et d’O­ran furent agran­dis ; des routes furent tracées pour per­me­t­tre la cir­cu­la­tion entre les cen­tres de coloni­sa­tion ; des chemins de fer, des ponts, des travaux d’ir­ri­ga­tion furent con­stru­its et édi­fiés, suiv­ant les besoins exprimés, soit pour faciliter l’é­coule­ment et le trans­port des récoltes et des marchan­dis­es, mais si vous prenez le plan de ces travaux, vous y ver­rez qu’ils répon­dent tou­jours à des néces­sités de telle ou telle société ou com­pag­nie, et puisqu’à la colonie l’in­térêt général des indigènes ne se con­fond pas exacte­ment avec celui des colons, il est utile de faire remar­quer que le développe­ment du cap­i­tal­isme en Algérie n’a jamais tenu compte de la pop­u­la­tion musulmane.

La coloni­sa­tion cap­i­tal­iste ne s’embarrasse jamais des principes d’hu­man­ité, de droit, de jus­tice, de civil­i­sa­tion ! La sit­u­a­tion par­ti­c­ulière dont elle jouis­sait lui per­mit de réalis­er son but sans avoir à se cam­ou­fler : elle visait à faire de l’ar­gent, à réalis­er des béné­fices, et tou­jours davan­tage ; là-bas, elle ne trou­vait aucun obsta­cle à sur­mon­ter : bien au con­traire, partout des com­plic­ités. Aus­si, à tra­vers la coloni­sa­tion, nous pou­vons suiv­re le cap­i­tal­isme dans l’emploi de ses moyens radicaux.

Voyons en effet la sit­u­a­tion faite aux indigènes par les nou­veaux maîtres du pays.

Dépos­sédé de ses biens, ter­res, trou­peaux, refoulé dans les ter­res arides, l’indigène se trou­va aux pris­es avec de graves dif­fi­cultés. Cer­tains fuirent loin de leur pays, et ce furent les exodes de 1910–1911 vers la Syrie turque. D’autres fois, spolié, il accepte de pass­er au ser­vice du maître, et sa sit­u­a­tion d’ex­ploité prend un car­ac­tère tragique.

Le salaire moyen qui lui est alloué est tou­jours de beau­coup inférieur à celui que le cap­i­tal­isme paye à la métro­pole ; aujour­d’hui encore, à tra­vail égal, l’indigène gagne 8 francs, 10 francs, rarement 12 francs pour une journée de dix à douze heures. Une main-d’œu­vre affamée, méprisée, per­met aux action­naires de touch­er de gros div­i­den­des. Mais par­fois les tra­vailleurs dés­espérés ten­tent de se révolter ; les troupes d’oc­cu­pa­tion sont main­tenant instal­lées défini­tive­ment, et chaque fois la rébel­lion fut impi­toy­able­ment écrasée. Il en fut ain­si en 1864 dans le Sud-Oranais, en 1879 et 1916 pour les Aurès, en 1881 celle de Bou-Ama­ma, et la plus impor­tante, celle de 1871, englobant Kabyles et Arabes.

Après la guerre 1914–1918, il y eut en Algérie un gros mou­ve­ment de tra­vailleurs indigènes venant chercher en France de meilleures con­di­tions de vie. Aus­sitôt, le cap­i­tal­isme colo­nial exigea de l’Ad­min­is­tra­tion le main­tien de ses sujets sur les ter­ri­toires dont il était le maître. Il obtint sat­is­fac­tion, et une régle­men­ta­tion sévère endigua l’ex­ode des indigènes ; la cir­cu­laire du 10 sep­tem­bre 1926 opposa son bar­rage à toute nou­velle ten­ta­tive de ce genre.

Cepen­dant, si le paupérisme et la carte for­cée liaient inéluctable­ment l’indigène à son pro­prié­taire, celui-ci prit des dis­po­si­tions com­plé­men­taires qui devaient aug­menter ses garanties de cap­i­tal­iste exploiteur.

Tout le sys­tème admin­is­tratif de l’Al­gérie tend vers ce but ; les dif­férences qui don­nent à cha­cune des trois divi­sions admin­is­tra­tives un statut par­ti­c­uli­er répon­dent à des intérêts locaux, mais le sys­tème est uni­latéral et con­serve une homogénéité parfaite.

Dans les com­munes de plein exer­ci­ce, les maires appliquent le Code de l’Indigé­nat à leurs admin­istrés non-électeurs, et ceux-ci for­ment les onze douz­ièmes de la pop­u­la­tion musul­mane ; ces com­munes com­pren­nent sou­vent de qua­tre à vingt mille indigènes, et les Con­seils munic­i­paux appelés à gér­er les intérêts de la col­lec­tiv­ité sont élus par dix, vingt, cinquante, rarement cent électeurs européens. Dans les villes où le col­lège élec­toral admet la représen­ta­tion arabe, celle-ci ne peut jamais dépass­er le tiers du Con­seil ; con­séquem­ment, les quelques colons pro­prié­taires ont toute facil­ité pour gér­er leurs affaires per­son­nelles et faire peser de lour­des charges sur les indigènes sacrifiés.

Les com­munes mixtes, dirigées par des admin­is­tra­teurs, accusent davan­tage ce car­ac­tère ; elles sont soumis­es aux lois d’ex­cep­tion. Indigé­nat, tri­bunaux répres­sifs, cours crim­inelles, sur­veil­lance admin­is­tra­tive ; les pop­u­la­tions payent de lourds impôts, des amendes, subis­sent les réqui­si­tions arbi­traires, et les admin­is­tra­teurs sont à la fois juges et par­tie dans les affaires con­cer­nant leurs admin­istrés. Dans ce régime du bon plaisir, l’Ad­min­is­tra­tion représente directe­ment le cap­i­tal­isme en action, elle l’aide et le sou­tient dans l’ex­ploita­tion de l’indigène, ten­ant ce dernier dans ses filets ser­rés de la sur­veil­lance et de la répression.

Dans les ter­ri­toires mil­i­taires, le sys­tème oppres­sif trou­ve son max­i­mum de développe­ment ; ces régions subis­sent la dic­tature des officiers des Affaires Indigènes, qui sont les maîtres abso­lus dans leurs cen­tres et dont la sou­veraineté totale ne con­naît ni con­trôle ni frein.

C’est l’indigé­nat aggravé et appliqué par des mil­i­taires, qui dis­tribuent des corvées, des gardes de nuit, des coups de nerf de bœuf, etc., etc.

Les ter­ri­toires sont de vastes casernes où l’habi­tant et tout ce qu’il pos­sède sont la pro­priété du chef de bureau arabe ; aus­si, depuis la con­quête du Sud, les résul­tats s’in­scrivent sous la rubrique « désas­tre » dans ces con­trées aban­don­nées à la gloire du sabre.

Une pop­u­la­tion ruinée, décimée par le typhus ; le nomade acculé au vol et à la men­dic­ité ; une sit­u­a­tion générale cri­tique où l’indigène en ser­vage cul­tive la haine de ses bour­reaux, plongés dans le luxe et le plaisir.

Le scan­dale de Laghouat en 1920 et le cer­cle de Djelfa ont illus­tré trag­ique­ment ces sit­u­a­tions. Les Meknès mouraient, par cen­taines, de mis­ère phys­i­ologique ; des sommes impor­tantes furent envoyées pour les sec­ourir ; l’ad­min­is­tra­teur pré­var­i­ca­teur et escroc les détour­na à son prof­it ; accusé et pour­suivi, il fut acquit­té, parce que la sou­veraineté française devait être main­tenue mal­gré et con­tre tout.

Toute l’ad­min­is­tra­tion est créée pour don­ner la carte blanche au cap­i­tal­isme colo­nial, et si nous rap­pelons que l’indigé­nat date de la IIIe République, le 29 mars 1874, nous trou­verons qu’il cor­re­spond à la péri­ode de développe­ment de la société cap­i­tal­iste tant en France qu’à la colonie.

La civil­i­sa­tion bour­geoise ne se trou­vait pas encore sat­is­faite ; certes, le peu­ple colonisé était soumis, le cap­i­tal­isme exploitait à son gré les ressources du pays, matérielles et humaines, mais il avait d’autres exi­gences, car si le présent lui don­nait sat­is­fac­tion, il entendait aus­si se pré­mu­nir pour l’avenir.

Au con­tact for­cé des Européens, le pro­lé­tari­at indigène pou­vait pren­dre des exem­ples et puis­er des enseigne­ments : il fal­lait par­er à cette éventualité.

Le cap­i­tal­isme, créa­teur d’an­tag­o­nismes, ne peut main­tenir ses posi­tions avan­tageuses qu’à la con­di­tion expresse que la masse des exploités reste dans l’é­tat de minorité men­tale et de soumis­sion absolue : si pau­vre que fût l’é­d­u­ca­tion des tra­vailleurs en France, elle oblig­ea le cap­i­tal­isme à com­pos­er avec le monde du travail.

En Algérie, les exploiteurs con­scients du dan­ger enten­dent empocher toute évo­lu­tion sociale des indigènes et retarder la phase aiguë qui les opposera à leurs maîtres ; mais la soumis­sion ne peut être main­tenue et le cap­i­tal­isme ne peut con­serv­er le statu quo qu’en main­tenant le peu­ple colo­nial dans l’é­tat d’ig­no­rance, en lui refu­sant toute pos­si­bil­ité d’in­struc­tion et d’é­d­u­ca­tion qui pour­rait hâter son développe­ment intel­lectuel, la con­science de ses droits et la con­nais­sance de sa valeur humaine.

En 1830, les indigènes ne rece­vaient l’in­struc­tion que dans les étab­lisse­ments coraniques, cen­tres religieux, foy­ers d’ob­scu­ran­tisme au même titre que toutes les écoles religieuses de France ; néan­moins, ces écoles étaient fréquen­tées par 300 000 indigènes.

En 1930, les écoles indigènes, y com­pris les écoles-gour­bis sont au nom­bre de 520, avec 38 000 élèves pour une pop­u­la­tion de 5 mil­lions d’habi­tants, et ce chiffre est encore exagéré, car la sit­u­a­tion mis­éreuse des par­ents les oblige à employ­er leurs enfants dès l’âge de 6 à 8 ans.

Par con­tre, en Algérie, il existe 1 200 écoles européennes, avec 110 000 élèves pour 7 mil­lions d’habi­tants. À Alger-Ville, il y a 6 000 enfants musul­mans des deux sex­es dans la rue ; dans les trois départe­ments, il y en a 600 000. Les écoles supérieures, les Méder­sas, ne reçoivent que les fils des grands chefs et des fonc­tion­naires dont le loy­al­isme est acquis.

C’est bien la démon­stra­tion la plus élo­quente que cap­i­tal­istes arabes et cap­i­tal­istes européens s’ac­cor­dent pour le partage des postes de com­man­de­ment et le main­tien de l’ob­scu­ran­tisme chez le peu­ple exploité, mal­gré les deman­des réitérées d’é­coles for­mulées par les indigènes eux-mêmes.

Avec ces pré­cau­tions, la coloni­sa­tion cap­i­tal­iste prend des assur­ances sur l’avenir, et le sys­tème d’ex­ploita­tion a toute la cohé­sion voulue pour fonc­tion­ner sans surprise.

Aus­si le cap­i­tal­isme n’avait plus rien à se refuser en 1914, le recrute­ment oblig­a­toire des indigènes pou­vait ali­menter ses armées : c’est ce qu’il fit.

Jusqu’en 1912, la con­scrip­tion était volon­taire, mais à cette date M. Mes­simy présen­ta un rap­port à la Cham­bre où il dis­ait : « Nous ne sup­pléerons aux insuff­i­sances de notre natal­ité, et nous ne dis­poserons d’ef­fec­tifs capa­bles par le nom­bre d’être opposés à ceux de l’Alle­magne, que si nous nous met­tons dès à présent en mesure d’u­tilis­er toutes les ressources en hommes qui se trou­vent en Algérie. »

Dès ce jour, l’im­pôt du sang fut appliqué aux Algériens ; la con­scrip­tion fut ren­due oblig­a­toire, et, mal­gré la résis­tance des Aurès en 1916, la révolte de Per­re­gaux en 1915, elle fut inté­grale­ment appliquée pen­dant la guerre 1914–1918, où 50 000 Arabes trou­vèrent la mort et dont 80 000 revin­rent mutilés.

C’est clair, c’est net, la colonie est bien civilisée !…

Dans l’ensem­ble, l’ar­chi­tec­ture est bien con­di­tion­née elle ne manque ni de logique, ni de clarté. En 1830, le cap­i­tal­isme embry­on­naire suçait irra­tionnelle­ment le sang des burnous ; en gran­dis­sant, ses exi­gences se sont pré­cisées et ses méth­odes se sont perfectionnées.

En 1930, le cap­i­tal­isme colo­nial est devenu grand, ses mus­cles ne lui suff­isent plus, le cerveau est venu diriger l’en­tre­prise et coor­don­ner les moyens d’action.

Un siè­cle de coloni­sa­tion est passé ; les don­nées du prob­lème sont clar­i­fiées, le cap­i­tal­isme tri­om­phant fête sa vic­toire. C’est son droit, mais l’his­toire au jour le jour déchire les voiles dém­a­gogiques, et la vérité se mon­tre dans toute sa nudité.

La con­quête de l’Al­gérie n’est plus autre chose qu’une démon­stra­tion par le fait de la coloni­sa­tion capitaliste.

[/Élie Ango­nin/]

(à suiv­re)