La Presse Anarchiste

L’individu à la recherche de lui-même

[[Voir les nos 1, 2, 3, 4 et 5 de la Revue Anar­chiste.]]

Quand le menuisi­er novice veut tailler et assem­bler des planch­es pour façon­ner une boîte, il com­mence par s’en­quérir des out­ils qu’il lui faut et de la façon dont on les manie.

Et toi, qui vas assem­bler et façon­ner les élé­ments quo­ti­di­ens de ton bon­heur, il te faut d’abord t’en­quérir de la façon dont est fait et dont s’emploie l’outil naturel de l’homme, qui est son pro­pre esprit.

[|* * * * *|]

Si quelqu’un te dis­ait : « Dans ta poche de veste que tu mets tous les jours, il y a un porte-mon­naie bour­ré de louis d’or, que tu ignores, que tu as oublié, dont tu ne fais aucun usage », tu penserais : « Je suis un grand sot. Mais c’est pour­tant vrai ! » Et, vite, tu met­trais la main à ta poche, compterais tes pièces et te hâterais de tir­er par­ti de ce petit tré­sor inconnu.

Nous n’al­lons point faire autre chose.

Ces études ne sont qu’un inven­taire, une recherche des ressources, des richess­es, des bon­heurs qui sont en toi et que tu ne con­nais pas.

Surtout Frère-Homme, ne décide point à l’a­vance que cette recherche est inutile, que tu n’en as ni le goût, ni le loisir. Tu pens­es bien tous les jours à nour­rir ton corps. Pourquoi, une pau­vre fois dans toute ta vie, ne songerais-tu point à nour­rir ton esprit, ton tré­sor inconnu ?

À cette heure de l’his­toire humaine où la vie des peu­ples va devenir plus rude et plus pesante encore, nous n’au­rons point trop de toutes nos forces pour en sup­port­er les charges accrues. À cette heure où l’on va met­tre en exploita­tion toutes les ressources naturelles, où l’on va fouiller la terre dans ses pro­fondeurs, capter les sources, drain­er les fleuves, percer les monts, repétrir le vieux globe tout imbibé de sang, vas-tu laiss­er inex­ploitée la plus grande par­tie des ressources humaines, des con­so­la­tions humaines, celle que nous por­tons tou­jours avec nous ?

Dans cette recherche que nous allons faire de com­pag­nie, nous devons, for­cé­ment, retrou­ver et class­er maintes notions, maintes remar­ques famil­ières aux savants, mais ignorées de la multitude.

Lais­sons les savants dans leurs savan­ter­ies. Tout com­mence et recom­mence pour nous. Toute con­nais­sance est pour nous une découverte.

D’ailleurs, nous ne pré­ten­dons point innover, inven­ter, créer ; bien au contraire.

Ain­si nous allons repren­dre, mod­este­ment, patiem­ment, le chemin qu’ont suivi tous les sages depuis des mille et des mille ans, pour s’ex­pli­quer cette suite indéfinie d’énigmes qui nous enveloppe, et dont l’e­sprit con­tient la clef et la loi.

Ne t’ef­fraie point s’il faut com­mencer par un cours de philoso­phie un essai pra­tique, un cours de vie humaine. Mais dis-toi bien qu’il n’est pas super­flu pour toi d’abor­der une étude dont les rich­es d’i­ci-bas, dans leurs Sor­bonnes, ont réservé le fruit aux héri­tiers de leur pou­voir et de leur orgueil, une étude qu’ils con­sid­èrent comme un élé­ment néces­saire à la cul­ture de leurs fils.

Pour affranchir l’Homme

Comme l’a écrit le sage Proud­hon, en sa Créa­tion de l’Or­dre dans l’Hu­man­ité :

« Au lieu de vis­er à faire de chaque homme un citoyen capa­ble de rem­plir tous les grades de l’ar­mée sociale, tous les emplois admin­is­trat­ifs, toutes les fonc­tions sci­en­tifiques et indus­trielles, on resserre pro­gres­sive­ment le nom­bre des élèves admis aux écoles spé­ciales, on rend les con­di­tions d’ad­mis­sion de plus en plus dif­fi­ciles, on épuise la bourse des familles aisées, en même temps qu’on rebute les pauvres.

« Voilà l’aris­to­cratie de tal­ent con­tre laque­lle le peu­ple se révolte, parce qu’elle a sa source non dans une supéri­or­ité réelle, mais dans la muti­la­tion des sujets. »

Tu tra­vailles pour gag­n­er ton pain. Et tu ne ferais rien pour gag­n­er ton bon­heur et te pré­par­er à être une des unités de cette élite future, de cette élite pop­u­laire qui bâti­ra le monde nouveau ?

Nous n’abor­derons point ici les principes et con­di­tions de ton rôle social. Pour con­stru­ire solide, il faut chercher loin les fondations.

Tenons-nous-en à l’homme, c’est un chantier assez vaste. Si je t’ap­prends à te con­naître, à te con­duire, à jouir de tes ressources, à goûter le bon­heur per­ma­nent de la vie, je t’au­rai, pour cette pre­mière fois, assez donné.

De même, bon ouvri­er, que, pour ta besogne, tu as en main ton out­il, que tu con­nais, que tu as essayé, auquel tu t’es habitué, dont tu es fier, que tu ne chang­erais point pour un autre, que tu finis par aimer, ain­si l’être humain pour sa besogne, qui est de vivre et — tout d’abord — de bien con­naître, a son out­il qui ne le quitte point.

L’outil de la con­nais­sance, c’est l’in­tel­li­gence, la pen­sée, l’âme comme on dis­ait autre­fois, le cerveau comme dis­ent les médecins.

Les mem­bres de l’esprit.

L’e­sprit, comme le corps, a ses mem­bres, ses antennes qui le pro­lon­gent, qui lui per­me­t­tent de touch­er de près ou de loin les choses, sans que, pour­tant, son corps se déplace.

Ces antennes sont les sens, dont les plus con­nus, même des petits gamins de l’é­cole, sont les cinq sens ; la vue, qui trans­met les mou­ve­ments des choses et les assem­ble en couleurs et formes ; le touch­er, qui, sous ces apparences bar­i­olées et mou­vantes, trou­ve la résis­tance, la solid­ité, la masse, le poids ; l’ouïe, qui traduit par une échelle de sons d’autres mou­ve­ments des choses ; l’odor­at et le goût, qui expliquent som­maire­ment à tous les êtres ani­més la nature de ce qu’ils man­gent pour faire vivre leur corps.

Mais ce n’est là que les sens les plus sim­ples, les plus con­nus. Mal­gré notre pau­vreté, nous en avons bien d’autres. Nous pou­vons même dire, sans chercher plus loin, que l’in­tel­li­gence est le sens des sens, l’in­tel­li­gence qui traduit en idées les images du monde, comme l’or­eille traduit en sons ou l’oeil en couleurs et en formes.

Car il faut not­er et bien retenir que, dans cet univers qui nous heurte de partout, il n’y a que des mou­ve­ments, des forces, et que tout le reste, formes, couleurs, sons, odeurs, images, ne sont que des rêves, des sym­bol­es que l’homme se fab­rique de ces forces incon­nues pour les class­er en sa tête et les expli­quer à loisir.

« L’homme est la mesure de tous », dis­aient les anciens Grecs. C’est l’homme qui fab­rique et porte en lui les images du monde, alors que la vie, hors de lui, ne con­tient que des mou­ve­ments mul­ti­pliés, entre­croisés à l’infini.

L’in­tel­li­gence humaine, prom­enant tout autour d’elle les antennes des sens, appréhende, inter­prète tout cela, ramène tout cela à sa mesure, rem­plit d’in­nom­brables images ce classeur mer­veilleux que nous appelons la mémoire.

Les fich­es du classeur.

Le classeur qui serait bien encom­bré et dans un grand désor­dre, s’il n’avait le pou­voir de con­denser, de con­cen­tr­er ses col­lec­tions d’im­ages en belles séries de fich­es der­rière lesquelles s’aligne, se tasse toute une enfilade d’im­ages apparentées.

Le pro­prié­taire de ta mai­son, si tu l’as vu et en as gardé comme une pho­togra­phie rapi­de dans ta mémoire, est une image. Mais tous les pro­prié­taires de toutes les maisons du monde, dépouil­lés de leurs cos­tumes, de leur pelage, de leurs car­ac­tères par­ti­c­uliers (grands ou petits, blancs ou noirs), te four­nissent l’idée générale de pro­prié­taire, du pro­prié­taire, qui n’en représente aucun en par­ti­c­uli­er, mais les évoque tous en bloc.

Prenons un autre exem­ple, pour démon­ter d’un peu plus près le mécan­isme et bien éclair­cir l’o­rig­ine de l’idée générale.

Imag­ine-toi le pre­mier homme, l’aïeul, le sauvage, l’Adam effaré et bes­tial des épo­ques où la Nature était emplie de mon­stres plus énormes et plus ter­ri­bles que nos machines de guerre, iguan­odons, ichtyosaures, ptéro­dactyles, mammouths…

Cet homme trou­ve un fruit, sur un arbre poussé — met­tons à une heure de marche de sa caverne.

Son œil lui mon­tre le fruit ; avec ses mains et ses genoux, il expéri­mente la dis­tance de la branche, grimpe le long du tronc, cueille et emporte sa proie.

Avec son odor­at et son goût, essayeurs, aver­tis­seurs, guides de son besoin de sub­sis­ter, il flaire le fruit, l’en­tame, puis, bon­nement, le mange, le trou­ve bon et s’en revient con­tent à sa caverne.

Le lende­main, comme il a faim, notre homme se rap­pelle l’im­age de cet arbre, à une heure de marche, où pendaient de si bons fruits.

Il refait son heure de marche, retrou­ve son arbre, fait sa cueil­lette et s’en retourne à son trou.

Or, chemin faisant, il s’aperçoit que l’im­age d’un arbre tout pareil à l’autre, avec des fruits tout pareils, se présente à ses yeux le long de sa route, puis un autre, un autre, un autre encore ; et ain­si de suite, jusqu’au seuil de sa caverne.

De l’im­age par­ti­c­ulière d’un cer­tain arbre, à une heure de marche, avec des fruits bons à manger, notre pre­mier homme s’élève à l’idée générale d’ar­bre fruiti­er. Idée générale bien prim­i­tive, bien pau­vre, mais enfin réelle. Toutes les grandes décou­vertes com­men­cent ainsi.

Le voici qui porte com­mod­é­ment en lui un arbre com­plet, avec ses fruits, un arbre qui n’est plus l’ar­bre de tel endroit, mais bien la con­cep­tion générale d’ar­bre qui va l’aver­tir chaque fois qu’elle se trou­ve réal­isée autour de lui et lui éviter bien de la peine.

Nous auri­ons pu, pous­sant plus loin notre parabole, imag­in­er notre pre­mier homme cas­sant les branch­es, voire arrachant l’ar­bre pour le rap­porter avec lui, mais, s’aperce­vant bien­tôt qu’il n’a point besoin de se don­ner tant de mal, puisqu’en fait il con­serve dans sa mémoire un arbre qu’il n’au­ra plus qu’à com­par­er avec les autres de son canton.

Comme il en est de même pour toutes choses que ses sens lui fig­urent, voici notre sauvage nan­ti d’une belle et com­mode col­lec­tion d’idées générales, ou du moins d’im­ages générales, qu’il n’au­ra plus, comme nous le ver­rons plus tard, qu’à éti­queter avec des mots pour en faire prof­iter tous ses voisins et compagnons.

(À suiv­re.)

[/Ganz-Allein/]