La Presse Anarchiste

PHILOSOPHIE DE L’INSOUMISSION 1854

[[Extraits de la brochure d’un précurseur anar­chiste incon­nu : Philoso­phie de l’insoumission ou Par­don à Caïn, par Félix P. (New York, 1854, IV, 74 pp. in-12°).]]

[/… Qu’on me donne les épithètes qu’on voudra ;

à l’avance je les accepte toutes. Je n’ai qu’une pensée,

je n’envisage qu’une seule gloire : c’est de poignarder à toute heure et en tout lieu,

autant que je pour­rai l’atteindre, le principe de la dom­i­na­tion. Satan, dans sa révolte,
est mon père, et de Caïn je me fais le frère dans son courage !
/]

… On ne fait pas un pas dans la société, sans enten­dre qu’il est néces­saire que l’homme croie à un Dieu, c’est-à-dire à un être sou­verain, maître de toutes choses et sous les volon­tés absolues duquel, tout marche tant bien que mal.

Eh bien, j’affirme car­ré­ment que cette doc­trine est la source de toutes nos mis­ères et que ceux, beau­coup trop nom­breux, hélas ! qui la sou­ti­en­nent, tant par ruse que par igno­rance ou fanatisme, creusent sans cesse sous nos pieds, l’abîme qui doit nous engloutir.

… Les uns mal­trait­ent les autres, — c’est là une chose hors de doute, — et pour se garan­tir de la rébel­lion, on a inven­té la croy­ance en Dieu.

J’irai plus loin, je dis que pour croire à un et être suprême, les mal­traités n’ont pas besoin d’enseignement ; de ce côté-là, le mou­ve­ment de l’âme est fatal.

Oui, c’est lorsqu’on est pour ain­si dire aban­don­né de tout le monde, que l’esprit cherche l’appui d’un être incon­nu ; mais tant qu’il nous reste un frère, un ami, c’est de lui que nous atten­dons les con­so­la­tions qu’il faut à nos souffrances…

… Dent pour dent ! La loi du tal­ion. Tel est le com­bat qu’il nous reste à livr­er à la divinité… D’ailleurs, pourquoi trem­b­le­ri­ons-nous de cette audace ? L’humanité, sous le poids de ses douleurs, n’est-elle pas aux abois, aux dernières extrémités ? donc, elle n’a plus rien à perdre…Courage à l’attaque ! courage ! Notre ser­vil­ité nous offre un glo­rieux pré­texte qui jus­ti­fierait à lui seul, notre rébel­lion. Et puisque l’on hon­ore un peu­ple quand il sait ren­vers­er un tyran, quelle ne serait pas la grandeur de notre tri­om­phe, si nous par­ve­nions à détru­ire le principe de la tyrannie !

Il est un fait, c’est que la tyran­nie est un mal plus vio­lent que tous les maux qui pour­raient résul­ter de notre indépen­dance. C’est pour cela que cha­cun de nous devrait chercher à s’appartenir, pour que les tribu­la­tions humaines (si l’on devait toute­fois en avoir) ne fussent point le fait d’une hon­teuse méprise, et que le méchant fut partout indigne de nos égards, car Dieu est un flam­beau imag­i­naire, si fatal à l’humanité, qu’il la guide dans la voie con­traire à son bon­heur et rend la société coupable avant le crim­inel qu’elle punit !

Avec lui, c’est à l’homme que revient le soin odieux de tor­tur­er son sem­blable et à la vic­time la honte de sup­port­er patiem­ment l’oppression !

Ain­si marche la société empêtrée dans les chaines qu’elle s’impose ! hon­teuse du sang qui la cou­vre ! sans respect pour ses pro­pres larmes, et replète d’un crime qui l’étouffera, si une plèrose ne la sauve de son dernier accès… »,

… Mais le seul Dieu qui me parait tolérable d’avouer, si tant est que ce nom ne doive dis­paraître de tout lan­gage, n’a aucune volon­té absolue sur nous : il est le flu­ide intel­lectuel ayant l’univers pour réser­voir et qui s’affine dans les ressorts de notre imag­i­na­tion, plus mys­térieuse­ment encore que les sucs nutri­tifs de la terre se dis­tribuent aux racines des plantes qui les absorbent, ce flu­ide donne des fac­ultés qui ne sont réglées par aucune autre loi que celles que nous leur imposons…

… On ose encore lui (à Dieu) don­ner le nom de Père tout puis­sant ! chose qui nous impose indu­bitable­ment le titre de Frères… Vrai­ment, cela ne ferait-il pas frémir d’horreur si l’on con­nais­sait un père qui, bien que moins puis­sant, lais­serait, sous ses yeux, s’entre-déchirer ses pro­pres enfants ! Ce sont donc des bar­bares qui ont créé ce vam­pire à leur image !…

Com­ment pour­rait-on croire à la lib­erté si l’esprit se déna­ture si facile­ment en faveur d’une dépen­dance ? Tant que l’esprit sup­port­era une sub­or­di­na­tion quel­conque, le corps doit sup­port­er le ser­vage, c’est une con­séquence funeste, mais inévitable, de toute croy­ance en Dieu.

Qu’on apprenne donc d’abord à l’enfant, ses devoirs vis-à-vis de ses sem­blables, au lieu d’habituer son imag­i­na­tion aux mys­tères, et plus tard, s’il le veut, il s’entretiendra des visions éter­nelles. Alors, il y aura beau­coup moins de fous et plus d’honnêtes gens, dans la société…

… Les pleurs, les plaintes et les armes de ceux qui souf­frent, n’ont pour­tant rien pu chang­er encore, à leur affligeante condition…

À quoi bon se révolter aujourd’hui, si demain vous rétab­lis­sez ou lais­sez rétablir le colosse qui vous écrase, si demain, sous d’autres formes, vous recon­stituez les dents qui vous mor­dent, la mâchoire qui vous broie, le gosier qui vous avale, l’estomac qui vous digère, si demain, en un mot, l’autorité que vous avez ren­ver­sée, renaît plus fraîche, plus forte, et par con­séquent, plus vio­lente et plus red­outable, à quoi bon ? répon­dez-moi donc.

Depuis nom­bre d’années, la démoc­ra­tie s’étonne de voir ses sol­dats si épars et dis­cords ; mais rien de moins éton­nant, selon moi. La divi­sion des intérêts divise les intéressés… Con­solons-nous pour­tant, car mal­gré tout la nature se fait jour et la démoc­ra­tie s’épurant se dis­pose à suiv­re ses lois. Alors il n’est plus qu’un cri : celui d’indépendance…

… La pro­priété telle qu’elle existe aujourd’hui, est le fruit d’une loi soutenue par des adroits qui veu­lent vivre aux dépens de ceux qu’ils domi­nent. Comme toutes les lois des hommes, elle est injuste et meur­trière, ne faisant, en réal­ité, le bon­heur d’aucun, pas même de celui qu’elle pro­tège… Com­prise comme elle l’est actuelle­ment, la pro­priété est la source de tous les maux !…

… Ce n’est cepen­dant pas d’elle seule que provient la méchanceté, la cru­auté, la vengeance, la fainéan­tise de l’homme dont on accuse tant de nos semblables !

Le mal­heur rend méchant, le manque de tout rend voleur ou décourage et c’est un faux principe qui déna­ture l’homme, au point de ne pas aimer ses frères, de leur être plutôt nuis­i­ble que se dévouer pour eux.

Pour soutenir ce principe et en per­pétuer le crime, on feint de garan­tir le repos pub­lic en aug­men­tant les gen­darmes, en bâtis­sant de nou­velles pris­ons, en dou­blant, en tri­plant le salaire de ceux qui for­gent les chaînes ou qui les rivent aux pieds des pau­vres exploités. Ah ! si au lieu d’abrutir, le mal­heur don­nait de l’intelligence, on ver­rait bien autre chose, et cela mal­gré la mul­ti­pli­ca­tion des gendarmes !…

… S’il est, dans ce monde, quelque chose de puis­sant, c’est bien le règne de la tyran­nie, ce colosse aux griffes innom­brables, déchi­rant sans cesse, tous les peu­ples dont la poitrine pal­pi­tante appelle la liberté.

Certes, l’on ne saurait trou­ver rien de plus déplorable que les maux qui débor­dent sur la terre par le fait de ce meur­tri­er principe. Les rois qui ne devraient être pour nous que de libres con­ven­tions, que nous pour­rions chang­er à mesure que l’avenir nous apporte de nou­velles idées, parce que sou­vent le lende­main, nous ne sauri­ons nous con­tenter de ce qui fai­sait notre bon­heur de la veille, sont pour la plu­part de nous, de lour­des chaînes qui nous tien­nent rivés au mal­heur, pen­dant que les traîtres qui nous y attachent, par­courent à leur aise les champs de notre prospérité !…

Le tra­vail qui ne devrait être pour l’homme qu’un sujet de dis­trac­tion est devenu abrutis­sant sous cet empire insup­port­able et san­guinaire, parce que beau­coup sont tenus de s’y livr­er au delà de leurs forces pour nour­rir leurs pro­pres bourreaux !…

… Quoi !… pas un seul endroit de la terre qui ne soit souil­lé du crime de la servi­tude et de l’oppression. Pas une ville qui n’ait reten­ti, autant de fois qu’il y a des grains de sable dans ses murailles, des cris de l’infortune et du dés­espoir ! Et l’homme intérieur, dont un faux principe n’aurait point encore changé la nature, pour­rait-il réfléchir sur de sem­blables mal­heurs sans qu’une secrète puis­sance ne se réveille en lui, pour ne se ren­dormir que lorsqu’il aurait trou­vé le salu­taire breuvage dont le pau­vre est altéré ?… Le pau­vre a soif, et la seule bois­son qu’il demande… c’est la lib­erté ! Mais une lib­erté absolue, une lib­erté sans inter­mé­di­aire, une lib­erté sans autres lois que celles qui ger­mèrent en lui. Enfin cette lib­erté qui naît de l’indépendance et qui ne pour­rait être hos­tile qu’à celui qui épie l’ouvrier pour vivre de sa sueur et de son sang ! !

Or, pour jouir de cette lib­erté, il faut empêch­er la tyran­nie, et comme on l’a déjà dit : Il n’est cer­taine­ment pas que le roi, de tyran, dans un royaume.

Un roi n’est que le som­met d’une pyra­mide gou­verne­men­tale, dont la base est cal­culée pour le maintenir. 

Tant que cette base ne se dis­joint pas, il serait inutile de se sac­ri­fi­er à abat­tre son met pour acquérir la liberté…

… Tranch­er la tête d’un roi et laiss­er sub­sis­ter le principe qui exige cet homme, qui exige que tant d’autres roitelets s’engraissent aux dépens du pro­lé­taire, ce n’est absol­u­ment qu’un coup de sabre dans une eau rapi­de pour en empêch­er le courant !… Riez au nez des niais ou des intri­g­ants qui, pour de sem­blables bêtis­es, vous crieraient : Aux armes !… J’ai dit, ou j’ai voulu dire, que pour obtenir une véri­ta­ble lib­erté il fal­lait atten­dre que la pyra­mide gou­verne­men­tale se dis­joignît, d’elle-même encore !… Je le maintiens…

Loin d’encourager cette ivresse lib­er­ti­cide, autant que san­guinaire, je m’évertuerai tou­jours en faveur du silence, pour ne pas avoir à déplor­er les atroc­ités d’une révo­lu­tion de bar­bares et à arroser de nos pleurs, les lieux teints du sang de ceux qui auraient pu devenir nos amis

Sup­posons qu’un Gou­verne­ment soit dis­lo­qué, c’est alors qu’il faut mon­tr­er du courage et de la réso­lu­tion pour empêch­er sa recon­sti­tu­tion, sous quelle autre forme ou couleur que ce soit. Car, pour exis­ter, il faut qu’un pou­voir soit homi­cide, le meurtre étant, de chaque jour, le fruit de son instinct de conservation.

Pour 1’indépendance, pour sa fille la lib­erté, sac­ri­fions-nous ! Au armes, aux armes !! Mais pour les hommes, des fac­tieux, silence… Car, loin de dégager le monde des griffes qui l’étreignent, nous ne feri­ons que l’asservir davantage…

Vrai­ment, on ne saurait faire que rire d’un répub­li­cain qui veut à tout prix, chang­er d’un gou­verne­ment pour en rétablir un autre ! Que veut-il donc, cet insen­sé ? Ce serait mieux dit : per­tur­ba­teur. Du trou­ble, du désor­dre, cinquante sauvages pour un bar­bare. Cent députés pour un prince. Enfin mille chan­cres pour un ulcère. Est-ce bien la peine de tant de bruit pour tant d’horreurs !!

Non, non, je ne serai Jamais répub­li­cain au point de tro­quer le laid con­tre l’effroyable. Et je ne me don­nerai pas même l’inquiétude de voir dans la rue si les bar­ri­cades sont désertes ou ani­mées, tant qu’on ne se dis­posera à dis­cuter au moins sur ces qua­tre points.

1° La terre étant con­sid­érée à juste titre, comme par­tie prin­ci­pale de notre pre­mier héritage, est inal­ién­able sous quelque forme et traf­ic que ce soit ;

2° Toute terre non cul­tivée ren­tre au domaine pub­lic pour y être dis­tribuée en instru­ment de tra­vail immeuble ;

3° Les pro­duits du tra­vail, seuls sont con­sid­érés comme pro­priétés trafi­ca­bles et individuelles ;

4° Toute domes­tic­ité est regardée comme dégradante et qui servi­ra un maître ne sera plus citoyen…

… Je réfléchis en pas­sant, qu’on est capa­ble de croire que je vais dimin­uer le nom­bre des révo­lu­tion­naires !!… si je devais dimin­uer quelque chose, ce ne serait, en tout cas, que le nom­bre de ceux qui se dis­ent répub­li­cains et qui, le plus sou­vent, ne sont qu’un tas de pan­dours qui égorg­eraient les rouges et les blancs, comme ils dis­ent, parce qu’ils sont d’une autre couleur.

Tant mieux, alors on se con­naî­tra, et si la guerre entre nous est une guerre à mort, on aura du moins l’avantage de savoir pourquoi. Tan­dis qu’aujourd’hui, à peine ose-t-on s’approcher en plein jour de cer­tains indi­vidus qui vous cri­ent d une voix inso­lente : Vive la république !… Eh bien, qui dit vive un gou­verne­ment quel­conque, dit vive une coterie exis­tant aux dépense de ceux qu’elle gou­verne. Qui dit : Vive l’absolutisme ! dit vive le men­songe. Qui dit : Vive une république gou­verne­men­tale ! dit vive l’hypocrisie ! Mais qui dit : À bas tous les gou­verne­ments !! dit à bas le meurtre ! Vive l’indépendance ! vive la vérité !…

Que Messieurs les libéraux, les rad­i­caux, les répub­li­cains bour­geois, choi­sis­sent. Et s’ils veu­lent con­tin­uer à exploiter le mis­érable ouvri­er, qu’ils dis­ent : Vive l’absolutisme !…

La terre est la mère de tout le monde. Cha­cun a droit à elle, comme il a droit aux rayons du soleil qui nous réchauf­fent, et ne doit pas plus en dis­pos­er, qu’il ne le fait de l’air dont il aspire une par­tie pour viv­i­fi­er son sang.

Or, si la terre est aujourd’hui soumise aux lois du traf­ic comme une marchan­dise ordi­naire, un pro­duit quel­conque, c’est un crime de lèse-human­ité qui atteint la plu­part de nous, qui est devenu la source de tous nos maux et qui met l’homme au dessous de la bête sauvage, qui, bien que d’un esprit farouche, ne s’approprie cepen­dant que ce qui est con­forme au besoin de sa nature

Il y a donc deux camps bien dis­tincts entre nous : celui des gou­ver­nants et celui des gou­vernés, tout aus­si bien qu’il n’y a que deux principes : celui du men­songe et celui de la vérité…

… Les gou­verne­ments trem­blent, réjouis-toi (tra­vailleur !) ; ils chan­cel­lent, tiens-toi prêt ; ils tombent, élance-toi. Mais que jamais sur leurs ruines ensanglan­tées du sang de tes pères, aucun auda­cieux n’ose crier : Vive le pou­voir !… ou brise-lui la tête, car le pou­voir c’est l’autorité, et l’autorité c’est la tyran­nie. Avec cette dernière… point de lib­erté, sans quelle ne soit un mon­stre enfan­té de deux sujets dif­férents, que tout homme doit tra­quer comme il ferait d’une bête soupçon­née de la rage.

À bas les gou­verne­ments, à bas la tyran­nie, vive l’indépendance ! vive l’amour et l’amitié.

… Plus de gou­verne­ments, plus d’impôts. Plus d’égorgeurs, plus de sang. Plus de con­voitise, plus de haine, l’avenir est à toi. Et c’est alors que tu t’aimeras dans ton frère.

Étab­lis­sez-vous en com­munes révo­lu­tion­naires ; que jusque dans les plus petits endroits on crie tou­jours : À bas les gou­verne­ments ! que cha­cun de vous par­ticipe aux dis­cus­sions de sa local­ité, afin d’en dis­cuter les intérêts.

Com­mue votre bien-être dépen­dra de la même cause, vous n’aurez jamais pour guide que la même rai­son, le même esprit. C’est alors que l’intelligence pré­vau­dra réellement…

Ne vous occu­pez pas des fainéants : il n’y en aura aucun, car l’homme qui tra­vaille libre­ment pour lui, a besoin du tra­vail comme récréa­tion et ne pour­rait s’en pass­er sans souffrir.

Cela paraît bizarre, n’est-ce pas ? Il y en a tant aujourd’hui, de fainéants et qui vivent à merveille.

Pour la plu­part de ceux-là, je ne saurais que vous répon­dre, si ce n’est que puisque vous les avez tolérés jusque-là, il faut bien les nour­rir : l’habitude est une sec­onde nature.

D’ailleurs ils dis­paraîtront comme les vieux sol­dats de l’Empire.

Le principe qui doit, par sa pro­pre force, con­duire en com­mu­nion les intérêts de tous ses mem­bres, favoris­era aus­si bien l’industriel que l’agriculteur ; par con­séquent, votre indis­pens­able moral ou matériel établi­ra, lui-même, une bal­ance entre les pro­duits agri­coles et ceux de l’industrie. Et n’étant dépen­dants que de vos besoins, cet équili­bre ne saurait jamais être trop dépassé pour que les pro­duits de cha­cun de vous ne s’écoulent pas tou­jours avec la même régularité.

Ensuite, rien ne pou­vant plus empêch­er ou con­train­dre le libre échange de ses pro­duits, et comme ce sont eux seuls qui peu­vent combler le vide de vos néces­sités, cha­cun les trafi­quera à sa guise. Alors, le beau, le solide et le com­mode étant encore sus­cep­ti­bles d’une incon­testable per­fectibil­ité, une con­cur­rence éter­nelle en établi­ra les prix, tout en ayant pour stim­u­lant, cette per­fec­tion pro­gres­sive dont la lim­ite se trou­ve dans les fic­tions de l’éternité, pour ne pas dire insaisissable.

Des bazars com­mu­naux s’établiront dans chaque local­ité, et les pro­duits qui y man­queraient don­neraient trop vite des avan­tages à ceux qui pour­raient combler ce dépourvu, pour que chaque com­mune ou hameau n’ait pas de suite, son indis­pens­able à sa portée. Le fruit du tra­vail des pro­duc­teurs tombera directe­ment et sans autre aug­men­ta­tion de prix au-dessus de sa réelle valeur, à la dis­po­si­tion des con­som­ma­teurs, excep­té seule­ment les frais qu’entraîneront les com­mis des bazars, aux­quels ces pro­duits seront confiés.

Toute­fois, nul ne sera tenu d’entreposer ses pro­duits à l’exposition com­mu­nale, afin qu’il demeure encore libre de les négoci­er lui-même directe­ment avec d’autres pro­duc­teurs ou con­som­ma­teurs, s’il le juge convenable…

Il y aura tou­jours des hommes d’un tal­ent supérieur. Et pour cela, l’individualité ne pour­rait être con­fon­due, sans souf­frir de sujé­tion, à une lib­erté col­lec­tive. Du reste, qui dit lib­erté indi­vidu­elle, dit tout ; car une lib­erté col­lec­tive ne peut se créer que sous la volon­té de plusieurs individus.

Se réu­niront donc en vie, devoirs et travaux com­muns, ceux qui le jugeront à pro­pos. Et demeureront indi­vidu­elle­ment indépen­dants, ceux que le moin­dre assu­jet­tisse­ment pour­rait ombrager.

Le véri­ta­ble principe est donc bien loin d’exiger la com­mu­nauté invi­o­lable. Cepen­dant, pour l’harmonie de cer­tains travaux, il est évi­dent que beau­coup de pro­duc­teurs s’établiront en société, par rap­port à l’avantage qu’ils trou­veront dans la réu­nion de leurs bras. Mais encore une fois, le com­mu­nisme ne sera jamais un principe fon­da­men­tal, en rai­son de la diver­sité de nos intel­li­gences, de nos besoins et de nos volontés.

Ain­si, hormis le méti­er de juge, de prêtre, de gen­darme, de voleur et de bour­reau, notre nou­velle société offrira à cha­cun de ses mem­bres le moyen de vivre dans une aisance par­faite, ne se fatiguant plus de vaines gloires ni de sor­dides convoitises.

Dans chaque aggloméra­tion, il s’établira des insti­tu­tions pour la jeunesse…

Jamais les savants n’auront été plus recher­chés… La sci­ence sera donc un instru­ment de tra­vail occupé par ceux qui se sen­tiront capa­bles d’exploiter un des champs de son domaine.. Et chaque homme ayant pour occu­pa­tion celle qu’il préfér­era, met­tra dans son tra­vail autant d’art, d’habileté et d’intelligence qu’un bel écrivain en met­tra lui-même à dépein­dre une his­toire quel­conque : un sujet qui est dans son véri­ta­ble cer­cle, tra­vaille avec goût et bon­heur, sans chercher jamais à être hos­tile à personne.

Ain­si s’écouleraient tous vos jours dans la prospérité et la joie.

… La terre serait la patrie de tout le monde, cha­cun pour­rait en con­tem­pler les richesses.

Tous les hommes s’aimeraient entre eux…

Ô indépen­dance ! pro­tec­trice de l’humanité, source intariss­able de bon­heur et de sat­is­fac­tion, insin­ue-toi dans le cœur de l’homme, dés­abuse son esprit des arti­fices qui le trompent et l’excitent, dessille ses yeux, ô déesse ! pour qu’il puisse voir ton auréole radieuse, dont la lumière pure fatigue le mon­stre comme le grand jour fatigue le hibou ! Mère de toutes les lib­ertés pures, que ton nom soit chan­té, que ton nom soit béni ! Vive l’indépendance ! guerre à l’autorité !

[|* * * *|]

Ces extraits mon­trent que leur auteur était cer­taine­ment pénétré des idées anar­chistes qu’il présen­tait d’une manière indépen­dante. Il n’est pas présen­té ici pour une autre rai­son que celle qu’à son époque, dans les années cinquante, les anar­chistes sont raris­simes et il en est peut-être le moins con­nu. On a tou­jours recueil­li avec intérêt, ces pre­mières étin­celles de l’esprit lib­er­taire : on con­nais­sait les Bel­leguar­rigue, les Cœur­deroy et les Déjacque en voici encore un qui signe (page iv) Félix P… et dont l’écrit ne con­tient presque aucune indi­ca­tion per­son­nelle et rien qui met­trait sur la trace de l’auteur qui se dit par­rain de Félix Dupan­loup auquel la brochure est dédiée. Le lieu de pub­li­ca­tion « New York » ne dit rien ; mais pour voir si ce fut New York ou Genève, il faudrait au moins com­par­er la brochure avec une quan­tité de pub­li­ca­tions pareilles de cette époque, pro­duites dans ces deux villes et ailleurs, ce que je ne peux pas faire. J’ai trou­vé la brochure à Paris en Jan­vi­er 1914 et je n’ai pu trou­ver aucune trace d’elle et de son auteur, sans toute­fois avoir les moyens de chercher plus ample­ment, ce que je comp­tai faire dans l’automne de cette année triste au Bris­tish Museum.

Ce fut désor­mais impos­si­ble, mais en jan­vi­er 1916 en par­courant d’anciennes notes je trou­vai ceci que j’avais noté moi-même en févri­er 1904 d’après ce que me dis­ait alors la veuve de Pierre Vésinier qui avait passé les années cinquante à Genève et con­nais­sait tous les pro­scrits de décem­bre, notam­ment ceux de son pays de Cluny et envi­rons. Un de ces vieux lui mon­tra en 1899 une anci­enne brochure écrite par lui qu’il venait de retrou­ver par hasard à Genève, brochure anar­chiste, puisqu’à Vésinier elle rap­pelait les idées de Déjacque qu’il con­nais­sait bien. Cet homme même serait allé en Amérique où il a con­nu Déjacque (mais puisqu’on m’a dit que ce fut en 1856 ou 57, ce détail n’a peut-être rien à faire avec la brochure)… En tout cas le nom de cet homme qui en 1899 fut pro­prié­taire aux envi­rons de Cluny, était — Félix Pig­nal. Donc P et cinq let­tres comme il y a P et cinq points à la page IV de la brochure. Cette dou­ble coïn­ci­dence, celle de cinq let­tres, et celle de la brochure anar­chiste par cet auteur des envi­rons de Cluny, suiv­ie du fait que le témoignage de 1904 et la brochure trou­vée par moi en 1914 sont deux faits indépen­dants l’un de l’autre, tout cela rend plus que prob­a­ble, à mon opin­ion, que cette nou­velle addi­tion aux incun­ables retrou­vées de l’anarchie a vrai­ment pour auteur Félix Pig­nal.

21 juin 1922.

[/M. Net­t­lau./]