La Presse Anarchiste

Léon Tolstoï – Sa vie et son œuvre (IV)

« L’homme naît par­fait. C’est le grand mot dit par Rousseau,

et cette parole reste vraie et ferme comme un roc [[L. Tol­stoï. — « Arti­cles péd­a­gogiques ». Stock, p. 199.]]. »

« Mon affec­tion étrange, physique pour le peu­ple ouvri­er [[L. Tol­stoï. — « Con­fes­sions ». Œuvres com­plètes, p. 67.]]. »

« La pro­priété n’est que le moyen de jouir du tra­vail des autres [[L. Tol­stoï. — « Que devons-nous faire ? ». Œuvres com­plètes, p. 426.]]. »

« C’est pourquoi notre œuvre à nous Russ­es aus­si bien que de tous
les peu­ples asservis par des gou­verne­ments, n’est pas dans la substitution
d’un régime gou­verne­men­tal à un autre, mais dans la suppression
de tout gou­verne­ment [[L. Tol­stoï. — « Le Grand Crime ». Fasquelle, p. 162.]]. »

Néga­teur de l’autorité, volon­taire de la révolte, l’anarchiste est l’homme doué d’intelligence logique, ani­mé de la haine du men­songe, astreint à la plus grande sincérité, pos­sédé par l’amour du peu­ple, voué à la bon­té. Tol­stoï fut-il cet homme-là ?

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Nul pam­phlé­taire n’asséna sur les divers­es formes de gou­verne­ment et leurs tit­u­laires respec­tifs d’aussi ter­ri­bles coups et aus­si effi­caces. S’il est pos­si­ble de dis­cuter l’originalité des idées, car « tout est dit, et l’on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes et qui pensent » en retour, il faut s’incliner devant la clarté, la force, la beauté de l’expression. Pareille ampleur dans l’élaboration équiv­aut à un renou­velle­ment de la matière. Et sou­venons-nous que le pre­mier ouvrage de pure cri­tique sociale Que devons-nous faire ? parut en 1884. Beau­coup des con­cep­tions de l’auteur, dev­enues banales aujourd’hui, parais­saient neuves à ce moment. Com­bi­en de théoriciens et pro­pa­gan­distes ultérieurs lui en emprun­tèrent sans le dire.

Sur­pris de voir les paysans et ouvri­ers entière­ment dépos­sédés de leurs moyens et instru­ments de tra­vail, curieux de s’expliquer ce phénomène para­dox­al, le pro­prié­taire d’Iasnaïa-Poliana médi­ta la ques­tion avec sa bonne foi habituelle et arri­va à la seule con­clu­sion hon­nête : les pro­duc­teurs de la terre et de l’usine sont dépouil­lés de la matière et du fruit de leur labeur au prof­it d’une minorité d’oisifs et de par­a­sites par le strat­a­gème d’une entité, l’État. « Cette super­sti­tion… con­siste à affirmer que l’homme n’a pas seule­ment des devoirs envers l’homme, mais qu’il en a de plus impor­tants envers un être imag­i­naire. Pour la théolo­gie, cet être imag­i­naire c’est Dieu ; pour la sci­ence poli­tique, cet être imag­i­naire, c’est l’État » [[L. Tol­stoï. — « Que devons-nous faire ? »… Œuvres com­plètes. Stock, p. 307.]]. Sous le fal­lac­i­eux pré­texte d’assurer l’ordre, la jus­tice et la paix, en réal­ité pour main­tenir une société inhar­monique, fondée sur l’iniquité, déchirée de luttes intestines, l’État recourt aux vieilles armes du brig­andage prim­i­tif ; le men­songe et la vio­lence. Cette pure abstrac­tion a cepen­dant des appétits for­mi­da­bles, exige des peu­ples réduits en esclavage le trib­ut de leur argent et de leur sang sous la forme des impôts et du ser­vice militaire.

C’est que les prêtres du culte poli­tique enten­dent vivre dans l’opulence et sat­is­faire des besoins mul­ti­pliés par l’oisiveté, généra­trice de vices et turpi­tudes. « Un homme d’État vertueux est une con­tra­dic­tion aus­si fla­grante qu’une pros­ti­tuée chaste, un ivrogne sobre, ou un brig­and paci­fique [[L. Tol­stoï. — « Guerre et révo­lu­tion ». Fasquelle, p. 44 et 31.]] ». « Les gou­ver­nants sont tou­jours les plus mau­vais, les plus insignifi­ants, cru­els, immoraux et par-dessus tout les plus hyp­ocrites des hommes. Et ce n’est point là le fait du hasard, mais bien une règle générale, la con­di­tion absolue de l’existence du gou­verne­ment » [[L. Tol­stoï. — « Guerre et révo­lu­tion ». Fasquelle, p. 44 et 31.]]. Tol­stoï les con­nais­sait bien, lui qui par sa sit­u­a­tion famil­iale et sociale fut appelé à vivre longtemps dans l’intimité de la classe dirigeante russe. Il ne croy­ait pas davan­tage à leur com­pé­tence : « Les hommes fail­li­bles ne peu­vent pas devenir infail­li­bles par ce seul fait qu’ils se réu­nis­sent en une assem­blée à laque­lle ils don­nent le nom de Sénat ou quelqu’autre ana­logue » [[L. Tol­stoï. — « Le Salut est en vous ». p. 205, 327.]]. Les con­sti­tu­tions monar­chiques, libérales ou démoc­ra­tiques ren­for­cent encore le despo­tisme d’antan par l’extrême dilu­tion de la respon­s­abil­ité et l’assurance d’une qua­si-impunité. « Dans l’ancien temps on accu­sait les tyrans des crimes com­mis ; tan­dis qu’aujourd’hui des for­faits impos­si­bles sous les serons se com­met­tent sans qu’on puisse en accuser per­son­ne » [[L. Tol­stoï. — « Le Salut est en vous ». p. 205, 327.]].

Le par­lemen­tarisme mod­erne donne ain­si une apparence de légitim­ité aux fic­tions spo­li­atri­ces issues de la fourberie des oppresseurs coal­isés. « L’esclavage con­tem­po­rain est dû évidem­ment aux lois humaines sur la terre, sur les impôts, sur la pro­priété » [[L. Tol­stoï. — « Les Rayons de l’aube ». Stock, p. 341, 357.]]. « Les lois sont les règles insti­tuées par les hommes qui diri­gent la vio­lence organ­isée » [[L. Tol­stoï. — « Les Rayons de l’aube ». Stock, p. 341, 357.]]. « L’affranchissement des hommes n’est donc pos­si­ble que par la destruc­tion des gou­verne­ments » [[L. Tol­stoï. — « Les Rayons de l’aube ». Stock, p. 341, 357.]]. Mais, dis­ent les défenseurs de l’État, si les gou­verne­ments dis­parais­saient, la société serait boulever­sée de fond en comble, détru­ite par le déchaîne­ment des haines, des con­voitis­es, des pas­sions. « Le méchant domin­erait le bon », affir­ment les tartufes de la poli­tique et répète après eux la cohorte innom­brable des naïfs. Or « ce ne sont pas les meilleurs mais les pires qui ont tou­jours été au pou­voir et qui y sont encore » [[L. Tol­stoï. — « Le Salut est en vous », p.255,]]. Le ren­verse­ment des insti­tu­tions poli­tiques et la sup­pres­sion des lois avec tout l’appareil de leurs sanc­tions iniques et cru­elles non seule­ment n’aggraveront pas le mal, mais le dimin­ueront, puisqu’ils bris­eront entre les mains des méchants leurs armes les plus puis­santes, le par­lement et l’armée.

Sans con­teste, une ortho­dox­ie lib­er­taire n’existe pas, ne peut pas exis­ter. Cepen­dant, au cours du xixe siè­cle surtout, le classe­ment de notions bien définies pré­cisa un ensem­ble doc­tri­nal appelé anar­chisme. Les cita­tions précé­dentes per­me­t­tent d’y rat­tach­er d’une manière caté­gorique la pen­sée tolstoïenne.

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L’impuissance des gou­verne­ments à faire régn­er l’ordre et la paix entre les indi­vidus comme entre les nations, la fail­lite de leur mis­sion pour ain­si dire his­torique, l’énorme accu­mu­la­tion de leur crimes et de leurs vio­lences les con­damnent sans appel, imposent la destruc­tion des formes actuelles de la société établies sur et pour l’État. Un change­ment aus­si rad­i­cal dans l’organisation tra­di­tion­nelle con­stitue une révo­lu­tion. Le prophète des temps nou­veaux l’annonça prochaine, ter­ri­ble, sans la souhaiter telle ni la maudire.

Dès 1893, il écrivait : « Est-ce que nous pou­vons, nous, à la veille de la guerre sociale effrayante et meur­trière auprès de laque­lle, comme dis­ent ceux qui la pré­par­ent, les hor­reurs de 93 seront des enfan­til­lages, est-ce que nous pou­vons par­ler du dan­ger » [[Léon Tol­stoï. — « Le Salut est en vous ». Per­rin, p. 273 et 368.]] hypothé­tique inven­té par les gou­ver­nants pour main­tenir et aug­menter leurs arme­ments ? « Il est dou­teux que n’importe quelle révo­lu­tion puisse être plus funeste pour la grande masse du peu­ple que l’ordre, ou plutôt le désor­dre actuel, avec ses vic­times habituelles du tra­vail surhu­main, de la mis­ère, de l’ivrognerie, de la débauche, et avec toutes les hor­reurs de la guerre prochaine qui englouti­ra en une année plus de vic­times que toutes les révo­lu­tions du siè­cle présent » [[Léon Tol­stoï. — « Le Salut est en vous ». Per­rin, p. 273 et 368.]].

Mal­gré sa con­vic­tion de la révolte néces­saire, mal­gré sa sym­pa­thie avouée pour les révo­lu­tion­naires, Tol­stoï n’approuvait pas l’activité des par­ti­sans de la rébel­lion armée, blâ­mait leur méth­ode regardée par lui comme illogique, impuis­sante et nuis­i­ble. Le mal pro­fond dont souf­fre l’humanité provient de la vio­lence organ­isée, sys­té­ma­tisée, gou­verne­men­tale. Il ne peut être com­bat­tu par une iden­tique vio­lence révo­lu­tion­naire. L’axiome marx­iste, « la force accoucheuse des sociétés », s’applique à la marche his­torique des groupes soci­aux jusqu’à ce jour et pen­dant l’ère anci­enne et longue de la dom­i­na­tion bru­tale, auto­cra­tique, con­sti­tu­tion­nelle ou répub­li­caine. Il est périmé, inadéquat, inopérant pour l’avènement d’une ère nou­velle et prochaine de délivrance indi­vidu­elle, d’association volon­taire, d’assistance frater­nelle, d’organisation libertaire.

Sans aucun doute une révo­lu­tion poli­tique n’apporterait aucun change­ment dans le régime d’oppression impi­toy­able. « Si les pré­dic­tions de Marx s’accomplissaient, il n’en résul­terait qu’un déplace­ment du despo­tisme. Actuelle­ment ce sont les cap­i­tal­istes qui domi­nent, mais, alors viendrait le tour des ouvri­ers et de leurs représen­tants… Marx se trompe lorsqu’il sup­pose que les cap­i­taux privés passeront au gou­verne­ment, et que ce gou­verne­ment, qui représen­tera le peu­ple, les passera aux ouvri­ers. Le gou­verne­ment ne représente pas le peu­ple, il est com­posé la plu­part du temps d’éléments qui dif­fèrent peu des cap­i­tal­istes… Aus­si le gou­verne­ment n’abandonnera-t-il jamais les cap­i­taux aux ouvri­ers. Que le gou­verne­ment pré­tende représen­ter le peu­ple, c’est une fic­tion, une impos­ture » [[L. Tol­stoï. — « Jour­nal intime des quinze dernières années de sa vie ». Ed. Agence générale de librairie, p. 277 et suiv­ante.]]. Les enseigne­ments don­nés par la révo­lu­tion et l’état bolcheviste offrent à cha­cun la pos­si­bil­ité de décider qui, de Marx ou de Tol­stoï avait raison.

Pas davan­tage, une révo­lu­tion économique ne pro­cur­erait au pro­lé­tari­at sa libéra­tion même par la sup­pres­sion du patronat et du salari­at. Les modes présents de la fab­ri­ca­tion indus­trielle empris­on­nent les ouvri­ers dans les usines, les rivent à la machine, les con­damnent à la pro­duc­tion inten­sive. Et cela con­tin­uerait après le tri­om­phe de la « doc­trine social­iste, qui con­sid­ère la mul­ti­pli­ca­tion des besoins comme un indice de civil­i­sa­tion » [[L. Tol­stoï. — « Con­seils aux dirigés ». Fasquelle, p. 6, 11, 13.]]. En décré­tant bien­faisante la fameuse « loi de la divi­sion du tra­vail », l’économie poli­tique offi­cielle et aus­si la dis­si­dente con­sacrent l’incapacité de l’homme à se suf­fire par son pro­pre labeur, sup­pri­ment l’artisan, enchaî­nent les esclaves volon­taires ou incon­scients du même méti­er à la barre com­mune de la grande man­u­fac­ture. Or, « seul l’affranchissement de la terre peut amélior­er le sort des ouvri­ers [[L. Tol­stoï. — « Con­seils aux dirigés ». Fasquelle, p. 6, 11, 13.]]… et la pos­si­bil­ité de vivre sur la terre, de s’en nour­rir par son tra­vail, a été et restera tou­jours une des prin­ci­pales con­di­tions de la vie indépen­dante et heureuse » [[L. Tol­stoï. — « Con­seils aux dirigés ». Fasquelle, p. 6, 11, 13.]]. « L’affranchissement, le peu­ple russe ne peut l’atteindre que par l’abolition de la pro­priété fon­cière et par la recon­nais­sance de la terre comme bien nation­al » [[L. Tol­stoï. — « Le Grand Crime ». Fasquelle, p. 44, 196.]].

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Devant l’inanité du social­isme marx­iste, il ne reste plus au chercheur affamé de vérité qu’à scruter la doc­trine anar­chiste pour en déter­min­er la valeur pratique.

En principe, Tol­stoï se trou­ve en com­mu­nauté d’idées avec God­win, Proud­hon, Bak­ou­nine, Kropotkine, Tuck­er et Stirn­er : « Tous les anar­chistes, comme on nomme les prop­a­ga­teurs de cette doc­trine, s’accordent pour répon­dre à la pre­mière ques­tion : pour détru­ire réelle­ment l’autorité, il ne faut point recourir à la force, mais recon­naître tout d’abord son car­ac­tère inutile et nocif. À la deux­ième ques­tion, — com­ment pour­rait-on organ­is­er une société sans gou­verne­ment ? — les anar­chistes répon­dent diverse­ment » [[L. Tol­stoï. — « Le Grand Crime ». Fasquelle, p. 44, 196.]]. Les uns font appel à la rai­son, à un idéal­isme supérieur ; croient, après la dis­pari­tion de l’État établi par l’usurpation et main­tenu par le men­songe, au tri­om­phe de la vérité et des notions du bien com­mun, de la jus­tice, du pro­grès. Les autres, nour­ris de con­cep­tions matéri­al­istes, lais­sent à l’intérêt indi­vidu­el, délivré des con­traintes extérieures, le soin de s’épanouir har­monieuse­ment et de s’unir à d’autres suiv­ant cer­taines affinités pour fonder des groupe­ments où le bon­heur de tous serait fait du bon­heur de chacun.

Tol­stoï se croy­ait moins naïf et n’attribuait pas à des entités imag­i­naires le pou­voir de main­tenir par­mi les peu­ples la paix et la Félic­ité sans l’intermédiaire d’une règle pré­cise, inéluctable. « Tous les théoriciens anar­chistes, hommes éru­dits et intel­li­gents, depuis Bak­ou­nine et Proud­hon jusqu’à Reclus, Max Stirn­er et Kropotkine, démon­trent irréfutable­ment l’illogisme et la nociv­ité de l’État ; et cepen­dant, dès qu’ils se met­tent à par­ler de l’organisation sociale en dehors des lois humaines qu’ils nient, ils tombent d’ans le vague, la loquacité, l’éloquence, se lan­cent dans les con­jec­tures les plus fan­tai­sistes. Cela provient de ce que tous ces théoriciens anar­chistes mécon­nais­sent la loi divine com­mune à tous les hommes, puisqu’en dehors de la soumis­sion à une seule et même loi, humaine ou divine, aucune société ne saurait exis­ter. Il n’est pos­si­ble de se libér­er de la loi humaine que sous con­di­tion de la recon­nais­sance de la loi divine com­mune à tous » [[L. Tol­stoï. — « La Révo­lu­tion russe ». Fasquelle. 1907, p. 89, 90.]].

Mais, dans l’hypothèse où ce « Dieu » ne serait pas une entité imag­i­naire dans le genre du « bien pub­lic », de la « jus­tice », de « l’intérêt général », nous savons com­ment son apôtre lui refu­sait toute méchanceté ; lui déni­ait l’esprit de vengeance ; lui attribuait la suprême indul­gence, qui inter­dit les juge­ments, les con­damna­tions, les oblig­a­tions, les sanc­tions et ne pro­mulgue aucune loi, puisqu’une loi est par déf­i­ni­tion une vio­lence. Par mégarde peut-être, en recréant Dieu à son image, Tol­stoï le dépouil­la de l’autorité, en fit un pur lib­er­taire. Lui-même, à son corps défen­dant et à l’instar de Christ, de Bak­ou­nine, d’Élisée Reclus, de Kropotkine, fut un pau­vre homme, un sim­ple anarchiste.

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Par­ti­san de la révolte, con­va­in­cu de la néces­sité et de l’imminence d’une révo­lu­tion, com­ment Tol­stoï rem­plit-il la mis­sion pour laque­lle il se sen­tait désigné ?

Tout d’abord par la pro­pa­gande acharnée con­tre l’emploi de la force matérielle envers l’adversaire, la dif­fu­sion ver­bale et écrite de la thèse de la non-résis­tance au mal : « Au lieu de com­pren­dre qu’il est dit : ne t’oppose pas au mal ou à la vio­lence par le mal ou la vio­lence ; on com­prend (et je crois même à des­sein) : ne t’oppose pas au mal, c’est-à-dire sois‑y indif­férent. Or, lut­ter con­tre le mal est le seul but extérieur du chris­tian­isme, et le com­man­de­ment sur la non-résis­tance au mal par le mal est don­né comme le moyen le plus effi­cace de le com­bat­tre avec suc­cès » [[L. Tol­stoï. — « Con­seils aux dirigés ». Fasquelle, p. 118.]]. « C’est pourquoi, autant pour garan­tir plus sûre­ment la vie, la pro­priété, la lib­erté et le bon­heur des hommes… nous accep­tons de tout cœur le principe fon­da­men­tal de la non-résis­tance » [[L. Tol­stoï. — « Le Salut est en vous ». Per­rin, p. 8.]]. Car « la pire des pertes c’est celle de vies humaines, douloureuse, inutile, irré­para­ble » [[L. Tol­stoï. — « Guerre et révo­lu­tion ». Fasquelle, p. 84, 92.]]. Pourquoi vouloir réalis­er l’idéal du bon­heur humain par le meurtre ? « La grande Révo­lu­tion française a été l’enfant ter­ri­ble qui, au milieu de l’enthousiasme de tout un peu­ple, devant la procla­ma­tion des grandes vérités révélées et devant l’impuissance de la vio­lence, a exprimé sous une forme can­dide, toute l’ineptie de la con­tra­dic­tion dans laque­lle se débat­tait alors et se débat encore l’humanité : lib­erté, égal­ité, fra­ter­nité, ou la mort » [[L. Tol­stoï. — « La Révo­lu­tion russe ». Fasquelle. 1907, p. 89, 90.]].

La façon la plus sim­ple, la plus facile, la plus effi­cace d’anéantir le despo­tisme et l’État réside dans la non-par­tic­i­pa­tion à son fonc­tion­nement. « Tout gou­verne­ment sait com­ment, avec quoi se défendre con­tre les révo­lu­tion­naires ; aus­si ne craint-il pas ses enne­mis extérieurs. Mais que peut-il faire con­tre les hommes qui démon­trent l’inutilité et même la nociv­ité de toute autorité, qui ne com­bat­tent pas le gou­verne­ment, mais sim­ple­ment l’ignorent, peu­vent s’en pass­er et, par con­séquent, refusent d’y par­ticiper » [[L. Tol­stoï. — « Le Salut est en vous ». Per­rin, p. 244.]]. Les véri­ta­bles destruc­teurs de la tyran­nie monar­chique ou par­lemen­taire seront ceux qui refuseront l’impôt et le ser­vice mil­i­taire, ne voteront pas, ne prêteront pas ser­ment, n’iront pas en jus­tice. Tol­stoï fut offici­er d’artillerie, juge de paix, mais à cinquante-cinq ans, après sa con­ver­sion, refuse d’être juré. Sa femme paie les impôts à sa place.

Il serait vain de songer à bâtir un nou­v­el édi­fice social avant la trans­for­ma­tion de la vie morale et matérielle de cha­cun, sans renon­cer indi­vidu­elle­ment aux van­ités de la gloire et aux priv­ilèges de la for­tune. Qui pré­tend renou­vel­er la face du monde doit com­mencer par réformer sa pro­pre exis­tence. Éter­nel précurseur, Rousseau four­nit à son dis­ci­ple russe le mod­èle d’une révo­lu­tion domes­tique. Cet ancien appren­ti graveur, au début de es suc­cès lit­téraires, sur le point d’être présen­té au Roy de France et d’en recevoir une pen­sion, luit la Cour, vend ses habits brodés, choisit pour com­pagne une hum­ble et igno­rante ser­vante d’auberge, prend le méti­er de copiste de musique, vit et meurt dans une médi­ocrité dédorée. Par­ti de plus haut, le boyard moscovite n’alla pas si loin. Cepen­dant tan­dis que le fier répub­li­cain genevois fréquen­tait exclu­sive­ment les palais des grands, l’anarchiste d’lsnaïa, vêtu en mou­jick, partageait la peine des paysans ; labourait, moisson­nait, fauchait et fanait en leur com­pag­nie. Il voy­ait dans le tra­vail manuel ci le retour à la, terre deux con­di­tions indis­pens­ables de la réno­va­tion humaine.

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« Tout ce que je viens de dire peut être ramené à cette vérité sim­ple, indis­cutable et acces­si­ble à tous pour que la bonne vie se généralise, il faut que les hommes soient bons. Quant au moyen de réalis­er ce but, il n’en est qu’un : c’est que cha­cun de nous s’efforce à être bon » [[L. Tol­stoï. — « Le Grand Crime ». Fasquelle, p. 225.]].

L’amour et la bon­té : la théorie et la pra­tique de l’enseignement tol­stoïen. Aimer même son enne­mi, c’est-à-dire ne pas avoir d’ennemis, ne se con­naître que des frères heureux ou mal­heureux, sages ou égarés, igno­rants ou éclairés. Être bon, c’est-à-dire faire aux autres ce que vous voudriez qu’ils vous fassent, partager leurs joies, soulager leurs peines, les aider et les secourir.

Les écrits de Tol­stoï respirent la bon­té, l’amour, cette sol­i­dar­ité pro­fonde qui unit les hommes sous les diver­gences appar­entes. Son activ­ité péd­a­gogique en est imprégnée, et les doc­u­ments pub­liés [[L. Tol­stoï. — « Sur l’instruction du Peu­ple » et « Arti­cles péd­a­gogiques ». Tomes XIII et XIV des « Œuvres com­plètes ». Stock.]] sur l’école d’Isnaïa-Polina livrent de déli­cieux can­tiques à la gloire de l’enfance. Pour bien instru­ire les jeunes, il faut les con­naître, les laiss­er libres et surtout les aimer. Et l’instituteur impro­visé appli­quait la bonne méth­ode, puisque durant la classe les élèves s’accrochaient au dossier de sa chaise et, pen­dant les prom­e­nades, se dis­putaient sa main.

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L’étude de la vie et de l’œuvre de Tol­stoï laisse à celui qui l’entreprit un sen­ti­ment émou­vant : celui d’avoir ren­con­tré et aimé un grand écrivain, un puis­sant ana­lyste, un apôtre inspiré, un sincère anar­chiste, un homme.

[/F. Élo­su./]