La Presse Anarchiste

Sur la situation « politique » en Russie

Les sci­ences human­i­taires — soci­olo­gie, économie poli­tique, droit, etc… — souf­frent d’un vice fon­da­men­tal les pri­vant de la sig­ni­fi­ca­tion qu’elles pour­raient avoir dans la vie sociale : elles opèrent avec une série de notions sub­stantielles, jusqu’à main­tenant absol­u­ment indéchiffrées ni établies d’une façon pré­cise. Le fait con­nu que les juristes cherchent encore la déf­i­ni­tion de l’essence même du « droit » est loin d’être unique. La soci­olo­gie n’arrive pas à établir claire­ment des notions cen­trales fon­da­men­tales telles que : « société », « État », « organ­i­sa­tion », « pou­voir », « vio­lence », « pro­grès » et autres [[De là son inca­pac­ité com­plète, non seule­ment à résoudre, mais même à pos­er d’une façon plus ou moins sen­sée la ques­tion des rela­tions entre la société « et l’individu » ; celle du « rôle de la vio­lence » dans l’histoire, et une série d’autres prob­lèmes d’une impor­tance pré­dom­i­nante. — La pre­mière ten­ta­tive sérieuse d’établir la notion de la « société » et de pos­er claire­ment ces ques­tions fut faite dans un ouvrage cap­i­tal dont le début parut récem­ment, et qui est dû à la plume d’un soci­o­logue russe, le pro­fesseur P. A. Sorokine : « Sys­tème de Soci­olo­gie ». Jusqu’à présent en ont paru les vol­umes I et II. (Édi­tion « Koloss ». Pet­ro­grad. 1920).]]. L’économie poli­tique est tou­jours impuis­sante à don­ner une déf­i­ni­tion nette de la « classe » et cherche dés­espéré­ment à se débrouiller dans une série d’apparitions et de phénomènes pure­ment économiques. L’histoire envis­age générale­ment les choses très à la légère, sans même s’occuper de leur essence, etc…

C’est encore pis, quand il s’agit des doc­trines et con­struc­tions sociales qui, pré­ten­dant se baser sur des don­nées « sci­en­tifiques » pré­cis­es, aspirent à dicter les voies de la vie, à créer des « pro­grammes » con­crets, et cherchent à inter­venir d’une façon impérieuse dans l’évolution his­torique, à l’influencer, à lui don­ner une ten­dance définie. C’est avec une légèreté incon­cev­able que ces doc­trines dis­posent de toutes sortes de notions et de ter­mes absol­u­ment arbi­traires, vagues, com­pris et inter­prétés dif­férem­ment. C’est avec une insou­ciance sur­prenante que des sys­tèmes entiers de croy­ances, de con­vic­tion et, enfin, d’actions sont érigés sur ces fon­da­tions insta­bles et chancelantes.

Pour des raisons quel­con­ques, on ne par­le pas d’un tel état de choses. Sci­em­ment ou insciem­ment, on ferme les yeux sur cette sit­u­a­tion. On sem­ble être sat­is­fait, comme si telle notion ou tel terme étaient depuis longtemps étab­lis et com­pris uni­taire­ment par tout le monde. À chaque instant, on met des mots en cir­cu­la­tion. Au fait, ces mots sont creux, n’ayant aucune sig­ni­fi­ca­tion déter­minée. En fin de compte, on s’habitue à lancer des paroles, sans même réfléchir à ce qu’elles veu­lent dire. Ain­si, la mau­vaise habi­tude de par­ler avec des « mots » et non avec leur sens, dégénère en un vice encore pire : penser avec des mots, et non avec des notions.

Avec des ter­mes nus sont analysées et dis­cutées des théories sociales. Sur des ter­mes bruts sont érigés des sys­tèmes sociaux.

Qu’y a‑t-il d’étonnant si à chaque pas nous avons des malen­ten­dus, des sur­pris­es, des con­fu­sions, des erreurs, des échecs et défaites ? Qu’y a‑t-il de bizarre que même les vic­toires n’amènent qu’à des « crises » et au chaos ?
Jusqu’à ce que les notions fon­da­men­tales que l’on pose comme pre­mier élé­ment des doc­trines et sys­tèmes soci­aux ne soient pas pro­fondé­ment analysées et établies d’une façon pré­cise et juste, — inévitable­ment l’action humaine errera à tâtons dans les ténèbres, et l’humanité n’apprendra à vivre et à pro­gress­er qu’au prix d’expériences atroces.

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Indu­bitable­ment, l’anarchisme — en général et en son entier — traite les choses plus prudem­ment, plus scrupuleuse­ment et plus pro­fondé­ment que les autres doc­trines. Il exam­ine les faits d’une façon plus réfléchie. Il ne se pare pas de la toque du faux « savoir », n’établit pas sur le vide des « pro­grammes » immuables ; il n’aspire ni ne cherche à com­man­der les mass­es en dém­a­gogue. Il tente à saisir les ten­dances intimes réelles du proces­sus social, à les met­tre en évi­dence, à les déter­min­er, et à aider, dans la mesure du pos­si­ble, à leur réalisation.

Pour­tant, dans une cer­taine mesure, l’anarchisme prend involon­taire­ment cer­tains vices des autres doc­trines, paye assez sou­vent une cer­taine dette à leur légèreté ne traite pas par­fois les notions d’une façon suff­isam­ment sérieuse, ne les exam­ine pas assez pro­fondé­ment… De là ses dévi­a­tions vers des con­cep­tions qui lui sont étrangères, — sou­vent aus­si son manque de savoir pour s’orienter, dans l’état des choses, d’une manière indépen­dante et juste.

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L’une des notions les plus vagues et indéter­minées (qui est cepen­dant, tou­jours mise en cir­cu­la­tion et joue un rôle con­sid­érable) est pré­cisé­ment celle de « la poli­tique » et des « choses poli­tiques » en général.

On réflé­chit peu sur ces ter­mes ; on les con­sid­ère comme défi­nis depuis longtemps. Comme d’habitude, des doc­trines entières sont con­stru­ites sur eux. Mais que le lecteur s’efforce de don­ner une réponse vrai­ment nette à cette ques­tion : — Qu’est-ce que « la poli­tique » et les « choses poli­tiques » ?

Nous, nous imag­i­nons bien l’activité économique, « admin­is­tra­tive », cul­turelle, « mil­i­taire », « diplo­ma­tique », sci­en­tifique et ain­si de suite. Mais quelle est notam­ment l’activité par­ti­c­ulière inhérente à la société humaine et por­tant la désig­na­tion spé­ciale de « poli­tique » ? En fin de compte, qu’est-ce, à vrai dire, que la poli­tique ? Quelles sont ses racines dans le passé, où gisent les sources de son orig­ine ? Quels sont sa place, son rôle et son impor­tance dans la vie humaine contemporaine ?

Il suf­fit de s’arrêter atten­tive­ment à ces ques­tions pour voir que l’affaire est plus com­pliquée qu’elle ne le parait à pre­mière vue. Une réponse pré­cise s’annonce dif­fi­cile. La notion des « choses poli­tiques » devient com­pliquée et con­fuse. Et c’est, cepen­dant, à chaque instant, à tort et à tra­vers, que nous cau­sons de « la poli­tique », de « l’activité poli­tique », de la « lutte poli­tique », de 1’« ordre poli­tique », etc… sans réfléchir au sens exact de ces expres­sions. Il est facile de com­pren­dre com­bi­en de malen­ten­dus, de faux juge­ments, de con­cep­tions erronées et de con­clu­sions inex­actes doivent se pro­duire lorsqu’on traite les choses si à la légère.

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Certes, il est impos­si­ble d’entreprendre une analyse détail­lée et de don­ner une déf­i­ni­tion des notions en ques­tion dans cette courte let­tre. Cette analyse n’est d’ailleurs pas même envis­agée ici. Elle pour­rait être l’objet d’un ouvrage spé­cial. Mais pour éclair­cir l’essence de la sit­u­a­tion « poli­tique » en Russie, il est néces­saire de for­muler ici même, quoique briève­ment, cer­taines thès­es qui dériveraient d’une telle analyse.

1) Il n’existe pas en réal­ité une activ­ité spé­ci­fique « poli­tique » qui serait organique­ment inhérente et néces­saire à la société humaine.

2) Dans la marche du proces­sus his­torique, l’élément social organ­isa­teur nor­mal, néces­saire dans toutes les branch­es de l’activité humaine (économique, cul­turelle, etc.), fut, pour une suite de raisons, sub­sti­tuée par un autre élé­ment qui dénatu­ra com­plète­ment ce pre­mier élé­ment naturel [[Je désigne dans ce cas par « nor­mal » et « naturel » tout ce qui est lié à l’essence même du proces­sus de l’évolution humaine lui étant organique­ment néces­saire. Je trait­erai cette ques­tion en détail (de même que celle de la « sub­sti­tu­tion ») dans un ouvrage à part.]], et qui reçut par la suite le nom de « poli­tique ». (Plus tard, la notion naturelle « société » fut sub­sti­tuée, de la même façon, par la notion arti­fi­cielle « État »).

3) Que nous deman­dions tant que nous voudrons à l’histoire, quel genre d’activité et d’institutions sont désignées dans le passé (comme dans le présent), par le mot « poli­tiques », — tou­jours et partout nous trou­verons la même réponse : par « poli­tiques » étaient et sont désignés telle activ­ité et tel sys­tème d’institutions qui réser­vent aux uns (minorité priv­ilégiée) la pos­si­bil­ité matérielle et le droit formel (« juridique ») d’opprimer et d’exploiter économi­quement les autres (majorité laborieuse). Au fond, la poli­tique n’a jamais été et ne peut être autre chose que cela.

4) L’« action poli­tique », « l’ordre poli­tique », etc., sont pro­pres, non pas à la société humaine, mais seule­ment à l’élément tem­po­raire d’oppression et d’exploitation (de la majorité laborieuse par une minorité priv­ilégiée) dans la société humaine.

5) Tout « pou­voir poli­tique » est une man­i­fes­ta­tion con­crète, un levi­er et un instru­ment de cette exploita­tion et oppres­sion. Il n’a jamais été et ne peut être autre qu’ainsi. Si l’élément exploiteur est présent, il enfante le pou­voir poli­tique qui s’appuie sur lui, le représente, le pro­tège. S’il n’existe pas, le pou­voir poli­tique le crée.

6) Une machine des­tinée à déchi­queter ne peut lier. De même un appareil mon­té spé­ciale­ment pour l’oppression et l’exploitation ne peut devenir un instru­ment d’émanci­pation. Une fois instal­lé et mis en marche, l’appareil du pou­voir poli­tique n’est capa­ble que de don­ner mécanique­ment le résul­tat qui lui est pro­pre. Qu’il soit instal­lé par n’importe qui, et quels que soient ses buts et son nom, — infail­li­ble­ment, il don­nera, en fin de compte, tou­jours le même effet : créa­tion d’une minorité priv­ilégiée et par la suite — exploita­tion et asservisse­ment de la majorité laborieuse par cette minorité.

7) Tout pou­voir poli­tique est tou­jours le péril d’une société humaine nor­male. En aucun cas il ne peut servir de voie pour men­er à cette dernière. Du pre­mier coup, il mène directe­ment à côté du chemin juste — s’en éloigne tou­jours davan­tage, par une tout autre route. Il est absol­u­ment inutile, aus­si bien pour l’organisation pri­maire de la société nor­male, que pour sa pro­tec­tion, sa vie et son évolution.

8) Tous les pou­voirs poli­tiques sont dans leur essence par­faite­ment égaux et iden­tiques. On ne peut par­ler sérieuse­ment d’aucun pou­voir poli­tique « ouvri­er » ou « pro­lé­taire », d’aucun « gou­verne­ment ouvri­er » ou « révo­lu­tion­naire ». Toutes ces notions sont creuses, irréfléchies, absur­des ; ou alors ce sont des fables pour les « poires ». Tous ces ter­mes sont aus­si insen­sés que « glace chaude » ou « feu froid ».

9) Dans une révo­lu­tion qui aspire à l’anéantissement de l’asservissement, de l’oppression, de l’exploitation, pour amen­er à une société nor­male et libre, il faut, en pre­mier lieu, que toute allu­sion à un pou­voir poli­tique soit dis­parue. Même les pre­miers pas d’une telle révo­lu­tion doivent et ne peu­vent être faits qu’à la con­di­tion de l’absence du pou­voir poli­tique et sur un champ com­plète­ment déblayé de ce dernier. La restau­ra­tion ou le plus infime main­tien du pou­voir poli­tique est infail­li­ble­ment la défaite de la révo­lu­tion et le rétab­lisse­ment de l’exploitation.

10) Le soi-dis­ant « pou­voir soviétiste » n’est qu’un bluff colos­sal : la même absur­dité que « pou­voir ouvri­er » ou « révolutionnaire ».

Telles sont suc­cincte­ment, les thès­es con­séquentes de l’analyse des notions : « la poli­tique » et les « choses politiques »…

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Mais quel rap­port peut avoir tout ce qui vient d’être dit avec « la sit­u­a­tion poli­tique » en Russie moderne ?

Ce rap­port est le suivant :

1° Le sens des affir­ma­tions for­mulées plus haut est con­fir­mé d’une façon écla­tante et indis­cutable par tout le proces­sus de la révo­lu­tion russe et par ses résultats.

2° Ce sens (qui, mal­gré toute son impor­tance, n’est pas encore tout à fait clair ni com­plète­ment établi théorique­ment) est, dès aujourd’hui et à jamais assim­ilé claire­ment, fer­me­ment et inébran­lable­ment par de vastes mass­es laborieuses de la pop­u­la­tion russe d’après l’expérience immé­di­ate et vivante de la révo­lu­tion et de ses fruits.

Le trait le plus car­ac­téris­tique de la « vie poli­tique » en Russie au cours des années révo­lu­tion­naires est que d’innombrables mass­es laborieuses eurent là pos­si­bil­ité con­crète, de voir de leurs pro­pres yeux, d’essayer sur leur pro­pre des et d’apprécier con­ven­able­ment toute la gamme des idées poli­tiques, toute la galerie des hommes et des pou­voirs politiques.

Dans le défilé des régimes poli­tiques qui se suc­cédèrent les uns aux autres, la Russie à pu observ­er con­séc­u­tive­ment : la monar­chie, la « république bour­geoise » tout court, « démoc­ra­tique », « de coali­tion », et enfin, la république « rouge », « révo­lu­tion­naire », « pro­lé­taire ». Cer­taines con­trées (Sibérie, Ukraine et autres) assistèrent, à plusieurs repris­es, à la réap­pari­tion des gou­verne­ments et virent toute sorte de pou­voirs plusieurs fois, goûtèrent tous les sys­tèmes poli­tiques les uns après les autres, en com­mençant par ceux de l’extrême droite pour finir par ceux d’extrême gauche.

Ce n’est pas tout. Il est néces­saire de not­er encore une cir­con­stance excep­tion­nelle. Dans la révo­lu­tion russe il y eut un moment plus on moins pro­longé (d’août à novem­bre 1917) ou l’alternative du pou­voir poli­tique se dres­sait comme telle, dis­tincte­ment, en pur principe. À cette époque, la bour­geoisie n’avait plus au fond aucune force réelle ; au fait, le pou­voir exis­tant ne pou­vait ni la représen­ter, ni la défendre ; les mass­es laborieuses com­mençaient, d’elles-mêmes, à s’emparer de l’appareil économique. Au début de ce proces­sus la ques­tion de la néces­sité — dans le but d’un suc­cès com­plet — de saisir et d’organiser le pou­voir poli­tique, fut posée. Les bolcheviks insis­taient sur la main­mise, les anar­chistes — sur la liq­ui­da­tion pure et sim­ple du pou­voir et sur le pas­sage à l’œuvre de con­struc­tion économique et sociale non-autori­taire. Pour plusieurs raisons (que nous révélerons ailleurs) ce fut l’idée poli­tique qui l’emporta. Elle avait encore du crédit !… Voilà, donc, l’ancien pou­voir tombé, — le nou­veau instal­lé. Par la suite, c’est comme tel que le nou­veau pou­voir devait servir de levi­er pour pass­er à la société nou­velle. Il se nom­mait pou­voir de la classe laborieuse et se fai­sait fort de men­er sa mis­sion éman­ci­patrice jusqu’au bout. Ain­si, pour la pre­mière fois dans l’histoire, la révo­lu­tion russe « mit à nu » la ques­tion du pou­voir poli­tique, 1’« iso­la », l’ayant posée à part, en pur principe, à la face des mass­es laborieuses. Cette « mise à nu » démon­tra aux mass­es d’une façon pal­pa­ble tout le vrai fond de la « poli­tique », toute la faus­seté du principe poli­tique lui-même. Mis à nu, le pou­voir poli­tique dévoila vis­i­ble­ment son impuis­sance organique pour la tâche de con­struc­tion d’une société nou­velle et mit en évi­dence sa mis­sion sécu­laire : ne servir que de source à de nou­veaux priv­ilèges et de nou­velles exploita­tions. Lorsque, par la suite, les mass­es se per­suadèrent de la faus­seté, de l’inexactitude et du péril du principe de pou­voir poli­tique, — ce fut trop tard… Le nou­veau pou­voir avait achevé son œuvre néfaste : il avait tué la révo­lu­tion et s’était trans­for­mé en force réac­tion­naire san­guinaire qui se défendait con­tre la vraie révolution.

Pour résul­tat de toute cette énorme expéri­ence, des mass­es con­sid­érables de la pop­u­la­tion laborieuse russe s’imprégnèrent d’une con­vic­tion pro­fonde que la poli­tique, l’action poli­tique et le pou­voir poli­tique ne peu­vent avoir non seule­ment aucun rap­port avec la tâche de l’émancipation des tra­vailleurs, mais lui sont au con­traire hos­tiles. Si cette con­vic­tion n’est pas encore saisie par la pop­u­la­tion, en ter­mes pré­cis de com­préhen­sion, — d’instinct elle est acquise et assim­ilée fer­me­ment. Tout ce qui a été for­mulé ci-dessus par rap­port à la notion des « choses poli­tiques », est main­tenant clair à chaque ouvri­er et paysan russe qui a bien analysé et établi cette notion pour lui-même. Il sait bien aujourd’hui ce qu’est « la poli­tique » : exploita­tion, oppres­sion et rien de plus. « Nous avons assez essayé les blancs comme les rouges… Tous sont bons, tous se valent… Nous ne voulons plus rien savoir de per­son­ne, d’aucun pou­voir… À quoi est-il bon, le pou­voir ? Nous nous arrangerons bien nous-mêmes… » Voilà, ce que depuis 1921, on pou­vait enten­dre à chaque pas, dans les coins les plus reculés de Russie.

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Par rap­port au fond de la sit­u­a­tion « poli­tique » en Russie mod­erne, nos con­clu­sions générales sont du même car­ac­tère que celles sur la sit­u­a­tion économique.

Égale­ment, dans le domaine poli­tique 1’« esprit destruc­teur » fit son œuvre jusqu’au bout. Il brisa en mille pièces toutes les illu­sions et sys­tèmes poli­tiques anciens comme mod­ernes. Il éparpil­la au vent, toutes, les con­cep­tions, et erreurs poli­tiques qui sub­sis­taient du passé. Ayant détru­it, en octo­bre 1917, la chimère du pou­voir dit « de coali­tion » et don­né jour au pou­voir soi-dis­ant « ouvri­er », — peu après, il détru­isit de fond en comble cette dernière con­struc­tion aus­si. Il a matérielle­ment, d’une façon pal­pa­ble aux mass­es tra­vailleuses, réduit à l’absurdité et à l’effroi tout le cycle des mirages poli­tiques, y com­pris les plus extrémistes. En con­séquence, c’est l’idée même du pou­voir poli­tique, de l’État et de la dic­tature poli­tique, c’est toute pos­si­bil­ité d’accepter dans l’avenir un sys­tème poli­tique quel­conque qui furent extir­pées des cerveaux des mass­es. En même temps — (ce qui n’est pas moins essen­tiel) — l’idée d’un par­ti poli­tique s’est à jamais effon­drée. Cette idée aus­si, est, enfin, brisée sans pos­si­bil­ité de retour.

L’expérience atroce de toutes sortes de régimes poli­tiques ame­na naturelle­ment la mort, du principe poli­tique lui-même. Les bases mêmes d’une vie poli­tique quel­conque sont, en Russie, détru­ites — aus­si bien en réal­ité que dans l’esprit des mass­es laborieuses. L’idée même de ces bases n’est plus. Tout élé­ment d’une action poli­tique a irrévo­ca­ble­ment vécu [[Soulignons ici qu’à notre avis, le cen­tre de grav­ité gît non pas dans la ques­tion de l’État ou de la « dic­tature » (sur laque­lle on dis­cute tant actuelle­ment), mais pré­cisé­ment dans celle du principe poli­tique comme tel. C’est l’évanouissement de ce dernier qui entraîne logique­ment la dis­pari­tion de dis­pari­tion du mirage de l’État, de la néfaste idée d’une dic­tature poli­tique et de la notion du par­ti poli­tique. Nous croyons qu’il est néces­saire de con­tin­uer à frap­per infati­ga­ble­ment l’idée poli­tique en général. Lorsqu’elle sera morte, le terme de « dic­tature » (s’il sub­siste) cessera d’être un épouvantail.]].

Met­tons égale­ment en évi­dence l’autre côté du prob­lème. « L’esprit créa­teur », s’est-il man­i­festé ? Les bases poli­tiques, anéanties, sont-elles rem­placées par d’autres formes con­crètes quel­con­ques, non poli­tiques ? La réponse est évidem­ment néga­tive. L’absence d’un résul­tat créa­teur économique et social indiquée dans la précé­dente let­tre l’a fait déjà prévoir.

Il est néces­saire de pren­dre ici en con­sid­éra­tion, la dif­férence car­ac­téris­tique entre les côtés économiques et poli­tiques du proces­sus social et révo­lu­tion­naire. Il va de soi que la vie économique est des­tinée à renaître. Sa destruc­tion n’est que pas­sagère. Le sens même du proces­sus est un nou­v­el épanouisse­ment économique créa­teur. Quant à la « poli­tique », elle doit pré­cisé­ment dis­paraitre. Sa destruc­tion, c’est son but.

L’anéantissement com­plet du mirage de la forme poli­tique, la démon­stra­tion matérielle de sa nociv­ité, et le déblaiement de la voie pour l’idée d’une créa­tion sociale et révo­lu­tion­naire apoli­tique : telles sont les acqui­si­tions « poli­tiques » de la révo­lu­tion russe. Tel est son sens politique.

Ter­rain rasé et brûlé, qui attend une con­struc­tion non poli­tique. Tel est le fond de la « sit­u­a­tion poli­tique » actuelle en Russie.

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— Mais per­me­t­tez, — pour­rait deman­der cer­tain lecteur, — et « les Sovi­ets » ? Ne sont-ils pas pré­cisé­ment, la forme neuve d’une organ­i­sa­tion poli­tique (des tra­vailleurs) érigée à la place des autres ruinées ?

La réponse ne peut être que celle-ci : — Ce sont juste­ment les Sovi­ets et leur aven­ture qui prou­vèrent, on ne peut mieux, aux mass­es laborieuses russ­es (et qui nous démon­trent aus­si) que quels que soient les qual­i­fi­cat­ifs et les formes d’une idée poli­tique, quelle que soit la toge dont elle puisse se par­er, — son fond reste tou­jours vieux : créa­tion de priv­ilèges, vio­lence de pou­voir sur les mass­es laborieuses et leur exploita­tion. Depuis longtemps déjà, il n’y a rien d’autre de nou­veau dans les Sovi­ets, que leur nom. Au début de la révo­lu­tion, on entendait surtout par l’idée des Sovi­ets une idée économique et sociale, d’après laque­lle ils devaient servir d’organes de liai­son libre­ment élus et con­stru­its. La révo­lu­tion déviée sur la voie poli­tique, et l’irréalisation des résul­tats économiques créa­teurs aboutirent à ce que les Sovi­ets se trans­for­mèrent en organ­i­sa­tions poli­tiques et dev­in­rent des appareils du pou­voir. Ain­si méta­mor­phosés, ils dégénérèrent rapi­de­ment en organes d’oppression, d’asservissement, de duperie et d’exploitation des tra­vailleurs par une nou­velle caste rem­plis­sant ces insti­tu­tions de ses créa­tures, à l’aide d’une tromperie élec­torale organ­isée. Les Sovi­ets cessèrent ain­si, depuis longtemps, de se dis­tinguer, en quoi que ce soit, de n’importe quelle insti­tu­tion admin­is­tra­tive. Quant à leur nom « ron­flant », il est resté comme décor pour les a poires ».

Ce sont pré­cisé­ment les Sovi­ets et leur his­toire qui portèrent à l’idée poli­tique le coup le plus fort.

— Et le pou­voir com­mu­niste, le gou­verne­ment révo­lu­tion­naire lui-même ? — peut encore deman­der le lecteur : — Il existe pour­tant ; il y a donc dans le pays un nou­veau sys­tème et pou­voir politiques ?

À cette ques­tion nous répon­dons : — Il y a, aujourd’hui, dans le pays, de nou­veaux maîtres tyran­niques qui, à l’aide d’une tromperie et d’une ter­reur mon­strueuse, ont ter­rassé et lié poings et pieds, les mass­es laborieuses comme cela est arrivé plus d’une fois dans l’histoire. Ces maîtres, sont-ils recon­nus par la pop­u­la­tion ? Sont-ils sta­bles ? Représen­tent-ils réelle­ment, une acqui­si­tion nou­velle dans le domaine poli­tique ? Certes, non. Le pou­voir com­mu­niste d’aujourd’hui ne représente au fond, rien de neuf. Comme les Sovi­ets actuels, il n’est qu’une preuve écla­tante de plus, que tout pou­voir poli­tique sig­ni­fie exploita­tion et asservisse­ment des mass­es laborieuses. Si ce pou­voir « nou­veau » tient encore, ce n’est tou­jours que par le même sys­tème : saignée mon­strueuse de la révo­lu­tion, épuise­ment absolu des mass­es, tromperie fan­tas­tique et ter­reur implaca­ble. Des mil­liers de faits déjà con­nus et s’accumulant chaque jour le prou­vent indis­cutable­ment. Par de tels procédés, en s’appuyant sur des baïon­nettes aveu­gles, etc., le pou­voir peut encore tenir comme avait tenu l’absolutisme de Nico­las II ou comme tien­nent les gou­verne­ments réac­tion­naires des autres pays. Mais il serait ridicule de par­ler de quelque chose de « sta­ble » et de « nou­veau ». Chaque jour de son exis­tence, ce pou­voir donne des preuves irréfuta­bles que tous les pou­voirs sont égale­ment « vieux », et ne fait que porter des coups nou­veaux à l’idée même de la poli­tique et du pouvoir.

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Il se présente encore une ques­tion. La com­plète chute morale de toute forme poli­tique, la désil­lu­sion absolue de la pop­u­la­tion laborieuse dans toute poli­tique, — en liai­son avec l’absence de n’importe quel résul­tat créa­teur dans la révo­lu­tion, — ne peu­vent-elles pas don­ner des fruits néfastes ? Ne s’y cache-t-il pas le dan­ger d’une pas­siv­ité pro­fonde des mass­es, et la pos­si­bil­ité d’une restau­ra­tion facile de la monar­chie sur un ter­rain si prop­ice ? Il sera, certes, intéres­sant au lecteur de con­naître à cet égard le point de vue de Kropotkine. J’ai eu l’occasion de lui par­ler peu avant sa mort, au début de novem­bre 1920 (étant libéré de prison, j’ai passé à cette époque, quelques jours à Moscou). Son opin­ion fut la suiv­ante : les acqui­si­tions sociales de la révo­lu­tion russe ne sont pas suff­isam­ment pro­fondes (moins pro­fondes que celles de la révo­lu­tion française de 1789) ; par con­séquent, si même la révo­lu­tion française aboutit à une réac­tion durable, il est d’autant plus inévitable en Russie qu’un recul ferme se pro­duis et aboutisse à la restau­ra­tion d’une monar­chie pour plusieurs dizaines d’années.

Est-ce vrai ? Kropotkine a‑t-il rai­son ? Quelles sont à cet égard, les per­spec­tives ultérieures, et une restau­ra­tion pure et sim­ple n’est-elle pas, en effet, immi­nente mal­gré tous les événe­ments vécus ?

À ce sujet, — comme aux per­spec­tives pos­si­bles économiques, en rap­port avec d’autres aspects des événe­ments, je con­sacr­erai ma prochaine lettre.

[/Juillet 1922.

Voline./]