La Presse Anarchiste

Les problèmes de l’Etat

Nous présen­tons aux lecteurs de « Révi­sion » notre pre­mier tra­vail d’équipe. Le prob­lème choisi était l’É­tat et la Révolution.

Cette étude com­prend trois par­ties : l’ex­posé cri­tique des doc­trines social­istes con­cer­nant l’É­tat ; ces mêmes doc­trines vues à la lueur des événe­ments où elles ont pu être expéri­men­tées ; un essai de synthèse.

Nous auri­ons voulu que l’é­tude entière parût dans un numéro unique. Nous n’avons pu le faire. Seule dans ce numéro paraî­tra la pre­mière partie.

En voici la rai­son. La plu­part des cama­rades qui s’é­taient attelés à la besogne sont des mil­i­tants, non des mil­i­tants hon­o­raires, mais des cama­rades qui courent les réu­nions, pren­nent la parole, par­ticipent active­ment à la vie des organ­i­sa­tions poli­tiques et syn­di­cales. Les séances d’équipe sont cour­tes en rai­son de ce manque de temps. D’autre part, les récents événe­ments ont exigé de la part nos cama­rades un sur­croît d’ac­tiv­ité. La rédac­tion des deux dernières par­ties est incomplète.

Nous pub­lierons donc dans le numéro 4 la fin de l’étude.

Répé­tons que nous ne croyons pas avoir fait œuvre par­faite, nous sommes prêts à utilis­er toutes les sug­ges­tions, mis­es au point ou études qui nous parviendraient et nous serons les pre­miers à nous réjouir d’un cour­ri­er volumineux.

Telle quelle nous croyons l’é­tude intéres­sante et par son esprit et par les prob­lèmes qu’elle soulève.


Déf­i­ni­tions préliminaires

Tout organe social peut se définir du dou­ble point de vue de sa sig­ni­fi­ca­tion générale et de sa sig­ni­fi­ca­tion par­ti­c­ulière, de sa sig­ni­fi­ca­tion de classe.

L’É­tat n’échappe pas à ces deux interprétations.

L’É­tat, dans son sens large est l’ex­pres­sion supérieure de la col­lec­tiv­ité humaine, de la volon­té de sur­mon­ter l’en­ne­mi naturel par un effort com­mun, néces­si­tant un sys­tème de rela­tions entre les hommes et d’ad­min­is­tra­tion des choses.

La bour­geoisie s’est saisie de ce sens et ne veut con­naître que lui.

Elle s’ap­puie en cela sur la valeur prim­i­tive de l’É­tat et sur l’in­con­testable besoin de don­ner à la col­lec­tiv­ité humaine un statut juridique permanent.

Rap­pelons briève­ment quelques déf­i­ni­tions de l’É­tat dont usent les édu­ca­teurs de la bourgeoisie.

De la déf­i­ni­tion utilitaire :

« L’É­tat est l’ex­pres­sion du droit de tous con­sid­éré comme la lim­ite du droit de chacun »,

ou :

« L’É­tat est l’ex­pres­sion juridique du vouloir-vivre collectif »,

on passe par toutes les gammes de l’idéal jusqu’à l’ex­trême lim­ite de l’humain :

« L’É­tat, dit Hegel, est la réal­ité de l’idée morale, l’im­age de la réal­ité de la raison ».

Arrivé à ce som­met que ne sat­is­fait plus la réal­ité de la chose, l’e­sprit est bien obligé de faire appel à d’autres élé­ments de définition.

Le retour à la réal­ité se fait sous les aus­pices de l’é­tude des formes con­crètes que prend ce haut idéal à tra­vers l’évo­lu­tion des sociétés, jusqu’à sa forme présente.

On doit con­venir d’abord que le vouloir-vivre col­lec­tif des pre­mières sociétés et l’étab­lisse­ment d’un droit cou­tu­mi­er ne se con­ser­vent pas intacts. Il s’in­tro­duit auprès de l’élé­ment qui rassem­ble les hommes, l’élé­ment qui les divise dans les lim­ites du clan. Les antag­o­nismes par­ti­c­uliers se généralisent eux-mêmes (en class­es) et ten­dent à con­cré­tis­er ce vouloir-vivre col­lec­tif en une con­sti­tu­tion établie au prof­it d’une de ces class­es. C’est la forme prim­i­tive de l’É­tat défi­ni comme Instru­ment d’oppression.

Les castes et les class­es se per­pétuent, la con­sti­tu­tion s’as­sim­i­le de plus en plus au vouloir-vivre du plus fort, jusqu’à nos sys­tèmes mod­ernes qui font du pou­voir pré­caire des forts de la société prim­i­tive un pou­voir assuré, une dom­i­na­tion hérédi­taire, intan­gi­ble, sacrée.

Et nous pas­sons nor­male­ment aux déf­i­ni­tions dites social­istes dont toutes s’ac­cor­dent plus ou moins à plac­er l’É­tat, non plus sous le signe de la con­corde et de la volon­té col­lec­tive, mais sous le signe de l’op­pres­sion, de la divi­sion et de la volon­té de quelques-uns.

« L’É­tat, dit Engels, est une force issue de la société mais se ten­ant au-dessus d’elle et s’en écar­tant de plus en plus ».

« L’É­tat est le pro­duit de l’an­tag­o­nisme inc­on­cil­i­able des class­es, l’or­gane de dom­i­na­tion d’une classe, un organe d’asservisse­ment d’une classe par une autre ». (Lénine).

« C’est le grand engin nation­al de guerre du cap­i­tal con­tre le tra­vail » (Marx)

C’est par rap­port à ces déf­i­ni­tions de deux espèces que se situent toutes les ten­dances du social­isme. La mesure où l’une ou l’autre se rap­proche le plus de la réal­ité doit noues per­me­t­tre de fix­er la vérité his­torique de ces ten­dances et de for­muler, après exa­m­en de leur pra­tique his­torique, laque­lle sat­is­fait à un sys­tème juste et humain de rela­tions entre les hommes et d’ad­min­is­tra­tion des choses, ou du moins, dans les grandes lignes, ce qu’il faut retenir de chacune.

Par quel chemin irons-nous à la société idéale :

En util­isant l’É­tat comme le recom­man­dent les social­istes bourgeois ?

En le brisant pour le recon­stru­ire sur d’autres bases comme les communistes ?

En le détru­isant irrémé­di­a­ble­ment suiv­ant la doc­trine anarchiste ? 

C’est devant ces trois ques­tions qu’il faut situer notre étude.

Le Syndicalisme

Le syn­di­cal­isme révo­lu­tion­naire (aus­si bien dans sa con­cep­tion stricte que dans celle de l’a­n­ar­cho-syn­di­cal­isme) s’af­firme con­tre l’É­tat, voy­ant en lui, comme toutes les autres écoles social­istes l’or­gane de dom­i­na­tion d’une classe (la classe bour­geoise, à notre époque), alliée par­fois à d’autres class­es, sur les class­es tra­vailleuses : pro­lé­tari­at et paysannerie. 

Il con­sid­ère néces­saire de détru­ire totale­ment l’É­tat et d’établir un sys­tème d’or­ganes nou­veaux, assurent les besoins essen­tiels et généraux d’une human­ité réduite à une seule classe de tra­vailleurs. C’est à l’ex­a­m­en de ce sys­tème qu’est con­sacrée la présente par­tie de l’étude.

Les syn­di­cal­istes con­sid­èrent qu’à notre époque de la grande indus­trie la pro­duc­tion indus­trielle et agri­cole ne peut rester aban­don­née à l’ini­tia­tive et à la ges­tion privées, celles-ci finis­sant par amen­er d’une part l’in­co­hérence cat­a­strophique des crises et assur­er d’autre part le despo­tisme des grands. Trusts.

Les syn­di­cal­istes esti­ment donc que l’in­dus­trie et l’a­gri­cul­ture doivent être assurées par la col­lec­tiv­ité et pour elle (réduite à la seule classe tra­vailleuse) comme tout autre ser­vice pub­lic exis­tant actuelle­ment. Ils pro­posent d’y arriv­er en remet­tant toute l’in­dus­trie et l’a­gri­cul­ture aux mains des tra­vailleurs eux-mêmes (tra­vailleurs étant com­pris dans le sens large allant des manuels aux techniciens).

Dans la con­cep­tion de ceux d’en­tre eux défen­dant la thèse exposée par Louzon et dans la Révo­lu­tion pro­lé­tari­enne que nous appellerons par abrévi­a­tion, thèse syn­di­cal­iste pure.

Cette trans­mis­sion s’ex­ercera, en con­fi­ant chaque entre­prise à son per­son­nel ; ces divers­es unités pro­duc­tri­ces con­tin­u­ent à tra­vailler pour leur compte pra­ti­quant avec le reste des tra­vailleurs des échanges. Cette con­cep­tion réservée aux syn­di­cats le rôle de régu­la­teurs de la pro­duc­tion ; ceux-ci décideront de la fer­me­ture des usines tra­vail­lant sans effi­cience, par suite de manque d’outil­lage, inca­pac­ité ou mau­vaise volon­té. Les syn­di­cal­istes purs accor­dent égale­ment aux syn­di­cats, groupés en fédéra­tions d’in­dus­trie la fonc­tion de coor­don­ner la pro­duc­tion avec les besoins de la con­som­ma­tion ; ils nient la pos­si­bil­ité d’établir des plans préal­ables de pro­duc­tion, ceux-ci se trou­vant tou­jours boulever­sés par la réal­ité (exem­ple russe, avec les dépasse­ments annon­cés offi­cielle­ment) ; les Fédéra­tions d’in­dus­trie devront donc ultérieure­ment adapter la marche des divers­es indus­tries par une répar­ti­tion dirigée des matières pre­mières. machines, main‑d’œuvre, etc.

Tou­jours d’après la même thèse, les syn­di­cats groupés en Unions locales, régionales, nationales, inter­na­tionales, devront assur­er le fonc­tion­nement de tous les ser­vices publics pro­pre­ment dits (gaz, élec­tric­ité, trans­ports, com­mu­ni­ca­tions), mais aus­si l’é­d­u­ca­tion, l’as­sis­tance, la sécu­rité (intérieure et extérieure, con­tre les restes de la bour­geoisie intérieure et les armées de la bour­geoisie extérieure) ; enfin c’est encore ces organes des syn­di­cats que seraient réservée la défense de l’in­di­vidu con­tre l’emprise trop rigide de la col­lec­tiv­ité, sous la forme de com­mis­sions de con­flits, se sub­sti­tu­ant aux tri­bunaux actuels.

Tous ces ser­vices publics seraient entretenus au moyen d’im­pôt prélevé avant tout sur les entre­pris­es favorisées par les cir­con­stances naturelles (fer­til­ité, richesse de min­erai) et même en cas de néces­sité sur toutes les entreprises.

La ques­tion de la petite entre­prise paysanne et arti­sanale est résolue par ces syn­di­cal­istes en les main­tenant comme de toutes petites unités, aus­si longtemps qu’elles s’af­fir­ment viables en pra­ti­quant des échanges suff­isants et ayant voix au chapitre dans les Unions locales.

Tous les syn­di­cal­istes ont le souci le plus grand de la démoc­ra­tie ouvrière de la société nou­velle, voulant assur­er le max­i­mum de lib­erté d’ex­pres­sion, le con­trôle per­ma­nent, l’élec­tiv­ité max­i­mum des fonctions.

C’est pré­cisé­ment pour cela que les syn­di­cal­istes purs pro­posent de main­tenir l’au­tonomie économique des divers­es entre­pris­es ; ils voient le moteur de l’ac­tiv­ité pro­duc­trice dans le besoin de bien assur­er les échanges, supérieur à leurs yeux à une con­trainte quel­conque qui oblig­erait les tra­vailleurs à produire.

L’autre branche syn­di­cal­iste, les anar­cho-syn­di­cal­istes, pro­posent de remet­tre toute l’in­dus­trie et la grande agri­cul­ture aux mains des syn­di­cats organ­isés suiv­ant l’échelle suivante :

Comité d’ate­lier, con­seil d’u­sine, syn­di­cat d’in­dus­trie, Union locale des syn­di­cats, Union régionale des syn­di­cats, Fédéra­tion régionale d’in­dus­trie, Con­fédéra­tion générale du Tra­vail. Dans leur con­cep­tion, ces syn­di­cats par leur esprit doivent être essen­tielle­ment dif­férents des syn­di­cats actuels par une démoc­ra­tie intérieure plus éten­due, par la pra­tique de la non-rééli­gi­bil­ité, par la sup­pres­sion de la posi­tion priv­ilégiée des dirigeants.

Des anar­cho-syn­di­cal­istes (Bernard et les anar­cho-syn­di­cal­istes espag­nols) préfèrent éviter le sys­tème d’échanges directs entre usines et recourir à une con­trainte (dis­ci­pline de tra­vail) imposée et réglée par la majorité des syndiqués.

Tous les syn­di­cal­istes con­sid­èrent d’ailleurs la société syn­di­cale comme une péri­ode tran­si­toire vers une phase meilleure de la société ou le moteur ne serait ni l’échange, ni la con­trainte, mais bien le désir de créa­tion, « la joie au tra­vail » et la con­science de tra­vailler pour ne pas retomber sous le joug bour­geois. Évidem­ment ces fac­teurs devront être cul­tivés et dévelop­pés déjà au cours de la péri­ode transitoire.

Les anar­cho-syn­di­cal­istes réser­vent toute la série de fonc­tions générales débor­dant le strict cadre indus­triel non pas aux Unions locales des syn­di­cats, mais à des com­munes fédérées régionale­ment, nationale­ment ; ces com­munes auraient leurs con­seils élus au suf­frage uni­versel de tous les habi­tants (la dif­férence sur ce point avec le suf­frage actuel est que la bour­geoisie sera expro­priée de ses moyens de publicité).

C’est à ces com­munes, par l’in­ter­mé­di­aire d’of­fices très var­iés, que seront con­fiés les dif­férents ser­vices publics (com­pris dans le sens large de ce terme) énumérés plus haut.

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La ques­tion de la dis­tri­b­u­tion des pro­duits achevés se règle chez les syn­di­cal­istes purs par le sys­tème des échanges ; chaque usine acquérant par cette voie la quan­tité de marchan­dis­es néces­saire à ses collaborateurs.

Les anar­cho-syn­di­cal­istes con­fient cette fonc­tion de la dis­tri­b­u­tion à des mag­a­sins com­mu­naux dépen­dant de l’Of­fice des échanges intérieurs, c’est à dire des Com­munes et de leurs exten­sions. Un office des échanges extérieurs, dépen­dant des mêmes organ­ismes, réglerait le com­merce avec les pays où la révo­lu­tion sociale n’au­rait pas encore triomphé.

En tout cas les syn­di­cal­istes dans leur ensem­ble admet­tent la néces­sité du main­tien d’un bon d’échange (équiv­a­lent de la mon­naie). Une série de mesures, par­mi lesquelles la plus impor­tante est l’abo­li­tion de l’héritage, sont prévues pour empêch­er l’ac­cu­mu­la­tion de ces bons et la renais­sance d’une bour­geoisie finan­cière. (Le cadre lim­ité réservé à cet exposé empêche de les expos­er en détail). D’ailleurs ce bon d’échange n’est prévu que pour le pre­mier stade de la société syn­di­cale ; même dans ce pre­mier stade les den­rées essen­tielles, indis­pens­ables sont sim­ple­ment dis­tribuées à tous les tra­vailleurs, pro­por­tion­nelle­ment à l’ex­is­tence de ces produits.

Ces bons d’échange sont en out­re prévus, en rai­son de ce que les syn­di­cal­istes veu­lent laiss­er aux paysans leur bien indi­vidu­el, cul­tivable unique­ment par les forces famil­iales, aus­si longtemps que ceux-ci ne se ren­dent pas eux-mêmes, et volon­taire­ment compte des avan­tages des grandes col­lec­tiv­ités agri­coles fonc­tion­nant par­al­lèle­ment. L’ex­is­tence de mil­liers de petites économies paysannes pré­sup­pose l’ex­is­tence d’un marché, donc d’une monnaie.

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Par­mi les divers ser­vices publics devant être assurés en toute société humaine les prob­lèmes les plus déli­cats sont posés par ceux de la sécu­rité et de la justice.

Pour la sécu­rité les syn­di­cal­istes sup­posent que tout début de révo­lu­tion pro­lé­tari­enne coïn­cidera avec une phase de guerre civile, com­pliquée prob­a­ble­ment au début de guerre avec les bour­geoisies extérieures. Qui veut tri­om­pher dans une guerre doit créer des for­ma­tions armées, entraînées, expéri­men­tées, agis­sant avec coor­di­na­tion. Le dan­ger est qu’il ne se crée dans ces forces une caste mil­i­tariste, d’où renais­sance d’un despotisme.

Les syn­di­cal­istes pro­posent la solu­tion d’une force armée obtenue en mobil­isant les syn­di­cats, en créant des mil­ices syn­di­cales. Le noy­au de celles-ci se com­poserait de volon­taires ; mais comme il est très prob­a­ble que le nom­bre de ceux-ci suf­fi­rait à peine pour for­mer les cadres, il faudrait com­pléter en imposant à la majorité l’en­voi au front des élé­ments les plus aptes physique­ment et techniquement.

Les syn­di­cal­istes (voir l’ex­em­ple espag­nol) admet­tent par­faite­ment la néces­sité d’une dis­ci­pline rigoureuse dans la guerre civile. Ils admet­tent donc la néces­sité de cadres de com­man­de­ment, autrement dit de tech­ni­ciens mil­i­taires. Ceux-ci peu­vent en par­tie être choi­sis dans les rangs des mili­ciens eux-mêmes en sélec­tion­nant ceux qui au cours des opéra­tions se seraient mon­trés les plus courageux et les plus capa­bles. Mais les syn­di­cal­istes (exem­ple espag­nol) sont prêts à utilis­er les tech­ni­ciens mil­i­taires actuels, ayant man­i­festé leur volon­té de com­bat­tre avec les révo­lu­tion­naires. Ceux-ci en par­ti­c­uli­er met­tent en évi­dence la néces­sité d’un con­trôle per­ma­nent des syn­di­cats sur les forces armées.

Les syn­di­cal­istes voient dans ce con­trôle les garanties empêchant des tech­ni­ciens mil­i­taires de recon­stituer une nou­velle caste dom­i­nante. Ils comptent exercer ce con­trôle par l’élec­tiv­ité des cadres et par le tra­vail de con­grès de mili­ciens.

Les syn­di­cal­istes (voir réso­lu­tions des mili­ciens alle­mands et ital­ien en Espagne) con­sid­èrent que tous les com­man­de­ments doivent être désignés par les unités com­bat­tantes ou par leurs délé­ga­tions. Ceci équiv­aut à l’ap­pli­ca­tion dans la force armée du principe de révo­ca­tion à tout instant et de tout man­dat qui est essen­tiel dans le syndicalisme.

Toute la vie intérieure des forces armées y com­pris la dis­cus­sion des opéra­tions doit être régie par les con­grès (à divers degrés) des mili­ciens ; ceux-ci doivent avoir leurs délégués dans les rouages syn­di­caux régionaux et nationaux ; par­al­lèle­ment les syn­di­cats doivent avoir leurs délégués dans les dif­férentes insti­tu­tions de la force armée. La dif­fi­culté est de lim­iter ces débats, dis­cus­sions et exa­m­ens seule­ment en dehors et après les opéra­tions mil­i­taires ; celles-ci ne peu­vent être conçues sans un crédit moral, stricte­ment délim­ité, à accorder à l’é­tat-major des tech­ni­ciens militaires.

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Un autre prob­lème impor­tant est celui de la sécu­rité intérieure du régime nou­veau. Les syn­di­cal­istes enten­dent créer des organes des­tinés à décou­vrir et entraver l’ac­tion clan­des­tine que la bour­geoisie ne man­quera pas d’or­gan­is­er pour cul­buter le pou­voir syn­di­cal. Les cadres de ces organes doivent être élus par les syn­diqués ; ces insti­tu­tions doivent aus­si fréquem­ment que pos­si­ble ren­dre compte devant les assem­blées syn­di­cales des actions entre­pris­es. Elles devront être formelle­ment lim­itées en ce qui con­cerne les divers­es ten­dances ouvrières par la recon­nais­sance absolue aux pro­lé­taires des lib­ertés de parole, de presse, de réu­nion, d’association.

Ces insti­tu­tions de sécu­rité n’au­raient pas non plus le droit d’établie et d’ap­pli­quer des juge­ments aux per­son­nes arrêtées par elles. Ce droit doit être réservé à d’autres organes.

Les syn­di­cal­istes conçoivent la néces­sité d’im­mu­nis­er la société nou­velle con­tre les élé­ments nuis­i­bles décou­verts par les organes d’in­ves­ti­ga­tion. Tant qu’il s’ag­it d’élé­ments net­te­ment bour­geois le prob­lème est rel­a­tive­ment sim­ple. Mais lorsqu’il s’ag­it d’ou­vri­ers util­isés par ces élé­ments et agis­sant con­sciem­ment ou incon­sciem­ment, la ques­tion devient plus complexe.

À ceci s’a­joutent les divers actes posés par des ouvri­ers authen­tiques mais tarés par le régime cap­i­tal­iste : actes dus à la paresse, à l’a­vid­ité, à la per­ver­sion sexuelle.

Pour défendre le régime, les syn­di­cal­istes prévoient des tri­bunaux pop­u­laires élus par les syn­di­cats et jugeant suiv­ant un droit révo­lu­tion­naire nouveau.

Ce prob­lème du droit nou­veau demeure entière­ment à résoudre ; dans la présente étude il n’est pos­si­ble que d’en dégager le principe essen­tiel : ce qui main­tient le régime syn­di­cal est juste. L’ap­pli­ca­tion de ce principe, les divers­es sanc­tions qui doivent en découler n’ont pas du tout été traitées par le syn­di­cal­isme révolutionnaire.

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L’ex­em­ple de ces trois insti­tu­tions essen­tielles se sub­sti­tu­ant en régime syn­di­cal­iste à l’É­tat mon­tre que l’an­tin­o­mie qu’elles présen­tent en face de celui-ci est con­tenue dans la démoc­ra­tie ouvrière qu’elles s’ef­for­cent d’as­sur­er : par la lib­erté accordée à une seule classe, au pro­lé­tari­at, et par le con­trôle lim­ité à cette classe.

Des nom­breuses cri­tiques s’élèvent con­te cette con­cep­tion. Ses adver­saires assurent que le syn­di­cal­isme apporte un plan arti­fi­ciel né dans les cerveaux de quelques théoriciens ; il ne peut songer à s’ap­pli­quer dans les pays où il n’a jamais existé de syn­di­cats, ni dans les pays fas­cistes où les syn­di­cats sont abo­lis ; il est mis en dif­fi­culté dans les pays démoc­ra­tiques où les syn­di­cats sont dégénérés ; enfin le syn­di­cal­isme ne tiendrait pas suff­isam­ment compte de l’homme en tant qu’usager ; voy­ant en lui avant tout le pro­duc­teur ; il nég­lig­erait le paysan, l’ar­ti­san et les tra­vailleurs intel­lectuels ; il n’évit­erait pas la dégénéres­cence qui pénètre à tra­vers la bureau­cratie, puisqu’il con­tribuerait à créer de nom­breux bureaux nou­veaux ; il n’évit­erait pas non plus l’emprise des beaux par­leurs et des beaux écrivains, puisqu’il attribue tant d’im­por­tance au principe d’électivité.

Les syn­di­cal­istes répon­dent à ces objec­tions : les pro­grammes syn­di­cal­istes s’in­spirent de la pen­sée syn­di­cale s’ex­p­ri­mant dans les con­grès, les arti­cles, les assem­blées ; quant aux pays où les syn­di­cats n’ex­is­tent pas, on ne saurait songer à une révo­lu­tion pro­lé­tari­enne ; quant aux pays fas­cistes, l’e­sprit syn­di­cal­iste sem­ble sim­ple­ment som­meiller sous la chape et à maintes occa­sions il se réveille ; ceci est à plus forte rai­son vrai pour les pays démoc­ra­tiques où les pos­si­bil­ités d’ac­tion sont assez grandes. Il est man­i­feste que pour des prob­lèmes tels que l’é­d­u­ca­tion, la recherche et la con­som­ma­tion, le syn­di­cal­isme doit être com­plété par des organ­i­sa­tions d’usagers. Quant à sa sépa­ra­tion d’avec la paysan­ner­ie et la petite bour­geoisie, c’est tout le prob­lème de la pos­si­bil­ité d’une col­lab­o­ra­tion de classe qui se pose. La bureau­cratie syn­di­cale est en effet un gros dan­ger ; il ne peut être enrayé que par l’ap­pli­ca­tion stricte de la démoc­ra­tie ouvrière ; les syn­di­cats, organes naturels de la classe ouvrière, com­por­tent cette démoc­ra­tie par déf­i­ni­tion. Enfin, en rai­son de leur car­ac­tère de lien indus­triel, c’est-à-dire tech­nique, les syn­di­cats peu­vent mieux se préserv­er des char­la­tans de la pro­pa­gande ; ils exi­gent plus de capac­ités tech­niques et plus de soudure avec la classe ouvrière que tout organ­isme d’affinité.

L’Anarchisme

C‘est la ques­tion de l’É­tat qui divise le plus les révo­lu­tion­naires marx­istes et anar­chistes pour­tant la lit­téra­ture lib­er­taire ne pos­sède aucun ouvrage théorique la con­cer­nant. Il est certes pos­si­ble de trou­ver des cen­taines d’écrits où le prob­lème de l’É­tat est abor­dé, mais l’œuvre doc­tri­nale est encore à écrire. Il faut en chercher la rai­son dans la nature même du mou­ve­ment anar­chiste, qui est né bien plus de l’ac­tiv­ité de mil­liers d’a­n­ar­chistes que de l’in­flu­ence d’ou­vrages fon­da­men­taux. Il se présente, ain­si une autre dif­fi­culté pour don­ner une déf­i­ni­tion com­mune des ten­dances anar­chistes con­cer­nant l’É­tat. Entre l’éter­nelle rébel­lion de l’in­di­vidu con­tre toutes les autorités qui lim­i­tent son activ­ité défendue et pré­con­isée par les anar­chistes indi­vid­u­al­istes et la con­cep­tion com­mu­niste qui cherche sa jus­ti­fi­ca­tion dans cer­tains aspects de la sol­i­dar­ité chez les ani­maux, il y a peu de points com­muns. Force nous sera donc de nous en tenir aux thès­es exposées par les théoriciens anar­chistes qui restent dans le cadre du socialisme.

Sig­nalons la brochure de Pierre Kropotkine : « L’É­tat, son rôle his­torique », qui con­tient une cri­tique du rôle réac­tion­naire et stéril­isant joué par l’É­tat tout au long de l’his­toire des peu­ples, une démon­stra­tion de son inca­pac­ité à créer et à pren­dre des ini­tia­tives. Une seule indi­ca­tion dans cette brochure sur les organ­i­sa­tions plus sou­ples qui pour­raient rem­plac­er ce lourd appareil : Kropotkine con­sid­ère les com­munes ital­i­ennes, fla­man­des, alle­man­des du Moyen Âge comme une for­mule d’en­tente remarquable.

Dans « Dieu et l’É­tat », Michel Bak­ou­nine attaque la con­cep­tion éta­tique comme un héritage idéal­iste des croy­ances au pou­voir divin, con­cep­tion qui ne peut aboutir qu’à une dic­tature con­tre le peu­ple. Voici quelques-unes de ses conclusions :

Mais ce qui est vrai pour les académies sci­en­tifiques, l’est égale­ment pour toutes les assem­blées con­sti­tu­antes et lég­isla­tives, lors même qu’elles sont issues du suf­frage uni­versel. Ce dernier peut en renou­vel­er la com­po­si­tion, il est vrai, ce qui n’empêche pas qu’il ne se forme en quelques années un corps de politi­ciens priv­ilégiés de fait non de droit, et qui en se vouant exclu­sive­ment à la direc­tion des affaires publiques d’un pays finis­sent par for­mer une sorte d’aris­to­cratie ou d’oli­garchie poli­tique. (Page 27).

Nous recon­nais­sons l’au­torité absolue de la sci­ence, mais nous en repous­sons l’in­fail­li­bil­ité et l’u­ni­ver­sal­ité du savant. (Page 29).

L’É­tat ne s’ap­pellera plus monar­chie, il s’ap­pellera république, mais il n’en sera pas moins l’É­tat, c’est-à-dire une tutelle d’hommes com­pé­tents, hommes de génie, de tal­ent, ou de ver­tu, qui sur­veilleront et dirigeront la con­duite de ce grand, incor­ri­gi­ble et ter­ri­ble enfant, le peu­ple. (Page 33).

La plu­part des études parues dans les organes anar­chistes con­sid­èrent l’É­tat comme incom­pat­i­ble avec l’or­gan­i­sa­tion social­iste de la société et comme un obsta­cle généra­teur de nou­velles con­traintes et de nou­velles oppres­sions. À la con­cep­tion éta­tique vient s’op­pos­er celle de la « démoc­ra­tie des tra­vailleurs », sans que cette dernière for­mule reçoive un com­plé­ment sous forme d’indi­ca­tions pré­cis­es con­cer­nant son fonc­tion­nement et les organes qu’elle utilis­era — du moins pen­dant une longue péri­ode qui va jusqu’à l’après-guerre.

Pour l’or­gan­i­sa­tion économique de la société anar­chiste il est couram­ment pré­con­isé « la libre fédéra­tion des organ­i­sa­tions de travailleurs ».

Une esquisse de méth­ode d’or­gan­i­sa­tion dis­trib­u­tive est don­née dans « Paroles d’un révolté » de Kropotkine, avec l’e­spoir émis par l’au­teur de voir le peu­ple révo­lu­tion­naire déploy­er une capac­ité organ­isatrice féconde. Il y est notam­ment pré­con­isé la prise au tas pour les pro­duits abon­dants et le rationnement pour les pro­duits rares.

Dans le « Bon­heur uni­versel », Sébastien Fau­re décrit minu­tieuse­ment, sur le mode lyrique, la société lib­er­taire, mais il faut y voir plutôt un tableau idyllique de la société future qu’un ensem­ble de règles pratiques.

La con­cep­tion de la Com­mune Libre fort répan­due dans les milieux — surtout en Espagne — con­seille de con­fi­er l’ad­min­is­tra­tion locale à des comités élus démoc­ra­tique­ment par de vastes assem­blées ouvertes à tous les tra­vailleurs. Ces com­munes se fédér­eraient régionale­ment et nationalement.

La défense armée de la révo­lu­tion, ques­tion longtemps débattue dans les organ­i­sa­tions anar­chistes, res­ta sans con­clu­sion pra­tique, mal­gré les efforts d’une ten­dance, surgie après l’ex­péri­ence russe, qui pré­con­i­sait la créa­tion de mil­ices ouvrières, basées sur le volon­tari­at et l’élec­tion démoc­ra­tique des respon­s­ables militaires.

En ce qui con­cerne la police et la jus­tice, la con­cep­tion générale nég­lige ces ques­tions ou les résout par des règles fort générales. Kropotkine don­nait comme exem­ple loin­tain l’ar­bi­trage pra­tiqué à l’époque des communes.

Il faut remar­quer que les théoriciens anar­chistes pro­duisirent leurs œuvres dans la sec­onde moitié du xixe siè­cle, époque précé­dant les grandes expéri­ences révo­lu­tion­naires et où les organ­i­sa­tions ouvrières affec­taient des formes divers­es, sans avoir le car­ac­tère de masse qu’elles pos­sè­dent aujourd’hui.

Des efforts plus récents pour sor­tir de ces con­cep­tions philosophiques et morales une série de con­clu­sions con­crètes et pré­cis­es, il faut sig­naler — out­re les pro­grammes syn­di­cal­istes et anar­cho-syn­di­cal­istes exposés plus haut — la plate­forme des anar­chistes russ­es, influ­encée par l’ex­péri­ence de Nestor Makhno en Ukraine. Cette plate­forme con­te­nait des affir­ma­tions nettes quant à la néces­sité de la défense armée de la révo­lu­tion et l’ac­cep­ta­tion du sovi­et comme forme d’or­gan­i­sa­tion révo­lu­tion­naire, des com­munes agri­coles comme cel­lule d’or­gan­i­sa­tion paysanne. Le car­ac­tère paysan de l’in­sur­rec­tion makhno­viste influ­ença ce pro­gramme et la par­tie syn­di­cal­iste ouvrière est reléguée au sec­ond plan.

Un ouvrage [[Pré­ci­siones sobre l’a­nar­quis­mo.]] paru en espag­nol, dû à la plume de l’écrivain anar­chiste Gas­ton Lev­al, tente de remédi­er au flou des théories anar­chistes. Reprenant les œuvres de Kropotkine, Reclus, Malat­es­ta et Bak­ou­nine, Lev­al souligne la néces­sité de con­tin­uer leurs travaux, en cher­chant l’ap­pli­ca­tion des con­cep­tions générales des pre­miers théoriciens à notre époque indus­tri­al­isée, en étu­di­ant avec soin les rouages du sys­tème ban­caire, indus­triel, agri­cole du capitalisme.

Bien qu’il analyse et pré­cise le rôle et les pos­si­bil­ités des trois formes d’or­gan­i­sa­tion ouvrière qui lui sem­blent essen­tielles : syn­di­cat, com­mune, coopéra­tive, Lev­al n’aboutit pas à pré­conis­er des mesures con­cer­nant la péri­ode tran­si­toire de lutte et d’or­gan­i­sa­tion immédiates.

C’est le cas pour le livre de San­til­lan qui étudie avec un cer­tain soin les prob­lèmes économiques en vue de leur solu­tion pour une péri­ode postrévolutionnaire.

Mais entre la cri­tique du sys­tème cap­i­tal­iste ou des con­cep­tions éta­tiques des écoles marx­istes et la descrip­tion d’une société social­iste — sim­ple utopie ou descrip­tion minu­tieuse — il reste tou­jours le vide causé par l’ab­sence de règles pra­tiques et de formes d’or­gan­i­sa­tion exis­tant ou pou­vant être créées en régime bour­geois rem­plaçant les rouages cap­i­tal­istes et étatiques.

Enfin l’ex­péri­ence espag­nole en faisant pass­er au feu de l’épreuve toute la doc­trine anar­chiste, a per­mis à une organ­i­sa­tion cata­lane « Los Ami­gos de Dur­ru­ti » d’établir un pro­gramme sim­ple et pré­cis où il est ques­tion des organes devant répon­dre aux besoins de la lutte civile. Ce pro­gramme se rap­proche beau­coup de la con­cep­tion syn­di­cal­iste ; d’autre part il fait appa­raître pour la pre­mière fois dans la con­cep­tion lib­er­taire une con­cep­tion nette d’un organe cen­tral­isé devant faire face aux dan­gers les plus pressants.

Le voici, tel que l’or­gan­i­sa­tion l’a publié :

I. Con­sti­tu­tion d’une junte révo­lu­tion­naire ou Con­seil Nation­al de Défense. — Cet organ­isme se con­stituera de la manière suiv­ante : les mem­bres de la junte révo­lu­tion­naire seront élus démoc­ra­tique­ment par les organ­i­sa­tions syn­di­cales sera tenu compte du nom­bre de cama­rades déplacés au front qui devront néces­saire­ment avoir leur représen­ta­tion. La junte ne s’im­mis­cera pas dans les déci­sions économiques, qui sont du domaine exclusif des syndicats.

Les fonc­tions de la junte révo­lu­tion­naire sont les suivants :

a) Diriger la guerre ;

b). Veiller à l’or­dre révolutionnaire ;

c) Rela­tions internationales ;

d) Pro­pa­gande révolutionnaire.

Les postes seront péri­odique­ment renou­velés pour éviter que nul n’y reste en per­ma­nence. Et les assem­blées syn­di­cales exerceront le con­trôle des activ­ités de la junte.

II. Tout le pou­voir économique aux syn­di­cats. — Les syn­di­cats ont démon­tré depuis juil­let leur grand pou­voir con­struc­teur. Sils n’avaient été relégués à un rôle de sec­ond plan, ils auraient fourni un grand ren­de­ment. Ce seront les organ­i­sa­tions syn­di­cales qui for­meront la struc­ture de l’é­conomie prolétarienne.

Ten­ant compte des modal­ités des syn­di­cats d’in­dus­trie et des fédéra­tions d’in­dus­trie, il pour­ra se créer un Con­seil de l’Économie dans le but de mieux coor­don­ner les activ­ités économiques.

III Com­munes libres :

…Les com­munes se charg­eront des fonc­tions sociales qui échap­pent au domaine syn­di­cal. Et comme nous voulons con­stru­ire une société net­te­ment de pro­duc­teurs, ce seront les pro­pres organ­ismes syn­di­caux qui nour­riront les cen­tres com­mu­naux. Et là où il n’y a pas d’in­térêts diver­gents il ne pour­ra exis­ter d’antagonismes.

Les com­munes se con­stitueront en fédéra­tions locales, régionales et pénin­su­laires. Les syn­di­cats et les com­munes noueront des rela­tions sur le plan local, région­al et national.

Les « Ami­gos de Dur­ru­ti » pré­conisent égale­ment une série de mesures telles que : la lutte con­tre la bureau­cratie et les salaires anor­maux ; l’étab­lisse­ment d’un salaire famil­ial ; la social­i­sa­tion de la dis­tri­b­u­tion et le rationnement ; le con­trôle syn­di­cal des mil­ices ; l’or­gan­i­sa­tion de la police par les syn­di­cats ; la social­i­sa­tion agraire ; une poli­tique inter­na­tionale basée sur les cen­tres ouvri­ers à l’é­tranger et leur action ; l’al­liance entre les syn­di­cats ouvri­ers de dif­férentes ten­dances à l’ex­clu­sion des bureau­crates, des prof­i­teurs et des cou­ver­tures syn­di­cales des par­tis poli­tiques ; le refus de col­la­bor­er ou de ren­forcer en quelque manière que ce soit avec les forces bour­geois­es et étatiques.

C’est — nous sem­ble-t-il — le pre­mier pro­gramme con­cret défendu publique­ment par une ten­dance anar­chiste s’ap­pli­quant à une sit­u­a­tion don­née et com­posé de mots d’or­dre précis.

Le Marxisme Révolutionnaire

Marx et l’É­tat ouvrier

Penché sur l’analyse cri­tique du sys­tème cap­i­tal­iste, absorbé par la lutte révo­lu­tion­naire, Marx n’a con­sacré que peu de temps à l’é­tude de la société social­iste c’est-à-dire l’époque qui devait naître après l’ex­pro­pri­a­tion des expro­pri­a­teurs, le boule­verse­ment poli­tique vio­lent de l’É­tat cap­i­tal­iste. L’in­ter­pré­ta­tion qu’il en donne, çà et là, n’of­fre pas de sys­tème détail­lé, ni de con­seils pra­tiques pour l’éd­i­fi­ca­tion du social­isme. Le plus sou­vent, il se con­tente de fix­er quelques grandes lignes de l’évo­lu­tion social­iste et, ailleurs, il approu­ve en bloc les insti­tu­tions de la Com­mune de 1871 qui lui parais­sent socialistes.

Cette lacune — si lacune il y a — n’est pas due à une omis­sion de Marx. Elle découle d’une cer­taine con­cep­tion du monde social, appelée matéri­al­isme his­torique ou plus com­muné­ment marxisme.

Le matéri­al­isme his­torique est un ensem­ble de principes d’in­ves­ti­ga­tion une sorte de méthodolo­gie dont Marx ne fut ni le pre­mier ni le dernier par­ti­san, mais à laque­lle, par suite de l’im­por­tance de son œuvre, il a pu don­ner son nom. C’est un essai d’ex­pli­quer le monde par le mou­ve­ment de la réal­ité matérielle (économique, sociale ou indi­vidu­elle) et seule­ment par lui. Cette expli­ca­tion part des con­tra­dic­tions exis­tantes et repousse toute prévi­sion à longue échéance. Elle se croit seule­ment en droit de rechercher la loi d’évo­lu­tion à laque­lle l’ob­jet étudié est sujet. Son plus grand souci, c’est de ne pas quit­ter le ter­rain de la réal­ité, c’est de ne pas déduire un principe autrement que par l’ob­ser­va­tion expérimentale. 

Il appa­raît désor­mais plus que néces­saire que l’é­tude d’une société future ne saurait, si elle est entre­prise dans l’e­sprit de cette méth­ode, dépass­er l’époque tran­si­toire d’un sys­tème social à un autre et qu’elle devra se baser unique­ment sur les élé­ments four­nis par la société actuelle ou sur ceux dont la for­ma­tion pen­dant le boule­verse­ment paraît plus que probable.

Toute­fois, il arrive chez Marx et Engel que le zèle du révo­lu­tion­naire l’emporte sur l’ex­ac­ti­tude sobre du savant, qu’il fait, comme par exem­ple dans le Man­i­feste Com­mu­niste, des antic­i­pa­tions hardies dont le développe­ment de la lutte des class­es aura vite mon­tré la caducité. Mais tou­jours il se désavouera et s’in­clin­era devant la réal­ité. En effet, devant l’é­tat de l’a­gri­cul­ture en France en 1871 et devant les pro­jets agraires de la Com­mune, les « armées indus­trielles agri­coles » pro­posées par le Man­i­feste Com­mu­niste devi­en­nent ridicules. Devant la marche foudroy­ante de l’in­dus­trie cen­tral­isée, la reven­di­ca­tion du « Man­i­feste » de faire « dis­paraître la dis­tinc­tion entre la ville et la cam­pagne » perd sa rai­son d’être.

Cepen­dant, il y a une série d’idées très nettes sur l’or­gan­i­sa­tion de la société social­iste, idées qui revi­en­nent con­stam­ment chez Marx et Engel et qui découlent égale­ment de leur con­cep­tion de l’histoire.

Toute his­toire est une his­toire de lutte de class­es. Tout État « est en principe l’É­tat de la classe la plus puis­sante, de la classe économique­ment dom­i­nante, qui devient, grâce à lui, la classe poli­tique­ment dom­i­nante ». Le pro­lé­tari­at songe à fonder son pro­pre État ? Eh bien il fau­dra qu’il s’or­gan­ise en classe dom­i­nante, et ceci en pleine péri­ode tran­si­toire, autrement dit révo­lu­tion­naire. Il fau­dra que l’in­stru­ment d’op­pres­sion dont il se servi­ra con­tre l’en­ne­mi de classe soit très fort pour qu’il fasse fonc­tion d’État.

Le moyen le plus appro­prié pour préserv­er cette puis­sance sem­ble à Marx et Engels la cen­tral­i­sa­tion dans la main de l’É­tat pro­lé­tarien de toutes les forces. Et c’est là que sur­git la dic­tature du pro­lé­tari­at, la néces­sité d’un appareil coerci­tif établi par la voie du suf­frage uni­versel par les mass­es ouvrières, appareil qui, d’après les prévi­sions d’En­gels, dépéri­ra inévitable­ment pour faire place après une dure étape tran­si­toire à la société sans classes.

Marx a dit de la Com­mune de 1871 qu’elle « était essen­tielle­ment un gou­verne­ment de la classe ouvrière ». Une brève énuméra­tion des mesures prin­ci­pales de la Com­mune s’im­pose donc :

L’or­gan­isme poli­tique suprême fut la Com­mune, com­posée des con­seillers munic­i­paux (suf­frage uni­versel) respon­s­ables et révo­ca­bles à court terme. Ce fut un organ­isme de tra­vail exé­cu­tif et législatif.

La police devint un agent respon­s­able et révo­ca­ble. L’ar­mée per­ma­nente fut rem­placée par une mil­ice nationale.

Le salaire des fonc­tion­naires fut celui d’un ouvri­er moyen.

Les mag­is­trats et les juges furent élec­tifs, respon­s­ables et révocables.

Une délé­ga­tion nationale de Paris aurait dû représen­ter la France d’après le principe du suf­frage uni­versel, qui a comme base locale la Commune.

Dif­férentes mesures économiques de réforme plutôt que de struc­ture furent envisagées.

« L’É­tat et la Révo­lu­tion » ou Lénine avant octo­bre 1917

Entre temps, la social-démoc­ra­tie s’é­tait chargée de démolir la théorie de la dic­tature révo­lu­tion­naire du pro­lé­tari­at et l’avait sup­plan­té par les plus belles fleurs de l’op­por­tunisme, fleurs qui ne parais­sent plus vouloir fan­er. C’est prin­ci­pale­ment con­tre les Gues­de, les Schei­de­mann, les Bern­stein et les Kaut­sky que Lénine essayait de défendre et d’ex­pli­quer l’É­tat ouvri­er révolutionnaire.

Lénine est bien plus pré­cis que Marx et Engels. D’abord il ne se fait aucune illu­sion : « Un État quel qu’il soit, ne saurait être libre ». (p. 23). « Ce qu’il faut aux class­es exploitées, c’est la dom­i­na­tion poli­tique en vue du com­plet anéan­tisse­ment de toute exploita­tion. » (p. 24.) « Le pou­voir poli­tique, l’or­gan­i­sa­tion cen­tral­isée de la force, l’or­gan­i­sa­tion de la vio­lence, sont néces­saires au pro­lé­tari­at. » (p. 31).

Les grandes lignes que Marx avait indiquées se retrou­vent chez Lénine sous une forme plus affir­ma­tive. Il ne sera ques­tion d’un État ouvri­er qu’à con­di­tion que la vieille machine d’É­tat soit brisée, com­plète­ment anni­hilée. L’ar­mée fera place au peu­ple en armes, c’est-à-dire à ceux qui auront défendu, fusil en main, la Révo­lu­tion. Le pou­voir ouvri­er sera for­mé par une assem­blée nationale « tra­vailleuse » (les Sovi­ets). La divi­sion entre le pou­voir lég­is­latif et exé­cu­tif dis­paraî­tra. Entre les mains de ce gou­verne­ment, tout le pou­voir poli­tique et économique sera cen­tral­isé. Cepen­dant une restric­tion : la base de ce gou­verne­ment sera la « Com­mune autonome » qui se gère libre­ment, mais qui sera respon­s­able devant l’Assem­blée nationale et qui déléguera un représen­tant élu auprès d’elle. La police et la mag­i­s­tra­ture sont com­posées par des agents respon­s­ables, éli­gi­bles, et amovibles.

Quant au dépérisse­ment de l’É­tat, Lénine est fon­cière­ment opti­miste. Il lui paraît inévitable que, une fois le pou­voir ouvri­er établi, la dic­tature per­dra, en s’ap­puyant sur des mass­es tou­jours plus larges de la pop­u­la­tion, de plus en plus son car­ac­tère autori­taire et répres­sif pour faire place à la phase supérieure de la société com­mu­niste, à la société par­a­disi­aque sans classe. Il est intéres­sant de voir sur quelle branche morte du gou­verne­ment ouvri­er Lénine place la bureau­cratie. Le pro­gramme de la révo­lu­tion pro­lé­tari­enne entraîne de lui-même le « dépérisse­ment » pro­gres­sif de tout fonc­tion­nar­isme, l’étab­lisse­ment… « d’un régime où les fonc­tions, de plus en plus sim­pli­fiées de sur­veil­lance et de compt­abil­ité seront rem­plies par tous à tour de rôle, devien­dront ensuite un réflexe et dis­paraîtront en tant que fonc­tions spé­ciales d’une caté­gorie, spé­ciale de gens. » (p. 38). Les réflex­es du compt­able Staline ne sont ni prêts à dis­paraître, ni à être rem­plis par tous à tour de rôle.

Une autre idée se pré­cise chez Lénine : C’est la con­cep­tion du par­ti ouvri­er « avant-garde du pro­lé­tari­at, capa­ble de pren­dre le pou­voir et d’amen­er le peu­ple tout entier au social­isme, capa­ble de diriger et d’or­gan­is­er un régime nou­veau, d’être l’in­struc­teur, le chef et le guide de tous les tra­vailleurs » (p. 31). Lénine au pou­voir sera plus clair et moins équivoque.

Lénine au pouvoir

« La machine qui s’ap­pelle l’É­tat…, nous l’avons prise pour nous.… et lorsque sur terre il n’y aura plus de pos­si­bil­ités d’ex­ploita­tion, plus de gens pos­sé­dant des ter­res et des fab­riques… alors seule­ment, nous met­trons cette machine au ran­cart… Tel est le point de vue de notre Par­ti com­mu­niste. » (Lénine : de l’É­tat, con­férence faite à l’U­ni­ver­sité Svedlov le 11 juil­let 1919, p. 29). Le dépérisse­ment fatal de l’É­tat a dû faire place à la mise au ran­cart par « nous », le Parti.

Cet esprit de Par­ti n’est point per­cep­ti­ble à tra­vers les qua­tre décrets fon­da­men­taux de la Révo­lu­tion d’Oc­to­bre, décrets qui ont été pris par le Con­seil des Com­mis­saires du peu­ple en octo­bre-nov. 17 en atten­dant l’Assem­blée Con­sti­tu­ante. Le décret sur la terre abolit la pro­priété fon­cière. Le décret sur la paix est un appel aux Russ­es bel­ligérants. La déc­la­ra­tion des droits des peu­ples de Russie autorise les dif­férentes nations russ­es à dis­pos­er elles-mêmes de leur sort et à for­mer, si elles le veu­lent, des États indépen­dants. La « déc­la­ra­tion des droits du peu­ple tra­vailleur et exploité » est l’ap­pro­ba­tion par le 3e con­grès des Sovi­ets de la poli­tique menée par le Con­seil des com­mis­saires du peu­ple et la con­sécra­tion du pou­voir cen­tral entre les mains des Sovi­ets (devi­en­nent pro­priété de l’É­tat : les forêts, sous-sols et les eaux, le bétail, les domaines agri­coles, fab­riques, usines, chemins de fer, les ban­ques. Les ter­res sont remis­es aux tra­vailleurs sans… rachat). La for­ma­tion d’une « armée rouge social­iste des ouvri­ers et des paysans » est décrétée.

Dans la Con­sti­tu­tion de l’U.R.S.S. (loi fon­da­men­tale de 1921) on sent déjà d’a­van­tage que la dic­tature du pro­lé­tari­at cède le pas à la dic­tature du par­ti ou de quelques hommes. Voici com­ment est présen­tée sur le papi­er la struc­ture du pou­voir soviétique :

Le Con­grès pan­russe des Sovi­ets (représen­tants urbains à rai­son d’un délégué par 25.000 électeurs et représen­tants régionaux à rai­son d’un délégué par 125.000 habi­tants) élit un comité cen­tral exé­cu­tif qui désor­mais le con­vo­quera. Ce comité cen­tral exé­cu­tif est l’or­gan­isme suprême lég­is­latif, admin­is­tratif et de con­trôle. C’est lui qui « pro­mulgue sur sa pro­pre ini­tia­tive les codes, décrets et arrêtés, et en même temps, il exam­ine et approu­ve les pro­jets de loi déposés par son Pré­sid­i­um et par le Con­seil des com­mis­saires du peu­ple » (Con­sti­tu­tion 1924). De ce Comité cen­tral exé­cu­tif sort un Pré­sid­i­um de quelques mem­bres qui « dans la péri­ode entre les ses­sions du Comité » est « l’or­gane supérieur du pou­voir en matière de lég­is­la­tion, d’ad­min­is­tra­tion et de con­trôle ». C’est le Comité cen­tral con­vo­qué par son Pré­sid­i­um qui « imprime une direc­tion générale à l’ac­tiv­ité du gou­verne­ment ouvri­er et paysan et de tous les organ­ismes du pou­voir Sovié­tique ». D’autre part, ce Comité cen­tral s’i­den­ti­fie avec les besoins de l’administration générale avec « le Con­seil des com­mis­saires du peuple ».

Si l’on com­plète ces extraits de la pre­mière con­sti­tu­tion russe par le chapitre sur « la direc­tion poli­tique unifiée d’É­tat » [[Chapitre IX ; De la direc­tion poli­tique unifiée d’État.

61. Afin d’u­ni­fi­er les efforts révo­lu­tion­naires des républiques fédérées pour la lutte con­tre la con­tre-révo­lu­tion poli­tique et économique, con­tre l’es­pi­onnage et le ban­ditisme, il est créé près le Con­seil des Com­mis­saires du peu­ple de l’U.R.S.S. une direc­tion poli­tique unifiée d’État (O.G.P.U.) dont le prési­dent fait par­tie du con­seil des com­mis­saires du peu­ple de l’U.R.S.S. avec voix consultative.

62. La direc­tion poli­tique unifiée d’É­tat de l’U.R.S.S. Dirige l’ac­tiv­ité des organ­ismes locaux de la direc­tion poli­tique d’É­tat, (G.P.U.) par l’in­ter­mé­di­aire de ses représen­tants prés le con­seil des com­mis­saires du peu­ple des Républiques fédérées, agis­sant en ver­tu d’un règle­ment spé­cial approu­vé par voie législative.

63. La sur­veil­lance de la légal­ité des actes de la direc­tion poli­tique unifiée d’É­tat de l’U.R.S.S. est assurée par le pro­cureur du tri­bunal suprême de l’U.R.S.S. en ver­tu d’un décret spé­cial du comité cen­tral exé­cu­tif de l’U.R.S.S.]], on conçoit que point n’est besoin de chercher des sub­til­ités anec­do­tiques ou des théories sur la félonie traîtresse de l’a­mi Staline pour voir que la dic­tature du pro­lé­tari­at est dev­enue, même sur le papi­er, une dic­tature d’or­gan­ismes d’É­tat. Marx et Lénine avant 1917, par­lait de la dic­tature du pro­lé­tari­at en tant que dic­tature de tous ceux qui on lut­té pour le boule­verse­ment du cap­i­tal­isme. Lénine, Trot­sky et les autres lui ont sub­sti­tué la dic­tature d’un « Comité cen­tral », d’un « Pré­sid­i­um », d’un « Con­seil des com­mis­saires », d’une « direc­tion poli­tique unifiée ». Le fait est là : même sur le papi­er l’om­bre d’un con­trôle démoc­ra­tique était exclue.

Voilà en quoi le bolchevisme forme l’an­tithèse du marx­isme prim­i­tif. À part toutes les erreurs qu’ont pu com­met­tre les dirigeants bolchevistes, ils sont les théoriciens d’une nou­velle con­cep­tion de la dic­tature du pro­lé­tari­at, con­cep­tion qui ne fait par­ticiper le pro­lé­tari­at que de nom.

C’est surtout cela qu’a voulu cri­ti­quer Rosa Lux­em­bourg. Pour elle, l’a­vant-garde révo­lu­tion­naire, le pou­voir ouvri­er aurait dû être soumis à un « proces­sus » à l’évo­lu­tion exigée par la volon­té démoc­ra­tique des mass­es. Mais, en réal­ité, le bolchevisme exclut le principe démoc­ra­tique et le chemin qu’il a pris était fatal. Staline ne fait que rem­plac­er dans l’his­toire un Lénine ou un Trot­sky. Pour le pro­lé­tari­at russe, les noms ne pou­vaient plus avoir aucune importance.

Du stal­in­isme constitutionnel

Staline est un chef qui écrit des livres. En 1926 il a pub­lié « Les Ques­tions du Lénin­isme », qu’il a rééditées à maintes repris­es. Cette œuvre a inspiré la théorie bolcheviste actuelle de l’É­tat. L’e­sprit de cette œuvre ani­me la presse russe et la presse com­mu­niste du monde, il s’est infil­tré dans tout ce qu’on peut appel­er l’idéolo­gie bolcheviste. C’est dans cet esprit qu’est née la nou­velle con­sti­tu­tion de l’U.R.S.S. du 5 décem­bre 1936.

On ne peut plus par­ler théorie là où elle a fait place à un esprit. Dans les « Ques­tions du Lénin­isme » Staline cite presque exclu­sive­ment Lénine, du Lénine avant octo­bre 1917, et du Lénine au pou­voir. Staline com­mente et explique. Il jon­gle avec les théories, au point de leur faire per­dre toute sig­ni­fi­ca­tion. Et après chaque jon­g­lerie, il dit son mot favori : « C’est clair, je pense ». La Dic­tature du pro­lé­tari­at n’a de rai­son d’être qu’au­tant que de larges couch­es des mass­es y par­ticipent, comme en fait foi une belle cita­tion de Lénine. Les som­mets du par­ti doivent néces­saire­ment se con­fon­dre avec les som­mets des Sovi­ets, comme en fait foi une cita­tion un peu plus belle. La dic­tature des mass­es n’est pas la dic­tature des chefs. Un peu plus loin : Dic­tature du par­ti ne saurait s’op­pos­er à dic­tature du pro­lé­tari­at, etc., etc. « C’est clair, je pense. »

Le fac­tice est roi. Voilà ce que représente la nou­velle Con­sti­tu­tion. Les mass­es votent dans la plus grande « lib­erté démoc­ra­tique », mais pour un seul par­ti. L’ar­ti­cle 125 garan­tit la lib­erté de parole, de presse, de réu­nions et de démon­stra­tions de rue. L’ar­ti­cle 126, assure aux citoyens le droit de s’as­soci­er en organ­i­sa­tions sociales, « alors que les citoyens les plus act­ifs et les plus con­scients de la classe ouvrière et des autres couch­es de tra­vailleurs s’u­nis­sent dans le Par­ti com­mu­niste de l’U.R.S.S. qui est l’a­vant-garde des tra­vailleurs… et qui représente le noy­au dirigeant de toutes les organ­i­sa­tions de tra­vailleurs, tant sociales que « le social­isme est atteint », proclame l’ar­ti­cle pre­mier. « L’É­tat reste plus fort que jamais », ajoutent les arti­cles suivants.

C’est ain­si que les ter­mes « marx­isme », « lénin­isme » ne sig­ni­fient aujour­d’hui plus rien. Il y a des « lénin­istes » qui comme les trot­skystes pré­conisent dans leurs affir­ma­tions théoriques un État-Par­ti avec des chefs moins félons que Staline, mais où le Par­ti reste l’ap­pareil tout puis­sant, omni­scient qui dose les mesures social­istes pour des sit­u­a­tions don­nées sans autre cor­rec­tif que celui d’une démoc­ra­tie intérieure insuff­isam­ment définie. Il y a même des « marx­istes » qui en voulant expli­quer le bolchevisme le jus­ti­fient, qui trou­vent que le P.S.U.C. en Espagne a seul une poli­tique juste…

La Social-Démocratie

Théorique­ment la posi­tion des social-démoc­rates vis-à-vis de l’É­tat ne dif­fère aucune­ment de celle des révo­lu­tion­naires de toutes écoles, du moins dans les écrits datant des péri­odes où les par­tis social­istes n’é­taient que des noy­aux minori­taires, plus ou moins brimés par l’ap­pareil de répres­sion bourgeois.

Il serait facile de trou­ver divers­es cita­tions d’écrivains social-démoc­rates caté­goriques et nettes, quant à leur con­cep­tion d’un social­isme antiétatique.

Mais l’essen­tiel de la doc­trine et de la pra­tique social-démoc­rates ne peut être trou­vé dans ces textes. On ne peut le saisir que dans le com­porte­ment des organ­i­sa­tions devant les divers­es sit­u­a­tions sociales.

Suiv­ant que le par­ti est illé­gal ou autorisé ; faible minorité ou secteur impor­tant ; oppo­si­tion­nel ou par­tic­i­pa­tion­niste, les textes et les réso­lu­tions vari­ent énormément.

Il n’est cepen­dant pas d’ex­em­ple que la pra­tique des mesures tac­tiques essen­tielles de la social-démoc­ra­tie n’aient abouti à l’en­trée des lead­ers dans le jeu de la démoc­ra­tie bour­geoise, non comme force destruc­trice, mais comme élé­ment ayant son rôle à jouer dans la bonne admin­is­tra­tion de la société bour­geoise et de ses rouages essen­tiels, pour le prof­it du plus grand nombre.

Quand vient l’heure des dif­fi­cultés pour le sys­tème cap­i­tal­iste lui-même — guerre ou crise, — loin de chercher à porter le coup de grâce au régime, tous les efforts de la social-démoc­ra­tie ten­dront à le sauver, con­sid­érant qu’il est le cadre appro­prié à la mon­tée pro­gres­sive des forces pro­lé­tari­ennes à la con­quête du pouvoir. 

Par­tant de ces deux con­cep­tions, que le développe­ment du cap­i­tal­isme mène l’é­conomie vers des formes favor­ables à l’ap­pli­ca­tion de mesures social­istes, et que la con­quête du pou­voir est con­di­tion­née par l’é­d­u­ca­tion de la majorité de la pop­u­la­tion, la social-démoc­ra­tie arrive à con­sid­ér­er pra­tique­ment l’É­tat comme un appareil admin­is­tratif, neu­tre dans son essence, que le pou­voir lég­is­latif, forte­ment influ­encé ou aux mains d’une majorité par­lemen­taire, peut diriger dans un sens socialiste.

Il appa­raît net­te­ment que les dif­férences tac­tiques entre gues­distes et jau­res­sistes, par exem­ple, étaient bien plus des dif­férences de degrés d’une même tactique.

Il est facile de s’en ren­dre compte en lisant une petite brochure [[« Les Deux Méth­odes ». Librairie Pop­u­laire, 1931, 3e édit.]] qui con­tient deux dis­cours, l’un de Jau­rès, l’autre de Gues­de, pronon­cés lors de la même con­férence à Lille, en 1900.

L’un entend men­er la con­quête du pou­voir poli­tique sans isol­er le par­ti social­iste, en util­isant toutes les pos­si­bil­ités qu’of­fre la démoc­ra­tie-bour­geoise, sans rejeter trop caté­gorique­ment la par­tic­i­pa­tion avec d’autres secteurs ; l’autre entend arriv­er à une majorité par­lemen­taire unifiée dans le parti.

Mais l’un et l’autre sont quant au fond, non révo­lu­tion­naires, con­sid­érant la démoc­ra­tie par­lemen­taire comme cadre suff­isant pour l’ac­tion social­iste et le ter­rain le meilleur pour l’en­trée en scène du prolétariat.

[|* * * *|]

Mal­gré la forte bureau­crati­sa­tion des organ­i­sa­tions, cer­taines poussées d’élé­ments de gauche dépasseront dans l’ac­tion pra­tique les con­cep­tions-social-démoc­rates, et notam­ment par la créa­tion de mil­ices de défense ouvrière, causé par manque de con­fi­ance des mil­i­tants de base dans le rôle de l’ar­mée et de la police offi­cielles pour des besognes de coerci­tion antifas­cistes, par exemple.

On peut donc résumer la con­cep­tion social-démoc­rate en dis­ant qu’elle sub­stitue à la lutte révo­lu­tion­naire et au but social­iste, la par­tic­i­pa­tion de la classe ouvrière au jeu de la démoc­ra­tie bourgeoise.

Par­ent pau­vre hier, le pro­lé­tari­at doit être admis à table, encore faut-il qu’il s’en­gage à se tenir con­ven­able­ment et à ne pas tout manger.

L’in­térêt de classe fait place l’in­térêt général avec toutes les con­séquences qui en découlent.

Quant au rôle et à la con­cep­tion de l’ar­mée, il ressort du dis­cours de Jau­rès con­tre la loi de trois ans que celle-ci doit être faite à l’im­age de la nation tout entière et non être une armée de caste ou de classe.

Si par­fois en ce qui con­cerne la police et la mag­i­s­tra­ture, un con­trôle pop­u­laire est demandé ou pré­con­isé, aucune reven­di­ca­tion bru­tale, révo­lu­tion­naire n’est mise en avant et les buts social­istes s’estom­pent de plus en plus et finis­sent par ne plus briller qu’en péri­ode électorale.

[|Con­cep­tion générale et rôle du par­ti|]

Sans le pou­voir aux mains du pro­lé­tari­at, pas de social­isme. Or, l’in­stru­ment du pou­voir, pour le pro­lé­tari­at, ce n’est pas l’arme guer­rière, c’est son organ­i­sa­tion, autrement dit l’ac­tion cohérente de la par­tie de la pop­u­la­tion la plus nom­breuse et, au point de vue économique, la plus indis­pens­able. Mais autre chose con­tribue aus­si à la puis­sance, c’est la clair­voy­ance, l’ex­acte com­préhen­sion des con­di­tions de la vic­toire des rap­ports de force à chaque moment, la fac­ulté de lim­iter en toute occa­sion les buts de la bataille à ce qui est pos­si­ble et la capac­ité d’user chaque fois de la vic­toire d’une façon pra­tique dans l’in­térêt social général. (K. Kaut­sky, « Révo­lu­tion pro­lé­tari­enne et son pro­gramme », avant-pro­pos, p. 4).

La force de la démoc­ra­tie croît avec la force du pro­lé­tari­at. Par con­séquent, pour le pro­lé­tari­at, la voie nor­male de la con­quête du pou­voir poli­tique sera celle de la démocratie.

La république démoc­ra­tique est la forme d’É­tat appro­priée à la dom­i­na­tion du prolétariat.

La république démoc­ra­tique est la forme appro­priée à la réal­i­sa­tion du social­isme. (Kaut­sky, ouv. cité, p.213).

[|La quad­ra­ture du cer­cle|]

Le grand mobile de nos suc­cès, c’est l’en­t­hou­si­asme révo­lu­tion­naire. À l’avenir nous en aurons besoin plus que jamais, car les plus grandes dif­fi­cultés ne sont pas celles que nous avons vain­cues, mais celles que l’avenir nous réserve. Désas­treux seraient les effets d’une tac­tique qui tendrait à refroidir cet enthousiasme.

Or, le dan­ger de la sit­u­a­tion actuelle, c’est que nous risquons de paraître plus « mod­érés » que nous ne le sommes. Plus notre force grandit, plus les ques­tions pra­tiques passent au pre­mier plan, plus il nous faut éten­dre notre pro­pa­gande au delà de la sphère du pro­lé­tari­at indus­triel, plus nous devons éviter les provo­ca­tions inutiles et les men­aces vaines. Or, il est très dif­fi­cile de ne pas pass­er la mesure, de ren­dre pleine­ment jus­tice au présent sans per­dre des yeux l’avenir, d’en­tr­er dans la pen­sée du paysan et du petit bour­geois sans aban­don­ner le point de vue pro­lé­tarien, d’éviter autant que pos­si­ble toute provo­ca­tion et pour­tant de faire sen­tir à tous que nous sommes un par­ti de lutte, de lutte irré­c­on­cil­i­able con­tre tout l’or­dre social actuel. (K. Kaut­sky, « Le chemin du pou­voir », p. 82, 1893, Neue Zeit).

[|L’É­tat « influ­ençable »|]

Dès que le pro­lé­tari­at aura con­quis le pou­voir poli­tique, il s’en servi­ra pour don­ner à l’É­tat et à l’é­conomie, dans la mesure où celle-ci est acces­si­ble aux inter­ven­tions de l’É­tat, une forme qui con­vient à ses intérêts. (Kaut­sky, R.P., p. 163).

Kaut­sky souligne ensuite l’inu­til­ité et même l’ab­sur­dité des théories con­cer­nant le sort de l’É­tat dans la péri­ode de « social­isme complet ».

C’est déjà beau­coup si nous arrivons à la clarté touchant le fonc­tion­nement de l’É­tat dans la pre­mière phase du social­isme. (Kaut­sky, R.P., p. 165).

[|Pas de coup de grâce !|]

Ce n’est pas d’un cap­i­tal­isme en ruine et en stag­na­tion, c’est d’un cap­i­tal­isme à son max­i­mum de pro­duc­tiv­ité que le social­isme peut sur­gir. (Kaut­sky, R.P., p 287).

[|Péri­ode de tran­si­tion|]

Pour la péri­ode de tran­si­tion du cap­i­tal­isme au social­isme, nous avons le plus pres­sant besoin de paix, non seule­ment à l’ex­térieur, mais aus­si à l’in­térieur. Non dans le sens d’une réc­on­cil­i­a­tion des class­es, mais bien dans ce sens qu’elles mènent leurs luttes par les moyens de la démoc­ra­tie, et non par la force des armes. Dans ces con­di­tions, rien absol­u­ment ne motive la réu­nion du pou­voir exé­cu­tif au pou­voir lég­is­latif. (Kaut­sky, R.P., p. 196)

[|Les fonc­tion­naires|]

Il va de soi que la république pro­lé­tari­enne, tout comme une république paysanne ou de petite bour­geoisie, aboli­ra tous les priv­ilèges du haut fonc­tion­nar­i­at. Le fait que les mem­bres de la com­mune ne rece­vaient qu’un salaire d’ou­vri­er con­sti­tu­ait, en face de la cor­rup­tion de l’Em­pire, une démon­stra­tion très significative.

Mais après les expéri­ences que nous avons faites depuis, notam­ment l’ex­péri­ence russe, il est per­mis de douter qu’il soit pos­si­ble, pen­dant la péri­ode de tran­si­tion au social­isme, de dot­er tous les ser­vices de l’É­tat des forces intel­lectuelles supérieures indis­pens­ables, si on n’of­fre à celles-ci qu’un salaire d’ou­vri­er. (Kaut­sky, R.P., p. 187).

[|Qui donc… va admin­istr­er l’in­dus­trie social­iste ?|]

Un « Con­seil d’administration »…

« Élu par les représen­tants des dif­férents groupes soci­aux aux besoins desquels la branche social­isée doit satisfaire » :

  1. Les ouvri­ers, employés et fonc­tion­naires qui y travaillent
  2. Les con­som­ma­teurs qui ont besoin de ses produits ;
  3. L’É­tat, comme représen­tant de la col­lec­tiv­ité nationale.

(1/3 des sièges à chaque caté­gorie). (Otto Bauer, « Marche au Social­isme », p. 181.

[|La Répres­sion|]

« Et alors, je dis que, lorsque se pro­duit un vaste mou­ve­ment ouvri­er dont les syn­di­cats sont le prin­ci­pal moteur, l’or­gane, le régu­la­teur même s’ils inter­vi­en­nent à côté d’eux des élé­ments irréguliers sus­cep­ti­bles de pro­duire de dan­gereux et blâmables désor­dres, ce que vous devez chercher, c’est, tout en prévenant cette action de désor­dre, c’est de ne rien faire pour bris­er, pour fauss­er le néces­saire ressort de la force syn­di­cale ». (Jau­rés, dis­cours à la Cham­bre des députés, à pro­pos des grèves des mineurs de Lens et du Pas-de-Calais).

Le Planisme

Le « planisme » a fleuri dans les milieux jeunes social­istes et dans les cadres syn­di­cal­istes, prin­ci­pale­ment au cours des années 33 à 35.

Ses pro­tag­o­nistes célèbrent dans l’ensem­ble indis­sol­u­ble de mesures groupées sous le voca­ble de « Plan », la solu­tion du vieux dilemme réforme ou révolution.

Face aux révo­lu­tion­naires sans révo­lu­tion « et aux réformistes sans réformes » les planistes pro­posent le plan des trans­for­ma­tions fon­da­men­tales de l’é­conomie à la fois pos­si­bles et néces­saires au stade actuel de l’évo­lu­tion du capitalisme.

D’ac­cord avec les révo­lu­tion­naires sur l’im­pos­si­bil­ité d’obtenir de nou­velles réformes dans le cadre de l’é­conomie cap­i­tal­iste déca­dente, ils esti­ment utopique et périlleux de vouloir dès main­tenant socialis­er l’ensem­ble des moyens de production.

La baisse du taux de prof­it s’ac­centue par suite du suréquipement ; le marché mon­di­al désor­mais entière­ment soumis aux lois du cap­i­tal­isme, se dis­loque en dif­férents marchés nationaux ou impéri­aux à car­ac­tères autarchiques : la grosse indus­trie ne peut plus trou­ver dans le développe­ment de marchés extra-cap­i­tal­istes les débouchés qui lui sont néces­saires pour écouler la part de sa pro­duc­tion que le marché nation­al ne peut absorber par suite du mécan­isme même de l’é­conomie cap­i­tal­iste, le prélève­ment de la plus-val­ue par le cap­i­tal­iste ne per­me­t­tant pas à la masse des exploités de con­som­mer ce qu’ils ont pro­duit : aus­si ne peut-elle plus con­sen­tir aucune amélio­ra­tion du sort du prolétariat.

Au con­traire la néces­sité d’as­sur­er face à une con­som­ma­tion se réduisant chaque jour et au dump­ing étranger un min­i­mum de prof­it au cap­i­tal investi, les dirigeants de l’é­conomie ont néces­saire­ment recours à la réduc­tion du niveau de vie de la classe ouvrière, soit par la défla­tion, soit par l’in­fla­tion, voire comme aujour­d’hui par la con­jonc­tion des deux méthodes.

Les tra­vailleurs, ouvri­ers paysans ou tech­ni­ciens, s’ils sont exploités par la total­ité des patrons, petits ou grands, et payent en dernier lieu par leur tra­vail les revenus de tous les cap­i­tal­istes petits ou grands, ne sont néan­moins pas les seuls à être exploités par l’oli­garchie, maîtresse des branch­es essen­tielles de l’é­conomie cap­i­tal­iste ; celle-ci notam­ment par la pos­ses­sion de l’ap­pareil dis­trib­u­teur de crédit, régit l’ensem­ble du marché national.

Ban­ques, com­pag­nies d’as­sur­ances et trusts four­nisseurs de matières pre­mières, tirent prof­it de la plus-val­ue pro­duite par leurs salariés, mais con­cur­ren­cent les entre­pris­es indi­vidu­elles de la petite et moyenne pro­duc­tion indus­trielle et com­mer­ciale ; ils exploitent et oppri­ment égale­ment les arti­sans qui leur four­nissent les pièces détachées dont ils ont besoin pour leur fab­ri­ca­tion, les paysans pro­prié­taires aux­quels ils four­nissent des engrais, les petits com­merçants trib­u­taires d’eux pour l’ob­ten­tion des matières pre­mières et du crédit, et les petits épargnants qui leur ont con­fié leurs cap­i­taux et voient ceux-ci dilapidés ou absorbés dans des « réserves » gérées sans con­trôle par les administrateurs.

Ces couch­es qui, avec les tech­ni­ciens salariés de l’É­tat ou des entre­pris­es privées, for­ment ce qu’on appelle les class­es moyennes, ont réus­si surtout dans les pays à con­cen­tra­tion rel­a­tive­ment lente comme la France et grâce à leur adap­ta­tion par la trans­for­ma­tion de leurs fonc­tions, à résis­ter au proces­sus d’élim­i­na­tion qui les broiera fatale­ment dans l’avenir.

Aujour­d’hui, à côté d’op­po­si­tions d’in­térêts fla­grantes avec le pro­lé­tari­at, elles ont en com­mun avec lui leur antag­o­nisme avec le cap­i­tal­isme monopoleur.

Étant don­né non seule­ment leur force numérique mais leur influ­ence sociale il est, selon les planistes, essen­tiel que le pro­lé­tari­at les trou­ve à ses côtés dans la lutte entre le cap­i­tal­isme monopoleur.

Or, cette con­jonc­tion peut d’au­tant mieux se réalise que dans l’é­tat actuel d’évo­lu­tion de l’é­conomie cap­i­tal­iste le pro­lé­tari­at ne se trou­ve pas en état de socialis­er en bloc tous les moyens de pro­duc­tion, et de dis­tri­b­u­tion : les planistes appuient cette affir­ma­tion prin­ci­pale­ment sur l’ex­péri­ence de l’a­ban­don par Lénine du com­mu­nisme de guerre après Cron­stadt : dans les branch­es où règne encore la libre con­cur­rence entre petites entre­pris­es les con­di­tions tech­niques de la social­i­sa­tion ne sont pas encore réal­isées et la cen­tral­i­sa­tion opérée par les méth­odes autori­taires néces­sit­eraient la créa­tion et l’en­tre­tien d’un appareil bureau­cra­tique, non seule­ment dan­gereux pour les lib­ertés ouvrières, mais encore dont le coût serait supérieur au prof­it cap­i­tal­iste lui-même.

La col­lec­tiv­ité se con­tentera donc d’ori­en­ter l’évo­lu­tion ultérieure de secteur resté libre par l’en­trem­ise de l’ap­pareil ban­caire dis­trib­u­teur de crédit dont elle se sera emparée.

Sub­or­di­na­tion des amélio­ra­tions légitime­ment réclamées par le pro­lé­tari­at à l’ex­pro­pri­a­tion du grand cap­i­tal­isme monopoleur, alliance ant­i­cap­i­tal­iste du pro­lé­tari­at et des class­es moyennes, coex­is­tence d’un secteur col­lec­tiviste groupant tous les rouages essen­tiels de l’ac­tiv­ité économique et d’un secteur libre et ori­en­té par le secteur col­lec­tivisé, pos­si­bil­ité d’une économie dirigée dans le cadre nation­al, tels sont les qua­tre élé­ments fon­da­men­taux com­muns à tous les plans qui virent le jour dans les milieux social­istes et syn­di­cal­istes après l’ef­fon­drement de la social-démoc­ra­tie réformiste et les suc­cès de la N.E.P. et du pre­mier plan quin­quen­nal en U.R.S.S. : plan de Man, plan de la C.G.T., plan de la Social­ist League anglaise, plan du Bund polon­ais, tous procla­ment que ces qua­tre don­nées sont absol­u­ment indis­sol­ubles et qu’au­cune par­tie du plan, notam­ment les réformes de répar­ti­tion immé­di­ate revendiquées par la classe ouvrière, ne sont réal­is­ables sans les autres. C’est seule­ment dans les modal­ités d’in­stau­ra­tion et d’ap­pli­ca­tion que dif­fèrent les divers plans nationaux.

Si nous prenons comme base de notre étude le plan de la C.G.T., pré­paré par une com­mis­sion de tech­ni­ciens et adop­té à l’u­na­nim­ité par le con­grès de Toulouse de 1935, nous ver­rons qu’il con­stitue une véri­ta­ble expro­pri­a­tion du grand capital.

Certes, il pro­tège les intérêts des petits épargnants appar­tenant aux class­es moyennes ou même à la classe ouvrière qui avaient con­fié leurs mod­estes épargnes aux grandes com­pag­nies, en leur accor­dant une indem­ni­sa­tion sous forme de rente viagère ou d’oblig­a­tions amor­tiss­ables ne con­férant à leurs por­teurs aucun droit de regard sur la ques­tion des entre­pris­es. Mais cette indem­ni­sa­tion est lim­itée car elle tient compte non de la valeur bour­sière, mais de la valeur réelle de l’en­tre­prise et surtout de la per­son­ne des déten­teurs de titres puisqu’elle doit être cal­culée d’après un taux dégres­sif suiv­ant l’im­por­tance des paque­ts de titres appar­tenant à un même propriétaire.

Ce qui nous paraît le plus orig­i­nal et le plus intéres­sant dans les con­cep­tions planistes, c’est le mode de ges­tion prévu pour les entre­pris­es expropriées.

Les planistes se déclar­ent fon­da­men­tale­ment hos­tiles à toute étati­sa­tion, à la fois pour des raisons tech­niques et poli­tiques : inca­pac­ité con­géni­tale de l’É­tat fait pour le gou­verne­ment des hommes à assur­er l’ad­min­is­tra­tion des choses, dan­ger d’une dic­tature d’une caste de hauts fonc­tion­naires bour­geois, rou­tiniers et irre­spon­s­ables. Ils tenaient une syn­thèse des aspi­ra­tions social­istes, syn­di­cal­istes et coopéra­tives en organ­isant une ges­tion tri­par­tite par des comités mixtes com­posés de représen­tants de l’É­tat des pro­duc­teurs (ouvri­ers ou tech­ni­ciens) et des con­som­ma­teurs. Quant au secteur « non expro­prié » il est « dirigé » par des con­seils économiques for­més égale­ment de délégués de l’É­tat, des pro­duc­teurs (petits patrons et ouvri­ers) et des consommateurs.

Il nous est mal­heureuse­ment impos­si­ble, dans le cadre restreint de cette étude d’ap­porter toutes les pré­ci­sions, néces­saires sur le fonc­tion­nement de l’é­conomie plan­i­fiée et notam­ment de pénétr­er dans le dédale de tous les rouages qui s’im­briquent par­faite­ment les uns dans les autres. Nous ne pou­vons dans cet aperçu général que retenir cer­tains principes essen­tiels et dénon­cer cer­taines confusions.

Tout d’abord, si les tra­vailleurs pris en tant que pro­duc­teurs n’ont qu’une par­tic­i­pa­tion dans la ges­tion des branch­es nation­al­isées, tout ce qui con­cerne les con­di­tions de tra­vail est régi par des con­trats col­lec­tifs passés entre la direc­tion mixte des entre­pris­es nation­al­isées ou bien les groupe­ments de petits patrons du secteur libre et les syn­di­cats ouvri­ers ; des délégués ouvri­ers en sur­veil­lent l’application.

Les dirigeants de chaque entre­prise sont nom­més par le Con­seil mixte de la branche d’in­dus­trie et respon­s­ables devant eux, à ce con­seil la classe ouvrière jouit d’une triple influ­ence : par l’or­gane de ses pro­pres délégués, par ses représen­tants au sein de la délé­ga­tion des con­som­ma­teurs qui com­porte à la fois les délégués des clients de la branche économique déter­minée et des coopéra­tives de con­som­ma­tion devant grouper la total­ité des pro­duc­teurs et, dans une cer­taine mesure, par les délégués de l’État.

En effet, et c’est là le prob­lème le plus impor­tant que pose l’or­gan­i­sa­tion de l’é­conomie mixte, si, selon les planistes eux-mêmes, aujour­d’hui l’É­tat est soumis à la tutelle de la grande bour­geoisie et n’est que son appareil de coerci­tion pour régle­menter, nor­malis­er l’ex­ploita­tion du pro­lé­tari­at, lorsque les dirigeants des branch­es essen­tielles de l’é­conomie auront été expro­priés, l’É­tat, quelles que soient les modal­ités de sa con­sti­tu­tion démoc­ra­tique, sera vrai­ment la « chose publique ». L’in­flu­ence de la classe ouvrière, majorité numérique et classe, économique­ment et morale­ment la plus évoluée, elle-même sous­traite à l’in­flu­ence de la pen­sée bour­geoise grâce à la col­lec­tivi­sa­tion des moyens d’ex­pres­sion de la pen­sée, sera déter­mi­nante sur ce nou­v­el État.

Les théoriciens, planistes si pré­cis dans la descrip­tion des rouages de l’é­conomie, se con­tentent d’ailleurs de stip­uler que l’É­tat sera démoc­ra­tique : ils con­ser­vent les principes du régime représen­tatif avec gou­verne­ment respon­s­able devant des assem­blées issues directe­ment ou indi­recte­ment du suf­frage uni­versel, mais ils ne don­nent aucun détail quant au fonc­tion­nement de cet appareil.

Le tra­vailleur aura donc à envis­ager l’ad­min­is­tra­tion économique sous un triple aspect en tant que pro­duc­teur sous l’an­gle de la caté­gorie déter­minée à laque­lle il appar­tient, en tant que con­som­ma­teur sous l’an­gle de l’in­térêt col­lec­tif de l’ensem­ble des des­ti­nataires de la pro­duc­tion et enfin en qual­ité d’élé­ment prépondérant de la col­lec­tiv­ité il lui appar­tient de con­cili­er ces deux intérêts par­fois con­tra­dic­toires. Il est donc fait appel au max­i­mum à ses fac­ultés de réflex­ion et à son esprit d’initiative.

Pour ce qui est des branch­es encore soumis­es au régime du salari­at, la ver­tu d’ex­em­plar­ité et surtout la sur­veil­lance très étroite exer­cées sur elles par la col­lec­tiv­ité au moyen de la répar­ti­tion du crédit réglée par le Con­seil nation­al économique selon un plan de pro­duc­tion annuel accéléreront leur proces­sus de con­cen­tra­tion et les ren­dront dans un délai encore indéter­miné mûres pour la ges­tion col­lec­tive ci-dessus décrite.

Les théoriciens planistes présen­tent à notre avis cette supéri­or­ité sur les doc­tri­naires marx­istes purs en ce sens qu’ils n’a­ban­don­nent pas à l’im­pro­vi­sa­tion l’or­gan­i­sa­tion de la société post-cap­i­tal­iste sans toute­fois tomber dans l’u­topie des con­struc­teurs d’é­dens puisqu’ils ne prévoient que les trans­for­ma­tions réal­is­ables et indis­pens­ables au stade actuel d’évo­lu­tion de l’économie.

Mais ces archi­tectes sérieux et métic­uleux sont absol­u­ment muets sur ce qui con­cerne la démo­li­tion préal­able des forter­ess­es capitalistes. 

Si l’al­liance du pro­lé­tari­at et des class­es moyennes est pos­si­ble sur cette base, elle néces­site pour aboutir à ces objec­tifs lim­ités mais cap­i­taux une direc­tion pro­lé­tari­enne avec une volon­té d’ac­tion inébranlable.

Ce ne sont pas les class­es moyennes hétérogènes qui auront l’én­ergie néces­saire pour faire aboutir ces trans­for­ma­tions fon­da­men­tales : petits paysans et petits com­merçants ignorent les caus­es pro­fondes des maux dont ils souf­frent et, pro­prié­taires des pro­duits qu’ils vendent même s’ils sont par ailleurs débi­teurs de sommes plus con­sid­érables, ils ont une réac­tion instinc­tive à réa­gir en pro­prié­taire et il leur faut un long effort de réflex­ion pour admet­tre l’ex­pro­pri­a­tion de leurs pro­pres oppresseurs cap­i­tal­istes : le plan peut neu­tralis­er ces couch­es, il est rien moins que cer­tain qu’il gal­vanise la total­ité de ces éléments.

Il va de soi que seule la classe ouvrière pour­rait être l’an­i­ma­trice du mou­ve­ment planiste ; peut-être d’ailleurs l’in­com­préhen­sion d’une trop large frac­tion des couch­es petites-bour­geois­es con­traindrait le pro­lé­tari­at, mal­gré lui, à dépass­er les cadres du Plan au risque de se heurter à d’énormes obsta­cles techniques.

Mais, quel que soit le dosage social de ce mou­ve­ment, le prob­lème reste entier de savoir par quelles méth­odes il expro­priera les féo­dal­ités économiques. À cette ques­tion cap­i­tale, les écon­o­mistes, inspi­ra­teurs des dif­férents Plans, répon­dent de manière fort éva­sive. Les uns sem­blent nour­rir l’il­lu­sion que devant la force irré­sistible de la mys­tique planiste les cap­i­tal­istes céderont paci­fique­ment et qu’il ne sera pas néces­saire de trans­gress­er la légal­ité bour­geoise pour les expro­prier : la puis­sance du mou­ve­ment d’opin­ion aurait rai­son des citadelles d’airain du capitalisme.

D’autres plus sérieux ne font con­fi­ance qu’à l’ac­tion directe du bloc des opprimés selon toutes les modal­ités con­cev­ables mais non précisées.

Nous nous réser­vons d’analyser dans nôtre prochaine étude « à la lumière de l’ex­péri­ence » les caus­es d’a­vorte­ment des mou­ve­ments planistes. Mais, dès main­tenant, nous pour­rons dire que la cause prin­ci­pale de leur échec nous paraît résider, non dans le car­ac­tère utopique des con­cep­tions économiques qui prési­dent à l’élab­o­ra­tion des plans, mais dans l’ab­sence d’une tac­tique révo­lu­tion­naire de prise du pou­voir pour la mise en œuvre du Plan.