La Presse Anarchiste

Le “Birth control”

Depuis quelques années, “Com­bat”, “Marie-Claire”, “Elle”, “Sci­ence et Vie”, “France-Obser­va­teur”, “L’Ex­press”, etc. par­lent de “birth con­trol”. La ques­tion est dev­enue encore plus actuelle depuis quelques mois, avec l’émis­sion télévisée du 13/10/1960, puis l’en­quête de “France-Soir” du 11/3/1961 au 26/3/1961 — sans compter tous les livres, con­férences, et, en 1960, la trans­for­ma­tion de l’as­so­ci­a­tion “Mater­nité Heureuse“en “Mou­ve­ment français pour le Plan­ning Famil­ial” [[Mater­nité Heureuse, 97 rue de Mon­ceau, Paris 8.]].

La loi con­tre laque­lle, en France, on s’in­surge ain­si date de 1920 (rap­pelons qu’elle inter­dit de “divulguer ou d’of­frir de révéler les procédés pro­pres à prévenir la grossesse, ou de faciliter l’usage de ces procédés”). Pourquoi aura-t-il fal­lu une quar­an­taine d’an­nées pour que ces ques­tions remon­tent à la sur­face ? Que recherche-t-on et vers quoi peut-on main­tenant espér­er tendre ?

Pour éclair­er ces prob­lèmes, nous pen­sons qu’il sera bon de décrire tout d’abord les tech­niques, car elles sont la plu­part du temps évo­quées très som­maire­ment et par “pudeur” peu de gens posent des ques­tions sur ce sujet “tabou”, puis de voir le point de vue dans lequel fonc­tion­nent les clin­iques de birth con­trol dans les pays qui les autorisent ; enfin, par­tant des réac­tions indi­vidu­elles et psy­chologiques qui jouent un grand rôle dans ce domaine, nous ter­minerons par les divers­es posi­tions en présence.

Les techniques

Il s’ag­it de per­me­t­tre l’acte sex­uel et d’empêcher la con­cep­tion : c’est la con­tra­cep­tion. Il existe de nom­breuses méth­odes, dont cer­taines bien étudiées et mis­es au point dans les pays rat­tachés à “l’In­ter­na­tion­al Planned Par­ent­hood Fed­er­a­tion” [[I.P.P.F., 69 Eccle­ston Square, Lon­don SWI.]] (ces pays sont : l’Aus­tralie, la Bar­bade, Bel­gique, les Bermudes, Cey­lan, Dane­mark, Fin­lande, Grande-Bre­tagne, Hol­lande, Hong-Kong, Inde, Ital­ie, Jamaïque, Japon, île Mau­rice, le Népal Nou­velle-Zélande, Pak­istan, Pologne, Por­to-Rico, Sin­gapour, Suède, Suisse, Thaï­lande, Union de l’Afrique du Sud, États-Unis d’Amérique, Alle­magne de l’Ouest — La France y est représen­tée par la “mater­nité heureuse”). L’ensem­ble en est décrit dans “La libre Con­cep­tion à l’Étranger”, du Dr Weill-Hal­lé [[“La libre con­cep­tion à l’É­tranger”, Dr Lagroua Weill-Hal­lé, Mal­oine 1958, 190p.]].

1) Méth­odes sans inter­ven­tion médicale :

— colt inter­rompu : l’homme se retire avant l’é­jac­u­la­tion, mais attend pour cela l’or­gasme de la femme. L’é­jac­u­la­tion se fait à l’ex­térieur (c’est “le crime d’Onan”).

— coït réservé : l’homme ne va pas jusqu’à l’é­jac­u­la­tion, qui n’a pas lieu ; la femme peut attein­dre l’orgasme.

— Ogi­no-Knauss : le cou­ple lim­ite ses rela­tions sex­uelles aux péri­odes pré­sumées infé­con­des de la femme (en principe : stéril­ité les 7 pre­miers jours à par­tir des règles, fécon­dité les 12 jours suiv­ants puis stéril­ité jusqu’aux règles suiv­antes). Ces péri­odes peu­vent être pré­cisées par la prise de tem­péra­ture quo­ti­di­enne (décalage au moment de l’ovu­la­tion, c’est-à-dire au 14ème jour, milieu du cycle).

— douche vagi­nale : elle agit davan­tage par action mécanique, débar­ras­sant le vagin du sperme, que par les sub­stances chim­iques qu’on peut essay­er d’employer.

2) Méth­odes médi­cales à effet prolongé :

— préser­vat­ifs féminins placés dans le col ou dans l’utérus par un spé­cial­iste, et égale­ment enlevé par lui.

3) Méth­odes médi­cales à effet définitif :

— vasec­tomie : sec­tion chirur­gi­cale des con­duits mas­culins des spermatozoïdes.

— salp­in­go­tomie : inter­ven­tion sur les trompes, ou con­duits féminins des ovules.

Ces trois séries de méth­odes ont toutes de gros inconvénients :

— L’ef­fi­cac­ité en est dis­cutable : des sper­ma­to­zoïdes peu­vent pénétr­er et rester dans les voies féminines, même avant l’é­jac­u­la­tion — d’où grossesse, mal­gré le coït inter­rompu ; dans le cas de la méth­ode Ogi­no, un rhume, une insom­nie, une mau­vaise diges­tion peu­vent mod­i­fi­er la tem­péra­ture, cer­taines femmes peu­vent avoir plusieurs ovu­la­tions dans le même mois, et enfin la durée exacte de survie des sper­ma­to­zoïdes dans les voies géni­tales féminines est mal con­nue — il n’y a donc aucune garantie, et l’on a vu des con­cep­tions après des rap­ports pen­dant les règles.

Quant à la douche vagi­nale, sig­nalons qu’elle n’est effi­cace que si elle est pra­tiquée dans les 2 min­utes qui suiv­ent l’é­jac­u­la­tion, pas plus tard ; et que même quelque­fois le sperme a pénétré d’emblée au niveau du col, la douche ne l’at­teint pas.

Les préser­vat­ifs lais­sés en place à longue durée peu­vent bouger et une grossesse s’en­suiv­re. Les inter­ven­tions chirur­gi­cales enfin, sont, elles, par­faite­ment effi­caces, mais irréversibles.

— Les con­séquences de leur util­i­sa­tion peu­vent être dan­gereuses : le coït inter­rompu, prin­ci­pale­ment, mod­i­fie l’acte sex­uel et entraîne dans les deux sex­es des trou­bles impor­tants liés à une insat­is­fac­tion qui reten­tit sur l’ensem­ble de l’or­gan­isme, en par­ti­c­uli­er sur le psy­chisme avec inadap­ta­tions, dif­fi­cultés de tous ordres, jusqu’à des névros­es graves.

La méth­ode Ogi­no, à cause de ces péri­odes imposées qui ne cor­re­spon­dent pas aux besoins et aux instincts nor­maux, et surtout par son insécu­rité déjà bien con­nue, d’où l’an­goisse, donne lieu égale­ment à des trou­bles psy­chiques. Quant aux préser­vat­ifs placés en per­ma­nence, ils risquent tous d’en­traîn­er des infec­tions, des irri­ta­tions, des per­fo­ra­tions même, qui les ren­dent extrême­ment dangereux.

4) Méth­odes enseignées dans les cen­tres de con­tra­cep­tion (Angleterre [[The Fam­i­ly Plan­ing Asso­ci­a­tion, 64 Sloane street, Lon­don SWI (envoi de toute doc­u­men­ta­tion, bib­li­ogra­phie, films, matériels sur demande).]], U.S.A.):

— Préser­vat­ifs mas­culins, ou con­doms, ou capotes anglais­es : indiqués pour les cou­ples dont ils ne gênent pas la sen­si­bil­ité locale, lorsque l’homme est désireux d’as­sur­er lui-même la respon­s­abil­ité de la con­tra­cep­tion d’une manière suiv­ie et sans nég­li­gences, ou lorsque la femme a des dif­fi­cultés psy­chiques ou locales à utilis­er les préser­vat­ifs féminins. Pré­cau­tion : sur­veil­lance de l’in­tégrité du con­dom, util­i­sa­tion par­al­lèle de gelée par la femme.

— Préser­vat­ifs féminins, ou pes­saires, ou diaphragmes et capes, ain­si que sub­stances chim­iques seules ou associées :
— gelée seule intro­duite dans le vagin,
— tablettes effer­ves­centes seules, placées dans le vagin. Dans les deux cas, il faut laiss­er le pro­duit agir pen­dant les 8 heures qui suiv­ent l’acte sex­uel, sans douche ni lavage pen­dant cette période,
— les capes coif­fant le col utérin et les diaphragmes obtu­rant le fond du vagin dont le type et taille doivent être choi­sis par le médecin, sou­vent util­isés avec la gelée — le tout mis en place par la femme elle-même (après deux essais sous sur­veil­lance médi­cale), de 2 heures à une demi-heure avant l’acte sex­uel et lais­sé en place un min­i­mum de 8 heures après, puis retiré et soigneuse­ment net­toyé, con­servé et véri­fié. Une sur­veil­lance médi­cale est néces­saire une fois par an et après chaque grossesse ou inter­ven­tion. Le matériel doit être égale­ment renou­velé une fois par an,

— Les pilules [[“News of Pop­u­la­tion and Birth Con­trol”, Bul­letin en français de l’I.P.P.F., novem­bre 1960.]] récem­ment entrées en usage (après cinq ans d’es­sais) doivent être pris­es à des dates bien pré­cis­es. Il sem­ble qu’elles n’en­traî­nent plus actuelle­ment de malais­es, mais les effets à longue durée ne sont évidem­ment pas encore bien connus.

Ces méth­odes, d’usage pra­tique, sim­ple, rapi­de, employées cha­cune avec toutes les pré­cau­tions indis­pens­ables, don­nent de bons résul­tats que l’on peut exprimer ain­si : si l’on base le cal­cul (d’après les don­nées sta­tis­tiques) sur le chiffre de 100 années de vie fémi­nine, chaque méth­ode don­nerait pen­dant ces 100 années le nom­bre de grossess­es suivant :

Coït inter­rompu 12,38
Ogi­no 14
Douche vagi­nale 36
Con­doms 6,19
Gelée seule 9,38
Tablettes vagi­nales 17,27
Cape cer­vi­cale 8
Diaphragme 6,29
Pilules (sous réserve) 2,2

Ces 100 années (qui cor­re­spon­dent à peu près à la vie géni­tale de 4 femmes) don­neraient un chiffre min­i­mum de 40 grossess­es chez des femmes n’u­til­isant aucune méth­ode anticonceptionnelle.

Les principes du “Birth Control”

Les raisons invo­quées dans tous les pays “birth control“en faveur de la con­tra­cep­tion et de l’e­space­ment des nais­sances, sont déjà assez con­nues. Rap­pelons-les, ain­si que la prise de posi­tion de l’I.P.F.F.:

“Malthus avait pré­con­isé de réduire le nom­bre des nais­sances de peur que la pop­u­la­tion ne s’ac­croisse trop par rap­port aux ressources économiques de notre globe. Les néo-malthusiens pré­conisent l’acte con­ju­gal mod­i­fié pour ne pas entraîn­er la con­cep­tion. L’e­space­ment des nais­sances est une mesure appar­tenant à la médecine préven­tive qui ne veut rien avoir de com­mun avec la théorie néo-malthusi­enne sur la sur­pop­u­la­tion. L’e­space­ment des nais­sances est ren­du néces­saire par le seul fait que l’in­ter­valle nor­mal entre les nais­sances dans des con­di­tions pure­ment naturelles n’est pas suffisant”.

En effet, en par­tant de ce point vue médi­cal, l’usage des con­tra­cep­tifs dimin­ue la mor­tal­ité infan­tile. En dehors des cas de mal­adie (dia­bète, car­diaques, pul­monaires, malades men­taux) con­tre-indi­quant la grossesse — et pour lesquels, soulignons-le, le médecin français n’est pas autorisé par la loi à pre­scrire les con­tra­cep­tifs (illégisme de la loi elle-même, puisque le médecin pour­rait alors être con­damné pour “non-assis­tance à per­son­ne en danger”).

“Lorsque la durée moyenne entre deux accouche­ments ne dépasse pas 16 mois, une grave men­ace pèse sur la san­té des femmes qui sont vouées à met­tre au monde 3 enfants en 5 ans, soit 15 enfants au cours de leur vie con­ju­gale”. (Dr Boas) [[“Le Plan­ning Famil­ial” con­férence du Dr Boas, vice-prési­dent de l’I.P.P.F., repro­duite dans le bul­letin trimestriel d’in­for­ma­tion “La Mater­nité heureuse”, sep­tem­bre 1960.]]

Le Dr Boas souligne que, à par­tir du deux­ième enfant, au désir naturel d’avoir des enfants se sub­stitue l’an­goisse de l’en­fant, qui n’est pas névro­tique, mais qui mine psy­chologique­ment la femme, sape l’ac­cord des époux, détru­it l’har­monie familiale.

La présence de l’en­fant non souhaité nuit au ménage, et fait de l’en­fant un “enfant-prob­lème :

“L’en­fant accueil­li dans la joie a le max­i­mum de chances de se dévelop­per heureuse­ment, pour le plus grand bien de la société comme pour son bien personnel”(Dr. Berge) [[“Prob­lèmes psy­chologiques indi­vidu­els et famil­i­aux posés par la den­sité famil­iale”, Dr Berge, Sauve­g­arde de l’en­fance et mater­nité heureuse, sep­tem­bre 1958.]].

C’est dans ce but qu’ag­it le médecin des clin­iques de birth con­trol, en se bas­ant sur 3 faits que le nom­bre d’en­fants cor­re­spon­dant à cette déf­i­ni­tion n’est pas un nom­bre absolu : chaque cou­ple peut en désir­er une quan­tité dif­férente, mais c’est sur ce nom­bre d’en­fants “désirés” que se fonde le développe­ment har­monieux de la famille. Le con­seil du médecin n’est pas pour autant lim­ité, car cer­tains fac­teurs peu­vent entr­er en jeu sans que le cou­ple en soit con­scient : d’où l’im­por­tance de la “clin­ique” et non pas de la dis­tri­b­u­tion automa­tique des con­tra­cep­tifs ; en voici quelques exem­ples une femme peut être stérile sans le savoir, et util­isant dès le début de sa vie de femme des con­tra­cep­tifs, elle s’apercevra trop tard, le jour où elle voudra des enfants, qu’elle ne le peut plus, alors que plus tôt elle aurait eu plus de chances de pou­voir être guérie ; ras­surées par les con­tra­cep­tifs, per­dant toute angoisse, cer­taines femmes les utilisent à tort et à tra­vers, c’est ain­si qu’au Japon les pre­mières années de birth con­trol don­nèrent des résul­tats désas­treux ; enfin de nom­breux cou­ples, pour des raisons économiques, ou psy­chologiques (soit que le cou­ple ne soit pas par­venu à la matu­rité affec­tive suff­isante pour désir­er des enfants ; soit que l’un des deux refuse l’en­fant à l’autre, par crainte de per­dre son con­fort, de per­dre sa lib­erté, par jalousie, etc.), s’ar­rê­tent au pre­mier enfant et repor­tent la venue du deux­ième à une époque plus tar­dive, époque où la femme ayant plus de trente ans est sou­vent dev­enue stérile.

Or, si les méfaits des familles “nom­breuses” sur la femme, sur les enfants, sur l’har­monie du cou­ple sont en général con­nus, on n’in­siste peut-être pas assez sur les risques cou­rus par l’en­fant unique : que celui-ci ait été voulu unique pour réalis­er des ambi­tions per­son­nelles, qu’il n’ait pas été voulu du tout, ou que les par­ents n’aient pu en avoir d’autres, il vient en tête de la pathologie :

“Il y a sur lui con­ver­gence de toutes les inquié­tudes, de toutes les angoiss­es, de toutes les ambi­tions, de toutes les exi­gences”. (Dr. Berge)

Le médecin se base donc sur le chiffre de 3 à 4 enfants par famille (Pro­fesseur Debré), ce qui donne le moins d’en­fants car­ac­tériels, le moins de délin­quants, le moins de trou­bles nerveux, tout en ten­ant compte des désirs et des pos­si­bil­ités du cou­ple, pour le con­seiller, sachant par ailleurs que le bon­heur con­ju­gal est lié à la pos­si­bil­ité d’éviter les grossess­es lorsqu’on ne les désire pas.

Aspect individuel et psychologique

Il est néces­saire, après les don­nées tech­niques et médi­cales que nous venons de voir, et avant d’en­vis­ager les pris­es de posi­tions théoriques de divers­es sortes, d’é­clair­er les atti­tudes par­ti­c­ulières des indi­vidus de nos régions et de notre société face à ce prob­lème ; car il s’ag­it là en effet d’un prob­lème qui touche cha­cun en par­ti­c­uli­er et sur lequel cha­cun réag­it suiv­ant sa for­ma­tion psy­chologique et son con­di­tion­nement social, le fait prin­ci­pal étant que le chris­tian­isme con­sid­ère l’acte sex­uel comme “péché”.

L’analyse faite par Andrée Michel [[“À pro­pos du con­trôle des nais­sances”, Andrée Michel, “Les Temps Mod­ernes”, mars 1961.]] dans les “Temps Mod­ernes” de toutes les ques­tions par­v­enues à la Télévi­sion pen­dant l’émis­sion “Faire Face” du 13/10/1960, il ressort que la grosse majorité des téléspec­ta­teurs ignorent tout du birth con­trol, se sen­tent unique­ment atteints dans leur lib­erté par la loi de 1920, mais ne savent pas qu’il y a d’autres méth­odes que l’a­vorte­ment ou la stéril­i­sa­tion pour lim­iter les naissances.

Cette igno­rance explique en par­tie ce long temps mort depuis 1920, sans réac­tions, ou tout au moins sans réac­tions à reten­tisse­ment. On peut dire aus­si qu’elle cor­re­spond un peu à ce grand dés­in­térêt général, à cette perte de respon­s­abil­ité indi­vidu­elle qui car­ac­térisent la France actuelle ; W.Reich donne à cette atti­tude générale une expli­ca­tion intéres­sante, qui sans résoudre tout le prob­lème l’é­claire d’une lumière particulière :

“L’in­di­vidu insat­is­fait orgas­tique­ment (c’est-à-dire sex­uelle­ment) développe un car­ac­tère inau­then­tique et une peur de tout com­porte­ment qu’il n’a pas médité aupar­a­vant, c’est-à-dire de tout com­porte­ment spon­tané et vrai­ment vivant” [[“La fonc­tion de l’or­gasme”, Wil­hem Reich, éd. L’Arche, 1952, 300p.]].

La sup­pres­sion sex­uelle est un instru­ment essen­tiel dans la pro­duc­tion de l’esclavage économique. Le refoule­ment sex­uel est d’o­rig­ine socio-économique et non pas d’o­rig­ine biologique”. (id.)

Tout le passé chré­tien de notre société s’est chargé à long terme de “cul­pa­bilis­er” et de réfrén­er au max­i­mum la sex­u­al­ité ; cette for­ma­tion de cha­cun d’en­tre nous, ce refoule­ment, mis en lumière par Freud, mais attribué par lui à une évo­lu­tion nor­male dans la psy­cholo­gie de l’in­di­vidu, serait pour Reich le moyen de “tenir” l’in­di­vidu au ser­vice de cette société, de l’en ren­dre esclave.

Le tabou sex­uel est en effet tou­jours là, tout autour de nous, en nous sans que nous le sachions : choi­sis­sons n’im­porte qui, nos voisins, des con­nais­sances, ceux avec qui nous tra­vail­lons tous les jours, est-il fréquent, est-il facile (surtout avec les femmes), de savoir quelque chose de leurs prob­lèmes sex­uels, de leurs tech­niques de birth con­trol ? Avec qui, et où peut-on évo­quer sans malaise les réal­ités de la sexualité ?

“Je sais, pour avoir tra­vail­lé pen­dant de nom­breuses années par­mi les mass­es, que ce qu’elles voulaient pré­cisé­ment, c’é­tait touch­er au cœur du prob­lème : la recherche du bon­heur sex­uel. Elles étaient déçues lorsqu’on leur don­nait des con­férences savantes sur l’eugénique au lieu de leur expli­quer comme elles devaient élever leurs enfants pour qu’ils soient vivants et non inhibés, com­ment les ado­les­cents pou­vaient faire face à leurs prob­lèmes sex­uels et économiques, et com­ment les cou­ples mar­iés pou­vaient affron­ter leurs con­flits typ­iques”. (Reich)

“Faire des ser­mons sur la lib­erté sans lut­ter con­tin­uelle­ment et résol­u­ment à libér­er la respon­s­abil­ité impliquée dans la lib­erté pour qu’elle puisse être à l’œu­vre dans les événe­ments de chaque jour, et sans créer en même temps les con­di­tions préal­ables néces­saires à une telle lib­erté, mène au fas­cisme”. (Reich)

L’homme de notre société est devenu inca­pable de lib­erté et avide d’au­torité, parce qu’il est plein de con­tra­dic­tions, ne peut se fier à lui-même et a peur. Si cet homme est ain­si, c’est que l’é­d­u­ca­tion sert unique­ment les fins de l’or­dre social de l’époque, et n’a pas du tout pour but celui qu’elle pré­tend : “le bien-être” de l’en­fant. Dès le plus jeune âge, l’é­d­u­ca­tion de la pro­preté, l’ex­i­gence d’être sage, dis­ci­pliné, ne cor­re­spon­dent pas à des besoins de l’en­fant, mais à ceux de la société. Ils nous imprèg­nent telle­ment que nous n’y sommes même pas sen­si­bles : qui d’en­tre nous, devant un enfant, n’au­ra pas eu cette exi­gence, et dès 3 ans celle qui la suit : l’in­ter­dic­tion de la mas­tur­ba­tion. Par la suite, toute une série d’in­hi­bi­tions de la sex­u­al­ité jusqu’à la pri­va­tion sex­uelle de l’ado­les­cence, nous ren­dent nous-mêmes instru­ments de cette famille et cette société con­traig­nantes, en pas­sant bien sou­vent à côté de la famille “naturelle” con­stru­ite sur la rela­tion pro­fonde d’amour entre par­ents et enfants.

La con­ti­nence sex­uelle exigée de l’ado­les­cent a pour but de le ren­dre soumis à la société et capa­ble de mariage : plus tôt un ado­les­cent com­mence des rap­ports sex­uels sat­is­faisants et moins il devient capa­ble de se con­former à la stricte exi­gence morale suiv­ant laque­lle il ne peut avoir qu’un seul parte­naire, et celui-ci pour toute la vie.

Du même ordre est l’in­ter­dic­tion offi­cielle ou morale de l’usage des méth­odes anti­con­cep­tion­nelles : on con­damne le plaisir sex­uel, même dans le mariage, s’il n’a pas pour but la pro­créa­tion, but “social” (il n’est pas éton­nant, de ce fait, que la reli­gion catholique par­ticipe à cette “con­trainte”, comme nous le ver­rons plus loin).

“Si cha­cun sait que le mariage est une insti­tu­tion sociale dont le but prin­ci­pal est d’as­sur­er la repro­duc­tion, il n’en est pas moins évi­dent que la réus­site d’un mariage n’est pas fonc­tion du nom­bre d’en­fants qui en sont issus. C’est avant tout la réus­site des rela­tions humaines qui s’étab­lis­sent entre mari et femme”. (Cather­ine Val­abrègue) [[“Con­trôle des nais­sances et plan­ing famil­ial”, C. Val­abrègue, éd. de la Table Ronde,1960, 254p.]].

Les con­séquences de ces con­traintes sociales sont alors la peur de la grossesse inévitable ; celle-ci réveille les angoiss­es sex­uelles infan­tiles et tous ces élé­ments se com­bi­nent : de l’in­ter­dic­tion de la mas­tur­ba­tion pen­dant l’en­fance vient, par exem­ple, la peur de touch­er le vagin et de là chez les femmes la crainte de l’usage des procédés anti­con­cep­tion­nels et le recours comme moyen ultime lorsqu’elles sont acculées à l’a­vorte­ment “crim­inel” lequel à son tour est un point de départ pour de nom­breuses man­i­fes­ta­tions névrotiques.

La peur de la grossesse altère la sat­is­fac­tion dans la joie chez l’homme et chez la femme et sup­prime l’at­ti­tude calme, aimante vis-à-vis des enfants qui en découle naturelle­ment et qui est le mieux réal­isée quand le bon­heur, sex­uel est le plus complet.

Ain­si naît un cer­cle vicieux : édu­ca­tion con­traig­nante don­nant des indi­vidus crain­tifs, inca­pables de respon­s­abil­ités et inca­pables à leur tour de créer une famille har­monieuse, d’a­gir effi­cace­ment dans la société, d’avoir une vie “vivante”, créa­trice. Il y a donc aus­si une oppo­si­tion cer­taine entre la vie sex­uelle nor­male, naturelle, et la société, celle-ci cher­chant à main­tenir l’ig­no­rance et con­serv­er ses con­traintes pour garder l’homme dans un état d’esclavage men­tal qui le rend inepte à toute atti­tude révolutionnaire.

Ter­mi­nons cette étude par quelques mots sur les dif­férences dans les atti­tudes sur le birth con­trol entre l’homme et la femme.

Sig­nalons en par­ti­c­uli­er que, par­mi les méth­odes anti­con­cep­tion­nelles employées, les préser­vat­ifs mas­culins le sont env­i­ron pour 15% aux U.S.A., et seule­ment pour 2% à peu près en France, comme si l’homme, devenu égoïste et ne prenant pas ses respon­s­abil­ités vis-à-vis de la femme, nég­ligeait l’usage pour­tant pos­si­ble même en France des préser­vat­ifs mas­culins sous des pré­textes sec­ondaires, préférant la laiss­er “se débrouiller”.

Sig­nalons aus­si l’é­ton­nement de l’écrivain Han Suyin devant l’at­ti­tude “lâche” des hommes de nos pays qui parta­gent rarement les respon­s­abil­ités de la con­cep­tion avec les femmes [[Let­tre de Han-Suyin à la “Mater­nité heureuse”, bul­letin de sep­tem­bre 1960.]].

Il y a là une résis­tance de la pop­u­la­tion mas­cu­line à “l’é­man­ci­pa­tion” de la femme par la maîtrise de son rôle sex­uel qui fait que dans notre société la femme n’est pas encore élevée à la “dig­nité de per­son­ne” (Andrée Michel) [[“La Per­son­ne, la Femme et le Mythe”, Andrée Michel, “La Mater­nité heureuse”, mars 1960.]].

L’homme s’op­pose aus­si à la “lib­erté” de la femme que lui donne l’usage des con­tra­cep­tifs vis-à-vis de tous les hommes — et ce sont les hommes qui, en majorité, font les lois…

Positions théoriques

“Tous les cama­rades du bureau ont décidé d’établir cette semaine leur plan de nais­sances pour la péri­ode du sec­ond plan quin­quen­nal. Les cama­rades de la clin­ique pour femmes et enfants ont ter­miné leur plan­i­fi­ca­tion avant la date prévue et ont lancé un défi aux autres sec­tions du bureau… La sec­tion médi­cale et préven­tive du bureau a accep­té le défi ; pas moins de 64% des mem­bres ayant déjà des enfants ont garan­ti qu’ils n’au­raient plus d’en­fants pen­dant le sec­ond plan quin­quen­nal. D’autres sec­tions ont cer­ti­fié qu’ils dimin­ueraient le nom­bre de nais­sances de 20%. pen­dant le pre­mier plan quin­quen­nal, à 4% pen­dant le deux­ième plan quin­quen­nal ” (Wen Hui Pao, Shang­haï, 23/1/1958, cité par C. Valabrègue).

Le texte ci-dessus n’est pas des­tiné à présen­ter ou dis­cuter les moyens et les buts là pour­suiv­is, mais à illus­tr­er le sens de respon­s­abil­ité qui doit être au cen­tre de toute prise de posi­tion théorique.

Bref rap­pel historique.

Si le mou­ve­ment “Mater­nité Heureuse” date de 1955, la recherche d’un con­trôle des nais­sances date de tou­jours. Sans aller jusqu’à l’An­tiq­ui­té (tous les livres “sacrés” juifs, hin­dous, musul­mans, chré­tiens, etc. don­nent leurs opin­ions sur cette ques­tion) il est générale­ment admis que Malthus (1766–1834) a été le pre­mier dans son “Essai sur le principe de la pop­u­la­tion” (1798) à envis­ager théorique­ment le prob­lème de la pop­u­la­tion. Il nous sem­ble que le prob­lème était à l’époque à l’or­dre du jour car Con­dorcet le traite dans son “Pro­grès de l’e­sprit humain” (écrit en prison, 1790); d’autre part, Malthus a pris comme point de départ de ses réflex­ions le livre de William God­win (“Recherch­es sur le Jus­tice poli­tique” 1793).

À par­tir de cette époque, la plu­part des hommes poli­tiques, des écon­o­mistes ont à pren­dre position.

En 1873, la loi de Con­stock aux U.S.A., la loi du 23/7/1920 en France mar­quent les vic­toires de l’op­po­si­tion au con­trôle des nais­sances. Mais dès 1823 (pub­li­ca­tion du livre de Fran­cis Place) en Angleterre s’or­gan­ise un impor­tant mou­ve­ment qui sous l’im­pul­sion du Dr Drys­dale en 1877 forme la Malthu­sian League ; la doc­toresse Jacobs ouvre en 1878 à Ams­ter­dam la pre­mière clin­ique de birth con­trol. En France, sous l’im­pul­sion de Paul Robin, en 1896, est fondée la “Ligue de régénéra­tion humaine”. En 1900, au pre­mier con­grès néo-malthusien inter­na­tion­al se crée la “Fédéra­tion uni­verselle des Ligues malthusi­ennes”. On con­naît les efforts per­sis­tants et courageux de nom­breux mil­i­tants de cette lutte : P ; Robin, Eugène et Jeanne Hum­bert, Dr Dal­sace, E. Armand, Devaldès, L. Lecoin, Ch. A. Bon­temps, A. Devraldt, etc.

Actuelle­ment, le point de départ dans la lutte pour le con­trôle des nais­sances est avant tout médi­cal. Nous avons déjà mon­tré dans les principes de l’I.P.P.F. qu’elle ne se base pas sur une posi­tion néo-malthusi­enne mais sur la médecine préven­tive. Elle pré­tend même que dans les pays comme les U.S.A., l’An­gleterre, la France, la pra­tique du birth con­trol n’in­flu­ence pas sen­si­ble­ment le taux de nais­sances ; le point de départ n’est donc pas démo­graphique et les con­séquences ne le sont pas non plus (celles-ci sont indi­vidu­elles ; bon­heur sex­uel, enfant désiré, diminu­tion des avorte­ments, etc.). Dans d’autres pays comme le Japon, les Indes, la Chine, on utilise le même moyen, con­trôle des nais­sances, dans un but avant tout démo­graphique, et les résul­tats sont appré­cia­bles. Cette con­tra­dic­tion n’est qu’ap­par­ente car le birth con­trol n’a pas un rôle isolé et entre dans un con­texte beau­coup plus vaste socio-économique (il suf­fit de rap­pel­er entre autres le rôle des allo­ca­tions famil­iales chez des cou­ples où faire un enfant est seule­ment un moyen de faire entr­er de l’ar­gent [[“Chroniques du “Canard enchaîné” — L’en­fant de la feuille rose”, Mor­van Lebesque,éd. Pau­vert, 1960, 285p.]] les avan­tages des familles nom­breuses — ou les plan­i­fi­ca­tions dans le sens inverse en Chine).

Pour plac­er le prob­lème dans un cadre plus général, nous don­nerons quelques posi­tions théoriques.

Posi­tion catholique.

Nous avons dit l’im­por­tance de l’op­po­si­tion des catholiques au birth con­trol dans notre société. En voici les arguments :

“Même avec la femme légitime, l’acte mat­ri­mo­ni­al devient illicite et hon­teux dès lors que la con­cep­tion de l’en­fant est évitée”. (Pie XI) [[Ency­clique Casti Conu­bili, Pie xi, 31/12/1930.]].

“Nous por­tons en nous la mar­que du péché, il nous faut lut­ter sans cesse… quand il y a union, aucun obsta­cle volon­taire ne doit être apporté aux pos­si­bil­ités de fécon­da­tion” (R.P. Tes­son) [[Action Catholique Ouvrière, R.P. Tes­son, “Mater­nité heureuse”, sept. 1960.]].

“C’est par leur libre respon­s­abil­ité que l’homme et la femme doivent con­stru­ire leur foy­er et non en truquant la nature” (Magonette) [[Let­tre de l’ab­bé Magonette, Caen, à la “Mater­nité heureuse”, déc. 1959.]].

“Ces pra­tiques abom­inables qui sup­pri­ment la vie dans sa source même” (les méth­odes anti­con­cep­tion­nelles) (Pie XI) [[Let­tre apos­tolique de Pie xi à l’Épiscopat des Philip­pines, 18/1/39.]]

Les catholiques refusent donc le birth con­trol, sauf la méth­ode Ogi­no, et refusent de dis­tinguer entre fonc­tion sex­uelle et fonc­tion de repro­duc­tion, alors que cette dis­tinc­tion même est inscrite par la nature dans l’e­spèce humaine par l’al­ter­nance de péri­odes de stéril­ité et de fécon­dité à un rythme prévis­i­ble puisque régulier.

Moins donc, que leurs argu­ments (qui vari­ent d’ailleurs, la méth­ode Ogi­no n’é­tant pas recon­nue par eux autre­fois) compte le fait qu’ils s’ef­for­cent d’impos­er leur point de vue à des pays entiers (seuls les pays à majorité catholique sont hos­tiles au birth con­trol). Mais cela même com­mence ici à leur échap­per, comme le prou­vent les nom­breux man­i­festes qu’ils pub­lient sur ce sujet pour res­saisir les fidèles. Leur influ­ence actuelle directe — en dehors de la cul­pa­bil­i­sa­tion de notre société dont nous avons par­lé — est d’ailleurs plus forte au som­met qu’à la base :

“Tous les 9 mois, de la puberté à la ménopause une femme chré­ti­enne peut con­cevoir un enfant. En faisant la part des impondérables, un ménage catholique devrait donc offrir au Seigneur un enfant tous les ans. Même en cal­cu­lant large­ment, nous devri­ons avoir quan­tité de familles de 10 à 15 enfants. Il n’en est rien. Il y a beau temps que les catholiques pra­tiquent la lim­i­ta­tion des nais­sances, comme ils le peu­vent, sans plus s’in­quiéter d’ir­rit­er leurs prêtres et divinités” [[Une lec­trice de la “Mater­nité heureuse”, sept. 1959.]].

Posi­tion marxiste.

Il est assez désagréable de con­stater que la posi­tion du par­ti com­mu­niste rejoint celle de l’église catholique, du moins dans sa flu­id­ité, sinon par oppo­si­tion directe. Dès l’époque de Karl Marx, ses dis­ci­ples se sont opposés à la pro­pa­gande néo-math­usi­enne ; pour eux, “la pres­sion de la pop­u­la­tion, non pas sur les sub­sis­tances comme le pré­tend Malthus, mais sur les emplois. Dans la société sans class­es, qui pro­cur­era du tra­vail à tous et adaptera sa pro­duc­tion à ses besoins, il ne sera pas ques­tion de sur­pop­u­la­tion” (cité par le Dr Fab­re) [[“La Mater­nité con­sciente”, Dr Hen­ri Fab­re, éd. Denoël, 1960, 168p.]]. Lénine qual­i­fie le néo-math­u­sian­isme de “ten­dance pro­pre au cou­ple petit-bour­geois recro­quevil­lé et égoïste… Cela ne nous empêche pas d’ex­iger un change­ment com­plet de toutes les lois inter­dis­ant l’a­vorte­ment ou la dif­fu­sion d’ou­vrages de médecine ayant trait aux moyens anti­con­cep­tion­nels” [[“La classe ouvrière et le néo-malthu­sian­isme”, “Prav­da”, juin 1913.]]. Et Mau­rice Thorez : “le con­tenu réac­tion­naire de la doc­trine de Malthus… et les théories bar­bares du néo-malthu­sian­isme améri­cain” [[“L’Hu­man­ité”, 2 mai 1956.]].

La posi­tion offi­cielle en U.R.S.S. et en Chine pop­u­laire, après plusieurs fluc­tu­a­tions et mal­gré des con­tra­dic­tions, est actuelle­ment pour une cer­taine lim­i­ta­tion des naissances.

Il faut soulign­er que le P.C. (s’il est encore marx­iste?) accepte le con­trôle des naissances.

Le malthu­sian­isme.

Sa posi­tion théorique est con­nue : aug­men­ta­tion géométrique de la pop­u­la­tion, aug­men­ta­tion algébrique de la pro­duc­tion ; ain­si que sa posi­tion pra­tique : absti­nence, mariage tardif, pri­or­ité de la morale. Cette posi­tion est dépassée.

Le néo-malthu­sian­isme.

Il a pour départ l’en­seigne­ment de Malthus, mais plus élar­gi, non seule­ment dans le sens démo­graphique et social, mais aus­si dans le sens individuel.

Mais surtout, sa posi­tion pra­tique est plus intéres­sante : non absten­tion mais accep­ta­tion des “procédés vicieux” (Malthus), c’est-à-dire des moyens per­me­t­tant un freinage des nais­sances en même temps qu’une vie sex­uelle nor­male. La plu­part des lib­er­taires se pla­cent sur ce même plan :

“Par­mi les plus impor­tants bien­faits que doit apporter la réforme sex­uelle… est celui de la pro­phy­lax­ie anti­con­cep­tion­nelle, grâce à la lim­i­ta­tion raisonnable, con­sciente des nais­sances. Au lieu des fac­teurs lim­i­tat­ifs de répres­sion (chasteté, con­ti­nence, céli­bat, avorte­ment, pros­ti­tu­tion, infan­ti­cide, mort pré­maturée, mis­ère, famine, guerre), nous voulons sub­stituer l’emploi judi­cieux des procédés anti­con­cep­tion­nels préven­tifs… Nous deman­dons aus­si que l’on nous autorise à installer des clin­iques où les femmes du peu­ple pour­raient trou­ver la con­nais­sance de la vie sex­uelle qui leur fait défaut… nous récla­m­ons le droit de répan­dre la doc­trine néo-malthusi­enne… nous voulons sub­stituer le seul, l’u­nique moyen vrai­ment humain de borner la famille et par suite la pop­u­la­tion : la pro­créa­tion con­sciente et libre. Pas de libéra­tion pos­si­ble de l’amour sans la lib­erté de la mater­nité. Nous deman­dons de vot­er et d’en­voy­er au chef du gou­verne­ment français un vœu récla­mant l’ab­ro­ga­tion de la loi scélérate de 1920”. (Eugène et Jeanne Hum­bert) [[Rap­port fait au qua­trième con­grès de la ligue mon­di­ale pour la réforme sex­uelle, sept.1930.]].

“Enten­dez-moi bien Je ne veux pas dire par là que la solu­tion qu’on apporte à ce prob­lème de la pop­u­la­tion dans ses rap­ports avec les sub­sis­tances est la solu­tion du prob­lème tout entier : je ne le con­fonds pas avec le prob­lème lui-même, mais je dis qu’on ne parvien­dra jamais à résoudre d’une façon défini­tive, pos­i­tive, le prob­lème social sans résoudre, en même temps, le prob­lème de la pop­u­la­tion et des sub­sis­tances… Le but de la soci­olo­gie, c’est, si j’ose dire, d’or­gan­is­er le bon­heur dans la société. Toute mesure qui à pour objet d’ac­croître le bon­heur humain est une mesure favor­able à la solu­tion du prob­lème social”. (Sébastien Fau­re) [[“Pro­pos sub­ver­sifs”, S. Fau­re, éd des amis de Faure.]]

Posi­tion individualiste.

Elle a pour point de départ non pas les don­nées démo­graphiques et économiques, mais les intérêts individuels.

“Dans un milieu basé sur l’ex­ploita­tion et l’au­torité, ce que cherchent les indi­vid­u­al­istes des deux sex­es, c’est vivre leur vie, sans renon­cer aux délices de l’amour sex­uel.. Les procédés préven­tifs per­me­t­tent à nos com­pagnes d’être mères à leur gré… Les indi­vid­u­al­istes ne s’oc­cu­paient point du chiffre qu’at­tein­dra la pop­u­la­tion… Indif­férents aux gémisse­ments des moral­istes, des repop­u­la­teurs par­lemen­taires, des chefs du social­isme qui comptent sur l’ac­croisse­ment des mal­heureux pour les hiss­er au pou­voir, les indi­vid­u­al­istes oppo­saient au déter­min­isme aveu­gle et irraison­né de la nature leur déter­min­isme indi­vidu­el fait de volon­té et de réflex­ion. C’est en ce sens seule­ment que les indi­vid­u­al­istes sont néo-malthusiens. C’est surtout parce qu’elle leur paraît com­plé­men­taire de leur recherche du max­i­mum d’indépen­dance” (Emile Armand) [[“La lim­i­ta­tion raison­née des nais­sances et le point de vue indi­vid­u­al­iste”, E. Armand, 1931.]].

Anar­chisme malthusien.

Il représente un intérêt stricte­ment his­torique. Il a surtout été exposé par C.L. James dans sa brochure “Anar­chism and Malthus”(1910) traduite en 1924.

“La théorie malthusi­enne est l’ob­jec­tion fatale à toute forme de social­isme — même lorsqu’il s’ap­pelle anar­chisme — qui encour­age l’homme à penser qu’il peut à la fois main­tenir les femmes dans l’esclavage et échap­per à la très juste con­séquence d’être esclave lui-même. C’est là l’ar­gu­ment le plus puis­sant en faveur de cette sorte de social­isme ou d’a­n­ar­chisme qui se pro­pose, par l’é­man­ci­pa­tion com­plète des femmes, d’abolir la tyran­nie fon­da­men­tale dont toutes les autres découlent… Les écrivains bour­geois se sont emparés des doc­trines de Malthus et de Dar­win comme d’un argu­ment con­tre la coopéra­tion et l’as­sis­tance, et par-dessus tout con­tre tout ce qui ressem­ble au com­mu­nisme. La lutte pour l’ex­is­tence, nous dis­ent-ils est la source du pro­grès. Aider les faibles à vivre et surtout à se repro­duire, c’est de la part des forts, affaib­lir l’or­gan­isme social, et en même temps faire naître des espoirs irréal­is­ables. Mais… d’abord la coopéra­tion n’est pas de la char­ité… ensuite, l’ef­fet paupérisant de la char­ité dépend d’une dégra­da­tion préal­able du donataire. Nul homme ne devient morale­ment pire du fait qu’il est aidé par un de ses com­pagnons de tra­vail. Mais c’est ce qui arrive à tout homme qui reçoit de la main d’un pro­tecteur con­de­scen­dant… Par­mi ceux qui ont accordé à cet aspect de la ques­tion l’at­ten­tion qu’elle méri­tait, Kropotkine est le plus notoire” (C.L. James) [[“Malthus et l’A­n­ar­chisme”, C.L. James, la Brochure Men­su­elle, juil­let 1924.]]

Conclusion

Si nous n’avons pas abor­dé, jusqu’à main­tenant, cette ques­tion dans “NR”, ce n’est pas par indif­férence, mais par manque de temps, et parce que d’autres ques­tions nous sem­blaient plus actuelles.

Les prévi­sions de Malthus en ce qui con­cerne les sta­tis­tiques futures de la pop­u­la­tion ne se sont pas réal­isées, ou plutôt ne sont réal­isées qu’en par­tie (d’après Sauvy [[De Malthus à Mao Tsé-Toung”, A. Sauvy, éd. Denoël, 1958.]], Prof. Hans Thirring [[“49 mil­lions de mil­liards d’hommes en 2960?”, Thirring, voir le “Monde Lib­er­taire”, juin 1959.]], Prof. G. Bouthoul [[“La sur­pop­u­la­tion dans le monde”, Gas­ton Bouthoul, éd. Pay­ot 58 (voir le Monde Lib­er­taire, juin 1958.]], etc.) Mais même Malthus a écrit que “la pop­u­la­tion tend à croître”.

Les pos­si­bil­ités d’ac­croisse­ment de la pro­duc­tion sont actuelle­ment plus grandes qu’au temps de Malthus : chimie et mécanique agrotech­niques, élec­tric­ité, énergie atom­ique, etc.

La diminu­tion de la marge entre la pro­duc­tion et la pop­u­la­tion n’en­lève rien au fond du prob­lème. En effet, la pro­duc­tion ne sig­ni­fie pas la dis­tri­b­u­tion, dans le sys­tème économique actuel les stocks de den­rées et les béné­fices financiers énormes coex­is­tent avec la famine et la mis­ère. En out­re, les poussées démo­graphiques restent tou­jours menaçantes, surtout dans les pays dits sous-dévelop­pés où elles com­pro­met­tent tout effort d’in­dus­tri­al­i­sa­tion, d’équili­bre et d’hy­giène. En Europe, ce même prob­lème se posera autrement, mais inévitable­ment, mal­gré le taux rel­a­tive­ment bas des nais­sances, vu que l’émi­gra­tion vers d’autres con­ti­nents, et leur coloni­sa­tion, est terminée.

Tout en ten­ant à la lib­erté indi­vidu­elle, dans le sens d’être libre d’avoir ou non des enfants, notre point de vue n’est pas celui des anar­chistes indi­vid­u­al­istes, car nous ne nous con­sid­érons pas “en dehors” de la société, même si cette société n’est pas la nôtre — nous sommes sol­idaires des autres humains, parce que nous ne nous con­sid­érons pas “qual­i­ta­tive­ment” dif­férents d’eux. Ensuite, le principe “moins de respon­s­abil­ité = plus d’indépen­dance” a fait plus de mal que de bien dans le mou­ve­ment lib­er­taire. Enfin, l’hu­man­ité n’est pas faite d’une addi­tion arith­mé­tique des indi­vidus, le prob­lème sur le plan indi­vidu­el et sur celui de la société ne se résout pas avec la même mesure — le bon­heur indi­vidu­el ne suf­fit pas.

L’aspect pure­ment économique de la ques­tion s’é­claire du fait que le nom­bre de la pop­u­la­tion ouvrière, l’of­fre et la demande de main-d’œu­vre, les salaires, le pou­voir d’achat — ont mon­tré que le cap­i­tal­isme a accru sa fac­ulté d’adap­ta­tion. Si le nom­bre des ouvri­ers est lim­ité, l’aug­men­ta­tion des salaires n’est pas automa­tique : les cap­i­tal­istes impor­tent la main-d’œu­vre, ils trans­fèrent leurs usines dans d’autres régions, d’autres con­ti­nents même, plus près des matières pre­mières et des marchés.

La lutte ouverte con­tre les lois dites lib­er­ti­cides, y com­pris les let­tres de protes­ta­tion, les pro­jets de loi, etc. au lieu d’ac­célér­er la solu­tion a élevé de nou­veaux obsta­cles. Les députés sont liés avec le sys­tème, non seule­ment directe­ment, mais aus­si par l’in­ter­mé­di­aire des électeurs et il ne faut pas atten­dre grand chose du par­lement. Il en est de même avec l’al­coolisme, mal­gré l’év­i­dence, aucune loi n’a pu sor­tir con­tre les bouilleurs de cru. En réal­ité, comme le dit le pro­fesseur Piedelièvre, “presque tous les Français emploient l’une ou l’autre des méth­odes anti­con­cep­tion­nelles — com­ment alors, arrêter tous les Français?”. La loi et l’Église n’ont donc plus une impor­tance prépondérante.

Ce qui est impor­tant c’est la prise de con­science indi­vidu­elle et sociale et le dépasse­ment du tabou sex­uel. Les pro­duits anti­con­cep­tion­nels mas­culins sont en vente dans toutes les phar­ma­cies, les autres sont trou­vables, il ne manque que les clin­iques (celles-ci peu­vent être ouvertes sans chang­er la loi, dans un but de sta­tis­tiques). Ce sont donc actuelle­ment les atti­tudes — elles peu­vent être édu­ca­bles — qui blo­quent la pratique.

En somme, le but du con­trôle des nais­sances dans la phase actuelle est une tâche lim­itée et pré­cise (même trop lim­itée pour nous). Les lib­er­taires qui ont été pen­dant des années aux pre­mières lignes de la bataille néo-malthusi­enne ne peu­vent qu’ap­porter leur appui aujour­d’hui à cette même lutte. Plusieurs mou­ve­ments, comme la Libre Pen­sée, l’U­nion Ratio­nal­iste, la Ligue Française pour la Défense des Droits de l’homme, l’Église protes­tante, le P.S.U., l’U.N.E.F. appor­tent le leur. Le fait que les ani­ma­teurs d’au­jour­d’hui ne sont pas des lib­er­taires, que le point de départ est plus médi­cal, qu’y par­ticipent des ten­dances très divers­es, n’en­lève rien au problème.

“N’im­porte quel gou­verne­ment autori­taire peut — soit par la crainte, soit par l’ap­pât du gain — en mul­ti­pli­ant les enfants de la peur et les fils de l’al­lo­ca­tion, peut enfler démesuré­ment ses effec­tifs en vue de manœu­vres agres­sives… Ce pul­lule­ment accroît à la fois la méfi­ance entre les peu­ples, le nation­al­isme et per­met à des chefs poli­tiques dédaigneux de l’hu­man­ité et de la morale de s’adon­ner à des poli­tiques atro­ces. II rend con­cev­able une poli­tique raciste qui con­siste à sup­primer les pop­u­la­tions rivales en les rem­plaçant rapi­de­ment” (G. Bouthoul).

[/Drs. C. et T./]