La Presse Anarchiste

Le poids des données économiques dans l’Algérie de demain

Au cours d’une dis­cus­sion sur l’Al­gérie, un de nos cama­rades a insisté sur l’im­por­tance du rôle que joueraient selon lui les don­nées économiques dans la déter­mi­na­tion de l’avenir de l’Al­gérie. Nous lui avons demandé des pré­ci­sions et avons soulevé des objec­tions. Voici le reflet de cette discussion.

I — Une situation économique très compromise…

Quelles que soient la nature et les formes que pren­dront les événe­ments poli­tiques en Algérie au cours des prochains mois ou des prochaines années, la vie économique pren­dra for­cé­ment la suite de ce qui existe actuelle­ment, du “legs” lais­sé par le régime colo­nial­iste. Ce legs n’est pas bril­lant. Et cela pour deux raisons principales.

La pre­mière tient à la nature elle-même. C’est une don­née de fait. L’Al­gérie est un pays méditer­ranéen qui, en dehors de quelques zones priv­ilégiées, est très médiocre­ment doué au point de vue des pro­duc­tions agri­coles. Sur une super­fi­cie d’en­v­i­ron 220 mil­lions d’hectares, elle compte 170 mil­lions d’hectares impro­duc­tifs en rai­son du relief trop accen­tué et de l’in­suff­i­sance ou de l’ir­régu­lar­ité des pluies. Le reste, à l’ex­cep­tion de quelques mil­lions d’hectares, ne peut être exploité que d’une façon exten­sive et sou­vent inter­mit­tente. De plus, les efforts pour­suiv­is pour aug­menter les super­fi­cies cul­tivables se heur­tent à l’in­suff­i­sance des ressources hydrauliques. Seules quelques régions bass­es ou plaines côtières se prê­tent à la poly­cul­ture inten­sive : il s’ag­it de l’O­ranie, de la val­lée du Chéliff, de la plaine de la Mitid­ja, de la plaine de Bône. Dès que l’on quitte une mince bande côtière qui dépasse rarement 150 km de pro­fondeur, “le cli­mat méditer­ranéen — comme le dit un manuel de géo­gra­phie — se dégrade en cli­mat sub­déser­tique, les pluies sont de plus en plus rares et irrégulières et l’a­gri­cul­ture devient dif­fi­cile. Seules sont pos­si­bles les cul­tures céréal­ières des régions sèch­es (blé dur, orge) et l’él­e­vage exten­sif du mou­ton, pra­tiqué par les pop­u­la­tions nomades”.

Le sous-sol, bien qu’un peu mieux pourvu n’est pas non plus très riche. Si l’on met à part le pét­role et le gaz naturel du Sahara, les ressources minières sont la houille du bassin de Colomb-Béchar-Kénadza, assez mal situé, d’ex­ploita­tion dif­fi­cile et de ren­de­ment médiocre, le fer (bassin de Ouen­za notam­ment), le plomb et le zinc, le phos­phate (Con­stan­tine, Tebessa). Ain­si, mal­gré la présence des ressources énergé­tiques impor­tantes récem­ment décou­vertes au Sahara, les con­di­tions de base pour le développe­ment de com­plex­es indus­triels pou­vant rivalis­er avec ceux qui exis­tent déjà en Europe ne sont pas réunies.

La deux­ième rai­son de la faib­lesse de la sit­u­a­tion économique est liée au sys­tème colo­nial. La “mise en valeur” de l’Al­gérie s’est faite dans le sil­lage de l’é­conomie mét­ro­pol­i­taine, sans aucun souci pour l’équili­bre pro­pre et l’avenir de l’é­conomie algéri­enne. Ain­si, au point de vue agri­cole, on a dévelop­pé la cul­ture de la vigne de façon exces­sive, y con­sacrant 390 000 hectares, don­nant une pro­duc­tion qui ne peut guère trou­ver de débouché qu’en France. Au point de vue indus­triel et minier, les trans­for­ma­tions sur place, sauf en ce qui con­cerne les phos­phates, ont été com­plète­ment nég­ligées, et la plu­part des matières pre­mières sont exportées à l’é­tat brut. Ain­si, l’Al­gérie demeure un pays très large­ment agri­cole, ne dis­posant que de quelques îlots indus­triels dis­per­sés et de faible importance.

Le résul­tat de ces deux séries de fac­teurs est une économie inca­pable d’of­frir des emplois à près de la moitié de sa pop­u­la­tion active poten­tielle et ne four­nissant à la pop­u­la­tion qu’un niveau de vie très médiocre : une économie déséquili­brée où un impor­tant secteur pré-cap­i­tal­iste coex­iste avec un secteur “mod­erniste” très pro­fondé­ment imbriqué à l’é­conomie de la France, et un secteur “tertiaire“pléthorique et large­ment par­a­sitaire. La guerre a apporté depuis 1954, et surtout depuis 1958, d’autres per­tur­ba­tions, injec­tant ses mil­liards à tort et à tra­vers, et créant, dans cer­tains secteurs, la con­struc­tion urbaine par exem­ple, une prospérité rel­a­tive par­ti­c­ulière­ment fragile.

… est-ce bien sûr ?

Comme on le voit, le point de vue dévelop­pé ci-dessus est assez proche de celui exprimé dans les milieux offi­ciels français (au moins en ce qui con­cerne les dif­fi­cultés ou les insuff­i­sances liées au milieu naturel). Il s’é­carte de façon sen­si­ble de la posi­tion exposée dans le Cahi­er n°10 de “NR” sous le titre : “L’é­conomie algéri­enne est-elle viable?”. C’est dire qu’il a sus­cité des objec­tions. Voici les prin­ci­pales, avec les répons­es fournies par notre cama­rade. Au lecteur de se faire une opinion.

1ère objec­tion : L’Al­gérie, au point de vue agri­cole, est logée à la même enseigne que les autres pays méditer­ranéens, Espagne, Grèce, Ital­ie. Or ces pays sont économique­ment viables. Pourquoi l’Al­gérie ne le serait-elle pas, surtout si on ne la con­sid­ère pas isolé­ment mais en tant que par­tie inté­grante du Maghreb ?

réponse : Effec­tive­ment les con­di­tions naturelles ne sont guère plus défa­vor­ables au Maghreb que dans les pays cités plus haut, au moins en ce qui con­cerne la façade mar­itime. Car l’in­térieur, lui, beau­coup plus mon­tag­neux que les pays pris comme référence, beau­coup plus aride (le Sahara est tout proche), d’ac­cès beau­coup plus dif­fi­cile en rai­son de l’ori­en­ta­tion générale est-ouest des chaînes de mon­tagne suc­ces­sives, est net­te­ment plus défa­vorisé. Or le “poids” de ces régions dans l’ensem­ble du Maghreb, et surtout de l’Al­gérie prise isolé­ment, est con­sid­érable comme il ressort des chiffres que j’ai cités plus haut. Mais ceci est rel­a­tive­ment sec­ondaire par rap­port à l’in­flu­ence des con­di­tions his­toriques. C’est elles qui ont été véri­ta­ble­ment déter­mi­nantes et qui ont accen­tué l’é­cart entre la via­bil­ité économique d’un pays comme l’I­tal­ie, par exem­ple, et celle de l’Al­gérie. J’ai briève­ment esquis­sé au début de mon exposé les dom­mages et les dis­tor­sions provo­quées par la coloni­sa­tion. Il faudrait sans doute y insis­ter davan­tage. Par exem­ple l’im­por­ta­tion des pro­duits man­u­fac­turés français a ruiné l’ar­ti­sanat local qui, dans l’Al­gérie pré-européenne, absorbait une par­tie de la main-d’œu­vre excé­den­taire, val­ori­sait sur place les pro­duits bruts (cuir, laine, etc.), diver­si­fi­ait l’é­conomie. Le sys­tème colo­nial a par ailleurs joué un rôle négatif sur le plan de l’en­seigne­ment agronomique des autochtones. Et surtout il a don­né à la viti­cul­ture une prépondérance scan­daleuse qui déséquili­bre com­plète­ment l’é­conomie (la vigne four­nissant de 40 à 45% des expor­ta­tions algéri­ennes). Il est facile de voir que les développe­ments économiques de pays tels que l’I­tal­ie, l’Es­pagne, ou même la Grèce, pour aus­si peu sat­is­faisants qu’ils aient été, n’ont pas été aus­si cat­a­strophiques. Le fos­sé entre l’é­conomie de sub­sis­tance tra­di­tion­nelle et l’é­conomie de spécu­la­tion cap­i­tal­iste est net­te­ment moins accusé dans ces pays qu’au Maghreb. Les cul­tures sont plus diver­si­fiées, de même que les expor­ta­tions et les débouchés extérieurs. Je main­tiens donc que, dans son état actuel, compte tenu des con­di­tions naturelles et his­toriques, la sit­u­a­tion économique du Maghreb, et de l’Al­gérie en par­ti­c­uli­er, est plus déséquili­brée, plus vul­nérable, plus com­pro­mise que la sit­u­a­tion des autres pays méditerranéens.

D’autre part, uni­fi­er le Maghreb en une seule entité économique est peut-être aller un peu vite en besogne. Les par­tic­u­lar­ismes pro­pres aux trois pays qui le com­posent ne sont pas nég­lige­ables et il n’est pas du tout sûr que cette uni­fi­ca­tion se fera dans les quelques mois ou les quelques années qui suiv­ront l’indépen­dance de l’Al­gérie. L’ex­péri­ence de la “décoloni­sa­tion” de l’Afrique Noire a bien mis en lumière l’im­por­tance des forces qui s’op­posent à l’u­ni­fi­ca­tion économique des pays décolonisés : per­sis­tance des influ­ences extérieures, rival­ités entre lead­ers et entre frac­tions eth­niques, etc. C’est pourquoi j’avais estimé fondé, envis­ageant le proche avenir de l’Al­gérie, de ne par­ler que de l’Algérie…

2ème objec­tion : peut-on affirmer, comme tu le fais, que la viti­cul­ture algéri­enne ne trou­vera de débouchés qu’en France ?

réponse : regar­dons le prob­lème un peu plus atten­tive­ment. Les seuls pays con­som­ma­teurs impor­tants de vin sont, à part la France, des pays comme l’I­tal­ie, l’Es­pagne, le Por­tu­gal, la Grèce, qui tous pro­duisent non seule­ment le vin qu’ils boivent mais en expor­tent. Ils ne peu­vent guère, au moins au cours des cinq prochaines années, tant que leur niveau de vie restera très au-dessous de celui de la France, absorber une part notable du vin algérien. Reste les pays comme l’Alle­magne ou la Grande-Bre­tagne, par exem­ple, qui eux ont un niveau de vie élevé et des devis­es et ne pro­duisent pas, ou presque pas, de vin. Mal­heureuse­ment, leurs habi­tudes sont telles qu’ils ne con­som­ment pas beau­coup de vin et presque unique­ment du vin de qual­ité (Bor­deaux, Cham­pagne, etc.). Or, l’Al­gérie pro­duit surtout du gros vin, du vin à degré, du vin à coupage, fait sur mesure pour les caves de Nico­las ou de Viniprix, mais très peu appré­cié tel quel sur les tables des gourmets anglais ou alle­mands. Certes une évo­lu­tion des goûts et des habi­tudes de con­som­ma­tion est pos­si­ble, et d’ailleurs prob­a­ble, en Europe à longue échéance, de même qu’une cer­taine recon­ver­sion du vig­no­ble algérien vers des vins de qual­ité n’est pas impos­si­ble à con­cevoir. Mais tout cela pren­dra du temps : cinq, dix, quinze ans. Or ce futur loin­tain est en dehors des per­spec­tives de cet exposé et c’est pourquoi je n’en ai pas par­lé. Ici encore je main­tiens — sans pour autant avoir con­science de me ranger du côté des colo­nial­istes — que si, au lende­main de l’indépen­dance, les vins algériens per­daient leur débouché tra­di­tion­nel, ils auraient les plus grandes dif­fi­cultés à en trou­ver d’autres dans l’im­mé­di­at. Il suf­fit de se rap­pel­er les prob­lèmes qui se posent dans les régions vini­coles du midi français au cours des années de trop bonnes récoltes, pour entrevoir ce qui pour­rait se pos­er dans les vig­no­bles algériens en cas de grave mévente,

Pas­sons donc à la suite de l’exposé.

II — Perspectives : transformation agraire et industrialisation.

La mau­vaise sit­u­a­tion économique de l’Al­gérie ne date pas d’hi­er : le chô­mage — ou le “sous-emploi” dans les cam­pagnes — et la faib­lesse du niveau de vie ont fourni un ter­rain priv­ilégié pour le développe­ment de l’in­sur­rec­tion anti-française. Ils ont puis­sam­ment aidé à lui don­ner un car­ac­tère révo­lu­tion­naire ou qua­si-révo­lu­tion­naire. Ils ont, dans une cer­taine mesure, inter­dit à la puis­sance colo­niale de trou­ver une réponse adéquate au prob­lème posé ouverte­ment par l’in­sur­rec­tion. Ils vont dans une cer­taine mesure égale­ment, con­di­tion­ner l’avenir. Car on ne peut pas con­cevoir, après la mise en ques­tion rad­i­cale qui se pour­suit depuis 1954, après les sac­ri­fices aux­quels les mass­es algéri­ennes ont été soumis­es, après la mobil­i­sa­tion en pro­fondeur et la lutte armée de ces dernières années, que les choses s’arrangent à l’ami­able entre la puis­sance ex-colonisatrice et les représen­tants de l’in­sur­rec­tion. Une solu­tion à la tunisi­enne, à la maro­caine, etc., est exclue. Même si les dirigeants du FLN étaient “mod­érés” et se voulaient réal­istes, ils ne pour­raient se per­me­t­tre d’ac­cepter une solu­tion qui con­duise à chang­er les équipes poli­tiques et à laiss­er en place, dans leur ensem­ble, les struc­tures économiques antérieures. Les “par­ti­sans” des maquis, les pop­u­la­tions par­quées dans les camps de regroupe­ments, les “sus­pects” des camps, les jeunes chômeurs des villes, etc., ne le tolér­eraient pas. Il leur faut autre chose, et en pre­mier lieu, l’ex­pro­pri­a­tion des grands et moyens pro­prié­taires fonciers européens et une cer­taine recon­ver­sion de l’a­gri­cul­ture du type européen.

Trans­for­ma­tion agraire.

Une trans­for­ma­tion agraire est donc dans l’or­dre des choses, mais elle sera surtout sen­si­ble dans le secteur “mod­erniste”. Dans le secteur tra­di­tion­nel en effet, les con­di­tions naturelles, bien avant l’in­tru­sion des Européens, avaient dic­té un mode d’ap­pro­pri­a­tion des ter­res col­lec­tiviste, ou mieux com­mu­nau­taire (les ter­res étant pro­priété indi­vise entre les mem­bres du clan, du vil­lage, ou de la tribu) et un mode de faire-val­oir mixte (cul­ture et éle­vage, semi-nomadisme) qui tiraient le max­i­mum des faibles ressources naturelles. Le pro­grès tech­nique de ces cent dernières années ne paraît pas offrir des pos­si­bil­ités de réno­va­tion rad­i­cale des anci­ennes méth­odes. Des pro­grès parais­sent toute­fois pos­si­bles à une échelle lim­itée : les moyens de com­mu­ni­ca­tion pour­ront être améliorés au prix d’ef­forts demandés aux vil­la­geois eux-mêmes (ce que l’on appelle “l’in­vestisse­ment humain”) sans apports extérieurs impor­tants. L’isole­ment des com­mu­nautés rurales de l’in­térieur se trou­vera ain­si amoin­dri, les échanges améliorés, une cer­taine spé­cial­i­sa­tion des cul­tures ren­dues pos­si­ble, entraî­nant une légère amélio­ra­tion des ren­de­ments. En cer­tains points, des moyens d’équipement légers pour­ront être mis en œuvre sans grands frais : groupes moto-pom­pes à essence, groupe élec­trogène à essence, etc. surtout si l’essence est cédée à ces com­mu­nautés à très bas prix. De petits amé­nage­ments hydrauliques et des méth­odes nou­velles, telles que le “dry-farm­ing”, pour­ront dans cer­tains endroits égale­ment être réal­isés ou intro­duites, amélio­rant les ren­de­ments, etc. Mais ceci deman­dera du temps, sera très par­cel­laire et ne néces­sit­era pas l’in­ter­ven­tion d’une main-d’œu­vre nombreuse.

Dans le secteur “mod­erniste”, la trans­for­ma­tion agraire est appelée à pren­dre deux aspects : un aspect social et un aspect tech­nique. Dans l’op­tique où nous nous plaçons ici, l’indépen­dance entraîn­era l’ex­pro­pri­a­tion des grands domaines européens, sans doute des domaines moyens. Que devien­dront-ils ? On ne peut le préjuger, mais on entrevoit les divers­es forces qui entreront en jeu pour en décider. D’une part, il y aura vraisem­blable­ment une pres­sion en faveur d’un lotisse­ment et d’un partage des ter­res entre les familles paysannes déjà instal­lées sur ou à prox­im­ité des dits domaines, les familles actuelle­ment regroupées dans les camps et que leurs com­mu­nautés d’o­rig­ine auront des dif­fi­cultés à faire vivre, etc. Cette pres­sion de la base trou­vera sans doute des par­ti­sans à l’éch­e­lon gou­verne­men­tal par­mi les élé­ments “mod­érés”. D’autre part, il y aura des par­ti­sans de l’in­di­vi­sion des domaines avec ges­tion com­mu­nau­taire, se rat­tachant dans une cer­taine mesure à la tra­di­tion com­mu­nau­taire maghrébine, et dans une autre à des exem­ples étrangers : sovkhozes, kolkhozes, com­munes chi­nois­es, kib­boutz israéliens, etc. Cette deux­ième solu­tion, dans la mesure où elle cor­re­spond sans doute à la con­cep­tion des élé­ments les plus “social­istes” du Front, où elle offre les pos­si­bil­ités de ges­tion des domaines les plus rationnelles et où elle per­met le meilleur “encadrement” des paysans sous l’égide de l’État, pré­vau­dra sans doute, au moins pour les grands domaines plan­tés de vignes ou de céréales et employ­ant de nom­breuses machines agricoles.

Sur le plan tech­nique, la trans­for­ma­tion agraire pren­dra sans doute la forme d’une recon­ver­sion des cul­tures dic­tée par le dou­ble souci de sat­is­faire en pri­or­ité les besoins des pop­u­la­tions locales (et par con­séquent de ren­dre le pays moins dépen­dant de l’é­tranger) tout en con­ser­vant une cer­taine con­ti­nu­ité avec les exploita­tions héritées des Européens. À cet égard, le prob­lème du vig­no­ble et de son sort sera le plus impor­tant. La vigne est en effet une des cul­tures sou­vent les mieux adap­tées aux sols et aux con­di­tions cli­ma­tiques de la plu­part des régions où elle s’est dévelop­pée, et on lui trou­vera dif­fi­cile­ment des cul­tures de rem­place­ment. Mais par ailleurs la cul­ture de la vigne demande une tech­nique élaborée, dans laque­lle beau­coup de paysans algériens n’ont pas d’ex­péri­ence. Enfin, il y a le prob­lème des débouchés évo­qué plus haut, sur lequel nous ne revien­drons pas.

Quoiqu’il en soit la recon­ver­sion de l’a­gri­cul­ture algéri­enne ne pour­ra être que pro­gres­sive, la réno­va­tion des méth­odes ne pour­ra être que lente. Ceci sig­ni­fie que, dans le meilleur des cas, la pro­duc­tion agri­cole n’aug­mentera que faible­ment dans les années qui suiv­ront l’indépen­dance. Quant à la main-d’œu­vre excé­den­taire d’o­rig­ine agri­cole qui atteint ou dépasse un mil­lion d’Al­gériens, on ne voit pas qu’elle puisse être absorbée par la trans­for­ma­tion agraire dont il vient d’être question.

Indus­tri­al­i­sa­tion

L’élé­va­tion sub­stantielle du niveau de vie des mass­es algéri­ennes, la résorp­tion du chô­mage, la mise au tra­vail des nou­velles généra­tions de jeunes en âge de tra­vailler tou­jours plus nom­breuses exi­gent autre chose. Les gou­verne­ments français, depuis 1956, avaient vu comme seule issue l’in­dus­tri­al­i­sa­tion, et le Plan de Con­stan­tine pré­tendait amorcer la trans­for­ma­tion de l’Al­gérie en un pays moderne.

Il est prob­a­ble que, dans ce domaine, les équipes dirigeantes algéri­ennes qui suc­céderont au pou­voir français adopteront une optique ana­logue. Mais ici encore il est bon de voir les impli­ca­tions et les lim­ites de l’industrialisation.

Au stade actuel de l’in­dus­tri­al­i­sa­tion dans le monde, toute indus­tri­al­i­sa­tion d’un pays nou­veau implique un retard à rat­trap­er, un véri­ta­ble bond, et non une crois­sance organique comme ce fut le cas dans les pays ayant com­mencé leur indus­tri­al­i­sa­tion au 19ème siè­cle. Dans ce proces­sus, le pays en cause ne saurait tir­er les moyens de l’in­dus­tri­al­i­sa­tion — en tech­ni­ciens et en machines — de son pro­pre sein. Il lui faut faire appel à l’ex­térieur. C’est ain­si que s’est dévelop­pée la notion “d’aide aux pays sous-dévelop­pés”, aide qui prend la forme de prêts de tech­ni­ciens et d’in­struc­teurs, de four­ni­tures d’équipement, de dons d’ar­gent ou de prêts de cap­i­taux à faible intérêt. Dans les pays cap­i­tal­istes le mon­tant de cette aide, ou de l’in­ter­ven­tion à met­tre en œuvre, s’ex­prime en terme de cap­i­taux. Par exem­ple, le plan de Con­stan­tine prévoit, pour l’in­dus­tri­al­i­sa­tion de l’Al­gérie, un mon­tant d’in­vestisse­ment de l’or­dre de 400 mil­liards de francs par an pen­dant cinq ans. Pour voir ce que cela représente à l’échelle des ressources de l’Al­gérie, on peut par exem­ple chiffr­er ce que rap­porterait à l’Al­gérie indépen­dante les pétroles sahariens dans l’hy­pothèse où celle-ci recevrait 50% des recettes au départ des puits. La pro­duc­tion escomp­tée en régime de croisière étant d’en­v­i­ron 20 mil­lions de tonnes, et le prix, au niveau de la pro­duc­tion, d’en­v­i­ron 6.000 anciens francs la tonne, les ressources ain­si dégagées seraient de l’or­dre de 60 mil­liards par an. On voit que l’on est loin de compte. C’est dire que l’indépen­dance poli­tique ne s’ac­com­pa­g­n­era pas d’une égale indépen­dance économique. Tel est le prix inéluctable de l’in­dus­tri­al­i­sa­tion dans les con­di­tions où elle est appelée à intervenir.

Voyons main­tenant l’in­flu­ence sur l’emploi. La car­ac­téris­tique des usines mod­ernes, par rap­port à celles qui furent implan­tées au début de l’in­dus­tri­al­i­sa­tion en Europe, c’est la faible quan­tité de main-d’œu­vre qu’elles exi­gent. Ain­si, le plan de Con­stan­tine, avec le com­plexe sidérurgique de Bône notam­ment, ne prévoit, au bout de cinq ans, que la créa­tion de 115 000 emplois nou­veaux dans l’in­dus­trie. (Voir notam­ment la dou­ble page du “Monde” du 4 avril 1961 ou l’ar­ti­cle d’An­dré Gorz dans “Les Temps Mod­ernes” de mars 1961). Autrement dit, l’in­dus­tri­al­i­sa­tion sera elle aus­si, inca­pable d’ab­sorber l’ex­cé­dent de main-d’œu­vre disponible. Qu’en sera-t-il, enfin, du niveau de vie ?

Compte tenu de la pro­gres­sion démo­graphique, des pro­grès lents de l’a­gri­cul­ture et des lim­ites de l’in­dus­tri­al­i­sa­tion, le revenu nation­al — pour employ­er la ter­mi­nolo­gie courante — ou le pro­duit social — pour employ­er une ter­mi­nolo­gie moins clas­sique — ne pro­gressera que faible­ment au cours des prochaines années. C’est le fruit à peu près inéluctable des con­di­tions naturelles et de la mau­vaise ori­en­ta­tion qu’a fait pren­dre à l’Al­gérie la puis­sance colonisatrice dont elle dépendait. L’élim­i­na­tion des priv­ilèges européens qui prélèvent une part exor­bi­tante de ce pro­duit, une égal­i­sa­tion générale des revenus dans une Algérie social­iste (non bureau­cra­tique bien sûr) per­me­t­traient de relever le niveau de vie des mass­es les plus défa­vorisées. Mais là encore il ne faut pas atten­dre des mir­a­cles, les pro­grès ne pour­ront être que faibles.

Cela revient à dire que, dans une très large mesure, le prob­lème posé par l’Al­gérie — comme d’ailleurs par nom­bre de pays où la mis­ère et le sous-emploi sont la règle, tels l’Inde, l’Afrique du sud, cer­tains pays lati­no-améri­cains, etc. — ne peut pas être résolu dans le cadre de l’Al­gérie elle-même, pas plus que dans celui du seul Maghreb ou du seul monde arabe. C’est un prob­lème inter­na­tion­al qui exige une trans­for­ma­tion rad­i­cale des rap­ports entre les puis­sances bien pourvues et les “nations pro­lé­taires”, qui implique l’a­ban­don du principe des échanges com­pen­sés de nation à nation, pro­pre au régime cap­i­tal­iste, pour pass­er à une économie mon­di­ale fondée sur la coopéra­tion et non sur la con­cur­rence, sur la com­pen­sa­tion des iné­gal­ités naturelles et non sur leur aggra­va­tion. Mais naturelle­ment ce pas­sage ne se fera pas par le jeu de la seule bonne volon­té des nations pourvues. Il ne se fera que parce que ces nations y seront con­traintes. Dans cette per­spec­tive la lutte du peu­ple algérien et ses pro­longe­ments après la “libération“prennent toute leur sig­ni­fi­ca­tion. L’indépen­dance ne sera qu’une étape, por­teuse pour le peu­ple algérien, dans l’im­mé­di­at sans doute, d’un sur­croît de mis­ère, puis de nom­breuses décep­tions. Mais un mou­ve­ment irréversible est déclenché. L’im­mo­bil­isme mor­tel ancien est fini. Un cer­tain espoir est désor­mais au bout du chemin.

[/Duparc/]

[(Sous le titre “Soci­olo­gie de l’Al­gérie”, la col­lec­tion “Que sais-je ?“pub­lie un petit livre de Pierre Bour­dieu qui insiste sur les aspects soci­ologiques du prob­lème et qui mon­tre bien com­ment la coloni­sa­tion et la guerre ont boulever­sé rad­i­cale­ment la société algérienne.)]