La Presse Anarchiste

Le rôle et l’importance des différentes classes dans la lutte pour la liberté

Depuis longtemps dans « NR » nous avons posé la ques­tion de la lutte des class­es comme prob­lème à étudi­er. Nous avons con­sacré à ce sujet, il y a env­i­ron 2 ans une journée de tra­vail. C’est avec plaisir que nous avons lu la brochure de Jivko Kolev « le rôle et l’im­por­tance des dif­férentes class­es dans la lutte pour la lib­erté » de juin 1961, édi­tion Mikhaïl Guerd­jikov, en bul­gare. Nous en avons fait une tra­duc­tion et une adap­ta­tion pour nos lecteurs. L’au­teur de cette étude, J. Kolev, qui pos­sède une des plus rich­es con­nais­sances de l’a­n­ar­chisme, mis au courant, nous a répon­du (9/08/1961) :

« J’e­spère que dans la tra­duc­tion abrégée de ma brochure, tu soulign­eras l’essen­tiel de mon tra­vail qui, selon moi, est une réponse à la ques­tion suiv­ante : pourquoi pré­cisé­ment le pro­lé­tari­at est-il et sera-t-il la pre­mière classe exploitée et opprimée qui, en se libérant elle-même libér­era en même temps toutes les autres class­es, détru­ira toutes les class­es, y com­pris sa pro­pre classe ? et pourquoi il ne répétera pas l’his­toire bien con­nue qui con­siste à pren­dre la place priv­ilégiée des class­es précé­dentes pour con­firmer sa pro­pre posi­tion priv­ilégiée et pour per­pétuer l’ex­ploita­tion et l’op­pres­sion des autres class­es. Où est la garantie que le pro­lé­tari­at sera vrai­ment cette classe ? qui utilis­era sa vic­toire non pour son pro­pre pou­voir, mais pour toute l’humanité. »

Après avoir exposé les répons­es de J. Kolev en un arti­cle dont nous pub­lions la pre­mière par­tie ci-après, nous espérons que les lecteurs que ce même prob­lème préoc­cupe nous enver­rons les leurs.

[/Théo./]

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La con­cep­tion marx­iste-lénin­iste sur le rôle et l’im­por­tance des dif­férentes class­es dans la lutte sociale et révo­lu­tion­naire présente l’a­van­tage d’être sim­ple, sché­ma­tique et claire, du moins au pre­mier abord. Le pro­lé­tari­at, et plus spé­ciale­ment le pro­lé­tari­at indus­triel, est appelé par l’his­toire, à être le fos­soyeur de la société cap­i­tal­iste. Les rap­ports de ce pro­lé­tari­at avec les autres class­es de tra­vailleurs sont tels que celui-ci doit être l’a­vant-garde, le guide avant la vic­toire, et le garant, le sup­port du pou­voir après celle-ci. Et, comme le par­ti com­mu­niste s’i­den­ti­fie avec le pro­lé­tari­at, il appelle son État et sa pro­pre dic­tature « l’É­tat pro­lé­tarien, la dic­tature pro­lé­tari­enne » … (même quand cette dic­tature est dirigée et employée con­tre le pro­lé­tari­at – nous l’avons vu à Budapest, entre autres – con­tre le peu­ple tout entier. En par­tant de cette même con­cep­tion, les marx­istes con­sid­èrent les autres class­es – et la paysan­ner­ie surtout – dans le meilleur des cas, seule­ment comme une « réserve », un « allié » dans la mis­sion « his­torique » du prolétariat.

Mais l’ap­pli­ca­tion de cette con­cep­tion théorique se révèle en réal­ité beau­coup plus com­pliquée, nuancée, pleine de con­tra­dic­tions, d’au­t­o­cri­tiques, et de tac­tiques floues et incom­préhen­si­bles. Il existe, non seule­ment dans la pra­tique des dif­férents par­tis com­mu­nistes, mais aus­si dans la réal­i­sa­tion des rap­ports de class­es en URSS, une pleine con­fu­sion lorsqu’on essaie de suiv­re et de com­pren­dre les rap­ports du par­ti com­mu­niste (syn­onyme de pro­lé­tari­at) avec les paysans pro­lé­taires (ouvri­ers agri­cole), les paysans semi-pro­lé­taires (petits pro­prié­taires et salariés saison­niers), les paysans pro­prié­taires, les paysans koulaks (gros pro­prié­taires qui emploient des salariés) ; on con­state la même chose dans les rap­ports avec les dif­férentes couch­es de la bour­geoisie qui est appelée une fois bour­geoisie « pro­gres­siste et patri­o­tique », une autre fois tout sim­ple­ment bour­geoisie au sens péjo­ratif, une autre fois enfin bour­geoisie « réac­tion­naire ». Nous avons vu dans l’ex­péri­ence des démoc­ra­ties pop­u­laires, les rap­ports très dif­férents et vari­ables, selon les cir­con­stances et les besoins, du par­ti com­mu­niste au pou­voir avec les indus­triels « pro­gres­sistes » (comité de ges­tion des entre­pris­es indus­trielles élu par les ouvri­ers dis­sous, et rem­placé par l’an­cien pro­prié­taire de l’en­tre­prise nom­mé directeur et déclaré indus­triel pro­gres­siste) avec le clergé « patri­o­tique », etc.

Il existe donc un manque de con­ti­nu­ité, une tac­tique absol­u­ment sans aucun principe et adap­tée à chaque cir­con­stance, même quand cette adap­ta­tion est diamé­trale­ment opposée à ladite con­cep­tion théorique.

Mais est-ce seule­ment une ques­tion tactique ?

Pour essay­er de com­pren­dre quelque chose dans cette con­fu­sion, allons chercher aux sources du marx­isme. Dans l’in­tro­duc­tion du Man­i­feste Com­mu­niste, F. Engels écrit :

« La classe exploitée et opprimée – le pro­lé­tari­at – ne peut pas se libér­er de la classe exploitante et opp­ri­mante – la bour­geoisie – sans libér­er en même temps toute la société de toute exploita­tion, de toute oppres­sion, de toute sépa­ra­tion des class­es de toute lutte des class­es » (Gospolis­dat, en russe, 1950, p. 18 ; la cita­tion est prise dans l’in­tro­duc­tion de Engels, du 30/01/1888, mais elle est iden­tique dans celle de 1883, p. 13 dans la même édition).

Par­mi les théoriciens actuels du marx­isme, l’a­cadémi­cien bul­gare Thodor Pavlov, s’est tout par­ti­c­ulière­ment effor­cé d’é­clair­er ce point. Mais, comme tout bon marx­iste, il espère que la quan­tité énorme de ses écrits se trans­formera automa­tique­ment en qual­ité néces­saire pour la cause. Ain­si, il faut une patience égale­ment énorme pour trou­ver quelque chose de logique dans les 592 pages grand for­mat de la 2ème édi­tion de sa « théorie du reflet » (éd. Nar­is­dat, Sofia, 1945, en bul­gare). Mais comme les travaux théoriques à l’Est sont peu nom­breux, arrê­tons-nous sur celui de Pavlov.

L’au­teur de la « théorie » donne une cer­taine impor­tance à la célèbre dis­cus­sion Lénine-Plekhanov sur ce sujet. Il cite la phrase de Lénine :

« La con­science poli­tique de classe chez les ouvri­ers peut seule­ment être intro­duite de l’ex­térieur, c’est-à-dire en dehors des luttes économiques, en dehors des rap­ports ouvri­ers-patrons » (Dic­tio­n­naire philosophique, Rosen­thal et Judine, en russe, Gospolis­dat, 1951, p. 581).

T. Pavlov donne ensuite la posi­tion de Plekhanov, selon lequel la con­cep­tion de Lénine sur ce sujet est tout sim­ple­ment « non-marx­iste », « intel­lec­tu­al­iste », « sub­jec­tive ». T. Pavlov lui-même pense que la posi­tion de Lénine a été « la seule posi­tion créa­trice et marx­iste, parce que… la seule con­fir­mée plus tard dans la pra­tique révo­lu­tion­naire » (La « Théorie », p. 579).

Toute la théorie a donc un seul critère, le prag­ma­tisme. Mais l’his­toire humaine con­naît des réal­i­sa­tions pra­tiques même de longue durée absol­u­ment absur­des. Où est alors le critère ?

D’autre part, T. Pavlov se sent tout à fait impuis­sant à don­ner n’im­porte quelle expli­ca­tion « sci­en­tifique », « marx­iste », etc. au fait que Lénine, dans sa brochure « Que Faire ? », proclame que le pro­lé­tari­at est inca­pable d’aller plus loin qu’une con­science « trade-union­iste » ; que seule­ment des intel­lectuels venant de la bour­geoisie, comme Marx, Engels, et d’autres, sont capa­bles d’ar­riv­er à cette con­science social­iste en dehors de tout mou­ve­ment ouvri­er ; qu’en­suite ces intel­lectuels éclairés doivent intro­duire cette con­science dans la classe ouvrière, jouant un rôle mes­sian­ique vis-à-vis du pro­lé­tari­at et à tra­vers lui vis-à-vis de l’humanité.

Tout en sou­tenant la thèse de Lénine – que la con­science pro­lé­tari­enne et social­iste, con­science de classe est intro­duite de l’ex­térieur dans le mou­ve­ment ouvri­er, plus pré­cisé­ment à par­tir de la bour­geoisie – T. Pavlov sou­tient en même temps que :

« Le pro­lé­tari­at lui-même en entre­prenant son organ­i­sa­tion forge son pro­pre pro­gramme poli­tique, sa stratégie, sa tac­tique, son statut d’or­gan­i­sa­tion, sa morale de classe, son idéolo­gie de classe, et enfin sa théorie sci­en­tifique révo­lu­tion­naire de classe.

Aujour­d’hui, après avoir intro­duit le social­isme en URSS, le pro­lé­tari­at est capa­ble de sor­tir de son pro­pre milieu ses pro­pres chefs idéologiques et théoriques » (La « Théorie », p. 578).

Il est donc évi­dent, d’après T. Pavlov pri­mo : que le pro­lé­tari­at ne peut avoir qu’un seul et unique pro­gramme, qu’une stratégie, qu’une tac­tique, qu’une organ­i­sa­tion, qu’une éthique… celle du marx­isme-lénin­isme ; secun­do : que les chefs suprêmes des bolcheviks qui com­man­dent, qui créent, qui exploitent (y com­pris et avant tout le pro­lé­tari­at de leur pro­pre pays) atten­dent patiem­ment que ce même pro­lé­tari­at les choi­sisse dans son pro­pre milieu (au lieu de se choisir eux-mêmes et de s’im­pos­er comme ils le font en réalité).

T. Pavlov essaie de soutenir la thèse de cette « auto­genèse » des chefs suprêmes du pro­lé­tari­at, de ces « grands guides idéologiques et théoriques », en écrivant :

« Les choses en URSS en sont arrivées au point que des mineurs de fond, des kolkhoziens, des petits employés, incon­nus hier, devi­en­nent des héros, des tra­vailleurs de choc dans toutes les branch­es de la vie sociale et leurs noms ser­vent d’é­ten­dards à tous les tra­vailleurs de l’URSS et dans le monde entier.

Les choses en sont arrivées au point qu’un Diet­z­gen, un Bebel, ouvri­ers pro­fes­sion­nels à l’époque de Marx et Engels, se sont élevés de telle sorte qu’ils ont pris une part active et créa­trice dans la con­struc­tion de la philoso­phie et de la soci­olo­gie sci­en­tifique du pro­lé­tari­at. Et qu’un Georges Dim­itrov, ouvri­er imprimeur, est arrivé à occu­per le poste suprême dans le mou­ve­ment mon­di­al révo­lu­tion­naire et pro­lé­tarien » (id. p. 573).

Les choses en sont arrivées à ne pas être telles que Pavlov les présente. Les noms et les dra­peaux des « Oudarniks » (tra­vailleurs de choc) ser­vent avant tout à mieux exploiter le pro­lé­tari­at. On con­naît bien la pré­ten­tion et le car­ac­tère d’un Marx et d’un Engels qui n’ac­cep­taient aucun autre « créa­teur » qu’eux-mêmes. Bebel a réelle­ment joué un rôle, mais seule­ment comme pro­pa­gan­diste et organ­isa­teur, même quand il était député. Enfin, l’ac­ces­sion de Dim­itrov est due avant tout à sa capac­ité de mou­ve­ment-ram­per devant Staline, et écras­er ce qui est inno­cent, en l’oc­cur­rence Van der Lubbe ; à sa capac­ité de se taire et de devin­er la « pen­sée géniale » du maître.

Mais pour en finir avec les inter­pré­ta­tions fausse­ment sci­en­tifiques de l’a­cadémi­cien don­nons la con­clu­sion de toutes « ses explications » :

« Après tout ce que nous venons de voir, nous com­prenons claire­ment la pen­sée pro­fondé­ment géniale de Marx d’après laque­lle le pro­lé­tari­at est la seule classe dans l’his­toire humaine qui, tout en étant une classe elle-même, tend à sup­primer toutes les class­es, et pré­pare donc sa pro­pre liq­ui­da­tion en tant que classe. Toutes les class­es jusqu’à main­tenant, quand elles ont lut­té con­tre les class­es réac­tion­naires du pou­voir, ont lut­té en même temps objec­tive­ment et sub­jec­tive­ment, pour l’hégé­monie de leur pro­pre classe et pour la plus longue durée de cette hégémonie.

Seul le pro­lé­tari­at quand il lutte pour sa pro­pre libéra­tion de l’ex­ploita­tion des cap­i­tal­istes, lutte et tend, objec­tive­ment et sub­jec­tive­ment, vers l’abo­li­tion de toute exploita­tion de l’homme par l’homme. Seul le pro­lé­tari­at en lut­tant pour sa pro­pre lib­erté, lutte en même temps pour tous les êtres humains ; tend vers le seul pou­voir pos­si­ble, celui de l’homme sur la nature, en par­tant des néces­sités sociales. Autrement dit, le pro­lé­tari­at tend vers une société et une sci­ence qui pour la pre­mière fois dans l’his­toire seront tout sim­ple­ment humaines, entière­ment humaines et véri­ta­ble­ment humaines » (id. p. 579–580).

Mal­gré tout l’as­sur­ance de ces affir­ma­tions, T. Pavlov n’ex­plique pas com­ment et pourquoi le pro­lé­tari­at en tant que classe est non seule­ment la classe la plus révo­lu­tion­naire, mais en même temps la plus human­i­taire ; pourquoi le pro­lé­tari­at ne veut pas seule­ment sa pro­pre libéra­tion mais la libéra­tion de l’hu­man­ité toute entière ; de même com­ment le pou­voir pro­lé­tarien qui s’ap­puiera sur la classe pro­lé­tari­enne, plus pré­cisé­ment sur la dom­i­na­tion de cette classe, (ou plutôt du par­ti com­mu­niste qui proclame son iden­ti­fi­ca­tion exclu­sive avec cette classe) sur les autres class­es non seule­ment évit­era l’emploi du pou­voir et de l’hégé­monie, mais tra­vaillera au con­traire à l’abo­li­tion de sa pro­pre classe en tant que classe.

Ces ques­tions ne gênent pas T. Pavlov.

Il affirme arbi­traire­ment et d’une manière abstraite une con­cep­tion ; il prend ensuite cette con­cep­tion comme vérité sci­en­tifique ; et enfin par­tant de cette pseu­do-vérité, il affirme avec encore plus de rigueur et de pré­ten­tion, une quan­tité de posi­tions, de con­séquences, de conclusions.

En réal­ité, ni T. Pavlov, ni aucun des marx­istes-lénin­istes, à notre con­nais­sance, n’a réus­si à élu­cider d’une manière suff­isante et sci­en­tifique, le rôle du pro­lé­tari­at et des autres class­es des tra­vailleurs comme « fac­teur pro­gres­sif et décisif » dans la phase actuelle de la lutte pour le pro­grès et la lib­erté. Les efforts de T. Pavlov dans ce sens, ne font que con­firmer l’im­puis­sance et la con­tra­dic­tion de la pen­sée marx­iste, con­tra­dic­tions que toute leur dialec­tique n’ar­rive pas à résoudre.

Com­ment va-t-on arriv­er par le chemin le plus per­son­nel, celui des chefs infail­li­bles et sub­jec­tifs du par­ti bolchevik, d’une manière non seule­ment sub­jec­tive mais aus­si « objec­tive », à une société et une sci­ence telles qu’elles seront pour la pre­mière fois dans l’his­toire humaine « véri­ta­ble­ment humaines, entière­ment humaines, et seule­ment humaines » ? Et pré­cisé­ment à par­tir de la théorie marx­iste, dans laque­lle l’être humain est réduit à une équa­tion de forces économiques.

Com­ment va-t-on arriv­er par l’in­ter­mé­di­aire de la société dite sovié­tique, basée sur le cap­i­tal­isme éta­tique, sur le pou­voir per­son­nel et la dic­tature du par­ti com­mu­niste trans­for­mé en classe dirigeante, à une société où toute exploita­tion de l’homme par l’homme sera bannie ?

De quelle façon le pro­lé­tari­at en tant que classe, unique classe dans l’his­toire humaine, lutte-t-il « con­tre l’abo­li­tion de toute exploita­tion de l’homme par l’homme… mais non pour l’hégé­monie de sa pro­pre classe et pour la plus longue durée de cette hégé­monie » (Pavlov), par le moyen de la dic­tature du pro­lé­tari­at qui n’a pas d’autre sig­ni­fi­ca­tion objec­tive­ment et sub­jec­tive­ment que l’hégé­monie de sa pro­pre classe, et la per­pé­tu­a­tion de cette hégémonie.

Cette con­tra­dic­tion est déjà évi­dente chez Marx, mais chez Lénine et son dis­ci­ple T. Pavlov qui met­tent l’ac­cent sur la dic­tature, elle est impos­si­ble à résoudre. Le prob­lème touche au fond les rap­ports entre le Pou­voir, l’É­tat, la Révo­lu­tion et les Class­es. Ain­si théorique­ment, le pro­lé­tari­at tend « à un seul pou­voir pos­si­ble, celui de l’homme sur la nature » et, pra­tique­ment, quo­ti­di­en­nement, le par­ti com­mu­niste (son représen­tant !) au pou­voir pra­tique le pou­voir de l’homme sur l’homme, le pou­voir le plus autori­taire que l’his­toire humaine connaisse.

Il n’y a donc que deux solu­tions, ou con­stru­ire une société sans classe et sans pou­voir qui résoudra ces con­tra­dic­tions, ou con­stru­ire une nou­velle société de class­es, de pou­voir, d’ex­ploita­tion. Mais il ne sert alors à rien de dis­simuler la réal­ité der­rière des phrases.

La pre­mière solu­tion, l’a­n­ar­chisme-com­mu­nisme la pro­pose ; la deux­ième, les marx­istes au pou­voir l’appliquent.

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Étu­dions le prob­lème du point de vue des anar­chistes-com­mu­nistes.

Mais avant tout il nous sem­ble néces­saire d’é­clair­er une ques­tion préal­able, celle de l’a­n­ar­cho-syn­di­cal­isme. Cer­taines posi­tions des anar­cho-syn­di­cal­istes ont con­tribué à intro­duire une con­fu­sion sup­plé­men­taire dans le débat, pré­cisé­ment dans la con­cep­tion un peu trop sché­ma­tique selon laque­lle l’a­n­ar­chisme-syn­di­cal­isme est l’ex­pres­sion de la ten­dance pro­lé­tari­enne, ten­dance de classe dans le mou­ve­ment lib­er­taire en général ; en oppo­si­tion à un anar­chisme-com­mu­nisme décrit comme une ten­dance intel­lectuelle, incol­ore, human­iste-mes­sian­iste, se plaçant en dessus et en dehors des class­es, d’une idéal human­i­taire, donc, un idéal cher non seule­ment aux intel­lectuels anar­chistes-com­mu­nistes, mais aus­si et en même temps aux pro­lé­taires, aux ouvri­ers, aux cap­i­tal­istes, aux salariés, aux patrons, etc.

La vérité est heureuse­ment toute dif­férente à ces images d’Epinal.

Par­tant d’une con­stata­tion aus­si prag­ma­tique que celle de Pavlov citée plus haut, « le tri­om­phe des marx­istes dans la société dite sovié­tique », les anar­cho-syn­di­cal­istes adoptent con­sciem­ment ou incon­sciem­ment, un cer­tain nom­bre de posi­tions plus marx­istes que lib­er­taire : un idéal de classe, un économisme his­torique dans l’in­ter­pré­ta­tion des phénomènes soci­aux (dans ce sens qu’ils appré­cient l’homme avant tout comme pro­duc­teur) une sures­ti­ma­tion du rôle des syn­di­cats, et des méth­odes exclu­sive­ment économiques dans la lutte ain­si que le rôle des syn­di­cats dans la société de demain, qui rap­pelle d’une cer­taine façon un dirigisme syn­di­cal ; enfin, dans la posi­tion d’une péri­ode inter­mé­di­aire syn­di­cale qui précédera la phase supérieure de l’a­n­ar­chisme, celle de la forme anar­chiste-com­mu­niste de la société. Les anar­chistes-syn­di­cal­istes appor­tent de l’eau au moulin des marx­istes en accu­sant de leur côté eux aus­si, les anar­chistes-com­mu­nistes d’être une sorte de lib­er­taires intel­lectuels cher­chant un homme abstrait au-delà des class­es et des réal­ités économiques et sociales.

Chose bizarre, lorsque des intel­lectuels, des étu­di­ants, des insti­tu­teurs, des médecins, vien­nent dans le mou­ve­ment anar­chiste-syn­di­cal­iste ils se trans­for­ment aus­sitôt en lib­er­taires pro­lé­taires ; tan­dis que si les mêmes intel­lectuels cherchent l’a­n­ar­chisme-com­mu­niste… ils ne restent que des intel­lectuels. Et lorsque dans une dis­cus­sion toute épithète leur sem­ble insuff­isante, ils pensent nous clouer au sol par la fameuse accu­sa­tion : anar­chistes petits-bour­geois, en oubliant que cette inven­tion date de la con­tro­verse de Marx-Engels non seule­ment envers Max Stirn­er (dans la « Sainte Famille ») mais encore envers Proud­hon (dans la « Mis­ère de la Philoso­phie »), et depuis un siè­cle envers tous les libertaires.

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Il faut le dire, la faute en incombe avant tout aux anar­chistes-com­mu­nistes eux-mêmes car ils n’ont pas réus­si suff­isam­ment, com­plète­ment à étudi­er, à exprimer leur pro­pre posi­tion, les posi­tions de l’a­n­ar­chisme-com­mu­nisme sur le rôle et l’im­por­tance du pro­lé­tari­at et des autres class­es des tra­vailleurs comme fac­teur de pro­grès, vers un social­isme et un com­mu­nisme libertaire.

Et pour­tant les théoriciens de l’a­n­ar­chisme-com­mu­niste – Bak­ou­nine, Malat­es­ta, Cafiero, Kropotkine – dévelop­pent sou­vent ces problèmes.

Ici nous nous arrê­tons sur les posi­tions de Michel Bak­ou­nine, qui sans se déclar­er anar­chiste-com­mu­niste (son social­isme et son anar­chisme por­tent encore les noms de l’époque : col­lec­tiviste et anti-autori­taire) donne le pre­mier dans ses écrits et dans son action le vrai sens de l’a­n­ar­chisme moderne.

En guise d’in­tro­duc­tion, dis­ons tout de suite que si pour Bak­ou­nine le pro­lé­tari­at est la vraie classe révo­lu­tion­naire de son époque, il ne le sures­time jamais, n’en­vis­age pas sa dic­tature car pour lui, dans la société, la classe économique est étroite­ment liée au pouvoir.

Mais don­nons-lui plutôt la parole. En écrivant « l’Em­pire knouto-ger­manique et la révo­lu­tion sociale » (écrit pen­dant la guerre de 1870–71), Bak­ou­nine souligne : 

« Le seul moyen de sauver la France est la révo­lu­tion sociale… Il existe un seul moyen c’est de révo­lu­tion­ner les vil­lages ain­si que les villes. Mais qui peut faire çà ? La seule classe qui porte réelle­ment et ouverte­ment en elle la révo­lu­tion, c’est la classe des ouvri­ers des villes… celui qui con­naît les ouvri­ers français sait que s’il reste encore quelque part des qual­ités véri­ta­ble­ment humaines, bien que sou­vent bafouées et dernière­ment encore plus faussées par l’hypocrisie de la sen­ti­men­tal­ité bour­geoise, il faut les chercher presque exclu­sive­ment par­mi les ouvri­ers » (p. 42, 43, 72 de l’édition en russe) [[Ici, nous nous sommes per­mis d’ajouter des notes (voir notes 1, 2, 3, 4, 6, 7) pour que le lecteur puisse se don­ner une idée plus com­plète et pré­cise, avec le texte orig­i­nal en français, de ce qu’a voulu dévelop­per M. Bak­ou­nine. Pour cette cita­tion, on peut se reporter au vol­ume 8 des Œuvres com­plètes paru aux édi­tions Champ Libre, page 24.]].

Ces qual­ités humaines Bak­ou­nine les retrou­ve aus­si dans le pro­lé­tari­at alle­mand. En oppo­si­tion à la noblesse et l’aris­to­cratie alle­mande « qui est la plus heureuse quand elle peut se vautr­er dans les pieds des plus tyrans des empereurs », Bak­ou­nine garde espoir :

« Autres sont les choses dans le pro­lé­tari­at alle­mand. J’ai en vue surtout le pro­lé­tari­at des villes, car le pro­lé­tari­at des cam­pagnes est lit­térale­ment écrasé et humil­ié par son état lam­en­ta­ble ; en plus il est plus facile­ment et plus sys­té­ma­tique­ment empoi­son­né par les men­songes poli­tiques et religieux. Sa pen­sée sort rarement des lim­ites de son étroit hori­zon de tra­vail et d’ex­is­tence mis­érable. Seule la révo­lu­tion sociale, rad­i­cale et uni­verselle – plus pro­fonde qu’elle n’est envis­agée par les social-démoc­rates alle­mands – est capa­ble de sec­ouer ce pro­lé­tari­at rur­al, de réveiller en lui l’in­stinct de lib­erté, la pas­sion d’é­gal­ité, et le saint sen­ti­ment de révolte…

Le pro­lé­tari­at des villes, surtout le pro­lé­tari­at indus­triel, se trou­ve dans une posi­tion net­te­ment meilleure…

L’in­stinct des ouvri­ers alle­mands est assez révo­lu­tion­naire et le devien­dra de plus en plus. Mon­sieur Von Bis­mar­ck tâchera sûre­ment d’écras­er le pro­lé­tari­at et de déracin­er par le fer et le feu cette “ sacré ques­tion sociale ”, autour de laque­lle se con­cen­tre le reste de l’e­sprit de révolte non encore dis­paru dans les hommes et dans le peu­ple. Depuis qu’il existe une nation alle­mande, jusqu’en 1848, ce sont unique­ment les paysans alle­mands qui ont mon­tré, avec leur révolte du 16ème siè­cle qu’il existe encore dans cette nation des sen­ti­ments de dig­nité humaine, par leur instinct de lib­erté, par leur haine de toute oppres­sion, par leur capac­ité de se révolter con­tre tout ce qui porte un car­ac­tère d’ex­ploita­tion et de despo­tisme. Au con­traire, si nous voulons juger d’après la bour­geoisie alle­mande pour le peu­ple alle­mand tout entier, nous seront oblig­és d’en­vis­ager que ce peu­ple est choisi pour réalis­er l’idéal de l’esclavage volon­taire ” (p. 83, 84, 87, 118, tome 2 des Œuvres com­plètes de Bak­ou­nine, en russe, éd. Péters­bourg, 1921) [[Idem, pages 55 à 57.]].

Allant plus loin dans l’analyse des rôles des dif­férentes class­es, Bak­ou­nine écrit, cette fois-ci prenant comme exem­ple la sit­u­a­tion en Italie :

« En Ital­ie exis­tent actuelle­ment au moins cinq couch­es dif­férentes : le clergé, la grosse bour­geoisie, la bour­geoisie moyenne et petite, les ouvri­ers indus­triels et les ouvri­ers en général, et les paysans.

En ce qui con­cerne la petite-bour­geoisie je n’ai pas grand’­chose à dire. Elle se dif­féren­cie très peu du pro­lé­tari­at, elle est à peu près aus­si mal­heureuse que lui, mais elle est inca­pable de com­mencer la révo­lu­tion sociale ; une fois celle-ci déclarée, elle peut se jeter dans la lutte » (« mes­sages à mes amis ital­iens, 1871, tome 5, page 42, éd. russe de 1921 ; tome 6 de l’édition française de 1913) [[Le lecteur peut lire ce pas­sage (l’original est en ital­ien) dans le vol­ume 2 des Œuvres com­plètes, édi­tions Champ Libre, page 292.]].

Ici, une par­en­thèse. M. Bak­ou­nine car­ac­térise donc par l’in­er­tie pro­fonde cette « petite-bour­geoisie » des villes et des cam­pagnes, sans exclure com­plète­ment son apport dans la lutte ; mais il souligne qu’elle ne peut pas jouer un rôle révo­lu­tion­naire. L’ac­cu­sa­tion marx­iste : « l’a­n­ar­chisme est l’idéolo­gie de la petite-bour­geoisie » tombe mal après cette pen­sée claire et explicite de M. Bak­ou­nine. En réal­ité, déjà en 1868, dans le « Fédéral­isme, le Social­isme, et l’an­ti-théol­o­gisme », Bak­ou­nine souligne :

« La petite-bour­geoisie se ruine de plus en plus, et elle se rap­proche de plus en plus du pro­lé­tari­at, car sa posi­tion devient de plus en plus aus­si mis­érable que celle du pro­lé­tari­at. Ensuite, les gens les plus clair­voy­ants de cette petite-bour­geoisie com­men­cent à entrevoir que la seule solu­tion pour elle est dans son union avec le peu­ple, en même temps qu’ils com­men­cent à saisir l’essen­tiel de la ques­tion sociale. Cette évo­lu­tion d’e­sprit dans cette par­tie de la bour­geoisie, est un fait aus­si décisif qu’in­con­testé. Mais il ne faut jamais se faire d’il­lu­sions. L’ini­tia­tive du mou­ve­ment vers l’avenir appar­tient au peu­ple, jamais à la bour­geoisie, même dans cette par­tie de la bour­geoisie. À l’oc­ci­dent, cette ini­tia­tive appar­tient aux ouvri­ers indus­triels, aux ouvri­ers des villes en général. En Russie, en Pologne, dans les pays slaves en général, cette ini­tia­tive pour le moment revient aux paysans. La petite-bour­geoisie est dev­enue trop crain­tive, trop hési­tante, trop scep­tique, pour pren­dre sur elle une ini­tia­tive pareille. Une ini­tia­tive sur quoi que ce soit. Dans le meilleur des cas, elle se laisse entraîn­er, mais elle-même est inca­pable d’en­traîn­er per­son­ne, telle­ment lui manque de foi, de pas­sion, de courage et de pen­sée » (tome 3, p. 144, éd. russe ; tome 1, édi­tion française, 1895, souligné par nous) [[Le lecteur peut lire ce pas­sage dans le vol­ume 1 des Œuvres, édi­tions Stock, pages 90–91.]].

Fer­mons la par­en­thèse. M. Bak­ou­nine con­tin­ue dans son « mes­sage aux amis italiens » : 

« Actuelle­ment, et à par­tir de main­tenant la force, la vie, la pen­sée humaine et l’avenir sont dans le pro­lé­tari­at. Il faut lui apporter tout votre courage, tous vos efforts [[La let­tre est adressée à la jeunesse.]], et lui, il vous apportera à son tour sa force, sa vital­ité. Ain­si ensem­ble vous réus­sirez la révo­lu­tion qui sauvera l’I­tal­ie. Et quand Mazz­i­ni vous deman­dera vous êtes sûrs que vos forces sont suff­isantes, il faut lui répon­dre : oui, elles sont suff­isantes. Dans le pro­lé­tari­at sont accu­mulées telle­ment de forces, plus qu’il faut pour qu’il détru­ise le monde bour­geois, avec toutes ses Eglis­es, tous ses États » (tome 5, p. 182, éd. russe) [[Le lecteur peut lire ce pas­sage dans le vol­ume 2 des Œuvres com­plètes, édi­tions Champ Libre, page 291.]].

Deux années plus tard, dans son livre « l’État et l’Anarchie » (1873), M. Bak­ou­nine prend de nou­veau l’ex­em­ple de l’I­tal­ie, la sit­u­a­tion à la fois très mis­érable et très ten­due, pour soulign­er encore une fois que le pro­lé­tari­at des villes et des vil­lages est la force révo­lu­tion­naire la plus impor­tante et la plus naturelle. Il écrit : 

« Autre est le tra­vail de pro­pa­gande et d’or­gan­i­sa­tion que l’In­ter­na­tionale fait en Ital­ie. Il s’adresse directe­ment et presque exclu­sive­ment au milieu ouvri­er qui en Ital­ie comme partout en Europe, con­cen­tre en lui toute la force, l’e­spoir et l’avenir de la société. De la bour­geoisie vien­nent très peu d’hommes, seule­ment ceux qui ont rejeté l’or­dre actuel de la société qui ont trou­vé suff­isam­ment de forces pour tourn­er le dos et quit­ter leur pro­pre classe, pour s’adon­ner à un tra­vail utile pour le peu­ple. Mais ce n’est pas telle­ment facile ni fréquent, donc il n’y a pas telle­ment de gens qui en sont capa­bles. Ain­si ceux qui vien­nent sont encore plus appré­cia­bles. En Ital­ie comme en Russie, leur nom­bre est rel­a­tive­ment élevé.

Mais ce qui est plus essen­tiel et incom­pa­ra­ble­ment plus impor­tant, c’est qu’en Ital­ie se trou­ve un impor­tant pro­lé­tari­at, bien qu’il soit très pau­vre et même illet­tré. Ce pro­lé­tari­at est con­sti­tué en pre­mier lieu par env­i­ron deux mil­lions d’ou­vri­ers indus­triels, ensuite par des salariés et des petits arti­sans, enfin par quelques mil­lions de paysans sans terre. Il me sem­ble qu’en Ital­ie la révo­lu­tion sociale pour­rait être assez proche, de même qu’en Espagne, bien qu’en Ital­ie tout soit calme pour le moment, alors qu’en Espagne, les actes de révolte sont assez fréquents. En Ital­ie, le peu­ple presque entier espère et attend con­sciem­ment une révo­lu­tion sociale.

Cette couche rel­a­tive­ment priv­ilégiée de la classe ouvrière qui com­mence à se faire sen­tir dans cer­tains pays européens plus spé­ciale­ment en Alle­magne et en Suisse, n’ex­iste pas en Ital­ie. Ici, ce qui pré­domine, c’est le pro­lé­tari­at le plus mis­érable : le même dont les messieurs Marx et Engels et après eux toute l’é­cole social-démoc­rate alle­mande par­lent avec un pro­fond mépris. En réal­ité, la force et l’e­spoir de la future révo­lu­tion sociale n’est pas dans la mince couche embour­geoisée de la classe ouvrière, mais pré­cisé­ment dans cette masse qui garde avec sa mis­ère tout l’e­spoir de la révo­lu­tion sociale » (« L’État et l’anarchie », p. 49–50, éd. russe) [[Le lecteur peut lire ce pas­sage dans le tome 4 des Œuvres com­plètes, édi­tions Champ Libre, page 206]].

Cette phrase a servi aux marx­istes pour forg­er une autre accu­sa­tion con­tre les lib­er­taires : en dehors des intel­lectuels et de la petite-bour­geoisie, seul le « lumpen-pro­lé­tari­at » – le pro­lé­tari­at mis­érable, le pro­lé­tari­at men­di­ant – est le sup­port et l’idéal des anarchistes.

Nous avons déjà vu les con­cep­tions de Bak­ou­nine en ce qui con­cerne la classe ouvrière en général, et le pro­lé­tari­at en par­ti­c­uli­er. Dans le pas­sage cité plus haut, il s’élève con­tre le dan­ger d’embourgeoisement et regrette la perte pour le mou­ve­ment révo­lu­tion­naire et pro­lé­tarien, de tous les ouvri­ers attirés par les bien­faits de la bour­geoisie, imi­tant aveuglé­ment celle-ci, et con­sti­tu­ant une mince couche de pro­lé­taires qui ont déjà la psy­cholo­gie de la bour­geoisie. Les cap­i­tal­istes et la bour­geoisie ont plus de facil­ités pour utilis­er cette couche comme inter­mé­di­aire en lui don­nant cer­tains priv­ilèges : con­tremaîtres, cadres, etc. En face de cette mince couche, M. Bak­ou­nine place le reste du pro­lé­tari­at qui garde son espoir et sa com­bat­iv­ité, son esprit de classe…. même avec les risques de pleine mis­ère, et sans pos­si­bil­ités « d’a­vance­ment » professionnel.

On peut voir actuelle­ment, un siè­cle plus tard, que ce dan­ger était vrai­ment réel, et sur la pente de l’embourgeoisement, la classe ouvrière a beau­coup per­du et ses enne­mis beau­coup gag­né. Mais ici, nous risquons de sor­tir de notre exposé.

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Pour résumer les posi­tions de M. Bak­ou­nine, sur le prob­lème des class­es, nous pou­vons dire : le pro­lé­tari­at est la classe sociale qui porte en elle le plus de force, de vital­ité et d’e­spoirs ; mais si le pro­lé­tari­at indus­triel surtout a un rôle impor­tant, le pro­lé­tari­at paysan, le pro­lé­tari­at mis­érable, ne sont pas exclus de cette lutte ; en ce qui con­cerne la petite-bour­geoisie, on peut envis­ager le rôle de cer­tains élé­ments, mais tou­jours avec beau­coup de réserves (« sans grande illu­sion »). Mais ce qui est plus impor­tant encore, c’est que M. Bak­ou­nine ne donne aucun rôle d’hégé­monie, de pri­or­ité, encore moins de dic­tature, ni au pro­lé­tari­at en général, ni au pro­lé­tari­at indus­triel, ni aux par­tis poli­tiques s’i­den­ti­fi­ant à ce pro­lé­tari­at, dans la société vrai­ment social­iste, si on veut que cette société reste vrai­ment société sans classe. Enfin, il mon­tre le dan­ger d’une part d’une révo­lu­tion « insuff­isam­ment pro­fonde » et d’autre part de l’e­sprit de caste et des pré­ten­tions d’une petite couche du pro­lé­tari­at (rel­a­tive­ment priv­ilégiée et embour­geoisée) qui au lieu de servir la révo­lu­tion, la trahit et sape ses efforts.

[/Jivko Kolev

(traduit du bulgare)

(suite et fin dans notre pro­pre numéro)/]