La Presse Anarchiste

La Franc-maçonnerie et les anarchistes

[(La ques­tion de la Franc-Maçon­ner­ie a déjà fait l’objet d’un numéro entier de NR (n° 5, 1958). 

Nous reprenons aujourd’hui ce débat, d’une manière un peu dif­férente. Pourquoi cet intérêt ? Il nous sem­ble qu’il existe encore une cer­taine con­fu­sion plutôt tac­tique qu’idéologique, provo­quée surtout par une mécon­nais­sance de la Franc-Maçonnerie.)]

La franc-maçonnerie (par ses propres textes)

Bien qu’elle pré­tende ne pos­séder aucune idéolo­gie, un cer­tain nom­bre d’attitudes, de con­vic­tions com­munes ser­vent de base d’entente entre les francs-maçons.

Il suf­fit de don­ner la parole à la Franc-Maçon­ner­ie elle-même : com­mençons par l’article I de sa Con­sti­tu­tion (Déc­la­ra­tion de 1877) :

« … La Franc-Maçon­ner­ie, insti­tu­tion essen­tielle­ment phil­an­thropique, philosophique et pro­gres­sive, a pour objet la recherche de la vérité, l’étude de la morale et la pra­tique de la sol­i­dar­ité ; elle tra­vaille à l’amélioration matérielle et morale, au per­fec­tion­nement intel­lectuel et social de l’humanité.

Elle a pour principe la tolérance mutuelle, le respect des autres et de soi-même, la lib­erté absolue de con­science. Con­sid­érant les con­cep­tions méta­physiques comme étant du domaine exclusif de l’appréciation indi­vidu­elle de ses mem­bres, elle se refuse à toute affir­ma­tion dog­ma­tique. Elle a pour devise : Lib­erté, Égal­ité, Fraternité ».

C’est déjà une déc­la­ra­tion des principes. Allons un peu plus loin, en suiv­ant par exem­ple, les émis­sions à la radio, faites par le Grand Ori­ent de France (GOF) et la Grande Loge de France (ces émis­sions sont ensuite éditées en brochure).

« Dans nos rangs, on ren­con­tre des athées, des spir­i­tu­al­istes, des matéri­al­istes, et con­traire­ment à cer­taines affir­ma­tions, le Grand Ori­ent de France ne pro­fesse ni l’athéisme, ni le matéri­al­isme, pas plus que le théisme. Il se garde d’ordonner à ses mem­bres d’adhérer à tel principe ou de ne pas croire à tel autre. Il les invite seule­ment à penser…

Toutes les expres­sions de la pen­sée, toutes les man­i­fes­ta­tions des sen­ti­ments peu­vent venir à lui, pourvu qu’elles soient sincères…

À côté des aspi­ra­tions du cœur, il abrite toutes les spécu­la­tions d’esprit, mais il n’en adopte et n’en recom­mande aucune…

Un tel éclec­tisme, un tel éven­tail d’études doit con­va­in­cre tous les hommes de bonne foi que, lorsque le Grand Ori­ent de France tra­vaille à la recherche de la vérité, il se refuse à toute idée pré­conçue, à tout dogme, et à impos­er toute con­clu­sion » (émis­sion 5/08/1962, GOF).

Les mêmes pen­sées ont été dévelop­pées, dites, écrites, à maintes repris­es par les francs-maçons. Nous les résumons en les prenant à leurs pro­pres sources :

« La F.M. est une alliance uni­verselle où tout homme de bonne volon­té peut trou­ver sa place, quels que soient sa race, son méti­er, ses croy­ances, ses convictions.

Toute asso­ci­a­tion humaine à deux buts :

— dévo­tion à une doctrine,

— défense d’intérêt commun.

La F.M. au contraire :

— n’a aucun dogme,

— n’a aucun intérêt matériel et pratique…

La F.M. est l’adversaire naturel de tous ceux qui pré­ten­dent, par la vio­lence ou la duplic­ité, impos­er aux autres hommes leur autorité. La F.M. est une alliance uni­verselle pour des hommes libres con­tre tout gou­verne­ment despotique…

Elle n’impose aucune lim­ite à la recherche de la vérité. Elle ne saurait être inféodée à aucune secte, ni pren­dre part pour aucune école… Elle est une insti­tu­tion qui ne procède que d’elle-même.

… La Lib­erté, l’Égalité, la Fraternité !

La Lib­erté : avant tout la lib­erté de l’esprit ain­si la lib­erté du citoyen qui ne doit s’incliner que devant la loi ; enfin la libéra­tion de la crainte, de la misère.

L’Égalité : les hommes doivent être égaux devant la loi, elle doit établir l’équité dans la répar­ti­tion des biens matériels.

La Fra­ter­nité : la règle suprême » (émis­sion du 7/12/1947, réal­isée par le GOF et la Grande Loge).

« Des expéri­ences récentes faites à l’échelle mon­di­ale, ont pré­ten­du démon­tr­er que le bon­heur des mass­es pou­vait être réal­isé dans l’anéantissement et la néga­tion des droits de l’homme. Nous pen­sons, au con­traire… » (émis­sion du 4/01/1948, GOF).

« … Il nous appa­raît utile de soulign­er ce car­ac­tère apoli­tique de la Maçon­ner­ie et spé­ciale­ment du GOF. On répand l’idée que les F.M. ne sont que de “vul­gaires politi­cards”. Si c’est faire de la poli­tique que de souhaiter l’avènement d’une human­ité meilleure et plus éclairée, la F.M. accepte volon­tiers ce reproche. Beau­coup de Maçons pensent que leur activ­ité poli­tique est de nature à faire trans­pos­er dans la Cité ou dans le Pays une par­celle de leur idéal maçonnique…

… Ce n’est donc pas la F.M. qui fait de la poli­tique, mais ce sont les par­tis poli­tiques – dans ce qu’ils peu­vent souhaiter réelle­ment de libéra­tion humaine (ce qui n’est pas absol­u­ment démon­tré) – qui font de la Maçon­ner­ie… » (émis­sion du 1/02/1948, GOF).

« Les hommes ne sont pas dis­tin­gués essen­tielle­ment par la dif­férence de langue qu’ils par­lent, des habits qu’ils por­tent, des pays qu’ils occu­pent. Le monde entier n’est qu’une grande République, dont chaque nation est une famille, et chaque par­ti­c­uli­er un enfant » (émis­sion du 7/03/1948, GOF).

« Mais… pour qu’un homme soit libre, faut-il que la cité où il vit lui pro­pose des lois justes et qu’elle offre à la libre con­science de solides garanties. Dès lors, si c’est comme on dit, faire de la poli­tique que de refuser de s’abaisser, que garder avec son libre arbi­tre le souci pas­sion­né des grands intérêts de la Patrie, alors, oui, les F.M. se mêlent dans la poli­tique » (5/09/1948, GOF).

« … Les fon­da­teurs de l’école laïque étaient des F.M. : Jules Fer­ry, Paul Bert, etc. La laïc­ité, c’est la tolérance. Dans l’histoire récente de la France, 4 fois un régime répub­li­cain et une lib­erté de la con­science ont été rétab­lis, 3 fois des ambitieux ren­versent la République, étran­g­lent la lib­erté (Napoléon I, 18 bru­maire ; Napoléon III ; Pétain). Les plus hautes autorités de l’Église romaine catholique et apos­tolique ont prêté la main chaque fois à l’établissement de la tyran­nie » (3/09/1948).

« … Il con­siste seule­ment à con­cili­er, comme il le doit, le patri­o­tisme le plus vir­u­lent avec le sen­ti­ment de la com­mu­nauté humaine. L’internationalisme des par­tis poli­tiques est un instru­ment de com­bat ; ils appel­lent leurs mem­bres “mil­i­tants”, les autres ne sont que des enne­mis à réduire ou à com­bat­tre. Ils ne peu­vent jamais rassem­bler l’humanité tout entière.

Nos enne­mis ? Les fana­tiques, les dog­ma­tiques qui con­sid­èrent qu’ils pos­sè­dent seuls la vérité, qui n’acceptent pas le libre exa­m­en ni l’esprit cri­tique. Les igno­rants qui con­sid­èrent la F.M. comme “un syn­di­cat d’entraide” qui applique le principe de “courte échelle”… » (7/11/1962).

« … La Maçon­ner­ie ne doit, dans la dis­cus­sion, s’arrêter devant aucun principe, quel qu’il soit ; il n’y a pas pour nous, hommes de libre pen­sée, de dogme sacré, pas plus celui de la pro­priété que celui de la famille ; nous avons le droit de les dis­cuter tous » (Cou­vent G.O., 1926).

Notre examen : « critique et liberté »

Après cet exposé un peu long, nous pou­vons énumér­er quelques points essen­tiels de la con­cep­tion maçon­nique : uni­ver­sal­isme, human­isme, libre exa­m­en, tolérance, anti-dog­ma­tisme, anti-autori­tarisme, démoc­ra­tisme répub­li­cain, apolitisme tout en lut­tant pour un idéal, pour la Lib­erté, l’Égalité, la Fra­ter­nité, la laïc­ité ; souci de la per­son­ne humaine : nul dogme n’est imposé, libre exa­m­en comme mobile des actes, égal­ité des membres.

N’importe quel lib­er­taire peut s’apercevoir de la grande ressem­blance entre ces principes et les principes lib­er­taires. La pen­sée lib­er­taire, au moins pour un cer­tain nom­bre de cama­rades, est très sen­si­ble à cette tour­nure d’esprit, à ce mode d’expression. Quoi de plus beau que cette recherche de la vérité, recherche pas­sion­née, ouverte ; quoi de plus exal­tant que cet amour ardent pour l’humanité ? Dans notre siè­cle inhu­main, froid, dog­ma­tique, tyrannique…

Même si l’on prend garde à la dif­férence entre l’enseignement exotérique, (des­tiné au pub­lic) et l’enseignement ésotérique (réservé seule­ment aux ini­tiés), il est encore facile de « tomber sous les charmes » de la F.M. Il y avait, et il y a d’ailleurs sûre­ment encore des lib­er­taires francs-maçons (mais nous y reviendrons).

Mais ce qui dépasse l’intérêt de quelques-uns, c’est la néces­sité de net­teté, de pré­ci­sion, de démar­ca­tion idéologique et tac­tique entre nous et les autres. Nous voulons, dans NR, plac­er notre tra­vail dans cette per­spec­tive, essay­er de répon­dre à cette néces­sité. De là notre intérêt à étudi­er la F.M.

Faisons donc l’examen cri­tique des posi­tions maçon­niques, en com­mençant par la recherche philosophique de la vérité, car c’est en même temps ce qui est le plus impor­tant et le plus équiv­oque. Essayons pour un instant de sépar­er la philoso­phie de la réal­ité sociale, économique, his­torique et humaine (ce qui est déjà une optique idéal­iste : la pri­or­ité des idées qui con­di­tion­nent la réal­ité donc déjà pour nous inac­cept­able, tan­dis qu’acceptable pour eux). Il est facile de proclamer le refus de tout dogme, de toute idée pré­conçue, de toute con­cep­tion imposée, mais com­ment y arriv­er sur le plan pure­ment philosophique, donc gra­tu­it, abstrait et spécu­latif ? Peut-on réelle­ment se plac­er en dehors et au-dessus de toute théorie, de toute hypothèse, de toute con­cep­tion, et pass­er réelle­ment son temps à con­tem­pler d’une manière égale, détachée, objec­tive, les jeux et les luttes philosophiques sans pren­dre par­ti ? En dis­ant qu’on n’accepte aucun sys­tème, aucun principe, on éla­bore déjà un principe. Les philosophes les plus détachés, les mys­tiques même, ont tou­jours fini par avoir une con­cep­tion, une posi­tion, un sys­tème de posi­tions vis-à-vis des idées débattues (tou­jours dans le monde exclusif des idées).

Cette pré­ten­tion de décou­vrir la vérité absolue, objec­tive, totale, date du 18e siè­cle, et de la pre­mière moitié du 19e ; elle est intime­ment liée à des préoc­cu­pa­tions méta­physiques (l’essence et la tran­scen­dance des choses) voire même alchim­iques (la pierre philosophale). Depuis plus d’un siè­cle, la sci­ence recon­naît de plus en plus l’absurdité de notions absolues : avec le rel­a­tivisme d’Einstein, les rela­tions d’incertitude d’Heisenberg, l’impossibilité de l’introspection et de l’observation objec­tive en psy­cholo­gie ; avec la rel­a­tiv­ité même des lois les plus « objec­tives » c’est-à-dire les lois physiques en ce qui con­cerne le monde infin­i­ment grand et infin­i­ment petit ; en refu­sant le monisme et en accep­tant de plus en plus des rela­tions dynamiques entre de nom­breux fac­teurs qui s’influencent les uns les autres…

Nous sommes loin d’en con­clure que la lib­erté, l’initiative, l’égalité et la révolte sont des notions dépassées, absur­des, toutes rel­a­tives et dialec­tique­ment irréelles. Elles exis­tent et exis­teront tant qu’il y aura des hommes, car elles font par­tie de l’homme lui-même (il a besoin de lib­erté, de développe­ment affec­tif et intel­lectuel, comme il a besoin de manger, de dormir), mais pré­cisé­ment de l’homme réel, de l’homme biologique et social, pris dans sa pléni­tude indi­vidu­elle et dans ses rap­ports sociaux.

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Point de vue social

Nous quit­tons donc les spécu­la­tions nébuleuses pour repren­dre pied dans le réel. Si nous avons des doutes sur les moyens, les buts, la néces­sité, la pos­si­bil­ité de cette con­cep­tion philosophique, ces doutes dis­parais­sent quand nous plaçons la F.M. dans son véri­ta­ble cadre : non seule­ment « foy­er philosophique », mais aus­si , pra­tique, quo­ti­di­enne. Les francs-maçons acceptent de descen­dre dans l’arène poli­tique pour défendre leurs principes, pour essay­er de réalis­er leur idéal ; leur pro­pre clas­si­fi­ca­tion en « maçon­ner­ie opéra­tive » (les maçons libres du Moyen Âge) et « maçon­ner­ie spécu­la­tive » (à par­tir de 1717–1773) se place sur un autre plan, mythologique et folk­lorique (que nous reverrons).

Il faut qu’on com­prenne bien notre atti­tude ; nous con­sta­tons que la F.M. est engagée. Mais ce n’est pas un reproche, bien au con­traire, car leurs efforts, leur sci­ence, leurs sac­ri­fices sont engagés au ser­vice de l’homme. Ce n’est pas entière­ment ni exclu­sive­ment une sci­ence philosophique abstraite « en dehors ».

Nous aus­si, nous sommes engagés, au ser­vice de l’homme ; nous aus­si, nous nous efforçons de faire descen­dre les idées lib­er­taires « dans l’arène » pour qu’elles soient con­nues, applic­a­bles, mobil­is­ables. Ce que nous dis­cu­tons, ce qui nous intéresse de dis­cuter, ce sont les moyens de servir cette human­ité, les forces sur lesquelles on doit s’appuyer, les obsta­cles qui empêchent cette « human­ité frater­nelle », la con­cep­tion de la société future.

« Philosophique et phil­an­thropique », la Franc-Maçon­ner­ie est, de plus, une « insti­tu­tion » (« pro­gres­sive », nous le ver­rons plus loin), insti­tu­tion sociale avec ses pro­pres tac­tiques, ses buts, ses moyens, etc. « L’association privée la plus anci­enne de notre pays avec ses 226 années d’existence ».

Leur his­toire con­firme ce que nous disions, cer­taines idées, cer­tains plans, cer­taines lois, après avoir été élaborés dans leurs « ate­liers » en sor­taient dans la vie poli­tique, la vie sociale. Mais nous ne pou­vons pas faire ici l’historique de ces 226 années d’activité maçon­nique en France, (encore moins dans le monde), de son rôle réel ou imag­i­naire, de ses mythes et des réal­ités de cette insti­tu­tion « respectable » (d’autres l’ont fait, comme Pier­refite). Il nous faut pour­tant soulign­er quelques faits, avec toutes réserves pour les inter­pré­ta­tions his­toriques, surtout les inter­pré­ta­tions maçonniques :

« … On peut faire dire à l’Histoire à peu près tout ce qu’on veut. Surtout quand il s’agit d’histoire des idées. Les maçons du 18e ont beau­coup par­lé, beau­coup écrit. Il est facile de trou­ver de quoi soutenir l’une ou l’autre théorie » (Georges Allary, « Le Crapouil­lot », n° 20, numéro con­sacré aux sociétés secrètes).

La posi­tion de départ de la F.M. est celle-ci :

« La Maçon­ner­ie n’est l’ennemi d’aucune forme de gou­verne­ment démoc­ra­tique. Les Anglais ont con­servé par tra­di­tion une monar­chie tra­di­tion­nelle qui a main­tenu les lib­ertés démoc­ra­tiques. En France… leur préférence va à une forme répub­li­caine et réelle­ment démoc­ra­tique » (GOF, 2/05/1948).

« … C’est là sans doute pourquoi les sociétés humaines font si sou­vent appel à nos frères. On les voit en effet en Amérique comme en Europe ou en Asie, occu­per les plus hautes charges de l’État » (GOF, 5/09/1948).

« Un maçon est un pais­i­ble sujet vis-à-vis des pou­voirs civils, en quelque endroit qu’il réside ou tra­vaille, et ne doit jamais se mêler aux com­plots des con­spir­a­tions con­tre la Paix et le Bien Être de la Nation, ni man­quer à ses devoirs.

C’est pourquoi si un frère se rebel­lait con­tre l’État, il ne faudrait pas le soutenir dans sa rébel­lion, quelle que soit la pitié qu’il puisse inspir­er en tant qu’homme mal­heureux » (« La Con­sti­tu­tion d’Anderson », Art. II « Du Mag­is­trat Civil »).

« … Il est enfin une car­ac­téris­tique pro­pre à la F.M. uni­verselle dans la diver­sité des obé­di­ences, elle le dis­tingue essen­tielle­ment du com­mu­nisme : l’amour de la Patrie, et le respect des lois du pays où elle peut fonc­tion­ner libre­ment. Elle pre­scrit en out­re, à tous ses adeptes comme citoyen et comme Maçon, de se soumet­tre à la lég­is­la­tion du pays où ils ont la fac­ulté de se réu­nir libre­ment et d’être prêts à tous les sac­ri­fices que deman­derait leur Patrie… » (1er chapitre de la con­sti­tu­tion de la Grande Loge. Depuis la con­ver­sion du Lux­em­bourg. Un des 5 points de toutes les grandes obé­di­ences européennes de la « recon­nais­sance des ser­vices de la Patrie »).

Leur idéal, leur préférence est donc une démoc­ra­tie répub­li­caine ou monar­chiste. Dans leur Con­sti­tu­tion (rédigée par Ander­son et éprou­vée en 1722 et 1723), dans la 2e sec­tion, les « Old Charges » il est dit que « le Maçon devra respecter le pou­voir civ­il et évit­era d’entrer dans des con­spir­a­tions con­tre la paix ou le bien-être de la nation ».

Leur idéal démoc­ra­tique n’est donc pas révo­lu­tion­naire mais édu­catif, lég­is­latif, (ils par­lent con­stam­ment des lois) par l’intermédiaire des struc­tures sociales exis­tantes. Et pour­tant la F.M. réclame à grands cris le pater­nal­isme de la Révo­lu­tion française de 1789, dis­ant que les idées de la Révo­lu­tion ont été « élaborées » dans ses « ate­liers », que Con­dorcet, Mirabeau, Marat, Robe­spierre, étaient francs-maçons. Il est indé­ni­able que la F.M. française a joué un grand rôle dans la Révo­lu­tion ; elle avait, à cette époque, des idées pro­gres­sistes venant des Ency­clopédistes français, des protes­tants anglais, des révo­lu­tion­naires améri­cains, des philosophes de l’époque. Mais même cet aspect pro­gres­siste présente cer­taines par­tic­u­lar­ités : les grands maîtres de la F.M. ont été, entre autres, le cheva­lier Ram­say, le duc d’Artois, Louis de Bour­bon-Condé, le duc de Chartres (futur Philippe-Égal­ité) ; en 1780 Mirabeau dans la « Loge hol­landaise » présente son « Mémoire », où les grandes théories de la Révo­lu­tion sont déjà esquis­sées (le bien de tous les hommes, con­tre le despo­tisme). Mais en 1782, Joseph de Maistre, le monar­chiste et le con­ser­va­teur, présente aus­si un « Mémoire » sur le « Chris­tian­isme tran­scen­dant »… Il nous sem­ble qu’à cette époque il devait y avoir un grand bras­sage, un grand bouil­lon­nement d’idées qui étaient présentes et même accen­tuées dans le F.M. Il faut quand même dire que la F.M. a for­mé l’esprit des dirigeants de la Révo­lu­tion de 1789. Mais les F.M. devaient être vite dépassés par ce qu’ils avaient souhaité, ce qui n’a rien d’étonnant : dans son mémoire de 1780, Mirabeau souhaite une cor­rec­tion du sys­tème, non subite, et éduca­tive. En tout cas les Maçons devaient vite être inca­pables de diriger le mou­ve­ment ; ain­si, désori­en­té en 1792, la Maçon­ner­ie française tient sa dernière Assem­blée Générale, l’année suiv­ante en 1793, et le Grand Maître de la F.M., Philippe-Égal­ité, pub­lie même une let­tre d’auto-accusation (qui ne lui a pas épargné l’échafaud comme son cousin Louis XVI, bien qu’il ait voté la mort de ce dernier).

La respon­s­abil­ité attribuée à la F.M. dans la Révo­lu­tion Française lui alié­na le clergé et la noblesse ; elle représente de plus en plus la bour­geoisie ; la Grande Révo­lu­tion a déjà été faite avec les principes et sous l’impulsion de la bour­geoisie, mais l’évolution interne de la F.M. fut lente : c’est ain­si qu’après 1796 se forme le « Grand Ori­ent » à ten­dances plus démoc­ra­tiques et le « Suprême Con­seil » à ten­dances plus aris­to­cra­tiques. Ils ont survécu jusqu’à notre temps à tra­vers beau­coup de péripéties, le Grand Ori­ent restant tou­jours plus laïque, plus démoc­ra­tique tan­dis que la Grande Loge con­serve un car­ac­tère déiste (Grand Architecte).

Puisque nous évo­quons l’Histoire, il faut dire que la révo­lu­tion de 1848 a été saluée avec ent­hou­si­asme par la F.M. : une délé­ga­tion offi­cielle se ren­dit à l’Hôtel de Ville où elle fut reçue par le gou­verne­ment pro­vi­soire dont un bon nom­bre était francs-maçons. La grande époque de la F.M. sera pour­tant surtout la « belle époque », plein épanouisse­ment de la bour­geoisie, règne des rad­i­caux, lutte laïque. Le GOF s’attribue offi­cielle­ment la plu­part des hommes d’État de cette époque, tel que le Prési­dent de la République en 1914, le frère René Viviani… qui pré­para la guerre. Les francs-maçons pren­nent aus­si à leur heure des posi­tions : le 28 juin 1917, à Paris, se tient le con­grès des Maçon­ner­ies Alliées et neu­tres, au cours duquel sont tracées les lignes générales de la future « Charte d’une Société des Nations » pro­mul­guée par le frère Wil­son. Le 15 août 1939, pro­posée par le frère Roo­sevelt, « Une Con­férence Inter­na­tionale pour la Paix », pour une « Europe Fédérée », n’a pas lieu, Hitler refu­sant d’y participer.

Quelques conclusions

Nous avons fait ce bref rap­pel his­torique pour en arriv­er à quelques con­clu­sions d’ordre général :

1°) « La F.M. est l’Internationale de la bour­geoisie » a écrit M. Bak­ou­nine.

La F.M. est née avec le « siè­cle de la lumière » et elle a eu ses lumières dans ce siè­cle, siè­cle des ency­clopédistes (et pour­tant d’Alembert, Diderot, Bal­bach, n’étaient pas, paraît-il, francs-maçons), des libres-penseurs, de Voltaire (la F.M. le réclame en don­nant comme date de son admis­sion dans une des loges de Paris, pro­posée d’ailleurs par… un chanoine, le 7 avril 1778, mais en oubliant de nous dire que Voltaire avait alors 84 ans, et qu’il mou­rut la même année).

Pour son temps, la F.M. a été pro­gres­siste. Elle fut encore à l’avant-garde de la bour­geoisie mon­tante mêlée à la Révo­lu­tion Française de 1789–92, de 1848.

En 1870, (Gam­bet­ta fut franc-maçon, du moins un cer­tain temps) égale­ment, ain­si que dans les dernières années du 19e siè­cle et au début du 20e. Mais elle a som­bré en tant que force pro­gres­sive avec l’épuisement de la bour­geoisie elle-même. Même actuelle­ment, avec tout son « éven­tail d’études », elle con­tin­ue de n’être dans sa grande majorité que l’expression de la bour­geoisie, la bour­geoisie con­sciente, éclairée, libérale même… mais en aucun cas, elle n’est pro­gres­sive, dans le sens où nous con­sid­érons le pro­grès. Elle n’a jamais mis en ques­tion d’une manière sérieuse et con­séquente l’essentiel du régime bour­geois, ni envis­agé de se dress­er con­tre lui. Elle n’a jamais accep­té le pro­lé­tari­at comme force, comme fac­teur ; elle n’accepte que quelques pro­lé­taires plus soucieux de leurs préoc­cu­pa­tions pseu­do philosophiques que de leur con­science sociale.

Sur ce point, nous ne pou­vons donc pas être avec elle, si nous con­tin­uons à con­sid­ér­er que dans la société actuelle, la bour­geoisie est respon­s­able de ce que nous refu­sons : le cap­i­tal­isme, la mis­ère, la divi­sion en classe, l’oppression, l’inégalité, l’appareil éta­tique, le nation­al­isme, le mil­i­tarisme, etc. La respon­s­abil­ité de la F.M. est ici incon­testable, bien qu’indirecte.

2°) Mais la respon­s­abil­ité de la F.M. est aus­si directe, non seule­ment elle se sent « éclairée », mais elle envis­age d’illuminer la société de sa lumière ; dans ce but, aidée par son sens prosé­ly­tique, mes­sian­ique (et philosophique !), elle envis­age et elle pra­tique la tac­tique de prise du pou­voir par l’intérieur. Elle ne refuse pas le pou­voir, elle le cherche en étant sincère­ment con­va­in­cue que les francs-maçons seront les meilleurs ges­tion­naires, les meilleurs gérants, les meilleurs gou­ver­nants des intérêts de la société. Et ils arrivent réelle­ment, comme eux-mêmes s’en van­tent, à être de bons « hommes d’État ».

Qu’est-ce que le lib­er­taire a à voir avec ceux-là ! C’est, bien sûr, évidem­ment un mieux dans la société, même actuelle, s’il y a rel­a­tive­ment plus de jus­tice sociale (les F.M. pré­ten­dent que dès le début du siè­cle, ils ont étudié des pro­jets de loi pour la sécu­rité sociale, etc.) ; un gou­verne­ment plus démoc­ra­tique est rel­a­tive­ment plus facile­ment sup­port­able qu’un gou­verne­ment de dic­tature tyran­nique. Mais de là à par­ticiper aux travaux d’aménagement et d’adaptation, à pra­ti­quer con­sciem­ment le principe du pou­voir, il y a pour tout lib­er­taire, un abîme.

3°) Assur­er la con­corde entre tous les hommes, c’est d’une part ignor­er les class­es, la lutte de class­es et d’autre part, accepter l’essentiel de l’état de choses actuel, tout en tra­vail­lant pour des mod­i­fi­ca­tions de détail. Nous avons d’ailleurs déjà par­lé du car­ac­tère bour­geois de la F.M.

Sur ces deux principes, le principe du pou­voir, et le refus du sys­tème cap­i­tal­iste et éta­tique, et le principe de class­es, de dif­férence de class­es et de lutte de classe, nous ne pou­vons accepter aucun com­pro­mis avec la F.M. ni avec les autres « forces pro­gres­sistes », à moins de nier notre pro­pre con­cep­tion libertaire.

Cette con­fu­sion, pou­voir-oppo­si­tion, accep­ta­tion-cri­tique, classe-alliance, se man­i­feste à chaque pas, dans chaque geste des F.M. Com­ment pour­rait par exem­ple, se réalis­er cette fameuse recherche de la vérité, si dans la même loge se retrou­vent le maréchal Jof­fre, l’ex-préfet Baylet, l’ex-roi d’Angleterre, le prince Murat (cousin de Napoléon III qui a légué au GOF l’Hôtel du 16, rue Cadet) et en même temps Voltaire, Mozart, Stend­hal, Boli­var, etc. Cette vérité sera oblig­a­toire­ment un com­pro­mis et ne pour­ra donc pas être une vérité véritable.

Les libertaires et la F.M.

Il est logique pour nous de con­sid­ér­er qu’entre les lib­er­taires et les francs-maçons, il ne peut y avoir de con­fu­sions. Et pour­tant, celles-ci exis­tent chez cer­tains lib­er­taires. Reprenons le débat par l’autre bout : les lib­er­taires qui ont par­ticipé ou qui par­ticipent à la fois à un mou­ve­ment anar­chiste et à une insti­tu­tion F.M. invo­quent, presque tou­jours de manière indi­recte, trois points de vue différents :

1°) La F.M. « doit se raje­u­nir et se mod­erniser » elle a présen­té et présen­tera encore un fac­teur de pro­grès. Par conséquent :

« … Sous aucun pré­texte les hommes de gauche et d’extrême gauche, si impa­tients et si révo­lu­tion­naires soient-ils, ne doivent se faire les com­plices, même pas­sifs, de la cam­pagne anti-maçon­nique. Cette cam­pagne vise à détru­ire, à tra­vers la Maçon­ner­ie, toutes les lib­ertés démoc­ra­tiques et ouvrières. Com­bat­tre la Maçon­ner­ie, c’est faire le jeu du cléri­cal­isme et du fas­cisme. Ce serait de la folie pure. Messieurs les réac­tion­naires fer­ont bien de ne pas compter sur un tel aveu­gle­ment de notre part… » (André Loru­lot, « Pour ou con­tre la F.M. », page 62, conclusion).

Il est vrai que Loru­lot est avant tout libre-penseur et que cette brochure date de 1935 à l’époque des per­sé­cu­tions anti­maçon­niques des nazis. Mais cette sol­i­dar­ité entre vic­times n’est pas une excuse suff­isante, d’autant plus que dans cette brochure, non seule­ment Loru­lot con­sid­ère que : 

« … La Maçon­ner­ie doit se raje­u­nir et se mod­erniser. Elle doit élargir ses vieux cadres, élim­in­er ce qui est caduc, rompre avec des rites et une phraséolo­gie peu con­cil­i­able avec le ratio­nal­isme. Sans doute la F.M. sera-t-elle con­duite à agir davan­tage “à décou­vert”, elle mon­tr­era plus d’audace et de com­bat­iv­ité au ser­vice des grandes batailles qui demain vont boule­vers­er le vieux monde » (id. page 62).

Mais encore il les « aide » à devenir ce qu’il aimerait bien qu’ils deviennent :

« … Les F.M. auraient bien tort de ménag­er les cléri­caux, car ces derniers ne les ména­gent pas » (page 61).

« … Un jour vien­dra cer­taine­ment (je souhaite que ce soit bien­tôt) où les élé­ments pro­lé­tariens seront beau­coup plus nom­breux dans les ate­liers maçon­niques… » (page 51) ;

« … Aujourd’hui, les social­istes sont aus­si nom­breux dans les loges que les rad­i­caux » (page 57).

Et Loru­lot cite un autre auteur, Pierre de Pres­sac qui écrit :

« … Le social­isme a trans­for­mé la Maçon­ner­ie. Il l’a débar­rassée de cet aspect céré­monieux et fer­mé. Il a abais­sé le prix des coti­sa­tions et l’a ouverte en quelque sorte, à tous. Le cadre est resté le même, la puis­sance d’organisation et le ray­on­nement sub­sis­tent mais la Maçon­ner­ie tra­di­tion­nelle a virtuelle­ment dis­paru » (page 58).

Loru­lot lui-même con­sid­ère que M. de Pres­sac « exagère un peu » !

2°) Le 2e raison­nement est le suiv­ant : si pour les précé­dents, les lib­er­taires ne doivent pas men­er de lutte anti-maçon­nique, pour les sec­onds, les lib­er­taires devront y entr­er pour aider per­son­nelle­ment à cette « trans­for­ma­tion ». Il nous sem­ble qu’on peut dis­tinguer dans ce raison­nement deux types :

— ceux qui ne con­nais­sent ni le véri­ta­ble car­ac­tère de l’anarchisme, ni celui de la F.M. donc pour lesquels toute con­fu­sion est pos­si­ble… et aucune discussion.

— ceux qui en délim­i­tent les fron­tières, sont plus ou moins con­scients des pos­si­bil­ités et des impos­si­bil­ités, et qui y entrent comme on entre dans un mou­ve­ment extérieur, pour faire présence, pour y faire ray­on­ner la pen­sée lib­er­taire, faire un tra­vail éducatif

Aucune dis­cus­sion n’est pos­si­ble avec ceux de la pre­mière caté­gorie, nous l’avons dit ; ils veu­lent à tout prix être partout à « l’avant-garde », ils jouent à être une « élite ».

On peut essay­er de dis­cuter avec ceux de la 2e caté­gorie : quand on est sûr de soi et de la valeur de ses idées, on peut aller les plac­er n’importe où, à ses « risques et périls » : « si je perds, je perds seul, si je gagne, tout le mou­ve­ment gagne ». Cela se défend. Encore plus du fait que la F.M. n’est pas un par­ti poli­tique cen­tral­isé et dog­ma­tisé, qu’on y encour­age la dis­cus­sion libre !

Nous fer­ons seule­ment quelques remar­ques : le pou­voir d’évolution de la F.M. nous sem­ble très lim­ité et déjà arrêté. Le seul pro­grès tan­gi­ble est la sup­pres­sion par le Grand Ori­ent de France du principe du Grand Archi­tecte de l’Univers, principe déiste des ency­clopédistes et de Voltaire. Il s’agit seule­ment d’une des obé­di­ences maçon­niques de France, qui n’est même pas suiv­ie à l’étranger. Ce com­pro­mis a de plus été fait sur le plan philosophique et pour lut­ter con­tre l’obstination du Vatican.

Il est sûre­ment vrai que les lib­er­taires en tant que libres-penseurs peu­vent être accep­tés dans la F.M. Mais pour y trou­ver quoi ? Une société frac­tion­née, cloi­son­née en loge ; des « frères » qui en dehors de ces loges sont loin d’être nos frères et plus sou­vent le con­traire de frères… Les influ­encer com­ment et jusqu’où ?

La F.M. exige, comme toute organ­i­sa­tion bien struc­turée, hiérar­chisée, et, de plus, secrète, une obé­di­ence presque absolue. Com­ment con­cili­er, faire cohab­iter dans la même per­son­ne deux dis­ci­plines dif­férentes, exigeant beau­coup de chaque mil­i­tant ; il y en a une qui est ouverte, l’autre secrète ; l’une invite à se plonger dans la philoso­phie la plus abstraite pos­si­ble, l’autre dans la vie la plus réelle pos­si­ble. Laque­lle des deux prédominera ?

La tac­tique et la pra­tique F.M. a été, dès le début, de copi­er une autre « com­pag­nie secrète », la com­pag­nie de Jésus (et d’Ignace de Loy­ola), les jésuites.

« … Je cit­erai un exem­ple frap­pant et récent de ce qu’un corps bien uni et sage peut exé­cuter : … je par­le de la société des jésuites ; que n’a‑t-elle pas opéré ? C’était sans doute pour immol­er la lib­erté des hommes sur les autels de la super­sti­tion et du despo­tisme et pour immol­er ensuite celui-ci à sa pro­pre ambi­tion. Nous avons des vues toutes con­traires, celles d’éclairer les hommes, de les ren­dre libres et heureux. Mais nous devons et nous pou­vons y par­venir par les mêmes moyens qui empêcheront de faire pour le bien ce que les jésuites ont fait pour le mal !

D’ailleurs nous avons sur eux des avan­tages infi­nis : aucun habit, aucun rite extérieur qui nous dis­tingue, point de chef vis­i­ble qui puisse nous dis­soudre. À chaque orage qui nous men­ac­erait, nous pour­rions faire le plon­geon et reparaître dans d’autres lieux et d’autres temps… » (Frère Mirabeau, en 1780, page 17 du Crapouil­lot n° 20).

L’attitude des catholiques mil­i­tants de l’époque même, a prob­a­ble­ment con­di­tion­né cette lutte « en miroir », cette imi­ta­tion. Il est vrai que la F.M. s’est mon­trée plus démoc­ra­tique que les jésuites (ces derniers se sont tou­jours rangés der­rière les con­ser­va­teurs et les réac­tion­naires). Bien qu’actuellement le rôle réel des jésuites soit lim­ité à quelques États et quelques couch­es sociales, leurs rav­ages, dans l’âme humaine col­lec­tive sont loin d’être guéris. Pourquoi con­tin­uer à con­t­a­min­er notre éthique, notre con­duite, notre organ­i­sa­tion, nos per­spec­tives, avec ce vieux poi­son d’hypocrisie, de com­bines, d’ambitions, de luttes sournois­es – non seule­ment nous, en tant qu’individus, mais aus­si nous comme groupe­ment d’individus. Mal­gré une ressem­blance super­fi­cielle entre F.M. et lib­er­taires, nous pen­sons qu’il existe une dif­férente essen­tielle dans nos éthiques, dans nos principes d’organisation, dans nos soucis et nos buts respec­tifs. Et nous apercevons un change­ment de con­duite chez les cama­rades qui pour des raisons par­faite­ment val­ables sont oblig­és d’avoir une activ­ité com­mune avec des F.M. ouverts ou cam­ou­flés, Libre-Pen­sée, Droits de l’Homme, Comité Laïque.

L’influence de la pen­sée F.M. est per­cep­ti­ble aus­si dans le raison­nement de cer­tains cama­rades : ils s’évadent de plus en plus dans le vague, leur human­isme devient de plus en plus l’humanisme abstrait des philosophes du 18e siè­cle, leur pré­ten­tion de con­nais­sance devient aus­si de plus en plus ency­clopédique (ce qui était prob­a­ble­ment encore pos­si­ble pour Diderot, d’Alembert, mais qui n’est plus pos­si­ble pour la sci­ence actuelle) qui dévelop­pent davan­tage le souci de leur « per­fec­tion » indi­vidu­elle que le souci d’un développe­ment de nos idées en général. En un mot, qui con­tribuent beau­coup à la con­fu­sion, qui aident con­sciem­ment ou incon­sciem­ment à amoin­drir l’originalité des idées lib­er­taires, à leur faire per­dre leurs qual­ités sociales, révo­lu­tion­naires, pro­lé­tari­ennes, com­bat­ives, réalistes.

3°) Le 3e raison­nement en faveur de la F.M. ou au moins pour la pos­si­bil­ité d’une « dou­ble appar­te­nance » à une loge F.M. ou à une organ­i­sa­tion anar­chiste, est le suiv­ant : nous con­nais­sons beau­coup de lib­er­taires qui ont été des francs-maçons et cela ne les a pas empêchés d’être d’ex­cel­lents lib­er­taires. Donc, votre posi­tion est fausse…

Mais com­ment savoir vrai­ment qu’il est F.M. tant qu’un F.M. peut militer à côté de moi dans une organ­i­sa­tion lib­er­taire ou une organ­i­sa­tion extérieure et latérale pen­dant des années, sans que je puisse m’apercevoir ou du moins être sûr et cer­tain de sa dou­ble appartenance !

Un Fran­cis­co Fer­rer ? Oui, il était prob­a­ble­ment franc-maçon dans le sens de libre-penseur, et surtout plus pré­cisé­ment comme péd­a­gogue et édu­ca­teur. Un Michel Bak­ou­nine ? Oui il l’écriv­it lui-même, le seul lib­er­taire à notre con­nais­sance qui, dans un but pré­cis et con­scient, et après un court pas­sage, a pris une posi­tion claire et nette : de « L’in­ter­na­tionale de la bour­geoisie », le mou­ve­ment révo­lu­tion­naire, pro­lé­tarien et lib­er­taire, ne peut rien atten­dre. Qu’il ait eu le courage de faire une déc­la­ra­tion publique est encore plus sig­ni­fi­catif, car la F.M. punit (en principe !) de mort ceux de ses mem­bres qui divulguent ses secrets. Malat­es­ta, lui aus­si, a pris posi­tion claire­ment (il n’a jamais été maçon) :

« … Je pense moi aus­si que prob­a­ble­ment la Franc-Maçon­ner­ie et la “démoc­ra­tie” en général, intriguent par­mi nous dans l’e­spoir que nous ne leur soyons pas trop hos­tiles le jour où le régime chang­era » (écrit le 7 mars 1932).

Camil­lo Berneri et Arman­do Borghi ont pub­lié en mars 1939 une brochure con­sacrée entière­ment : « Con­tre les intrigues maçon­niques dans le camp révo­lu­tion­naire » (en ital­ien). Leur tra­vail, très polémique a comme point de départ la posi­tion et l’ac­tiv­ité d’une lib­er­taire Maria Rygi­er, qui était en même temps ouverte­ment franc-maçonne. Berneri décrit aus­si la F.M. nation­al­iste en 1914 (Tri­este, etc.) puis finançant Mus­soli­ni pour se le con­cili­er en 1921, pour se déclar­er antifas­ciste quand ce même Mus­soli­ni l’at­taque en 1924. Berneri souligne :

« … Heureuse­ment le phénomène maçon­nique est dans le camp de l’a­n­ar­chisme ital­ien tout à fait négligeable.

Mais il y a une con­sid­érable minorité d’a­n­ar­chistes qui, alléchés par l’e­spérance de “grands moyens” s’est lais­sée attir­er dans le jeu poli­tique de cet antifas­cisme équiv­oque qui a abouti aux légions garibal­di­ennes (mou­ve­ment nation­al­iste pour le rat­tache­ment de Tri­este et de la Dal­matie et qui devient antifas­ciste… après 1924. Note du trad.) puis aux divers mou­ve­ments plus ou moins clan­des­tins, et qui main­tenant rem­plit ses filets » (Berneri, p. 32).

Berneri con­clut : comme Bakounine,

« La F.M. appuie tout mou­ve­ment qui peut aider la bour­geoisie et com­bat tout ce qui peut la nuire ».

Des « cama­rades » prob­a­ble­ment « frères », nous dis­ent sou­vent que Proud­hon, Élisée Reclus, Sébastien Fau­re, Voline, etc., étaient francs-maçons. C’est pos­si­ble mais pas cer­tain, car ils ne l’ont jamais con­fir­mé eux-mêmes, à notre con­nais­sance. Mais ce qui est plus prob­a­ble, c’est que dans le mou­ve­ment lib­er­taire, à côté des autres préoc­cu­pa­tions, syn­di­cal­istes, indi­vid­u­al­istes, existe tou­jours une ten­dance portée vers la phraséolo­gie human­iste-roman­tique, les préoc­cu­pa­tions méta­physiques, les soucis plus spécu­lat­ifs que soci­aux et révo­lu­tion­naires, une ten­dance à effac­er les luttes idéologiques, les chocs des idées, en envis­ageant des « syn­thès­es » (Voline, Fau­re), oubliant le car­ac­tère de classe de la société et notre posi­tion vis-à-vis de ces class­es ; en un mot, présen­tant des con­clu­sions plus F.M. que libertaires.

Les secrets F.M.

Nous ne nous sommes pas arrêtés sur d’autres aspects de la F.M. tels que son car­ac­tère « secret », ses « rites », sa mythomanie, c’est pour nous une ques­tion très sec­ondaire. Il faut pour­tant en dire quelques mots.

L’aspect her­mé­tique et secret de la F.M. est une vieille légende qui, actuelle­ment, ne fait peur à per­son­ne, au con­traire, après les nom­breuses divul­ga­tions, pub­li­ca­tions, exposés anti et pro maçon­nique, l’opinion publique tend main­tenant à con­sid­ér­er les F.M. comme de « doux et inof­fen­sifs mani­aques » (ce qui est d’ailleurs faux, l’influence et le rôle maçon­nique sont moin­dres, mais exis­tent tou­jours). La F.M. n’est pas secrète, elle est plutôt her­mé­tique, clan­des­tine, ini­ti­a­tique : la liste de leur Grand Con­seil est déposée chaque année aux autorités, cer­taines de leurs pub­li­ca­tions sont faciles à se pro­cur­er, ils pren­nent la parole à la radio, la grande presse a pub­lié récem­ment le résul­tat d’élections du Grand Maître (J. Mit­ter­rand, pour le GOF). Leur car­ac­tère exo-ésotérique, s’explique en réal­ité par leur lutte, dès leur début, con­tre l’Église catholique (le Vat­i­can a pub­lié plusieurs « bulles » anti-maçon­niques), con­tre une par­tie de l’opinion, leur goût du mys­tère, leur pré­ten­tion méta­physique (l’origine du Tem­ple de Salomon, les Croisés, etc.). C’est plutôt un car­ac­tère d’initiation : les principes de l’élu, l’élite, des degrés, du cloi­son­nement, etc., qui sont en réal­ité très peu démoc­ra­tiques. La F.M. n’est d’ailleurs pas la seule société plus ou moins secrète : le com­pagnon­nage, les car­bonari, la cagoule, la synar­chie, … l’OAS, pour n’en citer que quelques-unes.

Le mou­ve­ment lib­er­taire, sans être secret ni deman­der d’initiation, est sou­vent obligé, pour des con­di­tions poli­tiques, à être plus ou moins clan­des­tin. Même lorsque les con­di­tions d’une cer­taine légal­ité sont pos­si­bles, existe tou­jours, comme dans tout mou­ve­ment révo­lu­tion­naire, la néces­sité d’un tra­vail secret dans le mou­ve­ment lui-même.

Arrê­tons-nous un peu ici. L’habitude de vivre secrète­ment, de « veiller » à la pureté d’un mou­ve­ment et de « diriger » sa ligne de con­duite, apporte à l’esprit de tout indi­vidu des trans­for­ma­tions surtout éthiques. Elles sont imper­cep­ti­bles : on com­mence par une con­duite irréprochable, de « bons » motifs, une con­science tran­quille, on agit pour le bon­heur des hommes… Pro­gres­sive­ment, l’individu s’identifie au mou­ve­ment, et de la néces­sité, du raison­nement, on passe au mythe, on sym­bol­ise la vérité dans le mou­ve­ment, la fidél­ité… puis une seule vérité et une seule fidél­ité, l’exclusivité, l’intolérance, l’exclusion, le dirigisme, le centralisme.

Ce phénomène est plus fort quand il est lié à celui du pou­voir : les béné­fices, la gloire, la puis­sance, la van­ité, l’entourage, accélèrent ce proces­sus. Mais même quand il ne s’agit pas de pou­voir, quand on est en principe même con­tre le pou­voir, on n’arrive pas facile­ment à échap­per à cette mytholo­gie, à cette auto-iden­ti­fi­ca­tion, cette sym­bol­i­sa­tion, cette glo­ri­fi­ca­tion. Il s’agit sans doute d’un phénomène pure­ment psy­chique, et humain. Nous l’avons vu dans notre fédéra­tion anar­chiste pren­dre la forme d’un groupe­ment secret, l’OPB (« Organ­i­sa­tion, Pen­sée, Bataille », le livre de Berneri) vers 1950 (mais démasqué surtout par le « Mémoran­dum » du groupe Kro­n­stadt de 1954) : un groupe­ment créé par quelques mil­i­tants pour lut­ter con­tre le courant « inor­gan­i­sa­tion­nel » de la fédéra­tion. On peut admet­tre à la rigueur, la « pureté des inten­tions », la volon­té sincère de lut­ter pour un anar­chisme con­struc­tif et rénové. Mais des cama­rades n’ont pas pu échap­per, eux aus­si (il sem­ble que ce soit une loi générale), à leur pro­pre trans­for­ma­tion… qui les entraîne très loin de leur point de départ, les a per­dus pour le mou­ve­ment et a provo­qué une crise dans celui-ci, qui s’en remet à peine, ce qui a découragé et dégoûté de nom­breux cama­rades sincères ; c’est donc une ques­tion impor­tante mais qui nous fait sor­tir de notre sujet. En tout cas, pour nous, nous nous méfions ter­ri­ble­ment non seule­ment des ten­ta­tions d’organisations secrètes, mais aus­si des tour­nures d’esprit d’individus qui aiment jouer au secret et au dirigisme occulte.

En ce qui con­cerne les « rites », le « car­naval », le « jar­gon », « la mys­tique de foire », nous n’avons guère envie d’en par­ler : c’est du Moyen Âge. Mais il paraît que, même dans le siè­cle ratio­nal­iste, matéri­al­iste, sci­en­tifique, cer­tains êtres humains gar­dent tou­jours une nos­tal­gie du monde mag­ique de son enfance, qu’il soit his­torique ou personnel.

La mythomanie, la néces­sité d’annexer les plus grands noms de l’histoire depuis plus de deux siè­cles, fait aus­si par­tie de ce com­plexe méga­lo­ma­ni­aque et mon­tre leur regret du passé. La liste des hommes illus­tres déclarés francs-maçons est impres­sion­nante ; il y a quelques années, le GOF leur avait con­sacré des émis­sions spé­ciales à la radio… Nous ne pou­vons ni véri­fi­er ni nier l’exactitude de leur appar­te­nance à la F.M., elle fait par­tie de leur secret, de leur folk­lore et sert d’appât à ceux qui ne peu­vent vivre qu’en com­pag­nie d’hommes illus­tres, même morts.

Quant aux dif­férences internes, aux ten­dances dans la F.M., à l’histoire de ces ten­dances, et leur lutte en France et dans le monde, c’est une affaire maçon­nique qui nous regarde peu, directe­ment. On peut sim­ple­ment dire, en gros, qu’en France, le Grand Ori­ent est rel­a­tive­ment plus « à gauche » que la Grande Loge, au moins pour la laïc­ité, la lutte anti-cléri­cale, les ten­dances et le recrute­ment des démocrates.

Conclusion

Notre con­clu­sion est la même que celle de nos cama­rades qui rédigèrent le N° 5 de NR con­sacré à la F.M. Nous con­sid­érons comme incom­pat­i­ble l’ap­par­te­nance et l’ac­tiv­ité anar­chiste et franc-maçonne. La F.M. a été, du moins au début, l’or­gan­i­sa­tion spé­ci­fique de la Révo­lu­tion de 1789, en tant qu’a­vant-garde de la bourgeoisie.

Elle vit actuelle­ment sur l’ac­quis. Elle est en décalage avec notre temps, elle par­ticipe d’une manière plus ou moins con­sciente et totale au régime bourgeois.

L’a­n­ar­chiste refuse le régime bour­geois et cap­i­tal­iste et lutte con­tre lui, con­tre la divi­sion en class­es, con­tre la classe bour­geoise ; il ne peut donc en aucun cas jouer les étatistes con­scients dans ce régime. Le mélange des deux idées dans l’ac­tiv­ité d’un mil­i­tant donne un aban­don par­tiel ou total de nos idées, une ten­dance à l’af­faib­lisse­ment du mou­ve­ment, car idéologique­ment ce mélange est une absurdité.

[/Théo. (octo­bre 1962)/]