La Presse Anarchiste

L’égoïsme que je propage

[|fin|] [[voir le numéro 2.]]

Cer­tain jour, accoudée à la fenêtre de notre apparte­ment (au 4e étage), ma com­pagne assiste à un échange de coups de pieds et coups de poings entre deux indi­vidus quel­con­ques. Une crainte ter­ri­ble qu’ils ne se fassent quelque mal rend sa fig­ure anx­ieuse, et, angois­sée, ma com­pagne se tourne vers moi : »Oh ! regarde ! Com­ment les séparer ?… »

Voila l’anecdote. Ma com­pagne se pique d’altruisme. Cette sim­ple scène me per­met de lui démon­tr­er 1) qu’égoïste, elle était, sinon sans même réfléchir à sa pro­pre exis­tence, elle aurait dû enjam­ber la fenêtre, afin de pou­voir, au plus tôt, sépar­er les antag­o­nistes. Mais son égoïsme, intel­li­gent, par­la plus fort, en elle, que son pré­ten­du « altruisme ».

2) et que led­it altru­isme n’était qu’égoïsme. Ce qui la peinait c’était moins les coups que les deux brutes pou­vaient se porter que le spec­ta­cle désagréable, pour elle, de l’un d’eux pan­te­lant, ou la sim­ple représen­ta­tion sub­jec­tive de cette scène pos­si­ble. Cela la fai­sait souf­frir et pour que cesse sa souf­france, elle voulait que cesse le combat.

Digres­sion un peu longue.

[|* * * *|]

Ce que je com­bats – car j’en ai souf­fert maintes fois – c’est cet aspect de l’égoïsme : l’altruisme. Ah ! qui nous débar­rassera à jamais de ces gens impor­tuns qui tou­jours s’efforcent de faire votre bon­heur… Ce qu’ils appel­lent votre bon­heur est sou­vent, pour vous, sujet de mille ennuis, mille vex­a­tions, mille entrav­es au développe­ment de votre per­son­nal­ité. Mais que pou­vez-vous con­tre ces gens qui, mal­gré tout cela, ont décrété que là était votre bon­heur ? Les met­tre à la porte de chez vous ? Ce que j’ai fait à plusieurs repris­es déjà. Et à tra­vers des pleurs, ces « braves gens » vous trait­ent d’ingrat et de méchant.

Comme je voudrais que tous ces altru­istes-là devi­en­nent un peu plus « égoïstes » !

Non pas égoïste à la façon de cette cama­rade qui, au cours d’une dis­cus­sion, lais­sa échap­per quelque jour « Ma foi ! J’aime mieux faire tra­vailler les autres que tra­vailler chez les autres ! » Car il est un égoïsme aus­si désas­treux que le fameux altru­isme : c’est celui de l’individu qui, sou­vent, ne sachant pas lim­iter ses besoins, empiète avec sans gêne, en surhomme, sur votre indi­vid­u­al­ité. Cet égoïsme-là rejoint l’altruisme.

Est-il donc si dif­fi­cile de se con­tenter de la seule réal­i­sa­tion de son pro­pre bon­heur, sans entraver celui de votre com­pagnon, et de n’intervenir dans la réal­i­sa­tion du bon­heur de votre voisin qu’autant que celui-ci vous en fait la demande, de déclin­er à cette demande si elle ne vous agrée ou cesse de vous satisfaire ?

Cepen­dant, c’est là que réside l’égoïsme que je propage. Je ne con­sid­ère pas que les autres, je ne con­sid­ère pas que moi-même. Je veux pou­voir arranger ma vie à ma guise sans être embêté. Pour attein­dre ce but, je ne me crois pas si supérieur que je puisse me per­me­t­tre de sac­ri­fi­er à la réal­i­sa­tion de mes désirs, la vie ou l’épanouissement d’autres indi­vid­u­al­ités. Et en échange de cette restric­tion que je m’impose, j’entends que jamais on ne vienne me deman­der de me sac­ri­fi­er pour telle ou telle cause, morale­ment ou matérielle­ment. Je ne suis pas un apôtre. Quand cela me plait, je donne mon effort à une action qui m’agrée, et aus­si longtemps que j’en éprou­ve sat­is­fac­tion. Et devant les réal­i­sa­tions que j’atteins, je ne m’agenouille pas béate­ment devant l’épanouissement de mon « moi », j’en fais part, à l’heure qui me con­vient, aux « miens » afin qu’ils en tirent tout le prof­it que leur indi­vid­u­al­ité leur per­met. Et cela est une autre joie que je porte en moi.

Tel est l’égoïsme que je propage.

J’y trou­ve mon bon­heur et j’estime que l’humanité à davan­tage a atten­dre de lui que de maint altruisme.

[/Paul Berg­eron/]

Au prochain numéro, je fourni­rai, au sujet de la « Décen­tral­i­sa­tion dans la presse lib­er­taire », les pré­ci­sions que me demande Le Liseur du Lib­er­taire.


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