La Presse Anarchiste

In Memoriam Manuel Devaldès 4

La sagesse con­siste, face à la mort, à se faire une rai­son, c’est-à-dire, selon cer­tains philosophes, à l’accepter, sinon avec joie tout au moins comme une néces­sité, puisquon ne peut faire autrement.
C’est une façon assez banale d’éluder la fameuse ques­tion « être ou ne pas être ». Je ne suis pas du tout con­sen­tant à ma pro­pre dis­pari­tion et chaque être de valeur qui meurt me repose tou­jours ce prob­lème angois­sant du moi, de la con­science, de la per­son­nal­ité humaine.

Notre ami. Manuel Devaldès, dis­paru à la fin de décem­bre 1956, était pré­cisé­ment ce que l’on peut appel­er un penseur pro­fond, une intel­li­gence lucide apte à son­der tous les prob­lèmes que nous pose la vie et à les inter­préter avec une objec­tiv­ité et une com­préhen­sion indi­vid­u­al­istes qui en assurent la valeur pour tous ceux qui appré­cient l’indépendance de l’esprit.

Et cette belle intel­li­gence, n’est plus ! Un instant aupar­a­vant une cer­taine organ­i­sa­tion de sub­stance créait de la pen­sée ; quelques sec­on­des plus tard, cet acte mys­térieux s’abolit, la sub­stance se désor­gan­ise, tout le savoir, tout le pou­voir créa­teur s’annihilent sans rien laiss­er de son court pas­sage que ce que les autres vivants sauront conserver.

« Ce drame per­son­nel, c’est le drame de l’humanité tout entière c’est le drame de la con­science elle-même issue de l’univers, le scru­tant, l’identifiant, lui don­nant une sorte de jus­ti­fi­ca­tion que son anéan­tisse­ment rend plus incom­préhen­si­ble, si cela était encore possible.

J’ai con­nu Devaldès un peu avant 1914, juste avant son départ pour l’Angleterre qui accep­ta son objec­tion de con­science avec quelques dif­fi­cultés. Il y mena tout d’abord, et courageuse­ment, une exis­tence assez pénible, s’assimila rapi­de­ment et par­faite­ment l’anglais, et put ain­si s’occuper d’activités con­venant mieux à ses apti­tudes intel­lectuelles. Plus tard, hors, d’atteinte des vin­dictes mil­i­taires, il ren­tra en France, espérant y trou­ver une place plus con­forme à sa nature d’écrivain, car c’était essen­tielle­ment un homme d’étude et de pensée.

À cette époque, et pen­dant plusieurs années, quelques, soirées réu­nirent de nom­breux anis dont E. Armand, E. Fournier, Lacaze-Duthiers, G. Higuet, Devaldès bien enten­du, et d’autres cama­rades amoureux de dis­cus­sions et de franche cama­raderie. C’était là une curieuse et très intéres­sante con­fronta­tion d’autant d’éthiques indi­vid­u­al­istes qu’il y avait d’individualités présentes. Cha­cun restant en fin de compte sur ses posi­tions, comme on, peut tout naturelle­ment l’imaginer. Il y a plus de vingt ans de cela et les vides se sont fait nom­breux par­mi nous, hélas !

Je ne, con­nais qu’une par­tie de l’œuvre assez diverse de Devaldès et d’autres sont prob­a­ble­ment mieux qual­i­fiés que moi pour, en faire une analyse plus com­plète et la résumer plus méthodique­ment, mais comme j’ai eu le plaisir de me trou­ver en con­tact assez pro­longé avec lui et que nous avons maintes fois dis­cuté ensem­ble les sujets qui lui tenaient à cœur, je puis tout de même indi­quer ici les car­ac­téris­tiques les plus mar­quantes de ces con­cep­tions et de son sens de la vie, telles qu’elles me sont apparues.

J’ai déjà souligné son atti­rance pour l’étude et les joies de la pen­sée. C’était un cérébral et peut-être l’était-il trop. Sa sen­si­bil­ité exces­sive lui fai­sait entrevoir l’existence sous un jour plutôt gris et, si la réal­ité n’est pas par­ti­c­ulière­ment sat­is­faisante pour notre éthique indi­vid­u­al­iste, il y a quand même, par le fait que l’on vit, quelque chose qui jus­ti­fie notre plaisir, à vivre, et ce quelque chose n’arrêtait pas sou­vent les pen­sées de Devaldès. Peu porté vers les dis­cus­sions publiques, il était l’homme des médi­ta­tions, l’homme des livres, plutôt blessé par le con­tact des humains (sauf les amis) qu’il jugeait sans aménité que réjoui de leur présence. Toute son œuvre se ressent de cette amer­tume et pour­tant sa con­cep­tion de l’individualisme était par­faite, faite du respect de soi et des autres, du souci de ne pas créer de la souf­france, du désir de libér­er l’homme de la reli­giosité, de le ren­dre maître de ses pas­sions et de domin­er l’instinct ani­mal qui veille en cha­cun de nous.

Son indi­vid­u­al­isme s’orientait dans deux direc­tions assez dif­férentes l’une net­te­ment indi­vid­u­al­iste affir­mant la pri­mauté et l’intégralité de la per­son­ne humaine sur toute autre con­sid­éra­tion ; l’autre, plus social­isante, c’est-à-dire plus portée à étudi­er et à amélior­er les rap­ports de l’homme avec le milieu hors desquels il vivrait encore plus mal. De la pre­mière sont issus tous ses con­tes, toutes ses cri­tiques reflé­tant assez bien sa sym­pa­thie pour toute vraie valeur humaine et son mépris pour la bes­tial­ité de ses con­génères. La deux­ième, plus con­struc­tive, s’attaque au prob­lème des caus­es pro­duisant une human­ité défi­ciente et belliqueuse, et prin­ci­pale­ment la surpopulation.

Tous ses écrits accusent cette ten­dance à oppos­er au déter­min­isme aveu­gle de la nature un déter­min­isme rationnel et scientifique.

Deux de ses con­tes, « La fin du Mar­quis d’Amercœur » et « Le Chef‑d’œuvre de Balt­haz­ar Mac­arone » sont assez sug­ges­tifs. Dans le dernier il reprend le con­te de Pierre. Louys, « L’Homme de Pour­pre », et en fait un réc­it moral­isa­teur des­tiné à dégon­fler les pré­ten­tions artis­tiques plaçant l’artiste au-dessus des sim­ples mortels.

Mais les deux livres qui car­ac­térisent le mieux son optique sociale sont « Mater­nité Con­sciente » [[Ed. Radot.]] et « Croître et Mul­ti­pli­er, c’est la Guerre » [[Ed. Migno­let et Storz.]]. Ces deux livres auraient dû con­naître une plus grande pub­lic­ité, car ils sont à la base de toute com­préhen­sion des prob­lèmes indi­vid­u­al­istes paci­fistes. La ques­tion des bonnes naissances,.et les méfaits du surpe­u­ple­ment y sont excellem­ment étudiés, analysés et longue­ment dévelop­pés. Il serait à souhaiter que ces ouvrages fussent large­ment répan­dus dans les milieux pro­lé­tariens dits avancés.

D’ac­cord avec Devaldès sur les grandes lignes de son éthique, je ne l’étais plus sur sa con­cep­tion du déter­min­isme, comme en fait foi sa réponse dans « L’Avenir est-il prévis­i­ble » [[Ed. « Amis de « l’Unique ».]]. Je n’ai d’ailleurs jamais bien com­pris ce qu’il entendait par « Lib­erté déter­minée », (ces deux ter­mes, s’excluant mutuelle­ment, me sem­ble-t-il) et je n’ai pas d’avantage saisi les raisons de son acri­monie envers ses prochains qui, de son aveu, ne peu­vent être autres que ce qu’ils sont, puisqu’il affirme que « ce qui doit se pro­duire dans le futur est déjà déterminé ».

En prenant cette affir­ma­tion à la let­tre, Devaldès ne pou­vait, être autre chose que Devaldès et ne devait en tir­er aucun avan­tage pour stig­ma­tis­er l’abruti qui, lui aus­si, ne pou­vait être autre chose qu’un abru­ti. Ce qui détru­it rad­i­cale­ment l’efficacité de tout effort.

Si telle était la réal­ité il n’y aurait aucun espoir d’introduire du neuf, de l’imprévu, du meilleur dans une série d’événements, déjà fixés dans l’avenir comme s’ils étaient déjà réal­isés dans le passé. 

Même con­tra­dic­tion au sujet du fils reprochant à son père de ne pas lui avoir demandé son con­sen­te­ment à naître. Ce sont là des pro­pos et arti­fices lit­téraires pou­vant se retourn­er con­tre soi par leur non-sens, et c’est faire un accroc sérieux au lan­gage déter­min­iste que d’employer une fig­ure sug­gérant un choix pos­si­ble chez l’ovule et le spermatozoïde.

Que l’on s’inquiète des bonnes nais­sances pour créer de la vie saine et de la joie de vivre, d’accord, mais si la vie est une cat­a­stro­phe, il n’y a plus à l’améliorer, ni à lut­ter pour un avenir supérieur ; il n’y a plus qu’à recourir à la bombe pour réduire la planète en miettes !

Il ne faut pas oubli­er que ce sont tout de même les êtres jeunes qui facili­tent la vie de leurs aînés, après avoir été aidés et favorisés par eux. Chaque penseur n’est pas né comme Min­erve, tout prêt à pra­ti­quer la sagesse. Tous ont passé par l’enfance et si leurs géni­teurs ne les avaient ni désirés, ni aimés, aucun prob­lème ne se poserait ni pour eux, ni pour personne.

Toutes ces petites con­tra­dic­tions sont peu de chose à côté de sa lutte per­ma­nente con­tre la sot­tise, l’ignorance, la super­sti­tion, les préjugés, la souf­france, la sur­pop­u­la­tion, le fanatisme, la cru­auté et tous les maux issus d’une mal­saine com­préhen­sion des rap­ports inter-humains, de la mécon­nais­sance du développe­ment rationnel de la per­son­nal­ité et de l’éthique individualiste.

Son activ­ité intel­lectuelle s’était main­tenue intacte et il per­sévérait à sélec­tion­ner et class­er une copieuse doc­u­men­ta­tion indis­pens­able pour ses études mûre­ment réfléchies.

Que devien­dront toutes ces notes, tous ces pro­jets, toutes ces études, fruits d’une intel­li­gence en éveil, d’une con­science lucide et clairvoyante ?

Mais que devien­dra tout le savoir humain lors de l’épuisement de la planète ?

Pour le présent nous vivons et nous pou­vons prof­iter de l’exemple de pro­bité, de dig­nité et d’intégrité morale et intel­lectuelle qu’il nous a don­né, et puis­er dans la par­tie con­struc­tive et rationnelle de son œuvre, les élé­ments néces­saires à la solu­tion des prob­lèmes vitaux que nous abor­dons tous.

C’est, pour l’instant, la seule manière de sur­vivre à son néant.

[/Ixi­grec./]