{"id":2125,"date":"2009-05-25T05:21:30","date_gmt":"2009-05-25T05:21:30","guid":{"rendered":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/2009\/05\/25\/la-fin-dune-mission-2\/"},"modified":"2009-05-25T05:21:30","modified_gmt":"2009-05-25T05:21:30","slug":"la-fin-dune-mission-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/2009\/05\/25\/la-fin-dune-mission-2\/","title":{"rendered":"La fin d\u2019une mission (2)"},"content":{"rendered":"<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-top-right\"><a href=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2125?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/wp-content\/plugins\/pdf-print\/images\/pdf.png\" alt=\"image_pdf\" title=\"Afficher le PDF\"><\/a><a href=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2125?print=print\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-print\" target=\"_blank\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/wp-content\/plugins\/pdf-print\/images\/print.png\" alt=\"image_print\" title=\"Contenu imprim\u00e9\"><\/a><\/div><h3>Les gorges de l\u2019Ibar<\/h3>\n<p>Nous avons trou\u00adv\u00e9 le moyen de cou\u00adcher \u00e0 l\u2019h\u00f4\u00adpi\u00adtal&nbsp;; les draps sont propres. J\u2019a\u00advais cou\u00adch\u00e9 dans des draps sales \u00e0 Nich et \u00e0 Krouchevatz.<\/p>\n<p>Le len\u00adde\u00admain (mer\u00adcre\u00addi 3 novembre), dans la mati\u00adn\u00e9e, nous nous r\u00e9unis\u00adsons aux autres confr\u00e8res qui ont pas\u00ads\u00e9 la nuit au res\u00adtau\u00adrant. Nous sommes plus de qua\u00adrante&nbsp;: 21 m\u00e9de\u00adcin, 7 infir\u00admi\u00e8res ou femmes de m\u00e9de\u00adcins (qu\u2019\u00e9\u00adtaient-elles venues faire dans cette gal\u00e8re?) 12 \u00e0 15 inter\u00adpr\u00e8tes et ordon\u00adnances. Mais nous nous aper\u00adce\u00advons qu\u2019on nous a oubli\u00e9s&nbsp;; les moyens de trans\u00adport manquent.<\/p>\n<p>Heu\u00adreu\u00adse\u00adment le chef de notre groupe ren\u00adcontre le direc\u00adteur du Ser\u00advice de San\u00adt\u00e9 de l\u2019ar\u00adm\u00e9e serbe, au moment o\u00f9 celui-ci va mon\u00adter en auto pour filer sur Rach\u00adka. Gr\u00e2ce \u00e0 son \u00e9ner\u00adgie, et en d\u00e9pit du mau\u00advais vou\u00adloir du haut fonc\u00adtion\u00adnaire, il obtient la r\u00e9qui\u00adsi\u00adtion de cinq chars \u00e0 b\u0153ufs pour nos bagages, ou plu\u00adt\u00f4t pour ce qui reste de nos bagages.<\/p>\n<p>Les miens et ceux des deux cama\u00adrades qui m\u2019ont accom\u00adpa\u00adgn\u00e9 jus\u00adqu\u2019i\u00adci, ne sont pas arri\u00adv\u00e9s \u00e0 Kra\u00adli\u00e9\u00advo. Le train o\u00f9 nous les avons lais\u00ads\u00e9s, a \u00e9t\u00e9 refou\u00adl\u00e9 de Ters\u00adte\u00adnik sur Krou\u00adche\u00advatz. Mon inter\u00adpr\u00e8te est par\u00adti \u00e0 leur recherche&nbsp;; il a pro\u00admis de les rame\u00adner par le che\u00admin de tra\u00adverse qui fran\u00adchit la brousse mon\u00adta\u00adgneuse \u00e0 cet endroit-l\u00e0. Ce que je regrette le plus, c\u2019est ma couverture.<\/p>\n<p>Les autres confr\u00e8res du groupe ont d\u00fb aban\u00addon\u00adner la plus grande par\u00adtie de leurs bagages et se conten\u00adter cha\u00adcun d\u2019une can\u00adtine. Avec les valises des femmes et des ordon\u00adnances, le foin pour les b\u0153ufs et le sac de bis\u00adcuits, les petits cha\u00adriots sont pleins, et nos b\u0153ufs \u00e9tiques auront beau\u00adcoup de peine \u00e0 les tra\u00ee\u00adner sur la route boueuse et d\u00e9fonc\u00e9e.<\/p>\n<p>Nous par\u00adtons \u00e0 pied un peu avant une heure de l\u2019a\u00adpr\u00e8s-midi. Notre route tra\u00adverse la plaine au sud de Kra\u00adli\u00e9\u00advo avant d\u2019at\u00adteindre les mon\u00adtagnes d\u2019o\u00f9 se d\u00e9gage l\u2019I\u00adbar. Le convoi se tra\u00eene len\u00adte\u00adment au milieu d\u2019autres convois. La file des voi\u00adtures para\u00eet inter\u00admi\u00adnable. Quand nous nous arr\u00ea\u00adtons, \u00e0 la nuit tom\u00adbante, nous n\u2019a\u00advons pas fait beau\u00adcoup de chemin.<\/p>\n<p>Nous fai\u00adsons sor\u00adtir les cha\u00adriots de la route, et nous les dis\u00adpo\u00adsons en demi-cercle sur un petit pla\u00adteau plan\u00adt\u00e9 de ma\u00efs. Pen\u00addant que les uns allument un feu de bivouac, les autres vont cou\u00adper des tiges de ma\u00efs, de fa\u00e7on \u00e0 for\u00admer une liti\u00e8re sen\u00adti-cir\u00adcu\u00adlaire au pied des cha\u00adriots. On s\u2019ins\u00adtalle ensuite pour le repas. Nous n\u2019a\u00advons pu empor\u00adter de Kra\u00adli\u00e9\u00advo comme pro\u00advi\u00adsions qu\u2019un sac de bis\u00adcuits&nbsp;; mais nous avons trou\u00adv\u00e9 sur notre route une bou\u00adche\u00adrie en plein air&nbsp;: des ber\u00adgers qui d\u00e9bi\u00adtaient leurs b\u00eates aux fugi\u00adtifs. Nous leur avons ache\u00adt\u00e9 un mou\u00adton r\u00f4ti pour la somme de 24 dinars. Et c\u2019est ce mou\u00adton froid qui sert main\u00adte\u00adnant \u00e0 notre repas du&nbsp;soir.<\/p>\n<p>La nuit est ti\u00e8de. \u00c0 l\u2019ho\u00adri\u00adzon, on aper\u00ad\u00e7oit des lumi\u00e8res, ce sont d\u2019autres feux de bivouac. Je contemple un ins\u00adtant cette illu\u00admi\u00adna\u00adtion qui donne une note de ga\u00ee\u00adt\u00e9 et de f\u00eate&nbsp;; puis je m\u2019\u00e9\u00adtends comme les autres sur la liti\u00e8re de ma\u00efs, tout habill\u00e9 et rou\u00adl\u00e9 dans mon manteau.<\/p>\n<p>Je suis r\u00e9veill\u00e9 par des gouttes d\u2019eau qui me frappent au visage. C\u2019est la pluie. Tout le monde s\u2019a\u00adgite&nbsp;; mais que faire&nbsp;? Nous n\u2019a\u00advons pas de tente, aucun moyen de nous mettre \u00e0 l\u2019a\u00adbri. Quel\u00adqu\u2019un crie l\u2019heure&nbsp;: il est minuit. Je me retourne sur le ventre et je me rendors.<\/p>\n<p>\u00c0 6 heures, nous sommes tous sur pied, bien que le jour ne soit pas encore venu. Nous sommes trem\u00adp\u00e9s et mor\u00adfon\u00addus&nbsp;; il a plu tr\u00e8s fort. Main\u00adte\u00adnant il n\u2019y a plus qu\u2019une pluie fine qui a ten\u00addance \u00e0 s\u2019apaiser.<\/p>\n<p>On attelle et nous repar\u00adtons en gri\u00adgno\u00adtant un bout de bis\u00adcuit. Mais l\u2019en\u00adtrain de la veille a dis\u00adpa\u00adru. Les cama\u00adrades sont mornes, je suis d\u2019as\u00adsez mau\u00advaise humeur.<\/p>\n<p>Les alter\u00adca\u00adtions se font plus nom\u00adbreuses avec les conduc\u00adteurs de voi\u00adtures qui quel\u00adque\u00adfois encombrent la route. Un offi\u00adcier \u00e9met la pr\u00e9\u00adten\u00adtion \u00e0 un moment don\u00adn\u00e9 de nous arr\u00ea\u00adter pour lais\u00adser pas\u00adser son convoi. Il est envoy\u00e9 \u00e0 tous les diables.<\/p>\n<p>Les fugi\u00adtifs se h\u00e2tent. Les voi\u00adtures l\u00e9g\u00e8res et les auto\u00admo\u00adbiles nous d\u00e9passent conti\u00adnuel\u00adle\u00adment, trans\u00adpor\u00adtant offi\u00adciers et bour\u00adgeois serbes. Il n\u2019y a \u00e0 pied sur la route que les m\u00e9de\u00adcins fran\u00ad\u00e7ais, et aus\u00adsi les pri\u00adson\u00adniers autri\u00adchiens, por\u00adtant \u00e0 deux une caisse de car\u00adtouches sus\u00adpen\u00addue \u00e0 un&nbsp;b\u00e2ton.<\/p>\n<p>La route esca\u00adlade la mon\u00adtagne pour redes\u00adcendre et rejoindre l\u2019I\u00adbar, encais\u00ads\u00e9 dans des gorges. \u00c0 la mon\u00adt\u00e9e, on aper\u00ad\u00e7oit dans le loin\u00adtain la table blanche que fait l\u2019en\u00adtas\u00adse\u00adment des mai\u00adsons de Kra\u00adli\u00e9\u00advo. La route, presque toute droite, appa\u00adra\u00eet comme un che\u00admin o\u00f9 grouillent les four\u00admis&nbsp;; les voi\u00adtures forment une pro\u00adces\u00adsion inin\u00adter\u00adrom\u00adpue. Sur la droite, au pied des mon\u00adtagnes, sous les pre\u00admiers arbres des bois, on dis\u00adtingue le tr\u00e8s vieux monas\u00adt\u00e8re de Jit\u00adcha o\u00f9 se fait le cou\u00adron\u00adne\u00adment des rois serbes. Plus pr\u00e8s, dans la plaine, des taches rouges sont les toits des mai\u00adsons de Mata\u00adrou\u00adch\u00adka-Bania, sta\u00adtion ther\u00admale d\u2019eau sulfureuse.<\/p>\n<p>Sur l\u2019autre ver\u00adsant de la mon\u00adtagne, le pay\u00adsage est tout autre&nbsp;; c\u2019est la gorge sau\u00advage&nbsp;; aucune trace de l\u2019ac\u00adti\u00advi\u00adt\u00e9 humaine, aucune demeure, aucun champ. Les pentes abruptes des monts dominent ou sur\u00adplombent l\u2019I\u00adbar qui roule des flots abon\u00addants et tor\u00adren\u00adtueux. Nous met\u00adtons plus d\u2019une heure \u00e0 des\u00adcendre jus\u00adqu\u2019au fond de la gorge par les lacets que d\u00e9crit la route au milieu des buis\u00adsons de gen\u00e9\u00advriers et de ch\u00eanes rabou\u00adgris. Puis, la route c\u00f4toie la rivi\u00e8re en remon\u00adtant le long de la rive gauche. Les mon\u00adtagnes sont boi\u00ads\u00e9es&nbsp;; tan\u00adt\u00f4t elles s\u2019\u00e9\u00adl\u00e8vent au-des\u00adsus de nous comme une muraille, tan\u00adt\u00f4t elles se pr\u00e9\u00adsentent en plan incli\u00adn\u00e9, soit en forme d\u2019a\u00adr\u00eates arron\u00addies, soit en forme de pyra\u00admides. La vue est gran\u00addiose, mais un peu \u00e9cra\u00adsante, et finit par deve\u00adnir mono\u00adtone. Nous ne nous arr\u00ea\u00adtons pas pour man\u00adger. La marche des b\u0153ufs est si lente que nous crai\u00adgnons de perdre du temps. Nous allons jus\u00adqu\u2019\u00e0 la&nbsp;nuit.<\/p>\n<p>Il est impos\u00adsible de faire sor\u00adtir les cha\u00adriots de la route. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, c\u2019est l\u2019I\u00adbar, de l\u2019autre c\u2019est la mon\u00adtagne. Nous avons cepen\u00addant choi\u00adsi un endroit un peu moins abrupt o\u00f9 nous pou\u00advons grim\u00adper pour \u00e9ta\u00adblir des cam\u00adpe\u00adments indi\u00advi\u00adduels au pieds des arbres. Nous par\u00adta\u00adgeons le reste du mou\u00adton froid de la veille.  C\u2019est un maigre repas, si l\u2019on r\u00e9fl\u00e9\u00adchit que nous n\u2019a\u00advons pas man\u00adg\u00e9 de la jour\u00adn\u00e9e. \u00c0 vrai dire, je n\u2019ai pas tou\u00adjours man\u00adg\u00e9 \u00e0 ma faim depuis que j\u2019ai quit\u00adt\u00e9&nbsp;Nich.<\/p>\n<p>Comme bois\u00adson, nous avons l\u2019eau dont nous avons rem\u00adpli deux ou trois bidons d\u2019es\u00adsence. Presque toutes les sources que nous avons ren\u00adcon\u00adtr\u00e9es au flanc de la mon\u00adtagne don\u00adnaient une eau boueuse&nbsp;; celle de l\u2019I\u00adbar est limo\u00adneuse. L\u2019eau que nous avons recueillie \u00e0 une source claire et lim\u00adpide nous donne le go\u00fbt de ben\u00adzine et pro\u00advoque des \u00e9ruc\u00adta\u00adtions d\u2019es\u00adsence. Je regrette l\u2019eau trouble que j\u2019ai bue dans la journ\u00e9e.<\/p>\n<p>Avec un cama\u00adrade, je coupe des branches pour nous faire, \u00e0 nous deux, une liti\u00e8re qui nous \u00e9vite de cou\u00adcher direc\u00adte\u00adment sur la terre boueuse, et qui offre \u00e0 nos corps une cer\u00adtaine \u00e9las\u00adti\u00adci\u00adt\u00e9. Mais un brouillard s\u2019est for\u00adm\u00e9 qui rem\u00adplit toute la val\u00adl\u00e9e. Nous sommes p\u00e9n\u00e9\u00adtr\u00e9s par ce brouillard, gla\u00adcial, plus insup\u00adpor\u00adtable que la pluie de la nuit pr\u00e9\u00adc\u00e9\u00addente. On ne peut pas dor\u00admir&nbsp;; il faut ral\u00adlu\u00admer les feux&nbsp;; et nous pas\u00adsons la nuit accrou\u00adpis en com\u00adpa\u00adgnie de pri\u00adson\u00adniers autri\u00adchiens et enfu\u00adm\u00e9s par le bois&nbsp;vert.<\/p>\n<p>La posi\u00adtion n\u2019est d\u2019ailleurs pas tout \u00e0 fait s\u00fbre. De temps en temps quel\u00adqu\u2019un va cou\u00adper du bois&nbsp;; des pierres se d\u00e9tachent et roulent sur nous&nbsp;; l\u2019une d\u2019elles me retourne le pouce droit&nbsp;; j\u2019en suis quitte pour une entorse assez douloureuse.<\/p>\n<p>Le mou\u00adve\u00adment conti\u00adnue sur la route au-des\u00adsous de nous. Des cha\u00adriots d\u00e9filent, \u00e9clai\u00adr\u00e9s par des torches, simples branches r\u00e9si\u00adneuses arra\u00adch\u00e9es \u00e0 un coni\u00adf\u00e8re&nbsp;; des auto\u00admo\u00adbiles les d\u00e9passent avec des fanaux \u00e0 la lumi\u00e8re \u00e9blouis\u00adsante&nbsp;; et le contraste est curieux entre ces deux modes d\u2019\u00e9\u00adclai\u00adrage. Le gron\u00adde\u00adment de l\u2019I\u00adbar forme un fond mono\u00adtone aux bruits adven\u00adtices de la route, et donne l\u2019illu\u00adsion du rou\u00adle\u00adment de la mar\u00e9e au bord de la&nbsp;mer.<\/p>\n<p>La nuit passe enfin, et nous repar\u00adtons vers six heures.<\/p>\n<p>Comme mes cama\u00adrades, je me sens assez fati\u00adgu\u00e9. Il n\u2019y a plus qu\u2019un peu de bis\u00adcuit, et nous n\u2019a\u00advons pas l\u2019es\u00adp\u00e9\u00adrance d\u2019at\u00adteindre Rach\u00adka aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p>Le pay\u00adsage est de plus en plus sau\u00advage et d\u00e9so\u00adl\u00e9&nbsp;; les mon\u00adtagnes sont main\u00adte\u00adnant d\u00e9nu\u00add\u00e9es, elles appa\u00adraissent comme des murailles de pierre grise, quel\u00adque\u00adfois les roches prennent des teintes bleu-ver\u00add\u00e2tre. Au confluent d\u2019un tor\u00adrent qui vient se jeter en cas\u00adcade dans l\u2019I\u00adbar, la vue est gran\u00addiose et sinistre&nbsp;; sur le som\u00admet abrupt de la mon\u00adtagne appa\u00adraissent les ruines d\u2019un vieux ch\u00e2\u00adteau-fort [[ Le ch\u00e2\u00adteau de Maglitcht datant approxi\u00adma\u00adti\u00adve\u00adment de l\u2019an 1300.]]; au bas, les flots de l\u2019I\u00adbar se brisent sur un gros rocher iso\u00adl\u00e9 dans le courant.<\/p>\n<p>La route est de plus en plus boueuse et d\u00e9fon\u00adc\u00e9e. \u00c0 cer\u00adtains endroits, c\u2019est une v\u00e9ri\u00adtable mare de boue qu\u2019il faut tra\u00adver\u00adser. Mes chaus\u00adsures, que j\u2019ai ache\u00adt\u00e9es huit jours aupa\u00adra\u00advant pour 50 dinars, prix \u00e9norme \u00e0 ce moment et dans le pays, sont d\u00e9j\u00e0 \u00e9cu\u00adl\u00e9es&nbsp;; les talons sont par\u00adtis et la semelle est trou\u00e9e&nbsp;; l\u2019eau et la boue p\u00e9n\u00e8trent librement.<\/p>\n<p>Vers midi, nous arri\u00advons \u00e0 Pito\u00admir&nbsp;; c\u2019est le pre\u00admier vil\u00adlage que nous ren\u00adcon\u00adtrons depuis que nous avons quit\u00adt\u00e9 Kra\u00adli\u00e9\u00advo. La val\u00adl\u00e9e s\u2019est \u00e9lar\u00adgie&nbsp;; et des troupes serbes campent \u00e0 cet endroit. Il est d\u2019ailleurs impos\u00adsible de se pro\u00adcu\u00adrer une nour\u00adri\u00adture quel\u00adconque. Dans une mai\u00adson en bor\u00addure de la route, nous trou\u00advons ins\u00adtal\u00adl\u00e9e une ambu\u00adlance dont fait par\u00adtie un de nos confr\u00e8res fran\u00ad\u00e7ais. Il n\u2019a \u00e0 nous offrir que du th\u00e9. Nous conti\u00adnuons notre che\u00admin sans nous arr\u00ea\u00adter long\u00adtemps et avec l\u2019es\u00adpoir assez vague de man\u00adger le soir. Le th\u00e9 m\u2019a remon\u00adt\u00e9 et je marche plus all\u00e8\u00adgre\u00adment. Nous d\u00e9ci\u00addons avec quelques cama\u00adrades de quit\u00adter les cha\u00adriots qui se tra\u00eenent lamen\u00adta\u00adble\u00adment et de pous\u00adser en avant pour trou\u00adver au moins un g\u00eete pour la&nbsp;nuit.<\/p>\n<p>Nous d\u00e9pas\u00adsons rapi\u00adde\u00adment les cam\u00adpe\u00adments de sol\u00addats serbes et de fugi\u00adtifs civils. Il y a m\u00eame dans un pr\u00e9 proche de l\u2019I\u00adbar un cam\u00adpe\u00adment de tzi\u00adganes. Entre les cha\u00adriots sont \u00e9ten\u00addues des \u00e9toffes bario\u00adl\u00e9es&nbsp;; un groupe d\u2019hommes joue de l\u2019argent \u00e0 pile ou \u00e0 face&nbsp;; sur le bord de la route une vieille boh\u00e9\u00admienne a \u00e9ta\u00adl\u00e9 un jeu de cartes et pr\u00e9\u00addit l\u2019a\u00adve\u00adnir \u00e0 une Serbe cr\u00e9dule.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9\u00adlar\u00adgis\u00adse\u00adment de la val\u00adl\u00e9e ne s\u2019\u00e9\u00adtend pas loin. Au bout d\u2019un kilo\u00adm\u00e8tre les gorges se res\u00adserrent \u00e9troi\u00adte\u00adment&nbsp;; l\u2019I\u00adbar coule tr\u00e8s rapide entre deux murailles de roches vert-bleu\u00e2tres.<\/p>\n<p>\u00c0 peine sor\u00adtis de ces portes, nous ren\u00adcon\u00adtrons deux auto\u00admo\u00adbiles venant en sens inverse. Elles sont conduites par des Fran\u00ad\u00e7ais et viennent de Rach\u00adka nous cher\u00adcher. On a fini par s\u2019in\u00adqui\u00e9\u00adter de notre&nbsp;sort.<\/p>\n<p>Nous lais\u00adsons les cha\u00adriots sous la garde de deux cama\u00adrades de bonne volon\u00adt\u00e9, qui conti\u00adnue\u00adront le che\u00admin avec les conduc\u00adteurs et inter\u00adpr\u00e8tes. La plu\u00adpart des femmes et quelques cama\u00adrades fati\u00adgu\u00e9s nous ont d\u00e9j\u00e0 quit\u00adt\u00e9s la veille&nbsp;; ils sont mon\u00adt\u00e9s sur une auto\u00admo\u00adbile fran\u00ad\u00e7aise qui trans\u00adpor\u00adtait du mat\u00e9riel.<\/p>\n<p>Nous par\u00adve\u00adnons \u00e0 nous empi\u00adler dans les deux voi\u00adtures envoy\u00e9es \u00e0 notre secours, et nous arri\u00advons bien\u00adt\u00f4t \u00e0 Out\u00adch\u00e9, le vil\u00adlage o\u00f9 nous esp\u00e9\u00adrions pas\u00adser la nuit, que nous tra\u00adver\u00adsons sans nous arr\u00eater.<\/p>\n<p>\u00c0 cet endroit la route quitte l\u2019I\u00adbar pour esca\u00adla\u00adder la mon\u00adtagne par des lacets tr\u00e8s larges, qui, \u00e0 mesure que nous nous \u00e9le\u00advons, s\u2019\u00e9\u00adtagent au-des\u00adsous de nous et donnent \u00e0 la vue une impres\u00adsion gran\u00addiose. Dans le fond se dressent des mon\u00adtagnes que des p\u00e2tu\u00adrages colorent en vert sombre, tan\u00addis que notre ver\u00adsant est cou\u00adron\u00adn\u00e9 par une haute futaie de ch\u00eanes roux. Nous tra\u00adver\u00adsons cette ch\u00ea\u00adnaie immense et magni\u00adfique  pour des\u00adcendre de nou\u00adveau vers la val\u00adl\u00e9e de l\u2019Ibar.<\/p>\n<p>Mais la val\u00adl\u00e9e est plus large, les vil\u00adlages plus nom\u00adbreux. L\u2019I\u00adbar, un peu loin\u00adtain, semble au cr\u00e9\u00adpus\u00adcule un fleuve qui s\u2019\u00e9\u00adcoule len\u00adte\u00adment. Sur les hau\u00adteurs, on remarque de temps eu temps des mai\u00adsons mis\u00e9\u00adrables et gri\u00ads\u00e2tres, construites en bois, ne res\u00adsem\u00adblant plus aux mai\u00adsons blanches de Ser\u00adbie, Mais rap\u00adpe\u00adlant plu\u00adt\u00f4t des cha\u00adlets suisses.<\/p>\n<p>Nous arri\u00advons \u00e0 Rach\u00adka \u00e0 la nuit noire. Nous sommes \u00e0 l\u2019an\u00adcienne fron\u00adti\u00e8re serbo-turque.<\/p>\n<h3>IV. \u2015 De Rachka \u00e0 Mitrovitza<\/h3>\n<p>\u00c0 Rach\u00adka j\u2019ai d\u00een\u00e9 et pas\u00ads\u00e9 la nuit chez le chef de la mis\u00adsion, qui, arri\u00adv\u00e9 avant nous, a pu se loger en ville. J\u2019ai cou\u00adch\u00e9 sur un tapis, mais j\u2019\u00e9\u00adtais cer\u00adtai\u00adne\u00adment mieux que mes cama\u00adrades qu\u2019on a envoy\u00e9s cam\u00adper au diable sous deux tentes sur l\u2019herbe humide d\u2019un pr\u00e9. Je ne sais pas ce qu\u2019ils ont pu man\u00adger. Je ne m\u2019en suis jamais pr\u00e9\u00adoc\u00adcu\u00adp\u00e9 et je ne leur ai pas demand\u00e9.<\/p>\n<p>Le len\u00adde\u00admain matin (same\u00addi 6 novembre), j\u2019erre dans les rues de Rach\u00adka. Il fait un peu de soleil qui \u00e9gaie et r\u00e9chauffe. La petite ville, toute blanche, est orien\u00adt\u00e9e au levant et b\u00e2tie en amphi\u00adth\u00e9\u00e2tre au confluent de deux val\u00adl\u00e9es assez larges, celle de l\u2019l\u00adbar et celle de la Rach\u00adka. Sur la place, au milieu du grouille\u00adment de la foule des sol\u00addats et des Serbes fugi\u00adtifs, m\u00eal\u00e9s aux pay\u00adsans des envi\u00adrons, aux v\u00eate\u00adments bigar\u00adr\u00e9s, venus appor\u00adter leurs den\u00adr\u00e9es au mar\u00adch\u00e9, je ren\u00adcontre des confr\u00e8res arri\u00adv\u00e9s avec leur ambu\u00adlance serbe, des avia\u00adteurs fran\u00ad\u00e7ais et leurs m\u00e9ca\u00adni\u00adciens, m\u00eame des Fran\u00ad\u00e7ais civils fugi\u00adtifs, venant des mines de Bor, o\u00f9 une com\u00adpa\u00adgnie fran\u00ad\u00e7aise exploite le cuivre. Ces der\u00adniers paraissent un peu d\u00e9sem\u00adpa\u00adr\u00e9s&nbsp;; per\u00adsonne ne s\u2019oc\u00adcupe d\u2019eux&nbsp;; ils n\u2019ont pas man\u00adg\u00e9 depuis deux jours, et ils sont avec des femmes et des enfants.<\/p>\n<p>Les nou\u00advelles sont mau\u00advaises. Pri\u00admi\u00adti\u00adve\u00adment nous devions aller \u00e0 Prich\u00adti\u00adna, \u00e0 Novi-Bazar ou \u00e0 Mitro\u00advit\u00adza pour y ins\u00adtal\u00adler des h\u00f4pi\u00adtaux de r\u00e9serve sur les der\u00adri\u00e8res de l\u2019ar\u00adm\u00e9e serbe (avec quel mat\u00e9\u00adriel d\u2019ailleurs?). Actuel\u00adle\u00adment on parle de nous envoyer \u00e0 Mitro\u00advit\u00adza, et de l\u00e0 \u00e0 Salo\u00adnique aus\u00adsi\u00adt\u00f4t que l\u2019ar\u00adm\u00e9e fran\u00ad\u00e7aise aura d\u00e9ga\u00adg\u00e9 les com\u00admu\u00adni\u00adca\u00adtions du c\u00f4t\u00e9 d\u2019Uskub.<\/p>\n<p>Les pes\u00adsi\u00admistes donnent comme cer\u00adtaine la d\u00e9faite irr\u00e9\u00adm\u00e9\u00addiable de l\u2019ar\u00adm\u00e9e serbe, r\u00e9duite \u00e0 40.000 hommes, qui, faute de vivres et de muni\u00adtions, sera contrainte de capi\u00adtu\u00adler. Nous serons sans doute r\u00e9duits \u00e0 nous enfuir par le Mon\u00adt\u00e9\u00adn\u00e9\u00adgro, \u00e0 tra\u00advers les neiges, par 2.000 m\u00e8tres d\u2019al\u00adti\u00adtude. Ils pr\u00e9\u00advoient les Alle\u00admands \u00e0 Bag\u00addad et l\u2019Inde menac\u00e9e.<\/p>\n<p>Je hausse les \u00e9paules et je conti\u00adnue ma pro\u00adme\u00adnade. Je finis par retrou\u00adver quelques-uns de mes com\u00adpa\u00adgnons de voyage. Ils sont en cor\u00adv\u00e9e de vivres&nbsp;; ils viennent d\u2019a\u00adche\u00adter un mou\u00adton pour 17 dinars \u00e0 une bou\u00adche\u00adrie mili\u00adtaire et de tou\u00adcher une ving\u00adtaine de boules de pain. En pas\u00adsant, je d\u00e9niche le mess du grand \u00e9tat-major o\u00f9 ces Mes\u00adsieurs, ain\u00adsi que les atta\u00adch\u00e9s miliaires et leur suite, sont tou\u00adjours s\u00fbrs d\u2019\u00eatre copieu\u00adse\u00adment nour\u00adris. Je connais un des gar\u00ad\u00e7ons, et j\u2019en pro\u00adfite pour nous faire ser\u00advir, \u00e0 moi et \u00e0 mes cama\u00adrades, une petite tasse de caf\u00e9 turc, puisque c\u2019est ain\u00adsi qu\u2019on boit le caf\u00e9 en Ser\u00adbie. Il est d\u2019ailleurs excellent&nbsp;; mais il faut avoir \u00e9t\u00e9 pri\u00adv\u00e9 comme nous l\u2019a\u00advons \u00e9t\u00e9, pour savou\u00adrer le plai\u00adsir qui consiste \u00e0 d\u00e9gus\u00adter une tasse de caf\u00e9&nbsp;chaud.<\/p>\n<p>J\u2019ac\u00adcom\u00adpagne mes cama\u00adrades au cam\u00adpe\u00adment o\u00f9 ils ont pas\u00ads\u00e9 la nuit. C\u2019est assez loin de la ville, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la Rach\u00adka, sur un pla\u00adteau, au fond duquel est ins\u00adtal\u00adl\u00e9e l\u2019a\u00advia\u00adtion fran\u00e7aise.<\/p>\n<p>En avant, sont dres\u00ads\u00e9es les deux tentes o\u00f9 les cama\u00adrades ont cam\u00adp\u00e9. Nous ins\u00adtal\u00adlons un foyer pour faire r\u00f4tir le mou\u00adton&nbsp;; puis je des\u00adsine le paysage.<\/p>\n<p>\u00c0 ma gauche, se dresse un piton d\u00e9nu\u00add\u00e9 au som\u00admet duquel s\u2019\u00e9\u00adl\u00e8ve une construc\u00adtion banale, tout \u00e0 fait iso\u00adl\u00e9e et entou\u00adr\u00e9e de murs, sans doute un monas\u00adt\u00e8re for\u00adti\u00adfi\u00e9. Au bas se trouve un cam\u00adpe\u00adment serbe sur une plaine en pente, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019un hameau de pauvres mai\u00adsons. D\u2019autres hau\u00adteurs, \u00e9ga\u00adle\u00adment d\u00e9nu\u00add\u00e9es, sont grou\u00adp\u00e9es en arri\u00e8re du piton et se conti\u00adnuent \u00e0 droite par la mon\u00adtagne o\u00f9 est ados\u00ads\u00e9e Rach\u00adka et qui s\u2019\u00e9\u00adtale en face de nous. On voit dis\u00adtinc\u00adte\u00adment les mai\u00adsons blanches, l\u2019\u00e9\u00adglise, la place au-des\u00adsous, et, plus \u00e0 droite, le pont sur l\u2019I\u00adbar et l\u2019\u00e9\u00adchan\u00adcrure de la val\u00adl\u00e9e. De tous les c\u00f4t\u00e9s le cirque est fer\u00adm\u00e9 par des hau\u00adteurs gris-ver\u00add\u00e2tres, sans le moindre bou\u00adquet d\u2019arbres, sans buis\u00adsons&nbsp;; c\u2019est un pay\u00adsage qui serait morne sans la ga\u00ee\u00adt\u00e9 que donne la lumi\u00e8re claire du soleil du&nbsp;matin.<\/p>\n<p>Il est 10h.\u00bd, le feu a pris, le mou\u00adton est embro\u00adch\u00e9 sur une branche d\u2019arbre. Mais d\u2019autres cama\u00adrades arrivent qui nous apportent l\u2019ordre de par\u00adtir aujourd\u2019\u00adhui m\u00eame \u00e0 midi pour Mitro\u00advit\u00adza. Encore un d\u00e9jeu\u00adner rat\u00e9. Nous nous conten\u00adtons de faire quelques grillades que nous d\u00e9chi\u00adque\u00adtons \u00e0 moi\u00adti\u00e9 cuites, et nous nous h\u00e2tons de plier bagage. Nous tra\u00ee\u00adnons nos sacs et nos valises jus\u00adqu\u2019\u00e0 la place de Rach\u00adka, et nous nous empi\u00adlons dans deux four\u00adgons auto\u00admo\u00adbiles, o\u00f9 nous sommes enfer\u00adm\u00e9s comme dans une&nbsp;bo\u00eete.<\/p>\n<p>Je suis pr\u00e8s de la porte du fond, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la seule ouver\u00adture qui per\u00admette d\u2019a\u00advoir de l\u2019air et de jouir de la vue. La route est large et bien tra\u00adc\u00e9e&nbsp;; des pri\u00adson\u00adniers autri\u00adchiens y tra\u00advaillent. Nous avons l\u2019es\u00adpoir d\u2019ar\u00adri\u00adver de bonne heure \u00e0 Mitrovitza.<\/p>\n<p>Nous sui\u00advons encore, cette fois sur la rive droite, la val\u00adl\u00e9e de l\u2019I\u00adbar, plus large ici et moins sau\u00advage que dans les gorges que nous avons par\u00adcou\u00adrues avant d\u2019ar\u00adri\u00adver, \u00e0 Rach\u00adka. Les mon\u00adtagnes sont plus incli\u00adn\u00e9es. Mais le pay\u00adsage est presque aus\u00adsi d\u00e9so\u00adl\u00e9&nbsp;; nous rou\u00adlons entre des amon\u00adcel\u00adle\u00adments de rochers et de pier\u00adrailles sans le moindre v\u00e9g\u00e9\u00adtal. Puis des coni\u00adf\u00e8res au feuillage vert et des ch\u00eanes roux appa\u00adraissent, aux\u00adquels suc\u00adc\u00e8dent des landes qui forment de maigres p\u00e2tu\u00adrages s\u2019\u00e9\u00adten\u00addant \u00e0 l\u2019in\u00adfi\u00adni. De temps en temps on aper\u00ad\u00e7oit quelques mai\u00adsons \u00e0 toit de chaume avec des murs de tor\u00adchis, et les ves\u00adtiges de champs de&nbsp;ma\u00efs.<\/p>\n<p>La route ne tarde pas \u00e0 deve\u00adnir mau\u00advaise&nbsp;; peu \u00e0 peu elle se trans\u00adforme en piste, d\u00e9fon\u00adc\u00e9e aux endroits o\u00f9 l\u2019eau sourd des pentes. Notre chauf\u00adfeur ne sait pas conduire. Quelques embar\u00add\u00e9es mal\u00adheu\u00adreuses nous ren\u00adseignent sur son savoir-faire. Nous per\u00addons du temps \u00e0 cause d\u2019une panne au milieu des fon\u00addri\u00e8res. Un peu plus loin, \u00e0 un tour\u00adnant brusque dans un pas\u00adsage res\u00adser\u00adr\u00e9, il s\u2019en faut de peu que nous ne fas\u00adsions un saut dans l\u2019I\u00adbar. \u00c0 ce moment se pro\u00adduit la deuxi\u00e8me panne.<\/p>\n<p>La nuit tombe. Le voyage en auto dans l\u2019obs\u00adcu\u00adri\u00adt\u00e9 sur une route aus\u00adsi peu s\u00fbre me semble dan\u00adge\u00adreux. Avec deux autres cama\u00adrades, je d\u00e9cide de conti\u00adnuer la route \u00e0 pied. Ren\u00adsei\u00adgne\u00adments pris, nous sommes seule\u00adment \u00e0 deux ou trois heures de Mitro\u00advit\u00adza. Il est 5 heures, nous esp\u00e9\u00adrons y arri\u00adver avant 8 heures.<\/p>\n<p>Nous lais\u00adsons nos cama\u00adrades enli\u00ads\u00e9s dans la boue d\u2019un gu\u00e9, et nous par\u00adtons d\u2019un bon pas. La nuit est belle, sans lune, mais les \u00e9toiles per\u00admettent de voir un peu. Il n\u2019y a pas \u00e0 s\u2019\u00e9\u00adga\u00adrer, mal\u00adgr\u00e9 l\u2019ab\u00adsence de bornes kilo\u00adm\u00e9\u00adtriques et de poteaux indi\u00adca\u00adteurs&nbsp;; dans ces pays-l\u00e0, la route est unique et ne se rami\u00adfie&nbsp;pas.<\/p>\n<p>Il n\u2019y a natu\u00adrel\u00adle\u00adment aucun ouvrage d\u2019art&nbsp;; les ruis\u00adseaux et les rivi\u00e8res coupent la route pour se jeter dans l\u2019I\u00adbar. Nous en sommes quittes pour un bain de pieds \u00e0 chaque gu\u00e9, car dans l\u2019obs\u00adcu\u00adri\u00adt\u00e9 nous ne pou\u00advons pas uti\u00adli\u00adser les pas\u00adsages sur les fas\u00adcines de fagots ou sur les pierres dis\u00adpo\u00ads\u00e9es irr\u00e9\u00adgu\u00adli\u00e8\u00adre\u00adment en cha\u00adpe\u00adlet dans le cours de&nbsp;l\u2019eau.<\/p>\n<p>Nous croi\u00adsons de temps en temps des pay\u00adsans \u00e0 che\u00adval&nbsp;; \u00e0 leur sil\u00adhouette on recon\u00adna\u00eet qu\u2019ils ont le cos\u00adtume alba\u00adnais. Quel\u00adque\u00adfois des lumi\u00e8res indiquent des mai\u00adsons situ\u00e9es d\u2019or\u00addi\u00adnaire \u00e0 une cer\u00adtaine dis\u00adtance de la route. \u00c0 un moment don\u00adn\u00e9, des aboie\u00adments furieux se font entendre&nbsp;; il serait d\u00e9sa\u00adgr\u00e9able d\u2019\u00eatre atta\u00adqu\u00e9 par des chiens errants, nous ramas\u00adsons des pierres. D\u2019autres aboie\u00adments r\u00e9pondent et se pro\u00adpagent de place en place dans le loin\u00adtain, comme si les sen\u00adti\u00adnelles canines s\u2019a\u00adver\u00adtis\u00adsaient d\u2019un dan\u00adger. Puis tout rentre dans le silence.<\/p>\n<p>\u00c0 notre droite se d\u00e9tache peu \u00e0 peu en une tache plus sombre une mon\u00adtagne en pyra\u00admide qui nous para\u00eet \u00eatre de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de l\u2019I\u00adbar&nbsp;; et dans le loin\u00adtain, devant nous, appa\u00adraissent des lumi\u00e8res. C\u2019est cer\u00adtai\u00adne\u00adment Mitrovitza.<\/p>\n<p>Cepen\u00addant nous avons beau mar\u00adcher, les lumi\u00e8res ne semblent pas se rap\u00adpro\u00adcher, tan\u00addis que la mon\u00adtagne en pyra\u00admide est tou\u00adjours \u00e0 notre hau\u00adteur&nbsp;; est-ce l\u2019ef\u00adfet de notre impa\u00adtience, ou les sinuo\u00adsi\u00adt\u00e9s de la route, ou l\u2019illu\u00adsion de la nuit&nbsp;? Enfin, les lumi\u00e8res s\u2019es\u00adpacent en ligne \u00e0 notre droite, nous sommes tout pr\u00e8s de Mitrovitza.<\/p>\n<p>Mais il est \u00e9vident que la ville est de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de l\u2019I\u00adbar, et nous conti\u00adnuons de mar\u00adcher pen\u00addant plus d\u2019un quart d\u2019heure sans trou\u00adver de pont. Nous igno\u00adrons encore que les villes turques sont tr\u00e8s espa\u00adc\u00e9es, et nous d\u00e9ses\u00adp\u00e9\u00adrons d\u2019ar\u00adri\u00adver jamais. Enfin, apr\u00e8s avoir failli nous perdre dans des mar\u00e9\u00adcages, nous ren\u00adcon\u00adtrons un pont de bois gar\u00add\u00e9 par une sen\u00adti\u00adnelle serbe. Nous entrons dans une ville noire&nbsp;; heu\u00adreu\u00adse\u00adment quel\u00adqu\u2019un nous a dit que, peu apr\u00e8s le pont, nous trou\u00adve\u00adrons sur notre gauche l\u2019un des deux caf\u00e9s-res\u00adtau\u00adrants de l\u2019en\u00addroit, le Kos\u00adso\u00advo-Kafa\u00adna. Il est 8h. \u00bd du soir, nous avons donc trois heures et demie de marche. fati\u00adgante dans les jambes\u200a\u2014\u200aavec des chaus\u00adsures \u00e9cu\u00adl\u00e9es et humides pour mon compte personnel.<\/p>\n<p>Notre plus grand. d\u00e9sir est d\u2019a\u00advoir \u00e0 man\u00adger et sur\u00adtout d\u2019a\u00advoir du vin. Nous sommes bien\u00adt\u00f4t \u00e0 Kos\u00adso\u00advo&nbsp;; c\u2019est une petite salle de caf\u00e9 \u00e0 pla\u00adfond bas sou\u00adte\u00adnu par des piliers de bois, o\u00f9 s\u2019en\u00adtasse en ce moment une foule d\u2019of\u00adfi\u00adciers serbes. Il n\u2019y a plus de vin. Nous arri\u00advons \u00e0 nous faire ser\u00advir un rago\u00fbt de viande, des pommes de terre, du caf\u00e9 et du raki. La bonne humeur revient&nbsp;; nous nous f\u00e9li\u00adci\u00adtons d\u2019a\u00advoir fait la route \u00e0 pied, puisque les cama\u00adrades ne nous ont pas rejoints.<\/p>\n<p>Vers dix heures, nous enten\u00addons le bruit d\u2019une auto. Ce sont enfin nos confr\u00e8res. Un des chauf\u00adfeurs a refu\u00ads\u00e9 apr\u00e8s notre d\u00e9part d\u2019al\u00adler plus loin, se sen\u00adtant inca\u00adpable de conduire sa voi\u00adture la nuit. Il a donc fal\u00adlu que tous prissent place, tant bien que mal dans l\u2019autre four\u00adgon. Ils sont all\u00e9s tr\u00e8s len\u00adte\u00adment, et mal\u00adgr\u00e9 tout ont failli ver\u00adser \u00e0 un pas\u00adsage dan\u00adge\u00adreux que nous avions remar\u00adqu\u00e9. Celui qui \u00e9tait sur le si\u00e8ge avec le chauf\u00adfeur raconte qu\u2019il a vu une bande de loups tra\u00adver\u00adser la route&nbsp;; nous pr\u00e9\u00adf\u00e9\u00adrons ne pas les avoir rencontr\u00e9s.<\/p>\n<p>O\u00f9 irons-nous cou\u00adcher&nbsp;? Nous d\u00e9ci\u00addons de deman\u00adder asile \u00e0 l\u2019h\u00f4\u00adpi\u00adtal. Nous voi\u00adci en route dans la nuit. Au car\u00adre\u00adfour, une lan\u00adterne pro\u00adjette une pauvre clar\u00adt\u00e9, et on dis\u00adtingue vague\u00adment les pignons de quelques mai\u00adsons et des bou\u00adtiques de bois turques. J\u2019ai l\u2019im\u00adpres\u00adsion rapide d\u2019un d\u00e9cor de th\u00e9\u00e2tre de Gui\u00adgnol, tel que j\u2019en ai vu dans mon enfance. L\u2019h\u00f4\u00adpi\u00adtal nous ren\u00advoie \u00e0 la caserne o\u00f9 l\u2019on veut bien nous accor\u00adder deux chambres et un peu de paille pour cou\u00adcher par terre&nbsp;; il y a tout juste place pour nous tous. Je quitte mes chaus\u00adsures et je m\u2019endors.<\/p>\n<p>M.&nbsp;Pier\u00adrot (\u00e0 suivre.)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les gorges de l\u2019Ibar Nous avons trou\u00adv\u00e9 le moyen de cou\u00adcher \u00e0 l\u2019h\u00f4\u00adpi\u00adtal&nbsp;; les draps sont propres. J\u2019a\u00advais cou\u00adch\u00e9 dans des draps sales \u00e0 Nich et \u00e0 Krou\u00adche\u00advatz. Le len\u00adde\u00admain (mer\u00adcre\u00addi 3 novembre), dans la mati\u00adn\u00e9e, nous nous r\u00e9unis\u00adsons aux autres confr\u00e8res qui ont pas\u00ads\u00e9 la nuit au res\u00adtau\u00adrant. 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