{"id":2619,"date":"2010-07-27T11:30:51","date_gmt":"2010-07-27T11:30:51","guid":{"rendered":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/2010\/07\/27\/la-fin-dune-mission-5\/"},"modified":"2010-07-27T11:30:51","modified_gmt":"2010-07-27T11:30:51","slug":"la-fin-dune-mission-5","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/2010\/07\/27\/la-fin-dune-mission-5\/","title":{"rendered":"La fin d\u2019une mission"},"content":{"rendered":"<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-top-right\"><a href=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2619?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/wp-content\/plugins\/pdf-print\/images\/pdf.png\" alt=\"image_pdf\" title=\"Afficher le PDF\"><\/a><a href=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2619?print=print\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-print\" target=\"_blank\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/wp-content\/plugins\/pdf-print\/images\/print.png\" alt=\"image_print\" title=\"Contenu imprim\u00e9\"><\/a><\/div><p>(suite)<\/p>\n<h2>Le d\u00e9part de Prizrend<\/h2>\n<p>\n<i>Jeu\u00addi 18 novembre<\/i>.\u200a\u2014\u200aIl fait froid, mais beau. Avec deux cama\u00adrades et notre inter\u00adpr\u00e8te, je sors de bonne heure pour ache\u00adter mulets ou che\u00advaux de mon\u00adtagne. Il faut, en effet, se d\u00e9brouiller co\u00fbte que co\u00fbte. Les membres de la mis\u00adsion se sont asso\u00adci\u00e9s par petits groupes. J\u2019ai li\u00e9 mon sort \u00e0 celui de deux confr\u00e8res, dont l\u2019un a fait route avec moi depuis Jagodina.<\/p>\n<p>Les Alba\u00adnais ont tout cach\u00e9, de peur de la r\u00e9qui\u00adsi\u00adtion, mais ils vendent tr\u00e8s bien aux par\u00adti\u00adcu\u00adliers et tr\u00e8s cher. Au bazar (un bazar de bois, cir\u00adcu\u00adlaire, avec arcades), situ\u00e9 sur la rive droite, on nous apprend que nous trou\u00adve\u00adrons ce qu\u2019il nous faut dans le faubourg.<\/p>\n<p>Nous pas\u00adsons \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019une mos\u00adqu\u00e9e peinte en bleu, et de quelques vieilles mai\u00adsons dont les portes sont orn\u00e9es de sculp\u00adtures sur bois. En mon\u00adtant vers le pla\u00adteau, nous aper\u00adce\u00advons un magni\u00adfique pay\u00adsage de neige&nbsp;; les cimes sont ensoleill\u00e9es.<\/p>\n<p>Longue dis\u00adcus\u00adsion avec des pay\u00adsans alba\u00adnais. Fina\u00adle\u00adment, on nous vend pour 200 francs en or, un bidet blanc qui, en temps nor\u00admal, aurait co\u00fb\u00adt\u00e9 50 \u00e0 60 francs. Je remarque que dans le fau\u00adbourg, les mai\u00adsons ne sont pas blan\u00adchies&nbsp;; les murs sont de terre rou\u00adge\u00e2tre. Comme le bois manque par ici, on voit des bouses de vache, col\u00adl\u00e9es au mur pour s\u00e9cher et ser\u00advir de combustible.<\/p>\n<p>Au retour, nous appre\u00adnons que le d\u00e9part est remis. Le bruit court que nous pas\u00adse\u00adrons par le Mon\u00adt\u00e9\u00adn\u00e9\u00adgro en m\u00eame temps que la mis\u00adsion anglaise. Mika\u00ef\u00adlo\u00advitch orga\u00adnise le convoi et dis\u00adpose de 30.000&nbsp;fr. pour assu\u00adrer le ravi\u00adtaille\u00adment. Je suis deve\u00adnu fata\u00adliste. J\u2019at\u00adten\u00addrai la confir\u00adma\u00adtion de cette nouvelle.<\/p>\n<p>Nous retour\u00adnons \u00e0 l\u2019h\u00f4\u00adtel Ser\u00advia pour le d\u00e9jeu\u00adn\u00e9 qu\u2019on n\u2019ap\u00adporte qu\u2019\u00e0 2 heures de l\u2019a\u00adpr\u00e8s-midi. Cette fois, arri\u00adv\u00e9 les pre\u00admiers, je me suis empa\u00adr\u00e9 d\u2019une assiette, et j\u2019ai atten\u00addu trois heures ma pitance avec l\u2019as\u00adsiette sous le&nbsp;bras.<\/p>\n<p>Le bruit de ce matin \u00e9tait erro\u00adn\u00e9. Nous ne sommes pas par\u00adtis, il est vrai, parce qu\u2019il \u00e9tait impos\u00adsible de finir nos pr\u00e9\u00adpa\u00adra\u00adtifs \u00e0 temps, et puis, parce qu\u2019il est trop tard pour se mettre en route \u00e0 midi&nbsp;: l\u2019\u00e9\u00adtape est longue. Mais l\u2019ordre sub\u00adsiste. Le chef de la mis\u00adsion nous confirme que l\u2019at\u00adta\u00adch\u00e9 mili\u00adtaire s\u2019op\u00adpose au pas\u00adsage par le Mon\u00adt\u00e9\u00adn\u00e9\u00adgro et nous enjoint for\u00admel\u00adle\u00adment d\u2019al\u00adler \u00e0 Salo\u00adnique par&nbsp;Dibra.<\/p>\n<p>Nous sor\u00adtons pour faire encore quelques achats indis\u00adpen\u00adsables&nbsp;; il faut avoir de l\u2019a\u00advoine pour le che\u00adval (il n\u2019y a rien dans la mon\u00adtagne), et ten\u00adter d\u2019a\u00adche\u00adter du sau\u00adcis\u00adson de bre\u00adbis (nous sommes en pays musul\u00adman). Je par\u00adcours le quar\u00adtier de la rive droite&nbsp;; les arti\u00adsans sont grou\u00adp\u00e9s par m\u00e9tier&nbsp;: au bord de l\u2019eau, les for\u00adge\u00adrons, avec une ins\u00adtal\u00adla\u00adtion pri\u00admi\u00adtive&nbsp;; dans une rue per\u00adpen\u00addi\u00adcu\u00adlaire, les mar\u00adchands de fer ouvra\u00adg\u00e9&nbsp;; plus loin, les mar\u00adchands de peaux, etc.<\/p>\n<p>En reve\u00adnant, je ren\u00adcontre un ami serbe qui m\u2019af\u00adfirme que la route de Dibra est cou\u00adp\u00e9e et m\u2019ad\u00adjure de ne pas la prendre. En tout cas, je pars demain matin&nbsp;; on ver\u00adra en route. Nous h\u00e2tons nos pr\u00e9paratifs.<\/p>\n<p>Des pri\u00adson\u00adniers autri\u00adchiens, mis\u00e9\u00adrables et affa\u00adm\u00e9s, errent dans la ville, lamen\u00adta\u00adble\u00adment. Un de nos cama\u00adrades a l\u2019i\u00add\u00e9e d\u2019en prendre un comme ordon\u00adnance. Bien\u00adt\u00f4t, d\u2019autres se pr\u00e9\u00adsentent au couvent. Notre petit groupe en choi\u00adsit un&nbsp;; c\u2019est un Tch\u00e8que, cor\u00addon\u00adnier de son m\u00e9tier&nbsp;; nous lui don\u00adnons un peu d\u2019argent et du linge, car il n\u2019a plus de che\u00admise et est d\u00e9pour\u00advu de&nbsp;tout.<\/p>\n<p>Le soir, au d\u00eener, si j\u2019ose ain\u00adsi appe\u00adler le repas en com\u00admun \u00e0 l\u2019h\u00f4\u00adtel Ser\u00advia, nous rece\u00advons l\u2019ordre du sus\u00adpendre notre d\u00e9part. L\u2019\u00e9\u00adtat-major serbe a fini par avouer que la route du sud est cou\u00adp\u00e9e&nbsp;; et l\u2019at\u00adta\u00adch\u00e9 mili\u00adtaire nous dirige sur Scu\u00adta\u00adri&nbsp;; au lieu de prendre la route la plus courte vers l\u2019ouest en sui\u00advant le Drin, \u00e0 tra\u00advers l\u2019Al\u00adba\u00adnie, nous pas\u00adse\u00adrons par le Mon\u00adt\u00e9\u00adn\u00e9\u00adgro&nbsp;: Dia\u00adko\u00adva, Ipek, V\u00e9li\u00adka, Andr\u00e9\u00advit\u00adza, Pod\u00adgo\u00adrit\u00adza. Cet iti\u00adn\u00e9\u00adraire, qui passe par la haute mon\u00adtagne, d\u00e9crit les trois quarts d\u2019un cercle dont la route d\u2019Al\u00adba\u00adnie (que sui\u00advra l\u2019at\u00adta\u00adch\u00e9), forme la corde. Notre d\u00e9part est recu\u00adl\u00e9 au sur\u00adlen\u00adde\u00admain same\u00addi, et nous par\u00adti\u00adrons tons ensemble, soit 48 m\u00e9de\u00adcins et 25 infir\u00admi\u00e8res environ.<\/p>\n<p>I1 fait beau ce soir-l\u00e0. Les lumi\u00e8res marquent de points brillants l\u00e0 cit\u00e9 en amphi\u00adth\u00e9\u00e2tre. Les rues sont encom\u00adbr\u00e9es d\u2019une foule grouillante. Les nou\u00advelles sont de plus en plus mau\u00advaises. L\u2019ar\u00adm\u00e9e serbe est presque encer\u00adcl\u00e9e&nbsp;; elle n\u2019a plus pour refuge d\u00e9so\u00adl\u00e9 que les mon\u00adtagnes de l\u2019Al\u00adba\u00adnie&nbsp;; et elle est sans res\u00adsources, sans muni\u00adtions, qui, pis est, sans nour\u00adri\u00adture&nbsp;; elle est r\u00e9duite \u00e0 la famine.<\/p>\n<p><i>Ven\u00addre\u00addi 19 novembre<\/i>.\u200a\u2014\u200aC\u2019est le d\u00e9gel&nbsp;; on patauge dans la&nbsp;boue.<\/p>\n<p>Arri\u00adv\u00e9e des 17 cama\u00adrades qui avaient quit\u00adt\u00e9 Mitro\u00advit\u00adza. avec des chars \u00e0 b\u0153ufs. Nous ne les atten\u00addions plus. Ils ont \u00e9t\u00e9 arr\u00ea\u00adt\u00e9s par la tem\u00adp\u00eate de neige et ont beau\u00adcoup souf\u00adfert du froid. Ils racontent quelques sc\u00e8nes d\u2019hor\u00adreur aux\u00adquelles ils ont assis\u00adt\u00e9&nbsp;: la d\u00e9ban\u00addade des sol\u00addats serbes \u00e0 la recherche d\u2019un g\u00eete et de nour\u00adri\u00adture, et p\u00e9n\u00e9\u00adtrant de force chez les Arnautes, l\u2019hos\u00adti\u00adli\u00adt\u00e9 de ces den\u00adtiers allant jus\u00adqu\u2019\u00e0 l\u2019as\u00adsas\u00adsi\u00adnat, la ren\u00adcontre de sept cadavres de sol\u00addats serbes, vic\u00adtimes du froid, etc.<\/p>\n<p>Nous fai\u00adsons les der\u00adniers pr\u00e9\u00adpa\u00adra\u00adtifs, ce qui consiste \u00e0 jeter les der\u00adniers bagages et \u00e0 nous d\u00e9pouiller du peu de linge qui nous reste. Je conserve un n\u00e9ces\u00adsaire de toi\u00adlette avec savon, brosse \u00e0 dents, trousse de cou\u00adture, une che\u00admise de rechange, deux paires de chaus\u00adsettes, une paire de pan\u00adtoufles, des notes (mes cli\u00adch\u00e9s pho\u00adto\u00adgra\u00adphiques sont res\u00adt\u00e9s dans. mes can\u00adtines). Mal\u00adheu\u00adreu\u00adse\u00adment, j\u2019emporte aus\u00adsi des poux. La ben\u00adzine a peut-\u00eatre tu\u00e9 les adultes, mais pro\u00adba\u00adble\u00adment ils avaient d\u00e9j\u00e0 pon\u00addu. J\u2019im\u00adbibe encore une fois mon linge avec le reste du fla\u00adcon, mais cette fois, avec plus de pr\u00e9\u00adcau\u00adtion, pour ne pas \u00eatre mis \u00e0&nbsp;vif.<\/p>\n<p>J\u2019ai, en outre, un bidon, une tim\u00adbale plate, mon man\u00adteau et un man\u00adteau serbe ache\u00adt\u00e9 \u00e0 la foire d\u2019empoigne. Je donne ma vareuse de rechange \u00e0 une infir\u00admi\u00e8re, et mon linge au pri\u00adson\u00adnier. Nous avons en com\u00admun des cordes, une lan\u00adterne, des bou\u00adgies, un sac d\u2019a\u00advoine, une demi-toile de tente, une ving\u00adtaine de bis\u00adcuits et quelques boules de pain. Je crois que c\u2019est&nbsp;tout.<\/p>\n<p>Notre groupe sera de cinq per\u00adsonnes&nbsp;: mes deux cama\u00adrades, l\u2019in\u00adter\u00adpr\u00e8te et le pri\u00adson\u00adnier. Nous n\u2019a\u00advons pas de femmes avec nous. Nous esp\u00e9\u00adrons aller vite. Les Alle\u00admands sont signa\u00adl\u00e9s \u00e0 Mitro\u00advit\u00adza, au Nord-Est, et nous devons, \u00e0 cause du d\u00e9tour inutile qui nous a men\u00e9s \u00e0 Priz\u00adrend, remon\u00adter jus\u00adqu\u2019\u00e0 Ipek, au Nord-Ouest, pour trou\u00adver un che\u00admin qui p\u00e9n\u00e8tre dans le chaos du Mont\u00e9n\u00e9gro.<\/p>\n<p><i>Same\u00addi 20 novembre<\/i>.\u200a\u2014\u200aNous sommes debout \u00e0 4&nbsp;h. du matin. Il fait nuit noire. Pour comble de mal\u00adchance, il pleut. Et ce n\u2019est pas tout&nbsp;: il faut char\u00adger le bidet. O vous qui avez lu les r\u00e9cits d\u2019ex\u00adplo\u00adra\u00adteurs, vous n\u2019a\u00advez atta\u00adch\u00e9 qu\u2019une atten\u00adtion dis\u00adtraite \u00e0 la ligne qui revient chaque jour&nbsp;: \u00ab&nbsp;On b\u00e2te les ani\u00admaux et on part.&nbsp;\u00bb C\u2019est un art de b\u00e2ter les b\u00eates de charge, et nous en igno\u00adrons le pre\u00admier prin\u00adcipe&nbsp;; l\u2019a\u00adni\u00admal n\u2019a pas fait deux pas que la charge s\u2019\u00e9\u00adcroule. Au milieu des jurons, et dans l\u2019obs\u00adcu\u00adri\u00adt\u00e9, sous la pluie, il faut recom\u00admen\u00adcer la besogne. Heu\u00adreu\u00adse\u00adment, un vieux fac\u00adtion\u00adnaire quitte son fusil pour nous aider. Il nous montre l\u2019art de dis\u00adpo\u00adser les cordes autour des colis&nbsp;; ceux-ci doivent \u00eatre \u00e9qui\u00adli\u00adbr\u00e9s par\u00adfai\u00adte\u00adment des deux c\u00f4t\u00e9s et ne pas \u00eatre atta\u00adch\u00e9s trop haut. Tout va bien&nbsp;; on des\u00adcend avec pr\u00e9\u00adcau\u00adtion la ruelle glis\u00adsante qui conduit vers la grande mos\u00adqu\u00e9e. H\u00e9las&nbsp;! nou\u00adveau d\u00e9sastre&nbsp;: la sous-ven\u00adtri\u00e8re s\u2019est rom\u00adpue&nbsp;; et il faut reb\u00e2\u00adter le che\u00adval avec des moyens de fortune.<\/p>\n<p>Nous trou\u00advons des cama\u00adrades au car\u00adre\u00adfour de la grande mos\u00adqu\u00e9e. Avec eux nous pas\u00adsons sur la rive droite pour remon\u00adter \u00e0 tra\u00advers le fau\u00adbourg jus\u00adqu\u2019aux bara\u00adque\u00adments des cho\u00adl\u00e9\u00adriques o\u00f9 a lieu le ras\u00adsem\u00adble\u00adment. Le jour se l\u00e8ve au moment o\u00f9 nous y arri\u00advons. Les mis\u00adsions m\u00e9di\u00adcales fran\u00ad\u00e7aise, anglaise et russe, sans comp\u00adter un cer\u00adtain nombre de Serbes, y sont r\u00e9unies. Mais le d\u00e9part tarde&nbsp;; on perd deux heures, sous pr\u00e9\u00adtexte que nous devons par\u00adtir tous ensemble. Or, nous. n\u2019a\u00advons pas les m\u00eames moyens de trans\u00adport. Comme il y a encore une route rela\u00adti\u00adve\u00adment bonne jus\u00adqu\u2019\u00e0 Dia\u00adko\u00adva, deux camions auto\u00admo\u00adbiles emm\u00e8\u00adne\u00adront les femmes et les moins valides&nbsp;; les cama\u00adrades, venus avec leurs chars \u00e0 b\u0153ufs, conti\u00adnuent avec le m\u00eame mode de locomotion.<\/p>\n<p>Je regarde encore une fois le pay\u00adsage. Le fonds est for\u00adm\u00e9 par les mon\u00adtagnes alba\u00adnaises. Les mai\u00adsons de Priz\u00adrend sont accro\u00adch\u00e9es jus\u00adqu\u2019\u00e0 mi-hau\u00adteur&nbsp;; la vieille cita\u00addelle turque avec son mina\u00adret, s\u2019\u00e9\u00adrige au-des\u00adsus, tout en haut. Un rideau de peu\u00adpliers, tout pr\u00e8s de nous, sur le pla\u00adteau, pro\u00adduit une bizarre impres\u00adsion visuelle&nbsp;; des cor\u00adbeaux se sont per\u00adch\u00e9s en grand nombre sur les branches sup\u00e9\u00adrieures qui, sous le poids, se sont cour\u00adb\u00e9es et donnent l\u2019illu\u00adsion de pal\u00admiers fun\u00e8bres.<\/p>\n<h2>De prizrend \u00e0 Diakova<\/h2>\n<p>\nNous par\u00adtons enfin vers 8 heures, lais\u00adsant notre inter\u00adpr\u00e8te, qui s\u2019est mis dans la t\u00eate d\u2019a\u00adche\u00adter un second che\u00adval. Les autos filent en avant&nbsp;; et nous remar\u00adquons qu\u2019elles trans\u00adportent, en m\u00eame temps que les femmes et les plus \u00e2g\u00e9s d\u2019entre nous, quelques-uns de nos cama\u00adrades qui sont par\u00admi les plus jeunes et les plus ingambes.<\/p>\n<p>La route par\u00adcourt un pla\u00adteau d\u00e9nu\u00add\u00e9 qui, plus loin, se rel\u00e8ve en mame\u00adlons cou\u00adverts de gen\u00e9\u00advriers et de buis\u00adsons de ch\u00eanes. Nous rejoi\u00adgnons la val\u00adl\u00e9e du Drin&nbsp;; mais faut pas\u00adser les affluents \u00e0 gu\u00e9&nbsp;; nous patau\u00adgeons dans l\u2019eau jus\u00adqu\u2019au mollet.<\/p>\n<p>Vers midi, notre petite troupe s\u2019ar\u00adr\u00eate pour d\u00e9jeu\u00adner&nbsp;: du bis\u00adcuit, un peu de mau\u00advais sau\u00adcis\u00adson de bre\u00adbis que nous m\u00e9na\u00adgeons, et l\u2019eau du ruis\u00adseau. Je suis assez fati\u00adgu\u00e9&nbsp;; je porte mon man\u00adteau, un gros man\u00adteau de cava\u00adle\u00adrie alour\u00addi par la pluie, et le sac qui contient mon bagage. J\u2019a\u00advise un bidet sans charge, et je me d\u00e9bar\u00adrasse sur lui du man\u00adteau et du sac. Il \u00e9tait temps&nbsp;; je n\u2019au\u00adrais jamais pu faire l\u2019\u00e9tape.<\/p>\n<p>Le hasard de l\u2019al\u00adlure a grou\u00adp\u00e9 une dou\u00adzaine de bidets de charge, leurs pro\u00adpri\u00e9\u00adtaires et quelques inter\u00adpr\u00e8tes ou pri\u00adson\u00adniers. Mais la fatigue emp\u00eache tout entrain&nbsp;; nous mar\u00adchons, moroses, sans aucun go\u00fbt pour \u00e9chan\u00adger des paroles.<\/p>\n<p>J\u2019ai vou\u00adlu m\u00e9na\u00adger mon unique paire de bot\u00adtines, et j\u2019ai mis des snow-boots pour les pr\u00e9\u00adser\u00adver de l\u2019hu\u00admi\u00addi\u00adt\u00e9. Mais ces caou\u00adtchoucs sont trop petits, et je n\u2019a\u00advais pas pr\u00e9\u00advu les gu\u00e9s et le bain de pieds. Je me d\u00e9cide \u00e0 reti\u00adrer ces snow-boots qui sont deve\u00adnus une tor\u00adture, et ne pou\u00advant me r\u00e9si\u00adgner \u00e0 les aban\u00addon\u00adner, je les lave avant de les pla\u00adcer dans mon sac. L\u2019eau est gla\u00adc\u00e9e et j\u2019at\u00adtrape une ongl\u00e9e douloureuse.<\/p>\n<p>C\u2019est la suc\u00adces\u00adsion de ces petites mis\u00e8res qui forme pour moi tout le sou\u00adve\u00adnir de cette \u00e9tape. Cepen\u00addant, je retrouve dans ma m\u00e9moire l\u2019i\u00admage de deux longs ponts alba\u00adnais en dos d\u2019\u00e2ne ou, plus exac\u00adte\u00adment, en forme d\u2019ac\u00adcent cir\u00adcon\u00adflexe. Quelques-unes des arches in\u00e9gales sont en ruine&nbsp;; on a r\u00e9pa\u00adr\u00e9 les ponts, tant bien que mal, avec des planches.<\/p>\n<p>Le plus grand de ces ponts est jet\u00e9 sur le Drin, et forme la fron\u00adti\u00e8re entre la Ser\u00adbie actuelle (sand\u00adjak de Novi-Bazar) et le Mon\u00adt\u00e9\u00adn\u00e9\u00adgro. L\u2019en\u00addroit est tout \u00e0 fait sau\u00advage et pit\u00adto\u00adresque&nbsp;; c\u00f4t\u00e9 (\u00e0 gauche), c\u2019est une large val\u00adl\u00e9e&nbsp;; de l\u2019autre (\u00e0 droite), c\u2019est une gorge res\u00adser\u00adr\u00e9e avec des falaises taill\u00e9es \u00e0 pic. Les mon\u00adtagnes cou\u00advertes de neige que nous aper\u00adce\u00advons \u00e0 l\u2019Ouest forment un magni\u00adfique panorama.<\/p>\n<p>La nuit tombe. La plu\u00adpart de mes cama\u00adrades sont ext\u00e9\u00adnu\u00e9s. Chose bizarre, ma fatigue a dis\u00adpa\u00adru, ou, du moins, je ne la sens plus. Enfin, on aper\u00ad\u00e7oit des lumi\u00e8res au-devant de nous&nbsp;; c\u2019est Dia\u00adko\u00adva ou Dia\u00adko\u00advit\u00adza, ville alba\u00adnaise du sand\u00adjak qui, depuis 1893, appar\u00adtient au Mont\u00e9n\u00e9gro.<\/p>\n<p>Nous nous arr\u00ea\u00adtons machi\u00adna\u00adle\u00adment \u00e0 une bou\u00adtique encore \u00e9clai\u00adr\u00e9e. Quelques cama\u00adrades nous y ont pr\u00e9\u00adc\u00e9\u00add\u00e9s&nbsp;; on y vend des pommes et du vin. Je rem\u00adplis mon bidon et je secoue mes cama\u00adrades, dont l\u2019un s\u2019est affa\u00adl\u00e9 sur le sol. On nous a dit qu\u2019il y a un cam\u00adpe\u00adment pr\u00e9\u00adpa\u00adr\u00e9 pour nous quelque part.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s quelques t\u00e2ton\u00adne\u00adments et quelques erreurs, nous finis\u00adsons par trou\u00adver une \u00e2me cha\u00adri\u00adtable qui nous conduit dans l\u2019obs\u00adcu\u00adri\u00adt\u00e9 jus\u00adqu\u2019en dehors de la ville, \u00e0 un grand b\u00e2ti\u00adment qui n\u2019est autre qu\u2019une ancienne caserne turque. Les cama\u00adrades, arri\u00adv\u00e9s en auto, sont d\u00e9j\u00e0 ins\u00adtal\u00adl\u00e9s dans la grande salle du rez-de-chaus\u00ads\u00e9e, o\u00f9 nous cou\u00adche\u00adrons tous, hommes et femmes, au petit bonheur.<\/p>\n<p>Mais les pre\u00admiers arri\u00adv\u00e9s, dont les jeunes gens que nous avons remar\u00adqu\u00e9s au d\u00e9part, ont acca\u00adpa\u00adr\u00e9 les lits, faits avec des planches et du foin. Nous, qui avons fait l\u2019\u00e9\u00adtape \u00e0 pied, devons nous r\u00e9si\u00adgner \u00e0 cou\u00adcher sur les dalles, \u00e9ten\u00addus sur les man\u00adteaux humides. Pour\u00adtant, l\u2019un de mes cama\u00adrades, celui qui est malade de fatigue, a trou\u00adv\u00e9 un lit, gr\u00e2ce \u00e0 la piti\u00e9 des femmes. Mon autre com\u00adpa\u00adgnon et moi \u00e9chouons entre deux lits, dont la haute couche de foin, bien tas\u00ads\u00e9e, forme, une \u00e9pais\u00adseur d\u2019au moins soixante cen\u00adti\u00adm\u00e8tres. Ce sont deux confr\u00e8res, mul\u00adti\u00adga\u00adlon\u00adn\u00e9s, deux vieux gri\u00adgous, les plus ladres et les plus \u00e9go\u00efstes de toute la mis\u00adsion, qui se sont octroy\u00e9 cette couche moel\u00adleuse. Nous sommes trop las pour pro\u00adtes\u00adter. Mais cette in\u00e9ga\u00adli\u00adt\u00e9 pro\u00advoque l\u2019in\u00addi\u00adgna\u00adtion de deux infir\u00admi\u00e8res qui, de leur propre auto\u00adri\u00adt\u00e9, nous font une liti\u00e8re de for\u00adtune avec quelques bras\u00ads\u00e9es enle\u00adv\u00e9es aux lits des deux avares.<\/p>\n<p>Nous nous \u00e9ten\u00addons, apr\u00e8s une dis\u00adtri\u00adbu\u00adtion de pain et de viande en rago\u00fbt. Pour ma part, j\u2019ai bu presque tout le vin ache\u00adt\u00e9 \u00e0 la bou\u00adtique. La nuit se passe assez bien, mal\u00adgr\u00e9 le vacarme des der\u00adniers arri\u00advants, ceux de la cara\u00advane \u00e0&nbsp;b\u0153ufs.<\/p>\n<h2>De Diakova \u00e0 Detchani<\/h2>\n<p>\n<i>Dimanche 21 novembre<\/i>.\u200a\u2014\u200aL\u2019in\u00adter\u00adpr\u00e8te est arri\u00adv\u00e9 la veille au soir avec un autre che\u00adval, un petit bidet brun, qu\u2019il n\u2019a pay\u00e9 que cent francs, gr\u00e2ce \u00e0 des mar\u00adchan\u00addages infi\u00adnis et la mise en \u0153uvre de toute sa roue\u00adrie orien\u00adtale. Ce ren\u00adfort all\u00e9\u00adge\u00adrai la pre\u00admi\u00e8re b\u00eate, et nous per\u00admet\u00adtra de nous d\u00e9bar\u00adras\u00adser de nos man\u00adteaux pour une marche plus rapide.<\/p>\n<p>Nous sommes debout \u00e0 6 heures. Mais les pr\u00e9\u00adpa\u00adra\u00adtifs tra\u00eenent un peu. Nous d\u00e9cou\u00advrons dans le pays des bou\u00adlan\u00adgers qui vendent un pain dor\u00e9, \u00e0 mie noire, qui res\u00adsemble \u00e0 de la brioche. Nous nous en r\u00e9ga\u00adlons&nbsp;; et nous entrons dans un caf\u00e9 pour boire cha\u00adcun deux petites tasses de caf\u00e9 turc, sans oublier le prisonnier.<\/p>\n<p>Enfin, nous par\u00adtons \u00e0 8 heures \u00bd. Nous sui\u00advons de nou\u00adveau le pla\u00adteau, qui est bor\u00add\u00e9 \u00e0 l\u2019ouest par les mon\u00adtagnes mon\u00adt\u00e9\u00adn\u00e9\u00adgrines. Le che\u00admin est cou\u00adp\u00e9 de. fon\u00addri\u00e8res invrai\u00adsem\u00adblables. Bien\u00adt\u00f4t m\u00eame, nous ren\u00adcon\u00adtrons une rivi\u00e8re, sur laquelle une \u00e9quipe d\u2019Al\u00adba\u00adnais est en train d\u2019\u00e9\u00adta\u00adblir un pont de for\u00adtune&nbsp;; mais le pont n\u2019est pas fait. Nous pas\u00adsons \u00e0 la queue leu\u00adleu sur une poutre, jet\u00e9e en tra\u00advers, tan\u00addis que les b\u00eates fran\u00adchissent le guet. Au pas\u00adsage, le petit bidet brun fait un faux pas, et voi\u00adl\u00e0 tout le bagage \u00e0 l\u2019eau. Cris, jurons&nbsp;; on rep\u00eache le mat\u00e9\u00adriel, on reb\u00e2te l\u2019a\u00adni\u00admal et on repart.<\/p>\n<p>Vers midi, nous rat\u00adtra\u00adpons quatre de nos cama\u00adrades qui sont par\u00adtis avant nous. Ils viennent de d\u00e9jeu\u00adner au bord. d\u2019un ruis\u00adseau, dans un joli site boi\u00ads\u00e9 de taillis. Nous pre\u00adnons leur place&nbsp;; et nous pous\u00adsons le feu pour faire r\u00f4tir trois pou\u00adlets, ache\u00adt\u00e9s en che\u00admin par l\u2019in\u00adter\u00adpr\u00e8te. Pen\u00addant ce temps, nous fai\u00adsons au ruis\u00adseau un brin de toilette.<\/p>\n<p>Nous d\u00e9vo\u00adrons un des pou\u00adlets et nous repre\u00adnons la route. Le che\u00admin est de plus en plus mau\u00advais \u00e0 cause des fon\u00addri\u00e8res&nbsp;; on passe sur des pistes \u00e0 tra\u00advers les pr\u00e9s. De temps en temps, on trouve des mai\u00adsons, dont quelques-unes suf\u00adfisent \u00e0 for\u00admer un vil\u00adlage. Ce sont des construc\u00adtions de pierre \u00e0 un \u00e9tage et for\u00adte\u00adment bar\u00adri\u00adca\u00add\u00e9es. Les portes de la cour sont hautes et pleines, et faites, soit de planches ren\u00adfor\u00adc\u00e9es de barres de fer, soit de grands pan\u00adneaux d\u2019o\u00adsier. La mai\u00adson ne prend jour que par des lucarnes qui paraissent faire office de meur\u00adtri\u00e8res. Le pre\u00admier \u00e9tage sert de loge\u00adment, et re\u00e7oit m\u00eame les latrines&nbsp;; la chute de vidange est pro\u00adt\u00e9\u00adg\u00e9e. pur des planches ou une large gout\u00adti\u00e8re d\u2019o\u00adsier appli\u00adqu\u00e9e contre le&nbsp;mur.<\/p>\n<p>Les arbres sont ici des ch\u00eanes, dont plu\u00adsieurs portent du gui, comme je l\u2019a\u00advais consta\u00adt\u00e9 assez sou\u00advent en Ser\u00adbie, et des ch\u00e2\u00adtai\u00adgniers. On vend, en effet, dans les loca\u00adli\u00adt\u00e9s, depuis Mitro\u00advit\u00adza, de petites ch\u00e2\u00adtaignes grill\u00e9es ou cuites \u00e0 l\u2019eau. On ren\u00adcontre aus\u00adsi des ceri\u00adsiers, dont quelques-uns, tr\u00e8s vieux, sont \u00e9normes. Mal\u00adheu\u00adreu\u00adse\u00adment, comme en Ser\u00adbie d\u2019ailleurs, les p\u00e2tres ont l\u2019ha\u00adbi\u00adtude d\u2019\u00e9\u00adta\u00adblir leurs feux au pied ou dans le creux des arbres, qui en cr\u00e8vent naturellement.<\/p>\n<p>Nous tra\u00adver\u00adsons encore deux gu\u00e9s, et nous arri\u00advons un peu apr\u00e8s 4 heures aux pre\u00admi\u00e8res mai\u00adsons de Det\u00adcha\u00adni. C\u2019est un petit bourg, je veux dire le vil\u00adlage le plus impor\u00adtant que nous ayons ren\u00adcon\u00adtr\u00e9 depuis Dia\u00adko\u00adva. Nous d\u00e9ci\u00addons de ne pas aller plus loin et d\u2019y pas\u00adser la nuit. Il s\u2019a\u00adgit de trou\u00adver l\u2019hos\u00adpi\u00adta\u00adli\u00adt\u00e9 quelque part&nbsp;; mais notre inter\u00adpr\u00e8te a ren\u00adcon\u00adtr\u00e9 un pay\u00adsan avec un cochon, et s\u2019est mis, par manie com\u00admer\u00adciale, \u00e0 mar\u00adchan\u00adder l\u2019a\u00adni\u00admal. Nous nous impa\u00adtien\u00adtons, car les pour\u00adpar\u00adlers, comme tou\u00adjours en Orient, n\u2019en finissent plus.<\/p>\n<p>Enfin l\u2019a\u00adchat est conclu, et nous voi\u00adci devant un fonc\u00adtion\u00adnaire mon\u00adt\u00e9\u00adn\u00e9\u00adgrin, \u00e0 cas\u00adquette plate, que le gou\u00adver\u00adne\u00adment de Cet\u00adti\u00adgn\u00e9 a impo\u00ads\u00e9 comme chef de vil\u00adlage \u00e0 ce bourg alba\u00adnais. \u00c0 pro\u00adpre\u00adment par\u00adler, il fait les fonc\u00adtions de chef d\u2019\u00e9\u00adtapes. Apr\u00e8s de longs palabres, il d\u00e9cide une famille musul\u00admane \u00e0 nous don\u00adner l\u2019hospitalit\u00e9.<\/p>\n<p>Ces Alba\u00adnais musul\u00admans sont des pay\u00adsans cos\u00adsus. Nous p\u00e9n\u00e9\u00adtrons avec eux, trois fr\u00e8res bien d\u00e9cou\u00adpl\u00e9s, dans l\u2019en\u00adceinte d\u2019o\u00f9 s\u2019\u00e9\u00adl\u00e8ve leur mai\u00adson de pierre \u00e0 deux \u00e9tages. Mais notre inter\u00adpr\u00e8te manque de tout g\u00e2ter en vou\u00adlant y entrer avec son cochon. Haro sur l\u2019a\u00adni\u00admal impur&nbsp;! Nous chas\u00adsons cochon et inter\u00adpr\u00e8te. Ce der\u00adnier ira faire cuire son com\u00adpa\u00adgnon chez un indi\u00adg\u00e8ne orthodoxe.<\/p>\n<h2>De Detchani \u00e0&nbsp;Ipek<\/h2>\n<p>\nNos h\u00f4tes nous conduisent au deuxi\u00e8me \u00e9tage et nous font entrer dans une grande pi\u00e8ce, o\u00f9 des paquets de feuilles de tabac s\u00e8chent au pla\u00adfond. Un par\u00adquet, sur\u00ad\u00e9le\u00adv\u00e9 de quelques cen\u00adti\u00adm\u00e8tres, occupe les deux c\u00f4t\u00e9s de la salle, lais\u00adsant un pas\u00adsage qui conduit \u00e0 la che\u00admi\u00adn\u00e9e. Sur ce par\u00adquet, il y a des nattes et des cous\u00adsins nous com\u00adpre\u00adnons que c\u2019est l\u00e0 o\u00f9 nous pas\u00adse\u00adrons la&nbsp;nuit.<\/p>\n<p>On nous fait signe de quit\u00adter nos chaus\u00adsures et de les lais\u00adser \u00e0 l\u2019en\u00adtr\u00e9e. Nous nous asseyons, tout r\u00e9jouis de d\u00e9tendre nos membres fati\u00adgu\u00e9s, pen\u00addant qu\u2019un des musul\u00admans se h\u00e2te d\u2019a\u00advi\u00adver le&nbsp;feu.<\/p>\n<p>Nous entre\u00adpre\u00adnons d\u2019y faire cuire \u00e0 la ficelle les pou\u00adlets qui nous res\u00adtent, mais nos h\u00f4tes se chargent de faire eux-m\u00eames le r\u00f4tis\u00adsage \u00e0 la cui\u00adsine. Ils reviennent avec une table ronde, haute de vingt cen\u00adti\u00adm\u00e8tres envi\u00adron, une jatte de lait, des oignons crus, du mou\u00adton r\u00f4ti avec des bou\u00adlettes de riz, les pou\u00adlets, du fro\u00admage blanc et une jarre d\u2019eau fra\u00eeche. Mais d\u2019a\u00adbord cha\u00adcun doit faire ses ablu\u00adtions \u00e0 l\u2019eau d\u2019une aigui\u00e8re, puis nous nous accrou\u00adpis\u00adsons \u00e0 la turque autour de la table basse\u200a\u2014\u200aposi\u00adtion sin\u00adgu\u00adli\u00e8\u00adre\u00adment incom\u00admode et fati\u00adgante pour des Occidentaux.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s le repas, nous assis\u00adtons aux pri\u00e8res de nos h\u00f4tes, qui nous laissent ensuite cou\u00adcher seuls dans la&nbsp;pi\u00e8ce.<\/p>\n<p>Le len\u00adde\u00admain matin, lun\u00addi (22 novembre), nous par\u00adtons vers 8&nbsp;h.&nbsp;\u00bd, apr\u00e8s congra\u00adtu\u00adla\u00adtions mutuelles. Nous fai\u00adsons d\u2019a\u00adbord un cro\u00adchet pour aller cher\u00adcher le cochon qui, la veille, avait failli g\u00e2ter l\u2019ac\u00adcueil de nos h\u00f4tes musul\u00admans. Il est r\u00f4ti et m\u00eame un peu car\u00adbo\u00adni\u00ads\u00e9 d\u2019un&nbsp;c\u00f4t\u00e9.<\/p>\n<p>Nous repre\u00adnons la route ou plu\u00adt\u00f4t la piste qui va vers le Nord, \u00e0 Ipek. Elle suit le bord occi\u00adden\u00adtal de la plaine qui forme ce qu\u2019on appe\u00adlait autre\u00adfois. le sand\u00adjak de Novi Bazar, et longe le pied des Mon\u00adtagnes Noires qui consti\u00adtuent, \u00e0 notre gauche, le mas\u00adsif du Mon\u00adt\u00e9\u00adn\u00e9\u00adgro. Aus\u00adsi est-elle cou\u00adp\u00e9e \u00e0 chaque ins\u00adtant par des ruis\u00adseaux et des tor\u00adrents qu\u2019il faut fran\u00adchir \u00e0 gu\u00e9. On cherche en ce moment, sinon \u00e0 am\u00e9\u00adlio\u00adrer la route, du moins \u00e0 jeter des ponts de bois sur les rivi\u00e8res un peu fortes. Je me sou\u00adviens dans cette \u00e9tape, d\u2019une rivi\u00e8re assez grande que nos che\u00advaux eurent du mal \u00e0 tra\u00adver\u00adser, tan\u00addis que nous pas\u00adsions un par un sur les poutres d\u2019un pont en construction.<\/p>\n<p>La cam\u00adpagne para\u00eet assez riche&nbsp;; elle est culti\u00adv\u00e9e&nbsp;; on voit les ves\u00adtiges des champs de ma\u00efs et de nom\u00adbreux ver\u00adgers d\u2019arbres frui\u00adtiers. Les vil\u00adlages sont moins rares et moins pauvres. J\u2019ai quel\u00adque\u00adfois l\u2019im\u00adpres\u00adsion de tra\u00adver\u00adser un petit vil\u00adlage fran\u00ad\u00e7ais&nbsp;; mais le mina\u00adret rem\u00adplace le clo\u00adcher, et le cime\u00adti\u00e8re est tou\u00adjours un ter\u00adrain vague sans cl\u00f4\u00adture, o\u00f9 quelques pierres blanches et quelques ren\u00adfle\u00adments \u00e9pars indiquent les tombes.<\/p>\n<p>Nous tra\u00adver\u00adsons le lit immense d\u2019un tor\u00adrent presque \u00e0 sec en ce moment. C\u2019est un oued, un d\u00e9sert de cailloux et de blocs rou\u00adl\u00e9s, qui ai bien un kilo\u00adm\u00e8tre de&nbsp;large.<\/p>\n<p>Et le che\u00admin conti\u00adnue ensuite sur une piste tr\u00e8s large, assez mar\u00e9\u00adca\u00adgeuse. Nous fai\u00adsons halte vers 11 heures, sur le bord d\u2019un pr\u00e9 humide, pour prendre h\u00e2ti\u00adve\u00adment un repas froid, alour\u00addi par du pain de ma\u00efs, et nous repar\u00adtons. Bien\u00adt\u00f4t appa\u00adraissent devant nous plu\u00adsieurs mina\u00adrets&nbsp;; un bourg para\u00eet peu \u00e0 peu sor\u00adtir du repli de ter\u00adrain o\u00f9 il est cach\u00e9&nbsp;; c\u2019est une ville, c\u2019est Ipek&nbsp;; nous ne le croyions pas si&nbsp;pr\u00e8s.<\/p>\n<p>Le che\u00admin prend l\u2019ap\u00adpa\u00adrence d\u2019une route natio\u00adnale mal entre\u00adte\u00adnue. Nous croi\u00adsons des sol\u00addats mon\u00adt\u00e9\u00adn\u00e9\u00adgrins, por\u00adtant des vestes d\u2019ar\u00adtilleurs fran\u00ad\u00e7ais et la calotte plate natio\u00adnale, des femmes sans voile avec le cos\u00adtume occi\u00adden\u00adtal, c\u2019est-\u00e0-dire avec des jupes, mais por\u00adtant, elles aus\u00adsi, sur le chi\u00adgnon, la calotte mont\u00e9n\u00e9grine.<\/p>\n<p>Nous retrou\u00advons des cama\u00adrades arri\u00adv\u00e9s avant nous. Ils nous apprennent que la mis\u00adsion campe \u00e0 la caserne et que les repas ont lien \u00e0 la Croix-Rouge. Cette pro\u00adpo\u00adsi\u00adtion ne nous s\u00e9duit pas. Nous vou\u00addrions nous repo\u00adser tran\u00adquille\u00adment, et nous avons besoin de confort. Quoique l\u2019\u00e9\u00adtape ait \u00e9t\u00e9 courte, puis\u00adqu\u2019il est \u00e0 peine 1 heure de l\u2019a\u00adpr\u00e8s-midi, je me sens fati\u00adgu\u00e9&nbsp;; il a fait du soleil toute la jour\u00adn\u00e9e, et j\u2019\u00e9\u00adprouve un acca\u00adble\u00adment comme apr\u00e8s une marche d\u2019\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Au lieu de nous arr\u00ea\u00adter \u00e0 la caserne pour y cou\u00adcher sur la dure dans une salle com\u00admune, o\u00f9 plu\u00adsieurs de nos cama\u00adrades ont d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 vol\u00e9s, nous des\u00adcen\u00addons vers le Drin, tor\u00adrent aux flots verts, nous pas\u00adsons le pont et nous remon\u00adtons vers les hauts quar\u00adtiers o\u00f9 se trouve le si\u00e8ge de la municipalit\u00e9.<\/p>\n<p>M.&nbsp;Pier\u00adrot<br>\n<br>(\u00e0 suivre)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>(suite) Le d\u00e9part de Priz\u00adrend Jeu\u00addi 18 novembre.\u200a\u2014\u200aIl fait froid, mais beau. 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