{"id":2706,"date":"2010-12-11T03:04:45","date_gmt":"2010-12-11T03:04:45","guid":{"rendered":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/2010\/12\/11\/leon-tolstoi-sa-vie-et-son-oeuvre\/"},"modified":"2010-12-11T03:04:45","modified_gmt":"2010-12-11T03:04:45","slug":"leon-tolstoi-sa-vie-et-son-oeuvre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/2010\/12\/11\/leon-tolstoi-sa-vie-et-son-oeuvre\/","title":{"rendered":"L\u00e9on Tolsto\u00ef, sa vie et son oeuvre"},"content":{"rendered":"<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-top-right\"><a href=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2706?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/wp-content\/plugins\/pdf-print\/images\/pdf.png\" alt=\"image_pdf\" title=\"Afficher le PDF\"><\/a><a href=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2706?print=print\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-print\" target=\"_blank\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/wp-content\/plugins\/pdf-print\/images\/print.png\" alt=\"image_print\" title=\"Contenu imprim\u00e9\"><\/a><\/div><p>[\/\u00abAux Chr\u00e9\u00adtiens, aux Tol\u00adsto\u00efens, aux Dilet\u00adtantes, il convient<br>\n<br>de faire honte pour tout ce qu\u2019ils sup\u00adportent sans<br>\n<br>r\u00e9sis\u00adter non seule\u00adment en eux, mais autour d\u2019eux.&nbsp;\u00bb<\/p>\n<p>Andr\u00e9 <sc>Colo\u00admer<\/sc>, \u00ab&nbsp;Le Liber\u00adtaire&nbsp;\u00bb, 3 mars&nbsp;1922.\/]<\/p>\n<p>Si la jus\u00adti\u00adfi\u00adca\u00adtion d\u2019une \u00e9tude sur Tol\u00adsto\u00ef parais\u00adsait n\u00e9ces\u00adsaire elle se trou\u00adve\u00adrait \u00e9cla\u00adtante, dans cette phrase d\u2019un anar\u00adchiste notoire r\u00e9dac\u00adteur habi\u00adtuel au prin\u00adci\u00adpal jour\u00adnal d\u2019inspiration liber\u00adtaire. Une telle opi\u00adnion \u00e9mise par un mili\u00adtant aver\u00adti prouve une m\u00e9con\u00adnais\u00adsance com\u00adpl\u00e8te et peut-\u00eatre g\u00e9n\u00e9\u00adrale de la vie et de l\u2019\u0153uvre d\u2019un homme dont l\u2019action et les \u00e9crits s\u2019\u00e9tendirent aux coins les plus recu\u00adl\u00e9s de la terre, influen\u00adc\u00e8rent les esprits d\u2019\u00e9lite de la fin du <sc>xix<\/sc><sup>e<\/sup> si\u00e8cle, \u00e9clairent l\u2019aurore du <sc>xx<\/sc><sup>e<\/sup> si\u00e8cle pour res\u00adplen\u00addir demain \u00e0 son apog\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019heure actuelle, o\u00f9 des \u00eatres haras\u00ads\u00e9s et anxieux cherchent une lumi\u00e8re et un guide par\u00admi les t\u00e9n\u00e8bres \u00e9pais\u00adsies des fum\u00e9es lourdes de la guerre, la pen\u00ads\u00e9e de Tol\u00adsto\u00ef se dresse comme un phare pour les conduire vers un havre de repos et de&nbsp;paix.<\/p>\n<p>Autant que Sal\u00adva\u00adtrice elle est belle, d\u2019une beau\u00adt\u00e9 uni\u00adver\u00adselle et \u00e9ter\u00adnelle parce qu\u2019humaine&nbsp;; vic\u00adto\u00adrieuse, gr\u00e2ce \u00e0 sa puis\u00adsance, des infi\u00add\u00e9\u00adli\u00adt\u00e9s d\u2019une tra\u00adduc\u00adtion obs\u00adcur\u00adcie par le z\u00e8le muti\u00adlant ou l\u2019ing\u00e9nuit\u00e9 mal\u00adadroite de cer\u00adtains interpr\u00e8tes.<\/p>\n<p>Qui la scrute, la p\u00e9n\u00e8tre et l\u2019expose se pro\u00adcure joie et s\u00e9r\u00e9\u00adni\u00adt\u00e9. Puisse cet essai ins\u00adpi\u00adrer aux lec\u00adteurs le d\u00e9sir de remon\u00adter eux-m\u00eames \u00e0 la source pour go\u00fb\u00adter un iden\u00adtique bonheur.<\/p>\n<h2>La Vie de Tolsto\u00ef<\/h2>\n<p>\u00c0 l\u2019encontre de celle d\u2019ex-libertaires vieillis et hon\u00adteux des enthou\u00adsiasmes de leur jeu\u00adnesse, la vie du grand \u00e9cri\u00advain russe montre d\u2019une fa\u00e7on frap\u00adpante com\u00adment la logique de l\u2019intelligence et l\u2019honn\u00eatet\u00e9 de la pen\u00ads\u00e9e m\u00e8nent inexo\u00adra\u00adble\u00adment du loya\u00adlisme monar\u00adchique ou r\u00e9pu\u00adbli\u00adcain \u00e0 l\u2019anarchisme absolu.<\/p>\n<p>Issu d\u2019une vieille et riche famille de la haute aris\u00adto\u00adcra\u00adtie mos\u00adco\u00advite, le comte L\u00e9on Tol\u00adsto\u00ef naquit le 28 ao\u00fbt 1828 \u00e0 Ias\u00adna\u00efa-Polia\u00adna, vil\u00adlage situ\u00e9 \u00e0 deux cents kilo\u00adm\u00e8tres de Moscou<\/p>\n<p>Son enfance et son ado\u00adles\u00adcence ne pr\u00e9\u00adsentent rien d\u2019extraordinaire. Ce fut un petit bon\u00adhomme tr\u00e8s laid, sans dis\u00adtinc\u00adtion ni intel\u00adli\u00adgence pr\u00e9\u00adcoces, \u00e9co\u00adlier m\u00e9diocre&nbsp;; une nature sen\u00adsible et impres\u00adsion\u00adnable avec une ima\u00adgi\u00adna\u00adtion ardente&nbsp;; un gar\u00ad\u00e7on solide, mus\u00adcl\u00e9 et volon\u00adtaire. La viva\u00adci\u00adt\u00e9 de ses pas\u00adsions et la vigueur de ses gestes se mani\u00adfes\u00adt\u00e8rent de bonne heure&nbsp;; \u00e0 l\u2019\u00e2ge de dix ou onze ans, dans un acc\u00e8s de jalou\u00adsie fr\u00e9\u00adn\u00e9\u00adtique il pr\u00e9\u00adci\u00adpi\u00adtait d\u2019un bal\u00adcon et bles\u00adsait ain\u00adsi d\u2019une frac\u00adture de jambe une fillette dont il \u00e9tait amou\u00adreux et qu\u2019il sur\u00adprit en conver\u00adsa\u00adtion avec un rival. L\u2019amante infor\u00adtu\u00adn\u00e9e devait cinq lustres plus tard deve\u00adnir son bourreau.<\/p>\n<p>Cette p\u00e9riode de l\u2019existence s\u2019\u00e9coula par\u00adtie \u00e0 la cam\u00adpagne dans le domaine sei\u00adgneu\u00adrial d\u2019Iasna\u00efa, par\u00adtie \u00e0 Mos\u00adcou dans un h\u00f4tel par\u00adti\u00adcu\u00adlier, au milieu d\u2019une domes\u00adti\u00adci\u00adt\u00e9 nom\u00adbreuse, avec le confort et le d\u00e9co\u00adrum en usage dans la classe pri\u00advi\u00adl\u00e9\u00adgi\u00e9e. L\u2019\u00e9ducation et l\u2019instruction des jeunes Tol\u00adsto\u00ef furent suc\u00adces\u00adsi\u00adve\u00adment confi\u00e9e \u00e0 un pr\u00e9\u00adcep\u00adteur alle\u00admand puis \u00e0 un pr\u00e9\u00adcep\u00adteur fran\u00ad\u00e7ais, dont le tra\u00advail conscien\u00adcieux valut \u00e0 leurs \u00e9l\u00e8ves un poly\u00adglot\u00adtisme r\u00e9el et pr\u00e9cieux.<\/p>\n<p>Une mort pr\u00e9\u00adma\u00adtu\u00adr\u00e9e emp\u00ea\u00adcha le p\u00e8re et la m\u00e8re d\u2019exercer une influence sur leur fille Marie et les quatre fils&nbsp;: Nico\u00adlas, Serge, Dimi\u00adtri et L\u00e9on. La direc\u00adtion morale en revint \u00e0 une tante c\u00e9li\u00adba\u00adtaire d\u2019une dou\u00adceur exem\u00adplaire, d\u2019un d\u00e9voue\u00adment infi\u00adni, d\u2019une pi\u00e9\u00adt\u00e9 chr\u00e9\u00adtienne et dont toute la vie fut illu\u00admi\u00adn\u00e9e par l\u2019amour. Amour de son cou\u00adsin, auquel elle se sacri\u00adfia et per\u00admit un mariage riche&nbsp;; amour de ses neveux, ch\u00e9\u00adris et soi\u00adgn\u00e9s en l\u2019attendrissement du sou\u00adve\u00adnir&nbsp;; amour des pauvres, des humbles, des pay\u00adsans conso\u00adl\u00e9s aupr\u00e8s d\u2019elle des tris\u00adtesses du ser\u00advage&nbsp;; amour d\u2019un Dieu mis\u00e9\u00adri\u00adcor\u00addieux et cha\u00adri\u00adtable \u00e0 son image. Cette femme de bien impri\u00adma des marques pro\u00adfondes dans l\u2019esprit des enfants de son c\u0153ur, y d\u00e9po\u00adsa les germes de la croyance en la bon\u00adt\u00e9 humaine, de l\u2019optimisme social, de la volon\u00adt\u00e9 de sacri\u00adfice, sublimes notions cr\u00e9a\u00adtrices d\u2019ap\u00f4tres.<\/p>\n<p>[|<b>*  *  *  *<\/b>|]<br>\n<\/p>\n<p>En 1844, L\u00e9on Tol\u00adsto\u00ef habi\u00adtait depuis trois ans \u00e0 Kazan chez une autre de ses tantes, sa tutrice l\u00e9gale, et apr\u00e8s un pre\u00admier \u00e9chec \u00e9tait re\u00e7u \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 dans la sec\u00adtion des Lit\u00adt\u00e9\u00adra\u00adtures Tur\u00adco-arabes. Les ambi\u00adtions du moment le pous\u00adsaient vers la diplo\u00adma\u00adtie. Ce jeune homme timide, gauche, peu tra\u00advailleur d\u00e9si\u00adrait sur\u00adtout s\u2019\u00e9manciper plus peut-\u00eatre par vani\u00adt\u00e9 et osten\u00adta\u00adtion que par go\u00fbt per\u00adson\u00adnel pour la dis\u00adsi\u00adpa\u00adtion. Entra\u00ee\u00adn\u00e9 par le tour\u00adbillon des f\u00eates, bals, concerts, spec\u00adtacles, l\u2019\u00e9tudiant n\u00e9gli\u00adgea ses cours, \u00e9choua aux exa\u00admens pro\u00adba\u00adtoires. Plu\u00adt\u00f4t que de redou\u00adbler son ann\u00e9e, il se fit trans\u00adf\u00e9\u00adrer \u00e0 la Facul\u00adt\u00e9 de&nbsp;Droit.<\/p>\n<p>Ici, l\u2019assiduit\u00e9 devint meilleure, le suc\u00adc\u00e8s r\u00e9gu\u00adlier. L\u2019\u00e9l\u00e8ve s\u2019applique \u00e0 sa besogne sauf \u00e0 l\u2019histoire bafou\u00e9e d\u2019un sou\u00adve\u00adrain m\u00e9pris, lit les phi\u00adlo\u00adsophes, com\u00admente Rous\u00adseau. En revanche, la mon\u00adda\u00adni\u00adt\u00e9 s\u2019aggrave de d\u00e9pra\u00adva\u00adtion, de d\u00e9bauche. Les pre\u00admiers contacts char\u00adnels avec le beau sexe se trou\u00adv\u00e8rent peut-\u00eatre dou\u00adlou\u00adreux et cui\u00adsants. Car alors com\u00admence \u00e0 se r\u00e9v\u00e9\u00adler contre la femme une ani\u00admo\u00adsi\u00adt\u00e9 sourde et par\u00adtiale que le z\u00e9la\u00adteur de la cha\u00adri\u00adt\u00e9 chr\u00e9\u00adtienne ne put jamais com\u00adpl\u00e8\u00adte\u00adment apaiser.<\/p>\n<p>Tout \u00e0 coup fati\u00adgu\u00e9 de l\u2019Universit\u00e9, convain\u00adcu de la vani\u00adt\u00e9 des Sciences Morales et Poli\u00adtiques, pres\u00ads\u00e9 d\u2019abandonner une vie dis\u00adso\u00adlue et sans charme pro\u00adfond pour ten\u00adter une r\u00e9g\u00e9\u00adn\u00e9\u00adra\u00adtion phy\u00adsique et intel\u00adlec\u00adtuelle, Tol\u00adsto\u00ef se fait rayer de la Facul\u00adt\u00e9 de Kazan, revient \u00e0 son domaine d\u2019Iasna\u00efa, esquisse d\u2019infructueux essais de contact avec ses pay\u00adsans. Il gagne ensuite Saint-P\u00e9ters\u00adbourg pour y reprendre ses habi\u00adtudes d\u2019orgies, buvant jusqu\u2019\u00e0 l\u2019ivresse, jouant et per\u00addant jusqu\u2019\u00e0 sa mai\u00adson, se pros\u00adti\u00adtuant jusqu\u2019\u00e0 l\u2019animalit\u00e9. Cepen\u00addant des pro\u00adfes\u00adseurs indul\u00adgents lui conf\u00e8rent le titre de licen\u00adci\u00e9 en&nbsp;droit.<\/p>\n<p>Le nou\u00adveau pro\u00admu rentre \u00e0 la cam\u00adpagne. Dans la paix des champs et sous la majes\u00adt\u00e9 de la for\u00eat bruis\u00adsante, le liber\u00adtin se recueille&nbsp;; un soi\u00adgneux exa\u00admen de conscience lui d\u00e9couvre l\u2019horreur de ses p\u00e9ch\u00e9s. Il se repent, prie, com\u00admu\u00adnie et court \u00e0 Mos\u00adcou vider sa bourse au cercle, se souiller d\u2019amours v\u00e9nales et dangereuses.<\/p>\n<p>[|<b>*  *  *  *<\/b>|]<br>\n<\/p>\n<p>\u00c0 vingt-trois ans un aris\u00adto\u00adcrate, un \u00ab&nbsp;homme comme il faut&nbsp;\u00bb selon la propre expres\u00adsion de Tol\u00adsto\u00ef, un gen\u00adtil\u00adhomme cri\u00adbl\u00e9 de dettes, sans pro\u00adfes\u00adsion ni m\u00e9tier, d\u00e9go\u00fb\u00adt\u00e9 de tout et de lui-m\u00eame, est m\u00fbr pour la car\u00adri\u00e8re mili\u00adtaire. Res\u00adpec\u00adtueux de cette antique tra\u00addi\u00adtion, le comte rui\u00adn\u00e9 s\u2019engage comme \u00e9l\u00e8ve-offi\u00adcier dans l\u2019arm\u00e9e du Cau\u00adcase en lutte contre les Tartares.<\/p>\n<p>Ce fut le salut. En d\u00e9pit des beu\u00adve\u00adries, mal\u00adgr\u00e9 la fr\u00e9\u00adquen\u00adta\u00adtion de belles cosaques faciles, l\u2019apprenti-soldat retrouve sa voie dans l\u2019existence tan\u00adt\u00f4t calme, tan\u00adt\u00f4t active et mou\u00adve\u00admen\u00adt\u00e9e des camps Si la dis\u00adci\u00adpline tatillonne des chefs et la m\u00e9dio\u00adcri\u00adt\u00e9 vicieuse du mess des offi\u00adciers am\u00e8nent un rapide \u00e9c\u0153u\u00adre\u00adment, la beau\u00adt\u00e9 des sites cau\u00adca\u00adsiques \u00e0 la fois riants et gran\u00addioses, et la qua\u00adsi-soli\u00adtude pro\u00adpice \u00e0 la r\u00eave\u00adrie et \u00e0 la pen\u00ads\u00e9e mettent \u00e0 jour une force jusque-l\u00e0 vir\u00adtuelle et latente. \u00ab&nbsp;J\u2019ai conscience que je ne suis pas n\u00e9 pour \u00eatre comme tout le monde&nbsp;\u00bb, ins\u00adcrit Tol\u00adsto\u00ef dans son \u00ab&nbsp;Jour\u00adnal Intime&nbsp;\u00bb. Le g\u00e9nie lit\u00adt\u00e9\u00adraire le sou\u00adl\u00e8ve et l\u2019exalte. En 1852, para\u00eet le pre\u00admier roman \u00ab&nbsp;L\u2019Enfance&nbsp;\u00bb, publi\u00e9 dans une revue p\u00e9ters\u00adbour\u00adgeoise avec un beau suc\u00adc\u00e8s. \u00ab&nbsp;Des com\u00adpli\u00adments mais pas d\u2019argent&nbsp;\u00bb, r\u00e9cri\u00admine l\u2019auteur qui \u00ab&nbsp;ne com\u00adpose pas par ambi\u00adtion, mais par go\u00fbt&nbsp;\u00bb sinon avec d\u00e9sint\u00e9ressement.<\/p>\n<p>La guerre de Cri\u00adm\u00e9e (1854\u200a\u2013\u200a55) ren\u00adforce l\u2019antimilitarisme nais\u00adsant du lieu\u00adte\u00adnant d\u2019artillerie comte Tol\u00adsto\u00ef, en lui don\u00adnant une base moins \u00e9go\u00efste, moins per\u00adson\u00adnelle, plus haute, plus g\u00e9n\u00e9\u00adreuse, plus humaine. Le pre\u00admier r\u00e9cit sur le \u00ab&nbsp;Si\u00e8ge de S\u00e9bas\u00adto\u00adpol&nbsp;\u00bb res\u00adpire le pur patrio\u00adtisme et pro\u00advo\u00adqua l\u2019enthousiasme du tsar Alexandre II. Mais, dans son \u00e9mou\u00advante objec\u00adti\u00advi\u00adt\u00e9, le second consti\u00adtue un \u00e9lo\u00adquent plai\u00addoyer contre les hor\u00adreurs inutiles de la guerre. \u00c0 comp\u00adter de ce jour, la fibre mili\u00adtaire du h\u00e9ros d\u00e9co\u00adr\u00e9 \u00e9tait bri\u00ads\u00e9e \u00e0 jamais. La lit\u00adt\u00e9\u00adra\u00adture recueille ce trans\u00adfuge de l\u2019arm\u00e9e.<\/p>\n<p>[|<b>*  *  *  *<\/b>|]<br>\n<\/p>\n<p>Alors sont com\u00adpo\u00ads\u00e9s les nou\u00advelles et r\u00e9cits en par\u00adtie auto\u00adbio\u00adgra\u00adphiques&nbsp;: \u00ab&nbsp;L\u2019Adolescence&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;La Jeu\u00adnesse&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;La Mati\u00adn\u00e9e d\u2019un sei\u00adgneur&nbsp;\u00bb, dont l\u2019\u00e9crivain tirait gloire et, enfin, b\u00e9n\u00e9\u00adfices consa\u00adcr\u00e9s en entier aux habi\u00adtuelles d\u00e9bauches. Le mal\u00adheu\u00adreux, effray\u00e9 de sa d\u00e9gra\u00adda\u00adtion, essayait de r\u00e9agir. Il y r\u00e9us\u00adsis\u00adsait peu contre lui-m\u00eame, mais \u00e0 mer\u00adveille contre ses cama\u00adrades du milieu lit\u00adt\u00e9\u00adraire lib\u00e9\u00adral, Tour\u00adgu\u00e9\u00adniew et consorts, \u00ab&nbsp;ces hommes qui ne voyaient pas le mal de ces orgies unies \u00e0 la pro\u00adpa\u00adgande de l\u2019amour du peuple et du pro\u00adgr\u00e8s uni\u00adver\u00adsel.&nbsp;\u00bb L\u2019anarchiste en ges\u00adta\u00adtion dans le roman\u00adcier \u00e0 la mode se r\u00e9vol\u00adtait d\u2019instinct contre l\u2019hypocrisie des harangues et ban\u00adquets d\u00e9mocratiques.<\/p>\n<p>Le sno\u00adbisme ing\u00e9\u00adnu du cercle artis\u00adtique de Saint-P\u00e9ters\u00adbourg rejette vers Mos\u00adcou et Ias\u00adna\u00efa-Polia\u00adna l\u2019officier d\u00e9mis\u00adsion\u00adnaire (1856) et le lit\u00adt\u00e9\u00adra\u00adteur en rup\u00adture de ban, dont l\u2019activit\u00e9 inqui\u00e8te se lance \u00e0 corps per\u00addu dans l\u2019agriculture sans r\u00e9sul\u00adtats bien \u00e9vidents.<\/p>\n<p>Le grand sei\u00adgneur cherche de nou\u00adveau \u00e0 se rap\u00adpro\u00adcher des serfs de son domaine. La ten\u00adta\u00adtive ne r\u00e9us\u00adsit pas&nbsp;; l\u2019\u00e2me fruste du mou\u00adjik inac\u00adces\u00adsible au rai\u00adson\u00adne\u00adment n\u2019y sen\u00adtait pas encore la sym\u00adpa\u00adthie pro\u00adfonde capable de la faire vibrer \u00e0 l\u2019unisson.<\/p>\n<p>Anxieux de ten\u00addresse, l\u2019\u00e9ternel inas\u00adsou\u00advi se tourne vers l\u2019\u00e9ternel f\u00e9mi\u00adnin, s\u2019efforce de s\u2019\u00e9prendre d\u2019une jeune fille. Peine per\u00addue. Tol\u00adsto\u00ef ne conna\u00ee\u00adtra jamais le \u00ab&nbsp;grand amour&nbsp;\u00bb, cette fusion intime de deux \u00eatres en une emprise com\u00adpl\u00e8te, r\u00e9ci\u00adproque et du c\u0153ur et des sens. Dans l\u2019union avec une chaste fian\u00adc\u00e9e, il n\u2019apportait pas la pure\u00adt\u00e9 n\u00e9ces\u00adsaire \u00e0 un accord par\u00adfait, il s\u2019\u00e9tait trop pro\u00addi\u00adgu\u00e9, trop pros\u00adti\u00adtu\u00e9 pour qu\u2019une vraie femme p\u00fbt le pos\u00ads\u00e9\u00adder tout entier. D\u2019autre part, l\u2019amour est aveugle, et le roman\u00adcier psy\u00adcho\u00adlogue avait une vue de&nbsp;lynx.<\/p>\n<p>En 1857, tel un roman\u00adtique de race, l\u2019amoureux tra\u00adhi par lui-m\u00eame entre\u00adprend un voyage en Europe. \u00c0 Paris, la vue d\u2019une ex\u00e9\u00adcu\u00adtion capi\u00adtale lui arrache cette pro\u00adtes\u00adta\u00adtion&nbsp;: \u00ab&nbsp;Quand je vis la t\u00eate se s\u00e9pa\u00adrer du corps et l\u2019une et l\u2019autre tom\u00adber dans le panier, je com\u00adpris, non par ma rai\u00adson mais par tout mon \u00eatre, que nulle th\u00e9o\u00adrie sur le devoir de la d\u00e9fense sociale ou sur le sou\u00adci du pro\u00adgr\u00e8s g\u00e9n\u00e9\u00adral ne pou\u00advait jus\u00adti\u00adfier cet acte. Lors m\u00eame que s\u2019appuyant sur des consi\u00add\u00e9\u00adra\u00adtions mul\u00adtiples, l\u2019univers entier croi\u00adrait depuis tou\u00adjours \u00e0 la n\u00e9ces\u00adsi\u00adt\u00e9 de la peine de mort, moi je sens qu\u2019elle n\u2019est pas n\u00e9ces\u00adsaire mais n\u00e9faste. Car le pro\u00adgr\u00e8s n\u2019est pas le juge du bien ou du mal&nbsp;; c\u2019est moi avec mon c\u0153ur.&nbsp;\u00bb (<i>Confes\u00adsions<\/i>, page 17. \u00c9di\u00adtion&nbsp;Stock.)<\/p>\n<p>\u00c0 Lucerne, le tou\u00adriste pro\u00advo\u00adqua un scan\u00addale dans l\u2019h\u00f4tel aris\u00adto\u00adcra\u00adtique o\u00f9 il \u00e9tait des\u00adcen\u00addu. Un soir, aux sons de sa gui\u00adtare, un chan\u00adteur ambu\u00adlant char\u00admait de ses douces m\u00e9lo\u00addies le groupe des \u00e9l\u00e9\u00adgants d\u00eeneurs accou\u00add\u00e9s au bal\u00adcon de la ter\u00adrasse brillam\u00adment \u00e9clai\u00adr\u00e9e. \u00c0 la qu\u00eate, pas un sou ne tombe dans l\u2019humble s\u00e9bile. Exas\u00adp\u00e9\u00adr\u00e9 d\u2019une si f\u00e9roce ladre\u00adrie, le bouillant mos\u00adco\u00advite bon\u00addit dans l\u2019escalier, prend le che\u00admi\u00adneau par le bras, l\u2019entra\u00eene de force dans le res\u00adtau\u00adrant. Sur le refus du ma\u00eetre d\u2019h\u00f4tel de leur ser\u00advir une bou\u00adteille de vin, la col\u00e8re l\u2019emporte&nbsp;: il fla\u00adgelle de son indi\u00adgna\u00adtion et de son m\u00e9pris clients et domes\u00adtiques stu\u00adp\u00e9\u00adfaits. Sur les bords enchan\u00adteurs du lac des Quatre-Can\u00adtons, le g\u00e9n\u00e9\u00adreux liber\u00adtaire s\u2019est \u00e9veill\u00e9.<\/p>\n<p>[|<b>*  *  *  *<\/b>|]<br>\n<\/p>\n<p>\u00c0 la fin de sa courte excur\u00adsion, le sei\u00adgneur d\u2019Iasna\u00efa-Poliana retourne dans ses terres. Son temps se par\u00adtage entre la lit\u00adt\u00e9\u00adra\u00adture, la musique, les f\u00eates, les chasses au loup, \u00e0 l\u2019ours, \u00e0 tous les gibiers, la gym\u00adnas\u00adtique et l\u2019instruction du peuple. Cette fois le pay\u00adsan r\u00e9pond mieux \u00e0 des avances sin\u00adc\u00e8res, \u00e0 l\u2019offre d\u2019un c\u0153ur comme d\u2019un d\u00e9voue\u00adment. Et voi\u00adl\u00e0 que le p\u00e9da\u00adgogue impro\u00advi\u00ads\u00e9 s\u2019aper\u00e7oit, avec l\u2019honn\u00eatet\u00e9 de sa logique, qu\u2019il ne sait ni quoi ni com\u00adment ensei\u00adgner, quelles connais\u00adsances sont utiles et les\u00adquelles sont inutiles aux tra\u00advailleurs des champs. Le p\u00e8le\u00adrin de la science d\u00e9croche alors son b\u00e2ton et par\u00adcourt le vieux conti\u00adnent \u00e0 la recherche d\u2019une bonne m\u00e9thode d\u2019\u00e9ducation (juillet 1860).<\/p>\n<p>Par\u00adtout, \u00e0 Ber\u00adlin, \u00e0 Wei\u00admar, \u00e0 Mar\u00adseille, \u00e0 Londres, il visite les \u00e9coles, les jar\u00addins d\u2019enfants de Fr\u0153\u00adbel, les uni\u00adver\u00adsi\u00adt\u00e9s, les cours du soir&nbsp;; il fr\u00e9\u00adquente les r\u00e9unions d\u2019ouvriers et les conf\u00e9\u00adrences popu\u00adlaires. Durant un s\u00e9jour \u00e0 Hy\u00e8res, meurt dans ses bras son fr\u00e8re Nico\u00adlas, ancien offi\u00adcier du Cau\u00adcase, tu\u00e9 par l\u2019alcoolisme et sa sui\u00advante, la tuber\u00adcu\u00adlose.\u200a\u2014\u200a\u00c0 Londres, le r\u00e9vo\u00adlu\u00adtion\u00adnaire russe Her\u00adzen donne \u00e0 son com\u00adpa\u00adtriote une lettre d\u2019introduction aupr\u00e8s de Prou\u00addhon \u00e9ta\u00adbli \u00e0 cette \u00e9poque \u00e0 Bruxelles. L\u2019impression pro\u00adduite par l\u2019anarchiste fran\u00ad\u00e7ais fut tr\u00e8s vive&nbsp;; elle se r\u00e9per\u00adcu\u00adte\u00adra dans l\u2019\u0153uvre ult\u00e9\u00adrieure du g\u00e9nial \u00e9crivain.<\/p>\n<p>Ce der\u00adnier, apr\u00e8s un cro\u00adchet en Ita\u00adlie, ren\u00adtrait dans sa pro\u00advince au moment o\u00f9 l\u2019\u00e9mancipation des serfs venait d\u2019\u00eatre solen\u00adnel\u00adle\u00adment pro\u00adcla\u00adm\u00e9e (3 mars 1861). Dans sa fi\u00e8vre de lib\u00e9\u00adra\u00adlisme, l\u2019autocratie russe lui confie les fonc\u00adtions de juge de paix du dis\u00adtrict. L\u2019hostilit\u00e9 de la noblesse des envi\u00adrons, les accu\u00adsa\u00adtions de par\u00adtia\u00adli\u00adt\u00e9 en faveur des mou\u00adjiks l\u2019oblig\u00e8rent bien\u00adt\u00f4t \u00e0 aban\u00addon\u00adner le pr\u00e9\u00adtoire. L\u2019\u00e9cole ouverte dans un de ses immeubles en b\u00e9n\u00e9\u00adfi\u00adcia. \u00c9ta\u00adblie sur le prin\u00adcipe de la liber\u00adt\u00e9, elle eut tel suc\u00adc\u00e8s que le \u00ab&nbsp;gou\u00adver\u00adne\u00adment lib\u00e9\u00adral&nbsp;\u00bb l\u2019honora d\u2019une per\u00adqui\u00adsi\u00adtion et d\u2019un bou\u00adle\u00adver\u00adse\u00adment en r\u00e8gle, sous le pr\u00e9\u00adtexte de men\u00e9es poli\u00adtiques t\u00e9n\u00e9\u00adbreuses et d\u2019impression de bro\u00adchures clan\u00addes\u00adtines. Selon l\u2019universelle cou\u00adtume poli\u00adci\u00e8re, les cam\u00adbrio\u00adleurs offi\u00adciels accom\u00adplirent leur vilaine besogne en l\u2019absence du ma\u00eetre, qui, malade, se trou\u00advait dans la r\u00e9gion de Sama\u00adra et sui\u00advait une cure de Kou\u00admiss r\u00e9pu\u00adt\u00e9e mer\u00adveilleuse contre phti\u00adsie dont il se croyait atteint Le trai\u00adte\u00adment gu\u00e9\u00adrit le pseu\u00addo-phti\u00adsique&nbsp;; l\u2019inquisition imp\u00e9\u00adriale ame\u00adna la fer\u00adme\u00adture de l\u2019\u00e9cole et l\u2019arr\u00eat tem\u00adpo\u00adraire de l\u2019activit\u00e9 p\u00e9dagogique.<\/p>\n<p>Ayant \u00e9crit un d\u00e9li\u00adcieux roman sur \u00ab&nbsp;Le Bon\u00adheur Conju\u00adgual&nbsp;\u00bb, son auteur d\u00e9ci\u00adda de le vivre. Dans une pro\u00adpri\u00e9\u00adt\u00e9 voi\u00adsine, vivait en \u00e9t\u00e9 la famille du D<sup>r<\/sup>&nbsp;Bers, m\u00e9de\u00adcin de la Cour, dont la femme \u00e9tait une amie d\u2019enfance de Tol\u00adsto\u00ef, pr\u00e9\u00adci\u00ads\u00e9\u00adment la vic\u00adtime de sa pas\u00adsion d\u2019adolescent. Des trois jeunes filles de la mai\u00adson, apr\u00e8s une courte h\u00e9si\u00adta\u00adtion, le sou\u00adpi\u00adrant dis\u00adtingue la plus jeune orn\u00e9e de dix-huit prin\u00adtemps, la cour\u00adtise et l\u2019\u00e9pouse le 28 sep\u00adtembre 1862 au Krem\u00adlin, dans l\u2019\u00e9glise de la Cour. Le nou\u00adveau mari\u00e9 avait trente-quatre ans.<\/p>\n<p>Le Refuge dans la vie de famille ach\u00e8ve la par\u00adtie \u00ab&nbsp;h\u00e9ro\u00efque&nbsp;\u00bb du cycle tol\u00adsto\u00efen, celle de la gloire mili\u00adtaire, des suc\u00adc\u00e8s mon\u00addains, des triomphes pure\u00adment lit\u00adt\u00e9\u00adraires. Les \u00ab&nbsp;Confes\u00adsions&nbsp;\u00bb la carac\u00adt\u00e9\u00adrisent ain\u00adsi&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je ne puis me rap\u00adpe\u00adler ces ann\u00e9es sans d\u00e9go\u00fbt, sans souf\u00adfrance. J\u2019ai tu\u00e9 des hommes \u00e0 la guerre&nbsp;; j\u2019ai pro\u00advo\u00adqu\u00e9 en duel pour tuer&nbsp;; j\u2019ai per\u00addu de l\u2019argent aux cartes&nbsp;; j\u2019ai man\u00adg\u00e9 le tra\u00advail des pay\u00adsans&nbsp;; je les ai mal\u00adtrai\u00adt\u00e9s&nbsp;; j\u2019ai \u00e9t\u00e9 plon\u00adg\u00e9 dans la d\u00e9bauche&nbsp;; j\u2019ai men\u00adti. Le men\u00adsonge, le vol, la lubri\u00adci\u00adt\u00e9, l\u2019ivrognerie, la vio\u00adlence, le meurtre\u2026 il n\u2019y a pas de crimes que je n\u2019ai com\u00admis. Et pour cela, ou me louait, on m\u2019appr\u00e9ciait&nbsp;\u00bb.<\/p>\n<p>Le \u00ab&nbsp;Jour\u00adnal Intime&nbsp;\u00bb, recueil sin\u00adc\u00e8re de toutes les tur\u00adpi\u00adtudes humaines, son scru\u00adpu\u00adleux r\u00e9dac\u00adteur le don\u00adna \u00e0 lire \u00e0 sa fian\u00adc\u00e9e, qui pleu\u00adra beau\u00adcoup mais ne reti\u00adra pas sa main. Elle la met\u00adtait dans celle d\u2019un homme pres\u00adti\u00adgieux, sexuel imp\u00e9\u00adni\u00adtent, intr\u00e9\u00adpide chas\u00adseur, \u00e9mi\u00adnent \u00e9cri\u00advain, psy\u00adcho\u00adlogue p\u00e9n\u00e9\u00adtrant, p\u00e9da\u00adgogue ori\u00adgi\u00adnal&nbsp;: tou\u00adjours loyal et vrai, dans ses vices comme dans ses vertus.<\/p>\n<p>[|<b>*  *  *  *<\/b>|]<br>\n<\/p>\n<p>Pen\u00addant pr\u00e8s de quinze ans, sans \u00eatre un indi\u00advi\u00addu tout \u00e0 fait heu\u00adreux, Tol\u00adsto\u00ef n\u2019a pas d\u2019histoire ou plu\u00adt\u00f4t elle est celle de son \u0153uvre. De la lit\u00adt\u00e9\u00adra\u00adture, l\u2019\u00e9crivain s\u2019\u00e9l\u00e8ve \u00e0 l\u2019art. Il dresse le monu\u00adment gran\u00addiose de \u00ab&nbsp;La Guerre et la Paix&nbsp;\u00bb, tr\u00e8s pure archi\u00adtec\u00adture avec d\u2019admirables hauts-reliefs et bas reliefs d\u2019une vie sur\u00adpre\u00adnante (1864\u200a\u2013\u200a1869). Dans \u00ab&nbsp;Anna Kar\u00e9\u00adnine&nbsp;\u00bb, la pauvre \u00e2me de la cr\u00e9a\u00adture est scru\u00adt\u00e9e avec une minu\u00adtie presque dou\u00adlou\u00adreuse, mais aus\u00adsi avec quelle piti\u00e9&nbsp;! L\u2019h\u00e9ro\u00efne du roman, femme dis\u00adtin\u00adgu\u00e9e et presque id\u00e9ale, meurt sans avoir v\u00e9cu, pour avoir trop aim\u00e9 un homme et pas assez les hommes (1874\u200a\u2013\u200a1877).<\/p>\n<p>Dere\u00adchef se mani\u00adfestent et s\u2019avivent l\u2019affection pour le peuple et la volon\u00adt\u00e9 de l\u2019instruire. Dans la mai\u00adson m\u00eame du pro\u00adpri\u00e9\u00adtaire, une \u00e9cole s\u2019ouvre pour les enfants, ain\u00adsi qu\u2019une sorte de cours com\u00adpl\u00e9\u00admen\u00adtaire pour les ins\u00adti\u00adtu\u00adteurs curieux de la nou\u00advelle m\u00e9thode. Le ma\u00eetre \u00e9dite deux \u00ab&nbsp;syl\u00adla\u00adbaires&nbsp;\u00bb, r\u00e9dige une arith\u00adm\u00e9\u00adtique sim\u00adpli\u00adfi\u00e9e, s\u2019initie \u00e0 l\u2019astronomie, \u00e9crit des contes pour les petits et les grands.<\/p>\n<p>Le g\u00e9nial auto\u00addi\u00addacte s\u2019attelle \u00e0 la pein\u00adture et \u00e0 la sculp\u00adture avec une r\u00e9us\u00adsite pro\u00adba\u00adble\u00adment m\u00e9diocre, puisque rien n\u2019est res\u00adt\u00e9 des \u00e9bauches ex\u00e9\u00adcu\u00adt\u00e9es. Le suc\u00adc\u00e8s s\u2019av\u00e8re meilleur pour le grec ancien, dont l\u2019\u00e9tude, entre\u00adprise en vue de la lec\u00adture de Sophocle et d\u2019Euripide, rece\u00advra son uti\u00adli\u00adsa\u00adtion dans la tra\u00adduc\u00adtion ult\u00e9\u00adrieure des quatre \u00e9van\u00adgiles. Enfin, musique et pia\u00adno pas\u00adsionnent le dilet\u00adtante qui les pra\u00adtique avec sa fougue habituelle.<\/p>\n<p>\u00c0 Ias\u00adna\u00efa-Polia\u00adna, f\u00eates et r\u00e9cep\u00adtions se suc\u00adc\u00e8dent et se d\u00e9roulent selon tous les rites. L\u2019argent coule de la corne d\u2019abondance des droits d\u2019auteur. Les syl\u00adla\u00adbaires eux-m\u00eames rap\u00adportent de beaux b\u00e9n\u00e9\u00adfices au tra\u00advailleur conscien\u00adcieux mais non d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9.<\/p>\n<p>La chasse demeure l\u2019exercice pr\u00e9\u00adf\u00e9\u00adr\u00e9 du vigou\u00adreux gen\u00adtil\u00adhomme cam\u00adpa\u00adgnard. Dans une pour\u00adsuite bride abat\u00adtue, d\u00e9sar\u00ad\u00e7on\u00adn\u00e9 par une chute de sa mon\u00adture, le cava\u00adlier se casse un bras&nbsp;; deux pra\u00adti\u00adciens ruraux le lui arrangent mal, non sans avoir impo\u00ads\u00e9 au bles\u00ads\u00e9 de ter\u00adribles souf\u00adfrances. Des chi\u00adrur\u00adgiens de Mos\u00adcou doivent frac\u00adtu\u00adrer l\u2019os \u00e0 nou\u00adveau afin d\u2019obtenir une r\u00e9duc\u00adtion cor\u00adrecte. Ces m\u00e9sa\u00adven\u00adtures th\u00e9\u00adra\u00adpeu\u00adtiques contri\u00adbu\u00e8rent \u00e0 exas\u00adp\u00e9\u00adrer la haine inex\u00adpiable que, depuis sa jeu\u00adnesse, Tol\u00adsto\u00ef nour\u00adris\u00adsait contre les m\u00e9de\u00adcins impuis\u00adsants \u00e0 le gu\u00e9\u00adrir des mis\u00e8res phy\u00adsiques occa\u00adsion\u00adn\u00e9es par la d\u00e9bauche.<\/p>\n<p>[|<b>*  *  *  *<\/b>|]<br>\n<\/p>\n<p>Cepen\u00addant le sen\u00adti\u00adment de l\u2019injustice sociale com\u00admence \u00e0 trou\u00adbler la qui\u00e9\u00adtude et la f\u00e9li\u00adci\u00adt\u00e9 du p\u00e8re de famille. La condam\u00adna\u00adtion \u00e0 mort d\u2019un sol\u00addat, dont il avait b\u00e9n\u00e9\u00advo\u00adle\u00adment assu\u00adm\u00e9 la d\u00e9fense devant un conseil de guerre, lui dicte cet aveu&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je n\u2019ai trou\u00adv\u00e9 rien de mieux que de citer des textes stu\u00adpides appe\u00adl\u00e9s lois&nbsp;\u00bb. Le luxe de son train de mai\u00adson le g\u00eane, l\u2019offusque m\u00eame&nbsp;: \u00ab&nbsp;Sur notre table, une nappe \u00e9blouis\u00adsante, des radis roses, du beurre jaune&nbsp;; l\u00e0-bas la famine&nbsp;; ce fl\u00e9au couvre les champs de mau\u00advaises herbes, fen\u00addille la terre s\u00e8che, coupe les talons des pay\u00adsans, d\u00e9truit les sabots du b\u00e9tail. C\u2019est vrai\u00adment ter\u00adrible&nbsp;!&nbsp;\u00bb L\u2019\u00e9crivain met sa plume, son temps et sa bourse au ser\u00advice des pay\u00adsans de Sama\u00adra rava\u00adg\u00e9e par la disette.<\/p>\n<p>Le pro\u00adbl\u00e8me moral s\u2019impose aus\u00adsi avec force \u00e0 l\u2019homme en pleine matu\u00adri\u00adt\u00e9. C\u2019\u00e9tait, par\u00adve\u00adnu au seuil de la conscience, le conflit entre les ins\u00adtincts puis\u00adsants d\u2019un corps vigou\u00adreux et les vel\u00adl\u00e9i\u00adt\u00e9s d\u2019un esprit aux aspi\u00adra\u00adtions tou\u00adjours plus vives vers le per\u00adfec\u00adtion\u00adne\u00adment int\u00e9\u00adrieur, la lutte entre les pas\u00adsions et les id\u00e9es. D\u2019autre part, \u00e0 la redou\u00adtable ques\u00adtion des ori\u00adgines et du sens de la vie, le mor\u00adtel assoif\u00adf\u00e9 d\u2019absolu vou\u00adlait une r\u00e9ponse pr\u00e9\u00adcise, com\u00adpl\u00e8te, d\u00e9fi\u00adni\u00adtive. L\u2019agnosticisme ne la lui don\u00adna pas&nbsp;; la reli\u00adgion lui per\u00admet\u00adtra l\u2019illusion.<\/p>\n<p>Frap\u00adp\u00e9 de la s\u00e9r\u00e9\u00adni\u00adt\u00e9 intel\u00adlec\u00adtuelle du peuple, Tol\u00adsto\u00ef s\u2019appliqua \u00e0 s\u2019assimiler son chris\u00adtia\u00adnisme na\u00eff, se plia aux moindres pra\u00adtiques du rite ortho\u00addoxe. Il \u00e9tait trop clair\u00advoyant et trop sin\u00adc\u00e8re pour ne pas y aper\u00adce\u00advoir sans d\u00e9lai l\u2019\u00e9trange amal\u00adgame de gros\u00adsi\u00e8res super\u00adsti\u00adtions et d\u2019id\u00e9alit\u00e9s sublimes. Le n\u00e9o\u00adphyte vou\u00adlut se l\u2019expliquer par des addi\u00adtions et des d\u00e9for\u00adma\u00adtions impo\u00ads\u00e9es \u00e0 la pure doc\u00adtrine par des clercs igno\u00adrants ou impos\u00adteurs. Le d\u00e9sir de remon\u00adter aux sources lui fait apprendre l\u2019h\u00e9breu, le plonge dans l\u2019\u00e9tude et les com\u00admen\u00adtaires des \u00c9cri\u00adtures Saintes. Il en sort une belle \u00ab&nbsp;Tra\u00adduc\u00adtion des Quatre \u00c9van\u00adgiles&nbsp;\u00bb, et sur\u00adtout une \u00ab&nbsp;Cri\u00adtique de th\u00e9o\u00adlo\u00adgie dog\u00adma\u00adtique&nbsp;\u00bb, le plus for\u00admi\u00addable r\u00e9qui\u00adsi\u00adtoire contre les \u00c9glises pas\u00ads\u00e9es, pr\u00e9\u00adsentes, futures. Les essais d\u00e9vo\u00adtieux du nou\u00advel \u00e9van\u00adg\u00e9\u00adliste le s\u00e9pa\u00adr\u00e8rent \u00e0 jamais de toutes les confes\u00adsions et lui valurent l\u2019excommunication majeure (1879\u200a\u2013\u200a1883).<\/p>\n<p>Mais, \u00f4 ren\u00adcontre inef\u00adfable, en cher\u00adchant Dieu, l\u2019humble p\u00e9cheur a trou\u00adv\u00e9 l\u2019amour&nbsp;:<\/p>\n<p>\u00ab&nbsp;Dieux, pro\u00adclame-t-il, c\u2019est l\u2019amour, l\u2019union de tous les hommes, dont les mal\u00adheurs viennent de la m\u00e9con\u00adnais\u00adsance de l\u2019universelle loi de bon\u00adt\u00e9. Les pr\u00e9\u00adceptes de la doc\u00adtrine de v\u00e9ri\u00adt\u00e9 existent plus ou moins cach\u00e9s et iden\u00adtiques dans les diverses reli\u00adgions. Ils sont ins\u00adcrits d\u2019une fa\u00e7on ind\u00e9\u00adl\u00e9\u00adbile en la conscience de cha\u00adcun&nbsp;; et seul l\u2019aveuglement invo\u00adlon\u00adtaire ou cal\u00adcu\u00adl\u00e9 les d\u00e9robe \u00e0 l\u2019examen. En dehors des dogmes, rites, cultes, \u00e9glises ou sectes, l\u2019ob\u00e9issance sans fai\u00adblesse aux r\u00e8gles du divin amour assu\u00adre\u00adra la joie et le paix entre les hommes.&nbsp;\u00bb<\/p>\n<p>[|<b>*  *  *  *<\/b>|]<br>\n<\/p>\n<p>D\u00e8s la d\u00e9cou\u00adverte du prin\u00adcipe de la fra\u00adter\u00adni\u00adt\u00e9 sociale, com\u00admence la p\u00e9riode tra\u00adgique de la vie de Tol\u00adsto\u00ef. Par une cruelle iro\u00adnie du sort, l\u2019affirmation de l\u2019union n\u00e9ces\u00adsaire creuse entre l\u2019ap\u00f4tre et sa famille un fos\u00ads\u00e9 qui ira s\u2019\u00e9largissant jusqu\u2019\u00e0 la tombe. D\u00e9j\u00e0 l\u2019activit\u00e9 p\u00e9da\u00adgo\u00adgique, l\u2019abandon de la pro\u00adduc\u00adtion artis\u00adtique enfin les r\u00eave\u00adries m\u00e9ta\u00adphy\u00adsiques et reli\u00adgieuses indis\u00adpo\u00adsaient l\u2019entourage imm\u00e9\u00addiat l\u00e9s\u00e9 dans ses habi\u00adtudes et ses int\u00e9\u00adr\u00eats. Lorsque le probe pen\u00adseur s\u2019ing\u00e9nia \u00e0 mettre en har\u00admo\u00adnie ses id\u00e9es et ses actes, ce fut de la stu\u00adpeur, de l\u2019indignation miti\u00adg\u00e9e de piti\u00e9, presque du m\u00e9pris. La com\u00adtesse \u00e9crit \u00e0 son mari&nbsp;: \u00ab&nbsp;Tu es res\u00adt\u00e9 \u00e0 Ias\u00adna\u00efa pour jouer au Robin\u00adson\u2026 Je me suis cal\u00adm\u00e9e par ce pro\u00adverbe russe&nbsp;: que l\u2019enfant s\u2019amuse de n\u2019importe quoi, pour\u00advu qu\u2019il ne pleure pas&nbsp;!&nbsp;\u00bb Et le \u00ab&nbsp;Robin\u00adson pour rire&nbsp;\u00bb consi\u00adgnait dans son \u00ab&nbsp;Jour\u00adnal&nbsp;\u00bb le jour du d\u00e9part de sa famille pour Mos\u00adcou et ses r\u00e9unions mon\u00addaines&nbsp;: \u00ab&nbsp;Les bri\u00adgands se sont r\u00e9unis, ils ont pill\u00e9 le peuple, ont r\u00e9uni des sol\u00addats et des juges pour pro\u00adt\u00e9\u00adger leur orgie&nbsp;; et ils festinent&nbsp;\u00bb.&nbsp;<\/p>\n<p>L\u2019ermite d\u2019Iasna\u00efa r\u00e9forme ses habi\u00adtudes, sa toi\u00adlette, renonce aux v\u00eate\u00adments euro\u00adp\u00e9ens, s\u2019habille en mou\u00adjik. Il refuse tout ser\u00advice domes\u00adtique pour sa per\u00adsonne, net\u00adtoie lui-m\u00eame sa chambre, vide son vase de nuit, r\u00e9pare ses bottes&nbsp;: il laboure, fauche, fane, par\u00adtage les tra\u00advaux du pay\u00adsan. \u00c0 Mos\u00adcou, les d\u00e9bar\u00addeurs, les jour\u00adna\u00adliers deviennent sa com\u00adpa\u00adgnie habi\u00adtuelle. \u00c0 l\u2019occasion d\u2019un recen\u00adse\u00adment, la visite des bouges de la grande ville lui ins\u00adpire sa pre\u00admi\u00e8re \u0153uvre de r\u00e9volte&nbsp;: \u00ab&nbsp;Que devons-nous faire&nbsp;?&nbsp;\u00bb (1882\u200a\u2013\u200a1885).<\/p>\n<p>L\u2019anarchisme, jusque-l\u00e0 obs\u00adcur et latent, se d\u00e9voile, s\u2019amplifie, s\u2019\u00e9l\u00e8ve au souffle du g\u00e9nie. N\u00e9ga\u00adteur de la pro\u00adpri\u00e9\u00adt\u00e9, l\u2019\u00e9crivain renonce \u00e0 ses droits d\u2019auteur, sauf ant\u00e9\u00adrieurs \u00e0 \u00ab&nbsp;Anna Kar\u00e9\u00adnine&nbsp;\u00bb r\u00e9ser\u00adv\u00e9s \u00e0 sa famille. Les terres sont r\u00e9par\u00adties entre les six enfants. Tol\u00adsto\u00ef ne gar\u00addait rien pour lui et vivait du strict n\u00e9ces\u00adsaire. Qui ose\u00adrait lui repro\u00adcher de n\u2019avoir pas impo\u00ads\u00e9 aux siens sa pra\u00adtique du renon\u00adce\u00adment aux pri\u00advi\u00adl\u00e8ges de la richesse, ni per\u00adp\u00e9\u00adtr\u00e9 contre sa femme la vio\u00adlence du d\u00e9pouille\u00adment total. Quel liber\u00adtaire sans tache lui jet\u00adte\u00adra la pre\u00admi\u00e8re pierre&nbsp;?<\/p>\n<p>La man\u00adsu\u00e9\u00adtude envers la famille aim\u00e9e \u00e9tait au sur\u00adplus conforme \u00e0 sa Doc\u00adtrine de la non \u00ab&nbsp;r\u00e9sis\u00adtance au mal par le mal, de la r\u00e9sis\u00adtante au mal par le bien, v\u00e9ri\u00adt\u00e9 \u00e9l\u00e9\u00admen\u00adtaire et pri\u00admor\u00addiale, que des si\u00e8cles d\u2019oppression obs\u00adcur\u00adcirent jusqu\u2019\u00e0 l\u2019incompr\u00e9hension actuelle. Comme si la vio\u00adlence pou\u00advait \u00eatre com\u00adbat\u00adtue avec effi\u00adca\u00adci\u00adt\u00e9 par la vio\u00adlence, la guerre par la guerre, l\u2019incendie par le feu, l\u2019inondation par l\u2019eau. Les ins\u00adti\u00adtu\u00adtions d\u2019imposture, d\u2019iniquit\u00e9 s\u2019\u00e9crouleront par la non-par\u00adti\u00adci\u00adpa\u00adtion des indi\u00advi\u00addus \u00e9clair\u00e9s&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/p>\n<p>Et le z\u00e9la\u00adteur de la d\u00e9so\u00adb\u00e9is\u00adsance donne l\u2019exemple, refuse d\u2019\u00eatre jur\u00e9, de payer les imp\u00f4ts, que sa femme acquitte en cachette.<\/p>\n<p>Son action puis\u00adsante s\u2019exer\u00e7a contre le mili\u00adta\u00adrisme et l\u2019arm\u00e9e, sou\u00adtien des \u00c9tats monar\u00adchiques ou r\u00e9pu\u00adbli\u00adcains. Elle s\u2019insinua dans les couches pro\u00adfondes du peuple, exal\u00adta son mys\u00adti\u00adcisme mil\u00adl\u00e9\u00adnaire. Des tri\u00adbus enti\u00e8res de Dou\u00adkho\u00adbors repoussent le ser\u00advice mili\u00adtaire, se lais\u00adsant plu\u00adt\u00f4t empri\u00adson\u00adner, d\u00e9por\u00adter en Sib\u00e9\u00adrie, exi\u00adler au Cana\u00adda. Pen\u00addant la der\u00adni\u00e8re guerre des groupes de tol\u00adsto\u00efens ne vou\u00adlurent pas prendre les armes&nbsp;; tra\u00adduits au Conseil de Guerre, ils furent acquitt\u00e9s.<\/p>\n<p>Les r\u00e9vol\u00adt\u00e9s, les r\u00e9frac\u00adtaires viennent cher\u00adcher appui et conso\u00adla\u00adtion aupr\u00e8s de leur vieux fr\u00e8re qui se mul\u00adti\u00adplie en d\u00e9marches, sol\u00adli\u00adci\u00adta\u00adtions, appels \u00e9lo\u00adquents, dons g\u00e9n\u00e9\u00adreux. Le ma\u00eetre pro\u00adteste avec une har\u00addiesse inou\u00efe contre les per\u00ads\u00e9\u00adcu\u00adtions dont l\u2019autorit\u00e9 frappe les adeptes de ses id\u00e9es, reven\u00addique pour lui la res\u00adpon\u00adsa\u00adbi\u00adli\u00adt\u00e9 de leurs actes. L\u2019autocratie per\u00adfide lui inflige l\u2019humiliation de l\u2019immunit\u00e9.<\/p>\n<p>\u00c0 Ias\u00adna\u00efa accourent de tous les pays du monde des hommes avides de voir et d\u2019entendre l\u2019ap\u00f4tre de l\u2019amour uni\u00adver\u00adsel. Aux demandes de conseils, le pur anar\u00adchiste r\u00e9pon\u00addait&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ceux qui se laissent gui\u00adder par quelqu\u2019un, lui ob\u00e9issent et le croient, errent dans les t\u00e9n\u00e8bres avec leur&nbsp;guide\u00bb\u00bb.<\/p>\n<p>Le grand \u00e9cri\u00advain pro\u00addigue les lumi\u00e8res de son esprit dans une foule de lettres aux diri\u00adgeants et aux diri\u00adg\u00e9s, \u00e0 l\u2019empereur et aux r\u00e9vo\u00adlu\u00adtion\u00adnaires, aux oppres\u00adseurs et aux oppri\u00adm\u00e9s. En une infi\u00adni\u00adt\u00e9 de bro\u00adchures, de mani\u00adfestes, de livres, il \u00e9tu\u00addie et d\u00e9nonce les men\u00adsonges des \u00c9glises, l\u2019inique vio\u00adlence de l\u2019\u00c9tat, l\u2019erreur des r\u00e9for\u00adma\u00adteurs auto\u00adri\u00adtaires, l\u2019illogique de l\u2019emploi de la force pour la r\u00e9demp\u00adtion sociale. Mal\u00adgr\u00e9 son affir\u00adma\u00adtion&nbsp;: \u00ab&nbsp;Tant qu\u2019il y aura dans la soci\u00e9\u00adt\u00e9 des indi\u00advi\u00addus affa\u00adm\u00e9s, l\u2019art v\u00e9ri\u00adtable n\u2019existera pas&nbsp;\u00bb, le pro\u00addi\u00adgieux artiste com\u00adpose jusqu\u2019\u00e0 sa fin d\u2019admirables contes, nou\u00advelles, romans, \u00ab&nbsp;La Mort d\u2019Ivan Hitch&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;La Sonate \u00e0 Kreut\u00adzer&nbsp;\u00bb, un drame \u00e9mou\u00advant, \u00ab&nbsp;La Puis\u00adsance des T\u00e9n\u00e8bres\u00bb&nbsp;; et, comme cou\u00adron\u00adne\u00adment de sa soixante-dixi\u00e8me ann\u00e9e, un salut supr\u00eame \u00e0 l\u2019amour sau\u00adveur du monde, \u00ab&nbsp;R\u00e9sur\u00adrec\u00adtion&nbsp;\u00bb, la somme de la pen\u00ads\u00e9e tolsto\u00efenne.<\/p>\n<p>Cette intel\u00adli\u00adgence extra\u00ador\u00addi\u00adnaire ani\u00admait un corps d\u2019une vigueur sur\u00adpre\u00adnante. \u00c0 soixante-cinq ans, le pay\u00adsan d\u2019Iasna\u00efa apprend \u00e0 mon\u00adter \u00e0 bicy\u00adclette, se pas\u00adsionne pour cet exer\u00adcice, patine, nage, four\u00adnit \u00e0 pied de longues ran\u00addon\u00adn\u00e9es. Dans cet orga\u00adnisme \u00e9qui\u00adli\u00adbr\u00e9 \u00e0 la per\u00adfec\u00adtion, muscles et cer\u00adveau fonc\u00adtionnent sans d\u00e9faillance pen\u00addant toute la&nbsp;vie.<\/p>\n<p>[|<b>*  *  *  *<\/b>|]<br>\n<\/p>\n<p>Et cepen\u00addant, quelle amer\u00adtume s\u2019accumule dans le c\u0153ur ulc\u00e9\u00adr\u00e9&nbsp;! Le conflit fami\u00adlial va chaque jour s\u2019aggravant. Autour du vieillard, la vie mon\u00addaine conti\u00adnuait en son luxe co\u00fb\u00adteux et son \u00e9go\u00efsme insou\u00adciant. L\u2019incompr\u00e9hension de sa femme et de ses enfants est l\u2019\u00e9chec le plus cruel pour l\u2019ap\u00f4tre du renon\u00adce\u00adment \u00e0 la richesse spo\u00adlia\u00adtrice et aux vani\u00adt\u00e9s d\u00e9mo\u00adra\u00adli\u00adsa\u00adtrices de la soci\u00e9\u00adt\u00e9 pri\u00advi\u00adl\u00e9\u00adgi\u00e9e. Et aux moments o\u00f9 l\u2019intensit\u00e9 de la dou\u00adleur d\u00e9passe ses forces de r\u00e9sis\u00adtance, le pro\u00adph\u00e8te m\u00e9con\u00adnu et bafou\u00e9 pense \u00e0 fuir, \u00e0 rejoindre sur la route les humbles p\u00e8le\u00adrins du Dieu d\u2019amour.<\/p>\n<p>Dans la nuit du 10 novembre 1910, ob\u00e9is\u00adsant peut-\u00eatre \u00e0 un pres\u00adsen\u00adti\u00adment, le vieillard aban\u00addonne sa mai\u00adson en com\u00adpa\u00adgnie d\u2019un m\u00e9de\u00adcin ami. Il r\u00e9a\u00adli\u00adsait son r\u00eave et se diri\u00adgeait vers un hos\u00adpice de pauvres pour y ter\u00admi\u00adner son exis\u00adtence dans la joie et la paix du c\u0153ur. La mort les lui don\u00adna dix jours apr\u00e8s, en une chambre de la petite gare d\u2019Astapovo, o\u00f9, ter\u00adras\u00ads\u00e9 par la pneu\u00admo\u00adnie, le doux liber\u00adtaire expi\u00adrait en disant aux parents et amis r\u00e9unis \u00e0 son che\u00advet&nbsp;: \u00ab&nbsp;Il y a des mil\u00adlions d\u2019\u00eatres souf\u00adfrant dans le monde. Pour\u00adquoi \u00eates-vous si nom\u00adbreux autour de&nbsp;moi&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/p>\n<p>[\/\u200bF. <sc>\u00c9lo\u00adsu.<\/sc>\/\u200b]<\/p>\n<p>N. B.\u200a\u2014\u200aLes mat\u00e9\u00adriaux de cette \u00e9tude ont \u00e9t\u00e9 pui\u00ads\u00e9s dans les ouvrages suivants&nbsp;:<\/p>\n<p>Romain <sc>Rol\u00adland<\/sc>.\u200a\u2014\u200a<i>Vie de Tol\u00adsto\u00ef<\/i>. \u00c9dit. Hachette, 4&nbsp;fr.<\/p>\n<p>L\u00e9on <sc>Tol\u00adsto\u00ef<\/sc>.\u200a\u2014\u200a<i>Vie et \u0152uvres<\/i>, m\u00e9moires par P. Biru\u00adho\u00advo. Trad. Bien\u00adstock, Mer\u00adcure de France, 3 vol., \u00e0 6 fr.&nbsp;50.<\/p>\n<p>L\u00e9on <sc>Tol\u00adsto\u00ef<\/sc>.\u200a\u2014\u200a<i>\u0152uvres com\u00adpl\u00e8tes<\/i>. Trad. Bien\u00adstock. \u00c9dit. P.V. Stock. 28 vol., \u00e0 5 fr. 75. Celte \u00e9di\u00adtion est la seule int\u00e9\u00adgrale et lit\u00adt\u00e9\u00adrale. Ain\u00adsi \u00ab&nbsp;Guerre et Paix&nbsp;\u00bb y forme six volumes com\u00adpacts au lieu de trois. Dans les tra\u00adduc\u00adtions ant\u00e9\u00adrieures, \u00ab&nbsp;Anna Kar\u00e9\u00adnine&nbsp;\u00bb, (quatre gros volumes au lieu d\u2019un on deux). Librai\u00adrie Stock Dela\u00admain, Bou\u00adteilleau et Cie, suc\u00adces\u00adseurs, 7, rue du Vieux-Colom\u00adbier, Paris\u20116<sup>e<\/sup>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>[\/\u00abAux Chr\u00e9\u00adtiens, aux Tol\u00adsto\u00efens, aux Dilet\u00adtantes, il convient de faire honte pour tout ce qu\u2019ils sup\u00adportent sans r\u00e9sis\u00adter non seule\u00adment en eux, mais autour d\u2019eux.&nbsp;\u00bb Andr\u00e9 Colo\u00admer, \u00ab&nbsp;Le Liber\u00adtaire&nbsp;\u00bb, 3 mars&nbsp;1922.\/] Si la jus\u00adti\u00adfi\u00adca\u00adtion d\u2019une \u00e9tude sur Tol\u00adsto\u00ef parais\u00adsait n\u00e9ces\u00adsaire elle se trou\u00adve\u00adrait \u00e9cla\u00adtante, dans cette phrase d\u2019un anar\u00adchiste notoire r\u00e9dac\u00adteur habi\u00adtuel au prin\u00adci\u00adpal journal&nbsp;[\u2026]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"wp_typography_post_enhancements_disabled":false,"footnotes":""},"categories":[317],"tags":[],"ppma_author":[540],"class_list":["post-2706","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-la-revue-anarchiste-na4-avril-1922"],"authors":[{"term_id":540,"user_id":1,"is_guest":0,"slug":"admin_3gikpwyf","display_name":"Vincent Dubuc","avatar_url":"https:\/\/secure.gravatar.com\/avatar\/d015720652c25fd2ced191ade86430094e1f288a17483713e3b34d26dea52507?s=96&d=mm&r=g","author_category":"","user_url":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net","last_name":"Dubuc","first_name":"Vincent","job_title":"","description":""}],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2706","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2706"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2706\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2706"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2706"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2706"},{"taxonomy":"author","embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/ppma_author?post=2706"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}