{"id":2763,"date":"2011-05-23T07:34:51","date_gmt":"2011-05-23T07:34:51","guid":{"rendered":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/2011\/05\/23\/la-fin-dune-mission-6\/"},"modified":"2011-05-23T07:34:51","modified_gmt":"2011-05-23T07:34:51","slug":"la-fin-dune-mission-6","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/2011\/05\/23\/la-fin-dune-mission-6\/","title":{"rendered":"La fin d\u2019une mission"},"content":{"rendered":"<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-top-right\"><a href=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2763?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/wp-content\/plugins\/pdf-print\/images\/pdf.png\" alt=\"image_pdf\" title=\"Afficher le PDF\"><\/a><a href=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2763?print=print\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-print\" target=\"_blank\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/wp-content\/plugins\/pdf-print\/images\/print.png\" alt=\"image_print\" title=\"Contenu imprim\u00e9\"><\/a><\/div><p>(<i>Suite<\/i>)<\/p>\n<p>Ipek est une grande ville de 12.000 habitants&nbsp;(<html><\/html><\/p><p>C\u2019est une mai\u00adson propre, en rez-de-chaus\u00ads\u00e9e, pro\u00adba\u00adble\u00adment celle d\u2019un fonc\u00adtion\u00adnaire, au fond d\u2019un jar\u00addin, o\u00f9 coule, en canal, un ruis\u00adseau&nbsp;: des\u00adcen\u00addu de la mon\u00adtagne. La chambre qu\u2019on nous offre est assez grande&nbsp;; la moi\u00adti\u00e9 est occu\u00adp\u00e9e par un par\u00adquet sur\u00ad\u00e9le\u00adv\u00e9 de 10 ou 15 cen\u00adti\u00adm\u00e8tres, comme chez les musul\u00admans&nbsp;; c\u2019est l\u00e0 o\u00f9 l\u2019on fait les lits, c\u2019est-\u00e0-dire o\u00f9 l\u2019on d\u00e9pose les cou\u00adver\u00adtures et les cous\u00adsins. Le pla\u00adfond de bois est sculp\u00adt\u00e9, et les murs sont cou\u00adverts de boi\u00adse\u00adries tra\u00advaill\u00e9es \u00e0 la main. Sur les meubles, quelques pots et cruches avec ins\u00adcrip\u00adtions&nbsp;; ce sont d\u2019an\u00adciennes fa\u00efences grecques. Nous remar\u00adquons aus\u00adsi une vieille image sainte sur&nbsp;bois.<\/p>\n<p>Un de mes cama\u00adrades se plaint d\u2019un genou et reste \u00e0 se repo\u00adser. Avec l\u2019autre, je par\u00adcours le quar\u00adtier haut de la ville pour faire des achats indis\u00adpen\u00adsables&nbsp;: cordes, bou\u00adgies, sucre, sel, allu\u00admettes. Voi\u00adci quelques prix&nbsp;: la bo\u00eete d\u2019al\u00adlu\u00admettes se vend 0 fr. 20, le sucre est \u00e0 6 francs le kilo, le sel \u00e0 5 francs&nbsp;; mais nous ne regar\u00addons pas \u00e0 la d\u00e9pense, sauf pour le vin que nous trou\u00advons trop cher \u00e0 5 francs le litre, et qui ne nous est pas utile comme provision.<\/p>\n<p>La rue de fau\u00adbourg est large et ani\u00adm\u00e9e. Nous la quit\u00adtons pour p\u00e9n\u00e9\u00adtrer dans les ruelles du bazar, suc\u00adces\u00adsion de bou\u00adtiques de bois en rez-de-chaus\u00ads\u00e9e, que les mar\u00adchands et les arti\u00adsans n\u2019ha\u00adbitent que le jour. Il faut se pres\u00adser, car il est tout au plus 3&nbsp;h.&nbsp;\u00bd, et d\u00e9j\u00e0 les bou\u00adtiques se ferment. J\u2019a\u00advais d\u00e9j\u00e0 remar\u00adqu\u00e9 cette h\u00e2te \u00e0 Priz\u00adrend. Les jour\u00adn\u00e9es de tra\u00advail ne sont pas longues en Orient, ou peut-\u00eatre craint-on le cr\u00e9\u00adpus\u00adcule, pro\u00adpice aux voleurs, dans une ville pleine de sol\u00addats. Pour\u00adtant c\u2019est encore bien t\u00f4t pour le cr\u00e9puscule.<\/p>\n<p>Nous cher\u00adchons une hache pour cou\u00adper du bois aux \u00e9tapes&nbsp;; nous finis\u00adsons par en trou\u00adver une pour trois dinars chez un taillan\u00addier tzi\u00adgane, dans la ruelle des for\u00adge\u00adrons. Nous trou\u00advons aus\u00adsi des peaux de renard que mon cama\u00adrade veut \u00e0 toute force ache\u00adter&nbsp;; je me laisse per\u00adsua\u00adder par lui d\u2019en prendre une pour 16 dinars.<\/p>\n<p>Le soir, nous des\u00adcen\u00addons tous trois \u00e0 la Croix-Rouge, ins\u00adtal\u00adl\u00e9e dans un b\u00e2ti\u00adment, pr\u00e8s du Drin. Je suis fati\u00adgu\u00e9, j\u2019ai mal \u00e0 l\u2019es\u00adto\u00admac et je suis d\u2019as\u00adsez mau\u00advaise humeur&nbsp;; ma col\u00e8re \u00e9clate quand un jeune gode\u00adlu\u00adreau de la mis\u00adsion, qui a fait l\u2019\u00e9\u00adtape en voi\u00adture, pr\u00e9\u00adtend nous faire man\u00adger apr\u00e8s ceux qui sont arri\u00adv\u00e9s \u00e0 Ipek avant nous, gr\u00e2ce \u00e0 leurs moyens de trans\u00adport. Nous man\u00adgeons donc avec le pre\u00admier ser\u00advice (il n\u2019y a que 20 et quelques places), un d\u00eener dont je ne me sou\u00adviens que d\u2019une chose&nbsp;: le pain qui n\u2019est pas lev\u00e9 et qui res\u00adsemble au \u00ab&nbsp;tape\u00adriau&nbsp;\u00bb sal\u00e9 qu\u2019on mange sous forme de galette dans le Nivernais.<\/p>\n<p>Le vin est \u00e0 dis\u00adcr\u00e9\u00adtion, c\u2019est le vin de la Croix-Rouge qu\u2019on liquide, par impos\u00adsi\u00adbi\u00adli\u00adt\u00e9 de le trans\u00adpor\u00adter plus loin. J\u2019en bois assez pour retrou\u00adver ma bonne humeur et mon entrain, et ne plus sen\u00adtir ma fatigue. Il fait tr\u00e8s froid quand nous ren\u00adtrons&nbsp;; on a chauf\u00adf\u00e9 la pi\u00e8ce avec un bra\u00adse\u00adro, moyen d\u2019as\u00adphyxie, insuf\u00adfi\u00adsant comme chauf\u00adfage. Je m\u2019en\u00adroule dans les cou\u00adver\u00adtures, \u00e0 la mode russe, et je m\u2019en\u00addors comme une masse. Le len\u00adde\u00admain matin, apr\u00e8s un long som\u00admeil, je suis tout \u00e0 fait dispos.<\/p>\n<p>Ipek est construit imm\u00e9\u00addia\u00adte\u00adment au pied de la mon\u00adtagne, sur les bords du Drin. Par\u00adtout, les ruis\u00adseaux qui des\u00adcendent des hau\u00adteurs, tra\u00adversent les rues et les mai\u00adsons&nbsp;; \u00e0 cette \u00e9poque de l\u2019an\u00adn\u00e9e, les jar\u00addins sont enva\u00adhis par les cor\u00adbeaux et les tour\u00adte\u00adrelles. L\u2019a\u00adni\u00adma\u00adtion est grande, mais due sans doute aux fugi\u00adtifs&nbsp;; \u00e0 par\u00adtir d\u2019I\u00adpek, aucune voi\u00adture ne peut plus pas\u00adser. Les gens vendent donc leurs \u00e9qui\u00adpages et cherchent \u00e0 se pro\u00adcu\u00adrer des che\u00advaux de mon\u00adtagne. Cha\u00adcun se h\u00e2te&nbsp;; on entend le canon \u00e0 l\u2019Est, dans la direc\u00adtion de Mitro\u00advit\u00adza, o\u00f9 les Aus\u00adtro-Alle\u00admands sont entr\u00e9s. Notre cro\u00adchet sur Priz\u00adrend nous a beau\u00adcoup retard\u00e9s.<\/p>\n<p>On a affi\u00adch\u00e9 \u00e0 la mis\u00adsion un tableau des \u00e9tapes&nbsp;: Veli\u00adka, Andre\u00advit\u00adza, Leva R\u00e9ka, Pod\u00adgo\u00adrit\u00adza. Nous savons qu\u2019il y a deux cols \u00e9le\u00adv\u00e9s \u00e0 fran\u00adchir et que le voyage sera&nbsp;dur.<\/p>\n<h2>Premi\u00e8re \u00e9tape en montagne<\/h2>\n<p><i>Mar\u00addi 23 novembre<\/i>. Nous h\u00e9si\u00adtons \u00e0 par\u00adtir. Un de mes cama\u00adrades souffre d\u2019un genou, comme je l\u2019ai dit plus haut, et croit avoir un peu d\u2019hy\u00addar\u00adthrose. Il ne sait pas s\u2019il pour\u00adra mar\u00adcher. En atten\u00addant, nous nous net\u00adtoyons, nous suif\u00adfons nos chaus\u00adsures, nous fai\u00adsons quelques r\u00e9pa\u00adra\u00adtions. Enfin, nous nous d\u00e9ci\u00addons \u00e0 lever le camp&nbsp;; il est 9 heures.<\/p>\n<p>Le che\u00admin s\u2019en\u00adfonce dans la gorge et para\u00eet d\u2019a\u00adbord excellent. On y tra\u00advaille d\u2019ailleurs. Des \u00e9quipes de Mon\u00adt\u00e9\u00adn\u00e9\u00adgrins, quel\u00adque\u00adfois des femmes, remuent un peu de terre. Deux tra\u00advailleurs, si j\u2019ose dire, trans\u00adportent non\u00adcha\u00adlam\u00adment deux ou trois pel\u00adle\u00adt\u00e9es de d\u00e9blais (3 \u00e0 5 kilos peut-\u00eatre) sur une claie d\u2019o\u00adsier. La brouette para\u00eet incon\u00adnue. Ain\u00adsi en est-il depuis Mitro\u00advit\u00adza&nbsp;; et la besogne n\u2019a\u00advance&nbsp;gu\u00e8re.<\/p>\n<p>Nous avons fait \u00e0 peine un kilo\u00adm\u00e8tre que la route se change en sen\u00adtier sur lequel nous mar\u00adchons \u00e0 la file. C\u2019est un sen\u00adtier de mon\u00adtagne caillou\u00adteux qui zig\u00adzague sur une pente abrupte. Contre notre \u00e9paule droite, c\u2019est le flanc de la mon\u00adtagne qui s\u2019\u00e9\u00adl\u00e8ve bien haut au-des\u00adsus de nos t\u00eates&nbsp;; \u00e0 notre gauche, c\u2019est le pr\u00e9\u00adci\u00adpice au fond duquel gronde le tor\u00adrent et, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, c\u2019est le mur rocheux et escar\u00adp\u00e9 qui forme l\u2019autre paroi de la&nbsp;gorge.<\/p>\n<p>Nous mar\u00adchons p\u00e9ni\u00adble\u00adment. Le che\u00admin est par\u00adtout rocailleux, quel\u00adque\u00adfois cou\u00adp\u00e9 par des \u00e9bou\u00adlis&nbsp;; ailleurs, la mon\u00adtagne suinte, et pen\u00addant quelques cen\u00adtaines de m\u00e8tres, on patauge dans un bour\u00adbier fan\u00adgeux. Le che\u00admin s\u2019\u00e9\u00adlar\u00adgit ici, se r\u00e9tr\u00e9\u00adcit l\u00e0, esca\u00adlade et des\u00adcend, sou\u00advent d\u2019une fa\u00e7on tr\u00e8s rapide&nbsp;; c\u2019est au petit bon\u00adheur qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 tra\u00adc\u00e9 par les pi\u00e9\u00adtons, sui\u00advant les pos\u00adsi\u00adbi\u00adli\u00adt\u00e9s du passage.<\/p>\n<p>D\u2019a\u00adbord, la pente est tout \u00e0 fait d\u00e9nu\u00add\u00e9e. La marche est mal assu\u00adr\u00e9e sur les pierres qui encombrent le sen\u00adtier. Le char\u00adge\u00adment d\u2019un de nos bidets heurte un rocher \u00e0 droite et d\u00e9grin\u00adgole. Heu\u00adreu\u00adse\u00adment, tout s\u2019\u00e9\u00adcroule sur place sans glis\u00adser sur la pente. Quelques pas plus loin nous ren\u00adcon\u00adtrons un trou\u00adpeau de mou\u00adtons conduit par des p\u00e2tres alba\u00adnais et, comme la passe est tr\u00e8s \u00e9troite, il faut recu\u00adler jus\u00adqu\u2019\u00e0 un endroit o\u00f9 le croi\u00adse\u00adment des deux cara\u00advanes soit pos\u00adsible. Le cama\u00adrade qui souffre du genou pro\u00adfite de la ren\u00adcontre, pour ache\u00adter la canne d\u2019un des ber\u00adgers&nbsp;; elle lui ser\u00advi\u00adra d\u2019alpenstock.<\/p>\n<p>Le tor\u00adrent gronde au fond du pr\u00e9\u00adci\u00adpice&nbsp;; on aper\u00ad\u00e7oit de temps en temps ses flots verts qui blan\u00adchissent sur les rochers&nbsp;; ce ne sont que rapides, chutes et cas\u00adcades. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, c\u2019est le mur&nbsp;; des sapins par\u00adfois paraissent \u00eatre sor\u00adtis d\u2019une fente de la pierre&nbsp;; ou bien ce sont des cas\u00adcades qui jaillissent \u00e0 mi-hau\u00adteur de la paroi&nbsp;; elles res\u00adsemblent \u00e0 une mince m\u00e8che de che\u00adveux argen\u00adt\u00e9s&nbsp;; la mon\u00adtagne, de ce c\u00f4t\u00e9, est \u00e0 pic&nbsp;; et les rocs, \u00e0 cer\u00adtains endroits, sur\u00adplombent au-des\u00adsus de nos t\u00eates comme les arcs de vo\u00fbte d\u2019une cath\u00e9drale.<\/p>\n<p>Le sen\u00adtier s\u2019\u00e9\u00adl\u00e8ve peu \u00e0 peu dans la mon\u00adtagne, au milieu d\u2019un bois de h\u00eatres aux racines tour\u00admen\u00adt\u00e9es, aux troncs tor\u00addus et contour\u00adn\u00e9s, au feuillage roux. Nous croi\u00adsons \u00e0 ce moment, des femmes por\u00adtant du bois sur la t\u00eate. Puis c\u2019est la soli\u00adtude com\u00adpl\u00e8te. Un coup de fusil, qui reten\u00adtit tout d\u2019un coup dans la gorge, se r\u00e9per\u00adcute comme un coup de ton\u00adnerre. Les roches ont des colo\u00adra\u00adtions bizarres&nbsp;; elles \u00e9taient vertes et rouges dans la pre\u00admi\u00e8re par\u00adtie du tra\u00adjet&nbsp;; elles sont, main\u00adte\u00adnant, blanches et roses, et nous recon\u00adnais\u00adsons du marbre. Vers midi, nous voi\u00adci des\u00adcen\u00addus au bord du tor\u00adrent. Nous trou\u00advons une place assez large o\u00f9 des copeaux de bois jonchent le sol. Nous en pro\u00adfi\u00adtons pour faire rapi\u00adde\u00adment un feu et mettre \u00e0 bouillir de l\u2019eau dans une sorte de fait-tout ache\u00adt\u00e9 \u00e0 Ipek. Nous d\u00e9bal\u00adlons le cochon et nous man\u00adgeons un bon mor\u00adceau, puis nous buvons le th\u00e9&nbsp;chaud.<\/p>\n<p>Les che\u00advaux ont mai\u00adgre\u00adment \u00e0 man\u00adger&nbsp;; ils trans\u00adportent un peu de foin et un sac d\u2019orge. Le petit bidet brun ne veut pas d\u2019orge, il semble avoir une pr\u00e9\u00adf\u00e9\u00adrence pour les brin\u00addilles de bois&nbsp;; cette pr\u00e9\u00adf\u00e9\u00adrence ne nous para\u00eet pas rai\u00adson\u00adnable. Et com\u00adment ferons-nous pour assu\u00adrer la nour\u00adri\u00adture des b\u00eates&nbsp;? Le pays mis\u00e9\u00adrable n\u2019offre aucune ressource.<\/p>\n<p>En route&nbsp;! Le che\u00admin grimpe de nou\u00adveau, puis peu \u00e0 peu il devient moins escar\u00adp\u00e9. Je pro\u00adpose \u00e0 mes cama\u00adrades, vers trois heures de l\u2019a\u00adpr\u00e8s-midi, d\u2019\u00e9\u00adta\u00adblir notre cam\u00adpe\u00adment entre des h\u00eatres, sur un petit pla\u00adteau. Ma pro\u00adpo\u00adsi\u00adtion est reje\u00adt\u00e9e. On nous a pro\u00admis, en effet, que nous pou\u00advons arri\u00adver \u00e0 V\u00e9li\u00adka en une \u00e9tape, apr\u00e8s avoir fran\u00adchi le col du Cha\u00adkhorn, et m\u00eame que de bons mar\u00adcheurs peuvent d\u00e9pas\u00adser ce bourg pour atteindre Andr\u00e9\u00advit\u00adza. Mais quelques Mon\u00adt\u00e9\u00adn\u00e9\u00adgrins, que nous croi\u00adsons, r\u00e9pondent \u00e0 nos ques\u00adtions que nous arri\u00adve\u00adrons \u00e0 V\u00e9li\u00adka au plus t\u00f4t demain soir. Qui croire&nbsp;?<\/p>\n<p>Nous arri\u00advons \u00e0 quelques mai\u00adsons assez mis\u00e9\u00adrables, un hameau. Les gens nous disent que nous trou\u00adve\u00adrons une auberge, et m\u00eame une bonne auberge \u00e0 une demi-heure de l\u00e0. J\u2019au\u00adrais pr\u00e9\u00adf\u00e9\u00adr\u00e9 ne pas aller plus loin, et me conten\u00adter ici d\u2019un abri quel\u00adconque, m\u00eame rudi\u00admen\u00adtaire, car la nuit n\u2019est pas loin. Mes cama\u00adrades veulent aller jus\u00adqu\u2019\u00e0 l\u2019au\u00adberge, et nous conti\u00adnuons \u00e0 mar\u00adcher pen\u00addant que la nuit tombe peu \u00e0 peu. L\u2019obs\u00adcu\u00adri\u00adt\u00e9 est com\u00adpl\u00e8te quand le che\u00admin com\u00admence \u00e0 des\u00adcendre en lacets. Des fugi\u00adtifs, arr\u00ea\u00adt\u00e9s l\u00e0, nous apprennent que l\u2019au\u00adberge est au fond de la val\u00adl\u00e9e, mais qu\u2019elle est pleine. L\u2019un de nous part en recon\u00adnais\u00adsance avec l\u2019in\u00adter\u00adpr\u00e8te&nbsp;; je reste avec l\u2019autre, le pri\u00adson\u00adnier et les b\u00eates et, en atten\u00addant, nous cher\u00adchons un empla\u00adce\u00adment conve\u00adnable pour cam\u00adper et pas\u00adser la nuit en cas de besoin.<\/p>\n<p>Nous avons atteint la r\u00e9gion des neiges. Depuis le coup de froid res\u00adsen\u00adti \u00e0 Priz\u00adrend, il y a, six jours, celles-ci gar\u00adnissent les hau\u00adteurs&nbsp;; jus\u00adqu\u2019i\u00adci nous n\u2019a\u00advons ren\u00adcon\u00adtr\u00e9 que des plaques de neige par-ci, par-l\u00e0. \u00c0 l\u2019al\u00adti\u00adtude \u00e0 laquelle nous sommes arri\u00adv\u00e9s, un lin\u00adceul blanc s\u2019\u00e9\u00adtend presque par\u00adtout. Nous trou\u00advons une place de quelques m\u00e8tres car\u00adr\u00e9s, \u00e0 peu pr\u00e8s hori\u00adzon\u00adtale, et d\u00e9pour\u00advue de neige&nbsp;; nous nous asseyons sans avoir le cou\u00adrage de nous ins\u00adtal\u00adler, sans grand espoir, non plus, que le cama\u00adrade ait trou\u00adv\u00e9 un&nbsp;abri.<\/p>\n<p>La gorge s\u2019est \u00e9lar\u00adgie. Une val\u00adl\u00e9e confluente, qu\u2019on devine, donne encore davan\u00adtage d\u2019es\u00adpace. Devant nous, un pay\u00adsage alpestre d\u2019hi\u00adver com\u00admence \u00e0 se mon\u00adtrer, an fur et \u00e0 mesure que la lune se l\u00e8ve. La mon\u00adtagne d\u2019en face est blanche de neige, avec de larges taches sombres que forment les bois de sapins. Au-des\u00adsous de nous, on dis\u00adtingue le petit b\u00e2ti\u00adment de l\u2019au\u00adberge&nbsp;; trois ou quatre grands feux br\u00fblent au dehors&nbsp;; une lan\u00adterne pro\u00adm\u00e8ne sa petite clar\u00adt\u00e9 aux alentours.<\/p>\n<p>Le cama\u00adrade est reve\u00adnu&nbsp;: il est inutile de des\u00adcendre \u00e0 l\u2019au\u00adberge qui regorge de fugi\u00adtifs&nbsp;; beau\u00adcoup n\u2019ont pu trou\u00adver place et devront pas\u00adser la nuit dehors&nbsp;; les feux que nous voyons ont \u00e9t\u00e9 allu\u00adm\u00e9s par eux. Il faut donc nous ins\u00adtal\u00adler. Nous allu\u00admons notre petite lan\u00adterne, nous d\u00e9b\u00e2\u00adtons les che\u00advaux et nous nous occu\u00adpons de faire du feu. D\u2019ailleurs, par\u00adtout, dans la mon\u00adtagne, on entend le bruit sourd des haches qui abattent le bois. Pen\u00addant que le pri\u00adson\u00adnier s\u2019\u00e9\u00adloigne pour la m\u00eame besogne, je grimpe sur la pente pour cou\u00adper dans la p\u00e9nombre des fou\u00adg\u00e8res, qui ser\u00advi\u00adront \u00e0 l\u2019al\u00adlu\u00admage du bois&nbsp;vert.<\/p>\n<p>Nous d\u00eenons sur le cochon de Det\u00adcha\u00adni&nbsp;; le cama\u00adrade a eu la chance de trou\u00adver \u00e0 l\u2019au\u00adberge du ka\u00ef\u00admak (beurre fer\u00admen\u00adt\u00e9), et nous fai\u00adsons du th\u00e9. Le sucre ache\u00adt\u00e9 \u00e0 Ipek nous est d\u2019un grand secours.<\/p>\n<p>Le cama\u00adrade, qui a mal au genou et qui est le plus indus\u00adtrieux d\u2019entre nous, se met en t\u00eate de dres\u00adser la moi\u00adti\u00e9 de toile de tente que nous avons, et qui sert \u00e0 cou\u00advrir l\u2019un de nos char\u00adge\u00adments. Nous cou\u00adpons des piquets et nous atta\u00adchons la toile de fa\u00e7on \u00e0 faire un toit tri\u00adan\u00adgu\u00adlaire&nbsp;; on peut tenir l\u00e0-des\u00adsous \u00e0 trois, en se ser\u00adrant, mais comme tout un pan manque, je vois le ciel magni\u00adfi\u00adque\u00adment \u00e9toi\u00adl\u00e9, comme si j\u2019\u00e9\u00adtais dehors&nbsp;; c\u2019est une vraie nuit de No\u00ebl avec la neige, les sapins, les astres \u00e9tin\u00adce\u00adlants, et il fait un froid de loup\u200a\u2014\u200aheu\u00adreu\u00adse\u00adment, sans le moindre souffle de&nbsp;vent.<\/p>\n<p>Je n\u2019ai pas froid aux pieds, car, chaque soir, j\u2019ai la pr\u00e9\u00adcau\u00adtion de quit\u00adter mes chaus\u00adsettes pour en mettre d\u2019autres plus \u00e9paisses, ache\u00adt\u00e9es \u00e0 Mitro\u00advit\u00adza et j\u2019ai encore des pan\u00adtoufles de drap que j\u2019ai eu soin de conser\u00adver. Mais je ne peux pas dor\u00admir \u00e0 cause du froid aux fesses&nbsp;; la terre gla\u00adc\u00e9e me g\u00e8le, et je suis obli\u00adg\u00e9, au bout d\u2019une heure, de me lever pour aller me r\u00e9chauf\u00adfer au&nbsp;feu.<\/p>\n<p>Le feu est \u00e9teint&nbsp;; le pri\u00adson\u00adnier a balay\u00e9 les tisons et s\u2019est \u00e9ten\u00addu sur la place chaude. Voi\u00adl\u00e0 ce que nous aurions d\u00fb faire, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e9ta\u00adblir un feu sur l\u2019emplacement de la tente pour s\u00e9cher la terre, et \u00e9ta\u00adler ensuite un lit de feuilles s\u00e8ches et de fou\u00adg\u00e8res. Il est trop tard pour faire tout ce tra\u00advail&nbsp;; il y a bien assez de ral\u00adlu\u00admer le feu. Nous pas\u00adsons le reste de la nuit, mes cama\u00adrades et moi, \u00e0 nous enfu\u00admer autour du bra\u00adsier qu\u2019on entre\u00adtient avec les branches d\u2019un sapin abat\u00adtu par le pri\u00adson\u00adnier. Cela fait beau\u00adcoup d\u2019\u00e9\u00adtin\u00adcelles, mais beau\u00adcoup de fum\u00e9e aus\u00adsi et, comme il n\u2019y a pas de vent, cette fum\u00e9e rabat tan\u00adt\u00f4t d\u2019un c\u00f4t\u00e9, tan\u00adt\u00f4t de l\u2019autre, sans qu\u2019on puisse se mettre \u00e0 l\u2019abri.<\/p>\n<p>Le petit jour nous sur\u00adprend som\u00adno\u00adlents et gel\u00e9s. Nous nous h\u00e2tons de reb\u00e2\u00adter, et nous par\u00adtons apr\u00e8s avoir bu du th\u00e9&nbsp;chaud.<\/p>\n<p>[\/\u200bM.&nbsp;Pierrot\/]<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>(Suite) Ipek est une grande ville de 12.000 habi\u00adtants&nbsp;(C\u2019est une mai\u00adson propre, en rez-de-chaus\u00ad\u00ads\u00e9e, pro\u00adba\u00adble\u00adment celle d\u2019un fonc\u00adtion\u00adnaire, au fond d\u2019un jar\u00addin, o\u00f9 coule, en canal, un ruis\u00adseau&nbsp;: des\u00adcen\u00addu de la mon\u00adtagne. La chambre qu\u2019on nous offre est assez grande&nbsp;; la moi\u00adti\u00e9 est occu\u00adp\u00e9e par un par\u00adquet sur\u00ad\u00e9le\u00adv\u00e9 de 10 ou 15 cen\u00adti\u00adm\u00e8tres, comme&nbsp;chez&nbsp;[\u2026]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"wp_typography_post_enhancements_disabled":false,"footnotes":""},"categories":[335],"tags":[],"ppma_author":[540],"class_list":["post-2763","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-les-temps-nouveaux-na7-15-janvier-1920"],"authors":[{"term_id":540,"user_id":1,"is_guest":0,"slug":"admin_3gikpwyf","display_name":"Vincent Dubuc","avatar_url":"https:\/\/secure.gravatar.com\/avatar\/d015720652c25fd2ced191ade86430094e1f288a17483713e3b34d26dea52507?s=96&d=mm&r=g","author_category":"","user_url":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net","last_name":"Dubuc","first_name":"Vincent","job_title":"","description":""}],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2763","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2763"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2763\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2763"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2763"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2763"},{"taxonomy":"author","embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/ppma_author?post=2763"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}