{"id":2822,"date":"2011-05-31T22:04:23","date_gmt":"2011-05-31T22:04:23","guid":{"rendered":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/2011\/05\/31\/lhomme-en-amour\/"},"modified":"2011-05-31T22:04:23","modified_gmt":"2011-05-31T22:04:23","slug":"lhomme-en-amour","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/2011\/05\/31\/lhomme-en-amour\/","title":{"rendered":"L\u2019homme en&nbsp;amour"},"content":{"rendered":"<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-top-right\"><a href=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2822?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/wp-content\/plugins\/pdf-print\/images\/pdf.png\" alt=\"image_pdf\" title=\"Afficher le PDF\"><\/a><a href=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2822?print=print\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-print\" target=\"_blank\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/wp-content\/plugins\/pdf-print\/images\/print.png\" alt=\"image_print\" title=\"Contenu imprim\u00e9\"><\/a><\/div><p>[[Pre\u00admier cha\u00adpitre d\u2019un livre en pr\u00e9\u00adpa\u00adra\u00adtion chez Ollendorff.]]<\/p>\n<p>Peut-\u00eatre je suis un homme tr\u00e8s vieux. Je porte en mes os l\u2019homme que j\u2019\u00e9\u00adtais d\u00e9j\u00e0 dans le loin\u00adtain de la race. Oui, alors d\u00e9j\u00e0 j\u2019\u00e9\u00adtais pos\u00ads\u00e9\u00add\u00e9 de ce mal&nbsp;; mon sang \u00e2cre\u00adment br\u00fb\u00adlait. Et j\u2019ai \u00e0 peine trente ans.&nbsp;<\/p>\n<p>Il y avait \u00e0 la mai\u00adson un beau vieillard vert, une esp\u00e8ce de g\u00e9ant qui tou\u00adchait le pla\u00adfond en levant les bras. Tout l\u2019hi\u00adver il maillait des filets l\u00e0-haut dans sa petite chambre sans feu. C\u2019\u00e9\u00adtait un homme tr\u00e8s doux qui aimait la p\u00eache et la chasse. Vers le temps de l\u2019au\u00adtomne, il s\u2019en allait \u00e0 notre mai\u00adson des bois. Nous avions tou\u00adjours du gibier en abon\u00addance. Et un jour j\u2019en\u00adten\u00addis rire une des ser\u00advantes&nbsp;: \u00ab&nbsp;Le Vieux encore une fois est all\u00e9 faire un enfant.&nbsp;\u00bb Je n\u2019ai com\u00adpris que plus&nbsp;tard.&nbsp;<\/p>\n<p>Le Vieux ren\u00adtrait un peu hon\u00adteux quand com\u00admen\u00ad\u00e7aient \u00e0 tom\u00adber les pre\u00admi\u00e8res neiges. Mon p\u00e8re lui par\u00adlait rude\u00adment, tr\u00e8s rouge, et tout de suite se tai\u00adsait \u00e0 l\u2019ap\u00adproche de mon pas. Ma m\u00e8re d\u00e9j\u00e0 \u00e9tait par\u00adtie vers les st\u00e8les, \u00e0 l\u2019autre extr\u00e9\u00admi\u00adt\u00e9 de la&nbsp;ville.&nbsp;<\/p>\n<p>Avec le temps les voix s\u2019a\u00adpai\u00ads\u00e8rent. Je revois le beau vieillard me cares\u00adsant avec les grandes mains dont il nouait ses cordes \u00e0 filets.&nbsp;<\/p>\n<p>Mes sou\u00adve\u00adnirs ne vont pas plus avant. J\u2019\u00e9\u00adtais un petit gar\u00ad\u00e7on&nbsp;; j\u2019a\u00advais une s\u0153ur, de quatre ans mon ain\u00e9e. Elle quit\u00adta la mai\u00adson pour se marier. Ce fut un trouble inex\u00adpri\u00admable pour moi. Je pas\u00adsai toute une nuit rou\u00adl\u00e9 dans son lit en pleu\u00adrant et res\u00adpi\u00adrant l\u2019o\u00addeur de ses che\u00adveux. Elle ne fut plus qu\u2019une femme et je me sen\u00adtis jaloux de mon beau-fr\u00e8re. Alors nous v\u00e9c\u00fbmes \u00e0 trois un peu de temps, le Vieux, mon p\u00e8re et moi. Quel\u00adque\u00adfois, pen\u00addant l\u2019ab\u00adsence de celui-ci, un bruit \u00e9trange venait de la chambre l\u00e0-haut. Le Vieux riait d\u2019un rire que je n\u2019ai enten\u00addu \u00e0 per\u00adsonne, un rire comme le hen\u00adnis\u00adse\u00adment d\u2019un che\u00adval \u00e0 la sai\u00adson d\u2019a\u00admour et tan\u00adt\u00f4t l\u2019une, tan\u00adt\u00f4t l\u2019autre des ser\u00advantes des\u00adcen\u00addait en criant une injure.&nbsp;<\/p>\n<p>Puis on me mit en pen\u00adsion chez les J\u00e9suites. Au bout, d\u2019un an, un matin d\u2019hi\u00adver, mon p\u00e8re arri\u00adva me deman\u00adder au par\u00adloir. Il me dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ton grand-p\u00e8re est mort.&nbsp;\u00bb Je crus com\u00adprendre que c\u2019\u00e9\u00adtait un d\u00e9bar\u00adras pour la mai\u00adson. Celui-l\u00e0 \u00e9tait un homme d\u2019un autre \u00e2ge, un frag\u00adment d\u2019hu\u00adma\u00adni\u00adt\u00e9 encore voi\u00adsine des faunes avec des go\u00fbts de rapts, inof\u00adfen\u00adsif au fond. Il e\u00fbt d\u00fb vivre au coin d\u2019un bois, pr\u00e8s d\u2019un fleuve, tra\u00adquant la femelle et le gibier. \u00c0 soixante-dix ans, \u00e9tant all\u00e9 \u00e0 l\u2019au\u00adtomne, dans la mai\u00adson des bois, il engros\u00adsa la femme d\u2019un de nos pay\u00adsans&nbsp;: cela tout le monde le savait. Il y avait beau\u00adcoup de petits enfants aux alen\u00adtours de la mai\u00adson qui avaient son visage.&nbsp;<\/p>\n<p>Je crois que je l\u2019ai aim\u00e9 plus que je n\u2019ai\u00admai mon p\u00e8re. Il avait l\u2019air d\u2019un grand buffle doux dans une \u00e9table domes\u00adtique. Je m\u2019a\u00admu\u00adsais \u00e0 tirer son gros nez et il m\u2019ap\u00adprit \u00e0 tailler des sif\u00adflets dans les roseaux. Il ne connais\u00adsait que les petites indus\u00adtries rus\u00adtiques et fores\u00adti\u00e8res, appeaux, col\u00adlets, filets, emman\u00adchage des b\u00eaches, aff\u00fb\u00adtage des faux, etc. Il imi\u00adtait le cla\u00adpis\u00adse\u00adment du renard, le groui\u00adne\u00adment du san\u00adglier, le cra\u00adqu\u00e8\u00adte\u00adment de la cigogne. Et il avait man\u00adg\u00e9, d\u2019une goin\u00adfre\u00adrie d\u2019ogre, une des solides for\u00adtunes du pays. Je n\u2019ou\u00adblie\u00adrai jamais la fi\u00e8re mine qu\u2019il avait sur son lit, entre les chan\u00addelles. Quand on l\u2019e\u00fbt men\u00e9 au cime\u00adti\u00e8re, il y eut un grand silence dans la maison.&nbsp;<\/p>\n<p>Ce gros nez du Vieux, je l\u2019ai aus\u00adsi. Il para\u00eet que c\u2019\u00e9\u00adtait le nez de la lign\u00e9e. Mon p\u00e8re, cepen\u00addant, \u00e9tait mince de l\u00e0 et de tout le visage, une t\u00eate de robin aux yeux r\u00e9fl\u00e9\u00adchis et froids. Il ne tua qu\u2019une fois dans sa vie&nbsp;; C\u2019\u00e9\u00adtait \u00e0 la chasse avec le Vieux&nbsp;; une b\u00eate rou\u00adla sous ses plombs&nbsp;; et ensuite il ne recom\u00admen\u00ad\u00e7a plus. Mon grand-p\u00e8re m\u2019a\u00advait lais\u00ads\u00e9 une canar\u00addi\u00e8re et deux cara\u00adbines. Jamais je n\u2019y vou\u00adlus tou\u00adcher. Le sang \u00e9cu\u00admeux et riche de la race ain\u00adsi devint un p\u00e2le ruis\u00adse\u00adlet tran\u00adquille en d\u2019u\u00adni\u00adformes sites. Sans les \u00e9carts o\u00f9 s\u2019al\u00adt\u00e9\u00adra pour moi la nature, j\u2019au\u00adrais eu le go\u00fbt des besognes r\u00e9gu\u00adli\u00e8res et m\u00e9ti\u00adcu\u00adleuses de mon p\u00e8re. Il par\u00adlait peu, s\u2019ha\u00adbillait de noir, ne sor\u00adtait g\u00e9n\u00e9\u00adra\u00adle\u00adment qu\u2019\u00e0 la nuit. Il \u00e9tait grave et timide, sans expan\u00adsion. Il allait visi\u00adter deux fois le mois la st\u00e8le sous laquelle repo\u00adsait ma m\u00e8re. Je fus bien \u00e9ton\u00adn\u00e9 d\u2019ap\u00adprendre plus tard qu\u2019il demeu\u00adra jus\u00adqu\u2019au bout le client d\u2019une mai\u00adson aux volets clos. Et sa vie fut un mod\u00e8le d\u2019ordre et de probit\u00e9.&nbsp;<\/p>\n<p>Je tins de lui mes minu\u00adties d\u2019es\u00adprit et mes pau\u00advre\u00adt\u00e9s quo\u00adti\u00addiennes. Il pra\u00adti\u00adqua, je crois, un liber\u00adti\u00adnage pru\u00addent avec l\u2019in\u00adto\u00adl\u00e9\u00adrance de la licence d\u2019au\u00adtrui. Sa m\u00e8re l\u2019a\u00advait cou\u00adv\u00e9 long\u00adtemps avec une ten\u00addresse jalouse. Il eut une ado\u00adles\u00adcence lai\u00adt\u00e9e et ti\u00e8de comme une fille. \u00c0 deux ans on l\u2019ha\u00adbillait encore de tuniques sans sexe d\u00e9fi\u00adni. D\u00e9j\u00e0 le Vieux vivait d\u2019une vie soli\u00adtaire et libre dans les bois. Ce ne fut qu\u2019\u00e0 la mort de ma grand\u2019\u00adm\u00e8re qu\u2019il lui fut rap\u00adpe\u00adl\u00e9 qu\u2019il avait un fils. Dans un petit chef-lieu de pro\u00advince, ayant \u00e0 me cacher des autres et de moi-m\u00eame, j\u2019au\u00adrais fait comme mon p\u00e8re, je me serais glis\u00ads\u00e9 \u00e0 la nuit, le col\u00adlet de mon pale\u00adtot remon\u00adt\u00e9 jus\u00adqu\u2019aux yeux, dans les mai\u00adsons \u00e0 volets fer\u00adm\u00e9s. J\u2019ai pr\u00e9\u00adf\u00e9\u00adr\u00e9 habi\u00adter les grandes villes, je n\u2019ai pas d\u00fb rele\u00adver le col\u00adlet de mon pale\u00adtot. Je ne puis dire cepen\u00addant que j\u2019ai \u00e9cou\u00adt\u00e9 les mou\u00adve\u00adments de la nature.&nbsp;<\/p>\n<p>L\u2019homme de ma race a \u00e9t\u00e9 plu\u00adt\u00f4t le Vieux, celui qui \u00e0 l\u2019au\u00adtomne par\u00adtait subo\u00addo\u00adrer le gibier humain \u00e0 la lisi\u00e8re des bois. Et sans doute il conti\u00adnua lui-m\u00eame la lign\u00e9e des robeurs de proies chaudes. Mais tan\u00addis qu\u2019ils allaient en plaine, d\u2019une mine haute, moi je me suis tapi der\u00adri\u00e8re la haie et avec de sour\u00adnoises convoi\u00adtises, j\u2019ai regar\u00add\u00e9 filer la b\u00eate qu\u2019\u00e0 pleins pou\u00admons ils relan\u00ad\u00e7aient. La Femme un jour entra en moi et depuis elle n\u2019est plus par\u00adtie. Je suis res\u00adt\u00e9 le pos\u00ads\u00e9\u00add\u00e9 des nos\u00adtal\u00adgies de son trouble amour.&nbsp;<\/p>\n<p>Dans cette grande mai\u00adson de mon p\u00e8re, il venait, au temps o\u00f9 ma s\u0153ur vivait encore avec nous des petites filles de son \u00e2ge, presque des jeunes filles. Elles \u00e9taient tou\u00adjours curieuses de conna\u00eetre le fr\u00e8re, l\u2019a\u00admi du m\u00eame sang. Il y a l\u00e0 un attrait obs\u00adcur des sexes o\u00f9 pour la pre\u00admi\u00e8re fois le petit homme et la petite femme futurs apprennent \u00e0 se conna\u00eetre. Il na\u00eet une contra\u00addic\u00adtion de ne se croire que fra\u00adter\u00adnels et de se d\u00e9si\u00adrer d\u2019une ing\u00e9\u00adnue ardeur amoureuse.&nbsp;<\/p>\n<p>J\u2019ai\u00admai ain\u00adsi fol\u00adle\u00adment une grande fille que je ne vis jamais que par un trou de ser\u00adrure. Quel\u00adque\u00adfois ensemble, Ellen et elle se met\u00adtaient en t\u00eate de me cher\u00adcher dans la mai\u00adson. Je me sau\u00advais par l\u2019es\u00adca\u00adlier. Un jour elles mon\u00adt\u00e8rent au gre\u00adnier. Je me cachai dans un panier \u00e0&nbsp;linge.&nbsp;<\/p>\n<p>Et ensuite, \u00e0 la pointe des pieds, je redes\u00adcen\u00addais, j\u2019al\u00adlais me col\u00adler contre la porte, l\u2019\u0153il \u00e0 la ser\u00adrure&nbsp;; je serais mort si tout \u00e0 coup la porte s\u2019\u00e9\u00adtait ouverte. La grande Dinah enfin s\u2019en retour\u00adnait et je bai\u00adsais lon\u00adgue\u00adment la chaise sur laquelle elle s\u2019\u00e9\u00adtait assise. Elle aus\u00adsi se maria un peu de temps apr\u00e8s&nbsp;Ellen.&nbsp;<\/p>\n<p>On nous avait appris la plus s\u00e9v\u00e8re d\u00e9cence. J\u2019i\u00adgno\u00adrai tou\u00adjours com\u00adment \u00e9taient faites les \u00e9paules de ma s\u0153ur. Sa chambre \u00e9tait \u00e9loi\u00adgn\u00e9e de la mienne&nbsp;; une porte s\u00e9pa\u00adrait ma chambre de celle de mon p\u00e8re et cette porte n\u2019\u00e9\u00adtait jamais fer\u00adm\u00e9e. Quand il s\u2019ha\u00adbillait, il tirait le paravent. Je n\u2019ai jamais pu savoir s\u2019il m\u2019ai\u00admait. Il veillait scru\u00adpu\u00adleu\u00adse\u00adment \u00e0 l\u2019ac\u00adcom\u00adplis\u00adse\u00adment de mes devoirs reli\u00adgieux&nbsp;; il m\u2019embrassait rare\u00adment&nbsp;; il sem\u00adblait sur\u00adtout pr\u00e9\u00adoc\u00adcu\u00adp\u00e9 de faire de moi un jeune homme cor\u00adrect, \u00e0 l\u2019a\u00adbri des ten\u00adta\u00adtions du&nbsp;p\u00e9ch\u00e9.&nbsp;<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9\u00adtait l\u00e0 un mot qui reve\u00adnait sou\u00advent dans ses entre\u00adtiens&nbsp;; je l\u2019en\u00adten\u00addais aus\u00adsi sur les l\u00e8vres du pr\u00eatre qui tous les mois me confes\u00adsait. Et je ne savais pas ce que c\u2019\u00e9\u00adtait que le p\u00e9ch\u00e9, je le redou\u00adtais dans tous les mou\u00adve\u00adments spon\u00adta\u00adn\u00e9s de ma sensibilit\u00e9.&nbsp;<\/p>\n<p>On m\u2019ap\u00adprit ain\u00adsi \u00e0 me d\u00e9fier de la nature&nbsp;: elle ne s\u2019en \u00e9veilla que plus acti\u00adve\u00adment. \u00c0 douze ans je connus ma nudi\u00adt\u00e9, elle me devint la cause d\u2019un secret plai\u00adsir. Et il arri\u00advait que mon p\u00e8re, m\u2019en\u00adten\u00addant sou\u00adpi\u00adrer, quel\u00adque\u00adfois entrait la nuit dans ma chambre et venait jus\u00adqu\u2019\u00e0 mon&nbsp;lit.&nbsp;<\/p>\n<p>Je m\u2019ha\u00adbi\u00adtuai \u00e0 l\u2019i\u00add\u00e9e qu\u2019il fal\u00adlait r\u00e9pri\u00admer ma joie, mes \u00e9lans, le bruit de ma voix, les mani\u00adfes\u00adta\u00adtions de l\u2019\u00eatre int\u00e9\u00adrieur. Ellen, une fois fut r\u00e9pri\u00adman\u00add\u00e9e pour m\u2019a\u00advoir cares\u00ads\u00e9e trop ten\u00addre\u00adment. Ce jour-l\u00e0, je pleu\u00adrai des larmes que j\u2019i\u00adgno\u00adrais encore, comme pour une bles\u00adsure tr\u00e8s pro\u00adfonde de nos fibres vio\u00adlem\u00adment s\u00e9pa\u00adr\u00e9es, une chose hon\u00adteuse au fond de notre fra\u00adter\u00adni\u00adt\u00e9 et qui nous ren\u00addait \u00e9tran\u00adgers. Je ne res\u00adsen\u00adtis plus aux approches d\u2019El\u00adlen qu\u2019un sourd et inex\u00adpli\u00adcable malaise. Je me cachai d\u2019elle comme de mon p\u00e8re. Mais \u00e0 quelque temps de l\u00e0, il me sur\u00adprit une apr\u00e8s-midi der\u00adri\u00e8re la porte, regar\u00addant la belle Dinah. Il me prit par le bras, m\u2019en\u00adtra\u00ee\u00adna par l\u2019es\u00adca\u00adlier, m\u2019en\u00adfer\u00adma dans ma chambre. Et je ne revis plus la grande fille&nbsp;: ce fut \u00e0 par\u00adtir de ce moment que je l\u2019ai\u00admai si follement.&nbsp;<\/p>\n<p>Mon p\u00e8re fut ain\u00adsi l\u2019une des causes de mon mal. Tant que j\u2019ha\u00adbi\u00adtai avec lui, je v\u00e9cus d\u2019une vie soli\u00adtaire dans la mai\u00adson et le jar\u00addin. Il n\u2019y avait point de tableaux aux murs, nulle aimable image qui e\u00fbt pu me r\u00e9v\u00e9\u00adler la Beau\u00adt\u00e9&nbsp;; et la porte de la biblio\u00adth\u00e8que me res\u00adtait d\u00e9fen\u00addue. On ne par\u00adlait jamais des organes de la vie qu\u2019a\u00advec r\u00e9ti\u00adcences&nbsp;; il sem\u00adbla qu\u2019il f\u00fbt hon\u00adteux d\u2019\u00eatre un homme&nbsp;; et peut-\u00eatre l\u2019a\u00admour, pour mon p\u00e8re, demeu\u00adra la fai\u00adblesse humi\u00adliante qu\u2019il allait sou\u00adla\u00adger dans la mai\u00adson aux volets clos. Je ne connus donc l\u2019har\u00admo\u00adnie de la vie et la beau\u00adt\u00e9 de mon corps qu\u2019\u00e0 tra\u00advers la dou\u00adleur de les sen\u00adtir mal\u00adfai\u00adsants, frap\u00adp\u00e9s de la r\u00e9pro\u00adba\u00adtion divine et humaine. Mais alors d\u00e9j\u00e0 il \u00e9tait trop tard pour les aimer sans la pen\u00ads\u00e9e du p\u00e9ch\u00e9. Et je fus l\u2019en\u00adfant qui, pour avoir tou\u00adch\u00e9 \u00e0 sa chair, se croit vou\u00e9 \u00e0 la damnation.&nbsp;<\/p>\n<p>Cela ne s\u2019en alla jamais tout \u00e0 fait. Il res\u00adta au fond de moi la rou\u00adgeur de la nudi\u00adt\u00e9 de l\u2019\u00eatre et du nom par lequel on la nom\u00admait chez l\u2019homme et chez la femme. En soi, cepen\u00addant, je n\u2019y voyais rien de r\u00e9pu\u00adgnant&nbsp;: ce n\u2019\u00e9\u00adtait qu\u2019\u00e0 la r\u00e9flexion, en me rap\u00adpe\u00adlant les r\u00e9ti\u00adcences d\u00e9go\u00fb\u00adt\u00e9es avec les\u00adquelles on m\u2019a\u00adver\u00adtit d\u2019i\u00adgno\u00adrer cer\u00adtaines par\u00adties de ma vie qu\u2019elles m\u2019ap\u00adpa\u00adrais\u00adsaient mon infir\u00admi\u00adt\u00e9&nbsp;vive.&nbsp;<\/p>\n<p>Elles \u00e9taient plu\u00adt\u00f4t belles pour mes yeux et cepen\u00addant il \u00e9tait d\u00e9fen\u00addu \u00e0 mes yeux de les regar\u00adder. La nature ne me les avait don\u00adn\u00e9es que pour ne point les conna\u00eetre&nbsp;; elles \u00e9taient comme une erreur et une d\u00e9faillance de la cr\u00e9a\u00adtion&nbsp;; elles s\u2019\u00e9\u00adter\u00adni\u00adsaient le remords vivant de Dieu, et quand je sus plus tard que tout le secret de la vie y r\u00e9si\u00addait comme un alam\u00adbic mer\u00adveilleux des races, je me r\u00e9vol\u00adtai. Mais la rou\u00adgeur ne fut pas dissip\u00e9e.&nbsp;<\/p>\n<p>\u00ab&nbsp;Qu\u2019il y ait au centre de toi, plus bas que le visage, mais plus pr\u00e8s des bat\u00adte\u00adments de ton c\u0153ur, un foyer d\u2019ar\u00addentes effu\u00adsions, le m\u00e9ca\u00adnisme m\u00eame de ta vie et de toutes les autres vies sem\u00adblables \u00e0 la tienne, fais que jamais ce mys\u00adt\u00e8re n\u2019ap\u00adproche de ta pen\u00ads\u00e9e. Il est d\u2019au\u00adtant plus abo\u00admi\u00adnable qu\u2019il r\u00e9sume, dans la beau\u00adt\u00e9 de ses formes ext\u00e9\u00adrieures, dans sa gr\u00e2ce flexueuse de fleur, la struc\u00adture totale de ton corps. Tu n\u2019y peux por\u00adter la main ni le regard sans l\u2019or\u00adgueil de t\u2019y \u00e9prou\u00adver viril, en pos\u00adses\u00adsion de la force qui per\u00adp\u00e9\u00adtue la sub\u00adstance. Tu le sen\u00adti\u00adras vivre comme une part de ta vie aux impul\u00adsions irr\u00e9\u00adsis\u00adtibles, comme un \u00eatre de muscles et de sang coexis\u00adtant \u00e0 ton \u00eatre spi\u00adri\u00adtuel. Et cepen\u00addant c\u2019est la chose inf\u00e9\u00adrieure et innom\u00admable par laquelle, si tu t\u2019y com\u00adplais, tu te recon\u00adna\u00ee\u00adtras animal.&nbsp;\u00bb&nbsp;<\/p>\n<p>Ain\u00adsi par\u00adlait le pr\u00eatre. C\u2019\u00e9\u00adtait aus\u00adsi le sens de ce qui se disait et se pen\u00adsait autour de moi. Et plus tard je com\u00adpris que l\u2019ex\u00e9\u00adcra\u00adtion du moyen \u00e2ge pour l\u2019\u0153uvre saine de la vie et les organes qui en sont les agents sub\u00adtils, lirait pas ces\u00ads\u00e9 de r\u00e9gner dans les soci\u00e9\u00adt\u00e9s actuelles. Mais alors j\u2019i\u00adgno\u00adrais encore l\u2019ar\u00adcane divin. Je savais seule\u00adment qu\u2019en connais\u00adsant ma chair, il en nais\u00adsait un d\u00e9lice trouble, l\u2019acre et \u00e9trange saveur de mordre en un fruit vert. C\u2019\u00e9\u00adtait la sen\u00adsua\u00adli\u00adt\u00e9 aus\u00adsi de tou\u00adcher, avec des papilles infi\u00adni\u00adment duc\u00adtiles, un tis\u00adsu \u00e9lec\u00adtrique, une soie fr\u00e9\u00admis\u00adsante et chaude. Mon corps ain\u00adsi s\u2019at\u00adtes\u00adtait vivre et se r\u00e9per\u00adcu\u00adter aux centres ner\u00adveux en dehors de ma volon\u00adt\u00e9. Il vivait d\u2019une vie per\u00adson\u00adnelle et pro\u00adfonde \u00e0 tra\u00advers une dur\u00e9e d\u2019ondes vibra\u00adtoires comme le son et la lumi\u00e8re, une pro\u00adjec\u00adtion de mes r\u00e9so\u00adnances par del\u00e0 l\u2019\u00eatre conscient.&nbsp;<\/p>\n<p>Je res\u00adsen\u00adtais confu\u00ads\u00e9\u00adment dans la secousse d\u2019un ver\u00adtige pas\u00adser le magn\u00e9\u00adtisme, la loi des atti\u00adrances et des vibra\u00adtions qui r\u00e8gle le m\u00e9ca\u00adnisme universel.&nbsp;<\/p>\n<p>Un ins\u00adtinct apprend ain\u00adsi l\u2019en\u00adfant \u00e0 s\u2019\u00e9\u00adprou\u00adver&nbsp;; il y est por\u00adt\u00e9 aus\u00adsi natu\u00adrel\u00adle\u00adment qu\u2019\u00e0 boire et \u00e0 man\u00adger&nbsp;; l\u2019ac\u00adti\u00advi\u00adt\u00e9 de ses cel\u00adlules, le jeu libre de ses \u00e9ner\u00adgies le met en contact avec ses organes. Et l\u2019u\u00adnique per\u00adcep\u00adtion de l\u2019In\u00adfi\u00adni qu\u2019il soit don\u00adn\u00e9 aux hommes de conna\u00eetre dans le spasme de l\u2019a\u00admour d\u00e9j\u00e0 est conte\u00adnue dans le moment o\u00f9, pour la pre\u00admi\u00e8re fois, il est pro\u00adje\u00adt\u00e9 en dehors de la vie par la br\u00e8ve sen\u00adsa\u00adtion o\u00f9 il s\u2019\u00e9\u00adtonne de tenir l\u2019\u00e9ternit\u00e9.&nbsp;<\/p>\n<p>Pour\u00adtant la rogue incom\u00adpr\u00e9\u00adhen\u00adsion des \u00e9du\u00adca\u00adteurs conti\u00adnue \u00e0 qua\u00adli\u00adfier de vice hon\u00adteux le tour\u00adment ing\u00e9\u00adnu de cher\u00adcher dans le pre\u00admier acte de la connais\u00adsance. Il arri\u00adve\u00adra un temps o\u00f9, au contraire, l\u2019\u00e9\u00adveil des sens sera uti\u00adli\u00ads\u00e9 par les ma\u00eetres pour le d\u00e9ve\u00adlop\u00adpe\u00adment de l\u2019\u00eatre int\u00e9\u00adgral, o\u00f9, en lui appre\u00adnant le res\u00adpect de ses organes et les buts qui leur sont assi\u00adgn\u00e9s et par les\u00adquels ils se conforment \u00e0 l\u2019\u00e9\u00advo\u00adlu\u00adtion du monde, ces mis\u00adsion\u00adnaires de la vraie pr\u00e9\u00addi\u00adca\u00adtion, ces ministres des secr\u00e8tes inten\u00adtions divines ne sus\u00adci\u00adte\u00adront plus chez l\u2019en\u00adfant la d\u00e9ri\u00adsoire rete\u00adnue de la honte et plu\u00adt\u00f4t y sub\u00adsti\u00adtue\u00adront la notion d\u2019un culte natu\u00adrel, d\u2019une reli\u00adgion de l\u2019homme phy\u00adsique impli\u00adquant des rites qui ne doivent pas \u00eatre transgress\u00e9s.&nbsp;<\/p>\n<p>Mais tout n\u2019est-il pas \u00e0 refaire dans une soci\u00e9\u00adt\u00e9 qui a exclu l\u2019hom\u00admage \u00e0 la Beau\u00adt\u00e9 et qui a fait de la peur des formes cach\u00e9es la loi des rap\u00adports entre l\u2019homme et la femme&nbsp;? La d\u00e9mence phal\u00adlique, les r\u00e9voltes de l\u2019ins\u00adtinct com\u00adpri\u00adm\u00e9 dans les formes spon\u00adta\u00adn\u00e9es de l\u2019a\u00admour est le mal des races, aux racines m\u00eames de l\u2019\u00eatre. Tous en souffrent et cepen\u00addant plus d\u2019un, qui me don\u00adne\u00adra secr\u00e8\u00adte\u00adment rai\u00adson en lisant ces pages, s\u2019\u00e9\u00adton\u00adne\u00adra devant le monde que quel\u00adqu\u2019un ait os\u00e9 por\u00adter la main \u00e0 l\u2019arche sainte des pudeurs routini\u00e8res.&nbsp;<\/p>\n<p>[\/\u200bCamille <sc>Lemon\u00adnier<\/sc>\/\u200b]<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>[[Pre\u00admier cha\u00adpitre d\u2019un livre en pr\u00e9\u00adpa\u00adra\u00adtion chez Ollen\u00addorff.]] Peut-\u00eatre je suis un homme tr\u00e8s vieux. Je porte en mes os l\u2019homme que j\u2019\u00e9\u00adtais d\u00e9j\u00e0 dans le loin\u00adtain de la race. Oui, alors d\u00e9j\u00e0 j\u2019\u00e9\u00adtais pos\u00ads\u00e9\u00add\u00e9 de ce mal&nbsp;; mon sang \u00e2cre\u00adment br\u00fb\u00adlait. Et j\u2019ai \u00e0 peine trente ans.&nbsp; Il y avait \u00e0 la mai\u00adson&nbsp;un&nbsp;[\u2026]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"wp_typography_post_enhancements_disabled":false,"footnotes":""},"categories":[341],"tags":[],"ppma_author":[540],"class_list":["post-2822","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-lhumanite-nouvelle-n1-mai-1897"],"authors":[{"term_id":540,"user_id":1,"is_guest":0,"slug":"admin_3gikpwyf","display_name":"Vincent Dubuc","avatar_url":"https:\/\/secure.gravatar.com\/avatar\/d015720652c25fd2ced191ade86430094e1f288a17483713e3b34d26dea52507?s=96&d=mm&r=g","author_category":"","user_url":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net","last_name":"Dubuc","first_name":"Vincent","job_title":"","description":""}],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2822","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2822"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2822\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2822"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2822"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2822"},{"taxonomy":"author","embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/ppma_author?post=2822"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}