{"id":285,"date":"1953-03-01T00:04:30","date_gmt":"1953-03-01T00:04:30","guid":{"rendered":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/2007\/04\/11\/silone-ou-lantirhetorique\/"},"modified":"2024-04-19T07:58:30","modified_gmt":"2024-04-19T07:58:30","slug":"silone-ou-lantirhetorique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/1953\/03\/01\/silone-ou-lantirhetorique\/","title":{"rendered":"Silone ou l\u2019antirh\u00e9torique"},"content":{"rendered":"<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-top-right\"><a href=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/285?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/wp-content\/plugins\/pdf-print\/images\/pdf.png\" alt=\"image_pdf\" title=\"Afficher le PDF\"><\/a><a href=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/285?print=print\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-print\" target=\"_blank\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/wp-content\/plugins\/pdf-print\/images\/print.png\" alt=\"image_print\" title=\"Contenu imprim\u00e9\"><\/a><\/div><blockquote>\n<div align=\"justify\">La toute r\u00e9cente publi\u00adca\u00adtion en fran\u00ad\u00e7ais d\u2019\u00abUne poi\u00adgn\u00e9e de m\u00fbres&nbsp;\u00bb vient de remettre Silone au pre\u00admier plan, ne disons pas seule\u00adment de ce qu\u2019on appelle l\u2019actualit\u00e9 lit\u00adt\u00e9\u00adraire, mais bien de cela m\u00eame qui doit sol\u00adli\u00adci\u00adter l\u2019attention de tous ceux qui s\u2019efforcent de pen\u00adser notre monde. Aus\u00adsi croyons-nous utile de sou\u00admettre au lec\u00adteur un pre\u00admier essai de vue d\u2019ensemble de l\u2019\u0153uvre due \u00e0 cet \u00e9cri\u00advain si impor\u00adtant. Certes, l\u2019\u00e9tude qu\u2019on va lire remonte \u00e0 quelque dix ans, puisqu\u2019elle fut \u00e9crite peu apr\u00e8s la publi\u00adca\u00adtion de son pr\u00e9\u00adc\u00e9\u00addent livre, <em>Le grain sous la neige<\/em>, mais parue en pleine guerre dans \u00ab&nbsp;Suisse contem\u00adpo\u00adraine&nbsp;\u00bb (la tra\u00adduc\u00adtion alle\u00admande en avait \u00e9t\u00e9 publi\u00e9e un peu aupa\u00adra\u00advant dans l\u2019\u00abAufbau&nbsp;\u00bb de Zurich), elle n\u2019aura sans doute gu\u00e8re atteint le public fran\u00ad\u00e7ais, et ne risque donc pas, actuel\u00adle\u00adment, de faire double emploi. Et si \u00ab&nbsp;Une poi\u00adgn\u00e9e de m\u00fbres&nbsp;\u00bb t\u00e9moigne aujourd\u2019hui, chez Silone, d\u2019une \u00e9vo\u00adlu\u00adtion, d\u2019un appro\u00adfon\u00addis\u00adse\u00adment, voire m\u00eame de l\u2019actualisation peut-\u00eatre nou\u00advelle de cer\u00adtaines ten\u00addances latentes de sa pen\u00ads\u00e9e de tou\u00adjours, nous ne lais\u00adse\u00adrons pas d\u2019autre part d\u2019en tenir compte, non seule\u00adment en fai\u00adsant suivre ces pages rela\u00adti\u00adve\u00adment anciennes d\u2019une mani\u00e8re de post-scrip\u00adtum ou, si l\u2019on veut, de petite note adjointe qui, croyons-nous, n\u2019en sera que mieux \u00e9clai\u00adr\u00e9e par elles quant \u00e0 la connais\u00adsance du Silone de 1953&nbsp;; mais encore et sur\u00adtout en don\u00adnant, de Silone le beau texte, in\u00e9dit en fran\u00ad\u00e7ais, que nous inti\u00adtu\u00adlons, du nom m\u00eame de son pro\u00adchain livre, \u00ab&nbsp;Le choix des cama\u00adrades&nbsp;\u00bb. \u2013 Que Silone nous par\u00addonne si le soin, peut-\u00eatre exa\u00adg\u00e9\u00adr\u00e9, de la bonne pr\u00e9\u00adsen\u00adta\u00adtion \u00ab&nbsp;his\u00adto\u00adrique&nbsp;\u00bb et le sou\u00adci de mieux suivre la gen\u00e8se de sa propre pen\u00ads\u00e9e, nous ont emp\u00ea\u00adch\u00e9 de mettre, comme nous l\u2019aurions vou\u00adlu, son texte tout en t\u00eate du pr\u00e9\u00adsent cahier.<\/div>\n<\/blockquote>\n<div align=\"justify\">\n<p>Voi\u00adl\u00e0 exac\u00adte\u00adment dix ann\u00e9es <sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--expands-on-desktop \" data-mfn=\"1\" data-mfn-post-scope=\"0000000057ef3636000000007e3b30c4_285\"><a href=\"javascript:void(0)\" role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000057ef3636000000007e3b30c4_285-1\">1<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000057ef3636000000007e3b30c4_285-1\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"1\">Rap\u00adpe\u00adlons encore que cette \u00e9tude fut \u00e9crite en 1943.<\/span> que parais\u00adsait le pre\u00admier roman de Silone, ce <em>Fon\u00adta\u00adma\u00adra<\/em> qui nous r\u00e9v\u00e9\u00adla tout ensemble une Ita\u00adlie bien dif\u00adf\u00e9\u00adrente de l\u2019image que, d\u2019autres nous en avait don\u00adn\u00e9e jusqu\u2019alors, et un \u00e9cri\u00advain digne de la plus admi\u00adra\u00adtive atten\u00adtion. Depuis, Silone n\u2019a ces\u00ads\u00e9 de cr\u00e9er, publiant au cours de ces dix ann\u00e9es \u2013 outre son ouvrage sur <em>Le Fas\u00adcisme<\/em> et <em>L\u2019\u00c9cole des Dic\u00adta\u00adteurs<\/em> \u2013 les nou\u00advelles r\u00e9unies dans <em>Le Voyage \u00e0 Paris<\/em> et ses deux grands romans&nbsp;: <em>Le Pain et le Vin<\/em> et <em>Le Grain sous la neige<\/em>. Ces deux der\u00adniers ouvrages, tout en for\u00admant cha\u00adcun un tout bien d\u00e9fi\u00adni, ont beau mar\u00adquer les \u00e9tapes d\u2019un long r\u00e9cit dont l\u2019ach\u00e8vement est encore r\u00e9ser\u00adv\u00e9 \u00e0 l\u2019avenir, leur impor\u00adtance et leur den\u00adsi\u00adt\u00e9 auto\u00adrisent, entre autres rai\u00adsons, \u00e0 jeter d\u00e8s main\u00adte\u00adnant un coup d\u2019\u0153il d\u2019ensemble sur l\u2019\u0153uvre silo\u00adnienne et \u00e0 essayer de d\u00e9ga\u00adger le mes\u00adsage qu\u2019elle nous apporte.<\/p>\n<h3 style=\"text-align: center;\">* * * *<\/h3>\n<p>Pour ce faire, allons d\u2019abord au plus direct, au plus imm\u00e9\u00addiat&nbsp;: au cli\u00admat sen\u00adsible de l\u2019\u0153uvre, nous vou\u00adlons dire \u00e0 son expres\u00adsion, \u00e0 son style. Dans la courte pr\u00e9\u00adface qu\u2019il a mise en t\u00eate de <em>Fon\u00adta\u00adma\u00adra<\/em>, Silone, apr\u00e8s avoir expli\u00adqu\u00e9 com\u00adment il s\u2019est r\u00e9si\u00adgn\u00e9, pour se faire com\u00adprendre, \u00e0 \u00e9crire en ita\u00adlien, qui n\u2019est pas plus la langue des pay\u00adsans fon\u00adta\u00adma\u00adrais que l\u2019allemand clas\u00adsique n\u2019est celle de l\u2019Oberland ber\u00adnois, dit&nbsp;: \u00ab\u2026 si la langue, nous l\u2019avons emprun\u00adt\u00e9e, l\u2019art de racon\u00adter est n\u00f4tre. C\u2019est un art fon\u00adta\u00adma\u00adrais. C\u2019est l\u2019art m\u00eame que nous avons appris enfant, pen\u00addant les longues nuits de veill\u00e9e, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 et au rythme du m\u00e9tier \u00e0 tis\u00adser.&nbsp;\u00bb Et il pr\u00e9\u00adcise&nbsp;: \u00ab&nbsp;Il n\u2019y a aucune dif\u00adf\u00e9\u00adrence entre cet art du r\u00e9cit, entre cet art qui consiste \u00e0 mettre une parole apr\u00e8s l\u2019autre, une phrase apr\u00e8s l\u2019autre, une figure apr\u00e8s l\u2019autre, et notre ancien art de tis\u00adser, avec pro\u00adpre\u00adt\u00e9, avec ordre, avec insis\u00adtance, clairement.&nbsp;\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab&nbsp;Silone ou l\u2019antirh\u00e9torique&nbsp;\u00bb, avons-nous inti\u00adtu\u00adl\u00e9 les pr\u00e9\u00adsentes lignes. D\u2019embl\u00e9e, on le voit, Silone fait abs\u00adtrac\u00adtion de tout ce qui est raf\u00adfi\u00adne\u00adment cita\u00addin. Et m\u00eame, cela le dis\u00adtingue radi\u00adca\u00adle\u00adment, d\u2019autres \u00e9cri\u00advains qui, par des voies dif\u00adf\u00e9\u00adrentes, ont essay\u00e9 de retour\u00adner \u00e0 la sim\u00adpli\u00adci\u00adt\u00e9 des choses et de la terre. Un Ramuz, un Gio\u00adno y par\u00adviennent, pour ain\u00adsi dire, par un appro\u00adfon\u00addis\u00adse\u00adment po\u00e9\u00adtique qui, au point de d\u00e9part, est fonc\u00adtion directe de l\u2019art le plus moderne. Grande et belle entre\u00adprise et dont, dans <em>Conver\u00adsa\u00adzio\u00adni in Sici\u00adlia<\/em>, Elio Vit\u00adto\u00adri\u00adni nous donne un autre et magni\u00adfique exemple. Chez Silone, au contraire, il n\u2019y a pas <em>retour<\/em> \u00e0 la sim\u00adpli\u00adci\u00adt\u00e9, mais accep\u00adta\u00adtion d\u2019un art <em>ancien<\/em>, dont l\u2019ordre, l\u2019insistance (qui fait un peu pen\u00adser aux r\u00e9p\u00e9\u00adti\u00adtions pay\u00adsannes de P\u00e9guy) ont avant tout pour but de cr\u00e9er un lan\u00adgage clair, com\u00adpr\u00e9\u00adhen\u00adsible aux plus simples. Clar\u00adt\u00e9 d\u2019une prose, lit\u00adt\u00e9\u00adrai\u00adre\u00adment, on ne peut moins r\u00e9vo\u00adlu\u00adtion\u00adnaire, en somme, et qui marque \u00e0 la fois et les limites de l\u2019art silo\u00adnien et sa soli\u00addi\u00adt\u00e9. \u2013 \u00c0 quoi s\u2019ajoute une volon\u00adt\u00e9 d\u2019\u00e9viter le pit\u00adto\u00adresque, la mise en sc\u00e8ne. D\u2019o\u00f9, m\u00eame, des for\u00admules inten\u00adtion\u00adnel\u00adle\u00adment st\u00e9\u00adr\u00e9o\u00adty\u00adp\u00e9es, comme, par exemple, avant qu\u2019un per\u00adson\u00adnage prenne la parole&nbsp;: \u00ab&nbsp;Pie\u00adtro dit\u2026\u00bb, \u00ab&nbsp;Don\u00adna Maria Vin\u00adcen\u00adza dit\u2026\u00bb, etc., dont la mono\u00adto\u00adnie fait, avouons-le, par\u00adfois l\u2019impression d\u2019\u00eatre trop pr\u00e9\u00adm\u00e9\u00addi\u00adt\u00e9e. Mais, dans ce qu\u2019elle peut avoir d\u2019excessivement sou\u00adli\u00adgn\u00e9, cette sim\u00adpli\u00adci\u00adt\u00e9, d\u2019une part, est com\u00admune \u00e0 beau\u00adcoup d\u2019\u00e9crivains ita\u00adliens modernes, l\u00e9gi\u00adti\u00adme\u00adment sou\u00adcieux de se pr\u00e9\u00admu\u00adnir contre le ver\u00adba\u00adlisme inh\u00e9\u00adrent \u00e0 cer\u00adtaines formes de leur culture (voir d\u2019Annunzio), et d\u2019autre part elle indique, non plus seule\u00adment en ce qui concerne la langue, mais aus\u00adsi la mati\u00e8re que cette langue \u00e9la\u00adbore le m\u00eame trait d\u2019anciennet\u00e9, d\u2019ing\u00e9nuit\u00e9 \u00ab&nbsp;fontamaraise&nbsp;\u00bb.<\/p>\n<p>Les Alle\u00admands emploient sou\u00advent le m\u00eame terme d\u2019art \u00e9pique pour d\u00e9si\u00adgner les vastes r\u00e9cits d\u2019Hom\u00e8re, des Nie\u00adbe\u00adlun\u00adgen, etc., et, d\u2019autre part, le roman moderne. Mais celui-ci, tel que l\u2019ont r\u00e9a\u00adli\u00ads\u00e9 depuis le d\u00e9but du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, les Anglais, les Fran\u00ad\u00e7ais et les Russes, se dis\u00adtingue essen\u00adtiel\u00adle\u00adment de l\u2019antique \u00e9po\u00adp\u00e9e par ce qu\u2019il a d\u2019int\u00e9rieur, de r\u00e9fl\u00e9\u00adchi, de non-ing\u00e9\u00adnu dans la vision qu\u2019il nous donne des choses, tan\u00addis que jusqu\u2019au XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle y com\u00adpris, les auteurs, \u00e9cri\u00advissent-ils des \u00ab&nbsp;romans&nbsp;\u00bb comme Cer\u00advan\u00adt\u00e8s, pro\u00adlongent \u00e0 leur mani\u00e8re, sous un cer\u00adtain rap\u00adport, la tr\u00e8s ancienne fa\u00e7on de racon\u00adter de l\u2019\u00e9pop\u00e9e pri\u00admi\u00adtive, d\u2019\u00e9num\u00e9rer les \u00e9v\u00e9\u00adne\u00adments, de nous y faire assis\u00adter tou\u00adjours plus ou moins du dehors. Or, chez Silone, quelle que soit sa grande puis\u00adsance de com\u00adpo\u00adser de vastes ensembles, et donc, comme nous disons aujourd\u2019hui, des romans, \u2013 \u00e0 ce point de vue, <em>Le Pain et le Vin<\/em> reste, nous semble-t-il, son \u0153uvre lit\u00adt\u00e9\u00adrai\u00adre\u00adment la plus \u00e9qui\u00adli\u00adbr\u00e9e, \u2013 le point de d\u00e9part est, l\u00e0 aus\u00adsi, dans une sim\u00adpli\u00adci\u00adt\u00e9 pr\u00e9-moderne, qui le rap\u00adproche davan\u00adtage des grands conteurs. Alors, a\u2011t-on dit par\u00adfois, que si le roman\u00adcier au sens moderne, s\u2019engage, et nous engage avec lui sur un fleuve dont il ignore encore le cours pr\u00e9\u00adcis et l\u2019embouchure, l\u2019auteur d\u2019un r\u00e9cit, au contraire, sait d\u2019avance, du moins beau\u00adcoup plus clai\u00adre\u00adment, o\u00f9 il va. Dans cette m\u00eame pr\u00e9\u00adface de <em>Fon\u00adta\u00adma\u00adra<\/em>, Silone n\u2019\u00e9crit-il pas lui-m\u00eame, pour\u00adsui\u00advant d\u00e8s son pre\u00admier livre la com\u00adpa\u00adrai\u00adson entre l\u2019ancien art de tis\u00adser et l\u2019art d\u2019\u00e9crire tel qu\u2019il le con\u00e7oit&nbsp;: \u00ab&nbsp;D\u2019abord, on voit la tige de la rose, puis le calice de la rose, puis les p\u00e9tales&nbsp;: mais d\u00e8s le d\u00e9but, tout le monde sait qu\u2019il s agit d\u2019une&nbsp;rose.&nbsp;\u00bb<\/p>\n<p>Que l\u2019on nous entende bien. L\u2019art silo\u00adnien ne sau\u00adrait se r\u00e9duire \u00e0 l\u2019id\u00e9al que Silone avait devant les yeux en \u00e9cri\u00advant <em>Fon\u00adta\u00adma\u00adra<\/em>. Cet art, comme toute chose vivante, a \u00e9vo\u00adlu\u00e9, ne serait-ce que par la fa\u00e7on dont l\u2019auteur de <em>L\u2019\u00c9cole des Dic\u00adta\u00adteurs<\/em> a d\u00e9ve\u00adlop\u00adp\u00e9 la rh\u00e9\u00adto\u00adrique cari\u00adca\u00adtu\u00adrale dont il fus\u00adtige son enne\u00admie jur\u00e9e la rh\u00e9\u00adto\u00adrique tout court. Et la sim\u00adpli\u00adci\u00adt\u00e9 un peu pro\u00adgram\u00adma\u00adtique des d\u00e9buts devient sim\u00adpli\u00adci\u00adt\u00e9 sou\u00adve\u00adraine et po\u00e9\u00adsie dans la pein\u00adture des plus hautes figures de l\u2019\u0153uvre et de ses pay\u00adsages. Mais le noyau, le centre ou, pour le r\u00e9p\u00e9\u00adter, le point de d\u00e9part tou\u00adjours sen\u00adsible de cette \u00e9vo\u00adlu\u00adtion, reste bien cette ing\u00e9\u00adnui\u00adt\u00e9 que nous disions plus haut, ce pou\u00advoir de conter qui fait que \u00ab&nbsp;d\u00e8s le d\u00e9but, tout le monde sait qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une rose&nbsp;\u00bb. Nous avons par\u00adl\u00e9 de pr\u00e9\u00admo\u00adder\u00adnisme. La consta\u00adta\u00adtion n\u2019implique pas un reproche. Certes, d\u2019autres grands artistes nous sont tr\u00e8s chers, dont la qu\u00eate du vrai pro\u00adc\u00e8de de ce que la po\u00e9\u00adsie de notre \u00e2ge eut et a encore d\u2019audacieux, d\u2019investigateur. Mais leurs \u0153uvres, par\u00adfois, risquent d\u2019\u00eatre comme des fleurs de serre. Au sor\u00adtir d\u2019une expo\u00adsi\u00adtion d\u2019une de ses com\u00adpa\u00adtriotes \u2013 Mar\u00adghe\u00adri\u00adta Oswald-Topi \u2013 dont les \u0153uvres ont, elles aus\u00adsi, gar\u00add\u00e9 quelque chose de tout na\u00eff, Silone nous disait un jour&nbsp;: \u00ab&nbsp;Comme cela fait du bien apr\u00e8s toute cette neu\u00adras\u00adth\u00e9\u00adnie de la pein\u00adture moderne de trou\u00adver un peintre qui peint sans arri\u00e8re-pen\u00ads\u00e9e&nbsp;\u00bb. Sans renier notre faible pour cer\u00adtaines \u00ab&nbsp;neu\u00adras\u00adth\u00e9\u00adnies&nbsp;\u00bb, celles du moins qui ont quelque chose \u00e0 dire, soyons recon\u00adnais\u00adsants \u00e0 l\u2019art de Silone d\u2019avoir cette irrem\u00adpla\u00ad\u00e7able valeur&nbsp;: la san\u00adt\u00e9 d\u2019un pro\u00adduit de pleine terre.<\/p>\n<h3 style=\"text-align: center;\">* * * *<\/h3>\n<p>Il faut en dire autant de la r\u00e9a\u00adli\u00adt\u00e9 que cet art \u00e9voque, de ce que l\u2019on pour\u00adrait appe\u00adler le monde silo\u00adnien, monde dont l\u2019essence r\u00e9pond, elle aus\u00adsi, \u00e0 la m\u00eame pro\u00adfonde voca\u00adtion anti\u00adrh\u00e9\u00adto\u00adri\u00adcienne que nous venons de rele\u00adver quant \u00e0 la forme lit\u00adt\u00e9\u00adraire qui se trouve en \u00eatre le truchement.<\/p>\n<p>Mais que vou\u00adlons-nous dire exac\u00adte\u00adment par&nbsp;l\u00e0&nbsp;?<\/p>\n<p>Certes, tout lec\u00adteur de Silone sait d\u00e9j\u00e0 la simple gran\u00addeur sans emphase de la r\u00e9a\u00adli\u00adt\u00e9, natu\u00adrelle ou humaine, qui emplit, si l\u2019on peut dire, jusqu\u2019au bord les livres du grand \u00e9cri\u00advain ita\u00adlien. D\u2019abord le pays qui sert de cadre \u00e0 ces r\u00e9cits, ou plus exac\u00adte\u00adment qui en est l\u2019\u00e2me, comme nous l\u2019\u00e9crivions d\u00e8s 1936 dans la revue gene\u00advoise <em>Pr\u00e9\u00adsence<\/em>&nbsp;: cette r\u00e9gion du lac de Fuci\u00adno et ces mon\u00adtagnes des Abruzzes que Silone, avec une puis\u00adsance qu\u2019amplifie encore la nos\u00adtal\u00adgie de l\u2019exil, nous a ren\u00addus fami\u00adliers. Qui ne se rap\u00adpelle, par exemple, au d\u00e9but de <em>Pane e Vino<\/em>, l\u2019admirable pas\u00adsage du retour clan\u00addes\u00adtin de l\u2019\u00e9migr\u00e9 poli\u00adtique Pie\u00adtro Spi\u00adna au pays de ses p\u00e8res, lorsqu\u2019il s\u2019arr\u00eate pour boire \u00e0 la fon\u00adtaine&nbsp;? Ou, dans <em>Le Grain sous la neige<\/em>, le non moins admi\u00adrable voyage en voi\u00adture \u00e0 tra\u00advers les monts, la majes\u00adt\u00e9 d\u00e9so\u00adl\u00e9e, presque farouche, de ces mon\u00adtagnes qui \u00ab&nbsp;ne sont pas des mon\u00adtagnes pour tou\u00adristes&nbsp;\u00bb, la tris\u00adtesse qua\u00adsi fata\u00adliste de ces vil\u00adlages mis\u00e9\u00adrables, \u2013 \u00ab&nbsp;le ghet\u00adto des chr\u00e9\u00adtiens&nbsp;\u00bb, \u2013 l\u2019aust\u00e9rit\u00e9 de tout ce vieux ter\u00adroir de trem\u00adble\u00adments de terre et d\u2019anachor\u00e8tes&nbsp;? \u00ab&nbsp;Quel pays&nbsp;\u00bb, mur\u00admure \u00e0 part soi Faus\u00adti\u00adna (la com\u00adpagne de voyage de Pie\u00adtro). Et Pie\u00adtro de r\u00e9pondre&nbsp;: \u00ab&nbsp;C\u2019est notre pays, le pays de notre \u00e2me&nbsp;\u00bb. Pareille\u00adment, cha\u00adcun sait aus\u00adsi de quelle vie puis\u00adsante et comme spon\u00adta\u00adn\u00e9e Silone a ani\u00adm\u00e9 la foule d\u2019\u00eatre humains, et m\u00eame de b\u00eates, qui peuple ses livres. Toute une gale\u00adrie de fri\u00adpons, entre autres, d\u2019adapt\u00e9s, de pro\u00adfi\u00adteurs du r\u00e9gime, sil\u00adhouettes ou por\u00adtraits qui sont comme autant de Dau\u00admiers, d\u2019une v\u00e9ri\u00adt\u00e9 \u00e0 la fois comique et f\u00e9roce. De m\u00eame encore, tout le monde a jus\u00adte\u00adment admi\u00adr\u00e9 la sim\u00adpli\u00adci\u00adt\u00e9 qua\u00adsi biblique des plus v\u00e9n\u00e9\u00adrables figures cr\u00e9\u00e9es avec tant de ma\u00ee\u00adtrise par notre auteur&nbsp;: dans \u00ab&nbsp;Le Pain\u2026\u00bb don Bene\u00addet\u00adto, le pr\u00eatre incor\u00adrup\u00adtible que le spec\u00adtacle de notre monde am\u00e8ne fina\u00adle\u00adment \u00e0 d\u00e9ses\u00adp\u00e9\u00adrer et de l\u2019humanisme et de la foi&nbsp;; ou bien, le plus puis\u00adsam\u00adment des\u00adsi\u00adn\u00e9 d\u2019entre tous les per\u00adson\u00adnages de Silone, dans <em>Le Grain sous la neige<\/em>, don\u00adna Maria Vin\u00adcen\u00adza, l\u2019a\u00efeule toute de fid\u00e9\u00adli\u00adt\u00e9 aux tra\u00addi\u00adtions des \u00e2ges r\u00e9vo\u00adlus o\u00f9 rien, biens mat\u00e9\u00adriels et vie de l\u2019\u00e2me, n\u2019\u00e9tait encore tom\u00adb\u00e9 au niveau de nos tristes <em>ersatz<\/em> d\u2019aujourd\u2019hui. Enfin, cha\u00adcun, sans doute, aura sen\u00adti avec quelle force directe Silone dresse devant nous la poi\u00adgnante, repous\u00adsante et redou\u00adtable v\u00e9ri\u00adt\u00e9 du per\u00adson\u00adnage de Cha\u00adtap, l\u2019exploit\u00e9, l\u2019\u00e9ternel humi\u00adli\u00e9, qui est sur le point de livrer \u00e0 la police Pie\u00adtro l\u2019ill\u00e9gal, non point tant \u00e0 cause de l\u2019argent que pour assou\u00advir sur un \u00ab&nbsp;mon\u00adsieur&nbsp;\u00bb son res\u00adsen\u00adti\u00adment de mis\u00e9\u00adrable esclave&nbsp;; cette figure de Cha\u00adtap, c\u2019est en rac\u00adcour\u00adci toute cette part des masses modernes qui est pr\u00eate \u00e0 sou\u00adte\u00adnir n\u2019importe quelle tyran\u00adnie, pour\u00advu qu\u2019elle y trouve sa ven\u00adgeance. \u2013 Mais, au-del\u00e0 de tant d\u2019\u00eatres divers, ce \u00e0 quoi nous pen\u00adsions en par\u00adlant de l\u2019essence anti\u00adrh\u00e9\u00adto\u00adri\u00adcienne du monde silo\u00adnien, ce n\u2019est pas seule\u00adment cette sim\u00adpli\u00adci\u00adt\u00e9 dans la puis\u00adsance. Cela, croyons-nous, va beau\u00adcoup plus loin. Que l\u2019on y prenne garde, en effet&nbsp;: si fortes si vivantes que soient toutes les figures indi\u00advi\u00addua\u00adli\u00ads\u00e9es aux\u00adquelles nous venons de faire allu\u00adsion, aucune d\u2019entre elles n\u2019a, comme on dirait au th\u00e9\u00e2tre, \u00e0 pro\u00adpre\u00adment par\u00adler, le pre\u00admier r\u00f4le. Pas m\u00eame non plus celle de Pie\u00adtro Spi\u00adna, encore que l\u2019optique du r\u00e9cit et le drame int\u00e9\u00adrieur de sa m\u00e9di\u00adta\u00adtion paraissent, \u00e0 pre\u00admi\u00e8re vue, mettre au centre. Non, le v\u00e9ri\u00adtable per\u00adson\u00adnage prin\u00adci\u00adpal, c\u2019est, dans les livres de Silone, la foule ano\u00adnyme des pay\u00adsans pauvres de l\u00e0-bas, de ceux que nous-m\u00eames, lec\u00adteurs \u00e9tran\u00adgers, avons aus\u00adsi pris l\u2019habitude d\u2019appeler les <em>cafo\u00adni<\/em>. \u00ab&nbsp;S\u2019il est une chose dont, comme \u00e9cri\u00advain de langue ita\u00adlienne, je me sente fier, a dit Silone, dans une conf\u00e9\u00adrence \u00e0 laquelle nous assis\u00adtions <sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--expands-on-desktop \" data-mfn=\"2\" data-mfn-post-scope=\"0000000057ef3636000000007e3b30c4_285\"><a href=\"javascript:void(0)\" role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000057ef3636000000007e3b30c4_285-2\">2<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000057ef3636000000007e3b30c4_285-2\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"2\">Celle m\u00eame \u00e0 laquelle il fait \u00e9ga\u00adle\u00adment allu\u00adsion dans le texte que nous tra\u00addui\u00adsons ci-des\u00adsous.<\/span>, c\u2019est d\u2019avoir don\u00adn\u00e9 un nom ita\u00adlien aux fr\u00e8res abruz\u00adzais, des fel\u00adlahs, des p\u00e9ons, des hilotes de par\u00adtout et de toujours.&nbsp;\u00bb<\/p>\n<p>Les <em>cafo\u00adni<\/em>. Eux seuls parais\u00adsaient dans <em>Fon\u00adta\u00adma\u00adra<\/em>. Dans <em>Le Pain et le Vin<\/em>, dont une par\u00adtie se passe \u00e0 Rome, ils s\u2019\u00e9cartaient par\u00adfois, n\u00e9ces\u00adsai\u00adre\u00adment, du devant de la sc\u00e8ne. Dans <em>Il Seme\u2026<\/em> intel\u00adlec\u00adtuels, patri\u00adciens et bour\u00adgeois conti\u00adnuent d\u2019\u00eatre aus\u00adsi m\u00eal\u00e9s au drame. Mais dans <em>Le Pain\u2026<\/em> comme dans <em>Il Seme\u2026<\/em> la pr\u00e9\u00adsence des pauvres, pas un ins\u00adtant, ne cesse d\u2019\u00eatre l\u00e0. C\u2019est elle, entre autres, qui consti\u00adtue m\u00eame, si l\u2019on peut se per\u00admettre l\u2019expression, l\u2019\u00e2me de l\u2019\u00e2me de Pie\u00adtro&nbsp;: \u00ab\u2026 l\u2019amour des pauvres, dit-il, est la seule force vitale que j\u2019aie trou\u00adv\u00e9e au fond de moi, mon Dieu cach\u00e9&nbsp;\u00bb. L\u2019amour de ces pauvres qui sont, comme il l\u2019exprime un peu plus loin, \u00ab&nbsp;l\u2019humaine v\u00e9ri\u00adt\u00e9\u00bb&nbsp;; ou encore \u00ab&nbsp;la v\u00e9ri\u00adt\u00e9 de la croix&nbsp;\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire de la souf\u00adfrance&nbsp;; car le Christ, \u00ab&nbsp;l\u2019agonisant qui ne peut pas mou\u00adrir&nbsp;\u00bb, dont il est si sou\u00advent ques\u00adtion dans <em>Il Seme\u2026<\/em> qu\u2019est-il autre chose que la r\u00e9a\u00adli\u00adt\u00e9 des pauvres&nbsp;?<\/p>\n<p>Seule\u00adment, ne nous y trom\u00adpons point, tous les pauvres ne sont pas de vrais pauvres. \u00c0 l\u2019homme qui vient de lui dire&nbsp;: \u00ab&nbsp;J\u00e9sus est en chaque pauvre&nbsp;\u00bb, l\u2019un d\u2019eux r\u00e9pond&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je suis pauvre, et pour\u00adtant Il n\u2019est pas en moi. \u2013 Tu es pauvre, mais ne vou\u00addrais-tu pas \u00eatre riche&nbsp;? \u2013 Ah&nbsp;! bien s\u00fbr, et com\u00adment&nbsp;! \u2013 Tu vois&nbsp;; tu es un faux pauvre.&nbsp;\u00bb Or, le vrai pauvre, <em>Le Grain sous la neige<\/em> nous en donne l\u2019exemple \u00e0 m\u00e9di\u00adter, dans une figure presque sym\u00adbo\u00adlique&nbsp;; car, par une logique \u00e0 la fois volon\u00adtaire et pro\u00adfonde, le monde silo\u00adnien, dans cette \u0153uvre, pour peu que l\u2019on y regarde de pr\u00e8s, se trouve cen\u00adtr\u00e9 non point tant autour de Spi\u00adna que du pauvre entre les pauvres, le per\u00adson\u00adnage du sourd-muet, Infante (\u00e9ty\u00admo\u00adlo\u00adgi\u00adque\u00adment celui qui ne parle pas), que son infir\u00admi\u00adt\u00e9 avait r\u00e9duit \u00e0 \u00eatre, \u00e0 Pie\u00adtra\u00adsec\u00adca, son vil\u00adlage natal, une esp\u00e8ce d\u2019\u00e2ne com\u00admu\u00adnal, le <em>cafone<\/em> des <em>cafo\u00adni<\/em>. \u00c9trange et signi\u00adfi\u00adca\u00adtif porte-parole, si l\u2019on peut dire en un tel cas, de l\u2019universelle mis\u00e8re, que cet \u00eatre qui, jus\u00adte\u00adment, ne parle point, ou qui du moins, lorsque peu \u00e0 peu il appren\u00addra \u00e0 par\u00adler, ne va nom\u00admer les choses que selon leur r\u00e9a\u00adli\u00adt\u00e9 la plus limi\u00adt\u00e9e, la plus concr\u00e8te, sans enjo\u00adli\u00advures, sans d\u00e9for\u00adma\u00adtions de ver\u00adba\u00adlisme, \u2013 pr\u00e9\u00adci\u00ads\u00e9\u00adment <em>sans rh\u00e9\u00adto\u00adrique<\/em>. Mais nous tou\u00adchons ici du m\u00eame coup au troi\u00adsi\u00e8me et der\u00adnier point, le plus impor\u00adtant, de notre br\u00e8ve \u00e9tude&nbsp;: le sens de l\u2019\u0153uvre de Silone, la por\u00adt\u00e9e de la pen\u00ads\u00e9e qui s\u2019y incarne.<\/p>\n<h3 style=\"text-align: center;\">* * * *<\/h3>\n<p>D\u00e9j\u00e0, dans <em>Fon\u00adta\u00adma\u00adra<\/em>, sous la vio\u00adlence de la r\u00e9volte per\u00ad\u00e7ait l\u2019impitoyable satire du ver\u00adba\u00adlisme \u00e0 la fois si vide et si des\u00adtruc\u00adteur qui tient lieu d\u2019id\u00e9es aux pro\u00adfi\u00adteurs de la dic\u00adta\u00adture. Mais, d\u00e8s <em>Le Pain et le Vin<\/em>, Silone nous fait com\u00adprendre qu\u2019\u00e0 ses yeux les hommes du r\u00e9gime sont loin d\u2019\u00eatre les seuls \u00e0 se payer de mots. Par\u00adlant \u00e0 Rome avec un jeune pro\u00adpa\u00adgan\u00addiste de son propre par\u00adti, qui, dans un jour\u00adnal ill\u00e9\u00adgal, d\u00e9forme les faits pour que \u00e7a fasse mieux dans le tableau, Spi\u00adna d\u00e9clare&nbsp;: \u00ab&nbsp;Nous n\u2019avons pas \u00e0 fri\u00adser la v\u00e9ri\u00adt\u00e9, \u2013 nous ne sommes pas un par\u00adti de coif\u00adfeurs&nbsp;\u00bb. Enfin, dans <em>Il Seme\u2026<\/em> la volon\u00adt\u00e9 d\u2019\u00e9chapper \u00e0 tout ce qui est for\u00admules apprises, devient radi\u00adcale. Comme Simon s\u2019inqui\u00e8te de voir que Spi\u00adna, peu \u00e0 peu, a per\u00addu le maquillage de tein\u00adture d\u2019iode qu\u2019il avait pris soin de mettre sur son visage pour le rendre m\u00e9con\u00adnais\u00adsable&nbsp;: \u00ab&nbsp;J\u2019ai, r\u00e9pond Pie\u00adtro, por\u00adt\u00e9 quelque temps un masque ou la t\u00eate d\u2019un autre, une t\u00eate de par\u00adti\u2026 Celle que tu vois aujourd\u2019hui, c\u2019est ma t\u00eate \u00e0 moi&nbsp;; je ne dis pas qu\u2019elle soit plus belle, mais c\u2019est la mienne.&nbsp;\u00bb \u2013 En notre affreuse \u00e9poque o\u00f9, ajou\u00adtant leur gri\u00admace \u00e0 l\u2019horreur des \u00e9v\u00e9\u00adne\u00adments, les pro\u00adpa\u00adgandes de tout poil vou\u00addraient faire prendre les int\u00e9\u00adr\u00eats qui s\u2019affrontent pour des causes sacr\u00e9es, id\u00e9o\u00adlo\u00adgiques, rien n\u2019est plus salubre que cet effort d\u00e9ploy\u00e9 par Silone contre ce qu\u2019il appelle la rh\u00e9\u00adto\u00adrique, contre l\u2019inflation de mytho\u00adlo\u00adgie qui, avec tant d\u2019autres fl\u00e9aux, s\u2019est abat\u00adtue sur le monde. Et si ses livres mettent en sc\u00e8ne la forme ita\u00adlienne de la rh\u00e9\u00adto\u00adrique, par\u00adti\u00adcu\u00adli\u00e8\u00adre\u00adment riche en res\u00adsources ora\u00adtoires, la satire qu\u2019il en fait nous rap\u00adpelle que le sens du concret, des v\u00e9ri\u00adt\u00e9s de fait est \u00e9ga\u00adle\u00adment une \u00e9mi\u00adnente qua\u00adli\u00adt\u00e9 de ce peuple, tant par\u00admi les gens les plus humbles que chez les esprits vrai\u00adment sup\u00e9\u00adrieurs. (Ain\u00adsi, exemple \u00e9mi\u00adnent entre tous, de la pen\u00ads\u00e9e anti-abs\u00adtraite de&nbsp;Croce.)<\/p>\n<p>La rh\u00e9\u00adto\u00adrique id\u00e9o\u00adlo\u00adgique, la mytho\u00adlo\u00adgie, est rela\u00adti\u00adve\u00adment facile \u00e0 d\u00e9ce\u00adler, et donc \u00e0 com\u00adbattre. Mais il est une autre fa\u00e7on, plus sub\u00adtile, d\u2019\u00eatre un rh\u00e9\u00adteur, un abs\u00adtrac\u00adteur. C\u2019est celle qui consiste, non plus sur le plan des id\u00e9es, mais vita\u00adle\u00adment, \u00e0 faire <em>abs-trac\u00adtion<\/em> de tout ce qui, dans le r\u00e9el, s\u2019oppose \u00e0 nos pr\u00e9\u00adf\u00e9\u00adrences. Or, cer\u00adtains ont pu craindre que le der\u00adnier livre de Silone ne ten\u00add\u00eet \u00e0 orien\u00adter dans ce sens la le\u00e7on de son \u0153uvre. Certes, dans <em>Le Grain sous la neige<\/em> toutes les pages, fort nom\u00adbreuses, consa\u00adcr\u00e9es \u00e0 la vie en com\u00admun de Pie\u00adtro, d\u2019Infante et de Simon la Fouine, ne sont pas seule\u00adment un tr\u00e8s bel \u00e9loge de l\u2019amiti\u00e9, mais peuvent par\u00adfois para\u00eetre nous pr\u00e9\u00adsen\u00adter dans celle-ci une solu\u00adtion \u00e0 tout, une esp\u00e8ce de refuge contre le mal du monde, comme si l\u2019auteur avait envie de nous dire&nbsp;: \u00ab&nbsp;Et le reste est lit\u00adt\u00e9\u00adra\u00adture&nbsp;\u00bb <sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--expands-on-desktop \" data-mfn=\"3\" data-mfn-post-scope=\"0000000057ef3636000000007e3b30c4_285\"><a href=\"javascript:void(0)\" role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000057ef3636000000007e3b30c4_285-3\">3<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000057ef3636000000007e3b30c4_285-3\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"3\">Que notre inqui\u00e9\u00adtude (rela\u00adtive) \u00e9tait donc pr\u00e9\u00adci\u00adpi\u00adt\u00e9e&nbsp;! Comme nous l\u2019allions au reste d\u00e9j\u00e0 dire aus\u00adsi\u00adt\u00f4t, ce n\u2019est pas d\u2019une idylle qu\u2019il s\u2019agit. <em>Le Choix des cama\u00adrades<\/em>, qu\u2019on lira plus loin, mani\u00adfeste aujourd\u2019hui toute la por\u00adt\u00e9e, alors impli\u00adcite, du pro\u00adbl\u00e8me.<\/span>. Nous-m\u00eame, avouons-le, nous nous sommes deman\u00add\u00e9, en de cer\u00adtains ins\u00adtants, si nous n\u2019avions pas affaire ici \u00e0 une r\u00e9plique ita\u00adlienne (cer\u00adtai\u00adne\u00adment sans imi\u00adta\u00adtion) du r\u00eave d\u2019un \u00e9cri\u00advain, d\u2019un po\u00e8te fran\u00ad\u00e7ais, Charles Vil\u00addrac, qui, dans les proses de <em>D\u00e9cou\u00advertes<\/em> et les si beaux po\u00e8mes du <em>Livre d\u2019amour<\/em>, a dit si bien, et si bri\u00e8\u00adve\u00adment, les richesses du c\u0153ur. Ou bien, pour res\u00adter en Ita\u00adlie, et son\u00adgeant au r\u00f4le accor\u00add\u00e9 dans le livre \u00e0 nos fr\u00e8res les ani\u00admaux, \u2013 le chien Leone, l\u2019\u00e2ne Ch\u00e9\u00adru\u00adbin, Suzanne l\u2019\u00e2nesse, les sou\u00adris m\u00eame \u2013 allons-nous assis\u00adter, nous deman\u00add\u00e2mes-nous par\u00adfois en cours de lec\u00adture, \u00e0 quelque exquis mais pro\u00adbl\u00e9\u00adma\u00adtique recom\u00admen\u00adce\u00adment de saint Fran\u00ad\u00e7ois&nbsp;? car, par\u00adlant de l\u2019amiti\u00e9, Silone fait dire \u00e0 Pie\u00adtro&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je sou\u00adhaite seule\u00adment de vivre entre bons amis&nbsp;\u00bb. Et si le m\u00eame Pie\u00adtro ajoute&nbsp;: \u00ab&nbsp;De vivre, cela s\u2019entend, en dehors des men\u00adsonges r\u00e9gnants&nbsp;\u00bb, il n\u2019en pour\u00adsuit pas moins en ces termes&nbsp;: \u00ab&nbsp;Certes, comme id\u00e9al, comme pro\u00adgramme, en com\u00adpa\u00adrai\u00adson de mon bluff des ann\u00e9es pas\u00ads\u00e9es, c\u2019est l\u00e0 une bien modeste petite chose\u2026; mais pour\u00adquoi me for\u00adcer \u00e0 crier ou \u00e0 com\u00adman\u00adder, si je n\u2019ai de voix que pour la conver\u00adsa\u00adtion&nbsp;? Le grain de bl\u00e9 sous la neige, lui aus\u00adsi, le pau\u00advret, est une modeste petite chose&nbsp;; peut-on pour cela lui repro\u00adcher de ne pas \u00eatre une bombe&nbsp;?&nbsp;\u00bb Ou bien encore Simon, par\u00adlant de sa recherche d\u2019anciens amis&nbsp;: \u00ab&nbsp;On \u00e9vite, dit-il, les mots \u00e9qui\u00advoques, les soup\u00ad\u00e7ons, les accu\u00adsa\u00adtions, les cri\u00adtiques de tel ou tel \u00e9v\u00e9\u00adne\u00adment poli\u00adtique. Pas par pru\u00addence, mais parce que ce serait super\u00adflu. Ah&nbsp;! de gr\u00e2ce, lais\u00adsons la poli\u00adtique. C\u2019est trop t\u00f4t&nbsp;; ce sera pour nos neveux.&nbsp;\u00bb Est-ce donc \u00e0 dire que le der\u00adnier ouvrage de Silone, non seule\u00adment sug\u00adg\u00e9\u00adre\u00adrait \u00e0 bon droit qu\u2019en notre \u00e9poque de masses le moi est loin d\u2019\u00eatre tou\u00adjours ha\u00efs\u00adsable, mais pro\u00adpo\u00adse\u00adrait en outre une le\u00e7on de sagesse exclu\u00adsi\u00adve\u00adment pri\u00adv\u00e9e, l\u2019abs-traction (la rh\u00e9\u00adto\u00adrique) du retour \u00e0 l\u2019id\u00e9al de salut per\u00adson\u00adnel de la pen\u00ads\u00e9e chr\u00e9\u00adtienne&nbsp;? L\u2019admettre, ce serait trop vite oublier le sens du monde silo\u00adnien tel que nous le d\u00e9fi\u00adnis\u00adsons plus haut, o\u00f9 le Christ qui est la r\u00e9a\u00adli\u00adt\u00e9 de tous les pauvres est trop omni\u00adpr\u00e9\u00adsent pour qu\u2019il y ait place aus\u00adsi pour le chris\u00adtia\u00adnisme. Les pas\u00adsages que nous venons de trans\u00adcrire indiquent seule\u00adment, pen\u00adsons-nous, une \u00e9tape dans la d\u00e9marche d\u2019un esprit qui, avec rai\u00adson, vou\u00adlut reje\u00adter toutes les for\u00admules, faire, comme Des\u00adcartes, table rase. Tout au plus tra\u00adduisent-ils peut-\u00eatre, en m\u00eame temps, une cer\u00adtaine ten\u00adta\u00adtion de fuite du r\u00e9el, expli\u00adcable chez tous ceux qui sont all\u00e9s jusqu\u2019au bout de leur m\u00e9di\u00adta\u00adtion, qui, tel le Pie\u00adtro du livre dans la cabane o\u00f9 il s\u2019\u00e9tait cach\u00e9, ont red\u00e9\u00adcou\u00advert, le monde pour ain\u00adsi dire de sous terre et comme de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la vie. Tem\u00adpo\u00adraire ten\u00adta\u00adtion de fuite, c\u2019est pos\u00adsible, ou plu\u00adt\u00f4t ren\u00adcontre, en cours de route, de ce mirage, de cette nos\u00adtal\u00adgie que nous serions nous-m\u00eame ten\u00adt\u00e9 d\u2019appeler la ten\u00adta\u00adtion de la pure\u00adt\u00e9. Nos\u00adtal\u00adgie, mirage auquel Silone roman\u00adcier nous semble n\u2019avoir pas su se d\u00e9fendre de c\u00e9der en impo\u00adsant \u00e0 Faus\u00adti\u00adna, l\u2019amie de Pie\u00adtro, une ver\u00adtu dont il est bien per\u00admis de pen\u00adser&nbsp;: \u00ab&nbsp;C\u2019est dommage&nbsp;\u00bb.<\/p>\n<p>Mais, en v\u00e9ri\u00adt\u00e9, si Pie\u00adtro, Simon et leurs amis nou\u00adveaux ou retrou\u00adv\u00e9s vivent \u00ab&nbsp;en ami\u00adti\u00e9&nbsp;\u00bb, ce n\u2019est pas pour se reti\u00adrer du monde, ce n\u2019est m\u00eame pas non plus seule\u00adment pour sen\u00adtir, \u00e0 tra\u00advers cette ami\u00adti\u00e9, cette entr\u2019aide, leur qua\u00adli\u00adt\u00e9 d\u2019homme. Non, l\u2019amiti\u00e9 qui les unit, ils la vivent, en m\u00eame temps, comme pour poser vers l\u2019avenir une pierre d\u2019attente. D\u2019une attente qui ne soit plus faite, ou pas encore, de pro\u00adgrammes, mais de r\u00e9a\u00adli\u00adt\u00e9s concr\u00e8tes, de sen\u00adti\u00adments vrais, de contacts d\u2019homme \u00e0 homme. Et l\u2019on peut dire que cette ami\u00adti\u00e9 du <em>Grain sous la neige<\/em>, elle est, en puis\u00adsance, cette uni\u00adt\u00e9 dont, dans <em>Il pane\u2026<\/em>, le pain et le vin \u00e9taient les sym\u00adboles. Qu\u2019on y songe&nbsp;: c\u2019est au nom de cette ami\u00adti\u00e9-l\u00e0 qu\u2019Infante vient sar\u00adcler le champ du pay\u00adsan jet\u00e9 en pri\u00adson par les sbires du r\u00e9gime&nbsp;; et la femme et le peuple le prennent pour J\u00e9sus. C\u2019est en son nom encore que Pie\u00adtro pr\u00eache la fier\u00adt\u00e9 aux <em>cafo\u00adni<\/em>&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je crois, dit-il, que le monde pour\u00adra bien\u00adt\u00f4t avoir besoin de votre orgueil.&nbsp;\u00bb Et de m\u00eame, Simon, lorsqu\u2019il arpente avec des amis la cam\u00adpagne, sou\u00adpire&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ah&nbsp;! le jour o\u00f9 nous pour\u00adrons appe\u00adler les hommes de ces terres comme on appelle de bons com\u00adpa\u00adgnons, et leur dire&nbsp;: pre\u00adnez vos houes et vos pioches et allons \u00e0 Rome\u2026\u00bb Car si la pen\u00ads\u00e9e de Silone refuse d\u2019accepter les m\u00e9thodes aujourd\u2019hui en vogue qui, quels que soient ceux qui en font usage, consistent \u00e0 mettre les hommes au ser\u00advice de la poli\u00adtique, la le\u00e7on d\u2019amiti\u00e9 qui se d\u00e9gage de son \u0153uvre, loin d\u2019\u00eatre quelque invi\u00adta\u00adtion \u00e0 une idylle plus ou moins tou\u00adchante, pro\u00adc\u00e8de au contraire de la volon\u00adt\u00e9 de retrou\u00adver la r\u00e9a\u00adli\u00adt\u00e9 des hommes, seule condi\u00adtion pour esp\u00e9\u00adrer de pou\u00advoir peut-\u00eatre, un jour, mettre la poli\u00adtique \u00e0 leur service.<\/p>\n<p>Mais, dans tout grand livre, les id\u00e9es expri\u00adm\u00e9es par l\u2019auteur ou par les per\u00adson\u00adnages ne sont pas for\u00adc\u00e9\u00adment ce qui t\u00e9moigne le mieux des inten\u00adtions pro\u00adfondes. Le deve\u00adnir interne de l\u2019\u0153uvre en dit sou\u00advent bien plus long. Or, \u00e0 cet \u00e9gard, le d\u00e9noue\u00adment du <em>Grain sous la neige<\/em> nous semble \u00e9mi\u00adnem\u00adment confir\u00admer la le\u00e7on de l\u2019ouvrage telle que nous avons cru pou\u00advoir la d\u00e9fi\u00adnir. \u00c0 la fin du roman, en effet, le p\u00e8re du sourd, d\u2019Infante, est reve\u00adnu man\u00adchot d\u2019Am\u00e9rique et a r\u00e9cla\u00adm\u00e9 son fils, qui pour\u00adra l\u2019aider dans le tra\u00advail. Sur le point de se r\u00e9si\u00adgner \u00e0 vivre, \u2013 Faus\u00adti\u00adna doit venir le rejoindre, \u2013 Pie\u00adtro, \u00e0 contre-c\u0153ur, a consen\u00adti \u00e0 cette s\u00e9pa\u00adra\u00adtion d\u2019avec son ami. La vie de Pie\u00adtro va-t-elle donc, fai\u00adsant abs\u00adtrac\u00adtion de l\u2019amiti\u00e9 du pauvre entre les pauvres, fina\u00adle\u00adment d\u00e9men\u00adtir cette fid\u00e9\u00adli\u00adt\u00e9 \u00e0 la condi\u00adtion des mis\u00e9\u00adrables qui est \u00e0 la racine de l\u2019aspiration anti\u00adrh\u00e9\u00adto\u00adri\u00adcienne de l\u2019\u0153uvre&nbsp;? Non pas&nbsp;: sous pr\u00e9\u00adtexte de lui por\u00adter quelques objets, Pie\u00adtro, une der\u00adni\u00e8re fois, veut revoir le sourd. Et quand il entre dans le tau\u00addis o\u00f9 loge Infante, il trouve l\u2019infirme hagard \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du cadavre de son p\u00e8re, qu\u2019il vient d\u2019assassiner. Pie\u00adtro, alors, ouvre la porte au mal\u00adheu\u00adreux et, \u00e0 l\u2019aube, se laisse arr\u00ea\u00adter \u00e0 sa place. \u00c0 un point de vue stric\u00adte\u00adment lit\u00adt\u00e9\u00adraire, il se peut que la fa\u00e7on dont ce d\u00e9noue\u00adment nous est pr\u00e9\u00adsen\u00adt\u00e9 soit d\u2019un sym\u00adbo\u00adlisme un peu brusque&nbsp;; le roman ne s\u2019accommode pas tou\u00adjours de la gran\u00addeur explo\u00adsive de la tra\u00adg\u00e9\u00addie ou du drame, mais l\u00e0 n\u2019est point en ce moment la ques\u00adtion. En pro\u00adfon\u00addeur, avec ce d\u00e9voue\u00adment de Pie\u00adtro, avec cette soli\u00adda\u00adri\u00adt\u00e9 dans l\u2019amiti\u00e9 des mal\u00adheu\u00adreux, le der\u00adnier refuge, croyons-nous, de l\u2019isolement ten\u00adta\u00adteur, de l\u2019abstraction, du men\u00adsonge, \u2013 de la rh\u00e9\u00adto\u00adrique, est&nbsp;forc\u00e9.<\/p>\n<p>Jean-Paul Sam\u00adson<\/p>\n<h3>Note adjointe<\/h3>\n<p>Comme nous l\u2019avons dit, la pr\u00e9\u00adc\u00e9\u00addente \u00e9tude est contem\u00adpo\u00adraine du roman <em>Le Grain sous la neige<\/em>, mais le livre r\u00e9cent de Silone, <em>Une poi\u00adgn\u00e9e de m\u00fbres<\/em>, le pre\u00admier qu\u2019il ait \u00e9crit et publi\u00e9 en Ita\u00adlie depuis son retour d\u2019exil, confirme dans l\u2019ensemble les traits essen\u00adtiels de son \u0153uvre ant\u00e9\u00adrieure. La pen\u00ads\u00e9e de Silone y appa\u00adra\u00eet tou\u00adjours comme un pro\u00adgres\u00adsif d\u00e9pouille\u00adment de tout ce qui est th\u00e9o\u00adrie abs\u00adtraite, id\u00e9o\u00adlo\u00adgie, \u2013 autre\u00adment dit pro\u00adfon\u00add\u00e9\u00adment fid\u00e8le \u00e0 ce que, trop lit\u00adt\u00e9\u00adrai\u00adre\u00adment peut-\u00eatre, nous appe\u00adlions d\u00e9j\u00e0 son anti\u00adrh\u00e9\u00adto\u00adrique. Dans <em>Une poi\u00adgn\u00e9e\u2026<\/em> \u2013 le livre a \u00e9t\u00e9 si excel\u00adlem\u00adment com\u00admen\u00adt\u00e9 de toutes parts que nous pou\u00advons nous dis\u00adpen\u00adser d\u2019en don\u00adner ici l\u2019analyse cri\u00adtique d\u00e9taill\u00e9e, entre\u00adprise bien g\u00eanante pour celui qui est en m\u00eame temps le tra\u00adduc\u00adteur \u2013 dans <em>Une poi\u00adgn\u00e9e de m\u00fbres<\/em>, donc, nous assis\u00adtons au retour d\u2019exil de l\u2019ing\u00e9nieur Roc\u00adco De Dona\u00adtis lors de la lib\u00e9\u00adra\u00adtion, \u00e0 sa crise de conscience en pr\u00e9\u00adsence de la d\u00e9g\u00e9\u00adn\u00e9\u00adres\u00adcence du Par\u00adti com\u00admu\u00adniste, auquel il finit par ces\u00adser d\u2019appartenir&nbsp;; mais si cet aspect du livre, qui refl\u00e8te assu\u00adr\u00e9\u00adment pour une grande part l\u2019exp\u00e9rience per\u00adson\u00adnelle de Silone, atteste un res\u00adsai\u00adsis\u00adse\u00adment intime et une recon\u00adqu\u00eate de l\u2019ind\u00e9pendance spi\u00adri\u00adtuelle infi\u00adni\u00adment exem\u00adplaires, peu \u00e0 peu, cepen\u00addant, l\u2019accent, de plus en plus, est mis sur cela m\u00eame qui, \u00e0 l\u2019\u00e9cart d\u2019un si dou\u00adlou\u00adreux d\u00e9bat, consti\u00adtue comme spon\u00adta\u00adn\u00e9\u00adment les sym\u00adboles de la pure liber\u00adt\u00e9 int\u00e9\u00adrieure&nbsp;: les mon\u00adta\u00adgnards hors-la-loi du <em>Casal<\/em>, chez qui Roc\u00adco fr\u00e9\u00adquente et par\u00admi les\u00adquels a gran\u00addi la jeune r\u00e9fu\u00adgi\u00e9e juive Stel\u00adla, qui devient son amie&nbsp;; la mort du p\u00e8re de Stel\u00adla \u2013 l\u2019une des plus belles sc\u00e8nes du livre \u2013 qui, sur le point de s\u2019\u00e9teindre demande au pr\u00eatre catho\u00adlique venu \u00e0 son che\u00advet de lui par\u00adler de la com\u00admune filia\u00adtion de tous les hommes&nbsp;; et enfin ce clai\u00adron des pay\u00adsans pauvres, qu\u2019il fal\u00adlut cacher sous le fas\u00adcisme et qu\u2019il faut enter\u00adrer main\u00adte\u00adnant pour le sau\u00adver des nou\u00adveaux ma\u00eetres de l\u2019heure, mais en sachant bien \u2013 c\u2019est la foi des amis de Roc\u00adco&nbsp;: Mar\u00adtin, Lazare \u2013 qu\u2019un jour vien\u00addra, dans un an, dans vingt ans, dans mille ans, peu importe, o\u00f9 il ras\u00adsem\u00adble\u00adra de nou\u00adveau les hommes, sinon pour l\u2019accomplissement de leurs r\u00eaves, du moins pour les r\u00e9veiller \u00e0 l\u2019unique rai\u00adson de vivre&nbsp;: l\u2019espoir. \u2013 On le voit, c\u2019est, plus grave, il se peut, plus per\u00adsua\u00adsive encore d\u2019\u00eatre deve\u00adnue, en pr\u00e9\u00adsence de toute la tra\u00adg\u00e9\u00addie des temps actuels, plus sourde, plus dis\u00adcr\u00e8te et comme conte\u00adnue, la m\u00eame voix que nous connais\u00adsions depuis <em>Fon\u00adta\u00adma\u00adra<\/em>, \u2013 la m\u00eame confiance imbat\u00adtable en l\u2019amiti\u00e9 fra\u00adter\u00adnelle des humbles telle que l\u2019incarn\u00e8rent et les Fon\u00adta\u00adma\u00adrais et les r\u00e9sis\u00adtants au fas\u00adcisme de <em>Le pain et le Vin<\/em> et les com\u00adpa\u00adgnons de la der\u00adni\u00e8re par\u00adtie du <em>Grain sous la neige<\/em>.<\/p>\n<p>Et cepen\u00addant, il y a aus\u00adsi autre chose, ou, sinon autre chose, l\u2019affleurement \u00e0 la lumi\u00e8re d\u2019un \u00e9l\u00e9\u00adment qui fut peut-\u00eatre l\u00e0 tou\u00adjours, mais, entre temps, s\u2019est pr\u00e9cis\u00e9.<\/p>\n<p>On vient de le voir, nous \u00e9cri\u00advions en 1943&nbsp;: \u00ab.. ce monde silo\u00adnien\u2026 o\u00f9 le Christ qui est la r\u00e9a\u00adli\u00adt\u00e9 de tous les pauvres est trop omni\u00adpr\u00e9\u00adsent pour qu\u2019il y ait place aus\u00adsi pour le chris\u00adtia\u00adnisme&nbsp;\u00bb. Et cette for\u00admule \u00e9tait loin d\u2019avoir pour nous la por\u00adt\u00e9e d\u2019une simple d\u00e9fi\u00adni\u00adtion lit\u00adt\u00e9\u00adraire. Tant de notre propre mou\u00adve\u00adment que par notre longue incu\u00adba\u00adtion dans l\u2019\u0153uvre silo\u00adnienne, nous \u00e9tions, et nous sommes, por\u00adt\u00e9 \u00e0 don\u00adner, ou plus exac\u00adte\u00adment \u00e0 rendre toute leur impor\u00adtance, toute leur imp\u00e9\u00adra\u00adtive ver\u00adtu \u00e0 ces <em>valeurs<\/em> qu\u2019il faut bien appe\u00adler les valeurs chr\u00e9\u00adtiennes. Et le plus pr\u00e9\u00adcieux apport de Silone \u00e0 cet \u00e9gard nous sem\u00adblait pr\u00e9\u00adci\u00ads\u00e9\u00adment de les avoir res\u00adtau\u00adr\u00e9es sans pour autant c\u00e9der \u00e0 la ten\u00adta\u00adtion, si g\u00e9n\u00e9\u00adra\u00adle\u00adment r\u00e9pan\u00addue, de les tra\u00adduire en termes d\u2019\u00eatre. Car ain\u00adsi nous parais\u00adsaient-elles \u00e9chap\u00adper au dan\u00adger d\u2019\u00eatre une fois de plus compromises.<\/p>\n<p>Or, il ne semble pas que sa posi\u00adtion sur ce point soit res\u00adt\u00e9e exac\u00adte\u00adment la m\u00eame. Tout \u00e0 la fin d\u2019<em>Une poi\u00adgn\u00e9e de m\u00fbres<\/em>, ce dia\u00adlogue s\u2019\u00e9change entre Stel\u00adla et le pay\u00adsan Lazare&nbsp;:<\/p>\n<p>\u00ab\u2013&nbsp;\u2026 Quel\u00adque\u00adfois (dit Stel\u00adla), Roc\u00adco et moi nous dis\u00adcu\u00adtons pour nous deman\u00adder si tout cela a un sens. Je n\u2019en suis pas&nbsp;s\u00fbre.<\/p>\n<p>\u2013 Tu ne t\u2019es jamais dit, fit Lazare, que quelque chose guide la marche des four\u00admis sous terre et le vol des oiseaux d\u2019un conti\u00adnent \u00e0 l\u2019autre&nbsp;?<\/p>\n<p>\u2013 Tu es s\u00fbr qu\u2019il y a quelque chose&nbsp;? deman\u00adda Stel\u00adla. Moi, je n\u2019en suis pas&nbsp;s\u00fbre.<\/p>\n<p>\u2013 Il me semble, dit Lazare, qu\u2019il n\u2019est pas si impor\u00adtant de le savoir avec pr\u00e9\u00adci\u00adsion. Cha\u00adcun, y com\u00adpris ceux qui l\u2019ignorent, va quand m\u00eame o\u00f9 il doit&nbsp;aller\u2026\u00bb<\/p>\n<p>\u00c9vi\u00addem\u00adment, ce sont des per\u00adson\u00adnages du roman qui parlent.<\/p>\n<p>Et m\u00eame si Lazare est ici plus ou moins le porte-parole de Silone, Silone nous dirait sans doute qu\u2019il trouve notre ques\u00adtion presque oiseuse, trop \u00ab&nbsp;m\u00e9ta\u00adphy\u00adsique&nbsp;\u00bb. Par un texte de lui que nous tra\u00addui\u00adsons ci-des\u00adsous, on va tout de suite voir sa m\u00e9fiance, ou plu\u00adt\u00f4t son indif\u00adf\u00e9\u00adrence \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la phi\u00adlo\u00adso\u00adphie comme telle. (Indif\u00adf\u00e9\u00adrence qu\u2019il g\u00e9n\u00e9\u00adra\u00adlise pour toute notre \u00e9poque, ce qui ne laisse pas d\u2019un peu sur\u00adprendre quand on songe que, fra\u00adter\u00adnels ou adver\u00adsaires, un Camus, un Sartre sont nos contem\u00adpo\u00adrains\u2026) L\u2019on va voir aus\u00adsi qu\u2019il se guide essen\u00adtiel\u00adle\u00adment, tels les hommes qui vivent dans ses livres, sur ce qu\u2019il appelle \u2013 bien admi\u00adra\u00adble\u00adment d\u2019ailleurs \u2013 le \u00ab&nbsp;choix des cama\u00adrades&nbsp;\u00bb. Et l\u2019on con\u00e7oit que sa fid\u00e9\u00adli\u00adt\u00e9 \u00e0 ses <em>cafo\u00adni<\/em> l\u2019attache \u00e0 une sorte de \u00ab&nbsp;reli\u00adgion popu\u00adlaire\u00bb&nbsp;; mais quel sera notre choix \u00e0 nous autres enfants de l\u2019ath\u00e9isme des grandes villes&nbsp;? quelle, sans men\u00adsonge, notre fid\u00e9\u00adli\u00adt\u00e9 \u00e0 tous les humi\u00adli\u00e9s et offen\u00ads\u00e9s, qu\u2019ils p\u00e2tissent sur l\u2019asphalte ou dans les Abruzzes&nbsp;?<\/p>\n<p>Oh&nbsp;! certes, dans le choix des cama\u00adrades, je le sais bien, et c\u2019est l\u2019une des joies de ma vie, il y aura tou\u00adjours, de ma part, l\u2019amiti\u00e9 pour Silone, le com\u00adpa\u00adgnon des ann\u00e9es d\u2019exil&nbsp;; le si proche \u00ab&nbsp;voi\u00adsin&nbsp;\u00bb de pen\u00ads\u00e9e. \u2013 Qu\u2019il m\u2019excuse tou\u00adte\u00adfois, comme moi-m\u00eame suis bien r\u00e9so\u00adlu \u00e0 l\u2019accepter tel qu\u2019il est, si je ne puis m\u2019emp\u00eacher d\u2019estimer, \u00e0 ce point de vue ma foi connais\u00adsan\u00adciel auquel je tiens, que l\u2019effort de toute la vie devrait \u00eatre de tendre <em>tout ensemble<\/em> \u00e0 ne d\u00e9m\u00e9\u00adri\u00adter ni de ses amis ni de ce que l\u2019on pense, pour le dif\u00adfi\u00adcile accord \u2013 tou\u00adjours d\u00e9\u00e7u, tou\u00adjours cher\u00adch\u00e9 \u2013 des hommes et de l\u2019Homme.<\/p>\n<p>Cela dit, don\u00adnons la parole \u00e0 Silone lui-m\u00eame en tra\u00addui\u00adsant une page qu\u2019il nous a fait l\u2019amiti\u00e9 de nous remettre et dont le n\u00b01 du Sup\u00adpl\u00e9\u00adment lit\u00adt\u00e9\u00adraire d\u2019<em>Epo\u00adca<\/em> (17 jan\u00advier 1953) a publi\u00e9 la plus grande par\u00adtie. On en trou\u00adve\u00adra ici la tra\u00adduc\u00adtion int\u00e9grale.<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">J.-P. S.<\/p>\n<h3>Le choix des camarades<\/h3>\n<p>Ma concep\u00adtion du monde est infi\u00adni\u00adment loin de consti\u00adtuer un sys\u00adt\u00e8me, mais j\u2019ai quelques cer\u00adti\u00adtudes (et une esp\u00e9\u00adrance) qui dirigent ma volon\u00adt\u00e9. Je m\u2019occupe, ces jours m\u00eames, de recueillir les \u00e9l\u00e9\u00adments d\u2019un livre d\u2019o\u00f9 res\u00adsor\u00adti\u00adra ce que j\u2019entends par le pro\u00adbl\u00e8me reli\u00adgieux \u00e0 notre \u00e9poque. Ce livre aura pour titre le <em>Choix des cama\u00adrades<\/em>, et le noyau en est d\u00e9j\u00e0 enti\u00e8\u00adre\u00adment conte\u00adnu dans une lec\u00adture qu\u2019il m\u2019a \u00e9t\u00e9 don\u00adn\u00e9 de faire devant un petit nombre de per\u00adsonnes, pen\u00addant la guerre, en Suisse, o\u00f9 je me trou\u00advais inter\u00adn\u00e9. Ce que j\u2019ai dit alors peut se r\u00e9su\u00admer \u00e0 peu pr\u00e8s en ces termes&nbsp;; la crise de notre \u00e9poque, qui a ses aspects les plus voyants sur le plan de la poli\u00adtique et de l\u2019\u00e9conomie, embrasse en r\u00e9a\u00adli\u00adt\u00e9 toute la vie en com\u00admun des hommes et l\u2019\u00eatre humain dans sa tota\u00adli\u00adt\u00e9&nbsp;; et c\u2019est pour\u00adquoi elle a, dans ses racines m\u00eames, un carac\u00adt\u00e8re pro\u00adfon\u00add\u00e9\u00adment moral et reli\u00adgieux. En exa\u00admi\u00adnant tou\u00adte\u00adfois les t\u00e9moi\u00adgnages les plus sin\u00adc\u00e8res et les plus valables de ceux de nos contem\u00adpo\u00adrains qui ont pris le plus net\u00adte\u00adment conscience de cette r\u00e9a\u00adli\u00adt\u00e9, et en les com\u00adpa\u00adrant aux r\u00e9sul\u00adtats de nos propres r\u00e9flexions, on arrive \u00e0 la consta\u00adta\u00adtion de ce fait essen\u00adtiel&nbsp;: la m\u00e9ta\u00adphy\u00adsique et les dogmes reli\u00adgieux ont per\u00addu, pour nous, leur \u00e9vi\u00addence \u2013 l\u2019\u00e9vidence qu\u2019ils eurent peut-\u00eatre en d\u2019autres \u00e9poques. Bien plus&nbsp;: leur \u00ab&nbsp;pro\u00adbl\u00e9\u00adma\u00adtique&nbsp;\u00bb propre nous laisse indif\u00adf\u00e9\u00adrents. La ques\u00adtion reli\u00adgieuse ne se pr\u00e9\u00adsente pas, en ce qui nous concerne, comme une impul\u00adsion \u00e0 \u00e9lu\u00adci\u00adder le mys\u00adt\u00e8re de la Tri\u00adni\u00adt\u00e9 ni comme une invite \u00e0 nous enfon\u00adcer dans l\u2019ex\u00e9g\u00e8se des preuves de l\u2019authenticit\u00e9 de la R\u00e9v\u00e9\u00adla\u00adtion dans les Livres Saints. Notre atti\u00adtude envers les pro\u00adbl\u00e8mes reli\u00adgieux tra\u00addi\u00adtion\u00adnels n\u2019est pas davan\u00adtage celle de l\u2019incr\u00e9dule ou du m\u00e9cr\u00e9ant. Il serait \u00e9ga\u00adle\u00adment impropre de nous atta\u00adcher la qua\u00adli\u00adfi\u00adca\u00adtion de fid\u00e8le ou d\u2019ath\u00e9e. Notre reli\u00adgion est encore cir\u00adcons\u00adcrite en une sph\u00e8re bien proche de la terre. Elle est for\u00adm\u00e9e d\u2019intuitions et de sen\u00adti\u00adments nour\u00adris par notre r\u00e9flexion sur les pro\u00adbl\u00e8mes de l\u2019existence et de la soci\u00e9\u00adt\u00e9, sur le sens des exp\u00e9\u00adriences qu\u2019il nous a \u00e9t\u00e9 impo\u00ads\u00e9 de vivre. Apr\u00e8s nous \u00eatre, p\u00e9ni\u00adble\u00adment d\u00e9cras\u00ads\u00e9 la conscience des r\u00e9si\u00addus de sur\u00adro\u00adgats pseu\u00addo-scien\u00adti\u00adfiques emprun\u00adt\u00e9s aux id\u00e9o\u00adlo\u00adgies poli\u00adtiques, nous sommes arri\u00adv\u00e9s \u00e0 la red\u00e9\u00adcou\u00adverte de quelque irr\u00e9\u00adduc\u00adtible cer\u00adti\u00adtude. C\u2019est une reli\u00adgio\u00adsi\u00adt\u00e9, je le r\u00e9p\u00e8te, de forme \u00e9l\u00e9\u00admen\u00adtaire et des moins \u00e9la\u00adbo\u00adr\u00e9es, d\u00e9nu\u00e9e de rev\u00ea\u00adte\u00adments dog\u00adma\u00adtiques, mytho\u00adlo\u00adgiques, ins\u00adti\u00adtu\u00adtion\u00adnels, litur\u00adgiques&nbsp;; mais peut-\u00eatre, au moins en ce qui me concerne, en har\u00admo\u00adnie avec tel mythe popu\u00adlaire. Il serait injuste de voir dans notre indif\u00adf\u00e9\u00adrence envers la m\u00e9ta\u00adphy\u00adsique et envers les dogmes une atti\u00adtude d\u2019orgueil ou de mau\u00advaise foi. Mais le res\u00adpect d\u00fb aus\u00adsi \u00e0 la notion tra\u00addi\u00adtion\u00adnelle de Dieu, nous impose d\u2019y lon\u00adgue\u00adment regar\u00adder avant de faire usage de son nom et de ne le point men\u00adtion\u00adner de pro\u00adpos arbi\u00adtraire. Toutes les forces de notre conscience sont concen\u00adtr\u00e9es dans l\u2019effort pour com\u00adprendre notre si\u00e8cle et le chaos dans lequel nous vivons, et dans la ten\u00adta\u00adtive de nous rendre compte de notre devoir d\u2019homme. M\u00eame cela seule\u00adment est tout autre que facile. Cer\u00adtains d\u2019entre nous sont arri\u00adv\u00e9s aux limites du d\u00e9ses\u00adpoir. Qu\u2019est-ce qui nous a sau\u00adv\u00e9s&nbsp;? Peut-\u00eatre le fait que (en un sens his\u00adto\u00adrique) nous n\u2019\u00e9tions pas des enfants trou\u00adv\u00e9s. Nous sommes au dehors de la sph\u00e8re dog\u00adma\u00adtique et ins\u00adti\u00adtu\u00adtion\u00adnelle de la tra\u00addi\u00adtion, mais sur le sen\u00adtier que nous par\u00adcou\u00adrons par\u00admi les ruines de la soci\u00e9\u00adt\u00e9 capi\u00adta\u00adliste, ce qui nous guide, c\u2019est indu\u00adbi\u00adta\u00adble\u00adment une lumi\u00e8re non \u00e9teinte d\u2019origine et d\u2019essence chr\u00e9\u00adtiennes. C\u2019est du Chris\u00adtia\u00adnisme que nous vient, en der\u00adni\u00e8re ana\u00adlyse, ce sens recou\u00advr\u00e9 de la Vie, de la digni\u00adt\u00e9 humaine, de la fra\u00adter\u00adni\u00adt\u00e9, de la dou\u00adleur. Aus\u00adsi est-il facile de com\u00adprendre pour\u00adquoi nous laissent indif\u00adf\u00e9\u00adrents, au point de vue de ce qui peut nous pous\u00adser \u00e0 la r\u00e9flexion reli\u00adgieuse, les Elliot, les Mau\u00adriac et autres plus ou moins conver\u00adtis, alors que nous \u00e9meut Simone Weil. Pr\u00e9\u00adci\u00ads\u00e9\u00adment ces jours-ci, je relis les lettres par elle adres\u00ads\u00e9es en 1941 au R. P. Per\u00adrin, prieur des domi\u00adni\u00adcains de Mont\u00adpel\u00adlier, et publi\u00e9es apr\u00e8s sa mort sous le titre <em>Attente de Dieu<\/em>. Rare\u00adment se ren\u00adcontre-t-il \u00e0 notre \u00e9poque coh\u00e9\u00adrence aus\u00adsi par\u00adfaite entre la vie et la pen\u00ads\u00e9e. En ces lettres de Simone Weil, son exp\u00e9\u00adrience excep\u00adtion\u00adnelle se refl\u00e8te dans une pen\u00ads\u00e9e ori\u00adgi\u00adnale, claire \u00e0 l\u2019extr\u00eame, pure. Je suis res\u00adt\u00e9 pro\u00adpre\u00adment confon\u00addu de consta\u00adter \u00e0 quel point le drame spi\u00adri\u00adtuel de cette juive fran\u00ad\u00e7aise res\u00adsemble \u00e0 celui de beau\u00adcoup d\u2019entre nous. Il y a dans ces lettres des pas\u00adsages pro\u00adpre\u00adment tra\u00adgiques, lorsque, apr\u00e8s avoir confes\u00ads\u00e9 tout ce qui l\u2019attirait vers le catho\u00adli\u00adcisme, elle refuse cepen\u00addant de se faire bap\u00adti\u00adser. Qu\u2019est-ce qui l\u2019en retint&nbsp;? Non point l\u2019orgueil, ni une r\u00e9pu\u00adgnance envers la dis\u00adci\u00adpline et la pers\u00adpec\u00adtive de se fondre dans le trou\u00adpeau, ni non plus la tra\u00addi\u00adtion isra\u00e9\u00adlite, mais la convic\u00adtion d\u2019une sp\u00e9\u00adciale voca\u00adtion, la convic\u00adtion de devoir res\u00adter une cr\u00e9a\u00adture de Dieu en d\u00e9tresse, un t\u00e9moin de Dieu hors de l\u2019\u00c9glise, par\u00admi les pauvres, qui aujourd\u2019hui, pour le plus grand nombre et pour leur part la plus vivante, se trouvent hors de l\u2019\u00c9glise.<\/p>\n<p>Un \u00e9cho (sans cette admi\u00adrable pure\u00adt\u00e9, sans cette h\u00e9ro\u00efque sain\u00adte\u00adt\u00e9 et intr\u00e9\u00adpi\u00addi\u00adt\u00e9 d\u2019esprit), un \u00e9cho de cette situa\u00adtion spi\u00adri\u00adtuelle, on le peut per\u00adce\u00advoir, aujourd\u2019hui, chez nombre d\u2019entre nous. \u00c9ga\u00adle\u00adment pour nous, le devoir reli\u00adgieux est li\u00e9 \u00e0 un choix de camarades.<\/p>\n<p>Igna\u00adzio Silone<\/p>\n<\/div>\n<ul class=\"modern-footnotes-list modern-footnotes-list--show-only-for-print\"><li><span>1<\/span><div>Rap\u00adpe\u00adlons encore que cette \u00e9tude fut \u00e9crite en&nbsp;1943.<\/div><\/li><li><span>2<\/span><div>Celle m\u00eame \u00e0 laquelle il fait \u00e9ga\u00adle\u00adment allu\u00adsion dans le texte que nous tra\u00addui\u00adsons ci-dessous.<\/div><\/li><li><span>3<\/span><div>Que notre inqui\u00e9\u00adtude (rela\u00adtive) \u00e9tait donc pr\u00e9\u00adci\u00adpi\u00adt\u00e9e&nbsp;! Comme nous l\u2019allions au reste d\u00e9j\u00e0 dire aus\u00adsi\u00adt\u00f4t, ce n\u2019est pas d\u2019une idylle qu\u2019il s\u2019agit. <em>Le Choix des cama\u00adrades<\/em>, qu\u2019on lira plus loin, mani\u00adfeste aujourd\u2019hui toute la por\u00adt\u00e9e, alors impli\u00adcite, du probl\u00e8me.<\/div><\/li><\/ul>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La toute r\u00e9cente publi\u00adca\u00adtion en fran\u00ad\u00e7ais d\u2019\u00abUne poi\u00adgn\u00e9e de m\u00fbres&nbsp;\u00bb vient de remettre Silone au pre\u00admier plan, ne disons pas seule\u00adment de ce qu\u2019on appelle l\u2019actualit\u00e9 lit\u00adt\u00e9\u00adraire, mais bien de cela m\u00eame qui doit sol\u00adli\u00adci\u00adter l\u2019attention de tous ceux qui s\u2019efforcent de pen\u00adser notre monde. Aus\u00adsi croyons-nous utile de sou\u00admettre au lec\u00adteur un pre\u00admier&nbsp;essai&nbsp;[\u2026]<\/p>\n","protected":false},"author":196,"featured_media":6849,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"wp-custom-template-page-d-article","format":"standard","meta":{"wp_typography_post_enhancements_disabled":false,"footnotes":""},"categories":[49],"tags":[660],"ppma_author":[870,869],"class_list":["post-285","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-temoins-n1-printemps-1953","tag-litterature"],"authors":[{"term_id":870,"user_id":196,"is_guest":0,"slug":"jpsamson","display_name":"Jean-Paul Samson","avatar_url":"https:\/\/secure.gravatar.com\/avatar\/9e2837b292c645790e90711b0bdade6ec5784ea1ffe8f160039e3b5bb74a5f64?s=96&d=mm&r=g","author_category":"","user_url":"","last_name":"Samson","first_name":"Jean-Paul","job_title":"","description":""},{"term_id":869,"user_id":195,"is_guest":0,"slug":"ignazio-silone","display_name":"Ignazio Silone","avatar_url":"https:\/\/secure.gravatar.com\/avatar\/71b29e93bf3fd35e76fc747f265dd065bb77446c99f75bf5426848cd995125bb?s=96&d=mm&r=g","author_category":"","user_url":"","last_name":"Silone","first_name":"Ignazio","job_title":"","description":""}],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/285","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/196"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=285"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/285\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":6841,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/285\/revisions\/6841"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/6849"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=285"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=285"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=285"},{"taxonomy":"author","embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/ppma_author?post=285"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}