{"id":3097,"date":"2011-09-05T07:29:26","date_gmt":"2011-09-05T07:29:26","guid":{"rendered":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/2011\/09\/05\/la-louise-michel-du-sahara-isabelle-eberhardt-ii\/"},"modified":"2011-09-05T07:29:26","modified_gmt":"2011-09-05T07:29:26","slug":"la-louise-michel-du-sahara-isabelle-eberhardt-ii","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/2011\/09\/05\/la-louise-michel-du-sahara-isabelle-eberhardt-ii\/","title":{"rendered":"La Louise Michel du Sahara, Isabelle Eberhardt (II)"},"content":{"rendered":"<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-top-right\"><a href=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3097?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/wp-content\/plugins\/pdf-print\/images\/pdf.png\" alt=\"image_pdf\" title=\"Afficher le PDF\"><\/a><a href=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3097?print=print\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-print\" target=\"_blank\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/wp-content\/plugins\/pdf-print\/images\/print.png\" alt=\"image_print\" title=\"Contenu imprim\u00e9\"><\/a><\/div><h2>II. L\u2019influence de Jean-Jacques Rousseau (Suite)<\/h2>\n<p><\/p>\n<p>J\u2019ai dit com\u00adbien grande et pro\u00adfonde fut l\u2019influence exer\u00adc\u00e9e par la vie et la pen\u00ads\u00e9e de Jean-Jacques Rous\u00adseau sur l\u2019esprit et l\u2019\u00e2me d\u2019Isabelle Ebe\u00adrhardt. D\u2019autres lettres encore in\u00e9dites mais que faute de place je ne puis don\u00adner ici, nous la montrent lisant et reli\u00adsant sans las\u00adsi\u00adtude ses livres, vivant avec lui dans une gri\u00adse\u00adrie per\u00adp\u00e9\u00adtuelle de l\u2019\u00e2me et du c\u0153ur, s\u2019impr\u00e9gnant jusqu\u2019au tr\u00e9\u00adfonds d\u2019elle-m\u00eame de son sen\u00adti\u00admen\u00adta\u00adlisme d\u00e9bordant.<\/p>\n<p>Il est une autre lettre qui n\u2019\u00e9mane pas de sa plume, mais dont je tiens \u00e0 don\u00adner ici un extrait parce qu\u2019elle montre mieux encore que les siennes la viva\u00adci\u00adt\u00e9 pr\u00e9\u00adcoce de son intel\u00adli\u00adgence, et \u00e9claire d\u2019une lumi\u00e8re plus atten\u00addris\u00adsante encore le fond de son&nbsp;c\u0153ur.<\/p>\n<p>Voi\u00adci ce qu\u2019en f\u00e9vrier 1896, \u00e9cri\u00advait \u00e0 pro\u00adpos d\u2019elle et alors qu\u2019elle com\u00admen\u00adtait sa dix-sep\u00adti\u00e8me ann\u00e9e, la meilleure de ses&nbsp;amies&nbsp;:<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab&nbsp;\u2026 Hier, notre pro\u00adfes\u00adseur de fran\u00ad\u00e7ais nous a don\u00adn\u00e9 pour sujet de com\u00adpo\u00adsi\u00adtion, le suivant&nbsp;:<\/p>\n<p>\u00ab&nbsp;Dire \u00e0 qui de Vol\u00adtaire ou de Jean-Jacques Rous\u00adseau vont les pr\u00e9\u00adf\u00e9\u00adrences de votre esprit, et rai\u00adson\u00adner suc\u00adcinc\u00adte\u00adment ces pr\u00e9f\u00e9rences.&nbsp;\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab&nbsp;J\u2019ai mis sans h\u00e9si\u00adter l\u2019auteur de la <i>Nou\u00advelle H\u00e9lo\u00efse<\/i> avant celui du <i>Si\u00e8cle de Louis XIV<\/i>, mais quand il a fal\u00adlu rai\u00adson\u00adner cette pr\u00e9\u00adf\u00e9\u00adrence, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 fort embar\u00adras\u00ads\u00e9e de le faire suc\u00adcinc\u00adte\u00adment, ain\u00adsi que nous l\u2019avait indi\u00adqu\u00e9, en insis\u00adtant beau\u00adcoup, notre pro\u00adfes\u00adseur. Les argu\u00adments affluaient 81 nom\u00adbreux que, mal\u00adgr\u00e9 tous mes efforts, j\u2019ai d\u00e9pas\u00ads\u00e9 de beau\u00adcoup la moyenne de cent lignes qui nous avait \u00e9t\u00e9 fix\u00e9e. Isa\u00adbelle a triom\u00adph\u00e9 super\u00adbe\u00adment tant par la conci\u00adsion que par la force de sa com\u00adpo\u00adsi\u00adtion. M.&nbsp;H. (le pro\u00adfes\u00adseur) en a \u00e9t\u00e9 v\u00e9ri\u00adta\u00adble\u00adment aba\u00adsour\u00addi&nbsp;; et il n\u2019a ces\u00ads\u00e9 de relire et de r\u00e9p\u00e9\u00adter les vingt-cinq lignes de ma ch\u00e8re petite amie&nbsp;; je les sais moi-m\u00eame par c\u0153ur, et il me plait de les \u00e9crire ici&nbsp;:<\/p>\n<p>\u00ab&nbsp;Avec la puis\u00adsance de son inlas\u00adsable g\u00e9nie, Vol\u00adtaire a d\u00e9fen\u00addu les droits sacr\u00e9s et m\u00e9con\u00adnus de l\u2019humanit\u00e9, et jusqu\u2019au der\u00adnier souffle de sa longue vie, il a lut\u00adt\u00e9 pour l\u2019\u00e9mancipation d\u00e9fi\u00adni\u00adtive de l\u2019esprit humain&nbsp;; aus\u00adsi me semble-t-il juste que son \u0153uvre dure tant que dure\u00adra cette huma\u00adni\u00adt\u00e9 sur le&nbsp;globe.<\/p>\n<p>\u00ab&nbsp;Mais c\u2019est avec son c\u0153ur que l\u2019humble fils de l\u2019horloger gene\u00advois a plai\u00add\u00e9 pour les droits de la cr\u00e9a\u00adture&nbsp;: droit au bon\u00adheur, droit \u00e0 l\u2019amour, et c\u2019est par l\u2019\u00e9loquence de son \u00e2me qu\u2019il lui a ouvert les yeux sur les beau\u00adt\u00e9s de la Nature&nbsp;; sou\u00adve\u00adraine conso\u00adla\u00adtrice de tous nos maux. Et c\u2019est pour\u00adquoi Jean-Jacques m\u00e9rite d\u2019\u00eatre lu par les habi\u00adtants des pla\u00adn\u00e8tes sur\u00advi\u00advantes quand la n\u00f4tre ne sera plus qu\u2019une p\u00e2le lune errant dans la nuit. Et c\u2019est aus\u00adsi pour\u00adquoi je don\u00adne\u00adrais le <i>Dic\u00adtion\u00adnaire phi\u00adlo\u00adso\u00adphique<\/i> pour huit pages des <i>Confes\u00adsions<\/i>.&nbsp;\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab&nbsp;Au sou\u00adrire que j\u2019ai sur\u00adpris sur les l\u00e8vres minces et pro\u00adpre\u00adment ras\u00e9es de Mon\u00adsieur H\u2026 j\u2019ai bien vu qu\u2019il soup\u00ad\u00e7on\u00adna d\u2019abord la col\u00adla\u00adbo\u00adra\u00adtion du Petit oncle Troph\u2026 (Tro\u00adphy\u00admows\u00adky) dans cette com\u00adpo\u00adsi\u00adtion de sa petite ni\u00e8ce. Mais moi qui connais la fran\u00adchise et la loyau\u00adt\u00e9 d\u2019Isabelle, la noblesse de son esprit, je ne l\u2019ai pas cru un seul ins\u00adtant, et Mon\u00adsieur H\u2026 lui-m\u00eame a du chas\u00adser bien vite ce vilain soup\u00ad\u00e7on, quand il a vu \u00ab&nbsp;Petit oncle&nbsp;\u00bb aus\u00adsi sen\u00adti\u00admen\u00adtal et Rous\u00adseau\u00adtiste que sa ni\u00e8ce s\u2019essuyer les yeux en lisant sa composition\u2026&nbsp;\u00bb<\/p>\n<p>J\u2019ai oubli\u00e9 de dire, en effet, que le p\u00e8re spi\u00adri\u00adtuel d\u2019Isabelle \u00e9tait aus\u00adsi f\u00e9ru que sa ni\u00e8ce du \u00ab&nbsp;Phi\u00adlo\u00adsophe&nbsp;\u00bb, de son \u0153uvre, comme de sa trou\u00adblante personnalit\u00e9.<\/p>\n<p>Il avait m\u00eame cou\u00adtume de dire, que de lui \u00e9tait sor\u00adtie la R\u00e9vo\u00adlu\u00adtion fran\u00ad\u00e7aise toute enti\u00e8re, la vraie, la seule, celle de la Conven\u00adtion. Il ajou\u00adtait&nbsp;: \u00ab&nbsp;Tous ses membres, en dehors des\u00adquels il n\u2019y eut pas de r\u00e9vo\u00adlu\u00adtion\u00adnaires, au sens com\u00adplet de ce mot, et en com\u00admen\u00ad\u00e7ant par le sen\u00adti\u00admen\u00adtal Robes\u00adpierre qui en fut l\u2019\u00e2me puis en conti\u00adnuant par Marat, qui en fut la plus agis\u00adsante et la plus juste expres\u00adsion, furent les ado\u00adra\u00adteurs de Rous\u00adseau et s\u2019impr\u00e9gn\u00e8rent de sa pen\u00ads\u00e9e\u2026&nbsp;\u00bb Voi\u00adl\u00e0 pour Tro\u00adphy\u00admows\u00adky&nbsp;; mais pour sa fille spi\u00adri\u00adtuelle, les rai\u00adsons qui l\u2019incitaient \u00e0 faire du \u00ab&nbsp;Citoyen de Gen\u00e8ve&nbsp;\u00bb le dieu de son intel\u00adli\u00adgence ado\u00adles\u00adcente et de son c\u0153ur, furent toute dif\u00adf\u00e9\u00adrentes, et \u00e0 vrai dire, ce ne furent pas des rai\u00adsons, mais des ins\u00adtincts. Ins\u00adtincts h\u00e9r\u00e9\u00addi\u00adtaires de vaga\u00adbon\u00addage, qui furent ceux du pauvre phi\u00adlo\u00adsophe tou\u00adjours errant, besoin imp\u00e9\u00adrieux d\u2019aimer et de se sen\u00adtir aim\u00e9 qu\u2019il cacha toute sa vie sous son masque de bour\u00adru bien\u00adfai\u00adsant, besoin non moins exi\u00adgeant de sen\u00adtir, au fond de son \u00e2me, \u00e9pa\u00adnouies et tou\u00adjours fraiches, les fleurs les plus rares et les plus exquises du sen\u00adti\u00adment&nbsp;; oui, voi\u00adl\u00e0 ce qui, \u00e0 l\u2019aurore de sa vie, fit s\u2019agenouiller la pauvre et noble fille devant l\u2019auteur de la <i>Nou\u00advelle H\u00e9lo\u00efse<\/i> et des <i>Confes\u00adsions<\/i>. Voi\u00adl\u00e0 ce qui la fai\u00adsait pleu\u00adrer \u00e0 chaque ligne de ce der\u00adnier livre, et voi\u00adl\u00e0 aus\u00adsi pour\u00adquoi elle e\u00fbt don\u00adn\u00e9, pour huit quel\u00adconques de ces pages, une des \u0153uvres qui honorent le plus l\u2019esprit humain.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui que nous est connue tout enti\u00e8re sa des\u00adti\u00adn\u00e9e si br\u00e8ve, si \u00e9trange et si belle dans sa dou\u00adleur, il appa\u00adra\u00eet bien clai\u00adre\u00adment qu\u2019elle \u00e9tait mar\u00adqu\u00e9e par cette pre\u00admi\u00e8re, ardente et unique pas\u00adsion de son cer\u00adveau autant que de son c\u0153ur. Tout y \u00e9tait, depuis son v\u00e9h\u00e9\u00adment amour pour la vie libre des grands espaces d\u00e9ser\u00adtiques, jusqu\u2019\u00e0 la piti\u00e9 pro\u00adfonde dont elle enve\u00adlop\u00adpa les pauvres \u00ab&nbsp;mes\u00adkines&nbsp;\u00bb saha\u00adriens, errant avec elle, et por\u00adtant comme elle le bur\u00adnous \u00e9ga\u00adli\u00adtaire du B\u00e9douin. Enfin tout \u00e0 l\u2019heure, quand nous \u00e9tu\u00addie\u00adrons son \u0153uvre, nous ver\u00adrons que pour sa pen\u00ads\u00e9e lit\u00adt\u00e9\u00adraire, comme pour sa forme, elle doit autant \u00e0 Jean-Jacques qu\u2019\u00e0 Loti et \u00e0 Fromentin.<\/p>\n<h2>IIl. Le fond de son&nbsp;c\u0153ur<\/h2>\n<p><\/p>\n<p>Ce coup d\u2019\u0153il jet\u00e9 sur l\u2019adolescence d\u2019Isabelle Ebe\u00adrhardt, res\u00adte\u00adrait impar\u00adfait si de sa cor\u00adres\u00adpon\u00addance pas\u00adsion\u00adn\u00e9\u00adment sug\u00adges\u00adtive je n\u2019extrayais encore quelques pages o\u00f9 vibre avec une inten\u00adsi\u00adt\u00e9 presque dou\u00adlou\u00adreuse, cette pas\u00adsion altruiste, ce besoin de sacri\u00adfice et d\u2019abn\u00e9gation qui devait domi\u00adner sa vie enti\u00e8re, et la faire appe\u00adler \u00ab&nbsp;Ma s\u0153ur&nbsp;\u00bb par les plus humbles et les plus mis\u00e9\u00adrables cha\u00adme\u00adliers, tra\u00ee\u00adnant les, lam\u00adbeaux de leurs san\u00addales \u00e0 tra\u00advers le Saha\u00adra, ain\u00adsi que fai\u00adsaient les gueux lamen\u00adtables des fau\u00adbourgs \u00e0 l\u2019\u00e9gard de Louise Michel, sa grande a\u00een\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019automne de 1896, elle \u00e9crivait&nbsp;:<\/p>\n<p>\u00ab&nbsp;\u2026 Figure-toi que \u00ab&nbsp;petit oncle&nbsp;\u00bb et moi avions fait le pro\u00adjet de venir vous sur\u00adprendre, ce dont j\u2019\u00e9tais toute heu\u00adreuse, quand maman s\u2019est trou\u00adv\u00e9e souf\u00adfrante, d\u2019un l\u00e9ger rhume contrac\u00adt\u00e9 pour \u00eatre res\u00adt\u00e9e trop tard et en pan\u00adtoufles dans le jardin.<\/p>\n<p>\u00ab&nbsp;Elle est aujourd\u2019hui tout \u00e0 fait bien, mais j\u2019ai d\u00fb, moi, mon pro\u00adfes\u00adseur, lui aus\u00adsi malade, \u00e9tant gu\u00e9\u00adri, reprendre mes le\u00e7ons de pein\u00adture et de des\u00adsin. Et j\u2019ai d\u00fb \u00e9ga\u00adle\u00adment suivre le cours d\u2019anatomie et de phy\u00adsio\u00adlo\u00adgie que, vrai\u00adment, jusqu\u2019ici, j\u2019ai beau\u00adcoup trop n\u00e9glig\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab&nbsp;Ce pauvre N\u2026&nbsp;! (le pro\u00adfes\u00adseur de pein\u00adture et de des\u00adsin), la mala\u00addie qu\u2019il vient de faire a d\u00fb \u00eatre bien grave, car je le trouve tout \u00e0 fait chan\u00adg\u00e9 et amaigri.<\/p>\n<p>\u00ab&nbsp;J\u2019ignorais com\u00adpl\u00e8\u00adte\u00adment et toi aus\u00adsi, sans doute, qu\u2019il avait \u00e9t\u00e9 pen\u00addant quelques mois, le pro\u00adfes\u00adseur de notre grande et dou\u00adlou\u00adreuse Marie Baschkirtseff.<\/p>\n<p>\u00ab&nbsp;Depuis qu\u2019\u00e0 pro\u00adpos de je ne sais puis quoi, il m\u2019a r\u00e9v\u00e9\u00adl\u00e9 ce d\u00e9tail, nous ne pei\u00adgnons ni ne des\u00adsi\u00adnons, mais tant que dure la le\u00e7on, je le har\u00adc\u00e8le et ne cesse de le faire bavar\u00adder sur celle dont le Jour\u00adnal nous a tant fait pleu\u00adrer toutes deux.<\/p>\n<p>\u00ab&nbsp;Du coup, je l\u2019ai relu, tr\u00e8s ch\u00e8re, et tu m\u2019en vois aus\u00adsi \u00e9mue et trou\u00adbl\u00e9e que lorsque nous le l\u00fbmes ensemble pour la pre\u00admi\u00e8re fois. Je per\u00adsiste \u00e0 trou\u00adver m\u00e9diocres les vers de Mon\u00adsieur Andr\u00e9 Theu\u00adriet qui lui servent de fron\u00adtis\u00adpice. Non vrai\u00adment, ils ne sont pas \u00e0 l\u2019unisson. Comme toi, ce que j\u2019aime dans Marie, c\u2019est la viri\u00adli\u00adt\u00e9 de son \u00e2me que des crises de fai\u00adblesse f\u00e9mi\u00adnine viennent de temps \u00e0 autre amol\u00adlir sans arri\u00adver \u00e0 la dompter.<\/p>\n<p>\u00ab&nbsp;Et dans ces crises m\u00eame, o\u00f9 bouillonne toute la d\u00e9ses\u00adp\u00e9\u00adrance qui lui vient de sa pr\u00e9\u00adcaire san\u00adt\u00e9, autant que de son impuis\u00adsance \u00e0 r\u00e9a\u00adli\u00adser son id\u00e9al d\u2019art, je la trouve atten\u00addris\u00adsante et humaine infiniment.<\/p>\n<p>\u00ab&nbsp;Mais, dans toute la lit\u00adt\u00e9\u00adra\u00adture dont je me suis gav\u00e9e\u200a\u2014\u200ac\u2019est le mot\u200a\u2014\u200aje ne connais pas de pages plus poi\u00adgnantes, plus capables d\u2019atteindre le tr\u00e9\u00adfonds de l\u2019\u00e2me, et d\u2019en faire sor\u00adtir toute l\u2019humaine piti\u00e9, que celle o\u00f9 elle s\u2019attriste devant la sur\u00addi\u00adt\u00e9 pr\u00e9\u00adcoce dont elle se sent menac\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00ab&nbsp;Aucune des plaintes que, tout au long de son <i>Jour\u00adnal<\/i>, lui ins\u00adpire la d\u00e9bi\u00adli\u00adt\u00e9 fatale de ses pou\u00admons, n\u2019\u00e9gale en pro\u00adfon\u00addeur son cri de d\u00e9tresse\u2026<\/p>\n<p>\u00ab&nbsp;\u2026 Ah&nbsp;! ne plus entendre le chant des oiseaux, le cri de l\u2019hirondelle z\u00e9brant l\u2019azur de son aile poin\u00adtue, le mur\u00admure du vent dans les arbres, et les san\u00adglots de la pluie sur les vitres aux soirs d\u2019hiver\u2026<\/p>\n<p>\u00ab&nbsp;C\u2019est, je crois bien, le plus navrant et aus\u00adsi le plus po\u00e9\u00adtique \u00ab&nbsp;lamen\u00adto&nbsp;\u00bb qu\u2019ait exha\u00adla une \u00e2me d\u2019artiste uni\u00adque\u00adment \u00e9prise de la Nature et qui se sent, un peu plus chaque jour, iso\u00adl\u00e9e d\u2019elle, de ses beau\u00adt\u00e9s les plus d\u00e9li\u00adcates, de ses jouis\u00adsances les plus exquises par une cruelle infirmit\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab&nbsp;Petit oncle&nbsp;\u00bb, \u00e0 qui je disais cela, l\u2019autre jour, m\u2019a racon\u00adt\u00e9, d\u2019apr\u00e8s ses lec\u00adtures, la d\u00e9ses\u00adp\u00e9\u00adrance de Bee\u00adtho\u00adven, aux prises avec le m\u00eame mal impla\u00adcable, et j\u2019avoue qu\u2019en l\u2019\u00e9coutant, je n\u2019\u00e9tais pas plus \u00e9mue qu\u2019en reli\u00adsant cette page de la pauvre Marie Baschkirtseff.<\/p>\n<p>\u00ab&nbsp;Enfin, ce que je sou\u00adhaite ardem\u00adment comme elle, ce que je d\u00e9sire comme elle, \u00e0 un degr\u00e9 presque dou\u00adlou\u00adreux, c\u2019est, si je dois mou\u00adrir jeune, de ne pas mou\u00adrir tout \u00e0 fait, de me sur\u00advivre par quelque chose, livre ou tableau qui fera vol\u00adti\u00adger mon nom sur des l\u00e8vres, quand mes yeux seront pour tou\u00adjours clos. Oui, ch\u00e9\u00adrie, depuis mon \u00e2ge de rai\u00adson, j\u2019ai l\u2019intuition tr\u00e8s nette que, moi aus\u00adsi, je mour\u00adrai jeune comme elle, et quand je r\u00eave \u00e0 ma des\u00adti\u00adn\u00e9e, elle m\u2019appara\u00eet sous un jour tel\u00adle\u00adment \u00e9trange que j\u2019en ai les larmes aux&nbsp;yeux.<\/p>\n<p>\u00ab&nbsp;Et \u00e0 ces moments-l\u00e0, je me demande, par une \u00e9trange, autant que subite contra\u00addic\u00adtion, si vrai\u00adment cela vaut la peine de tant s\u2019agiter pour un peu de fum\u00e9e. La gloire&nbsp;! La gloire&nbsp;! qu\u2019est-ce au juste&nbsp;? H\u00e9las&nbsp;! quoi que dise ou que fasse pour elle l\u2019humanit\u00e9, que l\u2019id\u00e9e de la mort r\u00e9volte, la nuit du tom\u00adbeau doit \u00eatre \u00e9ter\u00adnelle et imp\u00e9\u00adn\u00e9\u00adtrable. Une seule clar\u00adt\u00e9 la tra\u00adverse peut-\u00eatre, p\u00e2le, mais douce aus\u00adsi comme la lueur d\u2019une veilleuse, c\u2019est le sou\u00adve\u00adnir du bien que nous avons fait sur la&nbsp;terre.<\/p>\n<p>\u00ab&nbsp;Il me semble que, pour cha\u00adcune de nos bonnes actions, Dieu allume autour et au fond de notre tom\u00adbeau, tan\u00adt\u00f4t une noc\u00adti\u00adluque menue, tan\u00adt\u00f4t une luciole argen\u00adt\u00e9e, et c\u2019est bai\u00adgn\u00e9s de ces calmes et mou\u00advantes clar\u00adt\u00e9s, que nous pour\u00adsui\u00advons, dans le silence \u00e9ter\u00adnel, notre som\u00admeil et notre&nbsp;r\u00eave.<\/p>\n<p>\u00ab&nbsp;Elles nous suivent aus\u00adsi, et nous \u00e9clairent, quand nos ombres, reprises par la nos\u00adtal\u00adgie de la vie, s\u2019en vont errer pr\u00e8s des lieux qui virent leurs joies et leurs peines.<\/p>\n<p>\u00ab&nbsp;Seules, les ombres des m\u00e9chants dorment, r\u00eavent et marchent dans la pro\u00adfon\u00addeur des t\u00e9n\u00e8bres\u2026<\/p>\n<p>\u00ab&nbsp;Ah&nbsp;! ch\u00e9\u00adrie, je vou\u00addrais, avant de mou\u00adrir, avoir le temps de faire assez de bien, pour que, gr\u00e2ce aux lam\u00adpyres et aux vers lui\u00adsants qui s\u2019entrelaceront et joue\u00adront dans les aspho\u00add\u00e8les de ma tombe, il me soit per\u00admis de r\u00eaver, \u00e9clai\u00adr\u00e9e par eux, comme je r\u00eave aujourd\u2019hui \u00e0 la douce lueur des \u00e9toiles. Et si Dieu me fait la gr\u00e2ce d\u2019\u00e9clairer ain\u00adsi mon der\u00adnier som\u00admeil, ce ne sera peut-\u00eatre pas parce que j\u2019aurai fait une \u0153uvre pen\u00addant ma vie, mais parce que j\u2019aurai aim\u00e9 d\u2019un amour pro\u00adfond les parias, les d\u00e9sh\u00e9\u00adri\u00adt\u00e9s, tous ceux \u00e0 qui la vie fut \u00e2pre et&nbsp;dure\u2026&nbsp;\u00bb<\/p>\n<p>Enfin, pour en finir avec cette p\u00e9riode si int\u00e9\u00adres\u00adsante, et pour\u00adtant si peu connue de sa vie, je tiens \u00e0 don\u00adner ici, une tr\u00e8s courte mis\u00adsive o\u00f9 l\u2019on voit en m\u00eame temps com\u00adbien \u00e9tait d\u00e9li\u00adcate sa bon\u00adt\u00e9, et dif\u00adfi\u00adcile la vie des pauvres r\u00e9vo\u00adlu\u00adtion\u00adnaires russes en&nbsp;exil&nbsp;:<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab&nbsp;Je te fais exp\u00e9\u00addier par ce cour\u00adrier la <i>Patho\u00adlo\u00adgie g\u00e9n\u00e9\u00adrale<\/i> de Beau\u00adnis et Bou\u00adchard et la <i>Phy\u00adsio\u00adlo\u00adgie<\/i> de K\u00fcss, que tu avais pr\u00ea\u00adt\u00e9es \u00e0 Lie\u00adven et que la m\u2019avais char\u00adg\u00e9e de lui r\u00e9cla\u00admer. Si tu ne les a pas eues plus t\u00f4t, il n\u2019y a pas de ma faute, comme tu vas voir. Je croyais pou\u00advoir ren\u00adcon\u00adtrer ce pauvre ami au cours d\u2019anatomie, qu\u2019il sui\u00advait jusque-l\u00e0 plus r\u00e9gu\u00adli\u00e8\u00adre\u00adment que moi, et j\u2019y suis all\u00e9e pen\u00addant une semaine enti\u00e8re expr\u00e8s pour le rencontrer.<\/p>\n<p>\u00ab&nbsp;Mais, \u00e0 mon grand \u00e9ton\u00adne\u00adment, il n\u2019y a pas paru. Enfin, hier soir, comme je sor\u00adtais de la Poste, avec maman, nous nous sommes trou\u00adv\u00e9s nez \u00e0 nez. Je lui ai fait part de la com\u00admis\u00adsion que tu m\u2019avais don\u00adn\u00e9e. Le pauvre gar\u00ad\u00e7on est deve\u00adnu tr\u00e8s rouge, puis tr\u00e8s p\u00e2le, et rou\u00adgis\u00adsant, encore une fois, il nous dit avoir re\u00e7u de toi, la veille, une lettre \u00e0 ce&nbsp;sujet.<\/p>\n<p>\u00ab&nbsp;Enfin, il nous a avou\u00e9 \u00eatre sans res\u00adsources depuis trois mois, la famille anglaise dans laquelle il don\u00adnait des le\u00e7ons de russe ayant quit\u00adt\u00e9 Gen\u00e8ve depuis ce temps-l\u00e0.<\/p>\n<p>\u00ab&nbsp;Et depuis ce temps-l\u00e0 aus\u00adsi, a\u2011t-il ajou\u00adt\u00e9, je n\u2019ai pu payer \u00e0 ma pro\u00adpri\u00e9\u00adtaire le loyer de ma chambre et le blan\u00adchis\u00adsage que je lui dois. Elle m\u2019a chas\u00ads\u00e9, voi\u00adci huit jours, gar\u00addant en gage mes hardes et mes bou\u00adquins, par\u00admi les\u00adquels, se trou\u00advaient ceux qui m\u2019ont \u00e9t\u00e9 pr\u00eat\u00e9s.<\/p>\n<p>\u00ab&nbsp;Ce pauvre Lie\u00adven&nbsp;! En disant cela, il \u00e9tait si bl\u00eame, il souf\u00adfrait tant de cet aveu, lui qui est tr\u00e8s fier, et n\u2019a jamais vou\u00adlu rece\u00advoir de sub\u00adsides en dehors de ce qu\u2019il gagnait, que maman et moi en avons \u00e9t\u00e9 boulevers\u00e9es.<\/p>\n<p>\u00ab&nbsp;Connais\u00adsant cette fier\u00adt\u00e9, ni l\u2019une, ni l\u2019autre, n\u2019avons eu le cou\u00adrage de lui r\u00e9pondre un mot, mais maman a eu l\u2019heureuse id\u00e9e de l\u2019inviter \u00e0 venir pas\u00adser vingt-quatre heures \u00e0 Mey\u00adrin. Puis nous sommes all\u00e9es du m\u00eame pas chez la pro\u00adpri\u00e9\u00adtaire&nbsp;; maman a pay\u00e9 la petite dette, moyen\u00adnant quoi nous avons pu p\u00e9n\u00e9\u00adtrer dans la cham\u00adbrette, presque aus\u00adsi petite que la niche de notre M\u00e9dor&nbsp;; mais tr\u00e8s propre, tr\u00e8s blanche, et pour laquelle il paie seize francs par mois. Nous avons pris les deux livres, et toutes \u00e9mues, trem\u00adblantes, comme si nous venions de com\u00admettre une mau\u00advaise action en vio\u00adlant le logis du pauvre exi\u00adl\u00e9, nous sommes reve\u00adnues \u00e0 la poste pour te les exp\u00e9dier.&nbsp;\u00bb<\/p>\n<p>[|<b>*  *  *  *<\/b>|]<br>\n<\/p>\n<p>Quelques mois apr\u00e8s avoir \u00e9crit ces lignes, Tro\u00adphy\u00admows\u00adky, son oncle et pro\u00adtec\u00adteur \u00e9tant mort, pous\u00ads\u00e9e par l\u2019instinct vaga\u00adbond qui domi\u00adna la vie de Jean-Jacques, son autre p\u00e8re spi\u00adri\u00adtuel, elle par\u00adtait pour la terre afri\u00adcaine qu\u2019elle devait bien\u00adt\u00f4t magni\u00adfier&nbsp;; elle allait vers le d\u00e9sert, vers ses humbles fr\u00e8res, les B\u00e9douins, dont pauvre, elle-m\u00eame, elle devait, en prose inef\u00adfable chan\u00adter la glo\u00adrieuse pau\u00advre\u00adt\u00e9&nbsp;; elle allait, enfin, vers son tom\u00adbeau et vers la Gloire, qui, on le ver\u00adra pro\u00adchai\u00adne\u00adment fut si vrai\u00adment pour elle le \u00ab&nbsp;Soleil des&nbsp;morts&nbsp;\u00bb.<\/p>\n<p>[\/\u200bP. <sc>Vign\u00e9 d\u2019Octon<\/sc>.\/\u200b]<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>II. L\u2019influence de Jean-Jacques Rous\u00adseau (Suite) J\u2019ai dit com\u00adbien grande et pro\u00adfonde fut l\u2019influence exer\u00adc\u00e9e par la vie et la pen\u00ads\u00e9e de Jean-Jacques Rous\u00adseau sur l\u2019esprit et l\u2019\u00e2me d\u2019Isabelle Ebe\u00adrhardt. D\u2019autres lettres encore in\u00e9dites mais que faute de place je ne puis don\u00adner ici, nous la montrent lisant et reli\u00adsant sans las\u00adsi\u00adtude ses livres, vivant&nbsp;[\u2026]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"wp_typography_post_enhancements_disabled":false,"footnotes":""},"categories":[367],"tags":[],"ppma_author":[540],"class_list":["post-3097","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-la-revue-anarchiste-na8-aout-1922"],"authors":[{"term_id":540,"user_id":1,"is_guest":0,"slug":"admin_3gikpwyf","display_name":"Vincent Dubuc","avatar_url":"https:\/\/secure.gravatar.com\/avatar\/d015720652c25fd2ced191ade86430094e1f288a17483713e3b34d26dea52507?s=96&d=mm&r=g","author_category":"","user_url":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net","last_name":"Dubuc","first_name":"Vincent","job_title":"","description":""}],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3097","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=3097"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3097\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=3097"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=3097"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=3097"},{"taxonomy":"author","embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/ppma_author?post=3097"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}