{"id":3106,"date":"2012-01-31T08:57:58","date_gmt":"2012-01-31T08:57:58","guid":{"rendered":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/2012\/01\/31\/celestin-manalt-sculpteur-du-proletariat\/"},"modified":"2012-01-31T08:57:58","modified_gmt":"2012-01-31T08:57:58","slug":"celestin-manalt-sculpteur-du-proletariat","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/2012\/01\/31\/celestin-manalt-sculpteur-du-proletariat\/","title":{"rendered":"C\u00e9lestin Manalt, sculpteur du Prol\u00e9tariat"},"content":{"rendered":"<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-top-right\"><a href=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3106?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/wp-content\/plugins\/pdf-print\/images\/pdf.png\" alt=\"image_pdf\" title=\"Afficher le PDF\"><\/a><a href=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3106?print=print\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-print\" target=\"_blank\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/wp-content\/plugins\/pdf-print\/images\/print.png\" alt=\"image_print\" title=\"Contenu imprim\u00e9\"><\/a><\/div><p>C\u2019\u00e9tait au \u00ab&nbsp;Pays des Gueux&nbsp;\u00bb. \u00c0 Per\u00adpi\u00adgnan. En 1900. En pleine r\u00e9volte des fils de la Vigne. Les rues, h\u00e9ris\u00ads\u00e9es de pan\u00adcartes rouges, r\u00e9son\u00adnaient d\u2019\u00e9clats de clai\u00adrons et rou\u00adlaient sou\u00addain des rumeurs de foule. Des patrouilles de sol\u00addats mar\u00adte\u00adlaient les pav\u00e9s aigus. Toute dehors, dans le soleil de juillet, la petite ville accla\u00admait l\u2019h\u00e9ro\u00efsme des culs-terreux.<\/p>\n<p>\u00c0 tra\u00advers la foule o\u00f9 lui\u00adsaient des yeux de haine dans des masques durs, nous allions, l\u2019ami Pel\u00adle\u00adgrin et moi, tout \u00e9ton\u00adn\u00e9s de ce brusque r\u00e9veil des Cam\u00adpagnes, de cette inva\u00adsion de vieilles femmes tra\u00ee\u00adnant leurs mar\u00admailles boueuses, de solides gars, aux gestes d\u00e9ci\u00add\u00e9s, por\u00adtant sur leurs larges \u00e9paules leurs gourdes et leurs petits tonneaux.<\/p>\n<p>Nous pas\u00adsions sur la place des Augus\u00adtins&nbsp;; une de ces pla\u00adcettes dif\u00adformes de pro\u00advince, toute en recoins. Autour des cha\u00adriots arr\u00ea\u00adt\u00e9s, les pay\u00adsans dis\u00adcu\u00adtaient \u00e0 voix haute, dans nette langue cata\u00adlane aux mots sif\u00adflants, pleine de jurons ima\u00adg\u00e9s. Sur le pas des portes, des femmes et des filles d\u2019ouvriers, en jupons courts, avec leurs tabliers jaunes et rouges cla\u00adquant en plein soleil, les encou\u00adra\u00adgeaient du sou\u00adrire brillant de leurs grands yeux&nbsp;noirs.<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab&nbsp;Mon ami, reprit Pel\u00adle\u00adgrin, ceci est rare et beau. Ce sont des simples et des igno\u00adrants&nbsp;; c\u2019est \u00e0 peine s\u2019ils pour\u00adraient se faire com\u00adprendre des ouvriers du Nord, des r\u00e9vol\u00adt\u00e9s des Usines de Paris&nbsp;;\u200a\u2014\u200aet cepen\u00addant regarde, il vient de se pro\u00adduire spon\u00adta\u00adn\u00e9\u00adment, en pleine souf\u00adfrance, dans ces esprits endor\u00admis depuis des si\u00e8cles, un r\u00e9veil admi\u00adrable du grand ins\u00adtinct de Vie qui pousse les hommes \u00e0 la r\u00e9volte.<\/p>\n<p>Voi\u00adl\u00e0 cette foule. Eh bien&nbsp;! je vais te faire conna\u00eetre un artiste qui vient d\u2019elle, qui a souf\u00adfert toutes ses mis\u00e8res, qui s\u2019est enno\u00adbli, comme elle, en ne vou\u00adlant plus les sup\u00adpor\u00adter, et qui veut deve\u00adnir par la force de ses visions volon\u00adtaires, celui qui aide\u00adra les grands gestes de d\u00e9li\u00advrance de cette&nbsp;foule.<\/p>\n<p>[|\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026|]<br>\n<br>\u200a\u2014\u200a\u00ab&nbsp;Bon\u00adjour, Manalt&nbsp;; C\u00e9les\u00adtin est-il l\u00e0&nbsp;?&nbsp;\u00bb \u00c0 la devan\u00adture grise d\u2019une vieillotte \u00e9pi\u00adce\u00adrie de la place, nous trou\u00advons, au milieu d\u2019un cercle d\u2019auditeurs, un petit homme, tout feu tout nerfs, remuant ses poings ser\u00adr\u00e9s, et bran\u00adlant pas\u00adsion\u00adn\u00e9\u00adment sa t\u00eate grise d\u00e9cou\u00adverte. C\u2019est \u00e0 peine s\u2019il nous entend&nbsp;; cepen\u00addant, dans l\u2019ardeur de sa dis\u00adcus\u00adsion, entre deux mots ron\u00adflants comme un ton\u00adnerre, il nous r\u00e9pond&nbsp;: \u00ab&nbsp;Oui. Oui&nbsp;!\u2026 Ah&nbsp;!\u2026 Mon fr\u00e8re\u2026 C\u00e9les\u00adtin\u200a\u2014\u200aen haut\u2026 toujours\u2026&nbsp;\u00bb<\/p>\n<p>Nous mon\u00adtons\u2026\u200a\u2014\u200aIl est des int\u00e9\u00adrieurs qui semblent res\u00adpi\u00adrer les pas\u00adsions et les souf\u00adfrances des \u00eatres qui les habitent. \u00c0 chaque fois que l\u2019on me par\u00adle\u00adra de C\u00e9les\u00adtin Manalt, je me rap\u00adpel\u00adle\u00adrai l\u2019interminable mon\u00adt\u00e9e, \u00e0 tra\u00advers l\u2019escalier de bois de la vieille mai\u00adson. Au fur et \u00e0 mesure des marches gra\u00advies, s\u2019\u00e9teignaient les \u00e9clats de voix des dis\u00adcus\u00adsions de la rue&nbsp;; c\u2019\u00e9tait une obs\u00adcu\u00adri\u00adt\u00e9 silen\u00adcieuse que cou\u00adpait seule\u00adment, \u00e0 chaque palier, sur les portes entr\u2019ouvertes, l\u2019apparition d\u2019un feu de bois dans les cui\u00adsines noires o\u00f9 l\u2019on fait la soupe, des pleurs de mar\u00admots que l\u2019on torche, la plainte mono\u00adtone d\u2019une vieille femme, toute une mis\u00e8re \u00e9touf\u00adf\u00e9e que l\u2019on devi\u00adnait, en montant.<\/p>\n<p>Tout en haut, au der\u00adnier palier, nous \u00e9tions chez C\u00e9les\u00adtin Manalt.<\/p>\n<p>Une chambre d\u2019ouvrier de pro\u00advince. Un vieux lit&nbsp;; quelques chaises&nbsp;; des murs gris. Mais imm\u00e9\u00addia\u00adte\u00adment, d\u00e8s l\u2019entr\u00e9e, sans que j\u2019ai vu encore l\u2019artiste cach\u00e9 der\u00adri\u00e8re une che\u00adva\u00adlet, je vis que la Gran\u00addeur se m\u00ealait \u00e0 cette sim\u00adpli\u00adci\u00adt\u00e9 pauvre, qu\u2019un h\u00e9ro\u00efsme int\u00e9\u00adrieur avait trans\u00adfi\u00adgu\u00adr\u00e9 la bana\u00adli\u00adt\u00e9 de ce d\u00e9cor. Dans un coin sombre, une figure de pl\u00e2tre fixait des yeux sin\u00adgu\u00adli\u00e8\u00adre\u00adment volon\u00adtaires&nbsp;; sur les murs, en bas-reliefs, des poings se cris\u00adpaient, des membres se ten\u00addaient. Toute une sym\u00adpho\u00adnie latente de gestes esquis\u00ads\u00e9s sem\u00adblait mon\u00adter en sour\u00addine dans le demi-jour de cette chambre.<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab&nbsp;Manalt, je vous am\u00e8ne un ami qui vous com\u00adpren\u00addra, s\u2019exclama Pel\u00adle\u00adgrin. Mon\u00adtrez-lui vos \u0153uvres.&nbsp;\u00bb<\/p>\n<p>Inter\u00adrom\u00adpant son des\u00adsin, le sculp\u00adteur, sim\u00adple\u00adment, me ten\u00addit la main&nbsp;; et je vis, telle que je l\u2019attendais, sa franche figure d\u2019artisan o\u00f9 r\u00eavaient des yeux d\u2019artiste.<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab&nbsp;Je vais vous mon\u00adtrer mon tra\u00advail, puisque vous le vou\u00adlez&nbsp;\u00bb, r\u00e9pondit-il\u2026<br>\nEt ce fut pour moi la r\u00e9v\u00e9\u00adla\u00adtion de toute une sculp\u00adture jaillie spon\u00adta\u00adn\u00e9\u00adment de la souf\u00adfrance d\u2019une race. La sculp\u00adture d\u2019un prol\u00e9taire.<\/p>\n<p>D\u2019abord, il me mon\u00adtra ses \u0153uvres de d\u00e9but. Je regar\u00addais\u2026 C\u00e9les\u00adtin Manalt, anxieux, \u00e9piait mon regard, crai\u00adgnant d\u2019essuyer encore une fois, la moque\u00adrie cin\u00adglante de quelque dilet\u00adtante\u200a\u2014\u200aC\u2019\u00e9tait na\u00eff, rugueux, gauche par\u00adfois&nbsp;; mais la volon\u00adt\u00e9 d\u2019une \u00e9poque, l\u2019affranchissement d\u2019une indi\u00advi\u00addua\u00adli\u00adt\u00e9 se syn\u00adth\u00e9\u00adti\u00adsaient dans ses \u0153uvres.<\/p>\n<p>J\u2019admirais\u2026 Alors je levais les yeux sur l\u2019artiste&nbsp;; et je vis, dans cette figure tir\u00e9e par la souf\u00adfrance, une telle fier\u00adt\u00e9 simple, une telle gra\u00advi\u00adt\u00e9 spi\u00adri\u00adtuelle que je son\u00adgeais sou\u00addain, en le voyant ain\u00adsi, aux pauvres arti\u00adsans incon\u00adnus du Moyen-\u00c2ge qui pieu\u00adse\u00adment \u00e9di\u00adfi\u00e8rent les Grandes Cath\u00e9drales.<\/p>\n<p>[|<b>II<\/b>|]<br>\n<\/p>\n<p>L\u2019\u0153uvre d\u2019art n\u2019est pas la copie de la Vie pr\u00e9\u00adsente&nbsp;; parce que l\u2019art est la vie toute enti\u00e8re, la vie pas\u00ads\u00e9e aus\u00adsi bien que la vie en puis\u00adsance, la vie telle que l\u2019artiste doit la cr\u00e9er, en lui par ses har\u00admo\u00adnies de pen\u00ads\u00e9es, dans l\u2019esprit des autres par les visions que son \u0153uvre sug\u00adg\u00e8re, telle qu\u2019il doit la <i>vou\u00adloir<\/i> et l\u2019imposer par la per\u00adsua\u00adsion de son g\u00e9nie. C\u2019est en cela que l\u2019art est vrai\u00adment une force active de cr\u00e9a\u00adtion. L\u2019artiste de g\u00e9nie uti\u00adlise, en des sen\u00adsa\u00adtions jour\u00adna\u00adli\u00e8res, v\u00e9cues, ce qu\u2019il a de com\u00admun avec les hommes de son temps, pour leur r\u00e9v\u00e9\u00adler une nou\u00advelle syn\u00adth\u00e8se de sen\u00adsa\u00adtions ou d\u2019id\u00e9es, une vision ori\u00adgi\u00adnale. Ain\u00adsi s\u2019explique l\u2019incompr\u00e9hension totale par la foule de l\u2019\u0153uvre des grands artistes pr\u00e9\u00adcur\u00adseurs&nbsp;: Wag\u00adner et Debus\u00adsy en musique, Renoir, Raf\u00adfa\u00eb\u00adli, Claude Monet, C\u00e9zanne et Picas\u00adso en pein\u00adture&nbsp;; Ver\u00adlaine et Rim\u00adbaud en po\u00e9\u00adsie, Rodin en sculp\u00adture, ont \u00e9t\u00e9, \u00e0 leurs d\u00e9buts, tr\u00e8s logi\u00adque\u00adment, n\u00e9ces\u00adsai\u00adre\u00adment m\u00e9con\u00adnus. Ils ont fort heu\u00adreu\u00adse\u00adment <i>sur\u00adpris<\/i> le go\u00fbt du public. Ils ont sus\u00adci\u00adt\u00e9 des mou\u00adve\u00adments d\u2019indignation qui ont secou\u00e9 la conscience humaine. Mais cet \u00e9ton\u00adne\u00adment m\u00eame a pro\u00advo\u00adqu\u00e9 une trans\u00adfor\u00adma\u00adtion de la vision com\u00admune. Par la t\u00e9na\u00adci\u00adt\u00e9 de leur volon\u00adt\u00e9 de voir ori\u00adgi\u00adna\u00adle\u00adment, par la force de leur indi\u00advi\u00addua\u00adli\u00adt\u00e9, ils ont r\u00e9us\u00adsi \u00e0 convaincre l\u2019esprit des hommes, \u00e0 leur don\u00adner la magique illu\u00adsion qui rend r\u00e9el et nor\u00admal ce qui appa\u00adrut au pre\u00admier abord fantastique.<\/p>\n<p>Mais l\u2019illusion artis\u00adtique, la <i>vision<\/i> ne se grave pro\u00adfon\u00add\u00e9\u00adment dans l\u2019imagination des hommes et ne devient pas vivante si elle est super\u00adfi\u00adcielle, inf\u00e9\u00adconde. La conscience des hommes a une ten\u00addance \u00e9ter\u00adnelle, infi\u00adnie, \u00e0 s\u2019\u00e9largir. Elle a soif d\u2019espace&nbsp;; elle a faim d\u2019action. L\u2019\u0153uvre d\u2019art vrai\u00adment cr\u00e9a\u00adtrice est celle qui lui donne les sen\u00adsa\u00adtions les plus riches, la joie la plus hale\u00adtante, le d\u00e9sir le plus irr\u00e9\u00adsis\u00adtible de vivre et de&nbsp;cr\u00e9er.<\/p>\n<p>Pour r\u00e9pondre \u00e0 cette volon\u00adt\u00e9 des hommes l\u2019artiste doit sur\u00adpas\u00adser cette volon\u00adt\u00e9. Il doit r\u00e9a\u00adli\u00adser un double prodige.<\/p>\n<p>D\u2019abord c\u2019est un <i>pro\u00addige de sen\u00adsi\u00adbi\u00adli\u00adt\u00e9 et d\u2019enthousiasme<\/i>. L\u2019artiste doit avoir v\u00e9cu la vie quo\u00adti\u00addienne, des hommes, avoir souf\u00adfert de leurs pauvres souf\u00adfrances, aspi\u00adr\u00e9 de leurs espoirs chi\u00adm\u00e9\u00adriques. Il doit conna\u00eetre ses ascen\u00addances per\u00adson\u00adnelles, son propre tem\u00adp\u00e9\u00adra\u00adment, et choi\u00adsir son milieu d\u2019observation. Il doit avoir conscience aus\u00adsi des immenses cor\u00adres\u00adpon\u00addances de nos impres\u00adsions natu\u00adrelles&nbsp;; il doit conna\u00eetre l\u2019\u00e9motivit\u00e9 de ses contem\u00adporains, les aspi\u00adra\u00adtions de son temps, le roman jour\u00adna\u00adlier de l\u2019humanit\u00e9, et les com\u00adplexi\u00adt\u00e9s infi\u00adnies de l\u2019\u00e9cheveau de la pen\u00ads\u00e9e humaine avant de son\u00adger \u00e0 trans\u00adfor\u00admer la pen\u00ads\u00e9e humaine. Il ne doit pas oublier, non plus, que nous sommes de la Nature, que des sou\u00adve\u00adnirs et des besoins indis\u00adpen\u00adsables nous lient \u00e0 la mati\u00e8re&nbsp;; il doit conna\u00eetre l\u2019humanit\u00e9, son mal et son espoir, son inhar\u00admo\u00adnie pr\u00e9\u00adsente et son d\u00e9sir d\u2019harmonie&nbsp;; il doit \u00eatre humain avant de son\u00adger \u00e0 cr\u00e9er de l\u2019humain.<\/p>\n<p>Alors seule\u00adment, l\u2019artiste peut son\u00adger \u00e0 r\u00e9a\u00adli\u00adser l\u2019autre pro\u00addige&nbsp;: le <i>pro\u00addige de volon\u00adt\u00e9 et de cr\u00e9a\u00adtion<\/i> d\u2019o\u00f9 jailli\u00adra l\u2019\u0153uvre forte.<\/p>\n<p>L\u2019\u0153uvre d\u2019art est l\u2019affirmation la moins rela\u00adtive de notre moderne concep\u00adtion de l\u2019\u00ab&nbsp;\u00eatre&nbsp;\u00bb. Les m\u00e9ta\u00adphy\u00adsiques conce\u00advaient l\u2019existence comme un abso\u00adlu, comme un arr\u00eat de mou\u00adve\u00adment, comme une beau\u00adt\u00e9 aux lignes immuables, comme un bien pur de tout m\u00e9lange. La Vie Moderne, ses exi\u00adgences et ses luttes, nous ont appris que 1\u2019\u00ab&nbsp;\u00eatre&nbsp;\u00bb consis\u00adtait au contraire dans une mul\u00adti\u00adpli\u00adci\u00adt\u00e9 de rap\u00adports sai\u00adsie par une uni\u00adt\u00e9 de conscience, par une force d\u2019individuation. Pour l\u2019esprit contem\u00adpo\u00adrain rien n\u2019est abso\u00adlu\u00adment, iso\u00adl\u00e9\u00adment&nbsp;: toute chose existe d\u2019autant plus qu\u2019elle r\u00e9a\u00adlise plus de connexions. L\u2019artiste vrai\u00adment cr\u00e9a\u00adteur est celui qui sait don\u00adner \u00e0 son \u0153uvre la force d\u2019\u00e9vocation la plus \u00e9mou\u00advante et la plus \u00e9ten\u00addue, afin qu\u2019elle soit, dans l\u2019esprit des hommes, comme une pierre jet\u00e9e dans l\u2019eau, l\u2019occasion d\u2019un rayon\u00adne\u00adment infi\u00adni d\u2019ondes concentriques.<\/p>\n<p><i>Sen\u00adsi\u00adbi\u00adli\u00adt\u00e9 enthou\u00adsiaste, volon\u00adt\u00e9 cr\u00e9a\u00adtrice<\/i>, tels sont les deux pro\u00addiges inces\u00adsants de l\u2019art.<\/p>\n<p>Par cette \u00e9tude, nous vou\u00adlons mon\u00adtrer com\u00adment on peut trou\u00adver, dans les condi\u00adtions m\u00eames de l\u2019art, l\u2019occasion d\u2019un art des temps nou\u00adveaux, pui\u00adsant son ins\u00adpi\u00adra\u00adtion aux sources vivi\u00adfiantes du r\u00e9el et renou\u00adve\u00adlant, avec sa pen\u00ads\u00e9e mat\u00e9\u00adria\u00adliste, la for\u00admi\u00addable pous\u00ads\u00e9e d\u2019enthousiasme artis\u00adtique du Mys\u00adti\u00adcisme m\u00e9di\u00e9val.<\/p>\n<p>L\u2019\u0153uvre du sculp\u00adteur-arti\u00adsan <i>C\u00e9les\u00adtin Manalt<\/i> nous ser\u00advi\u00adra par\u00adfai\u00adte\u00adment \u00e0 dis\u00adcer\u00adner les ten\u00addances consti\u00adtu\u00adtives d\u2019une esth\u00e9\u00adtique libertaire.<\/p>\n<p>[|<b>III<\/b>|]<br>\n<\/p>\n<p>Quelle est la nature de l\u2019inspiration de C\u00e9les\u00adtin Manalt&nbsp;; quel est son tem\u00adp\u00e9\u00adra\u00adment d\u2019artiste&nbsp;; \u00e0 quelles sources a\u2011t-il pui\u00ads\u00e9 les id\u00e9es qu\u2019il r\u00e9a\u00adlise dans ses \u0153uvres&nbsp;?<\/p>\n<p>Manalt est un tra\u00advailleur de l\u2019art. Il est un pro\u00adl\u00e9\u00adtaire, un Moderne. Il n\u2019a pas subi l\u2019emprise arti\u00adfi\u00adcielle des demi-\u00e9du\u00adca\u00adtions bour\u00adgeoises. Son \u00e2me toute neuve a m\u00fbri, excel\u00adlem\u00adment, les bonnes semences de la r\u00e9a\u00adli\u00adt\u00e9. Il n\u2019a pas connu cette obses\u00adsion de l\u2019antiquit\u00e9 qui inonde nos places et nos mus\u00e9es d\u2019all\u00e9gories mortes, vides de sens&nbsp;; loin des \u00c9coles et des amphi\u00adth\u00e9\u00e2tres, il a v\u00e9cu tout sim\u00adple\u00adment de la vie dou\u00adlou\u00adreuse du tra\u00advailleur, mais il a ouvert les yeux tout grands sur les spec\u00adtacles quotidiens.<\/p>\n<p>\u00c0 toutes les \u00e9poques, l\u2019art est une expres\u00adsion de la lutte de la Conscience humaine contre les forces qui veulent s\u2019imposer \u00e0 elle comme fata\u00adli\u00adt\u00e9. Les p\u00e9riodes de l\u2019Art sont comme les actes d\u2019une immense tra\u00adg\u00e9\u00addie&nbsp;: la tra\u00adg\u00e9\u00addie de l\u2019esprit, conqu\u00e9\u00adrant sa libert\u00e9.<\/p>\n<p>Tout l\u2019art antique est n\u00e9ces\u00adsai\u00adre\u00adment et admi\u00adra\u00adble\u00adment rem\u00adpli par les transes de l\u2019homme sous la domi\u00adna\u00adtion des Dieux, par les tour\u00adments des Dieux sous l\u2019emprise for\u00admi\u00addable du Des\u00adtin. Pour l\u2019imagination des Grecs, et des Latins, les sta\u00adtues des Zeus, des V\u00e9nus, des Vul\u00adcains, des Mer\u00adcures, n\u2019\u00e9taient pas de simples all\u00e9\u00adgo\u00adries, de froides allu\u00adsions. Elles expri\u00admaient des r\u00e9a\u00adli\u00adt\u00e9s vivant for\u00adte\u00adment dans la conscience des hommes&nbsp;; elles cor\u00adres\u00adpon\u00addaient \u00e0 des pas\u00adsions, \u00e0 des souf\u00adfrances, \u00e0 des volon\u00adt\u00e9s&nbsp;; elles pro\u00advo\u00adquaient de v\u00e9ri\u00adtables \u00e9mo\u00adtions, en remuant les croyances des hommes, en \u00e9vo\u00adquant les visions de tout un monde d\u2019illusions o\u00f9 le peuple avait illus\u00adtr\u00e9 son inal\u00adt\u00e9\u00adrable croyance d\u2019un Monde d\u2019harmonies.<\/p>\n<p>Puis ce furent les temps des ardentes cath\u00e9\u00addrales o\u00f9 les artistes du Moyen-\u00c2ge r\u00e9a\u00adli\u00ads\u00e8rent g\u00e9nia\u00adle\u00adment les \u00e9lans des \u00e2mes chr\u00e9\u00adtiennes vers un ciel de beau\u00adt\u00e9, les affreux cau\u00adche\u00admars o\u00f9 leur foi se d\u00e9bat\u00adtait par\u00admi les ten\u00adta\u00adtions de la chair. Et ce fut encore un Art vivant, pui\u00ads\u00e9 aux sources f\u00e9con\u00addantes du r\u00e9el. Les nefs s\u2019\u00e9lev\u00e8rent super\u00adbe\u00adment vers le Ciel, mais lourdes de p\u00e9ch\u00e9s, char\u00adg\u00e9es des visions effa\u00adrantes de la souf\u00adfrance ter\u00adrestre. Les gar\u00adgouilles gri\u00admacent de leurs faces tor\u00adtu\u00adr\u00e9es et, pen\u00adch\u00e9es vers la terre noire, semblent rete\u00adnir encore l\u2019\u00e9lan har\u00admo\u00adnieux des tours vers le Ciel bleu. L\u2019Esprit du Mal, la ten\u00adta\u00adtion d\u00e9mo\u00adniaque a rem\u00adpla\u00adc\u00e9 le \u00ab&nbsp;fatum&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;l\u2019anagk\u00e9&nbsp;\u00bb. L\u2019\u00e2me des hommes est tour\u00admen\u00adt\u00e9e encore une fois par une force ano\u00adnyme et for\u00admi\u00addable, elle lutte, et l\u2019art du Moyen-\u00c2ge exprime l\u2019effort sur\u00adhu\u00admain de toute une foule de consciences avides de s\u2019arracher \u00e0 l\u2019\u00e9treinte br\u00fb\u00adlante des griffes de l\u2019Enfer.<\/p>\n<p>Mais voi\u00adci les Temps Modernes. Les Dieux ont d\u00e9ser\u00adt\u00e9 le Ciel. L\u2019imagination \u00e9ter\u00adnelle des hommes ne trans\u00adporte plus ses r\u00eaves du Meilleur dans les nuages de l\u2019Au-del\u00e0. Orgueilleu\u00adse\u00adment elle se forge un Ave\u00adnir d\u2019harmonie o\u00f9 char\u00adpie homme serait un Dieu. Les sciences r\u00e9v\u00e8lent le grouille\u00adment uni\u00adver\u00adsel et dyna\u00admique des choses natu\u00adrelles&nbsp;; elles nous convainquent de l\u2019unique beau\u00adt\u00e9 de vivre, en nous d\u00e9voi\u00adlant notre r\u00f4le dans l\u2019\u00e9volution des \u00eatres. En nous ren\u00addant \u00e0 la Nature, elles nous donnent la volon\u00adt\u00e9 d\u2019\u00eatre la force la plus intense et la plus influente de toutes les forces natu\u00adrelles. L\u2019individu en appre\u00adnant qu\u2019il n\u2019est qu\u2019un foyer d\u2019action, sent fr\u00e9\u00admir en lui le d\u00e9sir de faire briller ce foyer immortellement.<\/p>\n<p>L\u2019homme moderne a la volon\u00adt\u00e9 d\u2019user de ses forces, de cueillir tous les fruits que la Vie peut m\u00fbrir, de conqu\u00e9\u00adrir son bon\u00adheur ter\u00adrestre, car il sait bien qu\u2019il ne peut y en avoir d\u2019autres. Mais la Mort et ses puis\u00adsances jet\u00e9es en bas du Ciel, le pour\u00adsuivent jusque sur sa terre. Il est encore des consciences qui n\u2019ont pas sen\u00adti la beau\u00adt\u00e9 du vou\u00adloir indi\u00advi\u00adduel&nbsp;; elles se sont enfer\u00adm\u00e9es dans le bas\u00adtion des pr\u00e9\u00adju\u00adg\u00e9s et des id\u00e9es m\u00e9ta\u00adphy\u00adsiques. Forces d\u2019ignorance et de lai\u00addeur, elles opposent le pas\u00ads\u00e9 de domi\u00adna\u00adtion \u00e0 l\u2019avenir de liber\u00adt\u00e9. Voi\u00adci les nou\u00adveaux Dieux des temps pr\u00e9\u00adsents&nbsp;: la Soci\u00e9\u00adt\u00e9, l\u2019\u00c9tat, l\u2019Autorit\u00e9, la Loi&nbsp;; voi\u00adci le nou\u00adveau des\u00adtin qui les guide&nbsp;: le capi\u00adtal. Mais la volon\u00adt\u00e9 des hommes est arri\u00adv\u00e9e \u00e0 ren\u00adver\u00adser les puis\u00adsances du Ciel, elle ren\u00adver\u00adse\u00adra bien celles de la terre&nbsp;; elle s\u2019est endur\u00adcie \u00e0 la lutte contre les Dieux, elle est forte aujourd\u2019hui d\u2019avoir trop souf\u00adfert, et il ne lui fau\u00addra plus qu\u2019un bon \u00e9lan d\u2019enthousiasme et d\u2019amour pour bri\u00adser les vieilles idoles des peuples, se d\u00e9ga\u00adger des entraves arti\u00adfi\u00adcielles, et ne plus conna\u00eetre que la grande et bonne lutte pour la Vie, non plus contre les hommes, mais contre les seules n\u00e9ces\u00adsi\u00adt\u00e9s natu\u00adrelles de l\u2019eau, de l\u2019air et de la&nbsp;terre.<\/p>\n<p>L\u2019\u0153uvre de C\u00e9les\u00adtin Manalt est une illus\u00adtra\u00adtion de cette \u00e9poque moderne de l\u2019\u00e9volution de la Conscience humaine. Son art veut expri\u00admer les sen\u00adti\u00adments d\u2019une g\u00e9n\u00e9\u00adra\u00adtion de tra\u00advail et de r\u00e9volte se d\u00e9ga\u00adgeant dou\u00adlou\u00adreu\u00adse\u00adment mais avec fier\u00adt\u00e9 de l\u2019emprise des fausses n\u00e9ces\u00adsi\u00adt\u00e9s sociales.<\/p>\n<p>Car C\u00e9les\u00adtin Manalt est bien l\u2019ouvrier de son \u0153uvre. Ses sculp\u00adtures sont sobres et simples comme lui, rugueuses presque&nbsp;; leur force est toute enti\u00e8re dans cette sim\u00adpli\u00adci\u00adt\u00e9&nbsp;; elles ne sont qu\u2019un geste, mais ce geste est li\u00e9 \u00e0 tant de sou\u00adve\u00adnirs de souf\u00adfrances et de luttes, \u00e0 tant d\u2019aspirations humaines, qu\u2019il nous semble illu\u00admi\u00adner, d\u2019un seul coup, toute la Vie d\u2019une race, tout l\u2019avenir d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration.<\/p>\n<p>C\u00e9les\u00adtin Manalt a v\u00e9cu la vie p\u00e9nible et terne du pro\u00adl\u00e9\u00adtaire intel\u00adli\u00adgent. Avant de conna\u00eetre la souf\u00adfrance de l\u2019artiste iso\u00adl\u00e9, il a lon\u00adgue\u00adment subi les pauvres tour\u00adments de l\u2019ouvrier contraint aux besognes las\u00adsantes et quo\u00adti\u00addiennes. Il a pas\u00ads\u00e9 trente ann\u00e9es \u00e0 pei\u00adner dou\u00adlou\u00adreu\u00adse\u00adment pour gagner son&nbsp;pain.<\/p>\n<p>Et pour\u00adtant il sen\u00adtait, en lui, des volon\u00adt\u00e9s tumul\u00adtueuses de cr\u00e9a\u00adtion et d\u2019harmonie. Mal\u00adgr\u00e9 les fatigues du m\u00e9tier, le soir, il lisait de belles pages qui l\u2019illuminaient d\u2019enthousiasme&nbsp;: Zola, Mir\u00adbeau, Phi\u00adlippe\u2026 Puis il connut J\u2019enchantement de la musique et, tout seul, pen\u00addant les nuits froides, patiem\u00adment convain\u00adcu, il apprit le vio\u00adlon et se joua des airs qui lui fai\u00adsaient oublier la lai\u00addeur du len\u00adde\u00admain. Mais le len\u00adde\u00admain reve\u00adnait, plus hor\u00adrible encore, apr\u00e8s les r\u00eaves de la Nuit. Alors il apprit \u00e0 ha\u00efr ce qui le repous\u00adsait&nbsp;; il vou\u00adlut un art o\u00f9 il expri\u00adme\u00adrait sa r\u00e9volte contre les forces ano\u00adnymes qui le tra\u00adquaient. Il vou\u00adlut \u00eatre sculp\u00adteur. Il com\u00adprit que rien n\u2019\u00e9tait aus\u00adsi dur et \u00e9vo\u00adca\u00adteur que les figures de pierre. Il se sou\u00advint des arti\u00adsans enflam\u00adm\u00e9s du Moyen-\u00c2ge, qui, obs\u00adcu\u00adr\u00e9\u00adment labo\u00adrieux et enthou\u00adsiastes comme lui, scul\u00adpt\u00e8rent dans la pierre leur hor\u00adreur de l\u2019Enfer et leur d\u00e9sir du&nbsp;Ciel.<\/p>\n<p>Il vou\u00adlut \u00eatre \u00e0 son tour et pour les temps modernes, le Grand Ouvrier des bonnes haines et des r\u00eaves conscients, celui qui dres\u00adse\u00adrait les inou\u00adbliables sta\u00adtues \u00e9bau\u00adchant les gestes de souf\u00adfrance et de r\u00e9volte des opprim\u00e9s.<\/p>\n<p>[|<b>IV<\/b>|]<br>\n<\/p>\n<p>Trois grandes \u0153uvres syn\u00adth\u00e9\u00adtisent le tem\u00adp\u00e9\u00adra\u00adment artis\u00adtique de C\u00e9les\u00adtin Manalt.<\/p>\n<p>Voi\u00adci \u00ab&nbsp;<i>le M\u00e9pri\u00ads\u00e9<\/i>&nbsp;\u00bb. Sau\u00adva\u00adge\u00adment cam\u00adp\u00e9 sur ses fines jambes en arr\u00eat, un enfant des fau\u00adbourgs, au corps ner\u00adveux, rel\u00e8ve sa face bl\u00eame o\u00f9 luisent des yeux de souf\u00adfrance sous un front volon\u00adtaire. Les maxil\u00adlaires saillants, il serre les dents&nbsp;; tan\u00addis que, en un mou\u00adve\u00adment admi\u00adrable de d\u00e9fense contrainte et de haine refou\u00adl\u00e9e, ses petits poings osseux, au bout de ses bras d\u2019enfant, semblent trem\u00adbler de col\u00e8re muette. Le bras gauche barre la poi\u00adtrine et son geste agres\u00adsif fait saillir la cla\u00advi\u00adcule et avan\u00adcer l\u2019\u00e9paule. Le bras droit ser\u00adrant le flanc est le geste qui retient la col\u00e8re et donne une majes\u00adt\u00e9 silen\u00adcieuse \u00e0 la haine qui&nbsp;m\u00fbrit.<\/p>\n<p>Ce n\u2019est pas par\u00admi les mod\u00e8les d\u2019Acad\u00e9mies que Manalt a trou\u00adv\u00e9 l\u2019inspiration de son <i>M\u00e9pri\u00ads\u00e9<\/i>. C\u2019est dans la rue&nbsp;; \u00e0 la porte des usines o\u00f9 l\u2019on refuse le tra\u00advail, dans les d\u00e9fi\u00adl\u00e9s de gr\u00e8ves, dans le ruis\u00adseau, dans la louche pro\u00admis\u00adcui\u00adt\u00e9 des man\u00adsardes de fau\u00adbourgs, dans la Mis\u00e8re quo\u00adti\u00addienne o\u00f9 l\u2019\u00e2me des enfants du peuple m\u00fbrit \u00e9ton\u00adnam\u00adment quand elle ne sombre pas. Front t\u00eatu, m\u00e2choire en avant et poings ser\u00adr\u00e9s, que nous pr\u00e9\u00adsages-tu, petit m\u00e9pri\u00ads\u00e9&nbsp;?\u2026 Seras-tu l\u2019assassin que la souf\u00adfrance aveugle et qui bon\u00addit, au hasard, au coin d\u2019une rue sombre, sur le pas\u00adsant incon\u00adnu&nbsp;? Seras-tu celui que le m\u00e9pris \u00e9crase et que la col\u00e8re enivre&nbsp;? On ne sait pas, on ne sait pas&nbsp;; ton front est bien dur et tes poings bien ser\u00adr\u00e9s&nbsp;! Et cepen\u00addant tes yeux pleins d\u2019amertume semblent voir plus loin que ta propre col\u00e8re&nbsp;; tes petits yeux sont plis\u00ads\u00e9s si bizar\u00adre\u00adment sur tes joues contrac\u00adt\u00e9es&nbsp;! Peut-\u00eatre se sou\u00adviennent-ils d\u2019avoir vu d\u2019autres M\u00e9pri\u00ads\u00e9s&nbsp;; peut-\u00eatre r\u00eavent-ils d\u2019un Monde entier des M\u00e9pri\u00ads\u00e9s m\u00e9pri\u00adsant ce qui les m\u00e9prise, rele\u00advant tous l\u2019\u00e9chin\u00e9 et ser\u00adrant tous le poing\u200a\u2014\u200aet pre\u00adnant, un beau jour, ce qu\u2019on leur refu\u00adsa. Peut-\u00eatre r\u00eavent-ils de tout cela, et de jus\u00adtice et de beau\u00adt\u00e9&nbsp;! On ne sait pas\u2026 On ne sait&nbsp;pas\u2026<\/p>\n<p>Voi\u00adci la \u00ab&nbsp;<i>Pros\u00adti\u00adtu\u00e9e<\/i>&nbsp;\u00bb. C\u2019est une figure de la rue elle aus\u00adsi&nbsp;; une h\u00e9ro\u00efne de cette tra\u00adg\u00e9\u00addie de la Vie que l\u2019artisan-sculpteur veut \u00e9vo\u00adquer. Mais ici la dou\u00adleur n\u2019est plus muette. C\u2019est la pauvre souf\u00adfrance qui hurle son mal, na\u00efvement.<\/p>\n<p>Une femme, demi-nue, \u00e9che\u00adve\u00adl\u00e9e, tom\u00adb\u00e9e sur les genoux, \u00e9cra\u00ads\u00e9e sur le sol, allonge d\u00e9ses\u00adp\u00e9\u00adr\u00e9\u00adment vers le Ciel, comme un dra\u00adpeau d\u2019appel \u00e0 la R\u00e9volte, un bras immense au bout duquel fr\u00e9\u00admit un poing plein de menaces.<\/p>\n<p><i>Le M\u00e9pri\u00ads\u00e9 et la Pros\u00adti\u00adtu\u00e9e<\/i> sont les deux \u0153uvres qui carac\u00adt\u00e9\u00adrisent le tem\u00adp\u00e9\u00adra\u00adment vrai\u00adment humain, vrai\u00adment moderne de C\u00e9les\u00adtin Manalt. Elles sont les r\u00e9a\u00adli\u00adsa\u00adtions \u00e9mou\u00advantes d\u2019une conscience d\u00e9ve\u00adlop\u00adp\u00e9e aux heurts de notre soci\u00e9\u00adt\u00e9 contem\u00adpo\u00adraine, aux souf\u00adfrances quo\u00adti\u00addiennes de la lutte pour la Vie&nbsp;; elles expriment une nou\u00advelle p\u00e9riode du com\u00adbat de l\u2019homme contre les forces ano\u00adnymes d\u2019oppression&nbsp;; elles conti\u00adnuent la grande tra\u00addi\u00adtion de l\u2019Art glo\u00adri\u00adfiant la volon\u00adt\u00e9 de l\u2019individu se d\u00e9ga\u00adgeant de l\u2019empire for\u00admi\u00addable des mau\u00advaises idoles du&nbsp;pass\u00e9.<\/p>\n<p>Une divi\u00adni\u00adt\u00e9, plus redou\u00adtable que 1\u2019\u00ab&nbsp;anag\u00adk\u00e9&nbsp;\u00bb des Grecs et que le Satan des Mys\u00adtiques, tour\u00admente les h\u00e9ros de ce nou\u00advel Art. C\u2019est un Dieu qui ne se contente pas de r\u00e9gner sur l\u2019esprit des hommes, il r\u00e8gne aus\u00adsi sur leur chair, sur leur ventre. Il ne d\u00e9cide plus de la des\u00adti\u00adn\u00e9e dans un Monde futur, mais de la des\u00adti\u00adn\u00e9e dans la Vie quo\u00adti\u00addienne. Il n\u2019ordonne plus la dam\u00adna\u00adtion des Morts, mais celle des Vivants&nbsp;; il ne s\u2019attache ses fid\u00e8les ni par l\u2019horreur de l\u2019Enfer, ni par les remords de Conscience, mais par les labeurs \u00e9rein\u00adtants, les sueurs de l\u2019effort phy\u00adsique, la pour des coups, l\u2019ab\u00eatissement, la faim et l\u2019horreur de la&nbsp;Vie.<\/p>\n<p>C\u00e9les\u00adtin Manalt a sculp\u00adt\u00e9 dans la pierre des gestes de souf\u00adfrance et de r\u00e9volte qui consacrent encore une fois la beau\u00adt\u00e9 de la conscience humaine et du vou\u00adloir indi\u00advi\u00adduel, la force de d\u00e9li\u00advrance de l\u2019art, qui seuls, rendent l\u2019homme vrai\u00adment digne de&nbsp;vivre.<\/p>\n<p>Serait-ce que l\u2019Artiste vision\u00adnaire croi\u00adrait aux Para\u00addis futurs o\u00f9 l\u2019homme, d\u00e9li\u00advr\u00e9 de ses mau\u00advais g\u00e9nies, pour\u00adrait go\u00fb\u00adter en toute paix le bon\u00adheur abso\u00adlu&nbsp;? Que non pas. Son esprit est impr\u00e9\u00adgn\u00e9 d\u2019une phi\u00adlo\u00adso\u00adphie natu\u00adrelle et humaine qui lui rap\u00adpelle \u00e0 tout ins\u00adtant les pro\u00adfondes attaches de l\u2019homme \u00e0 la terre. Il sait que tout notre \u00eatre doit son d\u00e9ve\u00adlop\u00adpe\u00adment aux fruits de cette terre, que notre corps est le pro\u00adduit de leur assi\u00admi\u00adla\u00adtion, et que notre esprit lui-m\u00eame doit sa rai\u00adson et sa logique aux contacts inces\u00adsants des n\u00e9ces\u00adsi\u00adt\u00e9s natu\u00adrelles. Comme les sto\u00ef\u00adciens de l\u2019antiquit\u00e9, nous dis\u00adtin\u00adguons les choses qui d\u00e9pendent de nous de celles qui n\u2019en d\u00e9pendent pas. Mais nous avons \u00e9lar\u00adgi l\u2019empire de notre volon\u00adt\u00e9. Nous ne connais\u00adsons plus aujourd\u2019hui d\u2019autre n\u00e9ces\u00adsi\u00adt\u00e9 que les n\u00e9ces\u00adsi\u00adt\u00e9s mat\u00e9\u00adrielles qui nous donnent la vie phy\u00adsique et peuvent occa\u00adsion\u00adner notre mort Celles-l\u00e0 seules ne doivent pas nous r\u00e9vol\u00adter. Cepen\u00addant l\u2019homme doit comp\u00adter avec elles&nbsp;; s\u2019il se d\u00e9gage des fausses n\u00e9ces\u00adsi\u00adt\u00e9s de la Divi\u00adni\u00adt\u00e9 et de la soci\u00e9\u00adt\u00e9, c\u2019est pour r\u00e9ser\u00adver toutes les res\u00adsource&nbsp;\u00bb de su volon\u00adt\u00e9, toutes les forces de son corps \u00e0 la conqu\u00eate sereine des vraies n\u00e9ces\u00adsi\u00adt\u00e9s de cette nature qu\u2019il n\u2019arrive \u00e0 vaincre qu\u2019\u00e0 force d\u2019en sai\u00adsir l\u2019infinie richesse, de la com\u00adprendre et de reve\u00adnir en&nbsp;elle.<\/p>\n<p>Cette saine phi\u00adlo\u00adso\u00adphie natu\u00adrelle trouve son expres\u00adsion dans la troi\u00adsi\u00e8me \u0153uvre de C\u00e9les\u00adtin Manalt&nbsp;: <i>l\u2019Homme et la Terre<\/i>.<\/p>\n<p>Ima\u00adgi\u00adnez dans un sillon pro\u00adfond de la terre, comme une plante for\u00admi\u00addable. Un homme dans l\u2019attitude \u00e0 la fois r\u00e9si\u00adgn\u00e9e et fi\u00e8re du pay\u00adsan au tra\u00advail. T\u00eate basse, il lutte, comme un b\u0153uf atte\u00adl\u00e9 \u00e0 la char\u00adrue&nbsp;; dans l\u2019effort, sa croupe jaillit, son cou gonfle et les omo\u00adplates saillent. \u00c0 gauche, il est pris, enser\u00adr\u00e9 par la terre nour\u00adri\u00adci\u00e8re&nbsp;; l\u00e0 son corps ne forme qu\u2019un bloc effrayant avec elle, et le bras y plonge comme la racine d\u2019un arbre. \u00c0 droite, d\u2019une pous\u00ads\u00e9e de son bras lan\u00adc\u00e9 en avant et de sa jambe ten\u00addue en arri\u00e8re, tous muscles ten\u00addus en un effort vigou\u00adreux, il se d\u00e9gage super\u00adbe\u00adment. Mais c\u2019est en vain&nbsp;; il a beau se contraindre, il est pris, il appar\u00adtient \u00e0 la terre. Ses yeux fix\u00e9s au sol, expres\u00adsion brave et volon\u00adtaire, montrent qu\u2019il le com\u00adprend. Vrai\u00adment il ne doit pas avoir d\u2019autre rai\u00adson de vivre si ce n\u2019est de deve\u00adnir le plus har\u00admo\u00adnieux des pro\u00adduits de la terre. Il n\u2019essaiera plus d\u2019\u00e9chafauder une vie future dans le Monde des Dieux, il n\u2019aura plus l\u2019orgueil stu\u00adpide de vivre au-des\u00adsus des pas\u00adsions vivi\u00adfiantes, de d\u00e9dai\u00adgner l\u2019action et de contem\u00adpler, indif\u00adf\u00e9\u00adrent, les joies et les souf\u00adfrances. Mais il vou\u00addra avec ardeur, pareil au plus bel arbre du Monde, sen\u00adtir la pous\u00ads\u00e9e de toutes les bonnes s\u00e8ves, pui\u00adser aux forces natu\u00adrelles tous les \u00e9l\u00e9\u00adments de son bon\u00adheur ter\u00adrestre, \u00e9tendre infi\u00adni\u00adment les racines puis\u00adsantes qui le lient \u00e0 la Mati\u00e8re, pour que les feuilles de ses branches gigan\u00adtesques puissent fr\u00e9\u00admir \u00e0 la caresse des vents et \u00e0 la cha\u00adleur dor\u00e9e du soleil. L\u2019homme fera de sa pen\u00ads\u00e9e et de son art les fleurs \u00e9cla\u00adtantes de sa v\u00e9g\u00e9\u00adta\u00adtion harmonieuse.<\/p>\n<p>[\/\u200bAndr\u00e9 <sc>Colo\u00admer<\/sc>.\/\u200b]<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019\u00e9tait au \u00ab&nbsp;Pays des Gueux&nbsp;\u00bb. \u00c0 Per\u00adpi\u00adgnan. En 1900. En pleine r\u00e9volte des fils de la Vigne. Les rues, h\u00e9ris\u00ads\u00e9es de pan\u00adcartes rouges, r\u00e9son\u00adnaient d\u2019\u00e9clats de clai\u00adrons et rou\u00adlaient sou\u00addain des rumeurs de foule. Des patrouilles de sol\u00addats mar\u00adte\u00adlaient les pav\u00e9s aigus. Toute dehors, dans le soleil de juillet, la petite ville accla\u00admait l\u2019h\u00e9ro\u00efsme des&nbsp;[\u2026]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"wp_typography_post_enhancements_disabled":false,"footnotes":""},"categories":[368],"tags":[],"ppma_author":[540],"class_list":["post-3106","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-la-revue-anarchiste-na9-septembre-1922"],"authors":[{"term_id":540,"user_id":1,"is_guest":0,"slug":"admin_3gikpwyf","display_name":"Vincent Dubuc","avatar_url":"https:\/\/secure.gravatar.com\/avatar\/d015720652c25fd2ced191ade86430094e1f288a17483713e3b34d26dea52507?s=96&d=mm&r=g","author_category":"","user_url":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net","last_name":"Dubuc","first_name":"Vincent","job_title":"","description":""}],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3106","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=3106"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3106\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=3106"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=3106"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=3106"},{"taxonomy":"author","embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/ppma_author?post=3106"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}