{"id":3720,"date":"2014-10-25T01:12:18","date_gmt":"2014-10-25T01:12:18","guid":{"rendered":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/2014\/10\/25\/lesprit-libertaire-au-xvie-siecle\/"},"modified":"2014-10-25T01:12:18","modified_gmt":"2014-10-25T01:12:18","slug":"lesprit-libertaire-au-xvie-siecle","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/2014\/10\/25\/lesprit-libertaire-au-xvie-siecle\/","title":{"rendered":"L\u2019esprit libertaire au <sc>xvi<\/sc><sup>e<\/sup> si\u00e8cle"},"content":{"rendered":"<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-top-right\"><a href=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3720?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/wp-content\/plugins\/pdf-print\/images\/pdf.png\" alt=\"image_pdf\" title=\"Afficher le PDF\"><\/a><a href=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3720?print=print\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-print\" target=\"_blank\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/wp-content\/plugins\/pdf-print\/images\/print.png\" alt=\"image_print\" title=\"Contenu imprim\u00e9\"><\/a><\/div><div align=\"justify\">\n<div style=\"text-indent: 1cm\">\n<p>Le <sc>XVI<\/sc><sup>e<\/sup> si\u00e8cle abonde en esprits liber\u00adtaires, venus de tous les points de l\u2019horizon&nbsp;: Artistes, \u00e9cri\u00advains, savants, explo\u00adra\u00adteurs, phi\u00adlo\u00adlogues, \u00e9ru\u00addits\u2026 Jamais il n\u2019y eut plus d\u2019excitateurs de pen\u00ads\u00e9es, de cr\u00e9a\u00adteurs et de r\u00e9a\u00adli\u00adsa\u00adteurs de beaut\u00e9.<\/p>\n<p>Le pre\u00admier grand nom qui nous arr\u00eate est celui d\u2019\u00c9rasme (1467\u200a\u2013\u200a1536). \u00c9rasme est l\u2019un de ceux qui ont le plus fait \u00e0 cette \u00e9poque pour affran\u00adchir l\u2019esprit humain et abattre les idoles. C\u2019\u00e9tait ce que nous appe\u00adlons aujourd\u2019hui un \u00e9cri\u00advain social (d\u2019ailleurs plus avan\u00adc\u00e9 que nos \u00e9cri\u00advains sociaux), un repr\u00e9\u00adsen\u00adtant de la lit\u00adt\u00e9\u00adra\u00adture d\u2019id\u00e9es oppo\u00ads\u00e9e \u00e0 la lit\u00adt\u00e9\u00adra\u00adture de l\u2019art pour l\u2019art. C\u2019\u00e9tait, je ne dirai pas lui libre-pen\u00adseur\u200a\u2014\u200ace mot a \u00e9t\u00e9 gal\u00advau\u00add\u00e9 depuis, mais un pen\u00adseur libre, ce qui est bien dif\u00adf\u00e9\u00adrent. \u00c9rasme n\u2019est pas un vir\u00adtuose&nbsp;: c\u2019est un pro\u00adfes\u00adseur d\u2019\u00e9nergie, un vrai, car, en affir\u00admant sa propre indi\u00advi\u00addua\u00adli\u00adt\u00e9, il aide les autres \u00e0 s\u2019affirmer eux-m\u00eames&nbsp;; il \u00e9veille leur esprit liber\u00adtaire au contact du sien. C\u2019est un ani\u00adma\u00adteur dans toute la force du terme. C\u2019est un des \u00ab&nbsp;som\u00admets&nbsp;\u00bb de l\u2019esprit cri\u00adtique au <sc>XVI<\/sc><sup>e<\/sup> si\u00e8cle. On l\u2019a appe\u00adl\u00e9 le \u00ab&nbsp;Vol\u00adtaire latin&nbsp;\u00bb. Il brave, en effet, en latin, l\u2019honn\u00eatet\u00e9 des bour\u00adgeois au milieu des\u00adquels il&nbsp;vit.<\/p>\n<p>L\u2019individualisme d\u2019\u00c9rasme ne res\u00adpecte rien. L\u2019auteur de l\u2019<i>\u00c9loge de la folie<\/i> appelle les princes des \u00ab&nbsp;ban\u00addits&nbsp;\u00bb. Il com\u00adbat toute tyran\u00adnie sans aucun m\u00e9na\u00adge\u00adment. \u00ab&nbsp;De tous les oiseaux, disait \u00c9rasme, l\u2019aigle est le seul qui ait paru aux sages, repr\u00e9\u00adsen\u00adter digne\u00adment la royau\u00adt\u00e9&nbsp;: il n\u2019a ni beau\u00adt\u00e9, ni ramage, mais il est car\u00adni\u00advore, rapace, pillard, d\u00e9vas\u00adta\u00adteur, que\u00adrel\u00adleur, soli\u00adtaire, ha\u00ef de tous, fl\u00e9au de tous&nbsp;: il a un immense pou\u00advoir de nuire, et, plus de volon\u00adt\u00e9 encore que de pouvoir.&nbsp;\u00bb<\/p>\n<p>\u00c9rasme n\u2019a pas vieilli, et tels pas\u00adsages de son \u0153uvre pour\u00adraient \u00eatre sign\u00e9s S\u00e9bas\u00adtien Faure ou Kro\u00adpot\u00adkine. Il y aurait bien peu de choses \u00e0 ajou\u00adter \u00e0 ce qu\u2019a \u00e9crit \u00c9rasme il y a quatre cents ans. \u00c9rasme, c\u2019est le bon sens fait homme. Cet homme rai\u00adsonne sur toute chose avec une luci\u00addi\u00adt\u00e9 d\u2019esprit \u00e9ton\u00adnante. Sa curio\u00adsi\u00adt\u00e9 s\u2019exerce dans toutes les direc\u00adtions. Son \u00e9ru\u00addi\u00adtion n\u2019est pas un d\u00e9bal\u00adlage de vieux papiers comme celle de nos membres de l\u2019Institut&nbsp;: elle est cr\u00e9a\u00adtrice et vivante. \u00c9rasme se m\u00eale \u00e0 la vie, \u00e0 toute la vie. De sa tour d\u2019Ivoire, il jette sur ses contem\u00adpo\u00adrains un coup d\u2019\u0153il iro\u00adnique, il leur d\u00e9coche des traits ac\u00e9\u00adr\u00e9s. Ils portent. Ils d\u00e9mo\u00adlissent chaque fois quelque chose ou quelqu\u2019un. Ses invec\u00adtives ne sont pas dis\u00adpen\u00ads\u00e9es en vain. On ne peut qu\u2019aimer \u00c9rasme qui a accom\u00adpli pour son temps une besogne de net\u00adtoyage int\u00e9\u00adgral dont les hommes avaient tant besoin, car la pro\u00adpre\u00adt\u00e9 n\u2019\u00e9tait gu\u00e8re une ver\u00adtu moyen\u00adna\u00adgeuse. Aimons ce pam\u00adphl\u00e9\u00adtaire, pr\u00e9\u00adcur\u00adseur de Cham\u00adfort et de Riva\u00adrol, ce cr\u00e9a\u00adteur de valeurs, cet hygi\u00e9\u00adniste moral et phy\u00adsique aupr\u00e8s duquel nos r\u00e9for\u00adma\u00adteurs ne sont que des pygm\u00e9es.<\/p>\n<p>\u00c9rasme est un des cer\u00adveaux les plus puis\u00adsants, les mieux orga\u00adni\u00ads\u00e9s du <sc>XVI<\/sc><sup>e<\/sup> si\u00e8cle. C\u2019est un pen\u00adseur, et presque un artiste. C\u2019est un artiste humain. Si l\u2019art pro\u00adpre\u00adment dit n\u2019occupe dans son art qu\u2019une place acces\u00adsoire, le fond des choses l\u2019int\u00e9ressant plus que la fa\u00e7on de les expri\u00admer, c\u2019est que son art est sa pen\u00ads\u00e9e m\u00eame, fruit de sa r\u00e9volte et de son lyrisme. Je ne l\u2019appellerai point un saint la\u00efque&nbsp;: gar\u00addons-nous des saints la\u00efques&nbsp;! Mais il a sur toutes choses une foule de vues int\u00e9\u00adres\u00adsantes pour les\u00adquelles on d\u00e9core aujourd\u2019hui mutua\u00adlistes, pr\u00e9\u00advoyants, m\u00e9di\u00adcastres\u2026 \u00c9rasme est un tr\u00e9\u00adsor o\u00f9 il n\u2019y a qu\u2019\u00e0 pui\u00adser \u00e0 pleines mains, c\u2019est un fleuve de sagesse. Ce fleuve coule de source. Pro\u00adfond et l\u00e9ger tout ensemble, \u00c9rasme est non pas un \u00ab&nbsp;ap\u00f4tre&nbsp;\u00bb, \u00e9pi\u00adth\u00e8te qui ne veut rien dire, et dont nos offi\u00adciels affublent Renan, mais un \u00e9veilleur d\u2019\u00e2mes. C\u2019est un cama\u00adrade et un&nbsp;fr\u00e8re&nbsp;!<\/p>\n<p>Tout cor\u00adrec\u00adteur d\u2019imprimerie devrait avoir en v\u00e9n\u00e9\u00adra\u00adtion \u00c9rasme et tra\u00advailler son por\u00adtrait sous les yeux. Car, cor\u00adrec\u00adteur lui-m\u00eame, il fut l\u2019un de leurs pre\u00admiers \u00e9man\u00adci\u00adpa\u00adteurs&nbsp;! \u00ab&nbsp;\u00c9rasme fut la goutte d\u2019eau&nbsp;\u00bb dit Miche\u00adlet, qui empor\u00adta les digues des eaux amon\u00adce\u00adl\u00e9es. Ses adages lui acquirent une juste c\u00e9l\u00e9\u00adbri\u00adt\u00e9, et son influence fut grande. Hol\u00adbein le peint, cou\u00adron\u00adn\u00e9 de lau\u00adrier, entra\u00ee\u00adnant le monde \u00e0 sa suite dans des che\u00admins nouveaux.<\/p>\n<p>Homme d\u2019action, qui agit par ses id\u00e9es, rien de ce qui est humain n\u2019est \u00e9tran\u00adger \u00e0 \u00c9rasme Il a r\u00e9fl\u00e9\u00adchi et \u00e9mis une opi\u00adnion <i>per\u00adson\u00adnelle<\/i> sur toutes les ques\u00adtions, pris beau\u00adcoup de notes et fait de nom\u00adbreuses consta\u00adta\u00adtions. \u00c9rasme p\u00e9n\u00e8tre dans la vie pra\u00adtique, mat\u00e9\u00adrielle, dans les moindres d\u00e9tails de la vie domes\u00adtique, scrute les plus humbles aspects de notre exis\u00adtence quo\u00adti\u00addienne, et, che\u00admin fai\u00adsant, s\u00e8me ses \u00e9crits de r\u00e9flexions pro\u00adfondes. Il donne des conseils d\u2019hygi\u00e8ne et cri\u00adtique le sys\u00adt\u00e8me d\u2019imp\u00f4ts. Ce publi\u00adciste ne se croit pas d\u00e9sho\u00adno\u00adr\u00e9 parce qu\u2019il s\u2019occupe de 1\u2019\u00aballaitement mater\u00adnel&nbsp;\u00bb. Mieux que M.&nbsp;Brieux, il r\u00e9sout la d\u00e9li\u00adcate ques\u00adtion des \u00ab&nbsp;rem\u00adpla\u00ad\u00e7antes&nbsp;\u00bb. C\u2019est m\u00eame l\u2019un des anc\u00eatres du f\u00e9mi\u00adnisme, dont il d\u00e9sap\u00adprou\u00adve\u00adrait, sans nul doute, cer\u00adtaines tendances.<\/p>\n<p>L\u2019individualisme d\u2019\u00c9rasme\u200a\u2014\u200abien loin d\u2019\u00eatre une cari\u00adca\u00adture d\u2019individualisme\u200a\u2014\u200ane tente de d\u00e9truire qu\u2019afin d\u2019\u00e9difier sur des bases meilleures une soci\u00e9\u00adt\u00e9 nou\u00advelle. Mais il ne se fait pas d\u2019illusions l\u00e0-des\u00adsus&nbsp;: il sait ce que valent les hommes, et com\u00adbien la chair est faible. Il sait qu\u2019il y a, par\u00admi eux, des ren\u00e9\u00adgats, des jaunes et des dis\u00adsi\u00addents. Il n\u2019a qu\u2019un espoir limi\u00adt\u00e9 en la sagesse humaine. L\u2019humanisme d\u2019\u00c9rasme s\u2019accorde avec son indi\u00advi\u00addua\u00adlisme, ou plu\u00adt\u00f4t il est la r\u00e9sul\u00adtante de son indi\u00advi\u00addua\u00adlisme qui n\u2019accepte que ce que la rai\u00adson lui d\u00e9montre\u200a\u2014\u200abien avant Des\u00adcartes\u200a\u2014\u200acomme \u00e9tant juste et vrai. Ce qu\u2019on appelle impro\u00adpre\u00adment d\u2019ailleurs, \u00ab&nbsp;l\u2019esprit moderne&nbsp;\u00bb est dans \u00c9rasme. Ce n\u2019est pas un non sens que de le recon\u00adna\u00eetre. Ce grand homme m\u00e9rite d\u2019\u00eatre consi\u00add\u00e9\u00adr\u00e9 comme un ini\u00adtia\u00adteur. Son influence a \u00e9t\u00e9 bien\u00adfai\u00adsante \u00e0 un cer\u00adtain moment, et, de nos jours, il serait bon de le relire. Bayle, cet autre publi\u00adciste, \u00e9ga\u00adr\u00e9 dans le si\u00e8cle de Louis-le-Grand lui consa\u00adcre\u00adra un article dans son <i>Dic\u00adtion\u00adnaire<\/i>. Mon\u00adtes\u00adquieu se sou\u00advien\u00addra de lui, et sa sen\u00adsi\u00adbi\u00adli\u00adt\u00e9, aus\u00adsi riche que sa pen\u00ads\u00e9e, annonce celle de Rous\u00adseau. Pour son ind\u00e9\u00adpen\u00addance et sa sin\u00adc\u00e9\u00adri\u00adt\u00e9, \u00c9rasme a droit au titre de bien\u00adfai\u00adteur de l\u2019humanit\u00e9, usur\u00adp\u00e9 par tant d\u2019autres.<\/p>\n<p>[|<b>*  *  *  *<\/b>|]<br>\n<\/p>\n<p>Ce qu\u2019a fait \u00c9rasme, un cur\u00e9, de son c\u00f4t\u00e9, l\u2019a accom\u00adpli selon ses res\u00adsources, celles de son g\u00e9nie qui sont immenses. Rabe\u00adlais (1495\u200a\u2013\u200a1553) n\u2019a pas ch\u00f4\u00adm\u00e9 non plus. Rabe\u00adlais est autre chose qu\u2019un ventre, ain\u00adsi qu\u2019a ten\u00adt\u00e9 de le d\u00e9mon\u00adtrer Vic\u00adtor-Hugo dans un cha\u00adpitre de son <i>William Sha\u00adkes\u00adpeare<\/i> consa\u00adcr\u00e9 aux G\u00e9nies.<\/p>\n<p>Rabe\u00adlais est un \u00ab&nbsp;ventre&nbsp;\u00bb mais ce ventre est f\u00e9cond, car ce n\u2019est point un \u00ab&nbsp;ventre dor\u00e9&nbsp;\u00bb. Il accouche de v\u00e9ri\u00adt\u00e9s bonnes \u00e0 dire et \u00e0 r\u00e9pandre.<\/p>\n<p>Voi\u00adl\u00e0 encore un sur\u00adhomme&nbsp;! La sagesse de Rabe\u00adlais est un des aspects les plus vivants, les plus mar\u00adquants de l\u2019esprit cri\u00adtique. Il prend il parole pour ceux qui ne parlent pas, et il pense pour tous. Rabe\u00adlais est une syn\u00adth\u00e8se des cou\u00adrants les plus divers, des forces contraires qu\u2019il fait conver\u00adger dans le sens de la v\u00e9ri\u00adt\u00e9 humaine. Rabe\u00adlais, c\u2019est toute la science et tout l\u2019art de son temps, c\u2019est l\u2019homme int\u00e9\u00adgral, l\u2019homme com\u00adplet, esprit et ventre, l\u2019homme sen\u00adtant, pen\u00adsant et agis\u00adsant. Il est de ceux que plus tard Emer\u00adson et Car\u00adlyle appel\u00adle\u00adront des <i>repre\u00adsen\u00adta\u00adtive men<\/i>, des \u00ab&nbsp;h\u00e9ros&nbsp;\u00bb.<\/p>\n<p>Le rire de Rabe\u00adlais est cr\u00e9a\u00adteur&nbsp;: c\u2019est le rire de la cri\u00adtique,\u200a\u2014\u200arire qui n\u2019a rien de p\u00e9dant (<i>La Gaya scien\u00adza<\/i> de Nietzsche), s\u2019attaquant \u00e0 tous les pr\u00e9\u00adju\u00adg\u00e9s, \u00e0 toutes les ins\u00adti\u00adtu\u00adtions mort-n\u00e9es, sapant les bases d\u2019un monde pour\u00adri,\u200a\u2014\u200arire d\u00e9li\u00advr\u00e9 de toutes lisi\u00e8res et connais\u00adsant l\u2019ivresse de se d\u00e9ve\u00adlop\u00adper on toute liber\u00adt\u00e9, raillant tout, s\u2019amusant de tout, b\u00eachant choses et gens, mais aus\u00adsi retrou\u00advant, au fond de toute chose, la v\u00e9ri\u00adt\u00e9 essen\u00adtielle qu\u2019elle contient. Rabe\u00adlais n\u2019est point gros\u00adsier, quoi qu\u2019en pensent nos fai\u00adseurs de manuels. Il est ail\u00e9 et sacr\u00e9, comme le po\u00e8te pla\u00adto\u00adni\u00adcien. Il faut \u00eatre gros\u00adsier soi-m\u00eame pour trou\u00adver de la gros\u00adsi\u00e8\u00adre\u00adt\u00e9 dans Pan\u00adta\u00adgruel, gros\u00adsi\u00e8\u00adre\u00adt\u00e9 qui, si elle existe, est plus spi\u00adri\u00adtuelle que celle de nos petits pr\u00e9\u00adcieux pour prix Gon\u00adcourt ou <i>Vie Heu\u00adreuse<\/i>&nbsp;!<\/p>\n<p>Le rire pro\u00adfond de Rabe\u00adlais, rire spi\u00adri\u00adtuel qui ne consiste pas seule\u00adment \u00e0 entr\u2019ouvrir une m\u00e2choire, s\u2019\u00e9tend \u00e0 tous et toutes. Lire Rabe\u00adlais, c\u2019est gu\u00e9\u00adrir de l\u2019ent\u00e9rite. C\u2019est chas\u00adser toute m\u00e9lan\u00adco\u00adlie&nbsp;: c\u2019est vivre, au sens total du mot, phy\u00adsi\u00adque\u00adment et intel\u00adlec\u00adtuel\u00adle\u00adment, chose qu\u2019on ne nous per\u00admet pas, c\u2019est s\u2019\u00e9vader de la plate r\u00e9a\u00adli\u00adt\u00e9, dans le r\u00eave le plus \u00e9th\u00e9\u00adr\u00e9&nbsp;! La cri\u00adtique de Rabe\u00adlais, s\u2019exer\u00e7ant sur la vie enti\u00e8re, comme celle d\u2019\u00c9rasme, applique \u00e0 toute chose la m\u00e9thode exp\u00e9\u00adri\u00admen\u00adtale\u200a\u2014\u200acelle d\u2019Aristote, de L\u00e9o\u00adnard de Vin\u00adci et de Bacon. Il part des faits pour abou\u00adtir \u00e0 des id\u00e9es. Cri\u00adtique sup\u00e9\u00adrieure, huma\u00adnisme (non pas huma\u00adni\u00adta\u00adrisme, ne confon\u00addons pas), amour de la jus\u00adtice (pas celle des tri\u00adbu\u00adnaux), et de la vraie science, et de la vraie liber\u00adt\u00e9, et de la vraie \u00e9ga\u00adli\u00adt\u00e9, hor\u00adreur du faux, du men\u00adsonge et du laid, tel est notre h\u00e9ros qui n\u2019a rien de national.<\/p>\n<p>Rabe\u00adlais est un Euro\u00adp\u00e9en, un grand Euro\u00adp\u00e9en dans le genre de Goethe, Nietzsche et Romain Rol\u00adland. Voi\u00adl\u00e0 sa gloire. Rabe\u00adlais a \u00e9t\u00e9 l\u2019ennemi de la guerre&nbsp;: ni Vol\u00adtaire, ni Pas\u00adcal n\u2019ont com\u00adbat\u00adtu avec autant de bonnes rai\u00adsons la stu\u00adpi\u00addi\u00adt\u00e9 et l\u2019idiotie de la guerre. Rabe\u00adlais pro\u00adnonce le mot <i>an-archie<\/i> (il figure en toutes lettres dans son \u0153uvre). Il pro\u00adclame que tout indi\u00advi\u00addu doit \u00eatre libre de sa per\u00adsonne, et il ins\u00adcrit, au fron\u00adton de l\u2019Abbaye de Th\u00e9\u00adl\u00e8me ce que nul d\u2019entre nous ne peut r\u00e9a\u00adli\u00adser en r\u00e9gime capi\u00adta\u00adliste&nbsp;: <i>Fais ce que tu vou\u00addras<\/i>.<\/p>\n<p>Grand\u00adgou\u00adsier, atta\u00adqu\u00e9 \u00e0 l\u2019improviste, apr\u00e8s avoir repous\u00ads\u00e9 l\u2019envahisseur, pro\u00adfite de sa vic\u00adtoire pour faire la guerre \u00e0 la guerre en res\u00adti\u00adtuant son butin, et en adres\u00adsant \u00e0 l\u2019ennemi des paroles de paix et de concorde, tout un admi\u00adrable dis\u00adcours, plein d\u2019id\u00e9es, de v\u00e9ri\u00adt\u00e9s, que feraient bien de m\u00e9di\u00adter nos catho\u00adliques bien pen\u00adsants&nbsp;: \u00ab&nbsp;Le temps n\u2019est plus d\u2019ainsi conqu\u00ea\u00adter les royaumes avec dom\u00admage de son pro\u00adchain fr\u00e8re chr\u00e9\u00adtien. Cette imi\u00adta\u00adtion des anciens Her\u00adcules, Alexandres, Anni\u00adbals, Sci\u00adpions. C\u00e9sars et autres tels, est contraire \u00e0 la pro\u00adfes\u00adsion de l\u2019\u00c9vangile par lequel nous est com\u00adman\u00add\u00e9 de gar\u00adder, sau\u00adver, r\u00e9gir et admi\u00adnis\u00adtrer cha\u00adcun ses pays et terres et non hos\u00adti\u00adle\u00adment enva\u00adhir les autres. Et ce que les Sar\u00adra\u00adzins et Bar\u00adbares jadis appe\u00adlaient prouesses, main\u00adte\u00adnant mous appe\u00adlons bri\u00adgan\u00adde\u00adries et m\u00e9chancet\u00e9s.&nbsp;\u00bb<\/p>\n<p>Rabe\u00adlais n\u2019appartient \u00e0 aucune \u00e9cole, ne se classe dans aucune cat\u00e9\u00adgo\u00adrie. Il est seul de son esp\u00e8ce.<\/p>\n<p>Rabe\u00adlais, c\u2019est la liber\u00adt\u00e9 de pen\u00adser, s\u2019affirmant mal\u00adgr\u00e9 les entraves, \u00e0 cause m\u00eame des entraves, c\u2019est la cri\u00adtique appli\u00adqu\u00e9e impi\u00adtoya\u00adble\u00adment \u00e0 la sot\u00adtise, au fana\u00adtisme et au sec\u00adta\u00adrisme, c\u2019est un aspect nou\u00adveau, et com\u00adbien magni\u00adfique, de l\u2019individualisme huma\u00adniste ou de l\u2019humanisme indi\u00advi\u00addua\u00adliste r\u00e9a\u00adli\u00ads\u00e9 \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 l\u2019on \u00e9tait plus avan\u00adc\u00e9 qu\u2019aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p>Rabe\u00adlais, c\u2019est l\u2019esprit liber\u00adtaire oppo\u00ads\u00e9 \u00e0 l\u2019esprit auto\u00adri\u00adtaire, dans la pen\u00ads\u00e9e et dans l\u2019action. Rabe\u00adlais est un sur-liber\u00adtaire, un anc\u00eatre de Stir\u00adner et de Tho\u00adreau, qui affirme pour l\u2019individu le droit d\u2019\u00eatre soi-m\u00eame, \u00e9tant la mesure de toute chose, comme le pro\u00adcla\u00admaient les Grecs, et ne connais\u00adsant d\u2019autre contrainte que celle qu\u2019il exerce sur lui-m\u00eame, d\u2019autre auto\u00adri\u00adt\u00e9 et d\u2019autres lois que les siennes propres, s\u2019abstenant d\u2019agir en lai\u00addeur, se d\u00e9ve\u00adlop\u00adpant de plus en plus dans le sens de l\u2019harmonie uni\u00adver\u00adselle. Il pro\u00adclame le droit pour cha\u00adcun de nous de vivre \u00e0 sa guise, sans sta\u00adtuts, sans r\u00e8gle\u00adment, sans flics, selon sa fan\u00adtai\u00adsie et son caprice.<\/p>\n<p>P\u00e9da\u00adgogue (pas au sens habi\u00adtuel), \u00e9du\u00adca\u00adteur, phi\u00adlo\u00adlogue, phi\u00adlo\u00adsophe, cri\u00adtique, esth\u00e9\u00adti\u00adcien, et Po\u00e8te\u200a\u2014\u200a(par\u00adfai\u00adte\u00adment, avec une majus\u00adcule), il est l\u2019esprit un et mul\u00adtiple, m\u00e9de\u00adcin, phy\u00adsio\u00adlo\u00adgiste, savant, arch\u00e9o\u00adlogue, his\u00adto\u00adrien, et cur\u00e9 par-des\u00adsus le mar\u00adch\u00e9\u200a\u2014\u200amais quel cur\u00e9&nbsp;!\u200a\u2014\u200ail est tout cela. Un-tout. C\u2019est l\u2019homme pro\u00adt\u00e9e. C\u2019est le pan\u00adth\u00e9isme incar\u00adn\u00e9. Pan\u00adth\u00e9iste, cynique et m\u00eame mys\u00adtique (il y aurait une th\u00e8se \u00e0 faire sur le mys\u00adti\u00adcisme de Rabe\u00adlais), mais d\u2019un mys\u00adti\u00adcisme un peu sp\u00e9\u00adcial, j\u2019en conviens, Rabe\u00adlais est un monde. Il est \u00e0 la fois le pas\u00ads\u00e9, le pr\u00e9\u00adsent et l\u2019avenir. Rabe\u00adlais, c\u2019est plus que saint Tho\u00admas une \u00ab&nbsp;somme&nbsp;\u00bb des id\u00e9es de son temps, c\u2019est la Phi\u00adlo\u00adso\u00adphie m\u00eame, d\u00e9pouill\u00e9e de ses nuages, la phi\u00adlo\u00adso\u00adphie vivante. La v\u00e9ri\u00adt\u00e9 de Rabe\u00adlais, c\u2019est \u00ab&nbsp;notre&nbsp;\u00bb v\u00e9ri\u00adt\u00e9. Il ne nous l\u2019impose pas, il nous laisse libre de la reje\u00adter ou de l\u2019adopter. Rabe\u00adlais c\u2019est l\u2019aboutissement de toute une civi\u00adli\u00adsa\u00adtion, et l\u2019aurore d\u2019une nou\u00advelle civi\u00adli\u00adsa\u00adtion (qui n\u2019existe pas encore). Rabe\u00adlais, r\u00e9p\u00e9\u00adtons-le, n\u2019est pas qu\u2019un ventre, il ne se borne pas \u00e0 \u00ab&nbsp;bary\u00adton\u00adner&nbsp;\u00bb comme dans le <i>Pan\u00adta\u00adgruel<\/i> d\u2019Erik Satie, c\u2019est aus\u00adsi un cer\u00adveau, et un cer\u00adveau rude\u00adment bien \u00e9qui\u00adli\u00adbr\u00e9. J\u2019en sou\u00adhaite de sem\u00adblables \u00e0 nos contem\u00adpo\u00adrains. C\u2019est un esprit d\u2019une enver\u00adgure peu com\u00admune, aigle pla\u00adnant sur les hau\u00adteurs et ne d\u00e9dai\u00adgnant pas de faire la besogne des humbles cor\u00adbeaux. Rabe\u00adlais est une Ency\u00adclo\u00adp\u00e9\u00addie. C\u2019est le Larousse du <sc>XVI<\/sc><sup>e<\/sup> si\u00e8cle, un Larousse \u00e9pu\u00adr\u00e9 de toutes ses niai\u00adse\u00adries, de tout son homai\u00adsisme et de son primarisme.<\/p>\n<p>[|<b>*  *  *  *<\/b>|]<br>\n<\/p>\n<p>Jean Bodin (1530\u200a\u2013\u200a1596). Encore un qu\u2019il suf\u00adfi\u00adsait d\u2019\u00e9couter un peu pour ne pas nous lais\u00adser mener par le bout du nez. Ce Jean Bodin est un curieux homme. \u00c0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019\u00c9rasme et de Rabe\u00adlais il fait bonne figure. Il a \u00e9crit une <i>R\u00e9pu\u00adblique<\/i> ni bour\u00adgeoise, ni sovi\u00e9\u00adtique (non encore r\u00e9a\u00adli\u00ads\u00e9e, un mythe comme celle de Pla\u00adton), et divers <i>Para\u00addoxes<\/i>. Il pro\u00adclame qu\u2019il n\u2019y a pas une seule ver\u00adtu dans la m\u00e9dio\u00adcri\u00adt\u00e9. Est-il pos\u00adsible d\u2019ignorer cet autre pr\u00e9\u00adcur\u00adseur, cet autre ani\u00adma\u00adteur, exci\u00adta\u00adteur d\u2019id\u00e9es&nbsp;? Dans ses six livres de <i>La R\u00e9pu\u00adblique<\/i> (1577), qui est id\u00e9ale \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la n\u00f4tre (la R\u00e9pu\u00adblique \u00e9tait belle non sous l\u2019Empire, mais du temps de Bodin), il se r\u00e9v\u00e8le un homme d\u2019observation et d\u2019exp\u00e9rimentation. Il base une phi\u00adlo\u00adso\u00adphie de l\u2019histoire sur la m\u00e9thode des faits. Esprit lib\u00e9\u00adral (rien de notre lib\u00e9\u00adra\u00adlisme) mal\u00adgr\u00e9 cer\u00adtaine s\u00e9che\u00adresse d\u2019\u00e2me, qui tient sans doute \u00e0 sa qua\u00adli\u00adt\u00e9 de\u2026 magis\u00adtrat (car c\u2019est un magis\u00adtrat comme on n\u2019en fait plus, une sorte de pr\u00e9\u00adsident Magnaud ou de Ser\u00adr\u00e9 de Rivi\u00e8re), cet his\u00adto\u00adrien nous offre une \u00e9bauche de la th\u00e9o\u00adrie du milieu qui jusqu\u2019\u00e0 l\u2019esth\u00e9tique Tai\u00adnienne fera auto\u00adri\u00adt\u00e9. Dans sa th\u00e9o\u00adrie des cli\u00admats, qui joue\u00adra un si grand r\u00f4le chez Her\u00adder et dans \u00ab&nbsp;l\u2019Esprit des lois&nbsp;\u00bb, du baron de Mon\u00adtes\u00adquieu, il d\u00e9clare qu\u2019ainsi \u00ab&nbsp;que la pru\u00addence du bien et du mal est plus grande aux peuples mitoyens\u200a\u2014\u200ace sont ceux des r\u00e9gions tem\u00adp\u00e9\u00adr\u00e9es\u200a\u2014\u200aet la science du vrai et du faux aux peuples du Midi, ain\u00adsi l\u2019art qui git es ouvrages de main est plus grand aux peuples de Sep\u00adten\u00adtrion qu\u2019aux autres\u2026 Les peuples du Midi sont ordon\u00adn\u00e9s pour la recherche des sciences les plus occultes, ceux du Sep\u00adten\u00adtrion au labeur et aux arts m\u00e9ca\u00adniques, et les peuples du milieu peuvent n\u00e9go\u00adcier, tra\u00adfi\u00adquer, juger, haran\u00adguer, com\u00adman\u00adder, \u00e9ta\u00adblir les R\u00e9publi\u00acques\u2026\u00bb D\u2019apr\u00e8s Bodin, la nour\u00adri\u00adture, les airs, les eaux et les lieux modi\u00adfient le carac\u00adt\u00e8re des races humaines. Si un peuple vient \u00e0 \u00eatre trans\u00adplan\u00adt\u00e9 d\u2019un milieu dans un autre, il y a des chances pour qu\u2019il soit modi\u00adfi\u00e9 dans ses m\u0153urs. Cette m\u00e9thode concr\u00e8te, \u00e9tay\u00e9e de faits, d\u2019exemples et de preuves, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 la m\u00e9thode scien\u00adti\u00adfique de la cri\u00adtique his\u00adto\u00adrique moderne.<\/p>\n<p>[|<b>*  *  *  *<\/b>|]<br>\n<\/p>\n<p>Michel de Mon\u00adtaigne (1533\u200a\u2013\u200a1592) encore un magis\u00adtrat, mais d\u2019une trempe sp\u00e9\u00adciale. Mon\u00adtaigne, c\u2019est l\u2019Anatole France d\u2019une \u00e9poque fer\u00adtile en \u00e9v\u00e9\u00adne\u00adments. Le scep\u00adti\u00adcisme de Mon\u00adtaigne est construc\u00adteur et pro\u00adduc\u00adteur. Son doute est cr\u00e9a\u00adteur. Mon\u00adtaigne r\u00e9a\u00adlise ce miracle d\u2019\u00eatre tout ensemble un sep\u00adtique et un croyant. S\u2019il ne pos\u00ads\u00e8de pas la foi en des dogmes p\u00e9ri\u00adm\u00e9s, foi des faibles d\u2019esprit, d\u00e9pour\u00advus d\u2019esprit cri\u00adtique, il pos\u00ads\u00e8de la foi dans la sagesse, qui rend la vie humaine sup\u00adpor\u00adtable. Les petits scep\u00adtiques ne cr\u00e9ent rien&nbsp;; les grands scep\u00adtiques cr\u00e9ent. Le scep\u00adti\u00adcisme de Mon\u00adtaigne nous fait aimer la vie&nbsp;: il ne nous d\u00e9tourne que de sa d\u00e9for\u00adma\u00adtion, de sa fal\u00adsi\u00adfi\u00adca\u00adtion. Ce pa\u00efen pos\u00ads\u00e8de cette cha\u00adri\u00adt\u00e9 dont bien peu de chr\u00e9\u00adtiens sont capables. Son \u00e9go\u00efsme n\u2019est point celui des brutes. C\u2019est un indi\u00advi\u00addua\u00adlisme intel\u00adli\u00adgent et \u00e9clai\u00adr\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je suis moi-m\u00eame la mati\u00e8re de mon livre&nbsp;\u00bb, dit-il d\u00e8s la pre\u00admi\u00e8re page des \u00ab&nbsp;Essais&nbsp;\u00bb. C\u2019est pour\u00adquoi ce livre est si humain. Il se confond avec son \u00ab&nbsp;moi&nbsp;\u00bb, il est son moi pro\u00adlon\u00adg\u00e9, rejoi\u00adgnant l\u2019humanit\u00e9. Le moi de Mon\u00adtaigne n\u2019est pas celui des \u00eatres vul\u00adgaires&nbsp;: c\u2019est pour\u00adquoi, loin de nous tyran\u00adni\u00adser, de nous amoin\u00addrir, il nous aug\u00admente et nous enrichit.<\/p>\n<p>On a d\u00eet beau\u00adcoup de sot\u00adtises sur Mon\u00adtaigne&nbsp;: c\u2019est deve\u00adnu une habi\u00adtude, dans un cer\u00adtain monde, de faire dire aux grands indi\u00advi\u00addua\u00adlistes ce qu\u2019ils n\u2019ont jamais dit, et de les rape\u00adtis\u00adser \u00e0 la mesure de l\u2019impuissance. Qu\u2019importe&nbsp;! Mon\u00adtaigne ne sera jamais des leur, pas plus que tant d\u2019autres qu\u2019ils ont acca\u00adpa\u00adr\u00e9s. M\u00eame issu des rangs de la bour\u00adgeoi\u00adsie, on peut ne pas en \u00eatre. Tout homme de g\u00e9nie qui pense libre\u00adment n\u2019appartient qu\u2019\u00e0 lui-m\u00eame&nbsp;: seul, le par\u00adti de la liber\u00adt\u00e9 a le droit de le reven\u00addi\u00adquer. Un homme qui, comme Mon\u00adtaigne, se met tout entier dans ses \u00e9crits, agit plus pro\u00adfon\u00add\u00e9\u00adment sur les des\u00adti\u00adn\u00e9es de 1\u2019humanit\u00e9 que tant de faux artistes qui pr\u00e9\u00adtendent aller au peuple, et ne servent que leurs petits int\u00e9r\u00eats.<\/p>\n<p>Mon\u00adtaigne nous enseigne le res\u00adpect de l\u2019opinion d\u2019autrui, de la liber\u00adt\u00e9 de pen\u00adser\u2014 il nous pr\u00eache, sans nous pr\u00ea\u00adcher\u200a\u2014\u200ala tol\u00e9\u00adrance, cette ver\u00adtu ni chr\u00e9\u00adtienne ni la\u00efque, mais humaine, par laquelle sans accep\u00adter, les yeux fer\u00adm\u00e9s, tout ce que le milieu essaie de nous incul\u00adquer, nous consen\u00adtons \u00e0 \u00e9cou\u00adter nos adver\u00adsaires&nbsp;: Mon\u00adtaigne nous enseigne la com\u00adpr\u00e9\u00adhen\u00adsion qui est l\u2019\u00e2me de la critique.<\/p>\n<p>Pour Mon\u00adtaigne, il n\u2019y a pas de v\u00e9ri\u00adt\u00e9 abso\u00adlue. Il n\u2019affirme rien d\u2019un ton tran\u00adchant et auto\u00adri\u00adtaire. Il n\u2019y a que des \u00ab&nbsp;v\u00e9ri\u00adt\u00e9s&nbsp;\u00bb dont l\u2019ensemble consti\u00adtue la v\u00e9ri\u00adt\u00e9 humaine.<\/p>\n<p>Celui qui disait&nbsp;: \u00ab&nbsp;Mon m\u00e9tier et mon art, c\u2019est de vivre&nbsp;\u00bb, esprit anti-dog\u00adma\u00adtique, ne nous fait que du bien par l\u2019exemple qu\u2019il nous donne. \u00catre soi-m\u00eame, voi\u00adl\u00e0 la le\u00e7on que tout g\u00e9nie ren\u00adferme dans son \u0153uvre. Le scep\u00adti\u00adcisme et l\u2019\u00e9picurisme de Mon\u00adtaigne sont nos \u00ab&nbsp;sau\u00adveurs&nbsp;\u00bb, comme la morale ind\u00e9\u00adpen\u00addante de son dis\u00adciple Cha\u00adrion. Mon\u00adtaigne, que tout homme intel\u00adli\u00adgent ne se las\u00adse\u00adra jamais de relire, et dont nous pos\u00ads\u00e9\u00addons enfin une \u00e9di\u00adtion d\u00e9fi\u00adni\u00adtive, Mon\u00adtaigne, homme d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui, de tou\u00adjours, syn\u00adth\u00e8se de l\u2019\u00e9rudition et de la science de son temps, l\u2019un des hommes les plus repr\u00e9\u00adsen\u00adta\u00adtifs dans le domaine de la cr\u00e9a\u00adtion lit\u00adt\u00e9\u00adraire, est un guide qu\u2019on peut suivre, sans crainte de s\u2019\u00e9garer, pour mieux se s\u00e9pa\u00adrer de lui, une fois qu\u2019il nous a appris \u00e0 \u00eatre nous-m\u00eames. Son esprit cri\u00adtique, expres\u00adsion d\u2019un indi\u00advi\u00addua\u00adlisme qui se dif\u00adf\u00e9\u00adren\u00adcie des autres \u00ab&nbsp;moi&nbsp;\u00bb, non pour se sin\u00adgu\u00adla\u00adri\u00adser par\u00admi eux, mais afin de retrou\u00adver ce qu\u2019il a de com\u00admun avec eux\u200a\u2014\u200atout en les d\u00e9pas\u00adsant\u200a\u2014\u200arepose sur l\u2019exp\u00e9rience et l\u2019observation. Mon\u00adtaigne applique sa cri\u00adtique aux autres autant qu\u2019\u00e0 lui-m\u00eame, et c\u2019est ce qui fait sa sup\u00e9\u00adrio\u00adri\u00adt\u00e9. Les \u00ab&nbsp;Essais&nbsp;\u00bb sont un livre de cri\u00adtique dans le sens le plus vrai du mot&nbsp;: Des\u00adcartes ne fera que mar\u00adcher sur les traces de Mon\u00adtaigne, quand, reje\u00adtant l\u2019autorit\u00e9 et la tra\u00addi\u00adtion, il sub\u00adsti\u00adtue\u00adra \u00e0 celle-ci l\u2019autorit\u00e9 de la seule rai\u00adson. Mon\u00adtaigne est un rno\u00adment de l\u2019affranchissement de l\u2019esprit humain.<\/p>\n<p>[\/\u200bG\u00e9rard de <sc>Lacaze-Duthiers<\/sc>.\/\u200b]<\/p>\n<p>Extrait in\u00e9dit d\u2019un livre \u00e0 para\u00eetre&nbsp;: <i>His\u00adtoire de l\u2019esprit cri\u00adtique en France au Moyen-\u00c2ge et pen\u00addant la Renais\u00adsance<\/i>.\n<\/p><\/div>\n<\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le XVIe si\u00e8cle abonde en esprits liber\u00adtaires, venus de tous les points de l\u2019horizon&nbsp;: Artistes, \u00e9cri\u00advains, savants, explo\u00adra\u00adteurs, phi\u00adlo\u00adlogues, \u00e9ru\u00addits\u2026 Jamais il n\u2019y eut plus d\u2019excitateurs de pen\u00ads\u00e9es, de cr\u00e9a\u00adteurs et de r\u00e9a\u00adli\u00adsa\u00adteurs de beau\u00adt\u00e9. Le pre\u00admier grand nom qui nous arr\u00eate est celui d\u2019\u00c9rasme (1467 \u2013 1536). \u00c9rasme est l\u2019un de ceux qui ont le&nbsp;plus&nbsp;[\u2026]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"wp_typography_post_enhancements_disabled":false,"footnotes":""},"categories":[449],"tags":[],"ppma_author":[540],"class_list":["post-3720","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-la-revue-anarchiste-na15-20-mars-20-avril-1923"],"authors":[{"term_id":540,"user_id":1,"is_guest":0,"slug":"admin_3gikpwyf","display_name":"Vincent Dubuc","avatar_url":"https:\/\/secure.gravatar.com\/avatar\/d015720652c25fd2ced191ade86430094e1f288a17483713e3b34d26dea52507?s=96&d=mm&r=g","author_category":"","user_url":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net","last_name":"Dubuc","first_name":"Vincent","job_title":"","description":""}],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3720","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=3720"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3720\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=3720"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=3720"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=3720"},{"taxonomy":"author","embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/ppma_author?post=3720"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}