{"id":3746,"date":"2015-11-24T17:15:32","date_gmt":"2015-11-24T17:15:32","guid":{"rendered":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/2015\/11\/24\/le-cinquantenaire-dun-poete-maudit-albert-glatigny\/"},"modified":"2015-11-24T17:15:32","modified_gmt":"2015-11-24T17:15:32","slug":"le-cinquantenaire-dun-poete-maudit-albert-glatigny","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/2015\/11\/24\/le-cinquantenaire-dun-poete-maudit-albert-glatigny\/","title":{"rendered":"Le Cinquantenaire d\u2019un Po\u00e8te maudit&nbsp;: Albert Glatigny"},"content":{"rendered":"<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-top-right\"><a href=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3746?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/wp-content\/plugins\/pdf-print\/images\/pdf.png\" alt=\"image_pdf\" title=\"Afficher le PDF\"><\/a><a href=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3746?print=print\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-print\" target=\"_blank\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/wp-content\/plugins\/pdf-print\/images\/print.png\" alt=\"image_print\" title=\"Contenu imprim\u00e9\"><\/a><\/div><div align=\"justify\">\n<div style=\"text-indent: 1cm\">\n\n<p>\u00ab&nbsp;Com\u00e9\u00addien avec pas\u00adsion, rimeur par nature et tel\u00adle\u00adment en dehors de la foule, qu\u2019il parais\u00adsait presque lui-m\u00eame \u00eatre la cr\u00e9a\u00adtion chi\u00adm\u00e9\u00adrique d\u2019un po\u00e8te, plu\u00adt\u00f4t qu\u2019un homme de chair et d\u2019os, c\u2019\u00e9tait, \u00e0 vrai dire, une figure d\u2019un autre \u00e2ge, \u00e9ga\u00adr\u00e9e en un temps pro\u00adsa\u00efque&nbsp;: Boh\u00e8me, non pas comme Mur\u00adger, mais comme Panurge&nbsp;: acteur, non pas comme nos <i>hono\u00adrables<\/i> de la sc\u00e8ne, mais comme l\u2019\u00c9toile ou la Ran\u00adcune&nbsp;; po\u00e8te que le sort fit par une \u00e9trange anti\u00adth\u00e8se contem\u00adpo\u00adrain de M.&nbsp;Paille\u00adron, et parent des grands artistes de la pl\u00e9iade. Tout en lui \u00e9tait har\u00admo\u00adnique&nbsp;; sa po\u00e9\u00adsie si \u00e9cla\u00adtante, son per\u00adson\u00adnage si \u00e9trange et d\u2019un tel relief, sa vie qui \u00e9tait tour \u00e0 tour une ode de Ron\u00adsard ou un cha\u00adpitre de Pan\u00adta\u00adgruel&nbsp;: Tant il \u00e9tait n\u00e9 pour \u00e9chap\u00adper \u00e0 nos vul\u00adga\u00adri\u00adt\u00e9s&nbsp;!&nbsp;\u00bb Tel fut Albert Gla\u00adti\u00adgny d\u2019apr\u00e8s Camille Pelletan.<\/p>\n<p>[|<b>*   *   *   *<\/b>|]<\/p>\n<p>Le po\u00e8te naquit en 1839. Son p\u00e8re \u00e9tait gen\u00addarme (la gen\u00addar\u00adme\u00adrie a tou\u00adjours jou\u00e9 un grand r\u00f4le dans la vie de Gla\u00adti\u00adgny). Gla\u00adti\u00adgny gamin fut un gavroche vadrouilleur. Nous le voyons appa\u00adra\u00eetre en 1852, lorsque Napo\u00adl\u00e9on&nbsp;III ins\u00adtau\u00adra le nou\u00advel empire. Les repr\u00e9\u00adsen\u00adtants du peuple, com\u00adpl\u00e8\u00adte\u00adment affo\u00adl\u00e9s par la bru\u00adta\u00adli\u00adt\u00e9 du coup d\u2019\u00c9tat, \u00e9taient venu se r\u00e9unir \u00e0 la mai\u00adrie du X<sup>e<\/sup>&nbsp;arron\u00addis\u00adse\u00adment&nbsp;; or, le vicomte de ***, dont l\u2019\u00e9pouvante agis\u00adsait sur la ves\u00adsie, allait \u00e0 chaque ins\u00adtant dans un coin de la cour&nbsp;; le jeune Gla\u00adti\u00adgny, qui assis\u00adtait \u00e0 ce man\u00e8ge au pre\u00admier rang des badauds, ne put alors s\u2019emp\u00eacher de lui crier&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ah&nbsp;! \u00e7a&nbsp;! est-ce que vous croyez qu\u2019on \u00e9teint les coups d\u2019\u00c9tat comme Gul\u00adli\u00adver \u00e9tei\u00adgnait les incen\u00addies&nbsp;?&nbsp;\u00bb[[ Hugo&nbsp;: His\u00adtoire d\u2019un crime, p. 80, E. Hugues, \u00e9dit.]]. Mais le po\u00e8te n\u2019\u00e9tait pas for\u00adtu\u00adn\u00e9, il lui fal\u00adlut se mettre au tra\u00advail. \u00ab&nbsp;Apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 saute-ruis\u00adseau chez un notaire ou un huis\u00adsier, puis appren\u00adti typo\u00adgraphe, Gla\u00adti\u00adgny s\u2019\u00e9tait brus\u00adque\u00adment d\u00e9cou\u00advert un irr\u00e9\u00adsis\u00adtible pen\u00adchant pour le m\u00e9tier de com\u00e9\u00addien. \u00c7a n\u2019avait pas tra\u00ee\u00adn\u00e9&nbsp;; la pre\u00admi\u00e8re troupe de pas\u00adsage qui s\u2019\u00e9tait pr\u00e9\u00adsen\u00adt\u00e9e avait fait son affaire. Enga\u00adg\u00e9 pour jouer les <i>uti\u00adli\u00adt\u00e9s<\/i> et, au besoin, pour rem\u00adplir l\u2019emploi de souf\u00adfleur, il s\u2019\u00e9tait mis en route. Des ann\u00e9es durant il devait ain\u00adsi d\u00e9am\u00adbu\u00adler de ville en ville, par\u00adcou\u00adrant toute la France, du nord au Sud. D\u2019esprit inven\u00adtif et tra\u00advaillant avec une pro\u00addi\u00adgieuse faci\u00adli\u00adt\u00e9\u200a\u2014\u200afaci\u00adli\u00adt\u00e9 qui devait lui nuire d\u2019ailleurs en l\u2019amenant \u00e0 pro\u00adduire trop vite,\u200a\u2014\u200ail \u00e9cri\u00advait des pi\u00e8ces, com\u00e9\u00addies ou drames, que lui-m\u00eame et ses cama\u00adrades inter\u00adpr\u00e9\u00adtaient devant un public d\u2019occasion. Le plus imm\u00e9\u00addiat r\u00e9sul\u00adtat de ce sur\u00adme\u00adnage fut une fi\u00e8vre c\u00e9r\u00e9\u00adbrale qui faillit l\u2019emporter. \u00c0 peine a\u2011t-il \u00e9chap\u00adp\u00e9 \u00e0 ce dan\u00adger qu\u2019il en court un autre&nbsp;: Gla\u00adti\u00adgny, po\u00e8te, com\u00e9\u00addien et souf\u00adfleur, se prend d\u2019un amour roma\u00adnesque pour l\u2019\u00e9toile de la troupe. Le sang coule. La belle ne r\u00e9pon\u00addant pas \u00e0 ses br\u00fb\u00adlantes d\u00e9cla\u00adra\u00adtions, il se d\u00e9ci\u00adda \u00e0 mou\u00adrir&nbsp;: s\u2019armant d\u2019un cou\u00adteau\u200a\u2014\u200apas tr\u00e8s grand\u200a\u2014\u200aen pr\u00e9\u00adsence de l\u2019inhumaine, il se frap\u00adpa la poi\u00adtrine \u00e0 coups d\u00e9ses\u00adp\u00e9\u00adr\u00e9s. Un cri a reten\u00adti. Gla\u00adti\u00adgny serait-il mor\u00adtel\u00adle\u00adment bles\u00ads\u00e9&nbsp;? Non, le cou\u00adteau vient seule\u00adment de se refer\u00admer, cou\u00adpant tra\u00ee\u00adtreu\u00adse\u00adment le pouce du mal\u00adheu\u00adreux amant [[Alphonse S\u00e9ch\u00e9&nbsp;: Les Po\u00e8tes-Mis\u00e8re, pp. 41\u200a\u2013\u200a42, L. Michaud, \u00e9d.]]&nbsp;\u00bb. D\u00e9go\u00fb\u00adt\u00e9 du th\u00e9\u00e2tre, momen\u00adta\u00adn\u00e9\u00adment, Gla\u00adti\u00adgny vient alors \u00e0 Paris. C\u2019est la mis\u00e8re. Pour ne pas mou\u00adrir de faim il repart dans une troupe ambu\u00adlante. Apr\u00e8s quelques tour\u00adn\u00e9es il revient encore \u00e0 Paris. Il y fait la connais\u00adsance de Manet, de Bau\u00adde\u00adlaire, de Catulle Men\u00add\u00e8s, etc\u2026 Men\u00add\u00e8s r\u00e9unis\u00adsait les jeunes artistes dans les bureaux de la Revue fan\u00adtai\u00adsiste. \u00ab&nbsp;C\u2019\u00e9tait l\u00e0, racon\u00adtait-il, que tous les jours, l\u2019apr\u00e8s-midi, vers trois heures, venaient Th\u00e9o\u00addore de Ban\u00adville, nous offrant, dans sa bon\u00adt\u00e9 de jeune ma\u00eetre, les \u00e9blouis\u00adse\u00adments de sa verve lyrique et pari\u00adsienne&nbsp;; Charles Asse\u00adli\u00adneau, aux che\u00adveux doux, longs, d\u00e9j\u00e0 gris, ayant aux l\u00e8vres ce sou\u00adrire iro\u00adnique et tendre que Nodier seul avant lui avait eu&nbsp;; L\u00e9on Goz\u00adlan, qui dai\u00adgnait nous pr\u00ea\u00adter l\u2019appui de sa renom\u00adm\u00e9e&nbsp;; Charles Mon\u00adse\u00adlet, Jules Noriac, Phi\u00adlox\u00e8ne Boyer et Charles Bau\u00adde\u00adlaire, svelte, \u00e9l\u00e9\u00adgant, un peu fur\u00adtif, presque effrayant \u00e0 cause de son atti\u00adtude vague\u00adment effray\u00e9e, hau\u00adtain d\u2019ailleurs, mais avec gr\u00e2ce, ayant le charme atti\u00adrant du joli dans l\u2019\u00e9pouvante&nbsp;; l\u00e0 aus\u00adsi, Albert Gla\u00adti\u00adgny, un poing sur la hanche, nous r\u00e9ci\u00adtait, ayant aux l\u00e8vres son sou\u00adrire de jeune faune amai\u00adgri par les ten\u00addresses des nymphes, ses amou\u00adreuses strophes aux rimes reten\u00adtis\u00adsantes comme de francs bruits de bai\u00adsers [[Fer\u00adnand Cler\u00adget&nbsp;: Vil\u00adliers de l\u2019Isle-Adam, p. 32, L. Michaud, \u00e9d.]].&nbsp;\u00bb Gla\u00adti\u00adgny consi\u00add\u00e9\u00adrait Th\u00e9o\u00addore de Ban\u00adville comme son ma\u00eetre et une grande ami\u00adti\u00e9 ne ces\u00adsa de lier ces deux po\u00e8tes. L\u2019auteur des <i>Odes funam\u00adbu\u00adlesques<\/i> d\u00e9fi\u00adnis\u00adsait ain\u00adsi son&nbsp;\u00e9l\u00e8ve&nbsp;:<\/p>\n<poesie>Ce grand corps vrai\u00adment maigre et que nul lard ne&nbsp;barde,<br>\nC\u2019est Albert Gla\u00adti\u00adgny, com\u00e9\u00addien et&nbsp;barde.<\/poesie>\n<p>[|<b>*   *   *   *<\/b>|]<\/p>\n<p>Gla\u00adti\u00adgny voya\u00adgea beau\u00adcoup. Il visi\u00adta tous les recoins de la France. Il fut atteint, comme le remarque le <i>Mer\u00adcure de France<\/i> \u00ab&nbsp;du malaise ambu\u00adla\u00adtoire dont souf\u00adfrirent, sous des formes diverse, Ner\u00adval et Rim\u00adbaud.&nbsp;\u00bb Pour un oui, pour un non le voi\u00adl\u00e0 par\u00adti. \u00ab&nbsp;Il passe sur le grand che\u00admin, un b\u00e2ton \u00e0 la main, une miche de pain sous le bras\u2026, il couche dans les granges. Il mesure les \u00e9tapes, faute de montre, au temps qu\u2019il met \u00e0 lire tel jour\u00adnal. Il est si grand que son nez s\u2019accroche aux branches des syco\u00admores&nbsp;; il est si maigre, que ses habits \u00e9troits flottent autour de ses os, comme la brume cr\u00e9\u00adpus\u00adcu\u00adlaire autour des peu\u00adpliers de la val\u00adl\u00e9e\u2026 Un cha\u00adpeau poin\u00adtu, qui a eu des mal\u00adheurs, allonge encore sa t\u00eate longue\u2026 [[M.&nbsp;Guy Chas\u00adtel, <i>Mer\u00adcure de France<\/i>, 15 mars 1923.]]&nbsp;\u00bb Comme unique ami il emm\u00e8ne avec lui un petit chien, car il adore les b\u00eates. C\u2019est tout d\u2019abord Tou\u00adpi\u00adnel, \u00ab&nbsp;un petit grif\u00adfon qu\u2019il logeait dans la poche de sa redin\u00adgote, \u00e0 l\u2019endroit o\u00f9 l\u2019on met d\u2019ordinaire un por\u00adte\u00adfeuille, et qu\u2019il fai\u00adsait d\u00eener, gra\u00adve\u00adment, devant lui, au caf\u00e9 Far\u00adni\u00e9, \u00e0 Bayonne, quand, par hasard, il d\u00eenait lui-m\u00eame [[M.&nbsp;Hen\u00adry Spont, <i>l\u2019\u00c8re nou\u00advelle<\/i>, 25 mars 1923.]].&nbsp;\u00bb Puis c\u2019est Cosette, la petite chienne qu\u2019a immor\u00adta\u00adli\u00ads\u00e9e Andr\u00e9 Gill dans un de ses des\u00adsins gogue\u00adnards et ner\u00adveux [[forte illus\u00adtrant le <i>Jour de l\u2019An d\u2019un vaga\u00adbond<\/i>, pp. 33\u200a\u2013\u200a34. Lemerre, \u00e9d.]]. Par\u00admi les contr\u00e9es qu\u2019il tra\u00adverse, Gla\u00adti\u00adgny affec\u00adtionne les Pyr\u00e9\u00adn\u00e9es. Il aime Bayonne et Pau. Il \u00e9crit \u00e0 Ban\u00adville&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je suis dans un r\u00eave \u00e0 Pau&nbsp;: de la ver\u00addure, du soleil, et, \u00e0 l\u2019horizon, de la neige qui \u00e9gaie. Nice est la rue Mau\u00adbu\u00e9e aupr\u00e8s de cela.&nbsp;\u00bb Il s\u2019enfonce en pleine mon\u00adtagne et pousse des cris d\u2019admiration. H\u00e9las, sa bourse est tou\u00adjours vide. Les enga\u00adge\u00adments sont m\u00e9diocres. Mais il accepte tout en phi\u00adlo\u00adsophe. \u00c9cou\u00adtez-le&nbsp;: \u00ab&nbsp;Hier j\u2019ai ser\u00advi de guide \u00e0 une bande d\u2019Anglais qui vou\u00adlait aller au pic d\u2019Arbizon. J\u2019en avais \u00e9ga\u00adle\u00adment envie. Mes Anglais, \u00e9pa\u00adt\u00e9s, m\u2019ont abreu\u00adv\u00e9 tout le long de la route, et le chef de la bande a vou\u00adlu me col\u00adler cin\u00adquante balles. Je n\u2019ai pas h\u00e9si\u00adt\u00e9, je les ai prises tout de suite. Voi\u00adl\u00e0 ce que c\u2019est que de fumer sa pipe en blouse devant la porte des auberges&nbsp;! [[Lettres de Gla\u00adti\u00adgnv \u00e0 Ban\u00adville, <i>Mer\u00adcure de France<\/i>, 15 mars&nbsp;1923.]]&nbsp;\u00bb.<\/p>\n<p>[|<b>*   *   *   *<\/b>|]<\/p>\n<p>Lorsqu\u2019il demeu\u00adrait quelque peu \u00e0 Paris, Gla\u00adti\u00adgny \u00e9tait dans une mis\u00e8re encore plus pro\u00adfonde. Il se conten\u00adtait de repas infimes et ache\u00adtait quelques livres (c\u2019\u00e9tait sa pas\u00adsion), puis, de temps en temps, il allait d\u00eener chez un ami afin de remettre d\u2019aplomb son esto\u00admac. Cosette \u00e9tait natu\u00adrel\u00adle\u00adment de toutes les par\u00adties. Cepen\u00addant, las\u00ads\u00e9 de se nour\u00adrir de pain et d\u2019eau, il entre\u00adprit d\u2019exploiter un de se dons&nbsp;: la faci\u00adli\u00adt\u00e9 d\u2019improvisation. Sur la sc\u00e8ne de l\u2019Alcazar, il com\u00adpo\u00adsa des po\u00e8mes avec toutes les rimes que les spec\u00adta\u00adteurs se met\u00adtaient en t\u00eate de lui envoyer. Il eut tout d\u2019abord un gros suc\u00adc\u00e8s Mais peu \u00e0 peu le public se las\u00adsa et Gla\u00adti\u00adgny repar\u00adtit en pro\u00advince. \u00ab&nbsp;Job Lazare le vit un jour d\u00e9bar\u00adquer, je ne sais plus trop dans quelle sous-pr\u00e9\u00adfec\u00adture&nbsp;: son long torse \u00e9tait ser\u00adr\u00e9 dans un mau\u00advais pale\u00adtot. Ses inter\u00admi\u00adnables jambes se mor\u00adfon\u00addaient dans un pan\u00adta\u00adlon beau\u00adcoup trop large, et ses pieds d\u00e9me\u00adsu\u00adr\u00e9s, chaus\u00ads\u00e9s de vieux sabots, bat\u00adtaient le pav\u00e9 en cadence. Quant \u00e0 son chef, il \u00e9tait majes\u00adtueu\u00adse\u00adment recou\u00advert d\u2019une cas\u00adquette per\u00adc\u00e9e en plu\u00adsieurs endroits [[Alphonse S\u00e9ch\u00e9, <i>op. cit.<\/i>, p.&nbsp;44.]]&nbsp;\u00bb.<\/p>\n<p>[|<b>*   *   *   *<\/b>|]<\/p>\n<p>C\u2019est, sans doute, dans un accou\u00adtre\u00adment sem\u00adblable que Gla\u00adti\u00adgny d\u00e9bar\u00adqua en Corse, un beau matin, pour aller jouer sur une sc\u00e8ne de Bas\u00adtia. Mais, au lieu de se lais\u00adser caho\u00adter au trot de la dili\u00adgence Corte-Ajac\u00adcio, il vou\u00adlut conti\u00adnuer sa route \u00e0 pied et admi\u00adrer avec plus de tran\u00adquilli\u00adt\u00e9 la ver\u00addure exu\u00adb\u00e9\u00adrante du maquis. Mal lui en prit. Car, \u00e0 Boco\u00adgna\u00adgno, alors qu\u2019il savou\u00adrait un ver\u00admouth dans une petite h\u00f4tel\u00adle\u00adrie, un bri\u00adga\u00addier de gen\u00addar\u00adme\u00adrie, Thes\u00adsein, lui mit la main au col\u00adlet. L\u2019illustre poli\u00adcier, hyp\u00adno\u00adti\u00ads\u00e9 par la r\u00e9com\u00adpense pro\u00admise pour la cap\u00adture d\u2019un cri\u00admi\u00adnel dan\u00adge\u00adreux, avait cru recon\u00adna\u00eetre en Gla\u00adti\u00adgny, le mal\u00adfai\u00adteur recher\u00adch\u00e9. Notre po\u00e8te pro\u00adteste, crie. Rien n\u2019y fait. Il est jet\u00e9 dans un cachot, on lui met les fers, et on l\u2019abandonne pen\u00addant deux jours dans cette triste situa\u00adtion, pen\u00addant que Cosette le d\u00e9fend contre les rats. Enfin on le fait sor\u00adtir dans la cour, on le fouille, et on lui fait subir un inter\u00adro\u00adga\u00adtoire m\u00e9mo\u00adrable. Lais\u00adsons la parole \u00e0 Glatigny&nbsp;:<\/p>\n<p>\u00ab\u200a\u2014\u200aQuand \u00eates-vous venu en Corse et comment&nbsp;?<br>\n<br>\u2014 J\u2019y suis venu il y a un mois avec la troupe du th\u00e9\u00e2tre de Bastia.<br>\n<br>\u2014 Vous men\u00adtez. Tout se passe en ordre dans un r\u00e9gi\u00adment. Et qu\u2019est-ce que ce Vau\u00addron dont vous avez une lettre&nbsp;?<br>\n<br>\u2014 Ce n\u2019est pas Vau\u00addron, c\u2019est Autran.<br>\n<br>\u2014 Qu\u2019est-ce qu\u2019il fait ce Vaudron&nbsp;?<br>\n<br>\u2014 Il est acad\u00e9micien.<br>\n<br>\u2014 Ah&nbsp;! aca\u00add\u00e9\u00admi\u00adcien&nbsp;! encore une de vos pro\u00adfes\u00adsions, vous en chan\u00adgez sou\u00advent. Hier, vous m\u2019avez dit que vous \u00e9tiez acteur, puis apr\u00e8s \u00e7a com\u00e9\u00addien, puis <i>article dra\u00adma\u00adtique<\/i>.<br>\n<br>\u2014 Mais tout cela c\u2019est la m\u00eame&nbsp;chose.<br>\n<br>\u2014 Allons donc&nbsp;! Puis vous \u00eates homme de lettres, aus\u00adsi. O\u00f9 est votre dipl\u00f4me&nbsp;?<br>\n<br>\u2014 Il n\u2019y en a&nbsp;pas.<br>\n<br>\u2014 Ah&nbsp;! ma femme qui est ins\u00adti\u00adtu\u00adtrice, en a un. Ah&nbsp;! ah&nbsp;! oui, vous \u00eates un sc\u00e9\u00adl\u00e9\u00adrat dan\u00adge\u00adreux&nbsp;! Et qu\u2019est-ce encore ce Pamphile&nbsp;?<br>\n<br>\u2014 C\u2019est M.&nbsp;Th\u00e9o\u00addore de Ban\u00adville, po\u00e8te lyrique.<br>\n<br>\u2014 Ils ont tous des m\u00e9tiers dont on n\u2019a jamais enten\u00addu par\u00adler, fait le spi\u00adri\u00adtuel bri\u00adga\u00addier de Pal\u00adne\u00adra\u2026 [[Albert Gla\u00adti\u00adgny, <i>Le Jour de l\u2019An d\u2019un vaga\u00adbond<\/i>. Lemerre, \u00e9d.]]&nbsp;\u00bb Et l\u2019interrogatoire conti\u00adnue sur ce ton, et ce mal\u00adheu\u00adreux Gla\u00adti\u00adgny est de nou\u00adveau enfer\u00adm\u00e9 dans son cachot. Enfin, au bout de quelques jours le glo\u00adrieux gen\u00addarme Thes\u00adsein, rem\u00adpli d\u2019orgueil, se d\u00e9cide \u00e0 faire conduire son pri\u00adson\u00adnier \u00e0 Ajac\u00adcio. H\u00e9las quand le bri\u00adga\u00addier vint r\u00e9cla\u00admer sa r\u00e9com\u00adpense, il dut se conten\u00adter de\u2026 quinze jours d\u2019arr\u00eat.<\/p>\n<p>Gla\u00adti\u00adgny fut un mois avant de r\u00e9ha\u00adbi\u00adtuer ses pieds endo\u00adlo\u00adris au port du sou\u00adlier. Lorsqu\u2019il quit\u00adta la Corse sa san\u00adt\u00e9 \u00e9tait plus mau\u00advaise que jamais. Cepen\u00addant en 1870, il fit la connais\u00adsance d\u2019une jeune fille qui se don\u00adna pour t\u00e2che d\u2019adoucir la fin du po\u00e8te. D\u2019origine am\u00e9\u00adri\u00adcaine Enmia Den\u00adnie avait fui l\u2019invasion alle\u00admande et s\u2019\u00e9tait r\u00e9fu\u00adgi\u00e9e en Nor\u00adman\u00addie. C\u2019est l\u00e0 que les jeunes gens se ren\u00adcon\u00adtr\u00e8rent. Gla\u00adti\u00adgny, \u00e0 cette \u00e9poque, n\u2019\u00e9tait pas beau. Ana\u00adtole France nous le d\u00e9crit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Un grand et maigre gar\u00ad\u00e7on \u00e0 longues jambes ter\u00admi\u00adn\u00e9es par de longs pieds. Ses mains, mal emman\u00adch\u00e9es, \u00e9taient \u00e9normes. Sur sa face imberbe et osseuse s\u2019\u00e9panouissait une grosse bouche lar\u00adge\u00adment fen\u00addue, har\u00addie, affec\u00adtueuse. Les yeux, retrous\u00ads\u00e9s au-des\u00adsus de pom\u00admettes rouges et saillantes, res\u00adtaient gais dans la fi\u00e8vre&nbsp;\u00bb. Emma Den\u00adnie ne vit en lui que le po\u00e8te mal\u00adheu\u00adreux, d\u00e9j\u00e0 presque ago\u00adni\u00adsant, et elle vou\u00adlut deve\u00adnir sa femme. Ils s\u2019install\u00e8rent \u00e0 S\u00e8vres.<\/p>\n<p>Gla\u00adti\u00adgny, qui se voyait mou\u00adrir \u00e0 petit feu, put enfin go\u00fb\u00adter \u00e0 une affec\u00adtion sans&nbsp;borne.<\/p>\n<p>Ses lettres \u00e0 ses amis sont tou\u00adchantes. Il d\u00e9crit ces longues nuits sans som\u00admeil, o\u00f9 mal\u00adgr\u00e9 l\u2019haleine deve\u00adnue putride du malade, mal\u00adgr\u00e9 le corps bai\u00adgn\u00e9 de sueur au point d\u2019\u00eatre obli\u00adg\u00e9 de chan\u00adger cinq ou six fois de linge, mal\u00adgr\u00e9 les dou\u00adlou\u00adreuses quintes de toux, la jeune femme le ser\u00adrait dans ses bras et le r\u00e9con\u00adfor\u00adtait [[Voir lettres cit\u00e9es par L\u00e9on Treich, les <i>Nou\u00advelles lit\u00adt\u00e9\u00adraires<\/i>, 17 mars 1923.]]. Mais rien n\u2019y fit. Le16 avril 1873, ron\u00adg\u00e9 par la phti\u00adsie, per\u00adclus de rhu\u00adma\u00adtisme, aux trois quarts aveugle, Gla\u00adti\u00adgny mou\u00adrut, \u00e0 peine \u00e2g\u00e9 de trente quatre ans. Emma Den\u00adnie ne devait lui sur\u00advivre que de quelques mois.<\/p>\n<p>[|<b>*   *   *   *<\/b>|]<\/p>\n<p>L\u2019\u0153uvre de Gla\u00adti\u00adgny&nbsp;? Oh&nbsp;! Je ne dirai pas qu\u2019elle est extra\u00ador\u00addi\u00adnaire. Sa tenue trop par\u00adnas\u00adsienne nous glace un peu par sa froi\u00addeur de marbre. Il aime la sono\u00adri\u00adt\u00e9 des syl\u00adlabes et la r\u00e9gu\u00adla\u00adri\u00adt\u00e9 des rythmes. Le voi\u00adci, fai\u00adsant par\u00adler la Beau\u00adt\u00e9, impas\u00adsible et immobile&nbsp;:<\/p>\n<poesie>\u2026 Moi, cepen\u00addant, gar\u00addant ma s\u00e9v\u00e8re attitude,<br>\nDans mon iso\u00adle\u00adment et dans ma solitude,<br>\nJe res\u00adte\u00adrai sans cesse, avec mon fier d\u00e9dain,<br>\nAvec mes bras croi\u00ads\u00e9s, avec ma hanche lisse.<br>\nAvec mon front que rien n\u2019assombrit et ne plisse,<br>\n\tComme un marbre dans un jardin.<br>\nSous les plus chauds bai\u00adsers, mes chairs reste-<br>\n\t[ront froides<br>\nEt rien ne fl\u00e9\u00adchi\u00adra mes conte\u00adnances roides&nbsp;;<br>\nMes bras seront de neige et ma cri\u00adni\u00e8re d\u2019or&nbsp;;<br>\nRien, jamais, ne fon\u00addra cette glace indompt\u00e9e&nbsp;;<br>\nOh&nbsp;! mor\u00adtels, le sculp\u00adteur ani\u00adma Gai&nbsp;ath\u00e9e<br>\n\tLorsque les Dieux vivaient encor&nbsp;!\u2026<\/poesie>\n<p>Il est l\u2019amoureux enthou\u00adsiaste de la forme, de la belle forme sculp\u00adtu\u00adrale et pleine&nbsp;:<\/p>\n<poesie>Les phti\u00adsiques amants de nos l\u00e2ches poup\u00e9es<br>\nRecu\u00adle\u00adraient devant ce corps rude et puissant\u2026<\/poesie>\n<p>Il faut se sou\u00adve\u00adnir que Gla\u00adti\u00adgny fut l\u2019\u00e9l\u00e8ve de Ban\u00adville. Pour eux la rime est une d\u00e9esse omni\u00adpo\u00adtente. D\u2019o\u00f9 par\u00adfois des che\u00advilles. Mais Ros\u00adtand ne devait-il pas s\u2019\u00e9crier, plus&nbsp;tard&nbsp;:<\/p>\n<poesie>Apprends que les beaux vers, comme les belles<br>\n\t[ filles.<br>\nLaissent n\u00e9gli\u00adgem\u00adment para\u00eetre leurs chevil-<br>\n\t[les [[Edmond Ros\u00adtand, <i>La der\u00adni\u00e8re nuit de Don Juan<\/i>.]].<\/poesie>\n<p>Et, ces res\u00adtric\u00adtions faites, on peut admi\u00adrer Gla\u00adti\u00adgny pour son verbe puis\u00adsant, pour ses images curieuses et pour son sen\u00adti\u00adment tr\u00e8s vif de la beau\u00adt\u00e9. Ses <i>Vignes folles<\/i>, ses <i>Fl\u00e8ches d\u2019or<\/i>, regorgent de beaux vers. Ses petites pi\u00e8ces sont spi\u00adri\u00adtuelles et m\u00e9ri\u00adte\u00adraient de revoir la sc\u00e8ne. Le pauvre Gla\u00adti\u00adgny en \u00e9tait fier&nbsp;: \u00ab&nbsp;Un jour il assis\u00adtait \u00e0 la repr\u00e9\u00adsen\u00adta\u00adtion d\u2019une pi\u00e9\u00adcette de lui <i>Le Bois<\/i>, une \u0153uvre char\u00admante, et comme il applau\u00addis\u00adsait d\u2019enthousiasme&nbsp;:\u200a\u2014\u200a\u201cTiens toi donc, tu te fais remar\u00adquer\u201d&nbsp;\u00bb lui a dit un ami. Et Gla\u00adti\u00adgny de r\u00e9pondre&nbsp;:\u200a\u2014\u200a\u201cNe suis-je pas spec\u00adta\u00adteur&nbsp;? Je vois une jolie pi\u00e8ce, bien jou\u00e9e, je l\u2019applaudis\u201d. Tout Gla\u00adti\u00adgny est l\u00e0&nbsp;\u00bb [[Alphonse S\u00e9ch\u00e9, <i>op. cit.<\/i>, p. 43.]]. Gla\u00adti\u00adgny avait rai\u00adson d\u2019affirmer son talent. Et la Gloire, dont les bras sont assez accueillants pour lais\u00adser venir \u00e0 elle un Jean Aicard, aurait d\u00fb conser\u00adver une petite place, dans son giron, pour le Po\u00e8te mis\u00e9reux.<\/p>\n<p>[\/\u200bMaison d\u2019arr\u00eat d\u2019Aix. <\/p>\n<p>Georges Vidal.\/\u200b]<\/p>\n<\/div><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab&nbsp;Com\u00e9\u00addien avec pas\u00adsion, rimeur par nature et tel\u00adle\u00adment en dehors de la foule, qu\u2019il parais\u00adsait presque lui-m\u00eame \u00eatre la cr\u00e9a\u00adtion chi\u00adm\u00e9\u00adrique d\u2019un po\u00e8te, plu\u00adt\u00f4t qu\u2019un homme de chair et d\u2019os, c\u2019\u00e9tait, \u00e0 vrai dire, une figure d\u2019un autre \u00e2ge, \u00e9ga\u00adr\u00e9e en un temps pro\u00adsa\u00efque&nbsp;: Boh\u00e8me, non pas comme Mur\u00adger, mais comme Panurge&nbsp;: acteur, non&nbsp;pas&nbsp;[\u2026]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"wp_typography_post_enhancements_disabled":false,"footnotes":""},"categories":[456],"tags":[],"ppma_author":[540],"class_list":["post-3746","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-la-revue-anarchiste-na16-20-avril-20-mai-1923"],"authors":[{"term_id":540,"user_id":1,"is_guest":0,"slug":"admin_3gikpwyf","display_name":"Vincent Dubuc","avatar_url":"https:\/\/secure.gravatar.com\/avatar\/d015720652c25fd2ced191ade86430094e1f288a17483713e3b34d26dea52507?s=96&d=mm&r=g","author_category":"","user_url":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net","last_name":"Dubuc","first_name":"Vincent","job_title":"","description":""}],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3746","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=3746"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3746\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=3746"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=3746"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=3746"},{"taxonomy":"author","embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/ppma_author?post=3746"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}