{"id":3849,"date":"1937-10-05T00:00:17","date_gmt":"1937-10-05T00:00:17","guid":{"rendered":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/2017\/10\/03\/memoires-dun-libertaire-chapitre-i\/"},"modified":"2025-07-20T01:15:43","modified_gmt":"2025-07-20T01:15:43","slug":"memoires-dun-libertaire-chapitre-i","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/1937\/10\/05\/memoires-dun-libertaire-chapitre-i\/","title":{"rendered":"M\u00e9moires d\u2019un libertaire\u200a\u2014\u200aChapitre I"},"content":{"rendered":"<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-top-right\"><a href=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3849?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/wp-content\/plugins\/pdf-print\/images\/pdf.png\" alt=\"image_pdf\" title=\"Afficher le PDF\"><\/a><a href=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3849?print=print\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-print\" target=\"_blank\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/wp-content\/plugins\/pdf-print\/images\/print.png\" alt=\"image_print\" title=\"Contenu imprim\u00e9\"><\/a><\/div><div align=\"justify\">\n<div style=\"text-indent: 1cm;\">\n<h6 style=\"text-align: center;\">I<\/h6>\n<h6 style=\"text-align: center;\">Avant le dernier voyage.\u200a\u2014\u200aOdyss\u00e9e paternelle en Italie.\u200a\u2014\u200aL\u2019Immigration r\u00e9volutionnaire \u00e0&nbsp;Paris.<\/h6>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand on est arri\u00adv\u00e9 \u00e0 la sep\u00adten\u00adtaine, apr\u00e8s avoir subi les vicis\u00adsi\u00adtudes d\u2019une exis\u00adtence pas\u00adsa\u00adble\u00adment caho\u00adt\u00e9e, il est sage de se pr\u00e9\u00adpa\u00adrer au der\u00adnier voyage, celui dont nul explo\u00adra\u00adteur, s\u2019appela-t-il Chris\u00adtophe Colomb, Cook ou Stan\u00adley, n\u2019est revenu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est mon&nbsp;cas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Avant que les l\u00e8vres ne se closent pour de bon, il vous prend quel\u00adque\u00adfois l\u2019envie de bavar\u00adder. \u00c0 force d\u2019avoir vu les humains et tra\u00adver\u00ads\u00e9 les \u00e9v\u00e9\u00adne\u00adments, on se sent le besoin de dire un mot final \u2013 f\u00fbt-ce celui de Cam\u00adbronne \u2013 en quit\u00adtant le th\u00e9\u00e2tre de la&nbsp;vie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On esti\u00admait nagu\u00e8re que la dur\u00e9e nor\u00admale de l\u2019existence humaine ne pou\u00advait \u00eatre \u00e9va\u00adlu\u00e9e \u00e0 soixante-dix ans, et il semble aujourd\u2019hui, d\u2019apr\u00e8s des sta\u00adtis\u00adtiques, que cette limite doive \u00eatre recu\u00adl\u00e9e par suite des trans\u00adfor\u00adma\u00adtions sociales dont l\u2019influence sur la lon\u00adg\u00e9\u00advi\u00adt\u00e9 est ind\u00e9\u00adniable. Excep\u00adtion faite pour les mal\u00adheu\u00adreux que la mis\u00e8re, le sur\u00adtra\u00advail et les peines fauchent pr\u00e9\u00adma\u00adtu\u00adr\u00e9\u00adment, ou que les ambi\u00adtions des diri\u00adgeants condamnent \u00e0 lais\u00adser leurs os sur un champ de bataille, cette lon\u00adg\u00e9\u00advi\u00adt\u00e9 tend d\u2019une fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9\u00adrale \u00e0 aug\u00admen\u00adter. Sans doute m\u00eame un jour vien\u00addra-t-il o\u00f9, par l\u2019universalisation du bien-\u00eatre et de l\u2019hygi\u00e8ne dans une soci\u00e9\u00adt\u00e9 sen\u00adsi\u00adble\u00adment \u00e9vo\u00adlu\u00e9e, la l\u00e9gende de Mathu\u00adsa\u00adlem pour\u00adra deve\u00adnir une r\u00e9a\u00adli\u00adt\u00e9. Apr\u00e8s tout, ce patriarche neuf fois s\u00e9cu\u00adlaire, qui n\u2019a pro\u00adba\u00adble\u00adment jamais exis\u00adt\u00e9, sauf dans l\u2019<i>His\u00adtoire Sainte<\/i>, ne comp\u00adtait appa\u00adrem\u00adment que neuf cent et quelques lunes, et non neuf cent ann\u00e9es solaires, ce qui fait de lui un simple gamin, m\u00eame pas octog\u00e9naire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce fut le 7 sep\u00adtembre 1857, vers 11 heures du soir, que je fis mon entr\u00e9 dans ce monde inhar\u00admo\u00adnique. La com\u00admune de Foug (Meurthe), dans laquelle je vis la lumi\u00e8re des lampes, ne fut aucu\u00adne\u00adment r\u00e9vo\u00adlu\u00adtion\u00adn\u00e9e par ma nais\u00adsance, et ma pre\u00admi\u00e8re enfance me vit accom\u00adplir les m\u00eames gestes que tous les mioches de mon&nbsp;\u00e2ge.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 dix-huit mois com\u00admen\u00adc\u00e8rent mes voyages. Je quit\u00adtais la Lor\u00adraine avant de l\u2019avoir connue, emme\u00adn\u00e9 \u00e0 Paris, vil\u00adla Mont\u00admo\u00adren\u00adcy, \u00e0 deux pas du bois de Bou\u00adlogne. Dans ce cadre de paix et de plein air s\u2019\u00e9coul\u00e8rent mes pre\u00admi\u00e8res ann\u00e9es, entre mes parents et mes grands-parents maternels.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Aujourd\u2019hui, au bout de trois-quarts de si\u00e8cle, je revois encore notre demeure fami\u00adliale, tr\u00e8s simple, et les figures des \u00eatres chers qui m\u2019entouraient.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mon p\u00e8re avait une vie pas\u00adsa\u00adble\u00adment mou\u00adve\u00admen\u00adt\u00e9e. N\u00e9 en Sicile, \u00e0 Tra\u00adpa\u00adni, l\u2019antique Dre\u00adpa\u00adnon des Grecs, il pr\u00e9\u00adsen\u00adtait au phy\u00adsique le plus pur type\u2026 anglo-nor\u00admand&nbsp;: chair d\u2019une blan\u00adcheur lai\u00adteuse, yeux d\u2019un bleu pro\u00adfond, poil blond ardent. Aus\u00adsi maintes fois lui arri\u00advait-il d\u2019\u00eatre salu\u00e9 en anglais, ce qui le fai\u00adsait sou\u00adrire, le seul mot qu\u2019il e\u00fbt rete\u00adnu de la langue de Sha\u00adkes\u00adpeare \u00e9tant <i>Yes<\/i>. Mais lorsqu\u2019il ouvrait la bouche, son accent qu\u2019il gar\u00adda sici\u00adlien jusqu\u2019\u00e0 la mort, d\u00e9men\u00adtait aus\u00adsi\u00adt\u00f4t ce masque sep\u00adten\u00adtrio\u00adnal. Et sa voix prompte \u00e0 ton\u00adner, \u00e9cla\u00adter, rugir, rap\u00adpe\u00adlait l\u2019Etna dans ses grands jours d\u2019\u00e9ruption.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Par le m\u00eame contraste bizarre, ma m\u00e8re, Lor\u00adraine de nais\u00adsance comme d\u2019h\u00e9r\u00e9dit\u00e9, avec ses che\u00adveux noirs et ses yeux bruns, pen\u00adsifs et doux, \u00e9clai\u00adrant un beau visage ovale, res\u00adsem\u00adblait bien plus \u00e0 une Espa\u00adgnole du type clas\u00adsique peint par Joa\u00adnez qu\u2019\u00e0 une femme du Nord. Elle pos\u00ads\u00e9\u00addait le c\u0153ur le plus g\u00e9n\u00e9\u00adreux un grand cou\u00adrage phy\u00adsique et moral, qui devait lui faire sup\u00adpor\u00adter sto\u00ef\u00adque\u00adment angoisses et souf\u00adfrances. Elle e\u00fbt bra\u00adv\u00e9 la mort sans la moindre pose \u2013 cela lui arri\u00adva par la suite \u2013 mais elle se f\u00fbt enfuie devant une souris.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u2019ailleurs n\u2019est-ce pas le r\u00f4le de la sou\u00adris de ser\u00advir de jouet au chat et d\u2019\u00e9pouvantail aux femmes&nbsp;?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le lec\u00adteur m\u2019excusera de m\u2019\u00e9tendre aus\u00adsi lon\u00adgue\u00adment, au d\u00e9but de ces <i>M\u00e9moires<\/i>, sur ceux qui m\u2019ont com\u00admu\u00adni\u00adqu\u00e9 avec leur sang un peu de leur \u00e2me. Je n\u2019entends point l\u2019importuner de mes faits et gestes de bam\u00adbin. Mes parents, au contraire, se rat\u00adta\u00adchaient \u00e0 un monde dont l\u2019\u00e9tude r\u00e9tros\u00adpec\u00adtive n\u2019est pas sans int\u00e9r\u00eat.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mon p\u00e8re avait pour oncle le mar\u00adquis del Car\u00adret\u00adto, omni\u00adpo\u00adtent ministre du roi Fer\u00addi\u00adnand&nbsp;ii, dit <i>Bom\u00adba<\/i>, et qui a lais\u00ads\u00e9 dans l\u2019histoire des Deux-Siciles un nom tris\u00adte\u00adment c\u00e9l\u00e8bre d\u2019implacable r\u00e9ac\u00adteur. De plus, il avait \u00e9t\u00e9 \u00e9le\u00adv\u00e9 dans un s\u00e9mi\u00adnaire et, la voca\u00adtion lui fai\u00adsant enti\u00e8\u00adre\u00adment d\u00e9faut, gra\u00adti\u00adfi\u00e9 d\u2019un bre\u00advet de capi\u00adtaine de gendarmerie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est dire que rien ne sem\u00adblait le pr\u00e9\u00addis\u00adpo\u00adser \u00e0 aller \u00e0 la R\u00e9vo\u00adlu\u00adtion. Rien, sauf son tem\u00adp\u00e9\u00adra\u00adment et l\u2019amour de la liber\u00adt\u00e9. Au grand d\u00e9ses\u00adpoir de son aris\u00adto\u00adcra\u00adtique famille, il pr\u00e9\u00adf\u00e9\u00adra le r\u00f4le d\u2019insurg\u00e9 \u00e0 celui de d\u00e9fen\u00adseur du tr\u00f4ne et de l\u2019autel&nbsp;; il s\u2019affilia \u00e0 la <i>Jeune Ita\u00adlie<\/i>, orga\u00adni\u00ads\u00e9e par le g\u00e9nie conspi\u00adra\u00adteur de Maz\u00adzi\u00adni, et tira sur les gen\u00addarmes royaux au lieu de les commander.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il se bat\u00adtit contre Fer\u00addi\u00adnand&nbsp;ii, d\u2019abord en Sicile, contri\u00adbuant \u00e0 la chute de Del Car\u00adret\u00adto, puis \u00e0 Naples, rece\u00advant au front un superbe coup de sabre du major Pigna\u00adtel\u00adli, lorsque le roi, qui avait du \u2013 la mort dans l\u2019\u00e2me \u2013 pro\u00admul\u00adguer une Consti\u00adtu\u00adtion, eut trou\u00adv\u00e9 le moyen de r\u00e9ta\u00adblir son abso\u00adlu\u00adtisme par un coup de force. Fait pri\u00adson\u00adnier sur une bar\u00adri\u00adcade de la via San\u00adta Bri\u00adgit\u00adta, il s\u2019\u00e9vada, gr\u00e2ce au concours d\u2019un offi\u00adcier jadis l\u2019oblig\u00e9 de la famille. Pen\u00addant qu\u2019on le condam\u00adnait \u00e0 mort par contu\u00admace. Il cou\u00adrut sans s\u2019arr\u00eater se battre \u00e0 Livourne contre le grand duc de Tos\u00adcane, puis alla joindre \u00e0 Rome les d\u00e9fen\u00adseurs de la R\u00e9pu\u00adblique. Pauvre r\u00e9pu\u00adblique, glo\u00adrieuse et \u00e9ph\u00e9\u00adm\u00e8re, qu\u2019assaillaient Fran\u00ad\u00e7ais, Napo\u00adli\u00adtains, Autri\u00adchiens et Espa\u00adgnols, trans\u00adfor\u00adm\u00e9s en sol\u00addats du&nbsp;Pape&nbsp;!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Fait de nou\u00adveau pri\u00adson\u00adnier lors de l\u2019entr\u00e9e des troupes d\u2019Oudinot dans la Ville \u00c9ter\u00adnelle, il fut livr\u00e9 \u00e0 la jus\u00adtice de Fer\u00addi\u00adnand II et inter\u00adn\u00e9 dans la for\u00adte\u00adresse de Fru\u00adsi\u00adnone. C\u2019\u00e9tair le pelo\u00adton d\u2019ex\u00e9cution&nbsp;; il lui \u00e9chap\u00adpa, s\u2019\u00e9vadant encore, cette fois dans une caisse que des mains amies avaient pr\u00e9\u00adpa\u00adr\u00e9e et l\u00e9g\u00e8\u00adre\u00adment per\u00adc\u00e9e de trous. Pr\u00e9\u00adcau\u00adtion urgente, car la mort par asphyxie n\u2019e\u00fbt pas mieux valu que celle sous les balles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e8s quoi, mon p\u00e8re, sor\u00adtant de cette demeure sal\u00adva\u00adtrice mais incom\u00admode avait gagn\u00e9 le Pi\u00e9\u00admont, seul \u00c9tat de l\u2019Italie o\u00f9, dans le nau\u00adfrage de la r\u00e9vo\u00adlu\u00adtion, sur\u00adna\u00adge\u00e2t un peu de liber\u00adt\u00e9. Puis la France, un ins\u00adtant Londres o\u00f9 il ne put s\u2019acclimater, et de nou\u00adveau&nbsp;Paris.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u00e0, il s\u2019\u00e9tait retrou\u00adv\u00e9 avec tout un flot de r\u00e9vo\u00adlu\u00adtion\u00adnaires cos\u00admo\u00adpo\u00adlites, dont d\u2019aucuns sont deve\u00adnus par la suite de hauts per\u00adson\u00adnages. Les jours se suivent et, bien sou\u00advent, ne se res\u00adsemblent pas\u2026 tout au moins pour ceux des acteurs qui changent de&nbsp;r\u00f4le.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Par\u00admi ces exi\u00adl\u00e9s que, plus tard, mon enfance a entre\u00advue et dont, sans me rap\u00adpe\u00adler leur visage, je devais rete\u00adnir les noms, se trou\u00advaient \u2013 Sici\u00adliens comme mon p\u00e8re&nbsp;: Cris\u00adpi, Car\u00adnaz\u00adza, Cari\u00adni, Fris\u00adcia, pour les\u00adquels la des\u00adti\u00adn\u00e9e n\u2019avait pas dit son ultime mot.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le pre\u00admier, adju\u00adrant son r\u00e9pu\u00adbli\u00adca\u00adnisme et sa devise&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Main\u00adte\u00adnant et tou\u00adjours<\/em>&nbsp;\u00bb, allait deve\u00adnir un jour le ministre m\u00e9ga\u00adlo\u00admane et fran\u00adco\u00adphobe, aus\u00adsi auto\u00adcra\u00adtique que Del Car\u00adret\u00adto, le pr\u00e9\u00adcur\u00adseur de Mus\u00adso\u00adli\u00adni. Il n\u2019\u00e9tait pas riche dans son exil, et mon p\u00e8re plus argen\u00adt\u00e9 se fit maintes fois un devoir de soli\u00adda\u00adri\u00adt\u00e9 de le renip\u00adper \u2013 il le regret\u00adta par la suite. Cris\u00adpi, \u00e0 son arri\u00adv\u00e9e au pou\u00advoir, aux hon\u00adneurs et aux richesses, s\u2019empressa de mettre les bou\u00adch\u00e9es doubles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On sait que ce per\u00adson\u00adnage devint bigame, ce qui lui fut fort repro\u00adch\u00e9 lorsque, par la suite, il se trou\u00adva dic\u00adta\u00adteur de l\u2019Italie. Ce fut pour\u00adtant un de ses moindres m\u00e9faits. Un jour, mon p\u00e8re eut \u00e0 inter\u00adve\u00adnir tr\u00e8s s\u00e9rieu\u00adse\u00adment pour emp\u00ea\u00adcher qu\u2019il f\u00fbt \u00e9char\u00adp\u00e9 par ses deux femmes&nbsp;: l\u2019une Napo\u00adli\u00adtaine, l\u2019autre Savoyarde, qui riva\u00adli\u00adsaient de fureur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Car\u00adnaz\u00adza \u00e9tait un des plus aimables fami\u00adliers de notre mai\u00adson. \u00c9chap\u00adp\u00e9, comme mon p\u00e8re, aux fusillades bour\u00adbo\u00adniennes, il allait, au len\u00adde\u00admain de la vic\u00adtoire uni\u00adtaire, occu\u00adper un poste \u00e9le\u00adv\u00e9 dans la magis\u00adtra\u00adture, pro\u00adnon\u00ad\u00e7ant \u00e0 son tour, sur le sort des pauvres diables. Mon enfance lui a d\u00fb un superbe poli\u00adchi\u00adnelle et des frian\u00addises envoy\u00e9es de Naples, \u00e0 son retour triom\u00adphal dans les Deux-Siciles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cari\u00adni, consi\u00add\u00e9\u00adr\u00e9 comme assez m\u00e9diocre com\u00adbat\u00adtant, devait sou\u00addai\u00adne\u00adment se r\u00e9v\u00e9\u00adler h\u00e9ro\u00efque dans la fameuse exp\u00e9\u00addi\u00adtion des Mille. Il y trou\u00adva la gloire et y per\u00addit un&nbsp;bras<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quant \u00e0 Fris\u00adcia, qui par\u00adti\u00adci\u00adpa, lui aus\u00adsi, \u00e0 cette \u00e9po\u00adp\u00e9e gari\u00adbal\u00addienne, il fut \u00e9lu d\u00e9pu\u00adt\u00e9. Il si\u00e9\u00adgea \u00e0 l\u2019extr\u00eame-gauche du Par\u00adle\u00adment ita\u00adlien, avec Fanel\u00adli. Tous deux \u00e9taient amis intimes du c\u00e9l\u00e8bre Bakou\u00adnine, dont ils avaient \u00e9pou\u00ads\u00e9 l\u2019anarchisme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il convient de dire que leur man\u00addat ne rap\u00adpor\u00adta aucun pro\u00adfit mat\u00e9\u00adriel \u00e0 ces intran\u00adsi\u00adgeants, qui crurent ser\u00advir la pro\u00adpa\u00adgande de leurs id\u00e9es par leur pr\u00e9\u00adsence au Par\u00adle\u00adment de l\u2019Italie uni\u00adfi\u00e9e&nbsp;: les repr\u00e9\u00adsen\u00adtants ne per\u00adce\u00advaient pas de traitement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Anar\u00adchiste aus\u00adsi \u00e9tait Car\u00adlo Pis\u00adcane, le futur mar\u00adtyr de Capri, que Vic\u00adtor Hugo pro\u00adcla\u00adma \u00ab&nbsp;plus grand que Gari\u00adbal\u00addi&nbsp;\u00bb. Ce n\u2019\u00e9tait pas la R\u00e9pu\u00adblique dure et orgueilleuse de l\u2019ancienne Rome qu\u2019il entre\u00advoyait dans son r\u00eave g\u00e9n\u00e9\u00adreux, mais la R\u00e9pu\u00adblique sociale et liber\u00adtaire de l\u2019avenir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Com\u00adbien cet anar\u00adchisme dif\u00adf\u00e9\u00adrait de ce que, plus tard, cer\u00adtains sans scru\u00adpules ont os\u00e9 pr\u00e9\u00adsen\u00adter sous le m\u00eame nom&nbsp;! L\u2019anarchisme, selon la fa\u00e7on dont il est inter\u00adpr\u00e9\u00adt\u00e9, peut \u00eatre ce qu\u2019il y a de plus beau ou ce qu\u2019il y a de&nbsp;pire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mon\u00adta\u00adnel\u00adli et Orsi\u00adni \u2013 celui-l\u00e0 tos\u00adcan, celui-ci Roma\u00adgnol \u2013 \u00e9taient aus\u00adsi de grands amis de mon p\u00e8re. Ils devaient mou\u00adrir&nbsp;: le pre\u00admier d\u00e9pu\u00adt\u00e9 (1862), le second sur l\u2019\u00e9chafaud apr\u00e8s un atten\u00adtat contre Napo\u00adl\u00e9on&nbsp;iii (1858). Bifur\u00adca\u00adtion des destin\u00e9es&nbsp;!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mon\u00adta\u00adnel\u00adli, avo\u00adcat et \u00e9cri\u00advain de valeur, suc\u00adces\u00adsi\u00adve\u00adment pr\u00e9\u00adsident du Conseil des ministres de Tos\u00adcane et\u2026 for\u00ad\u00e7at par contu\u00admace apr\u00e8s le r\u00e9ta\u00adblis\u00adse\u00adment du grand-duc, demeu\u00adrait pr\u00e8s du bou\u00adle\u00advard des Ita\u00adliens (\u00e9tait-ce par patrio\u00adtisme?), rue Favart, je crois. Un jour, il avait invi\u00adt\u00e9 \u00e0 d\u00eener plu\u00adsieurs amis, dont mon p\u00e8re, qui l\u2019a\u00advait pro\u00adcla\u00adm\u00e9 trium\u00advir \u00e0 Livourne, et auquel, r\u00e9cem\u00adment emm\u00e9\u00adna\u00adg\u00e9, il don\u00adna natu\u00adrel\u00adle\u00adment son adresse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ponc\u00adtuel\u00adle\u00adment, \u00e0 l\u2019heure dite, mon p\u00e8re se pr\u00e9\u00adsen\u00adta rue Favart et s\u2019enquit de l\u2019\u00e9\u00adtage ou demeu\u00adrait son ami Montanelli.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le concierge nia cat\u00e9\u00adgo\u00adri\u00adque\u00adment avoir dans sa mai\u00adson un loca\u00adtaire de ce nom. Apr\u00e8s avoir insis\u00adt\u00e9 inuti\u00adle\u00adment, mon p\u00e8re dut se reti\u00adrer, pen\u00adsant qu\u2019une erreur d\u2019adresse avait \u00e9t\u00e9 com\u00admise par l\u2019un ou par l\u2019autre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Peu de temps apr\u00e8s, il ren\u00adcon\u00adtra Mon\u00adta\u00adnel\u00adli, qui lui adres\u00adsa des reproches&nbsp;:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013 Nous t\u2019a\u00advons atten\u00addu pen\u00addant une heure avant de nous mettre \u00e0 table, lui dit l\u2019ex-triumvir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013 Com\u00adment&nbsp;! s\u2019exclama mon p\u00e8re, mais je me suis ren\u00addu \u00e0 l\u2019a\u00addresse que tu m\u2019avais don\u00adn\u00e9e et le concierge ne te connais\u00adsait&nbsp;pas&nbsp;!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Stu\u00adpeur r\u00e9ci\u00adproque. Puis frap\u00adp\u00e9 d\u2019un soup\u00ad\u00e7on, l\u2019amphitryon interrogea&nbsp;:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013 Com\u00adment m\u2019as-tu demand\u00e9&nbsp;?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013 Eh&nbsp;! mais mon\u00adsieur M\u00f4n-ta-nell\u2019<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013 Mal\u00adheu\u00adreux&nbsp;! Tu devais dire Mon-ta-nell\u00ee.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 cette \u00e9poque mon p\u00e8re bara\u00adgoui\u00adnait \u00e0 peine quelques mots de fran\u00ad\u00e7ais, et il avait pro\u00adnon\u00adc\u00e9 \u00e0 l\u2019italienne \u2013 pis que cela&nbsp;: avec un for\u00admi\u00addable accent sicilien.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les \u00e9l\u00e9\u00adments bour\u00adgeois et m\u00eame aris\u00adto\u00adcra\u00adtiques \u00e9taient plus nom\u00adbreux dans l\u2019\u00e9migration ita\u00adlienne que les \u00e9l\u00e9\u00adments popu\u00adlaires. Cela se com\u00adprend. Dans toute la p\u00e9nin\u00adsule, et prin\u00adci\u00adpa\u00adle\u00adment dans le royaume des Deux-Siciles, la pl\u00e8be \u2013 sur\u00adtout agri\u00adcole \u2013 vivait dans un \u00e9tat de mis\u00e8re et d\u2019ignorance qui la tenait \u00e0 mille lieues des enthou\u00adsiasmes d\u2019id\u00e9es et des luttes poli\u00adtiques. Seule la classe ais\u00e9e et ins\u00adtruite pou\u00advait se don\u00adner le luxe de penser.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les Bour\u00adbons de Naples, comme ceux de Madrid, disaient&nbsp;: \u00ab&nbsp;Notre peuple n\u2019a pas besoin de savoir lire&nbsp;\u00bb, et ils voyaient sans d\u00e9plai\u00adsir l\u2019existence du ban\u00addi\u00adtisme. Les bri\u00adgands ne valent pas tou\u00adjours mieux que les hon\u00adn\u00eates gens. Moins hypo\u00adcrites que ceux-ci en g\u00e9n\u00e9\u00adral, ils comptent sou\u00advent des \u00e9l\u00e9\u00adments tr\u00e8s m\u00eal\u00e9s&nbsp;: fiers r\u00e9frac\u00adtaires, redres\u00adseurs de torts ou auto\u00adcrates rapaces et cruels. En Espagne, c\u2019\u00e9taient des bri\u00adgands, m\u00eal\u00e9s aux fana\u00adtiques pay\u00adsans de Bis\u00adcaye, qui avaient mas\u00adsa\u00adcr\u00e9s les lib\u00e9\u00adraux des villes au cri de&nbsp;: \u00ab&nbsp;Vivent les cha\u00eene&nbsp;!&nbsp;\u00bb En Calabre, des bri\u00adgands notoires, comme Fra Dia\u00advo\u00adlo et Mam\u00admone, avaient re\u00e7u le bre\u00advet de colo\u00adnel dans l\u2019arm\u00e9e san\u00adf\u00e9\u00addiste du car\u00addi\u00adnal Ruf\u00adfo, allant \u00e9gor\u00adger l\u2019\u00e9\u00adph\u00e9\u00adm\u00e8re R\u00e9pu\u00adblique parth\u00e9nop\u00e9enne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans cette m\u00eame Calabre s\u2019exer\u00e7ait en grand, au plein milieu du dix-neu\u00advi\u00e8me si\u00e8cle, la traite des enfants. Les mis\u00e9\u00adreux pay\u00adsans, chefs de familles nom\u00adbreuses, ven\u00addaient \u00e0 d\u2019\u00e2pres tra\u00adfi\u00adquants leurs bam\u00adbins \u00e2g\u00e9s de six ans, dres\u00ads\u00e9s aus\u00adsi\u00adt\u00f4t \u00e0 racler du vio\u00adlon, chan\u00adter et men\u00addier, pour deve\u00adnir plus tard mar\u00adchand de sta\u00adtuettes, mod\u00e8les ou n\u2019importe quoi. Ces mal\u00adheu\u00adreux <i>pif\u00adfe\u00adra\u00adri<\/i> cou\u00adchaient sur des gra\u00adbats pouilleux, entas\u00ads\u00e9s dans une lamen\u00adtable pro\u00admis\u00adcui\u00adt\u00e9&nbsp;; ils \u00e9taient nour\u00adris d\u00e9ri\u00adsoi\u00adre\u00adment, sauf lorsqu\u2019ils ne l\u2019\u00e9taient pas du tout, ayant rap\u00adpor\u00adt\u00e9 \u00e0 leur patron une recette insuf\u00adfi\u00adsante. Je\u00fbne for\u00adc\u00e9 par lequel le n\u00e9grier com\u00adpen\u00adsait sa perte et qu\u2019on appe\u00adlait une mise aux \u00ab&nbsp;pleu\u00adreurs&nbsp;\u00bb. Quand la recette \u00e9tait tout \u00e0 fait n\u00e9ga\u00adtive, les petits mar\u00adtyrs pas\u00adsaient dans la cat\u00e9\u00adgo\u00adrie des \u00ab&nbsp;estro\u00adpi\u00e9s&nbsp;\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e9taient bat\u00adtus comme pl\u00e2tre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette traite blanche, contre laquelle des jour\u00adnaux avaient maintes fois pro\u00adtes\u00adt\u00e9, devait se pro\u00adlon\u00adger jusqu\u2019\u00e0 la guerre de 1870. Dans le quar\u00adtier saint-Vic\u00adtor, \u00e0 cette \u00e9poque peu\u00adpl\u00e9 d\u2019Italiens pauvres, on voyait, pit\u00adto\u00adresques mal\u00adgr\u00e9 leur mis\u00e8re, dans leur cos\u00adtume rapi\u00e9\u00adc\u00e9, des <i>pif\u00adfe\u00adra\u00adri<\/i>, aux yeux brillants, sou\u00advent de fi\u00e8vre.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>I Avant le der\u00adnier voyage.\u200a\u2014\u200aOdys\u00ads\u00e9e pater\u00adnelle en Ita\u00adlie.\u200a\u2014\u200aL\u2019Immigration r\u00e9vo\u00adlu\u00adtion\u00adnaire \u00e0&nbsp;Paris. Quand on est arri\u00adv\u00e9 \u00e0 la sep\u00adten\u00adtaine, apr\u00e8s avoir subi les vicis\u00adsi\u00adtudes d\u2019une exis\u00adtence pas\u00adsa\u00adble\u00adment caho\u00adt\u00e9e, il est sage de se pr\u00e9\u00adpa\u00adrer au der\u00adnier voyage, celui dont nul explo\u00adra\u00adteur, s\u2019appela-t-il Chris\u00adtophe Colomb, Cook ou Stan\u00adley, n\u2019est reve\u00adnu. C\u2019est mon&nbsp;cas. Avant que les l\u00e8vres ne&nbsp;se&nbsp;[\u2026]<\/p>\n","protected":false},"author":98,"featured_media":5379,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"wp-custom-template-page-d-article","format":"standard","meta":{"wp_typography_post_enhancements_disabled":false,"footnotes":""},"categories":[469],"tags":[893],"ppma_author":[764],"class_list":["post-3849","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-memoires-dun-libertaire-par-charles-malato-le-peuple-1937-1938","tag-memoires"],"authors":[{"term_id":764,"user_id":98,"is_guest":0,"slug":"charles-malato","display_name":"Charles Malato","avatar_url":"https:\/\/secure.gravatar.com\/avatar\/dec37ae452dae98c83574ffb83b51be776819688ad66aad5025fe8a60d533467?s=96&d=mm&r=g","author_category":"","user_url":"","last_name":"Malato","first_name":"Charles","job_title":"","description":""}],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3849","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/98"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=3849"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3849\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8998,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3849\/revisions\/8998"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/5379"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=3849"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=3849"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=3849"},{"taxonomy":"author","embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/ppma_author?post=3849"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}