{"id":4083,"date":"2020-07-07T06:36:07","date_gmt":"2020-07-07T06:36:07","guid":{"rendered":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/2020\/07\/07\/beaute-detre\/"},"modified":"2020-07-07T06:36:07","modified_gmt":"2020-07-07T06:36:07","slug":"beaute-detre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/2020\/07\/07\/beaute-detre\/","title":{"rendered":"Beaut\u00e9 d\u2019\u00eatre"},"content":{"rendered":"<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-top-right\"><a href=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4083?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/wp-content\/plugins\/pdf-print\/images\/pdf.png\" alt=\"image_pdf\" title=\"Afficher le PDF\"><\/a><a href=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4083?print=print\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-print\" target=\"_blank\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/wp-content\/plugins\/pdf-print\/images\/print.png\" alt=\"image_print\" title=\"Contenu imprim\u00e9\"><\/a><\/div><div align=\"justify\">\n<p>Ne pou\u00advant \u00e0 cette heure dor\u00admir dans une herbe humec\u00adt\u00e9e de cr\u00e9\u00adpus\u00adcule, mar\u00adcher sur le sable, fl\u00e2\u00adner dans Paris, d\u00e9li\u00adrer avec un ami ou tenir dans mes bras une cr\u00e9a\u00adture de charme, j\u2019\u00e9cris sur la vie. Je fais cela parce que, dans l\u2019instant, ma vie vaut moins que moi. Proust vivait en art le temps per\u00addu, en s\u2019isolant du monde, guet\u00adt\u00e9 par cette mort qui ne l\u2019a pas sur\u00adpris. Vais-je savoir, ce soir, par\u00adler de ce que j\u2019adore en don\u00adnant l\u2019impression du contraire&nbsp;? \u00c9crire sur la vie sans pas\u00adsion me para\u00eet nul et non ave\u00adnu. Le monde p\u00e9rit par le manque de fer\u00adveur. Aux yeux de l\u2019observateur, cette \u00e9poque ne vaut rien. Ce moment du <sc>xx<\/sc><sup>e<\/sup> si\u00e8cle veut tout perdre. Bien\u00adt\u00f4t, il ne lui res\u00adte\u00adra plus que les hommes qui sont en d\u00e9sac\u00adcord avec lui, ces \u00ab&nbsp;quelques-uns&nbsp;\u00bb dont parle Gide dans son <em>Jour\u00adnal<\/em>.<\/p>\n<p>Com\u00adment conce\u00advoir la vie sans l\u2019amour&nbsp;? Et com\u00adment aimer l\u2019amour sans la po\u00e9\u00adsie&nbsp;? Si\u00e8cle pire que tous les autres, tel est celui que nous tra\u00adver\u00adsons, o\u00f9 les po\u00e8tes sont inju\u00adri\u00e9s, frap\u00adp\u00e9s par la haine, l\u2019imb\u00e9cillit\u00e9, la lai\u00addeur, la soci\u00e9\u00adt\u00e9, avant d\u2019\u00eatre assas\u00adsi\u00adn\u00e9s, puis immortels.<\/p>\n<p>\u00ab&nbsp;Je pr\u00e9\u00advois pour la jeune po\u00e9\u00adsie de grandes souf\u00adfrances&nbsp;\u00bb, disait Nerval.&nbsp;<\/p>\n<p>Excu\u00adsez-moi&nbsp;: je don\u00adne\u00adrais tout Des\u00adcartes pour l\u2019\u00e9motion d\u2019un sou\u00adrire, la signi\u00adfi\u00adca\u00adtion d\u2019un visage et la bou\u00adle\u00adver\u00adsante lueur de vie d\u2019un regard qui ne s\u2019oublie, plus.<\/p>\n<p>[|<b>*   *   *   *<\/b>|]<\/p>\n<p>Par\u00adfois je sens se des\u00adsi\u00adner en moi l\u2019id\u00e9e d\u2019arr\u00eater ce \u00ab&nbsp;pas\u00adsant qui passe&nbsp;\u00bb, \u2013 \u00f4 Pr\u00e9\u00advert&nbsp;! \u2013, pour lui&nbsp;dire&nbsp;:<br>\n\u00ab&nbsp;Vivre ne vous \u00e9tonne pas&nbsp;! Vous trou\u00advez cela natu\u00adrel, vous, la vie&nbsp;! Il ne vous est pas arri\u00adv\u00e9 d\u2019avoir envie d\u2019attendre le pro\u00adchain m\u00e9tro, puis le pro\u00adchain, puis encore le pro\u00adchain, puis chan\u00adger de direc\u00adtion, des\u00adcendre tout au bout de la ligne, prendre un auto\u00adbus, vous diri\u00adger vers la Marne, vous gri\u00adser de liber\u00adt\u00e9, volup\u00adtueu\u00adse\u00adment, faire tout ce qui vous passe par la t\u00eate, rire si vous en \u00e9prou\u00advez brus\u00adque\u00adment le d\u00e9sir, cau\u00adser \u00e0 cette fille dont les yeux ont quelque chose \u00e0 dire et qui regarde l\u2019eau cou\u00adler, ne se dou\u00adtant pas qu\u2019elle huma\u00adnise le pay\u00adsage, vous faire trai\u00adter d\u2019anarchiste par les sots qui jouent aupr\u00e8s de vous les r\u00f4les d\u2019amis, avoir l\u2019air d\u2019un fou, d\u2019un \u00ab&nbsp;artiste&nbsp;\u00bb, rece\u00advoir les sar\u00adcasmes que la hargne popu\u00adlaire et bour\u00adgeoise r\u00e9serve aux r\u00eaveurs&nbsp;?<\/p>\n<p>\u00ab&nbsp;Vous ne vous trou\u00advez pas cada\u00adv\u00e9\u00adrique, homme du hasard, dans votre cos\u00adtume de bon citoyen, d\u2019ancien com\u00adbat\u00adtant, d\u2019ahuri s\u00e9rieux et de stu\u00adpide sans&nbsp;vie&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/p>\n<p>Mais ce n\u2019est l\u00e0 qu\u2019un caprice.<\/p>\n<p>[|<b>*   *   *   *<\/b>|]<\/p>\n<p>Ce qui manque le plus \u00e0 l\u2019homme d\u2019au\u00adjourd\u2019\u00adhui, c\u2019est le <em>g\u00e9nie<\/em>, ou si l\u2019on pr\u00e9\u00adf\u00e8re la <em>liber\u00adt\u00e9<\/em>. Cet homme ne sait pas vivre, n\u2019aspire pas \u00e0 vivre, n\u2019aime pas. On ne vit qu\u2019en \u00ab&nbsp;fai\u00adsant&nbsp;\u00bb. \u00catre libre ne veut pas dire&nbsp;: se mou\u00advoir libre\u00adment&nbsp;; cela exprime l\u2019intelligence liber\u00adtaire, la hau\u00adteur de vue du g\u00e9nie de la liber\u00adt\u00e9. Sachant cela, on com\u00adprend mieux Sten\u00addhal, ce po\u00e8te des pas\u00adsions, et son culte de l\u2019homme libre. La liber\u00adt\u00e9 est d\u2019abord un \u00e9tat d\u2019\u00e2me. Sinon, elle ne se pro\u00adjette pas \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. Tout foyer lumi\u00adneux r\u00e9side au dedans, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019homme. Le reste n\u2019est rien. Voyez comme la ter\u00adrible liber\u00adt\u00e9 de Sha\u00adkes\u00adpeare porte l\u2019empreinte de son g\u00e9nie. Voix de la conscience en toute chose, Ham\u00adlet, ce prince des princes, est po\u00e8te de l\u2019intelligence. Tout se recon\u00adna\u00eet et s\u2019identifie \u00e0 un cer\u00adtain som\u00admet. C\u2019est dans la val\u00adl\u00e9e que l\u2019on s\u2019entend mal, au vil\u00adlage des hommes, dans les rues du monde, l\u00e0 o\u00f9 il y a des flics, des juges et des mili\u00adtaires de car\u00adri\u00e8re.. Pre\u00adnez l\u2019homme moyen de 1949, dites-lui qu\u2019il est libre et sui\u00advez-le&nbsp;; il n\u2019ira pas loin. La liber\u00adt\u00e9 est trop lourde&nbsp;; il ne peut la por\u00adter&nbsp;; elle lui p\u00e8se&nbsp;; il s\u2019en d\u00e9bar\u00adrasse&nbsp;; il ne conna\u00eet pas son prix, sa valeur ines\u00adti\u00admable. Vous avez cru lui don\u00adner un tr\u00e9\u00adsor\u2026 Erreur&nbsp;! Rien ne se donne de m\u00eame que rien ne s\u2019ach\u00e8te alors que tout se paye, y com\u00adpris le gra\u00adtuit, sur\u00adtout le gra\u00adtuit. On ne fait pas un homme libre&nbsp;; c\u2019est l\u2019homme libre qui se fait lui-m\u00eame. Et tout vient de l\u2019amour. D\u00e8s lors, la vie n\u2019est d\u00e9j\u00e0 plus la vie, car elle n\u2019est valable que par la mer\u00adveilleuse facul\u00adt\u00e9 de l\u2019art. Et tout homme est artiste s\u2019il est libre, mais \u00e0 cette condi\u00adtion de liber\u00adt\u00e9 seule\u00adment. Ain\u00adsi, cet Alle\u00admand, ce Japo\u00adnais, empoi\u00adson\u00adn\u00e9s au dia\u00adlecte de la dic\u00adta\u00adture, ce Fran\u00ad\u00e7ais, intoxi\u00adqu\u00e9 de th\u00e9o\u00adries doc\u00adtri\u00adnales, cet Am\u00e9\u00adri\u00adcain, syn\u00adchro\u00adni\u00ads\u00e9 au rythme moderne, tous ces types de l\u2019esp\u00e8ce humaine, ne savent plus ce qu\u2019est v\u00e9ri\u00adta\u00adble\u00adment la vie, ne sont plus libres n\u2019aiment plus \u00eatre libres, ne sentent plus par eux-m\u00eames, <sc>ne sont plus<\/sc>. Tout plu\u00adriel \u00e9voque pour moi un camp de concen\u00adtra\u00adtion. Les \u00c9tats ritua\u00adlisent la vie, par le relai de la Loi et de la Reli\u00adgion. Et toute vie prise dans son essence pure est anar\u00adchiste. Mais l\u2019Anarchie est un roman\u00adtisme dif\u00adfi\u00adcile, tra\u00adgique, dont on meurt vite, si l\u2019on ne dis\u00adpose pas d\u2019un c\u00e9r\u00e9\u00adbrisme intense, d\u2019une culture et d\u2019une jeu\u00adnesse d\u2019\u00e2me excep\u00adtion\u00adnelles. C\u2019est pour cela que les anar\u00adchistes sont si rares, si peu nombreux.<\/p>\n<p>[|<b>*   *   *   *<\/b>|]<\/p>\n<p>Phi\u00adlo\u00adso\u00adphi\u00adque\u00adment, j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 dit ce que j\u2019avais \u00e0 dire dans l\u2019esquisse cri\u00adtique inti\u00adtu\u00adl\u00e9e \u00ab&nbsp;<a href=\"3913\">Regard m\u00e9di\u00adta\u00adtif sur quelques aspects de l\u2019utilisation de la m\u00e9thode<\/a>&nbsp;\u00bb, publi\u00e9e dans <em>D\u00e9fense de l\u2019Homme<\/em> de jan\u00advier 1949. Faut-il ajou\u00adter que les logi\u00adciens auront tou\u00adjours rai\u00adson, mais que cela est sans impor\u00adtance parce que la Rai\u00adson n\u2019est Rien tant qu\u2019elle est Tout&nbsp;! Ce qui fait la beau\u00adt\u00e9 du der\u00adnier article de Lecoin au sujet des amnis\u00adties, c\u2019est pr\u00e9\u00adci\u00ads\u00e9\u00adment son d\u00e9pas\u00adse\u00adment de la rai\u00adson par la gr\u00e2ce de sa v\u00e9ri\u00adt\u00e9 <em>int\u00e9\u00adrieure<\/em>. La musique est tel\u00adle\u00adment plus grande que la g\u00e9o\u00adm\u00e9\u00adtrie&nbsp;! Et Pas\u00adcal, po\u00e8te qui s\u2019ignore, pen\u00adseur qui met de la musique dans son gouffre, est tel\u00adle\u00adment plus \u00e9mou\u00advant que Pas\u00adcal inven\u00adteur du cal\u00adcul des probabilit\u00e9s&nbsp;!<\/p>\n<p>J\u2019aime l\u2019homme qui sait avant d\u2019avoir appris. L\u2019intuition est une extra\u00ador\u00addi\u00adnaire chose. Et, entre l\u2019homme qui rai\u00adsonne et la femme qui sent, mon choix est fait depuis long\u00adtemps. Je ne vois l\u2019intelligence que dans les courbes de la musique. Tout po\u00e8me est un rac\u00adcour\u00adci visuel. Quelques mur\u00admures de Ver\u00adlaine m\u2019en disent davan\u00adtage qu\u2019un volume du colos\u00adsal Hugo. Et <em>Les Fleurs du mal<\/em> ont plus d\u2019importance, dans ma sen\u00adsi\u00adbi\u00adli\u00adt\u00e9, que <em>Le Dis\u00adcours de la m\u00e9thode<\/em>, ce chef\u2011d\u2019\u0153uvre rigou\u00adreu\u00adse\u00adment clas\u00adsique. Tout voyant est un lucide sup\u00e9\u00adrieur. Et l\u2019un des plus pro\u00addi\u00adgieux se nomme Rim\u00adbaud. Un seul lan\u00adgage vaut&nbsp;: celui du&nbsp;g\u00e9nie.<\/p>\n<p>Ne cher\u00adchez pas ailleurs&nbsp;; ailleurs, c\u2019est le&nbsp;vide.<\/p>\n<p>C\u2019est le g\u00e9nie qui fait la vie. Avant lui, elle \u00ab&nbsp;n\u2019existait pas&nbsp;\u00bb. Il ne peut y avoir vie que l\u00e0 o\u00f9 il y a \u00ab&nbsp;conscience de la&nbsp;vie&nbsp;\u00bb.<\/p>\n<p>[|<b>*   *   *   *<\/b>|]<\/p>\n<p>La Gr\u00e8ce antique a fait de la vie un art. Le Par\u00adth\u00e9\u00adnon a une har\u00admo\u00adnie, un rythme lin\u00e9aire, une musique. Il repr\u00e9\u00adsente la plus belle des civi\u00adli\u00adsa\u00adtions. Nous lui devons un peu de notre lan\u00adgage. Per\u00admet\u00adtez-moi de citer ici quelques lignes, d\u00e9j\u00e0 cit\u00e9es par mes soins, d\u2019ailleurs, du Gide de <em>L\u2019Immoraliste<\/em>. Dans ce livre d\u2019une tona\u00adli\u00adt\u00e9 remar\u00adquable, l\u2019auteur des <em>Nour\u00adri\u00adtures ter\u00adrestres<\/em> fait dire au Wil\u00addien M\u00e9nalque&nbsp;:<\/p>\n<p>\u00ab&nbsp;Savez-vous ce qui fait de la po\u00e9\u00adsie aujourd\u2019\u00adhui et de la phi\u00adlo\u00adso\u00adphie sur\u00adtout, lettres mortes&nbsp;? C\u2019est qu\u2019elles se sont s\u00e9pa\u00adr\u00e9es de la vie. La Gr\u00e8ce, elle, id\u00e9a\u00adli\u00adsait \u00e0 m\u00eame la vie&nbsp;; de sorte que la vie de l\u2019artiste \u00e9tait elle-m\u00eame d\u00e9j\u00e0 une r\u00e9a\u00adli\u00adsa\u00adtion, po\u00e9\u00adtique&nbsp;; la vie du phi\u00adlo\u00adsophe, une mise en action de sa phi\u00adlo\u00adso\u00adphie&nbsp;; de sorte aus\u00adsi que, m\u00eal\u00e9es \u00e0 la vie, au lieu de s\u2019ignorer, la phi\u00adlo\u00adso\u00adphie ali\u00admen\u00adtant la po\u00e9\u00adsie, la po\u00e9\u00adsie expri\u00admant la phi\u00adlo\u00adso\u00adphie, cela \u00e9tait d\u2019une per\u00adsua\u00adsion admi\u00adrable. Aujourd\u2019\u00adhui, la beau\u00adt\u00e9 n\u2019agit plus&nbsp;; l\u2019action ne s\u2019inqui\u00e8te plus d\u2019\u00eatre belle&nbsp;; et la sagesse op\u00e8re \u00e0&nbsp;part.&nbsp;\u00bb<\/p>\n<p>Lumi\u00adneuse parole d\u2019un esth\u00e8te qui n\u2019a pas, pour rien, \u00e9vo\u00adqu\u00e9 la Gr\u00e8ce, terre de po\u00e9\u00adsie du g\u00e9nie grec, du g\u00e9nie humain, o\u00f9 l\u2019architecture se fait musique et la pen\u00ads\u00e9e po\u00e9sie.<\/p>\n<p>[|<b>*   *   *   *<\/b>|]<\/p>\n<p>1900 fut aus\u00adsi un moment o\u00f9 la vie prit des airs de f\u00eate galante et mon\u00adtra une \u00ab&nbsp;beau\u00adt\u00e9 d\u2019\u00eatre&nbsp;\u00bb. Parce que je l\u2019aime, je connais tr\u00e8s bien cette \u00e9poque. Et Nicole Vedr\u00e8s, en un film fameux, nous a res\u00adti\u00adtu\u00e9 des bouf\u00adf\u00e9es de charme de cette fin d\u2019une&nbsp;\u00e8re.<\/p>\n<p>Mais, il faut le dire, cet amour de la vie fut, au fond, une com\u00e9\u00addie de l\u2019amour. Ce liber\u00adti\u00adnage a jou\u00e9 jus\u00adqu\u2019au train allant \u00e0 Ber\u00adlin, en ao\u00fbt 1914, le jeu char\u00admant de ses sens us\u00e9s et de son esprit viveur.<\/p>\n<p>Oscar Wilde venait de s\u2019effondrer. On fai\u00adsait vibrer les sen\u00adsua\u00adli\u00adt\u00e9s comme un ins\u00adtru\u00adment qui a beau\u00adcoup ser\u00advi, qui sou\u00adrit en se plon\u00adgeant dans l\u2019ivresse. Ce n\u2019\u00e9tait pas la joie, mais le plai\u00adsir. Tout de m\u00eame, \u00e0 tra\u00advers la las\u00adsi\u00adtude, le pas\u00adsage d\u2019un si\u00e8cle \u00e0 un autre, les chan\u00adge\u00adments, la mis\u00e8re que com\u00adbat\u00adtait Jau\u00adr\u00e8s, l\u2019enfer indus\u00adtriel qui mon\u00adtrait le bout de son vilain nez, les \u00ab&nbsp;demi-vierges&nbsp;\u00bb de Pr\u00e9\u00advost et les fan\u00adtai\u00adsies d\u2019Apollinaire, il res\u00adtait encore un art de vivre&nbsp;! Pas pour long\u00adtemps, h\u00e9las&nbsp;! 1900, c\u2019est une note de musique. Quelques hommes l\u2019ont encore en eux. Les autres, tous les autres, ont tra\u00adhi leur jeu\u00adnesse, ont cra\u00adch\u00e9 sur leur enfance. Plai\u00adgnons-les. Ils ne le m\u00e9ritent pas, mais plai\u00adgnons-les quand m\u00eame. Un peu de piti\u00e9 ne nuit pas si on est assez digne pour ne pas en abuser.<\/p>\n<p>[|<b>*   *   *   *<\/b>|]<\/p>\n<p>Et main\u00adte\u00adnant la vie n\u2019est plus la vie. \u00ab&nbsp;Et tout est ab\u00ee\u00adm\u00e9&nbsp;\u00bb, a dit Pr\u00e9vert.<\/p>\n<p>Cette \u00e9poque est celle des char\u00adla\u00adtans, des poli\u00adti\u00adciens, des gardes-chiourmes, des espions inter\u00adna\u00adtio\u00adnaux, des faux mon\u00adnayeurs et autres tra\u00adfi\u00adquants, v\u00e9ri\u00adtable ver\u00admine qui pr\u00eache la morale dans le bour\u00adbier sans nom o\u00f9 l\u2019homme rejoint l\u2019animal.<\/p>\n<p>On ne perd pas une minute&nbsp;: en fai\u00adsant l\u2019amour, on cal\u00adcule com\u00adment on va rou\u00adler l\u2019oncle Am\u00e9d\u00e9e.<\/p>\n<p>O\u00f9 sont les affir\u00adma\u00adteurs de vie, \u00e0 d\u00e9faut des grands sages&nbsp;? Mais que fait-on dans les uni\u00adver\u00adsi\u00adt\u00e9s&nbsp;? Il est vrai que l\u2019on forme des avo\u00adcats, des employ\u00e9s de com\u00admerce et des \u00ab&nbsp;rh\u00e9\u00adto\u00adri\u00adciens du vide&nbsp;\u00bb, tous futurs \u00e9lec\u00adteurs et gens honorables.<\/p>\n<p>[|<b>*   *   *   *<\/b>|]<\/p>\n<p>On a avou\u00e9 quel\u00adque\u00adfois des craintes ami\u00adcales, \u00e0 mon adresse, devant mon go\u00fbt tr\u00e8s pro\u00adnon\u00adc\u00e9 pour Nietzsche. Et pour\u00adtant, en nuan\u00ad\u00e7ant intel\u00adli\u00adgem\u00adment et en \u00e9loi\u00adgnant les Cle\u00admen\u00adceau du d\u00e9bat, ne faut-il pas consi\u00add\u00e9\u00adrer que le nietz\u00adsch\u00e9en est un cr\u00e9a\u00adteur de vie, un lyrique de l\u2019\u00e9nergie&nbsp;? Nietzsche est le po\u00e8te qui se fait fou, empor\u00adt\u00e9 par son d\u00e9lire. Ne sen\u00adtez-vous pas la luxu\u00adriante inten\u00adsi\u00adt\u00e9 de la vie que son \u0153uvre en g\u00e9n\u00e9\u00adral et <em>Zara\u00adthous\u00adtra<\/em> en par\u00adti\u00adcu\u00adlier d\u00e9gagent&nbsp;? Per\u00adsonne n\u2019a mieux qu\u2019Abel Gance par\u00adl\u00e9 de Nietzsche&nbsp;; \u00e9coutez-le&nbsp;:<\/p>\n<p>\u00ab&nbsp;Quel\u00adque\u00adfois des larmes tremblent aux bords de ses phrases, ame\u00adn\u00e9es par cette inces\u00adsante angoisse que les hommes sont trop ce qu\u2019ils sont&nbsp;; elles tremblent aux bords des phrases qui s\u2019obscurcissent comme des yeux&nbsp;; puis on sent que l\u2019homme s\u2019est res\u00adsai\u00adsi, la larme ne tombe pas et ne ter\u00adnit pas la ligne pure de la pen\u00ads\u00e9e. Elle tombe en dedans, et la phrase conti\u00adnue, marmor\u00e9enne.&nbsp;\u00bb<\/p>\n<p>Oui, il serait bon de relire Nietzsche plus sou\u00advent. Comme Pas\u00adcal, il peut tout d\u00e9truire. Il ach\u00e8ve sa danse folle dans la folie. Il a gagn\u00e9. Grand des\u00adtin de celui qui a dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Il y a tant de choses entre le ciel et la terre que les po\u00e8tes sont les seuls \u00e0 avoir r\u00eav\u00e9es.&nbsp;\u00bb Sin\u00adgu\u00adli\u00e8re vision du monde. Sou\u00adl\u00e8\u00adve\u00adment phi\u00adlo\u00adso\u00adphique d\u2019un musi\u00adcien de la pen\u00ads\u00e9e. \u00c0 l\u2019heure o\u00f9 l\u2019homme baisse la t\u00eate devant ses crimes et ne l\u2019agite que devant le tiroir-caisse de ses int\u00e9\u00adr\u00eats sor\u00addides, les der\u00adniers hommes de quelque qua\u00adli\u00adt\u00e9 feraient bien de retrem\u00adper leur m\u00e9tal, de temps \u00e0 autre, dans le bouillon\u00adne\u00adment de Nietzsche, fai\u00adseur d\u2019\u00e9clairs. Je sais bien que l\u2019orgueil \u00e9blouit ce r\u00eaveur&nbsp;; mais il faut accep\u00adter l\u2019homme en bloc ou pas. Le par\u00adtage, l\u2019arrangement ne sau\u00adraient lui conve\u00adnir. M\u00eame ses \u00e9clats wag\u00adn\u00e9\u00adriens sont \u00e0 prendre. Et quel for\u00adti\u00adfiant pour la vie et pour la folle bataille avec le&nbsp;monde&nbsp;!<\/p>\n<p>[|<b>*   *   *   *<\/b>|]<\/p>\n<p>Ce pay\u00adsage humain res\u00adsemble \u00e0 une table d\u2019addition dans un tau\u00addis crou\u00adlant. Dans les quar\u00adtiers bom\u00adbar\u00add\u00e9s, on recons\u00adtruit des mai\u00adsons&nbsp;; ces habi\u00adta\u00adtions sont d\u2019une lai\u00addeur \u00e0 faire pleu\u00adrer un enfant et fuir un oiseau. Les orga\u00adni\u00adsa\u00adtions pau\u00advre\u00adment sociales res\u00adsemblent \u00e0 des toiles d\u2019araign\u00e9es. La lit\u00adt\u00e9\u00adra\u00adture cou\u00adrante a des odeurs d\u2019alc\u00f4ve. Les oisifs se font psy\u00adcha\u00adna\u00adly\u00adser avec l\u2019argent de leurs p\u00e8res, mar\u00adchands de men\u00adsonges. Les femmes font les enfants que les hommes leur ont don\u00adn\u00e9s. On jouit dans la crasse. Les sol\u00addats font l\u2019exercice. Les pros\u00adti\u00adtu\u00e9es sont concur\u00adren\u00adc\u00e9es par l\u2019amateurisme. On pille&nbsp;; on vole&nbsp;; on tue&nbsp;; on salit&nbsp;; on souille&nbsp;; on crache. Quant au chris\u00adtia\u00adnisme, il b\u00e9nit et implore un par\u00addon de cat\u00e9chisme.<\/p>\n<p>Tout va pour le laid dans le moins beau des mondes.<\/p>\n<p>[|<b>*   *   *   *<\/b>|]<\/p>\n<p>Pour\u00adtant, les fleurs s\u2019\u00e9panouissent, encore. Il reste un mys\u00adt\u00e9\u00adrieux et invi\u00adsible r\u00e9seau d\u2019\u00e9motions. Il y a les amours qui ne se disent pas ou ne se disent plus ou ne se sont jamais dites&nbsp;; il y a l\u2019insolite de la larme qui ne coule pas, le beau d\u00e9ses\u00adpoir du m\u00e9di\u00adta\u00adtif, le flot\u00adte\u00adment des choses, le canal Saint-Mar\u00adtin, les films de Car\u00adn\u00e9, le sou\u00adve\u00adnir de Vigo, les quais de la Seine, les amis, les images voi\u00adl\u00e9es de brume, les petits ramo\u00adneurs alle\u00admands, les Fran\u00ad\u00e7ais de Paris, les cin\u00e9\u00admas de quar\u00adtier et les jolies filles de par\u00adtout\u2026 la&nbsp;Vie.<\/p>\n<p>Aimer la vie mal\u00adgr\u00e9 la vie, ou suivre Ner\u00adval dans le sui\u00adcide. Le reste est jour\u00adna\u00adlisme, ONU, train de l\u2019Amiti\u00e9, etc., et nous n\u2019avons rien \u00e0 y&nbsp;voir.<\/p>\n<p>Ce n\u2019est pas le m\u00eame langage.<\/p>\n<p>[\/\u200bRoger <sc>Tous\u00adse\u00adnot<\/sc>.\/\u200b]<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ne pou\u00advant \u00e0 cette heure dor\u00admir dans une herbe humec\u00adt\u00e9e de cr\u00e9\u00adpus\u00adcule, mar\u00adcher sur le sable, fl\u00e2\u00adner dans Paris, d\u00e9li\u00adrer avec un ami ou tenir dans mes bras une cr\u00e9a\u00adture de charme, j\u2019\u00e9cris sur la vie. Je fais cela parce que, dans l\u2019instant, ma vie vaut moins que moi. Proust vivait en art le&nbsp;temps&nbsp;[\u2026]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"wp_typography_post_enhancements_disabled":false,"footnotes":""},"categories":[503],"tags":[],"ppma_author":[540],"class_list":["post-4083","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-defense-de-lhomme-n5-fevrier-1949"],"authors":[{"term_id":540,"user_id":1,"is_guest":0,"slug":"admin_3gikpwyf","display_name":"Vincent Dubuc","avatar_url":"https:\/\/secure.gravatar.com\/avatar\/d015720652c25fd2ced191ade86430094e1f288a17483713e3b34d26dea52507?s=96&d=mm&r=g","author_category":"","user_url":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net","last_name":"Dubuc","first_name":"Vincent","job_title":"","description":""}],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4083","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=4083"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4083\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=4083"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=4083"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=4083"},{"taxonomy":"author","embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/ppma_author?post=4083"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}