{"id":4123,"date":"2020-07-16T10:59:47","date_gmt":"2020-07-16T10:59:47","guid":{"rendered":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/2020\/07\/16\/karos-dieu\/"},"modified":"2020-07-16T10:59:47","modified_gmt":"2020-07-16T10:59:47","slug":"karos-dieu","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/2020\/07\/16\/karos-dieu\/","title":{"rendered":"Karos, Dieu"},"content":{"rendered":"<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-top-right\"><a href=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4123?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/wp-content\/plugins\/pdf-print\/images\/pdf.png\" alt=\"image_pdf\" title=\"Afficher le PDF\"><\/a><a href=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4123?print=print\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-print\" target=\"_blank\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/wp-content\/plugins\/pdf-print\/images\/print.png\" alt=\"image_print\" title=\"Contenu imprim\u00e9\"><\/a><\/div><div align=\"justify\">\n<p>Pen\u00addant long\u00adtemps Karos res\u00adta o\u00f9 il \u00e9tait tom\u00adb\u00e9, apr\u00e8s que le fouet e\u00fbt z\u00e9br\u00e9 la der\u00adni\u00e8re bande de chair encore intacte. Il gisait, immo\u00adbile et quiet. Rien ne bou\u00adgeait dans les t\u00e9n\u00e8bres si ce n\u2019est le sang qui cou\u00adlait len\u00adte\u00adment des veines meur\u00adtries et fil\u00adtrait le long des cre\u00advasses du sol d\u2019argile de cette mai\u00adson d\u2019esclaves vers la petite frange de soleil qui p\u00e9n\u00e9\u00adtrait sous la&nbsp;porte.<\/p>\n<p>La dou\u00adleur l\u2019avait \u00e9tour\u00addi. Karos ne mur\u00admu\u00adrait ni ne se contor\u00adsion\u00adnait. Il se r\u00e9p\u00e9\u00adtait que le ch\u00e2\u00adti\u00adment \u00e9tait fini. Et cette cer\u00adti\u00adtude plon\u00adgeait son esprit en une extase si douce qu\u2019il lui sem\u00adblait n\u2019avoir jamais \u00e9prou\u00adv\u00e9 d\u2019aussi d\u00e9li\u00adcieuse sensation.<\/p>\n<p>Il regret\u00adta de reprendre ses sens et le sen\u00adti\u00adment de dou\u00adleur accom\u00adpa\u00adgnant accom\u00adpa\u00adgnant la mor\u00adsure du fouet repa\u00adrut. Il se rele\u00adva, se plai\u00adgnant dou\u00adce\u00adment, et dra\u00adpa autour de son corps son gros\u00adsier v\u00eate\u00adment&nbsp;; lorsque le tis\u00adsu entra en contact avec sa chair encore \u00e0 vif, il lui fut impos\u00adsible de rete\u00adnir un cri de dou\u00adleur. Tr\u00e9\u00adbu\u00adchant comme un homme ivre, il s\u2019en fut vers son cubicle.<\/p>\n<p>Le cubicle conte\u00adnait un petit lit de paille, cou\u00advert d\u2019une mince cou\u00adver\u00adture, un tabou\u00adret \u00e0 trois pieds et une caisse en bois sur laquelle se trou\u00advaient un peigne, une coupe en terre et autres menus objets. Par\u00admi ces der\u00adniers repo\u00adsait un petit dieu en argile, de la hau\u00adteur d\u2019un index, avec des ailes aux pieds et, \u00e0 la main, une verge sur laquelle s\u2019entrela\u00e7aient deux ser\u00adpents. Chaque esclave pos\u00ads\u00e9\u00addait une image sem\u00adblable&nbsp;; elles \u00e9taient confec\u00adtion\u00adn\u00e9es par Era\u00adtos\u00adth\u00e8ne, un aveugle qui fabri\u00adquait des idoles dans la rue du Conduit et les ven\u00addait un demi-drachme.<\/p>\n<p>Karos jeta un regard sur l\u2019Herm\u00e8s et son front se plis\u00adsa. Il \u00e9tait du devoir d\u2019Herm\u00e8s de pro\u00adt\u00e9\u00adger les esclaves et les voleurs aus\u00adsi bien que les voya\u00adgeurs, et Karos avait comp\u00adt\u00e9 sur sa pro\u00adtec\u00adtion lors\u00adqu\u2019il avait vol\u00e9 la coupe d\u2019argent, cause de sa puni\u00adtion. Furieux de la tra\u00adhi\u00adson du dieu, il s\u2019en empa\u00adra, cra\u00adcha des\u00adsus, le jeta sur le sol et, le fou\u00adlant aux pieds, le r\u00e9dui\u00adsit en pi\u00e8ces.<\/p>\n<p>Aus\u00adsi\u00adt\u00f4t son acc\u00e8s de rage dis\u00adsi\u00adp\u00e9, Karos se repen\u00adtit. Dans son esprit un pro\u00adjet venait d\u2019\u00e9clore qu\u2019il n\u2019osait point ex\u00e9\u00adcu\u00adter sans l\u2019amulette qu\u2019il venait de d\u00e9truire. Il lui en fal\u00adlait une autre et il se trou\u00advait sans une obole pour s\u2019en pro\u00adcu\u00adrer. Il son\u00adgea \u00e0 l\u2019Herm\u00e8s de son cama\u00adrade de cap\u00adti\u00advi\u00adt\u00e9 Luki\u00addas. Nulle idole ne s\u2019\u00e9tait mon\u00adtr\u00e9e aus\u00adsi pro\u00adpice pour son pos\u00adses\u00adseur que celle-l\u00e0. On avait \u00e9t\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 offrir dix drachmes \u00e0 Luki\u00addas pour son dieu, mais il lui avait rap\u00adpor\u00adt\u00e9 davan\u00adtage de la gar\u00adder. Karos n\u2019ignorait pas qu\u2019il \u00e9tait d\u00e9sho\u00adno\u00adrant pour un esclave d\u2019en voler un autre&nbsp;; il se glis\u00adsa silen\u00adcieu\u00adse\u00adment hors de son cubicle et p\u00e9n\u00e9\u00adtra dans celui de Luki\u00addas&nbsp;; \u00e0 son retour, le dieu d\u00e9ro\u00adb\u00e9 \u00e9tait soi\u00adgneu\u00adse\u00adment dis\u00adsi\u00admu\u00adl\u00e9 sous sa ceinture.<\/p>\n<p>Karos sor\u00adtit de la mai\u00adson des esclaves et jeta les yeux autour de&nbsp;lui.<\/p>\n<p>La mai\u00adson des esclaves s\u2019\u00e9levait au milieu des champs de s\u00e9same, \u00e0 quelque dis\u00adtance du b\u00e2ti\u00adment d\u2019exploitation. Au del\u00e0 des champs s\u2019\u00e9tendaient des petits bois d\u2019oliviers, se pro\u00adlon\u00adgeant jusque sur les flancs de la mon\u00adtagne o\u00f9 pas\u00adsait la grande route blanche condui\u00adsant de Karu\u00adkos, bourg \u00e9loi\u00adgn\u00e9 bai\u00adgn\u00e9 par la mer, jus\u00adqu\u2019au c\u0153ur des hau\u00adteurs du Cap\u00adpa\u00addoce. Durant deux ou trois jours de marche on ren\u00adcon\u00adtrait des villes et des vil\u00adlages sur la route, puis on ces\u00adsait d\u2019en trou\u00adver, bien que cer\u00adtains pr\u00e9\u00adten\u00addissent que la grande route blanche se conti\u00adnuait, p\u00e9n\u00e9\u00adtrant dans les r\u00e9gions incon\u00adnues situ\u00e9es au-del\u00e0 comme un rayon pro\u00adje\u00adt\u00e9 par le phare de la civi\u00adli\u00adsa\u00adtion. Il cir\u00adcu\u00adlait de sombres his\u00adtoires sur le compte des bar\u00adbares qui peu\u00adplaient ces val\u00adl\u00e9es inac\u00adces\u00adsibles, ne par\u00adlaient pas grec et ne payaient aucun tri\u00adbut au gou\u00adver\u00adneur. Karos avait enten\u00addu dire que, par\u00admi eux, on ren\u00adcon\u00adtrait des man\u00adgeurs d\u2019hommes et des hommes \u00e0 t\u00eate de&nbsp;chien.<\/p>\n<p>Per\u00adsonne ne l\u2019avait vu sor\u00adtir de la mai\u00adson des esclaves. L\u2019intendant s\u2019en \u00e9tait all\u00e9 au pres\u00adsoir o\u00f9 de nom\u00adbreux esclaves tra\u00advaillaient dure\u00adment \u00e0 extraire l\u2019huile pr\u00e9\u00adcieuse. Karos tour\u00adna rapi\u00adde\u00adment le coin du b\u00e2ti\u00adment et cher\u00adcha un abri sous la haie \u00e9pi\u00adneuse qui pro\u00adt\u00e9\u00adgeait le s\u00e9same. Il se mit \u00e0 cou\u00adrir dans la direc\u00adtion des bos\u00adquets d\u2019oliviers.<\/p>\n<p>Il accom\u00adplit ain\u00adsi quelques m\u00e8tres et s\u2019arr\u00eata, vain\u00adcu par la dou\u00adleur. Le sang avait recom\u00admen\u00adc\u00e9 de cou\u00adler. Il lui fal\u00adlait aller tr\u00e8s len\u00adte\u00adment, grin\u00ad\u00e7ant des dents pour impo\u00adser silence \u00e0 ses souf\u00adfrances. Il fran\u00adchit ain\u00adsi les champs, les plan\u00adta\u00adtions d\u2019oliviers et attei\u00adgnit le fos\u00ads\u00e9 qui for\u00admait la limite du domaine. L\u00e0, sur le bord de la route, se dres\u00adsait un pilier car\u00adr\u00e9 de pierre s\u2019achevant en une t\u00eate bar\u00adbue&nbsp;; nul esclave n\u2019\u00e9tait auto\u00adri\u00ads\u00e9 \u00e0 fran\u00adchir cette figure. Karos fit halte un ins\u00adtant, s\u2019appuyant contre le Terme et jetant autour de lui d\u2019inquiets coups d\u2019\u0153il. Alors, sau\u00adtant par des\u00adsus le fos\u00ads\u00e9, d\u2019un bond il fut sur la route et par\u00adtit le visage tour\u00adn\u00e9 vers le&nbsp;nord.<\/p>\n<p>Dans l\u2019opinion du pro\u00adpri\u00e9\u00adtaire d\u2019esclaves, le pire d\u2019entre eux \u00e9tait le fugi\u00adtif. Pas de r\u00e9mis\u00adsion pour ce for\u00adfait&nbsp;! Une seule fa\u00e7on d\u2019y rem\u00e9\u00addier&nbsp;: lui encha\u00ee\u00adner les jambes et l\u2019envoyer tra\u00advailler aux mines. Par\u00admi les esclaves eux-m\u00eames, le fugi\u00adtif \u00e9tait consi\u00add\u00e9\u00adr\u00e9 avec une esp\u00e8ce de sen\u00adti\u00adment d\u2019horreur, comme un \u00eatre dont la conduite n\u2019\u00e9tait pas natu\u00adrelle. Karos n\u2019en igno\u00adrait rien, mais sa d\u00e9ci\u00adsion \u00e9tait prise. Tan\u00addis que le fouet fouaillait son corps, il s\u2019\u00e9tait jur\u00e9 qu\u2019il se tue\u00adrait plu\u00adt\u00f4t que d\u2019endurer \u00e0 nou\u00adveau pareille puni\u00adtion. Karos, en effet, \u00e9tait un esclave g\u00e2t\u00e9&nbsp;; il avait \u00e9t\u00e9 l\u2019\u00e9chanson et le favo\u00adri de son ma\u00eetre, et c\u2019\u00e9tait la pre\u00admi\u00e8re fois qu\u2019on le fouettait.<\/p>\n<p>Il se tra\u00ee\u00adna le long de la route pous\u00adsi\u00e9\u00adreuse plu\u00adsieurs heures durant, jus\u00adqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il e\u00fbt atteint le som\u00admet de la col\u00adline et se mit \u00e0 des\u00adcendre dans une val\u00adl\u00e9e. Fina\u00adle\u00adment., il arri\u00adva \u00e0 une for\u00eat de grands arbres noirs dont il igno\u00adrait le nom. Il aban\u00addon\u00adna la route et se glis\u00adsa sous l\u2019ombre des arbres jus\u00adqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il se sen\u00adt\u00eet \u00e9pui\u00ads\u00e9 et inca\u00adpable de faire un pas de plus. Au bout de quelques minutes, il \u00e9tait pro\u00adfon\u00add\u00e9\u00adment endormi.<\/p>\n<p>Lorsque Karos rou\u00advrit les yeux, il se sen\u00adtit plus l\u00e9ger qu\u2019au d\u00e9part. L\u2019air du matin \u00e9tait frais et vir\u00adgi\u00adnal, le bois four\u00admillait de sau\u00adte\u00adrelles et des sca\u00adra\u00adb\u00e9es aux reflets d\u2019acier tour\u00adbillon\u00adnaient au-des\u00adsus de la mousse. Karos gisait satis\u00adfait et lais\u00adsait le calme de la for\u00eat ber\u00adcer la dou\u00adceur sourde qui satu\u00adrait son corps. Au milieu de cette paix \u00e9cla\u00adta un son qui le fit se dres\u00adser sur ses pieds, p\u00e2le, d\u00e9fait, et s\u2019enfoncer d\u00e9ses\u00adp\u00e9\u00adr\u00e9\u00adment dans les pro\u00adfon\u00addeurs du bois&nbsp;: c\u2019\u00e9tait l\u2019aboiement d\u2019un&nbsp;dogue.<\/p>\n<p>Karos fer\u00adma les yeux tout en cou\u00adrant et aper\u00ad\u00e7ut, en esprit, le che\u00adnil o\u00f9 il s\u2019\u00e9tait si sou\u00advent ren\u00addu pour por\u00adter leur nour\u00adri\u00adture aux chiens. Il y en avait quatre, \u00e9normes, la l\u00e8vre pen\u00addante et les crocs lui\u00adsant comme des cou\u00adteaux. Cha\u00adcun d\u2019eux \u00e9tait de force \u00e0 se mesu\u00adrer avec un homme ou un loup, quel qu\u2019il f\u00fbt. L\u2019esclave ne res\u00adsen\u00adtait plus aucune dou\u00adleur&nbsp;; il se frayait un che\u00admin \u00e0 tra\u00advers les branches, tr\u00e9\u00adbu\u00adchait sur les racines, des\u00adcen\u00addant ins\u00adtinc\u00adti\u00adve\u00adment la c\u00f4te \u00e0 la recherche d\u2019une eau courante.<\/p>\n<p>Il cou\u00adrait rapi\u00adde\u00adment, mais les aboie\u00adments se rap\u00adpro\u00adchaient et deve\u00adnaient plus dis\u00adtincts. Il put entendre pen\u00addant quelque temps des voix d\u2019hommes exci\u00adtant les chiens, mais ces voix devinrent de moins en moins dis\u00adtinctes et finirent par ne plus \u00eatre per\u00adcep\u00adtibles. Karos igno\u00adrait pen\u00addant com\u00adbien de temps il avait cou\u00adru et sur quelle dis\u00adtance. Son c\u0153ur bat\u00adtait comme s\u2019il avait vou\u00adlu rompre ses c\u00f4tes. Sa res\u00adpi\u00adra\u00adtion sem\u00adblait le der\u00adnier jet d\u2019une pompe d\u2019un puits \u00e0 sec. Une corde lui ser\u00adrait \u00e9troi\u00adte\u00adment les tempes. Ses jambes lui parais\u00adsaient de pierre. Il cou\u00adrut jus\u00adqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il sen\u00adtit que mieux valait subir la mor\u00adsure des crocs des chiens qui le pour\u00adsui\u00advaient, que conti\u00adnuer \u00e0 cou\u00adrir. Il aper\u00ad\u00e7ut un ruis\u00adseau devant lui, \u00e0 une dou\u00adzaine d\u2019enjamb\u00e9es, mais ces douze enjam\u00adb\u00e9es lui parurent aus\u00adsi longues que la tra\u00adver\u00ads\u00e9e d\u2019un d\u00e9sert. Il par\u00adcou\u00adrut encore au pas de course le quart de la dis\u00adtance, la moi\u00adti\u00e9, puis tom\u00adba \u00e9vanoui.<\/p>\n<p>Lorsque l\u2019esprit lui revint, il sen\u00adtit quelque chose d\u2019humide et de doux sur la joue. Il ouvrit les yeux. L\u2019un des dogues le l\u00e9chait. C\u2019\u00e9tait Bel\u00adlo\u00adna, la favo\u00adrite de Karos, \u00e0 laquelle il avait tou\u00adjours don\u00adn\u00e9 la p\u00e2t\u00e9e la pre\u00admi\u00e8re. Les trois autres \u00e9taient \u00e9ta\u00adl\u00e9s sur le sol, pan\u00adte\u00adlants, la langue pen\u00addante. \u00c0 peine Karos eut-il lev\u00e9 la t\u00eate qu\u2019ils bon\u00addirent et s\u2019approch\u00e8rent de lui. Il les flat\u00adta, cha\u00adcun \u00e0 leur tour, et les appe\u00adla suc\u00adces\u00adsi\u00adve\u00adment par leur nom. Le sou\u00adve\u00adnir lui revint alors des voix d\u2019hommes qu\u2019il avait enten\u00addues et il se sou\u00adle\u00adva p\u00e9ni\u00adble\u00adment du sol. Ses pieds \u00e9taient per\u00adc\u00e9s d\u2019\u00e9pines et ils se mirent \u00e0 sai\u00adgner, lors\u00adqu\u2019\u00e9\u00adtant entr\u00e9 dans le lit du cours d\u2019eau, il s\u2019y avan\u00ad\u00e7a en remon\u00adtant le courant.<\/p>\n<p>Les dogues se secou\u00e8rent et sui\u00advirent Karos. Un moment apr\u00e8s, celui-ci se retour\u00adna et leur com\u00adman\u00adda de s\u2019en aller. Il sui\u00advit des heures et des heures le ruis\u00adseau, glis\u00adsant et tr\u00e9\u00adbu\u00adchant sur les cailloux qui for\u00admaient son lit. Lors\u00adqu\u2019il s\u2019aper\u00e7ut qu\u2019il avait \u00e9chap\u00adp\u00e9 \u00e0 toute pour\u00adsuite, il \u00e9prou\u00adva le sen\u00adti\u00adment de la faim. Il sor\u00adtit de l\u2019eau, retour\u00adna dans le bois o\u00f9 il d\u00e9cou\u00advrit des m\u00fbres, des pru\u00adnelles qu\u2019il d\u00e9vo\u00adra avi\u00adde\u00adment. Il conti\u00adnua de cueillir des fruits et \u00e0 en man\u00adger jus\u00adqu\u2019\u00e0 la tom\u00adb\u00e9e du cr\u00e9\u00adpus\u00adcule. Puis il s\u2019endormit.<\/p>\n<p>Il se r\u00e9veilla, affa\u00adm\u00e9 et malade. Il ren\u00adcon\u00adtra encore quelques fruits sau\u00advages et se remit en route. Le bois ces\u00adsa et fit place \u00e0 une lande. Dans le loin\u00adtain, une petite fum\u00e9e s\u2019\u00e9levait dans l\u2019air. Apr\u00e8s une heure de marche, Karos arri\u00adva \u00e0 une petite cabane qui s\u2019\u00e9levait au milieu de quelques champs mal culti\u00adv\u00e9s. En le voyant, une femme et trois enfants sor\u00adtirent de la cabane. Mais il ne vit pas trace d\u2019homme. Le fugi\u00adtif deman\u00adda du pain et la femme lui r\u00e9pon\u00addit en une langue \u00e9tran\u00adg\u00e8re. Il la pous\u00adsa de c\u00f4t\u00e9 et p\u00e9n\u00e9\u00adtra dans la mai\u00adson. Trois pains se trou\u00advaient sur un rayon. Il en prit deux, un dans chaque main et par\u00adtit. La femme lui mon\u00adtra le poing et les enfants cra\u00adch\u00e8rent dans sa direction.<\/p>\n<p>Karos se remit \u00e0 cou\u00adrir et ne s\u2019arr\u00eata qu\u2019une fois arri\u00adv\u00e9 bien loin de la mai\u00adson. Il trou\u00adva un petit \u00e9tang sur les bords duquel il s\u2019assit. Il jeta quelques cro\u00fbtes dans l\u2019eau \u00e0 titre d\u2019offrande \u00e0 son esprit fami\u00adlier. Il man\u00adgea alors l\u2019un des pains. Ses pas l\u2019amen\u00e8rent ensuite au milieu de col\u00adlines, et il erra des jours durant sans savoir o\u00f9. Il ne trou\u00advait rien \u00e0 man\u00adger et la mala\u00addie le repre\u00adnait. Tout en che\u00admi\u00adnant, il r\u00eavait. Il r\u00eavait que les chiens le sui\u00advaient et qu\u2019il leur don\u00adnait \u00e0 man\u00adger de gros mor\u00adceaux de viande sai\u00adgnante. Il r\u00eavait aus\u00adsi qu\u2019il \u00e9tait un enfant et qu\u2019il se trou\u00advait \u00e0 bord d\u2019un navire de pirates qui l\u2019enlevaient. Il enten\u00addait le bruit des rames dans les tole\u00adti\u00e8res et celui qu\u2019elles font en frap\u00adpant l\u2019eau. Le vent s\u2019\u00e9levait, le pont du navire s\u2019inclinait et il tr\u00e9\u00adbu\u00adchait en essayant de le parcourir.<\/p>\n<p>Karos r\u00e9so\u00adlut de mon\u00adter jus\u00adqu\u2019au som\u00admet de la col\u00adline en face de lui, d\u2019y \u00e9tendre son corps ext\u00e9\u00adnu\u00e9 et d\u2019y attendre la mort. Il tira de sa cein\u00adture l\u2019Herm\u00e8s vol\u00e9, lui repro\u00adchant am\u00e8\u00adre\u00adment de ne pas lui avoir \u00e9t\u00e9 favo\u00adrable. Il sup\u00adpo\u00adsait que l\u2019Herm\u00e8s n\u2019avait de pou\u00advoir que dans le dis\u00adtrict o\u00f9 il avait \u00e9t\u00e9 fabri\u00adqu\u00e9&nbsp;; aus\u00adsi, apr\u00e8s quelque temps, il se d\u00e9bar\u00adras\u00adsa du dieu inutile. Il igno\u00adrait quels \u00e9taient les dieux de la contr\u00e9e o\u00f9 il se trou\u00advait, sinon il les e\u00fbt ado\u00adr\u00e9s. Par\u00adve\u00adnu au som\u00admet de la col\u00adline, il aper\u00ad\u00e7ut un gros bourg dans la val\u00adl\u00e9e qui s\u2019\u00e9tendait au-del\u00e0.<\/p>\n<p>Karos pous\u00adsa un cri et s\u2019arr\u00eata. La faim le pous\u00adsait \u00e0 des\u00adcendre vers le vil\u00adlage et \u00e0 y deman\u00adder \u00e0 man\u00adger&nbsp;; mais les contes qu\u2019il avait enten\u00addus concer\u00adnant les habi\u00adtants de ce ter\u00adri\u00adtoire. lui revinrent \u00e0 l\u2019esprit et la crainte le retint. Il fut obli\u00adg\u00e9 de se rem\u00e9\u00admo\u00adrer la r\u00e9so\u00adlu\u00adtion qu\u2019il venait de prendre de mou\u00adrir plu\u00adt\u00f4t que d\u2019errer davan\u00adtage. S\u2019il devait p\u00e9rir \u2013 eh bien&nbsp;! autant suc\u00adcom\u00adber du fait de ces bar\u00adbares que mou\u00adrir de faim. Esclave fugi\u00adtif, n\u2019ayant pour v\u00eate\u00adments que des gue\u00adnilles et pour corps qu\u2019un ensemble de plaies et de contu\u00adsions, les os saillis\u00adsant sous la peau&nbsp;; malade, \u00e9per\u00addu, d\u00e9ses\u00adp\u00e9\u00adrant, il se tint immo\u00adbile quelques minutes, angois\u00ads\u00e9 et h\u00e9sitant.<\/p>\n<p>Il se d\u00e9ci\u00adda enfin \u00e0 des\u00adcendre la&nbsp;c\u00f4te.<\/p>\n<p>Jus\u00adqu\u2019au vil\u00adlage s\u2019\u00e9tendaient des champs de fro\u00adment, de millet, et d\u2019un autre bl\u00e9 qu\u2019il ne connais\u00adsait pas. Dans l\u2019un des champs, le fro\u00adment \u00e9tait cou\u00adp\u00e9 par des femmes qui ne res\u00adsem\u00adblaient \u00e0 aucune de celles que l\u2019esclave avait vues jus\u00adqu\u2019i\u00adci, De sta\u00adture rabou\u00adgrie, de teint fon\u00adc\u00e9, la t\u00eate cou\u00adverte d\u2019une che\u00adve\u00adlure noire, longue, r\u00eache, elles por\u00adtaient des v\u00eate\u00adments de laine et des chaus\u00adsures qui se ter\u00admi\u00adnaient par une pointe recour\u00adb\u00e9e. \u00c0 l\u2019approche du fugi\u00adtif, elles ces\u00ads\u00e8rent leur tra\u00advail pour le contem\u00adpler curieu\u00adse\u00adment&nbsp;; puis un homme v\u00eatu d\u2019une peau de ch\u00e8vre, \u2013 le sur\u00adveillant du tra\u00advail pous\u00adsa un cri et par\u00adtit en cou\u00adrant vers le village.<\/p>\n<p>Karos sen\u00adtit le c\u0153ur lui man\u00adquer. Il s\u2019avan\u00e7a len\u00adte\u00adment, tra\u00ee\u00adnant ses pieds enfl\u00e9s. Il avait \u00e0 peine atteint le der\u00adnier champ avant de p\u00e9n\u00e9\u00adtrer dans le vil\u00adlage, qu\u2019il f\u00fbt clou\u00e9 sur place \u00e0 la vue d\u2019une troupe venant \u00e0 sa rencontre.<\/p>\n<p>\u00c0 la t\u00eate de la pro\u00adces\u00adsion mar\u00adchait un vieillard, d\u2019une taille plus \u00e9le\u00adv\u00e9e que ceux qui le sui\u00advaient, un vieillard dont l\u2019aspect v\u00e9n\u00e9\u00adrable et la longue barbe blanche frap\u00adp\u00e8rent de crainte l\u2019esclave. Sa t\u00eate \u00e9tait ceinte d\u2019une ban\u00adde\u00adlette qui rap\u00adpe\u00adla \u00e0 Karos la ban\u00adde\u00adlette sacr\u00e9e du pr\u00eatre de D\u00e9m\u00e9\u00adter&nbsp;; en ses mains il por\u00adtait une guir\u00adlande d\u2019\u00e9pis de bl\u00e9, entre\u00adm\u00ea\u00adl\u00e9s de bleuets, res\u00adsem\u00adblant en tous points aux guir\u00adlandes dont sont orn\u00e9es les cornes d\u2019un b\u0153uf qu\u2019on se dis\u00adpose \u00e0 sacri\u00adfier. Le vieil homme \u00e9tait imm\u00e9\u00addia\u00adte\u00adment sui\u00advi de gar\u00ad\u00e7ons et de fillettes char\u00adg\u00e9s de fleurs&nbsp;; ensuite venaient des jeunes gens souf\u00adflant en des roseaux et frap\u00adpant sur des cym\u00adbales en bois&nbsp;; enfin, toute une foule de vil\u00adla\u00adgeois. Ils mar\u00adchaient aux accents d\u2019un chant joyeux rap\u00adpe\u00adlant les ch\u0153urs sacr\u00e9s de Dionysos.<\/p>\n<p>Karos s\u2019arr\u00eata et atten\u00addit. Le vieillard, qu\u2019il sup\u00adpo\u00adsait \u00eatre le pr\u00eatre ou le roi du vil\u00adlage, s\u2019approcha de lui et lui adres\u00adsa la parole en une langue incon\u00adnue, et avec les marques d\u2019un res\u00adpect que ne s\u2019expliquait pas le fugi\u00adtif. Il cei\u00adgnit ensuite de ban\u00adde\u00adlettes le front de Karos&nbsp;; \u00e0 ce geste, les musi\u00adciens frap\u00adp\u00e8rent leurs cym\u00adbales et le chant des assis\u00adtants cr\u00fbt d\u2019intensit\u00e9 et d\u2019amplitude. Le pr\u00eatre prit ensuite Karos par la main, le condui\u00adsit dans le vil\u00adlage, tan\u00addis que les enfants cou\u00adraient au-devant de lui et jetaient des fleurs sous ses&nbsp;pas.<\/p>\n<p>Karos n\u2019en reve\u00adnait pas. Il se lais\u00adsait mener, sachant \u00e0 peine ce qu\u2019il fai\u00adsait. La musique l\u2019\u00e9tourdissait et il se disait que ce devait \u00eatre un nou\u00adveau r\u00eave, du genre de ceux qui han\u00adtaient son cer\u00adveau alors&nbsp;qu\u2019il gra\u00advis\u00adsait la colline.<\/p>\n<p>Un mur de boue d\u00e9fen\u00addait et entou\u00adrait le vil\u00adlage, s\u2019\u00e9levant \u00e0 hau\u00adteur de poi\u00adtrine d\u2019homme. La porte fran\u00adchie, ils pas\u00ads\u00e8rent pr\u00e8s d\u2019un grand ch\u00eane&nbsp;; sous ses branches s\u2019\u00e9levait une \u00e9norme pierre dont le fa\u00eete \u00e9tait plat comme un autel, mais c\u2019est en vain que Karos cher\u00adcha le dieu auquel il \u00e9tait consa\u00adcr\u00e9. Les habi\u00adtants du vil\u00adlage r\u00e9si\u00addaient en des cabanes rus\u00adtiques, faites de claies dont les inter\u00adstices \u00e9taient bou\u00adch\u00e9es avec de la boue \u2013 de telle sorte qu\u2019elles parais\u00adsaient, aux yeux du Grec, sem\u00adblables \u00e0 des nids. Au centre, au milieu d\u2019une place, s\u2019\u00e9levait une mai\u00adson de meilleure appa\u00adrence que le reste, b\u00e2tie \u00e0 l\u2019entour d\u2019un arbre et cou\u00adverte de chaume fin.<\/p>\n<p>L\u2019esclave dut bais\u00adser la t\u00eate pour pas\u00adser sous la porte. L\u2019int\u00e9rieur \u00e9tait obs\u00adcur&nbsp;; au bout de quelques ins\u00adtants, il put cepen\u00addant dis\u00adtin\u00adguer un tas de peaux d\u2019un ani\u00admal qui lui \u00e9tait incon\u00adnu, mais dont la four\u00adrure \u00e9tait brune et douce au tou\u00adcher. Il y avait \u00e9ga\u00adle\u00adment des usten\u00adsiles domes\u00adtiques&nbsp;: un plat, une \u00e9cuelle, une grosse pierre de silex, taill\u00e9e comme le ban\u00adchant d\u2019une&nbsp;hache.<\/p>\n<p>Karos s\u2019effondra sur le lit de peaux. \u00c0 cause du manque de nour\u00adri\u00adture, sa t\u00eate \u00e9tait vide, si bien qu\u2019il ne se sen\u00adtait pas tout \u00e0 fait cer\u00adtain de la r\u00e9a\u00adli\u00adt\u00e9 de tout ce qu\u2019il voyait. Mais le v\u00e9n\u00e9\u00adrable vieillard parut com\u00adprendre son \u00e9tat. Il dit un mot aux hommes qui l\u2019avaient sui\u00advi jus\u00adqu\u2019\u00e0 la porte, ils par\u00adtirent en cou\u00adrant et revinrent bien\u00adt\u00f4t, appor\u00adtant du lait, des ch\u00e2\u00adtaignes bouillies et de petits g\u00e2teaux de fro\u00adment. L\u2019esclave arra\u00adcha la nour\u00adri\u00adture de leurs mains et se mit \u00e0 la d\u00e9vo\u00adrer. Au dehors, le chant conti\u00adnuait et les sons en emplis\u00adsaient ses oreilles. Une lan\u00adgueur douce et ti\u00e8de le p\u00e9n\u00e9\u00adtrait tout entier. Il se sen\u00adtait ras\u00adsa\u00adsi\u00e9 et c\u00e9da au sommeil.<\/p>\n<p>Lorsque Karos se r\u00e9veilla, il \u00e9tait seul. Il se leva, et se diri\u00adgea vers la porte de la cabane. Il trou\u00adva un homme, accrou\u00adpi sur le seuil, qui se leva d\u00e8s qu\u2019il aper\u00ad\u00e7ut haros, secoua la t\u00eate et lui fit com\u00adprendre par signes qu\u2019il ne devait pas pas\u00adser. Le fugi\u00adtif recu\u00adla. Il eut l\u2019impression d\u2019\u00eatre prisonnier.<\/p>\n<p>Durant les jours qui sui\u00advirent, le sort de l\u2019esclave ne chan\u00adgea gu\u00e8re. Il s\u2019aper\u00e7ut que les vil\u00adla\u00adgeois d\u00e9si\u00adraient lui plaire, mais ils pre\u00adnaient grand soin de ne point lui four\u00adnir l\u2019occasion de s\u2019\u00e9chapper. Ils lui appor\u00adtaient ce qu\u2019ils pou\u00advaient trou\u00adver de mieux en fait de man\u00adger et de boire. Apr\u00e8s quelque temps, ils intro\u00addui\u00adsirent une jeune fille dans la cabane en lui fai\u00adsant com\u00adprendre qu\u2019elle \u00e9tait des\u00adti\u00adn\u00e9e \u00e0 \u00eatre sa femme. Elle tom\u00adba aux genoux de Karos qui fut content de lui voir \u00e9prou\u00adver de la crainte \u00e0 son \u00e9gard. Cet \u00e9v\u00e9\u00adne\u00adment, et le res\u00adpect que lui mani\u00adfes\u00adtaient ses gar\u00addiens lui ren\u00addirent de l\u2019assurance&nbsp;; il insis\u00adta pour sor\u00adtir de sa demeure et se pro\u00adme\u00adner dans le vil\u00adlage. Ceci lui fut per\u00admis, mais il \u00e9tait sur\u00adveill\u00e9 de pr\u00e8s, et chaque fois qu\u2019il essayait de r\u00f4der par les champs, on le fai\u00adsait ren\u00adtrer au-dedans des&nbsp;murs.<\/p>\n<p>Tous les jours, cepen\u00addant, le v\u00e9n\u00e9\u00adrable pr\u00eatre venait lui rendre visite. De lui et de la jeune fille, le Grec apprit ce qu\u2019il put de la tangue des bar\u00adbares. D\u00e8s qu\u2019il fut en \u00e9tat de se faire quelque peu com\u00adprendre, il cher\u00adcha \u00e0 savoir le nom du dieu de l\u2019endroit.<\/p>\n<p>Jus\u00adqu\u2019a\u00adlors, il s\u2019\u00e9tait deman\u00add\u00e9 quelle sorte de reli\u00adgion pos\u00ads\u00e9\u00addaient ces \u00eatres. Il se sou\u00adve\u00adnait du bizarre autel qu\u2019il avait remar\u00adqu\u00e9 avant de p\u00e9n\u00e9\u00adtrer dans le vil\u00adlage, mais il n\u2019y avait aper\u00ad\u00e7u aucun ves\u00adtige de divi\u00adni\u00adt\u00e9&nbsp;; il n\u2019avait pu d\u00e9cou\u00advrir non plus ailleurs aucun signe de temple ou d\u2019idole. C\u2019\u00e9tait une chose affreuse pour Karos que de vivre sans la pr\u00e9\u00adsence d\u2019une pro\u00adtec\u00adtion divine quel\u00adconque, car on lui avait appris que les dieux res\u00adsen\u00adtaient et punis\u00adsaient la n\u00e9gli\u00adgence des hommes.<\/p>\n<p>Lors\u00adqu\u2019il essayait de ques\u00adtion\u00adner sa com\u00adpagne \u00e0 ce sujet, elle parais\u00adsait redou\u00adter de r\u00e9pondre et ne le fai\u00adsait que par des gestes qui embar\u00adras\u00adsaient Karos. Le vieux pr\u00eatre lui expli\u00adqua qu\u2019il y avait beau\u00adcoup de mau\u00advais esprits que l\u2019on conju\u00adrait \u00e0 l\u2019aide de signes et de talis\u00admans magiques. Il s\u2019offrit m\u00eame \u00e0 ensei\u00adgner quelques-uns de ces signes \u00e0 Karos, qui d\u00e9cou\u00advrit qu\u2019ils lui \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 fami\u00adliers, \u00e9tant les m\u00eames que ceux dont se servent les esclaves. En m\u00eame temps, le pr\u00eatre l\u2019assura que, pour son propre compte, il n\u2019avait rien \u00e0 craindre \u2013 aus\u00adsi long\u00adtemps qu\u2019il ne sor\u00adti\u00adrait pas de la cabane \u2013 car l\u2019arbre autour duquel elle \u00e9tait b\u00e2tie pos\u00ads\u00e9\u00addait des pro\u00adpri\u00e9\u00adt\u00e9s magiques, d\u00e9fenses redou\u00adtables contre les entre\u00adprises des d\u00e9mons.<\/p>\n<p>Rien de tout cela n\u2019\u00e9tait, nou\u00adveau pour le Grec. Ce qu\u2019il ne com\u00adpre\u00adnait pas, c\u2019\u00e9tait l\u2019absence de ces \u00catres gran\u00addioses et plus puis\u00adsants, ado\u00adr\u00e9s dans le monde d\u2019o\u00f9 il avait fui. Le Soleil et la Lune, par exemple \u2013 la Diane des Eph\u00e9\u00adsiens et la grande Cyb\u00e8le des Phry\u00adgiens. Ces mon\u00adta\u00adgnards bar\u00adbares n\u2019avaient-ils jamais enten\u00addu par\u00adler de ces dieux c\u00e9l\u00e8bres&nbsp;?<\/p>\n<p>Le vieillard hocha la t\u00eate. Le soleil et la lune \u00e9taient situ\u00e9s trop loin pour que leurs pri\u00e8res pussent les atteindre&nbsp;; d\u2019ailleurs, c\u2019est \u00e0 peine s\u2019ils leur recon\u00adnais\u00adsaient un carac\u00adt\u00e8re&nbsp;divin.<\/p>\n<p>Qui ado\u00adraient-ils alors&nbsp;? \u2013 car un vil\u00adlage ne peut se pas\u00adser de&nbsp;dieu.<\/p>\n<p>\u2014&nbsp;Tu es notre dieu, r\u00e9pon\u00addit le pr\u00eatre en le fixant curieusement.<\/p>\n<p>Cette r\u00e9ponse ren\u00addit Karos muet. Tout ce qui l\u2019avait rem\u00adpli d\u2019\u00e9tonnement jus\u00adqu\u2019i\u00adci lui devint imm\u00e9\u00addia\u00adte\u00adment clair&nbsp;: la joie mani\u00adfes\u00adt\u00e9e \u00e0 son arri\u00adv\u00e9e, la pro\u00adces\u00adsion, la ban\u00adde\u00adlette sacr\u00e9e et les fleurs. Sans doute, ces bar\u00adbares l\u2019avaient pris pour un visi\u00adteur c\u00e9leste&nbsp;: Her\u00adm\u00e8s ou Apol\u00adlon. La hutte o\u00f9 il se trou\u00advait \u00e9tait son temple, le vieillard \u00e9tait son pr\u00eatre.<\/p>\n<p>D\u00e8s ce moment, un grand chan\u00adge\u00adment s\u2019op\u00e9ra dans l\u2019attitude de Karos. Il sen\u00adtait, dans toutes ses all\u00e9es et venues, les yeux des vil\u00adla\u00adgeois fix\u00e9s sur lui et il s\u2019effor\u00e7ait de jouer de son mieux son nou\u00adveau r\u00f4le. Sa d\u00e9marche deve\u00adnait grave, son visage s\u00e9v\u00e8re et condes\u00adcen\u00addant. Il ne par\u00adlait aux gens qu\u2019il ren\u00adcon\u00adtrait que rare\u00adment et en obser\u00advant beau\u00adcoup de r\u00e9serve. Ces der\u00adniers, d\u2019ailleurs, sem\u00adblaient s\u2019\u00e9tre pr\u00e9\u00adpa\u00adr\u00e9s \u00e0 cette incar\u00adna\u00adtion divine et m\u00eame en \u00eatre ravis. Sa com\u00adpagne, seule, s\u2019\u00e9loignait de lui&nbsp;; il la trou\u00advait par\u00adfois pleu\u00adrant en silence. Un jour qu\u2019il maniait la hache de silex, elle la lui arra\u00adcha brus\u00adque\u00adment, des mains et la cacha hors de sa por\u00adt\u00e9e. Karos la battit.<\/p>\n<p>Une mati\u00adn\u00e9e de prin\u00adtemps, l\u2019esclave-dieu enten\u00addit reten\u00adtir, hors de sa demeure, la m\u00eame musique qui l\u2019avait accueilli \u00e0 son arri\u00adv\u00e9e. Le vieux pr\u00eatre appa\u00adrut et le pria de se pr\u00e9\u00adpa\u00adrer pour la grande f\u00eate annuelle des semailles. Au prin\u00adtemps, tous les \u00eatres humains sacri\u00adfient \u00e0 leurs dieux pour en obte\u00adnir quelque b\u00e9n\u00e9\u00addic\u00adtion sur leurs champs, et Karos exul\u00adtait \u00e0 la pen\u00ads\u00e9e qu\u2019un sacri\u00adfice allait lui \u00eatre offert. Le vieillard lui fit rev\u00ea\u00adtir une robe blanche toute neuve, l\u2019oignit et lui fit absor\u00adber une bois\u00adson enivrante. Ils sor\u00adtirent ensemble et trou\u00adv\u00e8rent, assem\u00adbl\u00e9s dans l\u2019espace qui s\u2019\u00e9tendait devant la mai\u00adson, des musi\u00adciens, des chan\u00adteurs, des enfants por\u00adtant des branches de saule pr\u00eates \u00e0 bour\u00adgeon\u00adner, enfin une grande foule d\u2019hommes et de femmes.<\/p>\n<p>Karos se sen\u00adtait la t\u00eate lourde, mais de chaque c\u00f4t\u00e9 des hommes le sou\u00adte\u00adnaient et l\u2019emmenaient \u00e0 la suite de la joyeuse musique. Ils s\u2019arr\u00eat\u00e8rent enfin devant le grand autel de pierre, Karos remar\u00adqua que le pr\u00eatre tenait dans l\u2019une de ses mains une hache de silex sem\u00adblable \u00e0 celle que sa com\u00adpagne avait d\u00e9ro\u00adb\u00e9e \u00e0 sa vue, mais il ne pou\u00advait nulle part d\u00e9cou\u00advrir l\u2019agneau ou le veau consa\u00adcr\u00e9. Il s\u2019aper\u00e7ut que ceux qui l\u2019entouraient \u00e9taient \u00e9tran\u00adge\u00adment exci\u00adt\u00e9s, qu\u2019ils se pres\u00adsaient autour de lui, et qu\u2019ils posaient les mains sur son v\u00eate\u00adment comme s\u2019ils vou\u00adlaient en extraire une b\u00e9n\u00e9diction.<\/p>\n<p>La musique devint plus intense, plus fr\u00e9\u00adn\u00e9\u00adtique, le chant se trans\u00adfor\u00adma en une m\u00e9lo\u00adp\u00e9e aigue, les chan\u00adteurs rom\u00adpirent leurs rangs et se mirent \u00e0 tour\u00adner \u00e0 l\u2019entour de lui en une ronde folle&nbsp;; la t\u00eate de l\u2019esclave-dieu tour\u00adna \u00e9ga\u00adle\u00adment, il per\u00addit connais\u00adsance, eut la sen\u00adsa\u00adtion qui tom\u00adbait \u00e0 la ren\u00adverse sur l\u2019autel et aper\u00ad\u00e7ut comme en un brouillard la hache sus\u00adpen\u00addue au-des\u00adsus de sa t\u00eate et met\u00adtant un si\u00e8cle pour des\u00adcendre et s\u2019enfoncer dans sa&nbsp;gorge.<\/p>\n<p>[\/\u200bAllen <sc>Upward<\/sc>\/\u200b]<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pen\u00addant long\u00adtemps Karos res\u00adta o\u00f9 il \u00e9tait tom\u00adb\u00e9, apr\u00e8s que le fouet e\u00fbt z\u00e9br\u00e9 la der\u00adni\u00e8re bande de chair encore intacte. Il gisait, immo\u00adbile et quiet. Rien ne bou\u00adgeait dans les t\u00e9n\u00e8bres si ce n\u2019est le sang qui cou\u00adlait len\u00adte\u00adment des veines meur\u00adtries et fil\u00adtrait le long des cre\u00advasses du sol d\u2019argile de cette maison&nbsp;[\u2026]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"wp_typography_post_enhancements_disabled":false,"footnotes":""},"categories":[509],"tags":[],"ppma_author":[540],"class_list":["post-4123","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-lunique-na18-mars-1947"],"authors":[{"term_id":540,"user_id":1,"is_guest":0,"slug":"admin_3gikpwyf","display_name":"Vincent Dubuc","avatar_url":"https:\/\/secure.gravatar.com\/avatar\/d015720652c25fd2ced191ade86430094e1f288a17483713e3b34d26dea52507?s=96&d=mm&r=g","author_category":"","user_url":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net","last_name":"Dubuc","first_name":"Vincent","job_title":"","description":""}],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4123","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=4123"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4123\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=4123"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=4123"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=4123"},{"taxonomy":"author","embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/ppma_author?post=4123"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}