{"id":554,"date":"2007-07-05T13:29:21","date_gmt":"2007-07-05T13:29:21","guid":{"rendered":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/2007\/07\/05\/amis-de-quarante-ans-1\/"},"modified":"2007-07-05T13:29:21","modified_gmt":"2007-07-05T13:29:21","slug":"amis-de-quarante-ans-1","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/2007\/07\/05\/amis-de-quarante-ans-1\/","title":{"rendered":"Amis de quarante ans (1)"},"content":{"rendered":"<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-top-right\"><a href=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/554?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/wp-content\/plugins\/pdf-print\/images\/pdf.png\" alt=\"image_pdf\" title=\"Afficher le PDF\"><\/a><a href=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/554?print=print\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-print\" target=\"_blank\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/wp-content\/plugins\/pdf-print\/images\/print.png\" alt=\"image_print\" title=\"Contenu imprim\u00e9\"><\/a><\/div><p class=\"post_excerpt\">[[Pr\u00e9\u00adface \u00e0 \u00ab&nbsp;Socia\u00adlisme et liber\u00adt\u00e9&nbsp;\u00bb, choix de textes de Fritz Brup\u00adba\u00adcher, \u2013 \u00e9ga\u00adle\u00adment pr\u00e9\u00adc\u00e9\u00add\u00e9 d\u2019une \u00e9tude de Fran\u00ad\u00e7ois Bon\u00addy (v. <a href=\"521\">\u00ab&nbsp;T\u00e9moins&nbsp;\u00bb, n<sup>os<\/sup> 3\u200a\u2013\u200a4<\/a>), \u2013 com\u00adpo\u00ads\u00e9 et tra\u00adduit par J. P. Sam\u00adson, et qui para\u00ee\u00adtra cet automne aux \u00e9di\u00adtions de La Baconni\u00e8re.]]<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<div align=\"justify\">\n<p>Nous nous sommes connus, Brup\u00adba\u00adcher et moi, pen\u00addant qua\u00adrante ann\u00e9es. Mal\u00adgr\u00e9 tant d\u2019\u00e9v\u00e9nements, mal\u00adgr\u00e9 nos carac\u00adt\u00e8res et nos tem\u00adp\u00e9\u00adra\u00adments si dif\u00adf\u00e9\u00adrents, \u00e0 cause peut-\u00eatre de cette dif\u00adf\u00e9\u00adrence, nous sommes res\u00adt\u00e9s amis. Tou\u00adjours d\u2019accord&nbsp;? \u00c9vi\u00addem\u00adment non. Mais l\u2019estime mutuelle domi\u00adnait chaque fois nos fa\u00e7ons de voir dif\u00adf\u00e9\u00adrentes. Il me semble qu\u2019\u00e0 tra\u00advers ces der\u00adni\u00e8res cin\u00adquante ann\u00e9es si char\u00adg\u00e9es d\u2019histoire, nous avons mar\u00adch\u00e9 dans la m\u00eame direc\u00adtion, mais cha\u00adcun \u00e0 son pas, cha\u00adcun avec ses pr\u00e9\u00adoc\u00adcu\u00adpa\u00adtions par\u00adti\u00adcu\u00adli\u00e8res. Rien de ce que nous esp\u00e9\u00adrions ne s\u2019est r\u00e9a\u00adli\u00ads\u00e9. Lui, il est mort tr\u00e8s mal\u00adheu\u00adreux, croyant avoir g\u00e2ch\u00e9 sa vie. Je suis s\u00fbr qu\u2019il ne l\u2019a pas g\u00e2ch\u00e9e. Pas plus que je n\u2019ai g\u00e2ch\u00e9 la mienne. On a fait ce que l\u2019on a pu. Si c\u2019\u00e9tait \u00e0 recom\u00admen\u00adcer, je recom\u00admen\u00adce\u00adrais. Les b\u00eatises com\u00adprises&nbsp;? Pour\u00adquoi pas&nbsp;? Brup\u00adba\u00adcher aus\u00adsi recom\u00admen\u00adce\u00adrait, je crois. Il a v\u00e9cu pour le socia\u00adlisme, pour la paix entre les hommes. Il revi\u00advrait pour&nbsp;cela.<\/p>\n<p>C\u2019est en 1908 que je fis sa connais\u00adsance. L\u2019Union ouvri\u00e8re de Gen\u00e8ve nous avait appe\u00adl\u00e9s tous deux \u00e0 par\u00adti\u00adci\u00adper \u00e0 son mee\u00adting tra\u00addi\u00adtion\u00adnel du 1<sup>er<\/sup> mai. Brup\u00adba\u00adcher pour y dis\u00adcou\u00adrir en alle\u00admand, moi en fran\u00ad\u00e7ais, Ber\u00adto\u00adni par\u00adlant aux ouvriers ita\u00adliens. \u00c0 ma des\u00adcente de tri\u00adbune, un grand diable s\u2019avan\u00e7a vers moi, les mains ten\u00addues. C\u2019\u00e9tait Brupbacher.<\/p>\n<p>Nous fai\u00adsions connais\u00adsance, en chair et en os, mais nous nous connais\u00adsions d\u00e9j\u00e0 depuis plu\u00adsieurs ann\u00e9es, cinq ou six peut-\u00eatre. Nous avions un ami com\u00admun, James Guillaume, cette grande figure de la Pre\u00admi\u00e8re Internationale.<\/p>\n<p>James Guillaume est oubli\u00e9 aujourd\u2019hui, injus\u00adte\u00adment oubli\u00e9, aus\u00adsi bien en Suisse, son pays natal, qu\u2019en France, son pays d\u2019adoption. Il avait, en ces temps loin\u00adtains d\u2019apr\u00e8s 1900, la pr\u00e9\u00adoc\u00adcu\u00adpa\u00adtion de r\u00e9veiller la Pre\u00admi\u00e8re Inter\u00adna\u00adtio\u00adnale, de la faire revivre, au moins dans la connais\u00adsance de la jeune g\u00e9n\u00e9\u00adra\u00adtion. Natu\u00adrel\u00adle\u00adment il se heur\u00adtait \u00e0 maintes dif\u00adfi\u00adcul\u00adt\u00e9s. Com\u00adbien de mili\u00adtants se figurent que le mou\u00adve\u00adment a com\u00admen\u00adc\u00e9 avec eux&nbsp;? Ceux de cette esp\u00e8ce s\u2019irritaient contre ce vieillard tou\u00adjours four\u00adr\u00e9 dans leurs jambes. Lui, il le voyait ou ne le voyait pas, ne s\u2019en for\u00adma\u00adli\u00adsait pas en tout cas. Quand il avait d\u00e9ni\u00adch\u00e9 quelqu\u2019un d\u2019autre, il ne le l\u00e2chait pas. Les grandes ann\u00e9es de sa jeu\u00adnesse, les d\u00e9buts de la Pre\u00admi\u00e8re Inter\u00adna\u00adtio\u00adnale, ils les revi\u00advait dou\u00adble\u00adment, en \u00e9cri\u00advant et nous racon\u00adtant ses Sou\u00adve\u00adnirs, en les retrou\u00advant dans la mon\u00adt\u00e9e de la CGT et du syn\u00addi\u00adca\u00adlisme r\u00e9vo\u00adlu\u00adtion\u00adnaire. Il tenait \u00e0 ce que ses propres amis, ses jeunes amis, se connaissent entre eux. Vou\u00adlait-il refor\u00admer en petit la Fra\u00adter\u00adni\u00adt\u00e9 inter\u00adna\u00adtio\u00adnale cr\u00e9\u00e9e autre\u00adfois par Bakou\u00adnine&nbsp;? Il atta\u00adchait un grand prix aux liens per\u00adson\u00adnels. Il recher\u00adchait par\u00adti\u00adcu\u00adli\u00e8\u00adre\u00adment \u00e0 faci\u00adli\u00adter la com\u00adpr\u00e9\u00adhen\u00adsion entre r\u00e9vo\u00adlu\u00adtion\u00adnaires alle\u00admands et r\u00e9vo\u00adlu\u00adtion\u00adnaires fran\u00ad\u00e7ais. Un cama\u00adrade de Suisse alle\u00admande comme Brup\u00adba\u00adcher pou\u00advait ser\u00advir de lien pr\u00e9\u00adcieux entre les uns et les autres. Aus\u00adsi com\u00adbien de fois m\u2019avait-il par\u00adl\u00e9 de lui&nbsp;! Brup\u00adba\u00adcher ne m\u2019\u00e9tait donc pas incon\u00adnu quand je le vis pour la pre\u00admi\u00e8re fois \u00e0 Gen\u00e8ve. Natu\u00adrel\u00adle\u00adment, ce jour-l\u00e0, on bavar\u00adda pas&nbsp;mal.<\/p>\n<p>Les remous du mou\u00adve\u00adment ouvrier devaient, quelques mois plus tard, nous per\u00admettre de faire encore mieux connais\u00adsance. Apr\u00e8s la fusillade de ter\u00adras\u00adsiers gr\u00e9\u00advistes \u00e0 Dra\u00adveil-Vigneux, la mani\u00adfes\u00adta\u00adtion de Vil\u00adle\u00adneuve-Saint-Georges et la gr\u00e8ve g\u00e9n\u00e9\u00adrale pari\u00adsienne de vingt-quatre heures du len\u00adde\u00admain, je fus ame\u00adn\u00e9 \u00e0 pas\u00adser en Suisse pour \u00e9vi\u00adter la pri\u00adson. Le soir de la mani\u00adfes\u00adta\u00adtion de Vil\u00adle\u00adneuve, tard dans la nuit, au petit matin m\u00eame, sor\u00adtant de l\u2019imprimerie de la rue Mont\u00admartre o\u00f9 j\u2019avais \u00e9t\u00e9 pr\u00ea\u00adter la main \u00e0 Pou\u00adget pour le num\u00e9\u00adro sp\u00e9\u00adcial de \u00ab&nbsp;la Voix du Peuple&nbsp;\u00bb appe\u00adlant \u00e0 la gr\u00e8ve g\u00e9n\u00e9\u00adrale pari\u00adsienne, je ren\u00adcontre un ami cor\u00adrec\u00adteur. \u00ab&nbsp;Le bruit court d\u2019un tas d\u2019arrestations. Ne rentre donc pas chez toi. Viens cou\u00adcher \u00e0 la mai\u00adson.&nbsp;\u00bb Dans la mati\u00adn\u00e9e, la femme de cet ami allait aux nou\u00advelles \u00e0 mon domi\u00adcile. La police \u00e9tait venue en effet au petit jour pour me cueillir. J\u2019avais donc \u00e9chap\u00adp\u00e9 \u00e0 l\u2019arrestation. Le plus sage \u00e9tait de pas\u00adser la fron\u00adti\u00e8re. Mer\u00adrheim arran\u00adgea mon trans\u00adport \u00e0 la gare de La Roche, avec le secr\u00e9\u00adtaire des chauf\u00adfeurs de taxis, c\u2019\u00e9tait alors Fian\u00adcette \u2013 un Fian\u00adcette qui ne pen\u00adsait pas encore \u00e0 deve\u00adnir s\u00e9na\u00adteur de la Seine et ministre de l\u2019Int\u00e9rieur de L\u00e9on Blum. \u00c0 La Roche, dans l\u2019Yonne, mous\u00adtaches cou\u00adp\u00e9es et enve\u00adlop\u00adp\u00e9 d\u2019une redin\u00adgote d\u2019Ernest Lafont, ce qui me don\u00adnait l\u2019air d\u2019un cler\u00adgy\u00adman, je pris le rapide pour Anne\u00admasse. Je me retrou\u00advai vite en Suisse.<\/p>\n<p>La soli\u00adda\u00adri\u00adt\u00e9 n\u2019\u00e9tait pas un vain mot. Tout de suite Baud et ses cama\u00adrades de l\u2019imprimerie de Lau\u00adsanne des Unions ouvri\u00e8res romandes s\u2019offrirent \u00e0 m\u2019embaucher. Non comme cor\u00adrec\u00adteur, mais pour me faire faire mon appren\u00adtis\u00adsage de typo. C\u2019\u00e9tait accep\u00adt\u00e9, mais divers amis des coins les plus dif\u00adf\u00e9\u00adrents de Suisse ne l\u2019entendirent pas ain\u00adsi. \u00ab&nbsp;Viens d\u2019abord pas\u00adser quelques semaines chez nous&nbsp;; tu com\u00admen\u00adce\u00adras l\u2019apprentissage ensuite.&nbsp;\u00bb C\u2019est ain\u00adsi que je pas\u00adsai de chez les Wintsch, \u00e0 Lau\u00adsanne, o\u00f9 j\u2019\u00e9tais venu tout d\u2019abord, chez Schnei\u00adder \u00e0 Fri\u00adbourg, de l\u00e0 \u00e0 Zurich chez Brup\u00adba\u00adcher, ensuite \u00e0 Asco\u00adna, chez le D<sup>r<\/sup> Fried\u00adberg, le pion\u00adnier alle\u00admand de la gr\u00e8ve g\u00e9n\u00e9\u00adrale, que j\u2019avais ren\u00adcon\u00adtr\u00e9 l\u2019ann\u00e9e d\u2019avant au congr\u00e8s anar\u00adchiste d\u2019Amsterdam&nbsp;; apr\u00e8s, \u00e0 Bienne, chez Adh\u00e9\u00admar Schwitz\u00adgu\u00e9\u00adbel, le fils de l\u2019ancien mili\u00adtant de la F\u00e9d\u00e9\u00adra\u00adtion juras\u00adsienne. L\u00e0, un matin de novembre ou de d\u00e9cembre, les jour\u00adnaux annon\u00adc\u00e8rent un non-lieu g\u00e9n\u00e9\u00adral dans le pro\u00adc\u00e8s de l\u2019affaire dite de Vil\u00adle\u00adneuve-Saint-Georges. Le soir m\u00eame, je r\u00e9in\u00adt\u00e9\u00adgrais Paris. J\u2019avais rat\u00e9 mon appren\u00adtis\u00adsage de typo, mais j\u2019avais fait un vrai tour de Suisse et m\u2019\u00e9tais li\u00e9 avec quelques bons camarades.<\/p>\n<p>C\u2019est ain\u00adsi que je pas\u00adsai un grand mois \u00e0 Zurich, chez Brup\u00adba\u00adcher. Il vivait \u00e0 ce moment avec son ami Tobler et la plus jeune de ses s\u0153urs. Brup\u00adba\u00adcher n\u2019\u00e9tait pas un m\u00e9de\u00adcin ama\u00adteur&nbsp;; il \u00e9tait pris de longues heures \u00e0 sa cli\u00adnique. Tobler n\u2019\u00e9tait pas moins pris au \u00ab&nbsp;Volks\u00adrecht&nbsp;\u00bb, le quo\u00adti\u00addien socia\u00adliste de Zurich, dont il \u00e9tait le r\u00e9dac\u00adteur. Quant \u00e0 la s\u0153ur de Brup\u00adba\u00adcher, elle devait \u00eatre, si je ne me trompe, employ\u00e9e au secr\u00e9\u00adta\u00adriat de l\u2019Union ouvri\u00e8re de Zurich. C\u2019est aux repas qu\u2019on se retrou\u00advait, sur\u00adtout \u00e0 celui du&nbsp;soir.<\/p>\n<p>Par m\u00e9tier, par go\u00fbt aus\u00adsi je crois bien, Brup\u00adba\u00adcher \u00e9tait entra\u00ee\u00adn\u00e9 \u00e0 inter\u00adro\u00adger ses patients, malades et non-malades. Un m\u00e9de\u00adcin est un peu for\u00adc\u00e9 de jouer au juge d\u2019instruction. C\u2019est dire que je fus pas mal tenu sur le gril tout le temps qu\u2019il lui fal\u00adlut pour se faire une opi\u00adnion sur le syn\u00addi\u00adca\u00adliste pari\u00adsien ami du p\u00e8re Guillaume. L\u2019examen ne fut pas trop d\u00e9ce\u00advant, j\u2019imagine, puisque nous sommes res\u00adt\u00e9s grands amis toute notre vie. Il est vrai que l\u2019examen fut peut-\u00eatre brus\u00adque\u00adment inter\u00adrom\u00adpu. Sa pre\u00admi\u00e8re femme, qui vivait en Rus\u00adsie, tom\u00adba sur nous un beau jour. Le len\u00adde\u00admain, le couple par\u00adtait pour la montagne.<\/p>\n<p>Je sou\u00adris encore quel\u00adque\u00adfois lorsque je me rap\u00adpelle cer\u00adtaines \u00e9preuves \u2013 des tests plu\u00adt\u00f4t \u2013 que me fit pas\u00adser Brup\u00adba\u00adcher. Un soir, Tobler et lui me men\u00e8rent \u00e0 un concert d\u2019orgue. \u00c0 la sor\u00adtie, ques\u00adtion \u00e0 br\u00fble-pour\u00adpoint&nbsp;: com\u00adment pou\u00advais-je marier la joie musi\u00adcale que j\u2019avais \u00e9prou\u00adv\u00e9e et le syn\u00addi\u00adca\u00adlisme r\u00e9vo\u00adlu\u00adtion\u00adnaire&nbsp;? Inter\u00adlo\u00adqu\u00e9, je r\u00e9pon\u00addis que la ques\u00adtion \u00e9tait dr\u00f4le et que le syn\u00addi\u00adca\u00adlisme ne se la posait pas. Il suf\u00adfi\u00adsait \u00e0 tout ce que sou\u00adle\u00advait la ques\u00adtion sociale, mais il lais\u00adsait les gens libres de tran\u00adcher une foule de choses sui\u00advant leurs go\u00fbts. Dans un tas de domaines, depuis la musique jusqu\u2019\u00e0 la fa\u00e7on de mettre ses bre\u00adtelles, cha\u00adcun \u00e9tait&nbsp;libre.<\/p>\n<p>Un autre soir, ils m\u2019emmen\u00e8rent d\u00eener dans un res\u00adtau\u00adrant v\u00e9g\u00e9\u00adta\u00adrien et anti\u00adal\u00adcoo\u00adlique assez strict. Je fis aus\u00adsi bonne conte\u00adnance que pos\u00adsible devant les tisanes et les bouillies. N\u00e9an\u00admoins, ma figure ne s\u2019illumina pas. La leur non plus, d\u2019ailleurs. Le repas fut assez gris. Conclu\u00adsion de Brup\u00adba\u00adcher en sor\u00adtant&nbsp;: \u00ab&nbsp;D\u00e9ci\u00add\u00e9\u00adment, le syn\u00addi\u00adca\u00adlisme fran\u00ad\u00e7ais marche au vin. Le n\u00f4tre, h\u00e9las&nbsp;! marche \u00e0 la bi\u00e8re.&nbsp;\u00bb D\u00e8s ce jour, \u00e0 la table fami\u00adliale, les vins les plus divers d\u00e9fi\u00adl\u00e8rent devant mon assiette. \u2013 Quelle fameuse cave vous avez&nbsp;! \u2013 Hein&nbsp;? \u2013 C\u2019\u00e9tait celle d\u2019un mar\u00adchand de comes\u00adtibles ita\u00adlien du quar\u00adtier. Je n\u2019ai retrou\u00adv\u00e9 une telle diver\u00adsi\u00adt\u00e9 qu\u2019au front quelques ann\u00e9es plus&nbsp;tard.<\/p>\n<p>Natu\u00adrel\u00adle\u00adment, Tobler et lui, tout en \u00e9tant d\u2019accord sur les prin\u00adcipes essen\u00adtiels du syn\u00addi\u00adca\u00adlisme r\u00e9vo\u00adlu\u00adtion\u00adnaire, h\u00e9ri\u00adtier et suc\u00adces\u00adseur de la Pre\u00admi\u00e8re Inter\u00adna\u00adtio\u00adnale, les com\u00adpre\u00adnant tout au moins et les amal\u00adga\u00admant de leur mieux avec les prin\u00adcipes de la social-d\u00e9mo\u00adcra\u00adtie, ne pou\u00advaient s\u2019emp\u00eacher de regret\u00adter au fond d\u2019eux-m\u00eames la fai\u00adblesse num\u00e9\u00adrique des syn\u00addi\u00adcats fran\u00ad\u00e7ais. D\u2019autant plus qu\u2019ils bai\u00adgnaient, Tobler sur\u00adtout, en rai\u00adson de la n\u00e9ces\u00adsi\u00adt\u00e9 o\u00f9 il \u00e9tait de d\u00e9pouiller toute la presse social-d\u00e9mo\u00adcrate de langue alle\u00admande, dans une atmo\u00adsph\u00e8re de d\u00e9ni\u00adgre\u00adment du syn\u00addi\u00adca\u00adlisme fran\u00ad\u00e7ais. La mul\u00adti\u00adtude de cor\u00adres\u00adpon\u00addants que cette presse entre\u00adte\u00adnait \u00e0 Paris \u2013 en t\u00eate Grum\u00adbach et Rap\u00adpo\u00adport \u2013 concou\u00adrait \u00e0 qui d\u00e9bi\u00adne\u00adrait et m\u00eame men\u00adti\u00adrait le mieux. Nul effort pour com\u00adprendre et faire com\u00adprendre. Les \u00e9v\u00e9\u00adne\u00adments qui avaient sui\u00advi la fusillade de Dra\u00adveil-Vigneux, le tra\u00adque\u00adnard de Cle\u00admen\u00adceau \u00e0 Vil\u00adle\u00adneuve, la r\u00e9ponse des ouvriers pari\u00adsiens n\u2019\u00e9taient qu\u2019une bonne mine par\u00adti\u00adsane \u00e0 exploi\u00adter. Aucun sen\u00adti\u00adment de fra\u00adter\u00adni\u00adt\u00e9 de classe. Aucun r\u00e9flexe de r\u00e9volte contre la bour\u00adgeoi\u00adsie fran\u00ad\u00e7aise. \u00c0 table, Tobler glis\u00adsait dans la conver\u00adsa\u00adtion sa cueillette du jour. \u00c9tait-il vrai que tous les syn\u00addi\u00adcats pari\u00adsiens impor\u00adtants \u00e9taient r\u00e9for\u00admistes&nbsp;? Qu\u2019aucun d\u2019eux n\u2019avait pris part \u00e0 la gr\u00e8ve de pro\u00adtes\u00adta\u00adtion&nbsp;? Pour Grum\u00adbach et C<sup>ie<\/sup>, le syn\u00addi\u00adcat pari\u00adsien des typos \u00e9tait un cas embar\u00adras\u00adsant. Ils recon\u00adnais\u00adsaient qu\u2019il avait r\u00e9pon\u00addu \u00e0 l\u2019appel de gr\u00e8ve, mais ils le ran\u00adgeaient par\u00admi les r\u00e9for\u00admistes. Ils se gar\u00addaient bien de dire que, depuis le mou\u00adve\u00adment pour les huit heures de 1906, ce syn\u00addi\u00adcat avait ral\u00adli\u00e9 la ten\u00addance r\u00e9vo\u00adlu\u00adtion\u00adnaire et consti\u00adtuait l\u2019\u00e2me d\u2019une oppo\u00adsi\u00adtion impor\u00adtante au sein de la F\u00e9d\u00e9\u00adra\u00adtion du Livre. Le syn\u00addi\u00adcat de la ma\u00e7on\u00adne\u00adrie-pierre avec quinze mille membres, celui des ter\u00adras\u00adsiers avec dix mille ne m\u00e9ri\u00adtaient aucune atten\u00adtion. Du haut de leur orgueil social-d\u00e9mo\u00adcrate, ils ne les aper\u00adce\u00advaient pas. Et leur orgueil n\u2019\u00e9tait pas mince. \u00c0 Amiens, dans les cou\u00adloirs du congr\u00e8s conf\u00e9\u00add\u00e9\u00adral, Rap\u00adpo\u00adport ne m\u2019avait-il pas dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Pen\u00addant que vous fai\u00adsiez la bombe au Quar\u00adtier Latin, je fai\u00adsais des bombes \u00e0 Mos\u00adcou.&nbsp;\u00bb Le souffle cou\u00adp\u00e9, j\u2019avais trou\u00adv\u00e9 tout de m\u00eame le moyen de lui r\u00e9pondre&nbsp;: \u00ab&nbsp;Si vous n\u2019avez pas plus fait de bombes \u00e0 Mos\u00adcou que je n\u2019ai fait la bombe au Quar\u00adtier Latin, je ne m\u2019explique pas le ton que vous pre\u00adnez pour nous&nbsp;juger.&nbsp;\u00bb<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9poque o\u00f9 lors d\u2019un congr\u00e8s cor\u00adpo\u00adra\u00adtif inter\u00adna\u00adtio\u00adnal qui se tenait dans je ne sais plus quelle ville d\u2019Autriche, il arri\u00advait \u00e0 Luquet, alors secr\u00e9\u00adtaire adjoint de la CGT, cette curieuse his\u00adtoire. Il venait d\u2019exposer la concep\u00adtion fran\u00ad\u00e7aise de l\u2019antimilitarisme et de la gr\u00e8ve g\u00e9n\u00e9\u00adrale. La tra\u00adduc\u00adtion fut accueillie par les sou\u00adrires iro\u00adniques de la salle. Tout \u00e0 coup, un d\u00e9l\u00e9\u00adgu\u00e9 monte \u00e0 la tri\u00adbune trou\u00adver Luquet&nbsp;: \u00ab&nbsp;Vou\u00adlez-vous me per\u00admettre de r\u00e9ta\u00adblir votre expo\u00ads\u00e9 faus\u00adse\u00adment ren\u00addu par le tra\u00adduc\u00adteur&nbsp;?\u00bb Exac\u00adte\u00adment ren\u00addu, l\u2019expos\u00e9 de Luquet rece\u00advait un accueil com\u00adpl\u00e8\u00adte\u00adment dif\u00adf\u00e9\u00adrent. Aux sou\u00adrires nar\u00adquois suc\u00adc\u00e9\u00addait l\u2019approbation. Mais l\u2019infid\u00e8le tra\u00adduc\u00adteur \u2013 c\u2019\u00e9tait Rap\u00adpo\u00adport \u2013 s\u2019\u00e9tait \u00e9clip\u00ads\u00e9. C\u2019\u00e9tait ain\u00adsi qu\u2019on tra\u00advaillait \u00e0 la com\u00adpr\u00e9\u00adhen\u00adsion et \u00e0 l\u2019entente entre les pro\u00adl\u00e9\u00adtaires de tous les&nbsp;pays.<\/p>\n<p>Ain\u00adsi que l\u2019esp\u00e9rait le p\u00e8re Guillaume, des hommes comme Brup\u00adba\u00adcher et Tobler pou\u00advaient contri\u00adbuer \u00e0 rap\u00adpro\u00adcher r\u00e9vo\u00adlu\u00adtion\u00adnaires alle\u00admands et r\u00e9vo\u00adlu\u00adtion\u00adnaires fran\u00ad\u00e7ais. Pou\u00advaient-ils beau\u00adcoup&nbsp;? Ils pou\u00advaient tout d\u2019abord \u00eatre de fid\u00e8les tra\u00adduc\u00adteurs des uns et des autres&nbsp;; ils pou\u00advaient aider \u00e0 se com\u00adprendre des deux c\u00f4t\u00e9s de la fron\u00adti\u00e8re fran\u00adco-alle\u00admande. L\u2019ann\u00e9e sui\u00advante, lorsque je fon\u00addai \u00ab&nbsp;la Vie ouvri\u00e8re&nbsp;\u00bb, Brup\u00adba\u00adcher et Tobler en furent tout natu\u00adrel\u00adle\u00adment les col\u00adla\u00adbo\u00adra\u00adteurs. Plus que cela m\u00eame. Brup\u00adba\u00adcher a \u00e9crit tr\u00e8s jus\u00adte\u00adment qu\u2019avec Tobler ils furent \u00ab&nbsp;quelque chose comme les repr\u00e9\u00adsen\u00adtants de la Suisse dans le noyau de la \u00ab&nbsp;Vie ouvri\u00e8re&nbsp;\u00bb, qui \u00e9tait en m\u00eame temps un noyau inter\u00adna\u00adtio\u00adnal r\u00e9volutionnaire.&nbsp;\u00bb<\/p>\n<p>C\u2019est Brup\u00adba\u00adcher qui eut l\u2019excellente id\u00e9e du num\u00e9\u00adro sp\u00e9\u00adcial consa\u00adcr\u00e9 aux \u00ab&nbsp;70 ans de James Guillaume&nbsp;\u00bb. Ce num\u00e9\u00adro s\u2019ouvre sur un article de Brup\u00adba\u00adcher. Comme je ne pou\u00advais confier la tra\u00adduc\u00adtion de ce manus\u00adcrit au p\u00e8re Guillaume, notre tra\u00adduc\u00adteur habi\u00adtuel d\u2019allemand, puisque nous vou\u00adlions lui faire la sur\u00adprise de ce num\u00e9\u00adro, je la deman\u00addai \u00e0 Albert Thier\u00adry. Enchan\u00adt\u00e9 de notre pro\u00adjet de num\u00e9\u00adro, Thier\u00adry ne se conten\u00adta pas d\u2019une simple tra\u00adduc\u00adtion&nbsp;; il me char\u00adgea de deman\u00adder \u00e0 Brup la per\u00admis\u00adsion de mettre du sien dans son tra\u00advail, pas mal de sien. Les curieux pour\u00adront se repor\u00adter \u00e0 cet article, fruit savou\u00adreux de la col\u00adla\u00adbo\u00adra\u00adtion de Brup\u00adba\u00adcher et de Thierry.<\/p>\n<p>La dis\u00adcus\u00adsion \u00e0 pro\u00adpos d\u2019un article de Charles And\u00adler sur le natio\u00adna\u00adlisme de la social-d\u00e9mo\u00adcra\u00adtie alle\u00admande fut men\u00e9e par nous d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre en accord avec Brup\u00adba\u00adcher. L\u2019article d\u2019Andler publi\u00e9 dans je ne sais plus quelle revue \u00e9tait pas\u00ads\u00e9 inaper\u00ad\u00e7u. Repro\u00adduit par \u00ab&nbsp;la Vie ouvri\u00e8re&nbsp;\u00bb, il tou\u00adcha les milieux socia\u00adlistes au point d\u2019y sou\u00adle\u00adver une tem\u00adp\u00eate. Jean Lon\u00adguet, Grum\u00adbach, Kauts\u00adky r\u00e9pon\u00addirent avec vio\u00adlence \u00e0 And\u00adler. Natu\u00adrel\u00adle\u00adment, nos points de vue ne se confon\u00addaient pas avec celui d\u2019Andler&nbsp;; ils s\u2019accordaient sur le fait essen\u00adtiel, le natio\u00adna\u00adlisme de la social-d\u00e9mo\u00adcra\u00adtie alle\u00admande&nbsp;; mais tan\u00addis qu\u2019Andler se dres\u00adsait en tant qu\u2019Alsacien, nous par\u00adlions avec notre sen\u00adti\u00adment inter\u00adna\u00adtio\u00adna\u00adliste. L\u2019avenir devait se d\u00e9p\u00ea\u00adcher de confir\u00admer qu\u2019Andler avait vu juste et que nous avions eu gran\u00adde\u00adment rai\u00adson de dire qu\u2019il avait vu juste. Mais And\u00adler, la guerre venue, se mon\u00adtra aus\u00adsi ardem\u00adment patriote fran\u00ad\u00e7ais que la social-d\u00e9mo\u00adcra\u00adtie alle\u00admande se mon\u00adtra patriote allemande.<\/p>\n<p>Cette par\u00adti\u00adci\u00adpa\u00adtion \u00e0 une telle dis\u00adcus\u00adsion ne fut pas sans influence sur la d\u00e9ci\u00adsion du par\u00adti social-d\u00e9mo\u00adcrate suisse d\u2019exclure Brup\u00adba\u00adcher. Son livre sur Marx et Bakou\u00adnine non plus. Le dis\u00adcours o\u00f9 il pr\u00e9\u00adsen\u00adta sa d\u00e9fense&nbsp;: \u00ab&nbsp;Social-d\u00e9mo\u00adcrate et anar\u00adchiste&nbsp;\u00bb, fut publi\u00e9 par \u00ab&nbsp;la Vie ouvri\u00e8re\u00bb&nbsp;; il peut \u00eatre relu aujourd\u2019hui avec pro\u00adfit. Tous ceux qui veulent un socia\u00adlisme r\u00e9so\u00adlu \u00e0 ne pas rendre les hommes esclaves de la col\u00adlec\u00adti\u00advi\u00adt\u00e9 ver\u00adront que leur effort pr\u00e9\u00adsent s\u2019appuie sur des efforts d\u00e9j\u00e0 anciens.<\/p>\n<p>La guerre de 1914 tom\u00adba sur l\u2019Europe, et sp\u00e9\u00adcia\u00adle\u00adment sur la France et l\u2019Allemagne, sans que les orga\u00adni\u00adsa\u00adtions ouvri\u00e8res, syn\u00addi\u00adcats et par\u00adtis, aient eu vrai\u00adment conscience de l\u2019approche du dan\u00adger. Com\u00adment s\u2019\u00e9tonner qu\u2019elles n\u2019aient pas envi\u00adsa\u00adg\u00e9 les moyens de le conju\u00adrer&nbsp;? Syn\u00addi\u00adca\u00adlisme r\u00e9vo\u00adlu\u00adtion\u00adnaire \u00e0 la fran\u00ad\u00e7aise et mou\u00adve\u00adment syn\u00addi\u00adcal de masse \u00e0 l\u2019allemande furent \u00e9ga\u00adle\u00adment sur\u00adpris, \u00e9ga\u00adle\u00adment assom\u00adm\u00e9s, \u00e9ga\u00adle\u00adment vain\u00adcus. L\u2019Internationale socia\u00adliste comme l\u2019Internationale syn\u00addi\u00adcale fut r\u00e9duite \u00e0 n\u00e9ant. Quelques indi\u00advi\u00addua\u00adli\u00adt\u00e9s seules, dans chaque pays bel\u00adli\u00adg\u00e9\u00adrant, se cram\u00adpon\u00adn\u00e8rent \u00e0 leur foi inter\u00adna\u00adtio\u00adna\u00adliste. Je rece\u00advais dans les pre\u00admiers mois de la guerre une carte de Zurich o\u00f9 Brup\u00adba\u00adcher m\u2019envoyait le salut amer de l\u2019un des der\u00adniers internationalistes.<\/p>\n<p>Je dois \u00e0 Brup une fi\u00e8re chan\u00addelle. Notre ami James Guillaume, pour qui la France res\u00adtait en d\u00e9pit de tout la France de 1793, pour qui aus\u00adsi le res\u00adsen\u00adti\u00adment contre la social-d\u00e9mo\u00adcra\u00adtie \u00e9tait ravi\u00adv\u00e9, se ran\u00adgea par\u00admi les par\u00adti\u00adsans achar\u00adn\u00e9s de la guerre. Je l\u2019entends encore, assis pr\u00e8s de son lit de malade, me repro\u00adcher ami\u00adca\u00adle\u00adment mais dure\u00adment ma posi\u00adtion de paci\u00adfiste. Quand je don\u00adnai ma d\u00e9mis\u00adsion du Comi\u00adt\u00e9 conf\u00e9\u00add\u00e9\u00adral pour pro\u00adtes\u00adter contre le ver\u00adse\u00adment de la CGT dans l\u2019Union sacr\u00e9e et pour aler\u00adter ce qui res\u00adtait de l\u2019opinion ouvri\u00e8re, il fut plus dur encore. Que m\u2019aurait-il dit si Brup\u00adba\u00adcher, sans nous concer\u00adter, n\u2019avait pas r\u00e9agi de la m\u00eame fa\u00e7on et adop\u00adt\u00e9 la m\u00eame posi\u00adtion inter\u00adna\u00adtio\u00adna\u00adliste&nbsp;! L\u2019un et l\u2019autre nous venions, avec nos esp\u00e9\u00adrances et nos concep\u00adtions, de rou\u00adler au fond d\u2019un pro\u00adfond ravin&nbsp;; en remon\u00adte\u00adrions-nous jamais&nbsp;? Et com\u00adment, par quels sentiers&nbsp;?<\/p>\n<p>Nous devions tous les deux remon\u00adter par le sen\u00adtier de Zim\u00admer\u00adwald. D\u00e9j\u00e0 les articles de Romain Rol\u00adland, \u00ab&nbsp;Au-des\u00adsus de la m\u00eal\u00e9e&nbsp;\u00bb, me ser\u00advirent de cor\u00addial. Brup\u00adba\u00adcher, lui, n\u2019aimait pas Rol\u00adland&nbsp;; ses articles ne le tou\u00adch\u00e8rent ni ne l\u2019aid\u00e8rent. Devant Zim\u00admer\u00adwald, notre atti\u00adtude fut pour\u00adtant dif\u00adf\u00e9\u00adrente. Il en sui\u00advait le cou\u00adrant, mais avec une cer\u00adtaine r\u00e9serve. Il n\u2019avait qu\u2019une confiance miti\u00adg\u00e9e dans les hommes qui en avaient pris l\u2019initiative, d\u00e9pu\u00adt\u00e9s socia\u00adlistes suisses comme Grimm, par\u00adle\u00admen\u00adtaires socia\u00adlistes ita\u00adliens, social-d\u00e9mo\u00adcrates russes de nuances diverses. Peut-\u00eatre aus\u00adsi parce que la guerre et l\u2019impuissance ouvri\u00e8re devant elle \u00e9taient venues ren\u00adfor\u00adcer son scep\u00adti\u00adcisme fon\u00adcier. Il ne se ren\u00addait pas compte que les \u00e9v\u00e9\u00adne\u00adments portent les hommes au-des\u00adsus d\u2019eux-m\u00eames et que des clas\u00adsi\u00adfi\u00adca\u00adtions nou\u00advelles et sur\u00adpre\u00adnantes s\u2019op\u00e8rent aux grands moments. Peut-\u00eatre m\u00eame quelque res\u00adsort fra\u00adgile res\u00adta bri\u00ads\u00e9 en lui apr\u00e8s l\u2019\u00e9preuve de&nbsp;1914.<\/p>\n<p>Au contraire, mes amis et moi, notre r\u00e9volte contre la guerre nous jeta dans les bras de Trots\u00adky, d\u00e8s que nous le conn\u00fbmes, \u00e0 l\u2019automne 1914, \u00e0 son arri\u00adv\u00e9e \u00e0 Paris. Et par lui dans les bras des Russes qui devaient \u00eatre les vrais arti\u00adsans de Zim\u00admer\u00adwald&nbsp;: \u2013 Com\u00adment, tout est per\u00addu&nbsp;? Au contraire, la r\u00e9vo\u00adlu\u00adtion est main\u00adte\u00adnant s\u00fbre au bout de cette guerre, nous disait Trots\u00adky. Je n\u2019ai pas exa\u00adg\u00e9\u00adr\u00e9 en disant jadis que deux hommes, Rol\u00adland et Trots\u00adky, m\u2019avaient sau\u00adv\u00e9 du d\u00e9ses\u00adpoir en 1914. De l\u00e0 une mani\u00e8re de regar\u00adder la R\u00e9vo\u00adlu\u00adtion russe assez dif\u00adf\u00e9\u00adrente de celle de Brup\u00adba\u00adcher. De Zim\u00admer\u00adwald \u00e0 la R\u00e9vo\u00adlu\u00adtion russe, \u00e0 tra\u00advers la guerre de 1914\u200a\u2013\u200a1918, la route \u00e9tait toute droite pour&nbsp;moi.<\/p>\n<p>Brup\u00adba\u00adcher avait le grand avan\u00adtage de conna\u00eetre la Rus\u00adsie et les Russes mieux que nous ne les connais\u00adsions en France. Il a \u00e9crit avec humour qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 mari\u00e9 avec la Rus\u00adsie. En effet, trois fois mari\u00e9, il l\u2019aura \u00e9t\u00e9 trois fois avec des femmes russes. Par elles, il a \u00e9t\u00e9 mari\u00e9 en m\u00eame temps avec le pays, le peuple, la mani\u00e8re de sen\u00adtir et de pen\u00adser russes. Il a eu un mot frap\u00adpant un jour en dis\u00adtin\u00adguant \u00ab&nbsp;l\u2019intelligence occi\u00adden\u00adtale de la vraie \u2013 la russe&nbsp;\u00bb. On ne peut oublier que ses pre\u00admi\u00e8res grandes admi\u00adra\u00adtions sont all\u00e9es \u00e0 Bakou\u00adnine et \u00e0 Kro\u00adpot\u00adkine, dont \u00ab&nbsp;Autour d\u2019une vie&nbsp;\u00bb l\u2019a r\u00e9chauf\u00adf\u00e9 long\u00adtemps. Il \u00e9tait au cou\u00adrant de l\u2019histoire int\u00e9\u00adrieure des par\u00adtis socia\u00adlistes russes. Sa pre\u00admi\u00e8re femme appar\u00adte\u00adnait au par\u00adti socia\u00adliste r\u00e9vo\u00adlu\u00adtion\u00adnaire de droite. Elle \u00e9tait retour\u00adn\u00e9e vivre en Rus\u00adsie pour par\u00adti\u00adci\u00adper au tra\u00advail de son par\u00adti. Zurich avait tou\u00adjours eu une forte colo\u00adnie d\u2019\u00e9tudiants russes. Brup renoue\u00adra des liens avec cer\u00adtains d\u2019entre eux connus autre\u00adfois. C\u2019est ain\u00adsi, je crois, que s\u2019explique sa cama\u00adra\u00adde\u00adrie avec Men\u00adthins\u00adki, qui joue\u00adra un r\u00f4le impor\u00adtant \u00e0 la Tch\u00e9\u00adka, et avec Stas\u00adso\u00adva, qui appar\u00adtint long\u00adtemps au secr\u00e9\u00adta\u00adriat de Sta\u00adline. Je n\u2019ai pas besoin de dire qu\u2019avec eux, comme avec tous, plus qu\u2019avec les autres peut-\u00eatre, il gar\u00addait son franc-par\u00adler, Tout cela l\u2019a aid\u00e9 \u00e0 com\u00adprendre, bien s\u00fbr, la Rus\u00adsie et sa r\u00e9vo\u00adlu\u00adtion, mais l\u2019a des\u00adser\u00advi par\u00adfois. Il connais\u00adsait des hommes dans tous les camps russes, qu\u2019il jugeait aus\u00adsi esti\u00admables les uns que les autres, mais lorsqu\u2019un conflit sur\u00adve\u00adnait entre eux, notre Brup\u00adba\u00adcher ne se d\u00e9ci\u00addait pas \u00e0 prendre par\u00adti. En outre, il y avait au fond de lui une hos\u00adti\u00adli\u00adt\u00e9 pour les social-d\u00e9mo\u00adcrates russes, pour Trots\u00adky comme pour L\u00e9nine, comme pour Bou\u00adkha\u00adrine \u00e0 l\u2019\u00e9gard de qui il aura dans ses Sou\u00adve\u00adnirs une page ter\u00adrible et, \u00e0 mon avis, injuste.<\/p>\n<p>D\u00e8s ma d\u00e9mo\u00adbi\u00adli\u00adsa\u00adtion, en avril 1919, je remets debout \u00ab&nbsp;la Vie ouvri\u00e8re&nbsp;\u00bb, qui repa\u00adra\u00ee\u00adtra sous la forme d\u2019un jour\u00adnal heb\u00addo\u00adma\u00addaire. Brup\u00adba\u00adcher reste natu\u00adrel\u00adle\u00adment notre cor\u00adres\u00adpon\u00addant suisse. La grande ques\u00adtion qui domine toutes les autres est \u00e9vi\u00addem\u00adment la R\u00e9vo\u00adlu\u00adtion russe. Il est mari\u00e9 \u00e0 elle, \u00e0 la vie et \u00e0 la mort, a\u2011t-il \u00e9crit quelque part. Nous ne sommes pas moins atta\u00adch\u00e9s \u00e0 elle. Pour\u00adtant, je ne crois pas que nous ayons, lui et nous, dan\u00ads\u00e9 sur le m\u00eame pied, du d\u00e9but \u00e0 la fin. Tan\u00adt\u00f4t il a plus de r\u00e9serve que nous. Tan\u00adt\u00f4t, c\u2019est nous. Un jour vien\u00addra o\u00f9 nous aurons per\u00addu toute confiance, tan\u00addis qu\u2019il s\u2019ing\u00e9niera \u00e0 sau\u00adver la sienne ou \u00e0 faire croire qu\u2019il l\u2019a sau\u00adv\u00e9e, au moins en partie.<\/p>\n<p>Il a \u00e9crit que le syn\u00addi\u00adca\u00adlisme r\u00e9vo\u00adlu\u00adtion\u00adnaire avait imm\u00e9\u00addia\u00adte\u00adment apr\u00e8s la guerre de 1914\u200a\u2013\u200a1918 accom\u00adpli son propre sui\u00adcide en se liant comme il l\u2019avait fait avec les bol\u00adche\u00adviks et avec Octobre. Est-ce exact&nbsp;?<\/p>\n<p>D\u00e8s ao\u00fbt 1914, le syn\u00addi\u00adca\u00adlisme r\u00e9vo\u00adlu\u00adtion\u00adnaire s\u2019\u00e9tait trou\u00adv\u00e9 d\u00e9chi\u00adr\u00e9, mor\u00adce\u00adl\u00e9 devant la guerre. En France, \u00e0 une petite poi\u00adgn\u00e9e, nous nous \u00e9tions cram\u00adpon\u00adn\u00e9s \u00e0 nos prin\u00adcipes de la veille, tan\u00addis que les diri\u00adgeants de la CGT et de la plu\u00adpart des F\u00e9d\u00e9\u00adra\u00adtions et des Unions d\u00e9par\u00adte\u00admen\u00adtales, Jou\u00adhaux et Grif\u00adfuelhes en t\u00eate, Grif\u00adfuelhes entra\u00ee\u00adnant m\u00eame Jou\u00adhaux, se lan\u00ad\u00e7aient dans l\u2019Union sacr\u00e9e. C\u2019\u00e9tait le moment o\u00f9 une \u00e9di\u00adtion de \u00ab&nbsp;la Bataille syn\u00addi\u00adca\u00adliste&nbsp;\u00bb parais\u00adsait \u00e0 Bor\u00addeaux avec des fonds gou\u00adver\u00adne\u00admen\u00adtaux. Sans par\u00adler du p\u00e8re Guillaume ou de cama\u00adrades comme Cor\u00adne\u00adlis\u00adsen, alors secr\u00e9\u00adtaire d\u2019un bul\u00adle\u00adtin inter\u00adna\u00adtio\u00adnal des syn\u00addi\u00adca\u00adlistes r\u00e9vo\u00adlu\u00adtion\u00adnaires. Pour nous autres, l\u2019opposition \u00e0 la guerre c\u2019\u00e9tait le main\u00adtien de l\u2019internationalisme ouvrier&nbsp;; un peu plus tard, les Soviets russes, les comi\u00adt\u00e9s d\u2019usines ita\u00adliens, les shop-ste\u00adwards anglais, loin d\u2019\u00eatre une rup\u00adture avec notre syn\u00addi\u00adca\u00adlisme, en expri\u00admaient l\u2019esprit pro\u00adfond. \u00ab&nbsp;L\u2019\u00c9tat et la R\u00e9vo\u00adlu\u00adtion&nbsp;\u00bb de L\u00e9nine nous par\u00adlait tou\u00adjours au c\u0153ur, tan\u00addis qu\u2019il ne peut que faire mon\u00adter le rouge de la honte au front des sta\u00adli\u00adniens et mal\u00aden\u00adko\u00adviens d\u2019aujourd\u2019hui. Brup\u00adba\u00adcher s\u2019est-il ima\u00adgi\u00adn\u00e9 l\u2019\u00e9tat o\u00f9 j\u2019ai trou\u00adv\u00e9 le mou\u00adve\u00adment \u00e0 ma d\u00e9mo\u00adbi\u00adli\u00adsa\u00adtion&nbsp;? Ceux qui avaient mar\u00adch\u00e9 avec nous, ou avec qui nous avions mar\u00adch\u00e9 durant la guerre, Mer\u00adrheim, Dumou\u00adlin, Mil\u00adlion, Bour\u00adde\u00adron, s\u2019\u00e9taient ral\u00adli\u00e9s \u00e0 Jou\u00adhaux. Au moment du r\u00e8gle\u00adment de comptes, la las\u00adsi\u00adtude, une cer\u00adtaine peur de l\u2019inconnu, un sou\u00adci mal com\u00adpris de l\u2019int\u00e9r\u00eat de l\u2019organisation syn\u00addi\u00adcale, les ame\u00adnaient \u00e0 l\u00e2cher la mino\u00adri\u00adt\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;O\u00f9 vois-tu qu\u2019il y ait encore une mino\u00adri\u00adt\u00e9 syn\u00addi\u00adca\u00adliste, apr\u00e8s le ral\u00adlie\u00adment de Mer\u00adrheim&nbsp;?\u00bb me disait Dumou\u00adlin. Tout \u00e9tait \u00e0 reprendre \u00e0 pied d\u2019\u0153uvre. Et \u00e0 un moment selon la for\u00admule de Tom Mann, en conclu\u00adsion de l\u2019article de t\u00eate du pre\u00admier num\u00e9\u00adro de la nou\u00advelle s\u00e9rie de \u00ab&nbsp;la Vie ouvri\u00e8re&nbsp;\u00bb, bol\u00adche\u00advisme, spar\u00adta\u00adkisme, syn\u00addi\u00adca\u00adlisme avaient le m\u00eame sens r\u00e9vo\u00adlu\u00adtion\u00adnaire. Non, le syn\u00addi\u00adca\u00adlisme r\u00e9vo\u00adlu\u00adtion\u00adnaire ne s\u2019est pas sui\u00adci\u00add\u00e9 en se fon\u00addant dans le grand cou\u00adrant d\u00e9cha\u00ee\u00adn\u00e9 dans le monde par les d\u00e9buts de la R\u00e9vo\u00adlu\u00adtion russe. Il aurait pu s\u2019y retrem\u00adper. Il pou\u00advait y apprendre beau\u00adcoup. En fait, il ne savait pas encore pra\u00adti\u00adque\u00adment ce qu\u2019\u00e9tait une r\u00e9vo\u00adlu\u00adtion ouvri\u00e8re. Il pou\u00advait l\u2019apprendre l\u00e0. Il semble bien qu\u2019il n\u2019y a rien appris. Cepen\u00addant rien ne dit que lorsque la vague r\u00e9vo\u00adlu\u00adtion\u00adnaire remon\u00adte\u00adra sur le monde, une g\u00e9n\u00e9\u00adra\u00adtion ayant fait le tri des concep\u00adtions qui ont fait la preuve de leur noci\u00advi\u00adt\u00e9, l\u2019heure du syn\u00addi\u00adca\u00adlisme ne son\u00adne\u00adra pas, sous une forme ou sous une&nbsp;autre.<\/p>\n<p>(\u00c0 suivre).<br>\n[\/\u200bPierre <sc>Monatte<\/sc>\/\u200b]\n<\/p><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>[[Pr\u00e9\u00adface \u00e0 \u00ab&nbsp;Socia\u00adlisme et liber\u00adt\u00e9&nbsp;\u00bb, choix de textes de Fritz Brup\u00adba\u00adcher, \u2013 \u00e9ga\u00adle\u00adment pr\u00e9\u00adc\u00e9\u00add\u00e9 d\u2019une \u00e9tude de Fran\u00ad\u00e7ois Bon\u00addy (v. \u00ab&nbsp;T\u00e9moins&nbsp;\u00bb, nos 3 \u2013 4), \u2013 com\u00adpo\u00ads\u00e9 et tra\u00adduit par J. P. Sam\u00adson, et qui para\u00ee\u00adtra cet automne aux \u00e9di\u00adtions de La Baconni\u00e8re.]]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"wp_typography_post_enhancements_disabled":false,"footnotes":""},"categories":[70],"tags":[],"ppma_author":[540],"class_list":["post-554","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-temoins-n5-printemps-1954"],"authors":[{"term_id":540,"user_id":1,"is_guest":0,"slug":"admin_3gikpwyf","display_name":"Vincent Dubuc","avatar_url":"https:\/\/secure.gravatar.com\/avatar\/d015720652c25fd2ced191ade86430094e1f288a17483713e3b34d26dea52507?s=96&d=mm&r=g","author_category":"","user_url":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net","last_name":"Dubuc","first_name":"Vincent","job_title":"","description":""}],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/554","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=554"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/554\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=554"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=554"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=554"},{"taxonomy":"author","embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/ppma_author?post=554"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}