{"id":555,"date":"2007-07-05T13:50:33","date_gmt":"2007-07-05T13:50:33","guid":{"rendered":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/2007\/07\/05\/voyage-en-russie-3\/"},"modified":"2007-07-05T13:50:33","modified_gmt":"2007-07-05T13:50:33","slug":"voyage-en-russie-3","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/2007\/07\/05\/voyage-en-russie-3\/","title":{"rendered":"Voyage en Russie (3)"},"content":{"rendered":"<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-top-right\"><a href=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/555?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/wp-content\/plugins\/pdf-print\/images\/pdf.png\" alt=\"image_pdf\" title=\"Afficher le PDF\"><\/a><a href=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/555?print=print\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-print\" target=\"_blank\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/wp-content\/plugins\/pdf-print\/images\/print.png\" alt=\"image_print\" title=\"Contenu imprim\u00e9\"><\/a><\/div><p class=\"post_excerpt\">[[La pre\u00admi\u00e8re par\u00adtie de cet article est parue dans le <a href=\"291\">num\u00e9\u00adro 1 de <i>T\u00e9moins<\/i><\/a>, la seconde <a href=\"343\">dans le num\u00e9\u00adro 2<\/a>.]]<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<div align=\"justify\">\n<h2>La famine.<\/h2>\n<p>Au d\u00e9but de d\u00e9cembre 1921, nous par\u00adt\u00eemes pour Kazan. Le voyage ne fut pas des plus simples, car les trans\u00adports \u00e9taient com\u00adpl\u00e8\u00adte\u00adment d\u00e9sor\u00adga\u00adni\u00ads\u00e9s. Un beau jour, nous avions sou\u00addain re\u00e7u l\u2019ordre de faire nos malles et de nous rendre imm\u00e9\u00addia\u00adte\u00adment \u00e0 la gare. Ce que nous f\u00eemes. Arri\u00adv\u00e9s \u00e0 notre train, nous sommes mon\u00adt\u00e9s dans nos wagons d\u00e9bar\u00adras\u00ads\u00e9s de leurs punaises par ordre expr\u00e8s de Trots\u00adki. Le train, au bout de douze heures, ne fai\u00adsant tou\u00adjours pas mine de par\u00adtir, et toutes nos r\u00e9cla\u00adma\u00adtions ne ser\u00advant de rien, nous t\u00e9l\u00e9\u00adpho\u00adn\u00e2mes au secr\u00e9\u00adtaire de Trots\u00adki et, deux heures plus tard, notre convoi se met\u00adtait en route. Nous devions encore t\u00e9l\u00e9\u00adpho\u00adner une seconde fois lorsque, \u00e0 je ne sais plus quel arr\u00eat, ayant d\u00e9cou\u00advert que notre loco\u00admo\u00adtive avait \u00e9t\u00e9\u2026 vol\u00e9e, et n\u2019arrivant pas \u00e0 mettre la main des\u00adsus, nous ne savions plus \u00e0 quel saint nous vouer&nbsp;: en vain, m\u00eame, le chef de notre exp\u00e9\u00addi\u00adtion avait-il essay\u00e9 des der\u00adni\u00e8res menaces en met\u00adtant son revol\u00adver sous le nez du chef de gare. Le revol\u00adver res\u00adta sans effet \u2013 mais non point notre coup de t\u00e9l\u00e9\u00adphone au secr\u00e9\u00adtaire de Trotski.<\/p>\n<p>Il y eut encore quan\u00adti\u00adt\u00e9 d\u2019aventures. Une fois, le conduc\u00adteur de la loco\u00admo\u00adtive refu\u00adsa de conti\u00adnuer son tra\u00advail tant que nous ne lui aurions pas don\u00adn\u00e9 \u00e0 man\u00adger. \u00c0 tout ins\u00adtant, faute d\u2019huile de grais\u00adsage, la cha\u00adleur du frot\u00adte\u00adment fai\u00adsait pas\u00adser au rouge un essieu. Nous m\u00eemes presque sept jours pour arri\u00adver \u00e0 Kazan, bien que la dis\u00adtance ne soit pas tout \u00e0 fait de huit cents kilom\u00e8tres.<\/p>\n<p>\u00c0 Kazan, je fus char\u00adg\u00e9 de par\u00adcou\u00adrir la r\u00e9gion, afin de voir o\u00f9 nos secours seraient le plus utiles.<\/p>\n<p>Au cours d\u2019une conf\u00e9\u00adrence tenue par le per\u00adson\u00adnel sani\u00adtaire de Kazan, nous avons fait la connais\u00adsance d\u2019un phar\u00adma\u00adcien de la ville de Spassk, un chef-lieu de dis\u00adtrict, et cet homme nous dit qu\u2019il fal\u00adlait y aller. Comme il par\u00adlait alle\u00admand, nous l\u2019avons tout natu\u00adrel\u00adle\u00adment \u00e9cou\u00adt\u00e9. Mon com\u00adpa\u00adgnon le bou\u00adlan\u00adger suisse Hen\u00adri Meyer et moi-m\u00eame avons alors enga\u00adg\u00e9 un cocher tar\u00adtare, puis, apr\u00e8s avoir fait l\u2019acquisition de \u00ab&nbsp;valen\u00adki&nbsp;\u00bb (bottes de feutre), de peaux de mou\u00adton et de vivres, nous nous sommes mis en route. Le ther\u00admo\u00adm\u00e8tre mar\u00adquait vingt degr\u00e9s au-des\u00adsous de&nbsp;z\u00e9ro.<\/p>\n<p>Le voyage fut int\u00e9\u00adres\u00adsant. L\u2019aller nous prit quelque trois jours, car nous n\u2019avions qu\u2019un pauvre petit che\u00adval tout ch\u00e9tif.<\/p>\n<p>Entre deux \u00e9tapes, on pas\u00adsait la nuit chez les pay\u00adsans. Nous par\u00adlions avec eux. Ils ne por\u00adtaient pas le gou\u00adver\u00adne\u00adment dans leur c\u0153ur. Ils se plai\u00adgnaient de la bru\u00adta\u00adli\u00adt\u00e9 avec laquelle on leur avait pris leur bl\u00e9 et leur b\u00e9tail. Leur humeur \u00e0 notre \u00e9gard n\u2019\u00e9tait pas non plus par\u00adti\u00adcu\u00adli\u00e8\u00adre\u00adment ave\u00adnante. Ayant appris de nous que nous \u00e9tions suisses, ils nous racon\u00adt\u00e8rent que les sol\u00addats rouges leur avaient vol\u00e9 leur bl\u00e9 pour le vendre \u00e0 notre pays. La vie \u00e9tait meilleure sous le tsar&nbsp;; dans ce temps-l\u00e0, on avait encore du pain. Tan\u00addis que main\u00adte\u00adnant, il avait fal\u00adlu man\u00adger les che\u00advaux pour ne pas mou\u00adrir de faim \u2013 et Dieu sait si on ne fini\u00adrait pas par cre\u00adver quand m\u00eame. De Spassk, nous nous sommes ren\u00addus dans les vil\u00adlages o\u00f9 s\u00e9vis\u00adsait la v\u00e9ri\u00adtable famine. C\u2019\u00e9tait hor\u00adrible. Dans chaque mai\u00adson pay\u00adsanne, cou\u00adch\u00e9s dans les lits ou \u00e0 m\u00eame le sol, une demi-dou\u00adzaine ou une dou\u00adzaine enti\u00e8re d\u2019\u00eatres humains res\u00adpi\u00adrant \u00e0 peine, le ventre et les membres gon\u00adfl\u00e9s, ago\u00adni\u00adsaient sans plus r\u00e9pondre aux ques\u00adtions qu\u2019on leur adressait.<\/p>\n<p>Dans cette r\u00e9gion, il y avait beau temps que tout le b\u00e9tail avait \u00e9t\u00e9 man\u00adg\u00e9. On s\u2019y \u00ab&nbsp;nour\u00adris\u00adsait&nbsp;\u00bb d\u2019herbe, de paille, de tout ce qui peut s\u2019avaler. C\u2019\u00e9tait un spec\u00adtacle effroyable. Apr\u00e8s, tout vous lais\u00adsait insen\u00adsible. Nous avons vu quelques cen\u00adtaines de ces mal\u00adheu\u00adreux, mais il y en avait des mil\u00adliers. La guerre \u00e9tran\u00adg\u00e8re, la guerre civile, les r\u00e9qui\u00adsi\u00adtions, la pas\u00adsi\u00advi\u00adt\u00e9 des pay\u00adsans qui, dans leur apa\u00adthie, ne plan\u00adtaient plus rien, enfin la s\u00e9che\u00adresse avaient cr\u00e9\u00e9 cet \u00e9tat de chose. On voyait aus\u00adsi \u00e0 quel point la faim rend pas\u00adsif. La plu\u00adpart des pay\u00adsans, sans mon\u00adtrer la moindre r\u00e9ac\u00adtion, se cou\u00adchaient pour mou\u00adrir. Les natures \u00e9ner\u00adgiques se fai\u00adsaient bri\u00adgands, voleurs de grands che\u00admins. Autour de Kazan, les cam\u00adbrio\u00adlages ne se comp\u00adtaient plus et, chaque jour, on fusillait qua\u00adrante \u00e0 cin\u00adquante \u00ab&nbsp;ban\u00addits&nbsp;\u00bb. En m\u00eame temps, le typhus fai\u00adsait rage. \u00c0 Kazan m\u00eame, trente \u00e0 qua\u00adrante malades mou\u00adraient chaque jour. Les h\u00f4pi\u00adtaux que je visi\u00adtai comp\u00adtaient plus de deux mille cas de typhus exan\u00adth\u00e9\u00adma\u00adtique. La moi\u00adti\u00e9 de la popu\u00adla\u00adtion avait l\u2019estomac et les intes\u00adtins malades \u00e0 force d\u2019ingurgiter les nour\u00adri\u00adtures les plus impos\u00adsibles. On ne ces\u00adsait d\u2019amener aux h\u00f4pi\u00adtaux une foule de gens aux membres gel\u00e9s et de mal\u00adheu\u00adreux atteints de cette gan\u00adgr\u00e8ne des joues qui porte le nom scien\u00adti\u00adfique de&nbsp;noma.<\/p>\n<p>Les m\u00e9de\u00adcins eux-m\u00eames avaient l\u2019air de cadavres. Ils n\u2019avaient presque rien \u00e0 man\u00adger. Ni m\u00e9di\u00adca\u00adments ni ther\u00admo\u00adm\u00e8tres. Dans un h\u00f4pi\u00adtal pour enfants, pas une seule ins\u00adtal\u00adla\u00adtion de bain ne fonc\u00adtion\u00adnait. On man\u00adquait presque tota\u00adle\u00adment de pots de chambre. Dans chaque lit, il y avait jusqu\u2019\u00e0 six malades.<\/p>\n<p>Ce qui man\u00adquait sur\u00adtout, c\u2019\u00e9tait la nour\u00adri\u00adture. Le pro\u00adfes\u00adseur M\u00fch\u00adlens, de Ham\u00adbourg, qui se trou\u00advait sur les lieux avec une mis\u00adsion de la Croix-Rouge, disait&nbsp;: \u00ab&nbsp;Nous autres m\u00e9de\u00adcins avons le sen\u00adti\u00adment d\u2019\u00eatre abso\u00adlu\u00adment super\u00adflus. On n\u2019a pas besoin de nous. On a besoin de farine.  \u2013 Quant \u00e0 nous, apr\u00e8s avoir vu o\u00f9 en \u00e9tait la situa\u00adtion, nous avons t\u00e9l\u00e9\u00adgra\u00adphi\u00e9 \u00e0 Kazan d\u2019envoyer sur-le-champ des vivres \u00e0 Spassk.<\/p>\n<p>Comme beau\u00adcoup de parents mou\u00adraient, ou bien s\u2019en allaient sans plus s\u2019occuper de leur pro\u00adg\u00e9\u00adni\u00adture, il y avait une quan\u00adti\u00adt\u00e9 innom\u00adbrable d\u2019enfants aban\u00addon\u00adn\u00e9s. Le gou\u00adver\u00adne\u00adment s\u2019occupait d\u2019eux, cr\u00e9ant de nom\u00adbreux homes. On ren\u00adcon\u00adtrait, dans cette r\u00e9gion de la grande famine, quan\u00adti\u00adt\u00e9 de gens qui ne son\u00adgeaient qu\u2019\u00e0 se d\u00e9vouer. La bon\u00adt\u00e9 voi\u00adsi\u00adnait avec l\u2019\u00e9go\u00efsme le plus cynique, l\u2019esprit de sacri\u00adfice avec le vol des der\u00adni\u00e8res res\u00adsources du voi\u00adsin. La faim cr\u00e9e des ban\u00addits, des saints \u2013 et des cadavres. C\u2019est comme si l\u2019homme moyen, en pays affa\u00adm\u00e9, n\u2019existait plus.<\/p>\n<p>De retour \u00e0 Kazan, nous sommes all\u00e9s voir les ouvriers dans les fabriques et chez&nbsp;eux.<\/p>\n<p>Le plus beau loge\u00adment que j\u2019aie vu alors \u00e9tait une chambre vide au milieu de laquelle pen\u00addait une sorte de cor\u00adbeille o\u00f9 \u00e9tait cou\u00adch\u00e9 un enfant. Il n\u2019y avait point de meubles, hor\u00admis une esp\u00e8ce d\u2019estrade sur laquelle la famille dor\u00admait tout habill\u00e9e.<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait le type m\u00eame d\u2019un bon loge\u00adment ouvrier du temps des tsars. J\u2019ai vu aus\u00adsi de trente \u00e0 qua\u00adrante caves o\u00f9 logeaient des ouvriers, \u2013 autant de trous noirs comme l\u2019encre, sans aucune fen\u00eatre, avec un esca\u00adlier de pierre condui\u00adsant \u00e0 une cave humide, \u00e9ga\u00adle\u00adment en pierre. Natu\u00adrel\u00adle\u00adment, aucun chauf\u00adfage. En guise de meubles, des caisses. On \u00e9tait encore trop pr\u00e8s du pas\u00ads\u00e9. Ce qu\u2019on voyait l\u00e0, c\u2019\u00e9tait la vie des ouvriers sous le tsa\u00adrisme, et non pas l\u2019\u00e9poque bol\u00adche\u00advique. \u00c0 la dif\u00adf\u00e9\u00adrence des pay\u00adsans, les ouvriers, du moins, avaient de quoi manger.<\/p>\n<p>Ils nous par\u00adl\u00e8rent de leur vie. Le membre du par\u00adti qui nous accom\u00adpa\u00adgnait nous condui\u00adsit dans une grande fabrique natio\u00adna\u00adli\u00ads\u00e9e tra\u00advaillant pour l\u2019Arm\u00e9e rouge. C\u2019\u00e9tait une fabrique de chaus\u00adsures com\u00adpor\u00adtant en outre des ate\u00adliers de tis\u00adsage et de confec\u00adtion. \u00c0 notre arri\u00adv\u00e9e, les ouvriers nous entou\u00adr\u00e8rent, et je leur posai des ques\u00adtions, aux\u00adquelles ils r\u00e9pon\u00addirent sans h\u00e9si\u00adta\u00adtion aucune&nbsp;:<\/p>\n<ol>\n<li> Com\u00adment vivez-vous&nbsp;? \u2013 Nous vivons mal. Nous n\u2019avons pas de pain, nous n\u2019avons pas de v\u00eate\u00adments chauds. \u2013 L\u2019un d\u2019eux s\u2019avance et montre la mince \u00e9toffe dont il est v\u00eatu. \u2013 Nous n\u2019avons pas de&nbsp;linge.<\/li>\n<li> \u00c9tait-ce mieux sous le tsar ou est-ce mieux main\u00adte\u00adnant&nbsp;?  \u2013 Sous le&nbsp;tsar.<\/li>\n<li> Pour\u00adquoi&nbsp;? \u2013 \u00c0 cause de la guerre.<\/li>\n<li> \u00cates-vous satis\u00adfaits de la NEP&nbsp;? \u2013 Oui, \u00e7a va mieux depuis.<\/li>\n<li> Ne vou\u00adlez-vous pas que les ouvriers eux-m\u00eames prennent en main les fabriques&nbsp;? \u2013 Pas main\u00adte\u00adnant&nbsp;; peut-\u00eatre plus&nbsp;tard.<\/li>\n<li> \u00cates-vous contents du gou\u00adver\u00adne\u00adment&nbsp;? \u2013 Non. \u2013 En vou\u00adlez-vous un autre&nbsp;? \u2013&nbsp;Non.<\/li>\n<\/ol>\n<p>Nous nous sommes ren\u00addus ensuite dans une sec\u00adtion de l\u2019usine o\u00f9 ne tra\u00advaillaient que des femmes. Nous leur avons deman\u00add\u00e9&nbsp;: Com\u00adment vivez-vous&nbsp;? \u2013 Mal. \u2013 De quoi avez-vous besoin&nbsp;? \u2013 De v\u00eate\u00adments pour nos enfants. Lorsque nous nous sommes reti\u00adr\u00e9s, les femmes nous cri\u00e8rent&nbsp;: que les ouvriers de chez vous nous envoient du pain et des v\u00eate\u00adments pour que nous vivions mieux.<\/p>\n<p>Nous deman\u00add\u00e2mes aus\u00adsi aux ouvriers \u00e0 quoi ils s\u2019int\u00e9ressaient. Ils nous r\u00e9pon\u00addirent avec humeur&nbsp;: com\u00adment lire, quand on a faim&nbsp;? Je deman\u00addai&nbsp;: \u00cates-vous plus libres qu\u2019avant&nbsp;? \u00c0 quoi ils r\u00e9pon\u00addirent oui, sans h\u00e9siter.<\/p>\n<p>Je deman\u00addai encore&nbsp;: Qu\u2019avez-vous cru, lorsque vous fai\u00adsiez la r\u00e9vo\u00adlu\u00adtion&nbsp;? \u2013 Nous avons pen\u00ads\u00e9 que les fabriques nous appartiendraient.<\/p>\n<p>Un soir, encore sous le coup du spec\u00adtacle de tant de mis\u00e8re, nous venions de rejoindre le train qui nous ser\u00advait de loge\u00adment, lorsque, au bout de notre table, s\u2019assit, la pipe au bec, une sorte de nabot qui nous d\u00e9vi\u00adsage de son haut. Fa\u00e7on de dire, car, vu sa taille, il \u00e9tait obli\u00adg\u00e9 de lever les yeux pour avoir nos t\u00eates dans son champ visuel. Sur quoi le per\u00adson\u00adnage nous tint un v\u00e9ri\u00adtable ser\u00admon. Nous n\u2019avions pas com\u00adpris notre mis\u00adsion, dit-il. Pri\u00admo, il nous \u00e9tait inter\u00addit d\u2019avoir le moindre contact avec la Croix-Rouge alle\u00admande, \u2013 cette mis\u00adsion diri\u00adg\u00e9e, comme je l\u2019ai d\u00e9j\u00e0 dit, par un homme vrai\u00adment humain, le pro\u00adfes\u00adseur M\u00fch\u00adlens, qui nous avait don\u00adn\u00e9 plus d\u2019une indi\u00adca\u00adtion pr\u00e9\u00adcieuse sur la meilleure fa\u00e7on de dis\u00adtri\u00adbuer nos vivres. Secun\u00addo, c\u2019\u00e9tait, de notre part, une tr\u00e8s grave faute que d\u2019avoir deman\u00add\u00e9 \u00e0 la ville de Spassk d\u2019envoyer de nos pro\u00advi\u00adsions aux pay\u00adsans. Notre t\u00e2che \u00e9tait de pro\u00adc\u00e9\u00adder \u00e0 un \u00ab&nbsp;pla\u00adce\u00adment pro\u00adduc\u00adtif&nbsp;\u00bb des vivres et par cons\u00e9\u00adquent, pour\u00adsui\u00advit notre cen\u00adseur, cette t\u00e2che devait consis\u00adter \u00e0 contri\u00adbuer au d\u00e9ve\u00adlop\u00adpe\u00adment de la petite indus\u00adtrie dans la r\u00e9gion de Kazan, c\u2019est-\u00e0-dire que nous ne devions dis\u00adtri\u00adbuer nos vivres qu\u2019aux ouvriers tra\u00advaillant dans cette branche de l\u2019\u00e9conomie. Cela dit, non sans nous avoir \u00e9ga\u00adle\u00adment repro\u00adch\u00e9 un tas d\u2019autres crimes, il exi\u00adgea notre stricte sou\u00admis\u00adsion aux auto\u00adri\u00adt\u00e9s dont il \u00e9tait le repr\u00e9sentant.<\/p>\n<p>Je cher\u00adchai en vain \u00e0 lui faire com\u00adprendre que la cat\u00e9\u00adgo\u00adrie \u00e0 laquelle il nous disait de limi\u00adter notre secours avait quand m\u00eame, si peu que ce f\u00fbt \u00e0 man\u00adger, tan\u00addis que, sans notre assis\u00adtance, les pay\u00adsans \u00e9taient pure\u00adment et sim\u00adple\u00adment condam\u00adn\u00e9s \u00e0 cre\u00adver de faim. L\u00e0-des\u00adsus, il sor\u00adtit de sa poche un cer\u00adti\u00adfi\u00adcat o\u00f9 il \u00e9tait \u00e9crit noir sur blanc que nous \u00e9tions tenus de lui ob\u00e9ir. De deux doigts, je mesu\u00adrai la hau\u00adteur de son front en lui d\u00e9cla\u00adrant que, \u00e9tant d\u00e9j\u00e0, ana\u00adto\u00admi\u00adque\u00adment, un idiot, il ne pou\u00advait pas ne pas l\u2019\u00eatre aus\u00adsi en poli\u00adtique&nbsp;; non, ajou\u00adtai-je, je ne lui ob\u00e9i\u00adrais pas, et, s\u2019il insis\u00adtait, je m\u2019en irais tout de&nbsp;suite.<\/p>\n<p>Comme j\u2019avais glis\u00ads\u00e9 dans mon dis\u00adcours le nom de mon ami le grand tch\u00e9\u00adkiste Men\u00adchins\u00adki, notre h\u00e9ros \u00e0 la pipe et au cer\u00adti\u00adfi\u00adcat prit peur et, lorsque je me fus reti\u00adr\u00e9 dans le cou\u00adp\u00e9 qui me tenait lieu de chambre, il v\u00eent s\u2019excuser, tout en se disant d\u2019accord que l\u2019on dis\u00adtri\u00adbu\u00e2t les vivres aux pay\u00adsans du dis\u00adtrict de Spassk.<\/p>\n<p>Quelques jours plus tard, je ren\u00adtrais quand m\u00eame \u00e0 Mos\u00adcou, car, si le nabot qu\u2019on nous avait envoy\u00e9 \u00e9tait bien un par\u00adfait cr\u00e9\u00adtin et avait com\u00adpris sa mis\u00adsion avec toute la sot\u00adtise dont il pou\u00advait se mon\u00adtrer capable, la t\u00e2che dont il \u00e9tait char\u00adg\u00e9 n\u2019en refl\u00e9\u00adtait pas moins les v\u00e9ri\u00adtables inten\u00adtions de l\u2019administration sup\u00e9\u00adrieure. Or, je ne pou\u00advais me sen\u00adtir d\u2019accord avec une pareille direc\u00adtive. Je pou\u00advais bien la com\u00adprendre en th\u00e9o\u00adrie, mais tout mon \u00eatre se cabrait. Devant les yeux, j\u2019avais tou\u00adjours les mis\u00e9\u00adrables ron\u00adg\u00e9s par la faim, \u00e0 l\u2019\u00e9gard de qui la seule atti\u00adtude pos\u00adsible \u00e9tait de tout faire pour les arra\u00adcher \u00e0 la&nbsp;mort.<\/p>\n<h2>D\u00e9part.<\/h2>\n<p>Mon d\u00e9part de Rus\u00adsie res\u00adsem\u00adbla plu\u00adt\u00f4t \u00e0 une fuite devant l\u2019exc\u00e8s d\u00e9con\u00adcer\u00adtant des impres\u00adsions. Aus\u00adsi long\u00adtemps que mon s\u00e9jour en Rus\u00adsie se pro\u00adlon\u00adge\u00adrait, il me serait impos\u00adsible de les assi\u00admi\u00adler. Si j\u2019avais eu billet et pas\u00adse\u00adport, je ne me serais m\u00eame pas arr\u00ea\u00adt\u00e9 \u00e0 Mos\u00adcou, mais aurais imm\u00e9\u00addia\u00adte\u00adment pour\u00adsui\u00advi ma route. Sim\u00adple\u00adment, mon visa mit bien une quin\u00adzaine de jours \u00e0 venir, puis, mon billet n\u2019arrivant tou\u00adjours pas, force me fut de res\u00adter encore dans la capi\u00adtale. Chaque jour j\u2019allais voir mes amis, sur\u00adtout V\u00e9ra Figner et Men\u00adchins\u00adki. J\u2019interviewai aus\u00adsi le com\u00admis\u00adsaire du peuple \u00e0 l\u2019instruction publique, Lou\u00adnat\u00adchars\u00adky, de m\u00eame que Sema\u00adch\u00adko, com\u00admis\u00adsaire \u00e0 la san\u00adt\u00e9, appre\u00adnant bien des choses que d\u2019autres, depuis lors, ont d\u00e9j\u00e0 rap\u00adpor\u00adt\u00e9es avant moi, et me fai\u00adsant en outre ren\u00adsei\u00adgner sur l\u2019Allemagne par un per\u00adson\u00adnage impor\u00adtant du mou\u00adve\u00adment de ce pays, que m\u2019avait recom\u00adman\u00add\u00e9&nbsp;Radek.<\/p>\n<p>Cepen\u00addant, j\u2019attendais tou\u00adjours mon billet, et tou\u00adjours ce billet brillait par son absence. Je finis par en avoir assez et, un soir, quelqu\u2019un de ma connais\u00adsance \u00e9tant venu me dire adieu avant de par\u00adtir pour P\u00e9tro\u00adgrad, je mon\u00adtai dans l\u2019auto de mon visi\u00adteur, puis, arri\u00adv\u00e9 \u00e0 la gare, m\u2019installai sans billet dans un wagon. Au contr\u00f4\u00adleur qui me le r\u00e9cla\u00admait, je d\u00e9cla\u00adrai que je ne c\u00e9de\u00adrais qu\u2019\u00e0 la force, puis je me mis \u00e0 r\u00e9p\u00e9\u00adter sans arr\u00eat, en criant de toutes mes forces&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ya vratch Trotz\u00adko\u00advo&nbsp;!\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je suis le m\u00e9de\u00adcin de Trots\u00adki&nbsp;!\u00bb Ces mots eurent un effet magique&nbsp;; on me lais\u00adsa dans le train, on me don\u00adna m\u00eame une place en wagon-lit, et fina\u00adle\u00adment j\u2019arrivai \u00e0 Petro\u00adgrad. L\u00e0, notre train avait douze heures d\u2019arr\u00eat avant de repar\u00adtir pour Nar\u00adva et Reval. On m\u2019invita \u00e0 des\u00adcendre de voi\u00adture, mais, vu qu\u2019on m\u2019avait vol\u00e9 dans le tram, \u00e0 Mos\u00adcou, tout l\u2019argent que j\u2019avais sur moi, je n\u2019avais plus un sou vaillant, et je pr\u00e9\u00adf\u00e9\u00adrai pas\u00adser ces douze heures en wagon, d\u2019autant plus que je me disais&nbsp;: \u00ab&nbsp;Main\u00adte\u00adnant, j\u2019y suis&nbsp;; mais quant \u00e0 savoir si on m\u2019y lais\u00adse\u00adrait reve\u00adnir sans billet, c\u2019est une autre paire de manches.&nbsp;\u00bb Le len\u00adde\u00admain, donc, nous repar\u00adt\u00eemes et, tou\u00adjours sans billet, j\u2019arrivai bel et bien \u00e0&nbsp;Reval.<\/p>\n<p>\u2026 De Reval (o\u00f9 j\u2019\u00e9tais res\u00adt\u00e9 une jour\u00adn\u00e9e), je fis, par Ber\u00adlin, le voyage de Zurich presque d\u2019une traite. J\u2019\u00e9tais si rom\u00adpu de fatigue et si abat\u00adtu que rien ne r\u00e9us\u00adsis\u00adsait \u00e0 m\u2019int\u00e9resser. Je n\u2019avais plus dans la t\u00eate que les images de mon voyage en Russie.<\/p>\n<h2>R\u00e9flexions sur la Russie.<\/h2>\n<p>Bien que vingt-deux ann\u00e9es se soient \u00e9cou\u00adl\u00e9es depuis le petit fait sui\u00advant, je me le rap\u00adpelle comme s\u2019il \u00e9tait d\u2019hier. C\u2019\u00e9tait en 1913, \u00e0 Zurich, au sor\u00adtir d\u2019une r\u00e9union. Je ren\u00adtrais chez moi tout en devi\u00adsant avec quelques \u00e9mi\u00adgr\u00e9s, membres du groupe bol\u00adche\u00adviste, et nous par\u00adlions de la r\u00e9vo\u00adlu\u00adtion. Mes com\u00adpa\u00adgnons se repr\u00e9\u00adsen\u00adtaient le \u00ab&nbsp;len\u00adde\u00admain de la r\u00e9vo\u00adlu\u00adtion&nbsp;\u00bb sous les cou\u00adleurs les plus aimables. Mais je leur dis&nbsp;: \u00ab&nbsp;La pre\u00admi\u00e8re cons\u00e9\u00adquence de la r\u00e9vo\u00adlu\u00adtion sera la famine, car le pro\u00adl\u00e9\u00adta\u00adriat, par la force des choses, sera arra\u00adch\u00e9 \u00e0 la pro\u00adduc\u00adtion, et les pay\u00adsans se met\u00adtront \u00e0 la boy\u00adcot\u00adter.&nbsp;\u00bb J\u2019entends encore les grands \u00e9clats de rire des autres, que j\u2019eus toutes les peines du monde \u00e0 convaincre que j\u2019avais par\u00adl\u00e9 s\u00e9rieu\u00adse\u00adment. Car, dis-je, tout par\u00adti\u00adsans que nous fus\u00adsions les uns et les autres de la r\u00e9vo\u00adlu\u00adtion, nous n\u2019en devions pas moins nous en repr\u00e9\u00adsen\u00adter clai\u00adre\u00adment les moda\u00adli\u00adt\u00e9s r\u00e9elles, en fai\u00adsant abs\u00adtrac\u00adtion de nos propres d\u00e9sirs.<\/p>\n<p>Ain\u00adsi donc, il y avait beau temps que je me repr\u00e9\u00adsen\u00adtais, avec ma rai\u00adson, la r\u00e9vo\u00adlu\u00adtion \u00e0 peu pr\u00e8s comme elle s\u2019\u00e9tait r\u00e9a\u00adli\u00ads\u00e9e en Rus\u00adsie. Mais autre chose est de com\u00adprendre un fait en rai\u00adson, autre chose de l\u2019accepter, quand il s\u2019est pro\u00adduit, comme une r\u00e9a\u00adli\u00adt\u00e9 de long\u00adtemps pr\u00e9\u00advue et toute naturelle.<\/p>\n<p>Je n\u2019avais jamais comp\u00adt\u00e9 que la r\u00e9vo\u00adlu\u00adtion ferait auto\u00adma\u00adti\u00adque\u00adment des\u00adcendre le ciel sur la terre. Qu\u2019elle d\u00fbt s\u2019accompagner d\u2019une cruelle guerre civile, la chose, pour moi, \u00e9tait aus\u00adsi anti\u00adpa\u00adthique qu\u2019in\u00e9vitable. Tout le c\u00f4t\u00e9 des\u00adtruc\u00adtif de la r\u00e9vo\u00adlu\u00adtion russe, je le com\u00adpre\u00adnais, affec\u00adti\u00adve\u00adment, comme un fait auquel on n\u2019aurait rien pu chan\u00adger, qui n\u2019aurait pas pu \u00eatre autre\u00adment. Mais ce qui, au vrai, m\u2019angoissait, c\u2019\u00e9tait l\u2019insuffisance du pro\u00adl\u00e9\u00adta\u00adriat au point de vue construc\u00adtif. Cela aus\u00adsi, on y avait tou\u00adjours insis\u00adt\u00e9, en th\u00e9o\u00adrie, et l\u2019on avait depuis long\u00adtemps cher\u00adch\u00e9 \u00e0 \u00e9la\u00adbo\u00adrer en Occi\u00addent des pro\u00adpo\u00adsi\u00adtions pour pr\u00e9\u00adpa\u00adrer la classe ouvri\u00e8re \u00e0 prendre en main la production.<\/p>\n<p><em>Mais je n\u2019avais pu me repr\u00e9\u00adsen\u00adter que le pro\u00adl\u00e9\u00adta\u00adriat serait tout ensemble si magni\u00adfique au point de vue mili\u00adtaire et, en tant que fac\u00adteur de la pro\u00adduc\u00adtion, si faible.<\/em><\/p>\n<p>Je m\u2019\u00e9tais sou\u00advent d\u00e9fi\u00e9 de l\u2019optimisme pu\u00e9\u00adril d\u2019un Kro\u00adpot\u00adkine pr\u00e9\u00addi\u00adsant l\u2019apparition sou\u00addaine dans le peuple, au moment de la r\u00e9vo\u00adlu\u00adtion, de grandes capa\u00adci\u00adt\u00e9s construc\u00adtives. Mais le fait qu\u2019il fal\u00adl\u00fbt presque lit\u00adt\u00e9\u00adra\u00adle\u00adment pous\u00adser les ouvriers vers les fabriques, les faire entrer comme de force dans le cir\u00adcuit de la pro\u00adduc\u00adtion, et qu\u2019ils fissent preuve de si peu d\u2019initiative, voi\u00adl\u00e0 ce qui, m\u00eame pour moi le scep\u00adtique, \u00e9tait stup\u00e9fiant.<\/p>\n<p>J\u2019aurais tel\u00adle\u00adment vou\u00adlu pou\u00advoir don\u00adner tort aux bol\u00adche\u00advistes de se mon\u00adtrer si des\u00adpo\u00adtiques, non point seule\u00adment dans la par\u00adtie des\u00adtruc\u00adtive, mais aus\u00adsi dans la part construc\u00adtive de la r\u00e9vo\u00adlu\u00adtion. Mais tout ce qu\u2019on voyait, tout ce qu\u2019on enten\u00addait mon\u00adtrait que la classe ouvri\u00e8re ne pos\u00ads\u00e9\u00addait pas assez d\u2019initiative pour rendre le des\u00adpo\u00adtisme superflu.<\/p>\n<p>J\u2019avais vou\u00adlu un socia\u00adlisme liber\u00adtaire, et voi\u00adl\u00e0 que je ne pou\u00advais pas, pour la Rus\u00adsie, don\u00adner rai\u00adson \u00e0 ceux qui s\u2019imaginaient pos\u00adsible de s\u2019en remettre pour construire \u00e0 la libre ini\u00adtia\u00adtive du pro\u00adl\u00e9\u00adta\u00adriat. Je m\u2019\u00e9tais, dans le socia\u00adlisme, repr\u00e9\u00adsen\u00adt\u00e9 le pain et la liber\u00adt\u00e9 pour tous, alors qu\u2019il fal\u00adlait en Rus\u00adsie se don\u00adner toutes les peines du monde pour attra\u00adper un mor\u00adceau de pain et que la ques\u00adtion de la liber\u00adt\u00e9, de la pos\u00adsi\u00adbi\u00adli\u00adt\u00e9, pour les hommes, de dis\u00adpo\u00adser d\u2019eux-m\u00eames et de leur sort ne se posait m\u00eame pas. Et cela non point avant tout du fait du gou\u00adver\u00adne\u00adment d\u2019un par\u00adti des\u00adpo\u00adtique, mais parce que la masse <em>devait<\/em> \u00eatre obli\u00adg\u00e9e \u00e0 pro\u00adduire, ne pro\u00addui\u00adsait que com\u00adman\u00add\u00e9e \u2013 et com\u00adman\u00add\u00e9e rigoureusement.<\/p>\n<p>Ma d\u00e9s\u00adillu\u00adsion \u00e9tait d\u00e9s\u00adillu\u00adsion quant aux capa\u00adci\u00adt\u00e9s spon\u00adta\u00adn\u00e9\u00adment pro\u00adduc\u00adtives des masses. Au vrai, ma d\u00e9s\u00adillu\u00adsion, c\u2019\u00e9tait les masses. Je n\u2019\u00e9tais pas d\u00e9\u00e7u par le bol\u00adche\u00advisme&nbsp;; j\u2019\u00e9tais d\u00e9\u00e7u par le socia\u00adlisme en g\u00e9n\u00e9ral.<\/p>\n<p>Et c\u2019est pour\u00adquoi je pris la d\u00e9fense des bol\u00adche\u00advistes devant les anar\u00adchistes am\u00e9\u00adri\u00adcains Ber\u00adck\u00admann et Emma Gold\u00admann, ren\u00adcon\u00adtr\u00e9s \u00e0 Ber\u00adlin lors de mon retour, et qui croyaient que les masses auraient pu prendre en main la pro\u00adduc\u00adtion si les bol\u00adche\u00advistes ne les en avaient pas emp\u00ea\u00adch\u00e9es. Mais d\u2019\u00eatre obli\u00adg\u00e9 de d\u00e9fendre le bol\u00adche\u00advisme me ren\u00addait m\u00e9lan\u00adco\u00adlique. Mal\u00adgr\u00e9 toutes les tris\u00adtesses que j\u2019avais vues en Rus\u00adsie, je reve\u00adnais avec le sen\u00adti\u00adment que le noyau du par\u00adti bol\u00adche\u00advik \u00e9tait sur la bonne voie, que certes d\u2019\u00e9normes obs\u00adtacles se dres\u00adsaient devant ces hommes, mais que nous devions prendre leur d\u00e9fense et tout faire pour leur faci\u00adli\u00adter la t\u00e2che. Il \u00e9tait facile de cri\u00adti\u00adquer \u2013 mais la moindre mesure construc\u00adtive exi\u00adgeait un effort immense. Quant \u00e0 nous \u2013 j\u2019en \u00e9tais plus que jamais per\u00adsua\u00add\u00e9&nbsp;\u2013, les m\u00eames dif\u00adfi\u00adcul\u00adt\u00e9s et les m\u00eames exp\u00e9\u00adriences nous atten\u00addaient, si la r\u00e9vo\u00adlu\u00adtion \u00e9cla\u00adtait dans nos&nbsp;pays.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, je peux for\u00admu\u00adler tout ceci en quelques phrases. Six mois apr\u00e8s mon voyage, je le pou\u00advais d\u00e9j\u00e0. Mais non point \u00e0 l\u2019heure du retour. Je reve\u00adnais min\u00e9, ron\u00adg\u00e9 de toutes parts \u2013 au propre, si j\u2019ose dire, par les poux, comme au figu\u00adr\u00e9. Ce qu\u2019il me fal\u00adlait, c\u2019\u00e9tait r\u00e9fl\u00e9\u00adchir&nbsp;: non pas seule\u00adment sur la Rus\u00adsie, mais sur la vie en g\u00e9n\u00e9ral.<\/p>\n<p>Je n\u2019en vou\u00adlais pas aux bol\u00adche\u00adviks. J\u2019en vou\u00adlais \u00e0 l\u2019absurde fonc\u00adtion\u00adne\u00adment de la vie dans ce monde. D\u2019ordinaire, cette vie, une sorte d\u2019enduit pro\u00adtec\u00adteur, de ver\u00adnis la recouvre. Je venais de la voir sans ce ver\u00adnis. Tout ce que je fai\u00adsais me parais\u00adsait ridi\u00adcule, au prix de ce qui se pas\u00adsait l\u00e0-bas, sur\u00adtout dans les r\u00e9gions de la faim. Et ce sen\u00adti\u00adment-l\u00e0, tout d\u2019abord, je n\u2019arrivai pas \u00e0 m\u2019en lib\u00e9\u00adrer. De pr\u00e9\u00adf\u00e9\u00adrence, j\u2019aurais vou\u00adlu ne plus \u00eatre \u2013 mais l\u2019homme ne sor\u00adtant g\u00e9n\u00e9\u00adra\u00adle\u00adment point volon\u00adtai\u00adre\u00adment de cette vie, m\u00eame lorsqu\u2019il la juge absurde, je fis de mon exis\u00adtence deux parts&nbsp;: j\u2019exer\u00e7ais la m\u00e9de\u00adcine comme \u00e0 l\u2019accoutum\u00e9e&nbsp;; j\u2019accomplissais mon tra\u00advail dans le par\u00adti de la fa\u00e7on vou\u00adlue, comme un auto\u00admate, \u2013 et, d\u2019autre part, je me reti\u00adrai en moi-m\u00eame, atten\u00addant sur ma chaise-longue que le sens de la vie vou\u00adl\u00fbt bien \u00e0 nou\u00adveau m\u2019appara\u00eetre. Je lais\u00adsais toute la vie d\u00e9fi\u00adler devant mes yeux, atten\u00adtif aux id\u00e9es qui pou\u00advaient, ce fai\u00adsant, me venir \u00e0 l\u2019esprit. Pro\u00advi\u00adsoi\u00adre\u00adment, j\u2019acceptai, bien qu\u2019avec le sen\u00adti\u00adment d\u2019une peu relui\u00adsante hypo\u00adcri\u00adsie, la vie telle qu\u2019elle m\u2019entourait, vivant en somme sur cette hypo\u00adth\u00e8se de tra\u00advail que je devais gagner ma cro\u00fbte, gu\u00e9\u00adrir mes malades et vaquer \u00e0 mes obli\u00adga\u00adtions dans le par\u00adti. Au-del\u00e0 de cette hypo\u00adth\u00e8se, c\u2019\u00e9tait le n\u00e9ant, \u2013 sauf la recherche, sans la moindre id\u00e9e pr\u00e9\u00adcon\u00ad\u00e7ue, d\u2019un sens rai\u00adson\u00adnable \u00e0 quoi faire rimer la&nbsp;vie.<\/p>\n<p>Le monde ext\u00e9\u00adrieur s\u2019\u00e9tant si hon\u00adteu\u00adse\u00adment d\u00e9con\u00adsi\u00add\u00e9\u00adr\u00e9 au cours des ann\u00e9es les plus r\u00e9centes, Je n\u2019\u00e9prouvais aucune g\u00eane \u00e0 prendre au s\u00e9rieux tout ce qui me pas\u00adsait par la t\u00eate, ni m\u00eame \u00e0 le noter dans de gros cahiers noirs. Dans la conscience de l\u2019idiotie de ce monde, je pui\u00adsais une assu\u00adrance, une confiance en moi des plus solides.<\/p>\n<p>Pour la mil\u00adli\u00e8me fois, je d\u00e9cou\u00advris le sens de la vie dans le fonc\u00adtion\u00adne\u00adment des ph\u00e9\u00adno\u00adm\u00e8nes qui la com\u00adposent, dans la satis\u00adfac\u00adtion des ins\u00adtincts. La faim et l\u2019amour, c\u2019\u00e9tait cela, l\u2019\u00ababsolu&nbsp;\u00bb, et tout esprit \u00e9tait bon, qui les ser\u00advait. Avoir des dons, des facul\u00adt\u00e9s utiles pour cal\u00admer la faim, pour satis\u00adfaire l\u2019amour \u2013 votre faim, votre amour, et la faim et l\u2019amour de l\u2019humanit\u00e9, c\u2019\u00e9tait cela, le sens de la&nbsp;vie.<\/p>\n<p>Et comme je savais d\u00e9j\u00e0 depuis long\u00adtemps que, dans le monde actuel, plus que jamais, l\u2019entr\u2019aide est indis\u00adpen\u00adsable, pour que tous puissent cal\u00admer leur faim et leur amour, \u2013 c\u2019est par ce d\u00e9tour-l\u00e0 que, pour la \u00e9ni\u00e8me fois, je rede\u00advins socialiste.<\/p>\n<p>[\/\u200bFritz <sc>Brup\u00adba\u00adcher<\/sc>\/\u200b]\n<\/p><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>[[La pre\u00admi\u00e8re par\u00adtie de cet article est parue dans le num\u00e9\u00adro 1 de T\u00e9moins, la seconde dans le num\u00e9\u00adro&nbsp;2.]]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"wp_typography_post_enhancements_disabled":false,"footnotes":""},"categories":[70],"tags":[],"ppma_author":[540],"class_list":["post-555","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-temoins-n5-printemps-1954"],"authors":[{"term_id":540,"user_id":1,"is_guest":0,"slug":"admin_3gikpwyf","display_name":"Vincent Dubuc","avatar_url":"https:\/\/secure.gravatar.com\/avatar\/d015720652c25fd2ced191ade86430094e1f288a17483713e3b34d26dea52507?s=96&d=mm&r=g","author_category":"","user_url":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net","last_name":"Dubuc","first_name":"Vincent","job_title":"","description":""}],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/555","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=555"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/555\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=555"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=555"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=555"},{"taxonomy":"author","embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/ppma_author?post=555"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}