{"id":714,"date":"2007-08-20T21:59:57","date_gmt":"2007-08-20T21:59:57","guid":{"rendered":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/2007\/08\/20\/notes-sur-lart-decrire\/"},"modified":"2007-08-20T21:59:57","modified_gmt":"2007-08-20T21:59:57","slug":"notes-sur-lart-decrire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/2007\/08\/20\/notes-sur-lart-decrire\/","title":{"rendered":"Notes sur l\u2019art d\u2019\u00e9crire"},"content":{"rendered":"<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-top-right\"><a href=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/714?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/wp-content\/plugins\/pdf-print\/images\/pdf.png\" alt=\"image_pdf\" title=\"Afficher le PDF\"><\/a><a href=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/714?print=print\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-print\" target=\"_blank\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/wp-content\/plugins\/pdf-print\/images\/print.png\" alt=\"image_print\" title=\"Contenu imprim\u00e9\"><\/a><\/div><div align=\"justify\">\n<div style=\"text-indent: 1cm\">\n<p>Si je devais d\u00e9fi\u00adnir en quelques mots ce que j\u2019entends par \u00ab&nbsp;l\u2019art&nbsp;\u00bb, je dirais que c\u2019est \u00ab&nbsp;la repro\u00adduc\u00adtion de ce que les sens connaissent de la nature \u00e0 tra\u00advers le voile de l\u2019\u00e2me&nbsp;\u00bb. L\u2019imitation directe de la nature, si exacte qu\u2019on la sup\u00adpose, n\u2019autorise per\u00adsonne \u00e0 prendre le nom sacr\u00e9 d\u2019artiste. Les rai\u00adsins de Zeuxis, s\u2019ils n\u2019\u00e9taient qu\u2019un trompe\u2011l\u2019\u0153il pour les oiseaux, n\u2019avaient certes rien de v\u00e9ri\u00adta\u00adble\u00adment artis\u00adtique, et m\u00eame le rideau de Par\u00adrha\u00adsios ne par\u00adve\u00adnait gu\u00e8re \u00e0 cacher ce qu\u2019il man\u00adquait de g\u00e9nie \u00e0 ce peintre \u2013 pour \u00eatre un peintre.<\/p>\n<p>J\u2019ai par\u00adl\u00e9 du \u00ab&nbsp;voile de l\u2019\u00e2me&nbsp;\u00bb&nbsp;: c\u2019est qu\u2019il faut tou\u00adjours, entre l\u2019artiste et l\u2019univers, quelque chose comme un voile. C\u2019est dou\u00adbler la beau\u00adt\u00e9 d\u2019un pay\u00adsage que le consi\u00add\u00e9\u00adrer les yeux mi-clos. Sans cet \u00e9cran, nos per\u00adcep\u00adtions \u2013 encore que sou\u00advent incom\u00adpl\u00e8tes \u2013 nous accablent tou\u00adjours par leur surabondance.<\/p>\n<p><\/p><center>\n<h3>*  *  *  *<\/h3>\n<p><\/p><\/center>\n<p>L\u2019artiste appar\u00adtient \u00e0 l\u2019\u0153uvre et non l\u2019\u0153uvre \u00e0 l\u2019artiste&nbsp;\u00bb, dit Novalis.<\/p>\n<p>Neuf fois sur dix, c\u2019est perdre son temps que vou\u00adloir tirer un sens d\u2019une maxime alle\u00admande \u2013 ou bien cha\u00adcun est libre d\u2019en extor\u00adquer ce que bon lui semble. Si, dans l\u2019aphorisme que je viens de citer, on convient d\u2019entendre que l\u2019artiste est l\u2019esclave du sujet qu\u2019il traite, et qu\u2019il doit bor\u00adner \u00e0 une id\u00e9e pre\u00admi\u00e8re l\u2019audace de sa pen\u00ads\u00e9e, cette concep\u00adtion est d\u2019une remar\u00adquable faus\u00adse\u00adt\u00e9. Dans les mains de l\u2019artiste vrai, le sujet mis en \u0153uvre n\u2019est qu\u2019une mati\u00e8re brute, dont il peut faire tout au monde, avec son vou\u00adloir et son talent d\u2019ouvrier [[Ain\u00adsi le sujet importe peu, mais le libre choix du sujet reste une condi\u00adtion de pre\u00admi\u00e8re impor\u00adtance dans le tra\u00advail cr\u00e9a\u00adteur. Voir la pen\u00ads\u00e9e sui\u00advante.]]. C\u2019est la don\u00adn\u00e9e qui est l\u2019esclave de l\u2019artiste&nbsp;; elle lui appar\u00adtient&nbsp;; du moment qu\u2019il l\u2019a choi\u00adsie, le g\u00e9nie l\u2019a d\u00e9j\u00e0 mar\u00adqu\u00e9e de son&nbsp;sceau.<\/p>\n<p>Cette mati\u00e8re pre\u00admi\u00e8re n\u2019a pas \u00e0 \u00eatre, elle-m\u00eame, par\u00adti\u00adcu\u00adli\u00e8\u00adre\u00adment rare ou tri\u00adviale&nbsp;; il la faut pr\u00e9\u00adci\u00ads\u00e9\u00adment aus\u00adsi d\u00e9li\u00adcate ou rude, aus\u00adsi souple ou rigide que l\u2019exige l\u2019objet \u00e0 cr\u00e9er, je veux dire l\u2019effet \u00e0 pro\u00adduire. Mal\u00adgr\u00e9 cela, il est des artistes qui ne voient que finesse polie, et rien au-del\u00e0&nbsp;; ce qu\u2019ils pro\u00adduisent est en g\u00e9n\u00e9\u00adral d\u00e9li\u00adca\u00adte\u00adment t\u00e9nu, et fra\u00adgile \u00e0 l\u2019extr\u00eame.<\/p>\n<p><\/p><center>\n<h3>*  *  *  *<\/h3>\n<p><\/p><\/center>\n<p>Un auteur de g\u00e9nie, si on ne lui accorde pas le libre choix de son sujet, fera pis que le plus m\u00e9diocre. Il ne doit sen\u00adtir, en se met\u00adtant au tra\u00advail, d\u2019autre loi que la rigueur de son esprit.<\/p>\n<p>M\u00eame ain\u00adsi, sa liber\u00adt\u00e9 est au fond bien r\u00e9duite. Il peut assu\u00adr\u00e9\u00adment \u00e9crire \u00e0 sa fan\u00adtai\u00adsie&nbsp;; mais son \u00e9di\u00adteur, \u00e0 son tour, n\u2019imprimera qu\u2019\u00e0 son bon plaisir.<\/p>\n<p>La nature de notre juri\u00addic\u00adtion de la pro\u00adpri\u00e9\u00adt\u00e9 lit\u00adt\u00e9\u00adraire \u00f4te \u00e0 l\u2019\u00e9crivain toute puis\u00adsance pater\u00adnelle. Quant \u00e0 sa liber\u00adt\u00e9 d\u2019action, elle est \u00e0 peu pr\u00e8s \u00e9gale \u00e0 celle dont jouissent le doyen et le cha\u00adpitre d\u2019une \u00e9glise \u00e9pis\u00adco\u00adpale anglaise, convo\u00adqu\u00e9s \u00e0 un scru\u00adtin par un acte du roi, qui leur donne cong\u00e9 d\u2019\u00e9lire et sp\u00e9\u00adci\u00adfie la per\u00adsonne \u00e0 nommer.<\/p>\n<p><\/p><center>\n<h3>*  *  *  *<\/h3>\n<p><\/p><\/center>\n<p>Les hommes g\u00e9nia\u00adle\u00adment dou\u00e9s courent les rues. Je n\u2019en veux pour preuve que le nombre \u00e9le\u00adv\u00e9 des v\u00e9ri\u00adtables connais\u00adseurs, alors qu\u2019en fait, pour appr\u00e9\u00adcier com\u00adpl\u00e8\u00adte\u00adment un chef\u2011d\u2019\u0153uvre, il ne faut pos\u00ads\u00e9\u00adder rien moins que l\u2019int\u00e9grit\u00e9 des dons g\u00e9niaux qui y furent engag\u00e9s.<\/p>\n<p>Mais alors, com\u00adment se fait-il que le par\u00adfait dilet\u00adtante soit rare\u00adment en mesure de \u00ab&nbsp;faire&nbsp;\u00bb ce qu\u2019il peut \u00ab&nbsp;admirer&nbsp;\u00bb&nbsp;?<\/p>\n<p>C\u2019est qu\u2019il lui manque sim\u00adple\u00adment la capa\u00adci\u00adt\u00e9 de construire \u2013 facul\u00adt\u00e9 tout \u00e0 fait dif\u00adf\u00e9\u00adrente de ce que nous enten\u00addons com\u00admu\u00adn\u00e9\u00adment par g\u00e9nie, intui\u00adtion,&nbsp;etc.<\/p>\n<p>La capa\u00adci\u00adt\u00e9 construc\u00adtive repose pour une bonne part sur le pou\u00advoir d\u2019analyse tech\u00adnique, gr\u00e2ce auquel l\u2019artiste se pro\u00adcure une vue com\u00adpl\u00e8te des moyens propres \u00e0 ser\u00advir son des\u00adsein, avec la facul\u00adt\u00e9 de conce\u00advoir l\u2019emploi de ces moyens et de les uti\u00adli\u00adser selon sa volon\u00adt\u00e9. Mais elle d\u00e9pend aus\u00adsi, et sur\u00adtout, de ver\u00adtus stric\u00adte\u00adment morales, telles que la patience, le pou\u00advoir de concen\u00adtra\u00adtion, la volon\u00adt\u00e9 constam\u00adment ten\u00addue sur son objet, l\u2019empire de soi, le m\u00e9pris de tout pr\u00e9\u00adju\u00adg\u00e9 public, et, fina\u00adle\u00adment, l\u2019\u00e9nergie au tra\u00advail. Ce der\u00adnier fac\u00adteur est m\u00eame si vita\u00adle\u00adment indis\u00adpen\u00adsable, qu\u2019\u00e0 nous en croire, aucune \u0153uvre de g\u00e9nie ne s\u2019est faite sans lui. Or, c\u2019est pr\u00e9\u00adci\u00ads\u00e9\u00adment parce que labeur et g\u00e9nie sont presque incom\u00adpa\u00adtibles que les grandes \u0153uvres sont si rares, alors que les hommes de g\u00e9nie sont, nous avons vu, si nombreux.<\/p>\n<p>Les Romains \u2013 en qui nous devons recon\u00adna\u00eetre nos ma\u00eetres pour la saga\u00adci\u00adt\u00e9 de l\u2019observation, bien qu\u2019ils nous soient inf\u00e9\u00adrieurs dans l\u2019interpr\u00e9tation th\u00e9o\u00adrique des faits obser\u00adv\u00e9s \u2013 semblent avoir si bien con\u00e7u la construc\u00adti\u00advi\u00adt\u00e9 comme condi\u00adtion n\u00e9ces\u00adsaire de l\u2019\u0153uvre g\u00e9niale, qu\u2019ils ont, \u00e0 tort, pu iden\u00adti\u00adfier les deux termes.<\/p>\n<p>Un Romain enten\u00addait pro\u00adnon\u00adcer l\u2019\u00e9loge supr\u00eame quand il disait d\u2019une po\u00e9\u00adsie, ou de quelque \u0153uvre ana\u00adlogue, qu\u2019elle \u00e9tait \u00e9crite \u00ab&nbsp;indus\u00adtria mira\u00adbi\u00adli&nbsp;\u00bb ou \u00ab&nbsp;incre\u00addi\u00adbi\u00adli industria&nbsp;\u00bb.<\/p>\n<p><\/p><center>\n<h3>*  *  *  *<\/h3>\n<p><\/p><\/center>\n<p>Voir dis\u00adtinc\u00adte\u00adment le m\u00e9ca\u00adnisme d\u2019une \u0153uvre d\u2019art, ses res\u00adsorts, ses rouages, est sans contre\u00addit un plai\u00adsir en soi&nbsp;; mais c\u2019est un plai\u00adsir qu\u2019on ne sau\u00adrait go\u00fb\u00adter sans renon\u00adcer \u00e0 jouir des \u00e9mo\u00adtions pro\u00adpo\u00ads\u00e9es par l\u2019artiste. Rai\u00adson\u00adner des effets et des moyens de l\u2019art, c\u2019est sou\u00advent contem\u00adpler la beau\u00adt\u00e9 dans ces miroirs de Smyrne qui dis\u00adtor\u00addaient les formes les plus nobles en les r\u00e9fl\u00e9chissant.<\/p>\n<p><\/p><center>\n<h3>*  *  *  *<\/h3>\n<p><\/p><\/center>\n<p>M\u00eame l\u2019imagination pure, cr\u00e9a\u00adtrice d\u2019originalit\u00e9, ne fait que choi\u00adsir \u00e7\u00e0 et l\u00e0, dans le beau et dans le dif\u00adforme, les \u00e9l\u00e9\u00adments aptes \u00e0 \u00eatre com\u00adbi\u00adn\u00e9s et qui ne le sont pas encore. La com\u00adbi\u00adnai\u00adson r\u00e9sul\u00adtante porte le carac\u00adt\u00e8re g\u00e9n\u00e9\u00adral de la beau\u00adt\u00e9 ou du sublime, selon la teneur de ses par\u00adties, qui sont elles-m\u00eames com\u00adpo\u00ads\u00e9es, c\u2019est-\u00e0-dire tir\u00e9es de com\u00adbi\u00adnai\u00adson plus \u00e9l\u00e9mentaires.<\/p>\n<p>Or, dans cette chi\u00admie de l\u2019intelligence, comme dans l\u2019autre, il arrive fr\u00e9\u00adquem\u00adment que l\u2019union de deux corps simples pro\u00adduise une modi\u00adfi\u00adca\u00adtion radi\u00adcale de leurs pro\u00adpri\u00e9\u00adt\u00e9s&nbsp;; c\u2019est par l\u00e0 que le domaine de l\u2019imagination cr\u00e9a\u00adtrice s\u2019ouvre sur l\u2019illimit\u00e9, et s\u2019\u00e9tend \u00e0 tout l\u2019univers des possibles.<\/p>\n<p>M\u00eame avec la lai\u00addeur, la chi\u00admie po\u00e9\u00adtique peut fabri\u00adquer cette beau\u00adt\u00e9 qui est tout ensemble son or et sa pierre de touche. En g\u00e9n\u00e9\u00adral, c\u2019est sur la richesse et la soli\u00addi\u00adt\u00e9 des mat\u00e9\u00adriaux employ\u00e9s, sur la faci\u00adli\u00adt\u00e9 de d\u00e9cou\u00adverte de nou\u00adveaux \u00e9l\u00e9\u00adments capables et dignes de s\u2019unir \u00e0 eux, enfin sur la par\u00adfaite coh\u00e9\u00adrence chi\u00admique de toutes les sub\u00adstances assem\u00adbl\u00e9es, que l\u2019on appr\u00e9\u00adcie l\u2019imagination dans son tra\u00advail cr\u00e9ateur.<\/p>\n<p>Il arrive mal\u00adheu\u00adreu\u00adse\u00adment que l\u2019harmonie irr\u00e9\u00adpro\u00adchable d\u2019une \u0153uvre lui fasse tort aux yeux des nigauds, leur don\u00adnant l\u2019illusion de la faci\u00adli\u00adt\u00e9. Ils en viennent \u00e0 dou\u00adter que des com\u00adbi\u00adnai\u00adsons si \u00e9vi\u00addem\u00adment d\u00e9si\u00adrables n\u2019aient pas \u00e9t\u00e9 pr\u00e9\u00advues par un esprit tout ordinaire.<\/p>\n<p><\/p><center>\n<h3>*  *  *  *<\/h3>\n<p><\/p><\/center>\n<p>Tel se gaus\u00adse\u00adrait d\u2019une niai\u00adse\u00adrie pure et simple, qui la laisse volon\u00adtiers se plan\u00adter dans son enten\u00adde\u00adment si elle est d\u00e9co\u00adch\u00e9e comme une fl\u00e8che avec des plumes de po\u00e9\u00adsie et une pointe d\u2019\u00e9pigramme. Voi\u00adci deux vers, sou\u00advent cit\u00e9s, qui prouvent seule\u00adment qu\u2019une sot\u00adtise rim\u00e9e fait son che\u00admin mieux qu\u2019une sot\u00adtise en&nbsp;prose&nbsp;:<\/p>\n<poesie>\u00ab&nbsp;\u2026 Toutes les r\u00e8gles du Rh\u00e9teur<br>\nNe font que lui ensei\u00adgner le nom de ses outils.&nbsp;\u00bb<\/poesie>\n<p>En v\u00e9ri\u00adt\u00e9, les r\u00e8gles du rh\u00e9\u00adteur, d\u00e8s que r\u00e8gle il y a, ne se bornent pas \u00e0 nous apprendre les noms des divers outils \u00e0 pen\u00adser. Elles enseignent bel et bien \u00e0 s\u2019en ser\u00advir&nbsp;; elles disent ce qu\u2019ils peuvent et ne peuvent faire. Par ce che\u00admin, la connais\u00adsance sys\u00adt\u00e9\u00adma\u00adtique des outils, n\u00e9ces\u00adsaire \u00e0 ceux qui constam\u00adment les manient, conduit \u00e0 scru\u00adter et son\u00adder la mati\u00e8re m\u00eame o\u00f9 ils seront appli\u00adqu\u00e9s, sug\u00adg\u00e9\u00adrant des id\u00e9es ou pro\u00addui\u00adsant ain\u00adsi de nou\u00advelle mati\u00e8re pour de nou\u00adveaux outils.<\/p>\n<p><\/p><center>\n<h3>*  *  *  *<\/h3>\n<p><\/p><\/center>\n<p>\u00ab&nbsp;Voi\u00adci un \u00e9ru\u00addit et un artiste&nbsp;; il conna\u00eet \u00e0 fond tous les moyens que les grands auteurs ont mis en \u0153uvre pour obte\u00adnir leurs effets, et il est d\u00e9ter\u00admi\u00adn\u00e9 \u00e0 s\u2019en ser\u00advir. Mais le secret du c\u0153ur lui \u00e9chappe&nbsp;; le c\u0153ur se d\u00e9robe \u00e0 ses pi\u00e8ges, \u00e0 ses tra\u00adque\u00adnards, \u00e0 ses lacets, et ira se lais\u00adser prendre par un homme tout simple, aus\u00adsi peu pr\u00e9\u00adpa\u00adr\u00e9 que son pri\u00adson\u00adnier m\u00eame \u00e0 la sur\u00adprise de cette capture.&nbsp;\u00bb<\/p>\n<p>Je ne sais s\u2019il faut attri\u00adbuer \u00e0 Lowell ce pro\u00adpos, qu\u2019il place dans la bouche d\u2019un de ses h\u00e9ros. Quoi qu\u2019il en soit, voi\u00adl\u00e0 qui est po\u00e9\u00adtique et rien de plus. De quel droit peut-on s\u00e9pa\u00adrer de son appli\u00adca\u00adtion ad\u00e9\u00adquate le sort ou la valeur d\u2019une doc\u00adtrine&nbsp;? En toute cir\u00adcons\u00adtance, si la pra\u00adtique \u00e9choue, c\u2019est que la th\u00e9o\u00adrie est incom\u00adpl\u00e8te ou reste inap\u00adpli\u00adqu\u00e9e. Si le c\u0153ur de M.&nbsp;Lowell se sous\u00adtrait au pi\u00e8ge et \u00e0 la trappe, j\u2019en conclus que le pi\u00e8ge \u00e9tait mal ten\u00addu, que la trappe n\u2019\u00e9tait ni amor\u00adc\u00e9e ni pos\u00e9e comme il l\u2019aurait fal\u00adlu \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire de main d\u2019artiste\u2026 Un homme de quelque habi\u00adle\u00adt\u00e9 artis\u00adtique peut fort bien savoir com\u00adment on obtient un effet, \u00eatre en mesure d\u2019expliquer sa m\u00e9thode, et se trom\u00adper cepen\u00addant lorsqu\u2019il veut en faire usage. Mais un homme de quelque habi\u00adle\u00adt\u00e9 artis\u00adtique est un appren\u00adti. Celui-l\u00e0 seul est un artiste, qui peut appli\u00adquer avec bon\u00adheur les prin\u00adcipes les plus ardus. Pr\u00e9\u00adtendre qu\u2019un expert ne sau\u00adrait juger de ce qu\u2019il ne peut op\u00e9\u00adrer, c\u2019est poser une contra\u00addic\u00adtion dans les termes.<\/p>\n<p><\/p><center>\n<h3>*  *  *  *<\/h3>\n<p><\/p><\/center>\n<p>Le nez du public, c\u2019est&nbsp;son<br>\nima\u00adgi\u00adna\u00adtion. C\u2019est par le bout de ce nez qu\u2019on peut le mener&nbsp;en<br>\ntout&nbsp;lieu.<\/p>\n<p><\/p><center>\n<h3>*  *  *  *<\/h3>\n<p><\/p><\/center>\n<p>Tho\u00admas Moore, le plus brillant rimeur de son \u00e9poque et peut-\u00eatre de tous les temps, \u00e9prouve de sin\u00adgu\u00adliers revers&nbsp;: il s\u2019est d\u00e9pr\u00e9\u00adci\u00e9 par la pro\u00adfu\u00adsion m\u00eame avec laquelle il a r\u00e9pan\u00addu les richesses de son style. L\u2019\u00e9clat d\u2019une page quel\u00adconque de \u00ab&nbsp;Lal\u00adlah Rookh&nbsp;\u00bb suf\u00adfi\u00adsait \u00e0 lui \u00e9ta\u00adblir une r\u00e9pu\u00adta\u00adtion, qu\u2019ont ter\u00adnie les beau\u00adt\u00e9s \u00e9ta\u00adl\u00e9es sans mesure dans le livre tout entier. Il semble que les ins\u00adpi\u00adr\u00e9s eux-m\u00eames ne puissent \u00e9lu\u00adder les lois hor\u00adribles de l\u2019offre et de la demande. Qu\u2019une ver\u00adsi\u00adfi\u00adca\u00adtion par\u00adfaite, une expres\u00adsion vigou\u00adreuse, une infa\u00adti\u00adgable fan\u00adtai\u00adsie soient par\u00adtout pro\u00addi\u00adgu\u00e9es dans une \u0153uvre, et elles ne tar\u00adde\u00adront pas \u00e0 nous para\u00eetre fades \u2013 pareilles \u00e0 l\u2019eau que nous buvons sans joie, et qui pour\u00adtant nous fait&nbsp;vivre.<\/p>\n<p><\/p><center>\n<h3>*  *  *  *<\/h3>\n<p><\/p><\/center>\n<p>L\u2019originalit\u00e9 dans la com\u00adpo\u00adsi\u00adtion des per\u00adson\u00adnages fic\u00adtifs ne doit \u00eatre admise et lou\u00e9e en bonne cri\u00adtique que pour les v\u00e9ri\u00adt\u00e9s artis\u00adtiques qu\u2019elle met au jour&nbsp;: v\u00e9ri\u00adt\u00e9s l\u2019observation ou v\u00e9ri\u00adt\u00e9s de coh\u00e9\u00adrence. Dans le pre\u00admier cas, les per\u00adson\u00adnages nous montrent des aspects tir\u00e9s de l\u2019exp\u00e9rience com\u00admune \u2013 mais non encore d\u00e9crits, par une n\u00e9gli\u00adgence ou un pur hasard qui sont presque impos\u00adsibles de nos jours. Dans le second cas, les h\u00e9ros de l\u2019histoire pr\u00e9\u00adsentent des qua\u00adli\u00adt\u00e9s phy\u00adsiques ou morales, qui, pour \u00eatre pure\u00adment ima\u00adgi\u00adnaires, n\u2019en sont pas moins par\u00adfai\u00adte\u00adment adap\u00adt\u00e9es au contexte du r\u00e9cit et \u00e0 notre sen\u00adti\u00adment du r\u00e9el, tel que l\u2019existence l\u2019a for\u00adm\u00e9. Non seule\u00adment nous ne jugeons pas ces cr\u00e9a\u00adtions inco\u00adh\u00e9\u00adrentes, mais nous en venons \u00e0 cher\u00adcher pour\u00adquoi leurs attri\u00adbuts sup\u00adpo\u00ads\u00e9s ne se ren\u00adcontrent pas dans la vie. Cette der\u00adni\u00e8re sorte d\u2019originalit\u00e9 est la plus&nbsp;haute.<\/p>\n<p><\/p><center>\n<h3>*  *  *  *<\/h3>\n<p><\/p><\/center>\n<p>Si quelque ambi\u00adtieux d\u00e9sire r\u00e9vo\u00adlu\u00adtion\u00adner d\u2019un seul coup l\u2019univers de la pen\u00ads\u00e9e humaine, de l\u2019opinion et du sen\u00adti\u00adment humains, voi\u00adci ce qui lui en donne le pou\u00advoir. Devant lui s\u2019ouvre sans obs\u00adtacle la route condui\u00adsant \u00e0 une renom\u00adm\u00e9e imp\u00e9\u00adris\u00adsable. Il lui suf\u00adfi\u00adra d\u2019\u00e9crire et de publier un tr\u00e8s petit livre. Le titre en sera simple, quelques mots sans pr\u00e9\u00adten\u00adtion&nbsp;: \u00ab&nbsp;Mon c\u0153ur mis \u00e0 nu&nbsp;\u00bb. Mais ce petit livre doit tenir toutes ses promesses.<\/p>\n<p>N\u2019est-il pas sin\u00adgu\u00adlier, qu\u2019avec la folle soif de gloire qui cal\u00adcine tant d\u2019hommes impa\u00adtients, d\u2019ailleurs tota\u00adle\u00adment insou\u00adcieux de ce que pen\u00adse\u00adra d\u2019eux la pos\u00adt\u00e9\u00adri\u00adt\u00e9, on n\u2019en trouve aucun qui ait l\u2019audace d\u2019\u00e9crire ce livre&nbsp;? Je dis bien de l\u2019\u00e9crire. Car il y a des mil\u00adliers de gens qui, le livre une fois fait, \u00e9cla\u00adte\u00adraient de rire \u00e0 l\u2019id\u00e9e qu\u2019on p\u00fbt l\u2019enterrer par pudeur pour une vie durant, ou qu\u2019on son\u00adge\u00e2t \u00e0 prendre m\u00eame quelque ombrage d\u2019une publi\u00adca\u00adtion post\u00adhume. Mais l\u2019\u00e9crire, voi\u00adl\u00e0 le hic&nbsp;! Aucun homme n\u2019osera jamais l\u2019\u00e9crire&nbsp;; aucun homme ne sau\u00adrait l\u2019\u00e9crire, m\u00eame s\u2019il osait. Il semble que le papier lui-m\u00eame se recro\u00adque\u00adville\u00adrait en cendres, consu\u00adm\u00e9 par l\u2019attouchement d\u2019une plume de&nbsp;feu.<\/p>\n<p><\/p><center>\n<h3>*  *  *  *<\/h3>\n<p><\/p><\/center>\n<p>Tous ceux qui com\u00admentent Sha\u00adkes\u00adpeare tombent dans une erreur radi\u00adcale, et que l\u2019on n\u2019a jamais rele\u00adv\u00e9e. Ils pr\u00e9\u00adtendent expli\u00adquer les per\u00adson\u00adnages du grand Will, don\u00adner les motifs de leurs actions, conci\u00adlier leurs incon\u00adsis\u00adtances tout comme s\u2019il s\u2019agissait de gens ayant r\u00e9el\u00adle\u00adment v\u00e9cu sur la terre. Nous rai\u00adson\u00adnons ain\u00adsi sur un Ham\u00adlet homme, et non pas sur un Ham\u00adlet per\u00adson\u00adnage de drame, sur un Ham\u00adlet cr\u00e9\u00e9 par Dieu, non sur un Ham\u00adlet cr\u00e9\u00e9 par Sha\u00adkes\u00adpeare. Si le prince danois avait r\u00e9el\u00adle\u00adment exis\u00adt\u00e9, si le drame que nous lisons \u00e9tait un r\u00e9cit exact de ses faits et gestes, nous pour\u00adrions par ce r\u00e9cit \u2013 avec quelque peine il est vrai, mais enfin nous pour\u00adrions \u2013 accor\u00adder les anti\u00adno\u00admies de son carac\u00adt\u00e8re et fixer \u00e0 notre satis\u00adfac\u00adtion sa vraie struc\u00adture morale.<\/p>\n<p>Mais cette t\u00e2che devient une pure absur\u00addi\u00adt\u00e9, d\u00e8s lors que nous tra\u00advaillons sur une ombre. En fait, ce ne sont pas les incon\u00ads\u00e9\u00adquences d\u2019un homme souf\u00adfrant et agis\u00adsant que nous avons sous les yeux, mais les bizar\u00adre\u00adries, les vacilla\u00adtions, les sur\u00adsauts et les indo\u00adlences du po\u00e8te cr\u00e9a\u00adteur, tels que leur com\u00adbat les ins\u00adcrit mys\u00adt\u00e9\u00adrieu\u00adse\u00adment dans une \u0153uvre d\u2019art. Il semble qua\u00adsi impos\u00adsible que cette \u00e9vi\u00addence n\u2019ait pas \u00e9t\u00e9 recon\u00adnue pour telle jusqu\u2019\u00e0 ce&nbsp;jour.<\/p>\n<p>Au point o\u00f9 nous en sommes, nous pou\u00advons bien aus\u00adsi \u00e9mettre notre petite th\u00e9o\u00adrie sur l\u2019intention intro\u00adduite par le po\u00e8te dans cer\u00adtains traits pr\u00ea\u00adt\u00e9s \u00e0 Ham\u00adlet, Sha\u00adkes\u00adpeare a d\u00fb savoir qu\u2019on observe chez cer\u00adtains hommes, dans l\u2019ivresse avan\u00adc\u00e9e, et quelle que soit la cause de cette ivresse, une ten\u00addance \u00e0 feindre leur \u00e9ga\u00adre\u00adment plus com\u00adplet qu\u2019ils ne l\u2019\u00e9prouvent. Toute per\u00adsonne pen\u00adsante sera conduite par ana\u00adlo\u00adgie \u00e0 soup\u00ad\u00e7on\u00adner que pareille chose peut avoir lieu dans la folie \u2013 ce qui est objec\u00adti\u00adve\u00adment hors de doute. Sha\u00adkes\u00adpeare sen\u00adtit qu\u2019il en \u00e9tait ain\u00adsi plu\u00adt\u00f4t qu\u2019il ne le pen\u00adsa&nbsp;; il en arri\u00adva \u00e0 sen\u00adtir cela gr\u00e2ce \u00e0 son mer\u00adveilleux pou\u00advoir d\u2019identification, source pre\u00admi\u00e8re de son influence sur les hommes. Il \u00e9cri\u00advit son Ham\u00adlet comme si Ham\u00adlet, c\u2019\u00e9tait lui-m\u00eame&nbsp;: et ayant d\u2019abord, par les r\u00e9v\u00e9\u00adla\u00adtions du fan\u00adt\u00f4me, jet\u00e9 son h\u00e9ros dans les bras de l\u2019hyst\u00e9rie, il sen\u00adtit qu\u2019elle allait le conduire \u00e0 outrer ses diva\u00adga\u00adtions \u2013 Jusqu\u2019\u00e0 simu\u00adler la d\u00e9mence.<\/p>\n<p>[\/\u200bEdgar <sc>Poe<\/sc>\/\u200b]<\/p>\n<p>Frag\u00adments (de \u00ab&nbsp;Mar\u00adgi\u00adna\u00adlia&nbsp;\u00bb et de \u00ab&nbsp;Pina\u00adki\u00addia&nbsp;\u00bb) in\u00e9dits en fran\u00ad\u00e7ais, tra\u00adduits par Andr\u00e9 Prudhommeaux.&nbsp;<\/p><\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Si je devais d\u00e9fi\u00adnir en quelques mots ce que j\u2019entends par \u00ab&nbsp;l\u2019art&nbsp;\u00bb, je dirais que c\u2019est \u00ab&nbsp;la repro\u00adduc\u00adtion de ce que les sens connaissent de la nature \u00e0 tra\u00advers le voile de l\u2019\u00e2me&nbsp;\u00bb. L\u2019imitation directe de la nature, si exacte qu\u2019on la sup\u00adpose, n\u2019autorise per\u00adsonne \u00e0 prendre le nom sacr\u00e9 d\u2019artiste. Les rai\u00adsins de Zeuxis,&nbsp;[\u2026]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"wp_typography_post_enhancements_disabled":false,"footnotes":""},"categories":[84],"tags":[],"ppma_author":[540],"class_list":["post-714","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-temoins-n7-automne-1954"],"authors":[{"term_id":540,"user_id":1,"is_guest":0,"slug":"admin_3gikpwyf","display_name":"Vincent Dubuc","avatar_url":"https:\/\/secure.gravatar.com\/avatar\/d015720652c25fd2ced191ade86430094e1f288a17483713e3b34d26dea52507?s=96&d=mm&r=g","author_category":"","user_url":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net","last_name":"Dubuc","first_name":"Vincent","job_title":"","description":""}],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/714","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=714"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/714\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=714"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=714"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=714"},{"taxonomy":"author","embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/ppma_author?post=714"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}