{"id":715,"date":"2007-08-20T22:11:22","date_gmt":"2007-08-20T22:11:22","guid":{"rendered":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/2007\/08\/20\/lettre-a-georges-bernanos\/"},"modified":"2007-08-20T22:11:22","modified_gmt":"2007-08-20T22:11:22","slug":"lettre-a-georges-bernanos","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/2007\/08\/20\/lettre-a-georges-bernanos\/","title":{"rendered":"Lettre \u00e0 Georges Bernanos"},"content":{"rendered":"<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-top-right\"><a href=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/715?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/wp-content\/plugins\/pdf-print\/images\/pdf.png\" alt=\"image_pdf\" title=\"Afficher le PDF\"><\/a><a href=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/715?print=print\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-print\" target=\"_blank\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/wp-content\/plugins\/pdf-print\/images\/print.png\" alt=\"image_print\" title=\"Contenu imprim\u00e9\"><\/a><\/div><div align=\"justify\">\n<div style=\"text-indent: 1cm\">\n<p><quote>\u00ab&nbsp;Etre tou\u00adjours pr\u00eat \u00e0 chan\u00adger de c\u00f4t\u00e9 comme la jus\u00adtice, cette fugi\u00adtive du camp des vainqueurs.&nbsp;\u00bb<\/quote><\/p>\n<p>Simone Weil, \u00ab&nbsp;La Pesan\u00adteur et la&nbsp;Gr\u00e2ce&nbsp;\u00bb<\/p>\n<p>[(Nous devons \u00e0 notre cama\u00adrade Albert Camus de pou\u00advoir publier cette lettre de Simone Weil \u00e0 Ber\u00adna\u00adnos, dont r\u00e9cem\u00adment Silone, qui en avait pu lire la tra\u00adduc\u00adtion ita\u00adlienne, signa\u00adlait toute l\u2019importance. Et bien qu\u2019il nous soit reve\u00adnu d\u2019autre part que ce texte a d\u00e9j\u00e0 paru une pre\u00admi\u00e8re fois il y a quelques ann\u00e9es (\u00ab&nbsp;Bul\u00adle\u00adtin de la Soci\u00e9\u00adt\u00e9 des Amis de Ber\u00adna\u00adnos&nbsp;\u00bb, n\u00b04, juin 1950), le pro\u00adbl\u00e8me qu\u2019y pose Simone Weil est si essen\u00adtiel que nous jugeons utile, et m\u00eame indis\u00adpen\u00adsable de le sou\u00admettre \u00e0 la m\u00e9di\u00adta\u00adtion de nou\u00adveaux lec\u00adteurs&nbsp;: il n\u2019y en aura jamais trop.)]<\/p>\n<p>Mon\u00adsieur,<\/p>\n<p>Quelque ridi\u00adcule qu\u2019il y ait \u00e0 \u00e9crire \u00e0 un \u00e9cri\u00advain, qui tou\u00adjours, par la nature de son m\u00e9tier, inon\u00add\u00e9 de lettres, je ne puis m\u2019emp\u00eacher de le faire apr\u00e8s avoir lu \u00ab&nbsp;Les grands cime\u00adti\u00e8res sous la lune&nbsp;\u00bb. Non que ce soit la pre\u00admi\u00e8re fois qu\u2019un livre de vous me touche&nbsp;; \u00ab&nbsp;le Jour\u00adnal d\u2019un cur\u00e9 de cam\u00adpagne&nbsp;\u00bb est \u00e0 mes yeux le plus beau, du moins de ceux que j\u2019ai lus, et v\u00e9ri\u00adta\u00adble\u00adment un grand livre. Mais si j\u2019ai pu aimer d\u2019autres de vos livres, je n\u2019avais aucune rai\u00adson de vous impor\u00adtu\u00adner en vous l\u2019\u00e9crivant. Pour le der\u00adnier, c\u2019est autre chose&nbsp;; j\u2019ai eu une exp\u00e9\u00adrience qui r\u00e9pond \u00e0 la v\u00f4tre, quoique bien plus br\u00e8ve, moins pro\u00adfonde, situ\u00e9e ailleurs et \u00e9prou\u00adv\u00e9e, en appa\u00adrence \u2013 en appa\u00adrence seule\u00adment \u2013 dans un tout autre esprit.<\/p>\n<p>Je ne suis pas catho\u00adlique, bien que \u2013 ce que je vais dire doit sans doute sem\u00adbler pr\u00e9\u00adsomp\u00adtueux \u00e0 tout catho\u00adlique, de la part d\u2019un non-catho\u00adlique, mais je ne puis m\u2019exprimer autre\u00adment \u2013 bien que rien de catho\u00adlique, rien de chr\u00e9\u00adtien ne m\u2019ait jamais paru \u00e9tran\u00adger. Je me suis dit par\u00adfois que si seule\u00adment on affi\u00adchait aux portes des \u00e9glises que l\u2019entr\u00e9e est inter\u00addite \u00e0 qui\u00adconque jouit d\u2019un reve\u00adnu sup\u00e9\u00adrieur \u00e0 telle ou telle somme, peu \u00e9le\u00adv\u00e9e, je me conver\u00adti\u00adrais aus\u00adsi\u00adt\u00f4t. Depuis l\u2019enfance, mes sym\u00adpa\u00adthies se sont tour\u00adn\u00e9es vers les grou\u00adpe\u00adments qui se r\u00e9clament des couches m\u00e9pri\u00ads\u00e9es de la hi\u00e9\u00adrar\u00adchie sociale, jusqu\u2019\u00e0 ce que j\u2019aie pris conscience que ces grou\u00adpe\u00adments sont de nature \u00e0 d\u00e9cou\u00adra\u00adger toutes les sym\u00adpa\u00adthies. Le der\u00adnier qui m\u2019ait ins\u00adpi\u00adr\u00e9 quelque confiance, c\u2019\u00e9tait la CNT espa\u00adgnole. J\u2019avais un peu voya\u00adg\u00e9 en Espagne \u2013 assez peu \u2013 avant la guerre civile, mais assez pour res\u00adsen\u00adtir l\u2019amour qu\u2019il est dif\u00adfi\u00adcile de ne pas \u00e9prou\u00adver envers ce peuple&nbsp;; j\u2019avais vu dans le mou\u00adve\u00adment anar\u00adchiste l\u2019expression natu\u00adrelle de ses gran\u00addeurs et de ses tares, de ses aspi\u00adra\u00adtions les plus et les moins l\u00e9gi\u00adtimes. La CNT, la FAI \u00e9taient un m\u00e9lange \u00e9ton\u00adnant, o\u00f9 on admet\u00adtait n\u2019importe qui, et o\u00f9, par suite, se cou\u00addoyaient l\u2019immoralit\u00e9, le cynisme, le fana\u00adtisme, la cruau\u00adt\u00e9, mais aus\u00adsi l\u2019amour, l\u2019esprit de fra\u00adter\u00adni\u00adt\u00e9, et sur\u00adtout la reven\u00addi\u00adca\u00adtion de l\u2019honneur si belle chez des hommes humi\u00adli\u00e9s&nbsp;; il me sem\u00adblait que ceux qui venaient l\u00e0 ani\u00adm\u00e9s par un id\u00e9al l\u2019emportaient sur ceux que pous\u00adsaient le go\u00fbt de la vio\u00adlence et du d\u00e9sordre. En juillet 1936, j\u2019\u00e9tais \u00e0 Paris. Je n\u2019aime pas la guerre&nbsp;; mais ce qui m\u2019a tou\u00adjours fait le plus hor\u00adreur dans la guerre, c\u2019est la situa\u00adtion de ceux qui se trouvent \u00e0 l\u2019arri\u00e8re. Quand j\u2019ai com\u00adpris que, mal\u00adgr\u00e9 mes efforts, je ne pou\u00advais m\u2019emp\u00eacher de par\u00adti\u00adci\u00adper mora\u00adle\u00adment \u00e0 cette guerre, c\u2019est-\u00e0-dire de sou\u00adhai\u00adter tous les jours, toutes les heures, la vic\u00adtoire des uns, la d\u00e9faite des autres, je me suis dit que Paris \u00e9tait pour moi l\u2019arri\u00e8re, et j\u2019ai pris le train pour Bar\u00adce\u00adlone dans l\u2019intention de m\u2019engager. C\u2019\u00e9tait au d\u00e9but d\u2019ao\u00fbt 1936.<\/p>\n<p>Un acci\u00addent m\u2019a fait abr\u00e9\u00adger par force mon s\u00e9jour en Espagne. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 quelques jours \u00e0 Bar\u00adce\u00adlone&nbsp;; puis en pleine cam\u00adpagne ara\u00adgo\u00adnaise, au bord de l\u2019Ebre, \u00e0 une quin\u00adzaine de kilo\u00adm\u00e8tres de Sara\u00adgosse, \u00e0 l\u2019endroit m\u00eame o\u00f9 r\u00e9cem\u00adment les troupes de Yagu\u00eb ont pas\u00ads\u00e9 l\u2019Ebre&nbsp;; puis dans le palace de Sit\u00adg\u00e8s, trans\u00adfor\u00adm\u00e9 en h\u00f4pi\u00adtal&nbsp;; puis de nou\u00adveau \u00e0 Bar\u00adce\u00adlone&nbsp;; en tout \u00e0 peu pr\u00e8s deux mois. J\u2019ai quit\u00adt\u00e9 l\u2019Espagne mal\u00adgr\u00e9 moi et avec l\u2019intention d\u2019y retour\u00adner&nbsp;; par la suite, c\u2019est volon\u00adtai\u00adre\u00adment que je n\u2019en ai rien fait. Je ne sen\u00adtais plus aucune n\u00e9ces\u00adsi\u00adt\u00e9 int\u00e9\u00adrieure de par\u00adti\u00adci\u00adper \u00e0 une guerre qui n\u2019\u00e9tait plus, comme elle m\u2019avait paru \u00eatre au d\u00e9but, une guerre de pay\u00adsans affa\u00adm\u00e9s contre les pro\u00adpri\u00e9\u00adtaires ter\u00adriens et un cler\u00adg\u00e9 com\u00adplice des pro\u00adpri\u00e9\u00adtaires, mais une guerre entre la Rus\u00adsie, l\u2019Allemagne et l\u2019Italie.<\/p>\n<p>J\u2019ai recon\u00adnu cette odeur de guerre civile, de sang et de ter\u00adreur que d\u00e9gage votre livre&nbsp;; je l\u2019avais res\u00adpi\u00adr\u00e9e. Je n\u2019ai rien vu ni enten\u00addu, je dois le dire, qui atteigne tout \u00e0 fait l\u2019ignominie de cer\u00adtaines des his\u00adtoires que vous racon\u00adtez, ces meurtres de vieux pay\u00adsans, ces bal\u00adli\u00adlas fai\u00adsant cou\u00adrir des vieillards \u00e0 coups de matraques. Ce que j\u2019ai enten\u00addu suf\u00adfi\u00adsait pour\u00adtant. J\u2019ai failli assis\u00adter \u00e0 l\u2019ex\u00e9cution d\u2019un pr\u00eatre&nbsp;; pen\u00addant les minutes d\u2019attente, je me deman\u00addais si j\u2019allais regar\u00adder sim\u00adple\u00adment, ou me faire fusiller moi-m\u00eame en essayant d\u2019intervenir&nbsp;; je ne sais pas encore ce que j\u2019aurais fait si un heu\u00adreux hasard n\u2019avait emp\u00ea\u00adch\u00e9 l\u2019ex\u00e9cution.<\/p>\n<p>Com\u00adbien d\u2019histoires se pressent sous ma plume\u2026 Mais ce serait trop long&nbsp;; \u00e0 quoi bon&nbsp;? Une seule suf\u00adfi\u00adra. J\u2019\u00e9tais \u00e0 Sit\u00adg\u00e8s quand sont reve\u00adnus, vain\u00adcus, les mili\u00adciens de l\u2019exp\u00e9dition de Majorque. Ils avaient \u00e9t\u00e9 d\u00e9ci\u00adm\u00e9s. Sur qua\u00adrante jeunes gar\u00ad\u00e7ons par\u00adtis de Sit\u00adg\u00e8s, neuf \u00e9taient morts. On ne le sut qu\u2019au retour des trente et un autres. La nuit m\u00eame qui sui\u00advit, on fit neuf ex\u00e9\u00adcu\u00adtions puni\u00adtives, on tua neuf fas\u00adcistes ou soi-disant tels, dans cette petite ville o\u00f9, en juillet, il ne s\u2019\u00e9tait rien pas\u00ads\u00e9. Par\u00admi ces neuf, un bou\u00adlan\u00adger d\u2019une tren\u00adtaine d\u2019ann\u00e9es, dont le crime \u00e9tait, m\u2019a\u2011t-on dit, d\u2019avoir appar\u00adte\u00adnu \u00e0 la milice des \u00ab&nbsp;soma\u00adten&nbsp;\u00bb&nbsp;; son vieux p\u00e8re, dont il \u00e9tait le seul enfant et le seul sou\u00adtien, devint fou. Une autre encore&nbsp;: en Ara\u00adgon, un petit groupe inter\u00adna\u00adtio\u00adnal de vingt-deux mili\u00adciens de tous pays prit, apr\u00e8s un l\u00e9ger enga\u00adge\u00adment, un jeune gar\u00ad\u00e7on de quinze ans, qui com\u00adbat\u00adtait comme pha\u00adlan\u00adgiste. Aus\u00adsi\u00adt\u00f4t pris, tout trem\u00adblant d\u2019avoir vu tuer des cama\u00adrades \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s, il dit qu\u2019on l\u2019avait enr\u00f4\u00adl\u00e9 par force. On le fouilla, on trou\u00adva sur lui une m\u00e9daille de la Vierge et une carte pha\u00adlan\u00adgiste&nbsp;; on l\u2019envoya \u00e0 Dur\u00adru\u00adti, chef de la colonne, qui, apr\u00e8s lui avoir expo\u00ads\u00e9 pen\u00addant une heure les beau\u00adt\u00e9s de l\u2019id\u00e9al anar\u00adchiste, lui don\u00adna le choix entre mou\u00adrir et s\u2019enr\u00f4ler imm\u00e9\u00addia\u00adte\u00adment dans les rangs de ceux qui l\u2019avaient fait pri\u00adson\u00adnier, contre ses cama\u00adrades de la veille. Dur\u00adru\u00adti don\u00adna \u00e0 l\u2019enfant vingt-quatre heures de r\u00e9flexion&nbsp;; au bout de vingt-quatre heures, l\u2019enfant dit non et fut fusill\u00e9. Dur\u00adru\u00adti \u00e9tait pour\u00adtant \u00e0 cer\u00adtains \u00e9gards un homme admi\u00adrable. La mort de ce petit h\u00e9ros n\u2019a jamais ces\u00ads\u00e9 de me peser sur la conscience, bien que je ne l\u2019aie apprise qu\u2019apr\u00e8s coup. Ceci encore&nbsp;: dans un vil\u00adlage que rouges et blancs avaient pris, per\u00addu, repris, reper\u00addu, je ne sais com\u00adbien de fois, les mili\u00adciens rouges, l\u2019ayant repris d\u00e9fi\u00adni\u00adti\u00adve\u00adment, trou\u00adv\u00e8rent dans les caves une poi\u00adgn\u00e9e d\u2019\u00eatres hagards, ter\u00adri\u00adfi\u00e9s et affa\u00adm\u00e9s, par\u00admi les\u00adquels trois ou quatre jeunes hommes. Ils rai\u00adson\u00adn\u00e8rent ain\u00adsi&nbsp;: si ces jeunes hommes, au lieu d\u2019aller avec nous la der\u00adni\u00e8re fois que nous nous sommes reti\u00adr\u00e9s, sont res\u00adt\u00e9s et ont atten\u00addu les fas\u00adcistes, c\u2019est qu\u2019ils sont fas\u00adcistes. Ils les fusill\u00e8rent donc imm\u00e9\u00addia\u00adte\u00adment, puis don\u00adn\u00e8rent \u00e0 man\u00adger aux autres et se crurent tr\u00e8s humains. Une der\u00adni\u00e8re his\u00adtoire, celle-ci de l\u2019arri\u00e8re&nbsp;: deux anar\u00adchistes me racon\u00adt\u00e8rent une fois com\u00adment, avec des cama\u00adrades, ils avaient pris deux pr\u00eatres&nbsp;; on tua l\u2019un sur place, en pr\u00e9\u00adsence de l\u2019autre, d\u2019un coup de revol\u00adver, puis on dit \u00e0 l\u2019autre qu\u2019il pou\u00advait s\u2019en aller. Quand il fut \u00e0 vingt pas, on l\u2019abattit. Celui qui me racon\u00adtait l\u2019histoire \u00e9tait tr\u00e8s \u00e9ton\u00adn\u00e9 de ne pas me voir&nbsp;rire.<\/p>\n<p>\u00c0 Bar\u00adce\u00adlone, on tuait en moyenne, sous forme d\u2019exp\u00e9ditions puni\u00adtives, une cin\u00adquan\u00adtaine d\u2019hommes par nuit. C\u2019\u00e9tait pro\u00adpor\u00adtion\u00adnel\u00adle\u00adment beau\u00adcoup moins qu\u2019\u00e0 Majorque, puisque Bar\u00adce\u00adlone est une ville de pr\u00e8s d\u2019un mil\u00adlion d\u2019habitants&nbsp;; d\u2019ailleurs il s\u2019y \u00e9tait d\u00e9rou\u00adl\u00e9 pen\u00addant trois jours une bataille de rues meur\u00adtri\u00e8re. Mais les chiffres ne sont peut-\u00eatre pas l\u2019essentiel en pareille mati\u00e8re. L\u2019essentiel, c\u2019est l\u2019attitude \u00e0 l\u2019\u00e9gard du meurtre. Je n\u2019ai jamais vu, ni par\u00admi les Espa\u00adgnols, ni m\u00eame par\u00admi les Fran\u00ad\u00e7ais venus soit pour se battre, soit pour se pro\u00adme\u00adner \u2013 ces der\u00adniers le plus sou\u00advent des intel\u00adlec\u00adtuels ternes et inof\u00adfen\u00adsifs \u2013 je n\u2019ai jamais vu per\u00adsonne expri\u00admer m\u00eame dans l\u2019intimit\u00e9 de la r\u00e9pul\u00adsion, du d\u00e9go\u00fbt ou seule\u00adment de la d\u00e9sap\u00adpro\u00adba\u00adtion \u00e0 l\u2019\u00e9gard du sang inuti\u00adle\u00adment ver\u00ads\u00e9. Vous par\u00adlez de la peur. Oui, la peur a eu une part dans ces tue\u00adries&nbsp;; mais l\u00e0 o\u00f9 j\u2019\u00e9tais, je ne lui ai pas vu la part que vous lui attri\u00adbuez. Des hommes appa\u00adrem\u00adment cou\u00adra\u00adgeux \u2013 il en est au moins un dont j\u2019ai de mes yeux consta\u00adt\u00e9 le cou\u00adrage \u2013 au milieu d\u2019un repas plein de cama\u00adra\u00adde\u00adrie, racon\u00adtaient avec un bon sou\u00adrire fra\u00adter\u00adnel com\u00adbien ils avaient tu\u00e9 de pr\u00eatres ou de \u00ab&nbsp;fas\u00adcistes&nbsp;\u00bb terme tr\u00e8s large. J\u2019ai eu le sen\u00adti\u00adment, pour moi, que lorsque les auto\u00adri\u00adt\u00e9s tem\u00adpo\u00adrelles et spi\u00adri\u00adtuelles ont mis une cat\u00e9\u00adgo\u00adrie d\u2019\u00eatres humains en dehors de ceux dont la vie a un prix, il n\u2019est rien de plus natu\u00adrel \u00e0 l\u2019homme que de tuer. Quand on sait qu\u2019il est pos\u00adsible de tuer sans ris\u00adquer ni ch\u00e2\u00adti\u00adment ni bl\u00e2me, on tue&nbsp;; ou du moins on entoure de sou\u00adrires encou\u00adra\u00adgeants ceux qui tuent. Si par hasard on \u00e9prouve d\u2019abord un peu de d\u00e9go\u00fbt, on le tait et bien\u00adt\u00f4t on l\u2019\u00e9touffe de peur de para\u00eetre man\u00adquer de viri\u00adli\u00adt\u00e9. Il y a l\u00e0 un entra\u00ee\u00adne\u00adment, une ivresse \u00e0 laquelle il est impos\u00adsible de r\u00e9sis\u00adter sans une force d\u2019\u00e2me qu\u2019il me faut bien croire excep\u00adtion\u00adnelle, puisque je ne l\u2019ai ren\u00adcon\u00adtr\u00e9e nulle part. J\u2019ai ren\u00adcon\u00adtr\u00e9 en revanche des Fran\u00ad\u00e7ais pai\u00adsibles, que jusque-l\u00e0 je ne m\u00e9pri\u00adsais pas, qui n\u2019auraient pas eu l\u2019id\u00e9e d\u2019aller eux-m\u00eames tuer, mais qui bai\u00adgnaient dans cette atmo\u00adsph\u00e8re impr\u00e9\u00adgn\u00e9e de sang avec un visible plai\u00adsir. Pour ceux-l\u00e0 je ne pour\u00adrai jamais avoir \u00e0 l\u2019avenir aucune estime. Une telle atmo\u00adsph\u00e8re efface aus\u00adsi\u00adt\u00f4t le but m\u00eame de la lutte. Car on ne peut for\u00admu\u00adler le but qu\u2019en le rame\u00adnant au bien public, au bien des hommes \u2013 et les hommes sont de nulle valeur. Dans un pays o\u00f9 les pauvres sont, en tr\u00e8s grande majo\u00adri\u00adt\u00e9, des pay\u00adsans, le mieux-\u00eatre des pay\u00adsans doit \u00eatre un but essen\u00adtiel pour tout grou\u00adpe\u00adment d\u2019extr\u00eame gauche&nbsp;; et cette guerre fut peut-\u00eatre avant tout, au d\u00e9but, une guerre pour et contre le par\u00adtage des terres. Eh bien&nbsp;! ces mis\u00e9\u00adrables et magni\u00adfiques pay\u00adsans d\u2019Aragon, res\u00adt\u00e9s si fiers sous les humi\u00adlia\u00adtions, n\u2019\u00e9taient m\u00eame pas pour les mili\u00adciens un objet de curio\u00adsi\u00adt\u00e9. Sans inso\u00adlence, sans injures, sans bru\u00adta\u00adli\u00adt\u00e9 \u2013 du moins je n\u2019ai rien vu de tel, et je sais que vol et viol, dans les colonnes anar\u00adchistes, \u00e9taient pas\u00adsibles de la peine de mort \u2013 un ab\u00eeme s\u00e9pa\u00adrait les hommes arm\u00e9s de la popu\u00adla\u00adtion d\u00e9sar\u00adm\u00e9e, un ab\u00eeme tout \u00e0 fait sem\u00adblable \u00e0 celui qui s\u00e9pare les pauvres et les riches. Cela se sen\u00adtait \u00e0 l\u2019attitude tou\u00adjours un peu humble, sou\u00admise, crain\u00adtive des uns, \u00e0 l\u2019aisance, la d\u00e9sin\u00advol\u00adture, la condes\u00adcen\u00addance des autres.<\/p>\n<p>On part en volon\u00adtaire avec des id\u00e9es de sacri\u00adfice, et on tombe dans une guerre qui res\u00adsemble \u00e0 une guerre de mer\u00adce\u00adnaires, avec beau\u00adcoup de cruau\u00adt\u00e9s en plus et le sens des \u00e9gards dus \u00e0 l\u2019ennemi en&nbsp;moins.<\/p>\n<p>Je pour\u00adrais pro\u00adlon\u00adger ind\u00e9\u00adfi\u00adni\u00adment de telles r\u00e9flexions, mais il faut se limi\u00adter. Depuis que j\u2019ai \u00e9t\u00e9 en Espagne, que j\u2019entends, que je lis toutes sortes de consi\u00add\u00e9\u00adra\u00adtions sur l\u2019Espagne, je ne puis citer per\u00adsonne, hors vous seul, qui, \u00e0 ma connais\u00adsance, ait bai\u00adgn\u00e9 dans l\u2019atmosph\u00e8re de la guerre espa\u00adgnole et y ait r\u00e9sis\u00adt\u00e9. Vous \u00eates roya\u00adliste, dis\u00adciple de Dru\u00admont \u2013 que m\u2019importe&nbsp;? Vous m\u2019\u00eates plus proche, sans com\u00adpa\u00adrai\u00adson, que mes cama\u00adrades des milices d\u2019Aragon \u2013 ces cama\u00adrades que, pour\u00adtant, j\u2019aimais.<\/p>\n<p>Ce que vous dites du natio\u00adna\u00adlisme, de la guerre, de la poli\u00adtique ext\u00e9\u00adrieure fran\u00ad\u00e7aise apr\u00e8s la guerre m\u2019est \u00e9ga\u00adle\u00adment all\u00e9 au c\u0153ur. J\u2019avais dix ans lors du trai\u00adt\u00e9 de Ver\u00adsailles. Jusque-l\u00e0 j\u2019avais \u00e9t\u00e9 patriote avec toute l\u2019exaltation des enfants en p\u00e9riode de guerre. La volon\u00adt\u00e9 d\u2019humilier l\u2019ennemi vain\u00adcu, qui d\u00e9bor\u00adda par\u00adtout \u00e0 ce moment (et dans les ann\u00e9es qui sui\u00advirent) d\u2019une mani\u00e8re si r\u00e9pu\u00adgnante, me gu\u00e9\u00adrit une fois pour toutes de ce patrio\u00adtisme na\u00eff. Les humi\u00adlia\u00adtions infli\u00adg\u00e9es par mon pays me sont plus dou\u00adlou\u00adreuses que celles qu\u2019il peut&nbsp;subir.<\/p>\n<p>Je crains de vous avoir impor\u00adtu\u00adn\u00e9 par une lettre aus\u00adsi longue. Il ne me reste qu\u2019\u00e0 vous expri\u00admer ma vive admiration.<\/p>\n<p>[\/\u200bS. <sc>Weil<\/sc>\/\u200b]\n<\/p><\/div>\n<p>M<sup>lle<\/sup>&nbsp;Simone Weil,<br>\n<br>3, rue Auguste-Comte,<br>\n<br>Paris (VIe)<\/p>\n<p>P.-S.&nbsp;: C\u2019est machi\u00adna\u00adle\u00adment que je vous ai mis mon adresse. Car, d\u2019abord, je pense que vous devez avoir mieux \u00e0 faire que de r\u00e9pondre aux lettres. Et puis, je vais pas\u00adser un ou deux mois en Ita\u00adlie, o\u00f9 une lettre de vous ne me sui\u00advrait peut-\u00eatre pas sans \u00eatre arr\u00ea\u00adt\u00e9e au passage.<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab&nbsp;Etre tou\u00adjours pr\u00eat \u00e0 chan\u00adger de c\u00f4t\u00e9 comme la jus\u00adtice, cette fugi\u00adtive du camp des vain\u00adqueurs.&nbsp;\u00bb Simone Weil, \u00ab&nbsp;La Pesan\u00adteur et la&nbsp;Gr\u00e2ce&nbsp;\u00bb [(Nous devons \u00e0 notre cama\u00adrade Albert Camus de pou\u00advoir publier cette lettre de Simone Weil \u00e0 Ber\u00adna\u00adnos, dont r\u00e9cem\u00adment Silone, qui en avait pu lire la tra\u00adduc\u00adtion ita\u00adlienne, signa\u00adlait toute l\u2019importance. Et&nbsp;bien&nbsp;[\u2026]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"wp_typography_post_enhancements_disabled":false,"footnotes":""},"categories":[84],"tags":[],"ppma_author":[540],"class_list":["post-715","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-temoins-n7-automne-1954"],"authors":[{"term_id":540,"user_id":1,"is_guest":0,"slug":"admin_3gikpwyf","display_name":"Vincent Dubuc","avatar_url":"https:\/\/secure.gravatar.com\/avatar\/d015720652c25fd2ced191ade86430094e1f288a17483713e3b34d26dea52507?s=96&d=mm&r=g","author_category":"","user_url":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net","last_name":"Dubuc","first_name":"Vincent","job_title":"","description":""}],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/715","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=715"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/715\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=715"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=715"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=715"},{"taxonomy":"author","embeddable":true,"href":"https:\/\/la-presse-anarchiste.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/ppma_author?post=715"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}